INSURRECTION DE BRUXELLES. EFFET DE CETTE NOUVELLE A PARIS
«Une foule de bruits divers ont circulé aujour- « d'hui. Le plus accrédité était celui d'une insui - «rection à Bruxelles. Presque tout le monde y « croyait dès le matin , et plus tard une dépèche « télégraphique l'a confirmé. Quelques personnes «l'accueillaient avec la joie la plus vive; plusieurs «pensaient que les Belges s'étaient trop hâtés; «d'autres enfin craignaient que la révolution des « Pays-Bas, entreprise au moment où le doctrinisme «flétrit la nôtre et s'efforce d'en dénaturer les «fruits, ne fût trop aristocratique, trop incom- « plète. On parlait aussi de symptômes d'insurrec- «tion dans le Piémont, de mouvemens dans plu- « sieurs provinces d'Espagne. En comparant la «faiblesse de la plupart de nos ministres, aux « qualités éminentes que la sûreté et la dignité de « la France exigeraient des chefs de l'administra-
«tion dans des circonstances si graves, lorsque « d'un moment à l'autre on peut voir tous les in- « térèts, toutes les passions, toutes les doctrines se « heurter violemment sur tous les points de l'Eu- « rope , chacun haussait les épaules ou gémissait. « Tout à coup on a répandu le bruit d'un change- « ment prochain dans le conseil; on a citéparticuliè- « rement comme devant en sortir bientôt M. le « ministre de l'intérieur et M. le ministre de l'insq truction publique. Soudain tous les visages se sont « épanouis : quelques camarades seuls se pinçaient « les lèvres , comme aux représentations à'Hernani , «quand des barbares osaient siffler les sublimes « inspirations du grand génie de V époque. »
29 Août 1830.
APRES L HÉROÏQUE VICTOIRE DES CITOYENS, ON LEUR CONTESTE ENCORE TOUS LES DROITS QUE LEUR REFUSAIT LE GOUVERNEMENT VAINCU. DANGERS D'UNE PAREILLE INJUSTICE. LES PATRIOTES EN APPELLENT DE LA CIIAMBRE AU ROI.
«Le sang de plusieurs milliers de braves qui, «quoi qu'on en dise, ne sont pas morts pour «MM. Guizot et de Broglie, mais pour la liberté, «ne peut, quoi qu'on fasse, rester stérile, il doit « porter ses fruits. Messieurs les doctrinaires qui « parlent tant de nécessités , devraient sentir que
« c'est là une nécessité à laquelle rien ne peut les «soustraire. Si leur marche nous éloigne de ce « résultat, leur marche est imprudente et funeste ; «ils doivent se hâter d'en changer, ou laisser à «d'autres la direction du mouvement. Or, exami- «nons, de bonne foi, jusqu'à quel point nous «sommes plus libres que nous ne l'étions le a 5 «juillet. Comme au i5 juillet, nous avons la pai- « rie | comme au i5 juillet, nous avons une noblesse «héréditaire; comme au 2 5 juillet, les maires et « les moindres conseillers municipaux sont nora- «més par l'administration; comme au a5 juillet, «nous sommes sous le coup des lois de la restaura- « tion , des ordonnances de la restauration, des pou- « voirs de la restauration. On a changé quelques «hommes, mais on les a remplacés par d'autres « hommes de la restauration : et les choses restent « les mêmes.
«Prétendrez-vous que ce sont des noms propres « qui font la liberté ou l'esclavage d'un peuple ? Nous «croyions, nous, que c'étaient les institutions et « les lois.
«Le despotisme avait arraché au peuple tous «ses droits; le peuple, vainqueur, les avait tous « reconquis.
«Quels sont ces droits? direz-vous.
«La plus modérée de toutes nos assemblées « nationales va vous répondre :
Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression.
Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.
La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui; ainsi l'exercice des droits de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits.
La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas.
La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentans, à sa formation. Elle doit être égale pour tous, soit qu'elle protège , soit qu'elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talens.
La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire,
imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.
« Parmi ces droits , quels sont ceux que vous « nous avez laissés?
« Au lieu de nous faire concourir tous à la for- « mation de la loi , vous avez fait improviser une « loi fondamentale par la moitié d'une chambre au « choix de laquelle presque tous les Français étaient « étrangers.
«Au lieu que la loi soit l'expression de la vo- « lonté générale, vous voulez que nous regardions « comme des lois les caprices d'un Villèle ou d'un « Martignac, sanctionnés par les suffrages des trois « cents ou de leurs successeurs.
« Au lieu de laisser chaque citoyen parler , «écrire, imprimer librement, sauf à répondre de «l'abus de cette liberté, vous prétendez remettre « la presse dans les perfides entraves dont l'avait « accablée le gouvernement de l'invasion.
«Hommes imprudens et aveugles , songez donc « que la nécessité où nous nous sommes vus de « prendre les armes a tenu surtout à trois choses; « d'abord à ce que la Charte n'avait pas été soumise «à l'acceptation du peuple qui aurait exigé des «changemens; en second lieu, à ce que les dé- « pûtes des hommes à cent écus n'ont jamais pu «représenter l'opinion de la France; enfin, à ce «que la presse était menacée.
« Auriez-vous formé le projet de faire voir au «peuple que les révolutions dues à son courage, « à son patriotisme , ne servent à rien pour amé- « liorer son sort ? Voulez-vous nous forcer à écrire « sur les tombes du Louvre et du marché des In- « nocens les dernières paroles de Brutus , 6 vertu, «tu n'es quun nom!
Mais, direz-vous, on ne peut pas tout faire en un «jour; ces lois odieuses seront rapportées, nous « travaillons à élargir la base électorale , laissez-nous « le temps , confiez-vous-en à l'avenir.— Messieurs, « c'est quand un pouvoir s'établit qu'il est facile «de lui imposer des bornes; c'est quand le sang «des martyrs de la liberté fume encore qu'on « craint de le fouler aux pieds.
«D'ailleurs , songez -vous aux malheurs que «votre lenteur laisse préparer. En voyant le sys- « terme de l'invasion debout encore au milieu de la «France rendue à l'indépendance, les Français de «Coblentzet les cabinets de Pilnitz reviennent de « la stupeur où les avait jetés l'héroïsme du peuple. «Déjà ils complottent, bientôt peut-être ils vous «apporteront la guerre civile et la guerre étran- « gère. Alors vous répondrez des résultats , tout le «sang versé retombera sur votre tète. La lutte « sera courte ; despotes et traîtres y trouveront la «mort; mais, pour les écraser sans retour, la «France se verra obligée d'avoir ses mains com-
«plétement libres, toute condescendance de notre « part serait alors un crime , et nous perdrait sans « vous sauver.
«Prévenez cette nécessité; il s'en fait temps, « mais il en est temps encore. Ne parlez pas de «précipitation; il ne s'agit pas de faire des lois, « mais d'adopter des lois faites par la nation pour « la forme de gouvernement que vous avez prête férée. 11 s'agit de faire sanctionner par le roi des « Français le pacte social de l'assemblée consti- « tuante, en y faisant même , si vous voulez , quel- « ques modifications. Vous n'avez besoin pour cela « que d'un instant de raison et de patriotisme. Songez « que de nouveaux prétextes de guerre se présentent, « que la Belgique est en armes, que l'Espagne s'ar- « mera peut-être demain , et s'armera , non point «pour modifier les décrets de Ferdinand, mais « pour proclamer la constitution des Cortès basée «sur notre constitution de 91, ou même pour « mieux que cela. Au milieu de pareilles circon- « stances, une allure indécise ne peut convenir à «notre patrie; bâtez-vous de lui donner l'attitude «qui doit la faire respecter.
« Mais non; députés ou du moins majorité des « députés, ministres ou du moins majorité des mice nistres, vous fermerez l'oreille à ces conseils de « la prudence. Eb bien ! c'est au roi que je m'a- « dresse. Il pont en un jour doubler sa popularité.
« il peut rendre évidentes pour tous les patrioti- « ques intentions que reconnaissent en lui ceux « qui l'approchent. Qu'il nous dise : Ne voulant me « conduire que d'après la volonté nationale, et ne « pouvant trouver la volonté nationale que dans « un acte librement et authentiquement approuvé « par la nation, je déclare loi provisoire de l'État « la constitution de 1 79 1 . Je convoqueune nouvelle « législature qui pourra la reviser, mais dont les « membres seront provisoirement nommés d'après « les règles que cette constitution a posées. Qu'il « parle ainsi, et à l'instant les espérances des en- « nemisde la France s'évanouiront avec les craintes « des amis de la liberté. Le peuple ne fera plus que «sourire des prétentions de M. de Broglie et des « erreurs de M.Guizot, et des manœuvres de M. Du- « pin. Les quarante mille communes de France , « pourvues de magistrats de leur choix , certaines « d'avoir des députés fidèles interprètes de leurs «vœux, s'affectionneront à un gouvernement « auquel elles prendront part; et dès lors ce gou- « vernement sera invincible.
«Le prince qui, malgré les députés, aurait «montré au peuple cette confiance, pourrait-il « craindre de lavoir trahie? Non, il trouverait la « nouvelle législature disposée même à augmenter «les garanties que la constitution de 91 don- « nait à la couronne, à changer, par exemple, le
« veto suspensif en veto absolu, et à permettre 1 eta- « blissement, non pas d'une Chambre des pairs, « mais d'un sénat électif.
«D'ailleurs, est-ce parce que ces garanties « n'étaient pas assez fortes que la couronne a été « brisée ? Non , mais bien parce que la couronne « n'a jamais accepté franchement le pacte social. « Or, nous croyons fermement que cette cause de « ruine ne serait pas à craindre aujourd'hui. »
3 Septembre 1830.