NOUVEAU CONSEIL-D ETAT
«Parlez-moi des congrégations! Par le temps «qui court, c'est le seul moyen d'arriver aux di- « gnités, aux honneurs, à la fortune. Une congré- « gation est un vaste trésor où les sots puisent de «l'esprit, les ignares de l'instruction, et les lâches « du courage. Le diplôme d'affilié est un laissez- « passer général pour toutes les portes de l'édifice «administratif. Seulement, comme rien n'est éter- «nel dans ce monde, et surtout comme rien n'est « moins stable que ce qu'on édifie au nom de la «stabilité, les diverses congrégations se succèdent « à tour de rôle. Il arrive que les diplômes de l'une «d'elles deviennent des brevets d'exclusion. La « congrégation jésuitique a fait son temps Be «garde; ses sentinelles ont été relevées, et main- « tenant c'est la congrégation doctrinaire qui ferme
(210 ) « et ouvre les portes. Partez donc , messieurs les « affiliés Villèle ; arrivez , messieurs les camarades «Broglie, la salle du conseil-d'état est commode; «entrez, messieurs, on vous attend. A vous le «gâteau du budget. Il y a quelques taches de «sang cette année; n'importe, le sang est pur, «mangez sans répugnance : asseyez-vous, et bon « appétit.
« Quelques esprits de travers peuvent bien mur- « murer un instant. J'ai entendu, par exemple, « de jeunes citoyens qui certes ne demandent rien «pour eux-mêmes que la permission de ne pas « gémir sur les résultats de leur triomphe , je les « ai entendus s'écrier avec douleur, en parcourant « ces longues listes de législateurs improvisés et « y cherchant en vain les noms dès long-temps « consacrés par la reconnaissance publique : Ou « les patriotes ne croient pas devoir entrer dans «le nouveau gouvernement, ou les patriotes sont « donc encore des suspects , des proscrits ! Le mi- « nistère de Louis-Philippe les repousse comme « faisait celui de Charles ! On ne voudra donc ja- « mais des patriotes !
« Si , braves Français , on en voudra peut-être « encore. Bientôt peut-être on viendra vous dire : «Vainqueurs de la garde de Charles X, allez «vaincre la garde royale de Prusse, la garde im- « périale d'Autriche. Voilà les cariés écossais que
« les héros de Waterloo ne purent entamer : pa« « triotes , venez les rompre.
« — Ce serait trop compter sur notre habitude «.de duperie.
« — Si, braves amis; nous les romprons. Seule- « ment nous aurons soin de nous assurer que « nous vaincrons cette fois pour la France , et non « pour les anti-chambres de M. de Talleyrand.
« Oui , l'étranger aurait tort de s'enhardir , parce « qu'on mécontente chaque jour la partie énergi- « que de la nation. L'élan national que le vertige « des cotteries prend à tâche de comprimer, retiendrait avec une nouvelle tforce à la vue du «drapeau de l'invasion. Mais comment le roi ne « sent-il pas que tout autour de lui se fait autant « contre son intérêt que contre celui de la nation? « Au lieu d'attacher à son avènement l'idée d'une «rénovation sociale, chacun s'arrange pour en «faire, en quelque sorte, un coup de bascule «parlementaire. La Chambre des députés avait «préparé d'avance son petit agenda pour le cas «d'une révolution ministérielle, et elle ne veut « pas en sortir. Les ministres avaient minuté d'a- « vance des nominations et des projets de loi qu'ils «devaient présenter à la signature de Charles X; « à peine y font-ils quelques variantes en les sou- « mettant à l'approbation de Philippe. Députés et « ministres s'étaient imaginé que ces plans , exé-
«cutés sous l'empire du droit divin, leur attireraient l'approbation universelle, et ils ne con- « çoivent pas qu'on murmure maintenant. Le sang «de dix mille hommes, et trois jours d'héroïsme a et de nobles espérances n'entrent pour rien dans « leurs calculs.
24 Août 1830.
AGITATION PARMI LES OUVRIERS. MOYENS DE LA FAIRE CESSER, ET DE REDONNER DE L'ACTIVITÉ A l/lNDUSTRIE.
«Des groupes nombreux d'ouvriers ont par- « couru, hier et aujourd'hui, une partie de la ca- «pitale, demandant, sans violences et sans me- « naces, le renvoi des étrangers employés dans les « manufactures. Ils n'ont troublé l'ordre nulle part; «cependant leur insistance peut répandre, dans «certains esprits, quelques inquiétudes qui, en « rendant les transactions commerciales plus dif- « ciles , diminuent encore les travaux. Ils agissent « donc contre leur intérêt bien entendu. Nous leur « rappellerons les conseils que nous leur donnions « dans l'un de nos derniers numéros. Le renvoi des «ouvriers étrangers n'améliorerait nullement la « position de nos compatriotes, et le demander n'est «pas digne de la générosité française, n'est pas
( 213 ) « digne surtout de ceux qui se sont montrés si su- «blimes dans nos grandes journées.
«D'un autre côté, nous engageons les chefs d'ace telier à examiner avec soin ce qu'il peut y avoir « de juste dans les vœux des Français qu'ils em- « ploient, et à s'empresser d'y satisfaire. Mais surce tout nous dirons à l'administration de changer « un système qui peut compromettre tous les in- « térêts, de songer que la révolution accomplie par «le peuple, doit tourner au profit du peuple.
« Quelle est la cause du manque d'ouvrage dont « se plaint avec raison la classe ouvrière ? C'est « une vague inquiétude sur l'avenir répandue dans « toute la nation. Quand l'horizon paraît incertain, « les transactions qui ont besoin de la confiance « générale s'arrêtent ou se ralentissent , les capi- « taux semblent disparaître, les ateliers se ferment « et le peuple souffre. C'est dans cet état que se «trouve la France depuis plusieurs mois, car il « y a plusieurs mois qu'une révolution s'annonçait « par l'imprudence du pouvoir. Après le 29 juillet, « la révolution était faite, les nuages amoncelés de- «puis long-temps s'étaient dissipés aux éclats de la « foudre, l'horizon avait repris sa sérénité. Si alors on « avait marché avec rapidité, avec résolution, dans la « route que le peuple venait d'ouvrir ; si on avait «accepté la révolution telle qu'il l'avait faite; si, « même en la modifiant dans la forme, on en avait
« conservé l'esprit , la confiance publique eût re- «paru, et avec elle le travail et l'aisance. Qu'au- « rait-on pu craindre pour notre avenir ? Tout au «plus un peu de gloire à conquérir sur nos fron- « tières , si toutefois craindre est ici le mot propre. «Et encore aurait-c-n eu tort de le craindre, ou « de l'espérer. Le parti national placé partout à la « tête des affaires, aurait porté l'effroi dans le cœur « de nos ennemis. Ils s'y attendaient tous à l'exté- « rieur et à l'intérieur. Même quand ils ont connu « la nomination du lieutenant-général du royaume, «ils se sont dit : Le prince va marcher d'après le «principe de la souveraineté nationale; il va répu- « dier tout ce qui reste de l'ancien gouvernement, «hommes et doctrines; les citoyens qui se sont «tenus à l'écart sous la restauration, vont mar- « quer par leur entrée dans l'administration , le « retour de l'indépendance et de la liberté; le nou- «veau roi, sentant que leur adhésion consacre sa «couronne, fera à leurs principes toutes les con- « cessions auxquelles ils doivent tenir dans l'inté- « rêt de la France ; autour d'eux se grouperont les « jeunes Français qui viennent de si bien mériter de «la patrie; en retour de son courage, le peuple « recevra la jouissance des droits politiques qui o doivent assurer son bonheur ; bientôt, une véri- « table représentation nationale viendra rédiger le « nouveau contrat social d'après les vœux de la
( 215 ) « majorité. Qui oserait espérer de vaincre une « telle nation si noblement unie ? Qui oserait es- « sayer de troubler son union ?
« Ainsi pensaient les cabinets étrangers et leurs « éternels alliés de France. Le découragement était « dans les cours et dans les gentilhommières. Mais « bientôt ils ont vu qu'au lieu d'un système nou- « veau fondé sur la volonté nationale légalement «exprimée, on nous donnait une nouvelle décoce ration de l'édifice de Louis XVIII, fondée sur « une Chambre convoquée par Charles X. Ils ont «vu les habitués des anti-chambres de tous les « ministères de la restauration se réunir et occu- « per en masse les avenues du nouveau pouvoir «pour en interdire l'approche aux vrais citoyens; « et aussitôt ils ont repris courage.
«Ils ont vu tous ces hommes sans talent et sans «énergie ne rien préparer, ne rien organiser, ne « rien diriger, ni sur les frontières, ni dans les dé- « partemens ; et ils ont souri. Leur sourire , de si- « nistre augure , alarme les citoyens. D'un autre « côté, en voyant changer seulement les titulaires « des sinécures , on se demande comment le bud- « get pourra être diminué, comment le gouverne- « ment pourrait fournir à des dépenses acciden- « telles; et la crainte d'une gêne future produit «dès à présent une gêne funeste aux commerçans « et aux ouvriers.
« Il est urgent que les conseillers du nouveau « gouvernement s'aperçoivent enfin que la route « regardée comme propre à éloigner des dissen- « sions et de la guerre étrangère est précisément «celle qui pourrait y conduire. Que le pouvoir «prenne une allure franchement nationale, qu'il « s'affranchisse des erreurs et des valets de la res- « tauration , et il verra renaître la confiance en « l'avenir qui fut toujours la garantie de l'ordre.
«Trois mesures paraissent devoir suffire pour « produire cet heureux résultat.
« i ° La formation de plusieurs corps de volon- «taires, soldés comme les soldats de la ligne, « mais choisissant eux-mêmes leurs chefs ;
« i° La nomination de patriotes francs et éner- « giques, purs de tout brevet d'un ministère bour- « bonnien quelconque, aux préfectures, et surtout « aux commandemens militaires dans les dépar- « temens du Midi et de l'Ouest;
« 3° (Et cette dernière mesure rendra possible « l'acceptation de ces patriotes) la dissolution de « la Chambre des députés et la convocation d'as- « semblées électorales, d'après les bases établies « en 1 70, i . »
25 Août 1830.
PLAINTES DES DÉPARTEMENS. CAUSES DU SYSTEME MINISTERIEL QU'ILS NE PEUVENT S'EXPLIQUER.
«Dans les premiers jours qui suivirent la révolution du 29 juillet, nous recevions de tous les « départemens des hymnes en l'honneur des héros « de Paris ; plusieurs de nos correspondans y joi- «gnaient des hymnes en l'honneur du nouveau «pouvoir, quelques-uns même blâmaient notre « sévérité. Voilà maintenant que tout change, tout, « excepté l'enthousiasme pour les braves dont le « dévouement avait préparé à la France un heu- « reux avenir que l'intrigue s'efforce de lui arra- « cher. De tous les points de la France nous ne re- « cevons plus que des plaintes ; ici , on se plaint « des nouveaux fonctionnaires envoyés par nos mi- « nistres; là, de ce que nos ministres n'ont fait au- « cun changement clans l'administration locale. « Partout on est confondu de ne sentir aucun des « effets d'une révolution. « Sera-t-il donc vrai , nous « écrit-on d'une des principales villes du midi , «sera-t-il donc vrai que vous aurez toujours raison « contre tous vos confrères ? L'année dernière vous « annonciez seul que si la Chambre votait le budget, « nous aurions un ministère Polignac : il y a trois
« mois , vous annonciez seul que si nous élisions «de nouveau les 221, la plupart se montreraient «trop inférieurs à la tâche que les circonstances «ne tarderaient pas à leur imposer. Dernière- « ment encore, vous vous êtes montré seul mé- « content de la direction qu'on donnait aux affaires : « vous avez annoncé qu'on ferait perdre à la France « tous les fruits de son triomphe. On s'est tou- « jours beaucoup récrié , et toujours il est ar-
«rivé pis encore que vous n'aviez dit Mainte-
«nant, tant que vous ne serez pas content, nous
«tremblerons Le roi a cependant, nous dit-on,
« et vous le dites vous-même, les meilleures intenterons du monde; il y a cependant un grand ci- « toyen à la tête de la force armée parisienne ; il « y a dans la Chambre , il y a même dans le conte seil des hommes distingués : que font-ils ? que « veulent-ils , etc. »
« Nous prions les personnes qui nous ont écrit « dans le même sens, de nous permettre de leur « répondre en commun par cet article.
« Le qrand citoyen et les hommes distingués « dont elles parlent se sont laissé abuser par une " idée fausse, la nécessité de s'opposer à l'élan de « la capitale. La raison qu'on en donnait était que « les départemens, moins patriotes que Paris, ver- « raient avec peine établir la liberté dans toute «sa plénitude, et que cela amènerait des divi-
« sions. Une fois cette idée adoptée, il a bien fallu « se livrer aux inirigans, puisqu'on venait, en l'ace doptant , d'indisposer et d'éloigner les vrais ci- « toyens. Les intrigans , qui redoutaient toujours « la puissance que d'éminens services venaient de « donner aux patriotes , n'ont pu trouver un ins- « tant de repos jusqu'à ce qu'ils aient eu de leur «côté un gouvernement définitif; ils ont fait ré- « diger en six heures une constitution ; et comme « leur importance tenait tout entière au gouver- « nement de l'invasion , ils ont voulu que le gouvernement improvisé ne fût en quelque sorte « qu'une seconde représentation du premier ; leur « constitution n'a été que la Charte amendée.
« Quand nous leur avons constesté le droit de «constituer la France, ils nous ont objecté que « nous avions bien cru posséder ce droit. Nous « leur avons répondu : D'abord, messieurs, les in- «surgés, au moment de leur victoire, étaient les « seuls Français libres de l'influence étrangère, et « par conséquent ils étaient alors les vrais repré- « sentans du peuple français , leur mandat était « écrit de leur £ing. En second lieu, si je trouve « le portefeuille d'un homme à qui on vient de le « dérober, je n'ai pas besoin de sa procuration pour « le lui rendre; mais si je veux "en soustraire une « partie de sa fortune pour la donner à qui bon « me semble , alors l'honneur exige que je lui
« demande ses pleins-pouvoirs. Rendre au peuple «français tous ses droits de souveraineté était « un acte pour lequel tout Français avait qualité ; « transmettre une part de ses droits à une dynastie, « ne peut être l'œuvre que de Français investis « d'un mandat spécial. Enfin , messieurs, faites du « moins ce que nous aurions fait : convoquez une « assemblée élue d'après les règles posées par la « France en 1791 ; que cette assemblée ratifie, et « tout sera bien.
« Il fallait alors entendre les hauts cris de ces « nains qui savent au fond de l'âme par quelles ma- « noeuvres ils sont parvenus à se faire proclamer « des géans. Une véritable représentation natio- «nale devait les entourer d'hommes dont la supé- « riorité les eût écrasés; ils ont cherché à faire « entendre au prince que cette assemblée pource rait bien ne pas ratifier son élection; ils ont perce suadé aux poltrons que pendant le choix des nouée veaux députés des troubles pourraient éclater, « et ils ont cherché à se mettre en mesure d'ex- « ploiter la France pendant cinq années.
« Devenus ainsi les électeurs du roi et les garce diens de la paix publique, on a été forcé de leur ce livrer l'administration. Or, voici ce qui est arec rivé. Depuis dix ou douze ans, on avait rêvé dans ce quelques salons de faire déposer Louis XVIII ou « Charles X par les deux Chambres, et de faire
« occuper le trône par le duc d'Orléans. Le duc «refusait d'accéder à ce petit complot. N'importe. « On avait d'avance , non pas vendu , mais dissék que la peau de l'ours. Chacun avait choisi son « lopin ; tel la tête , tel les griffes , tel la queue. Les « patriotes sont venus qui ont jeté l'ours par terre, « non sans en recevoir quelques morsures. Mais « comme ils ne songeaient pas au butin , ils n'ont « pas touché à la peau. Les intrigans ont couru « sus avec un courage héroïque; chacun a réclamé « la part qu'on lui avait assignée ; chacun l'a prise. «Maintenant, les hommes habiles qui étaient « entrés dans ce projet, voudraient peut-être bien « faire une autre distribution. Ils sentent proba- « blement qu'il y aurait duperie de leur part à ré- « compenser des affidés qui ne leur ont servi de « rien. Mais quand on se plaint devant eux des « nominations du jour, ils s'écrient avec franchise: « Que voulez-vous ? nous ne connaissons pas toute « la France ! On pourrait leur répondre : Vous « connaissez du moins ceux que vous faites nom- « mer, et cela devrait vous suffire. Mais nous ai- « mons mieux leur dire : Puisque vous ne pouvez « connaître toute la France, laissez la France choi- « sir elle-même. Les habitans d'une commune sau- « ront très bien nommer leur maire. Les habitans «d'un district connaîtront parfaitement ceux qu'il «sera convenable d'en nommer les administra-
« teurs. Ne craignez donc pas si fort de reconnaître au peuple quelques droits. Songez que, « dans les assemblées des anciens carbonari, ceux « qui proposaient pour chef le duc d'Orléans , ne « parlaient de l'appeler au trône qu'en y plaçant « avec lui la constitution de 91. »
27 Août 1830.