‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 76 sur 131 · DU PROJET DE FORTIFIER PARIS · texte numérisé non relu

DU PROJET DE FORTIFIER PARIS

«.EExlra-Muros a parlé le premier du projet de fortifier Paris. Depuis, deux autres journaux ont conseillé cette mesure. Du moment où nous avons vu qu'on se mettait hors d'état d'éloigner la guerre de nos frontières en portant la liberté dans des pays voisins, qui seraient devenus ainsi pour la France les fortifications les plus sûres , et auraient rendu impossible la crainte même de voir vin soldat ennemi poser le pied sur un seul point du territoire français, nous aurions proposé de prendre du moins ces précautions nécessaires, si, d'un côté, nous n'avions pas su que nous les réclamerions en vain , si, de l'autre, nous n'avions pas du prévoir que les propriétaires de Pnris nous sauraient mauvais gré de vouloir

« écarter de leurs maisons les bombes prussiennes , «comme d'honnêtes négocians se courrouçaient « contre nous parce que nous voulions prévenir «leur ruine en les empêchant d'être dupes pence dant quatre mois, de ceux qui disent un peu tard « aujourd'hui ce que nous disions alors.

« Lorsqu'on en est réduit à la guerre défensive, « c'est surtout la capitale qu'on doit fortifier. « Si «en i8o5, dit Bonaparte dans ses Mémoires, « Vienne eût été fortifiée, la bataille d'Ulm n'eût «pas décidé de la guerre; si, en 180G, Berlin « avait été fortifiée , l'armée battue à Iéna s'y fût «ralliée et l'armée russe l'y eût rejointe; si, en « 1808, Madrid avait été fortifiée, l'armée fran- « çaise, après les batailles d'Espinosa, de Tudela, « de Burgos et de Somo-Sierra, n'eût pas marché « sur cette capitale , en laissant derrière Salaman- « que et Valladolid l'armée anglaise et l'armée « espagnole. »

« L'importance de ne pas laisser le siège du « gouvernement sans défense est particulière- « ment évidente lorsqu'il se trouve à une petite « distance de frontières occupées par un ennemi « puissant. Or, depuis que, par les indignes traités « de 1814 et de 181 5, nous avons livré toutes les « conquêtes de la république , les Prussiens sont « à sept marches de Paris. Enfin , c'est surtout « dans une guerre de principes qu'il ne faut pas

( «) a laisser au hasard d'une bataille la ville où l'en- « nemi vainqueur trouvera toujours un sénat prêt « à proclamer la déchéance.

«Au retour de la campagne d'Austerlitz , lors- «que l'Europe entière tremblait encore devant «nos armées, Napoléon, que sa conscience accu- «sait d'avoir ôté à la France le plus sûr de tous « les remparts , l'énergie républicaine , et qui ce- « pendant aimait la France, conçut le projet de «fortifier Paris. Il lui fallut bientôt partir pour « prendre Berlin , puis pour prendre Madrid , puis « pour reprendre Vienne , enfin pour envahir «Moscou; dans ses voyages de capitale en capi- «tale, l'empereur perdit de vue le soin de proté- «ger la sienne. Le 3o mars arriva, et le 2 avril « s'ensuivit.

«En 181 5, Bonaparte revint à son projet; mais « il s'y prit trop tard. Il ne perdit pas quatre mois « comme nos excellences doctrinaires ; il en perdit « deux , et tout fut perdu. Lorsque dans les der- «niers jours de juin, Wellington parut sous nos «murs, amenant avec lui quinze ans d'esclavage, « la rive droite de la Seine était mise en état de « défense. Le général Haxo avait élevé des retran- «chemens sur les hauteurs de Montmartre et sur «le plateau qui s'étend de la butte Chaumont aux « hauteurs du Père Lachaise. Des ouvrages avaient «été établis à l'Étoile, à Vincennes; des redoutes

«défendaient ie parc de Bercy. Ces fortifications «étaient armées de 700 pièces de canon. Mais les « ouvrages de la rive gauche étaient à peine tra- « ces ; Blùcher passa la Seine , et le sort de Paris « fut décidé.

«Sans doute, même alors, s'il s'était trouvé « dans la Chambre des représentans un homme «dont l'énergie fut au niveau des circonstances, «qui réveillât l'audace de ses collègues, et sût «inspirer de la confiance aux citoyens, la popu- « lation se serait levée toute entière , la guerre «serait devenue nationale, et Paris n'aurait pas «attendu jusqu'au 28 juillet i83o pour revoir le « drapeau français. Mais les chefs n'osèrent point « compter sur les forces du peuple , parce qu'au « fond de l'âme , aucun d'eux ne pouvait compter « sur son habileté , et la France devint une pro- «vince de la Sainte-Alliance, abandonnée aux « Trestaillons et aux doctrinaires.

«Aujourd'hui l'homme énergique se trouverait « peut-être ; mais peut-être ne serait-il pas écouté. « Depuis quinze ans , on a tant élevé de petits « nains sur d'énormes piédestaux, qu'ils dérobent « à la vue tout ce qu'il y a de vraiment distingué « dans la nation. La révolution a été trop courte, « et la guerre serait préparée et faite d'abord trop « routinièrement pour mettre des hommes en 0 évidence. Ne nous exposons pas à subir une non-

« velle conquête. Qu'on songe que la troisième iii- « vasion surpasserait autant la seconde en massacres, en exactions, en outrages, que la seconde « surpassa la première. Épargnons aux braves de «juillet la douleur d'entendre, aux premières «bombes lancées sur la ville, une partie des ha- «bitans pousser le cri honteux de , capitulation. « Les patriotes de la capitale , aidés de vingt ou « trente mille soldats de la ligne , suffiraient à la «. garde des fortifications; et l'armée qui manceu- « vrerait sous la protection de cet immense camp « retranché , pourrait tenir tête à une armée dou- « ble en nombre. Mais, pour cela comme pour « tout, il y a déjà trop de temps perdu. Que du « moins on ne perde plus un seul jour ; que les « travaux commencent à l'instant sur les deux « rives de la Seine; qu'il n'en soit pas des fortifi- « cations de Paris comme de ces ateliers qui de- « vaient s'ouvrir dans son sein à la fabrication des « armes, et pour lesquels on n'a pas même choisi « un local. Les projets peuvent être beaux sur le « papier, ils ne sont utiles que par l'exécution. »

Au moment où je relis cette feuille pour la donner à l'impression , les journaux ministériels qui, à la fin de i83o, s'étonnaient de me voir demander que Paris cessât d'être livré aux chances d'une seule bataille, viennent de s'évertuer peu-

(50; dant derix mois à prouver la nécessité, l'urgence de fortifier la capitale; et cela dans les mêmes colonnes où ils proclament que le gouvernement a réussi enfin dans sa politique pacifique 7 où ils se félicitent de n'avoir plus aucune chance de guerre à redouter , et parviennent à faire partager à une partie de la nation leur singulière sécurité. Un tel revirement d'opinion est assez remarquable. Mais ce qui l'est bien autrement, c'est la manière dont on prétend fortifier Paris. Les doctrinaires, si habiles à changer la signification des mots, et dont c'est à peu près toute la science, se sont évidemment surpassés. Ce dernier tour de force est, à coup sur, plus merveilleux que leur fameuse synonymie de réprimer et prévenir. Fortifier se trouve ici synonyme $ assiéger.

Pour se convaincre que je n'exagère point , les personnes même entièrement étrangères à l'art militaire, n'ont qu'à jeter les yeux sur un plan des forts détachés et sur le plan des travaux d'un siège quelconque. Elles verront que les dix-sept forts projetés tiennent la place des batteries de brèche, sauf toutefois que l'assiégeant choisit d'ordinaire un front d'attaque et n'enveloppe de son feu qu'une partie de la ville. Celui qui veut se défendre se couvre par une enceinte continue dont les bastions sont ouverts à la gorge; n'ayant rien à craindre de l'intérieur, il ne prend de ce

coté aucune précaution ; et du coté de l'ennemi , non-seulement il ne laisse pas des vides de deux mille mètres, mais il a grand soin de réparer aussi promptement que possible les moindres dommages éprouvés par un point quelconque de l'enceinte. En vérité, lors même que de pareilles fortifications ne présenteraient aucun danger pour Paris , l'honneur de la France ferait un devoir d'y renoncer. Si jamais elles s'élevaient, nous deviendrions la risée de l'Europe. Je disais , il y a huit ans, dans la Semaine : «Quel dommage que les «réformateurs dédaignent l'art militaire comme «peu philantropique et non producteur! Nous « verrions bientôt paraître une stratégie romantique « où l'on enseignerait que , quand un corps s'ar- « rête sous le feu des batteries , il faut le ployer «en colonne serrée, et le déployer au contraire «avant de le lancer à la baïonnette, etc.» Les doctrinaires ont voulu prouver qu'ils ne dédaignaient point l'art de l'ingénieur, ils ont voulu le réformer comme tous les autres , et nous donnent un exemple de fortification romantique. Ils attendent sans doute que la sainte -alliance envahisse nos frontières pour mettre en lumière et en pratique leur stratégie. Dieu en préserve nos soldats!

J'ai cru devoir ajouter ces lignes, parce que les idées de défense nationale, commentées par le

(52) ministère, deviennent aussi funestes que les idéèâ de liberté commentées par les Montagnards. Après ces commentaires, ceux qui. les ont émises les premiers sembleraient avoir dit tout l'opposé de ce qu'ils ont réellement dit.

8 Décembre 1830.

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