‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 83 sur 131 · LES DEUX TRAHISONS AU PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

LES DEUX TRAHISONS AU PALAIS-ROYAL

« Au 29 juillet, il y avait en France trois partis, « le parti de la légitimité , le parti bonapartiste et « le parti républicain. Il ne pouvait pas y avoir de « parti orléaniste, car un parti ne se forme que pour « un principe, ou pour un ordre de choses dont la « résurrection ferait cesser de nombreux regrets. « Or, le duc d'Orléans ne représentait pas un sys- « tème et n'avait pas exercé le pouvoir. Il pouvait « avoir autour de lui assez d'amis pour le porter « sur un trône vacant ; il ne pouvait en avoir assez « ni pour rendre la place vide , ni pour la défendre « une fois qu'il l'occupait. Où devait-il chercher udes défenseurs? Quel parti pouvait devenir, jus- « qu'à certain point , le sien ? Un seul , le parti de « la république. Les républicains sont les seuls qui «mettent avant tout le bonheur de la France. On « est bien forcé d'en convenir, car s'ils avaient eu «en vue des avantages personnels, qu'est-ce qui « les aurait empêchés de renoncer à leurs princi- « pes pour prendre part aux faveurs ? Et s'il en est «qui ne veuillent que la première place dans « l'État, le nombre en est certainement très petit.

« Eh bien ! si on leur eût dit franchement : Vous «voyez que vos opinions ne sont point partagées « par une grande partie de la bourgeoisie , le corn- « merce surtout y répugne ; des essais mal com- « binés, des prédications intéressées, des souvenirs « dénaturés à dessein pendant ving-cinq ans , en «éloignent une foule de gens timides; certaine- « ment la force est à vous; mais vous ne pourriez «triompher sans heurter beaucoup de préjugés; «je conserverai , moi, de vos idées tout ce qui est «compatible avec l'existence d'un roi; je veux «une représentation vraiment nationale , une «armée nationale, une administration à bonmar- «ché; je ferai cesser la guerre toujours excitée « par les cours contre le talent et la noblesse du « caractère ; je ferai pour l'industrie presque tout « ce que vous vous proposiez de fonder en sa fa- « veur ; si, dis-je , un pareil discours avait été tenu «et que les effets eussent répondu aux paroles, «tous les républicains se seraient ralliés, même «les deux ou trois qui pouvaient prétendre au « consulat ou à la présidence ; et , dès lors, le nou- «veau gouvernement n'aurait eu rien à craindre «ni du parti carliste, ni du parti napoléonien. «Au lieu de cela, on s'est jeté tout d'abord dans «les bras des hommes de la restauration et de «quelques hommes de l'empire. Les rois étrangers «y ont encouragé ; cela seul aurait dû suffire pour

«faire changer de route; au contraire, on a vu « dans ces encouragemens une raison pour persister, et depuis ce moment, on marche entre une «double haie de traîtres.

«Ici j'ai besoin d'expliquer ma pensée. Des « hommes peuvent tenir au principe de la légiti- « mité , ou même personnellement aux membres «de la branche aînée des Bourbons; il peuvent «rester invariablement fidèles à ce principe ou à «ces princes; ils peuvent même conspirer pour «eux et n'en être pas moins honorables, pourvu « qu'ils ne conspirent point avec l'étranger. A plus «forte raison des hommes éblouis, subjugués par « le génie de Bonaparte, habitués à confondre son « nom avec la gloire de nos armes , des hommes « qui , le voyant tomber deux fois sous la rage de «tous nos ennemis rassemblés, l'ont regardé «comme le représentant de notre indépendance, « peuvent rester fidèles à sa mémoire, leur espoir «peut parer son fils de ses grandes qualités, ils «pourraient même se dévouer à ce fils sans cesser «d'être honorables. Il va sans dire que ni les uns «ni les autres ne peuvent encourir fépithète «infamante que je viens de tracer. Mais se dé- « vouer en apparence à un roi , l'entourer de pro- « testations et de flatteries, s'insinuer dans sa con- « fiance pour l'engager à s'écarter de tous ses «vrais soutiens, afin de le livrer sans défense à ses

«ennemis, dans tous les pays du monde cela « s'appelle trahir.

«Celui-ci entre d'un air doctoral : Sire, dit-il, « vous n'avez à craindre que les anarchistes. De car- « listes, il n'y en a point. Que voulions-nous tous? «La royauté; vous êtes roi : les Bourbons; vous « êtes de la famille légitime ; l'aristocratie : vous « signez des majorats et maintiendrez la Chambre « des pairs. Ne redoutez point les rois alliés. Que « veulent-ilsPQu'aucun p'eupîe ne soit libre. Laissez- « nous gouverner, sire, et ils ne s'apercevront pas « que Charles K ait quitté la France. Écrasez les ré- « publicains, et rois et royalistes vont vous adorer.

«Oui, écrase les républicains, ajoute le docteur « en lui-même , écrase , et lorsque nos verdets et «nos chouans se lèveront, lorsque les cosaques « atteindront les bords du Rhin , lorsque les Pan- « dours apparaîtront sur les Alpes, tu te trouveras « seul , et la légitimité sera vengée.

«Cet autre se présente comme un matamore « de drame espagnol : De la fermeté , sire, et tout « ira bien. Ne songez pas aux carlistes : Bonaparte «l'a dit, il suffit d'une compagnie pour les mettre «à la raison. Ne rêvez pas des napoléoniens, il « n'y en a plus. Nous voulions l'ordre, vous venez « de l'assurer; nous voulionsl'indépendance, n'êtes- «vous pas un prince choisi par le peuple? Quant «aux républicains, c'est différent; Bonaparte l'a

«dit aussi, ceux-là sont redoutables, ils ont du «courage, des talens, du dévouement. Mais il «nous a instruits à les dompter. Imitez-le; de « l'énergie; écrasez les républicains, et surtout les «idées républicaines; vous avez dit que vous « étiez vous-même républicain ; c'est un tort , «mais tout peut se réparer. Attachez-vous sur- « tout à répandre l'idée que la république est im- « possible.

«Voilà le discours prononcé à haute voix, «voici la pensée secrète : Oui, va, parviens à « faire croire au peuple que la liberté est impos- « sible , et alors il tournera tous ses vœux vers le «jeune Napoléon; nous offrirons aux républi- « cains les institutions que tu leur refuses; ils « nous aideront ou nous laisseront faire , et tu te « souviendras de moi.

«Tous ceux qui prononcent le discours n'y «ajoutent pas le même commentaire. Il y a tant « de gens qui sont assez stupides pour endosser « toute la perversité de quelques habiles souffleurs! « Mais comment expliquer autrement que par l'in- « fluence de ces indignes manœuvres tout ce que « nous voyons depuis quelques jours, et les lâches « intrigues qui ont amené la retraite de Lafayette «et de Dupont, et la dissolution de l'artillerie pa- «risienne, licenciée, on en convient, parce que «la plupart de ceux qui la composaient étaient pa-

« triotes , et la destitution des fonctionnaires amis « des lois , et ces bruits sourds d'arrestations , de «mesures inquisitoriales, et ces menaces dont « a retenti la tribune de la Chambre ?

« Cette Chambre est le principal instrument des «traîtres. Je dis instrument, parce que, excepté « quelques membres qui savent où ils vont, la plu- « part , ne se sentant de talent que pour être va- «lets,fontdu servilisme par calcul personnel et « par vanité.

« Quand ils ont désorganisé la garde nationale , « quand ils l'ont exaspérée en lui enlevant son il- « lustre chef, quand ils ont rejeté sur la presse «toutes les chaînes dont elle se dégagea le 26 juil- « let pour appeler la France à l'insurrection , ils «n'ont pas eu en vue, comme les meneurs, d'ou- « vrir la route aux Cosaques , gardes-du-corps de «Henri V; ils ont voulu tout bonnement punir « des hommes qui prenaient la liberté grande de « rire de leurs doctes décisions. Quand ils inter- « rompent avec rage M. Mauguin, ce n'est point, «comme leurs chefs de cabale, parla crainte que « ses éloquentes interpellations ne dérangent ou « ne découvrent le grand complot , c'est tout bon- « nement parce que leur jalousie hait dans l'orateur «son talent et sa popularité. Les voilà maintenant «qui vont rejeter la loi électorale. Croyez -vous « qu'ils aient vu que dans le système électoral se

« trouvait toute entière la question de notre avenir, « qu'on allait clans ce vote décider si , à l'appro- «che de l'ennemi, les Français, laissés dans l'ilo- «tisme, se croiseraient les bras comme en 1814, «ou, devenus citoyens, se lèveraient en masse «comme en 92 ? Nullement : ils ont compris seu- «lement que si l'on dérangeait la moindre chose «à leurs chers collèges électoraux, ils courraient «risque de n'être pas réélus. Or, ils veulent ab- «solument siéger dans la session de 1 83 x, et pour «cause. C'est dans cette session qu'on doit insti- «tuer la pairie. Ne faut-il pas être là pour voter « l'hérédité et pour passer avec les centres serrés « en masse du Palais-Bourbon au palais du Luxem- « bourg ? Une fois entré dans cette haute Chambre , «on est tranquille sur son avenir, on ne craint « plus que quelque scélérat de journaliste fasse aux « électeurs l'opération de la cataracte. Vienne « même une révolution , on en est quitte pour en- « voyer ses amis passer quelques mois au château « du Ham.

« Cet espoir de la pairie qui agissait avec tant de «force sur la Chambre des trois cents, suffit en- «core en (83o pour expliquer bien des votes qui «paraîtraient au premier coup d'oeil ne pouvoir « provenir que d'une connivence avec l'étranger ; « mais enfin , quelles que soient les intentions des «honorables, ce sont eux qui, dirigés par les traî-

« très , perdent la nation et le roi. Ce qu'il y a de « plus déplorable , c'est qu'ils exercent même une « sorte d'influence sur l'opinion de certaines clas- « ses. Au moins les trois cents de M. de Villèle , les « introuvables de 1 8 1 5, se bornaient à bouleverser a les lois et l'administration ; ils ne corrompaient « point les esprits ; la France entière repoussait «leurs doctrines, elle n'écoutait que les membres « de l'opposition. S'il en est autrement aujourd'hui, « cela tient sans doute à ce qu'il n'y a pas eu en- « core, à proprement parler, une opposition dans la « Chambre. Des patriotes énergiques ont fait ence tendre de nobles protestations ; mais leurs ef- « forts étaient individuels; ils n'étaient point sou- « tenus par leurs collègues. Les habitans des « provinces pouvaient croire qu'une partie de la « gauche marchait avec le gouvernement. La po- « pularité de Lafayette et de Dupont (de l'Eure) « protégeait le ministère, alors même qu'il s'oppo- « sait à tous leurs généreux desseins.

« Aujourd'hui que ces deux illustres citoyens « sont rendus à toute leur indépendance, rien n'est « plus facile que de former dans la Chambre une « opposition compacte. Si les patriotes de l'exatrême gauche réunissent leurs efforts, s'ils sa- «vent employer les moyens d'influence que leur «assurent leur patriotisme et leurs talents, la fai- « blesse de leur nombre sera bientôt plus quecom-

« pensée par la force de la nation qui se rangera «toute entière sous leurs bannière s, et la trahison a reculera devant eux. »

16 Janvier 1831.

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