DÉMISSION DE KLOPICKI. ENTHOUSIASME DES POLONAIS
« Les dernières nouvelles de Pologne sont dé- « solantes. Un homme que la confiance publique « avait porté à un poste bien plus élevé qu'un « trône a pu reculer devant le bonheur insigne de « rendre l'indépendance à son pays, ou de mourir «en s'écriant comme Kociusko : fin is Polonice! Je «sais tout ce qu'on peut dire pour le défendre. « Klopicki s'attendait à voir l'insurrection s'éten- «dre dans toutes les provinces polonaises, et l'ïn- « surrection n'a guère franchi les limites du grand « duché de Varsovie. Il espérait qu'en démontrant « à la France que les hordes russes avaient déjà
€ tout préparé pour se porter sur le Rhin, la « France sortirait de sa léthargie -, profiterait de la m diversion , donnerait assez de liberté à ses habi>- «tans pour qu'ils eussent intérêt à courir aux «armes 9 et lancerait à l'instant, avec ses bataii- € Ions 9 l'insurrection dans l'Italie, dans l'Espagne, « dans les départemens de k| rive gauche , et le «trouble dans Vienne, dans Berlin, peut-être « dans Saint-Pétersbourg. Au lieu de tout cela, la « France a envoyé M. de Mortemart , diplomate in- « tercesseur. Obligé de renoncer à toutes ses espé- « rances, Klopicki a cru voir dans la guerre la ruine «de son pays; il s'est dit : Puisque la France elle- « même ûe met sa défense que dans les négocia- «tions, les concessions, les humiliations, que « pourra (aire la Pologne cernée par trois cents « mille Russes, par quatre-vingt-dix mille Prussiens « et quatre- vingt mille Autrichiens ? Mourir* Ce « mot est facile à prononcer pour soi-même ; mais « pour tout un peuple!... Klopicki aura peut-être « reculé par vertu.
« J'admets tout cela comme possible. Dieu me « garde d'accuser les intentions du dictateur. Le « mot de trahison que j'ai entendu prononcer à « son sujet me parait injuste. Mais il me semble « cependant , que , quelque désespoir qui se fut « emparé de soi} âme, il devait réunir les chefe « du peuple et de l'armée, leur exposer son opi-
ti niou sur l'état des choses , et leur dire : Vouleia vous traiter ? voilà ma démission. Voulez-vous « mourir ? suivez-moi.
« Quoi qu'il en soit , au moment où ÏUopicki « abandonne la défense de la Pologne , cette noble «nation rappelle l'héroïsme et les vertus de la « France républicaine. Les paysans dévastent leurs « propriétés pour fournir du bois aux fortifica- « tions , et quand on veut leur payer les arbres « et le charroi , ils refusent , ils ne demandent que oc des fusils et des Russes : les fusils manquent, ils « s'arment de faux et se forment en bataillons. On « consulte les généraux sur le choix d'un chef su- « préme , ils répondent : Si nos représentans mefe- « tent un tambour à notre tète, nous lui obéirons «t avec joie. Un jour arrivent à Varsovie les jeu- « nés gens des premières maisons de la Pologne «prussienne, laissant sous la main de l'ennemi a leurs biens immenses, et, ce qui est bien autre «chose , leur famille. Le lendemain, le Conseil a national reçoit la lettre suivante : « Je prie le « conseil national d'employer les cent mille florins « ci-joints au service de la patrie ; je n'en ai plus « besoin, car je viens d'entrer comme simple sotte dat dans les rangs de ses défenseurs. » Et cette u lettre n'est pas signée : celui qui l'a écrite n'a rien «vu de remarquable dans cetj$ détermination.
« Pendant ce temps , que fait la France , la
France qui a poussé la Pologne sous le Ira de quatre cent mille Busses , là France qui vient d'entendre les Polonais lui dire qu'ils seront assea payés de leur vie si leur mort retarde sa raine, la France qui fut héroïque aussi? Que fiait -elle? Elle lit le Temps et les Débais > elle organise des bals, elle se réjouit de l'invasion , ou s'y résigne.
« C'est que la Pologne espère la liberté et que la France n'espère plus rien* Elle a vu les plus nobles efforts aboutir seulement à changer quelques noms sur XAlmanach royal et sur les feuilles d'émargement du budget , k jeter dans les cachots les patriotes qui vivaient tranquilles sous Charles X , à pousser au pouvoir les hommes de toutes les défections, et toutes ces petites canailles qui trottaient dans la boue à la suite des doctrinaires, portant avec respect la queue de leurs robes, et étudiant sous leur férule le ca- « téchisine de la trahison.
« Le peuple en France est supérieur à ce qu'il « était en 89 : on le porterait sans peine à tous « les genres d'héroïsme. Mais quoiqu'on trouve c encore dans la classe moyenne beaucoup d'horn- « mes vraiment distingués , la majorité de cette « classe est bien au-dessous de ce qu'elle était â « cette époque. Elle était généreuse, die est cor- «rompue; elle était éclairée, elle est ignare. Au
« lieu d'exciter le patriotisme du peuple, elle lui en « fait un crime ; elle le voudrait avide , lâche et « servi le comme elle. Elle regarde les jeunes gens « nés dans son sein , et qui n'ont pas encore pris « ses vices , comme d'imprudens étourdis ; et les «hommes faits qui, au lieu de recevoir des places, <c aiment mieux garder leur honneur, comme des « espèces de fous dangereux qu'il sera fort agréa- «ble de voir , dans quelques mois, conduire au « supplice, à travers une double haie de Cosaques <t et de pandours. >
« Quant aux anciennes familles, nobles depuis « des siècles, ou depuis des siècles dédafgnant les « titres de noblesse , elles sont toutes ou parmi « les royalistes purs que viennent relever les ente nemis , ou parmi les républicains que les enne- « mis viennent livrer aux bourreaux; mais elles « sont en bien petit nombre , et leur influence se « perd au milieu dès parvenus enrichis ou titrés « par la corruption. »