La Révolution de février au Luxembourg
Qu’il est temps de mettre un terme aux longues et iniques souffrances des travailleurs ;
Que la question du travail est d’une importance suprême ;
Qu’il n’en est pas de plus haute, de plus digne des préoccupations d’un gouvernement républicain ;
Qu’il appartient surtout à la France, d’étudier ardemment et de résoudre un problème posé aujourd’hui chez toutes les nations industrielles de l’Europe ;
Qu’il faut aviser sans le moindre retard à garantir au peuple les fruits légitimes de son travail ;
Le Gouvernement provisoire de la République arrête :
Une commission permanente, qui s’appellera Commission de Gouvernement pour les travailleurs , va être nommée avec mission expresse et spéciale de s’occuper de leur sort.
Pour montrer quelle importance le Gouvernement provisoire de la République attache à la solution de ce grand problème, il nomme président de la Commission de Gouvernement pour les travailleurs un de ses membres, M. Louis Blanc, et pour vice-président un autre de ses membres, M. Albert, ouvrier.
Des ouvriers seront appelés à faire partie de la Commission.
Le siège de la Commission sera au palais du Luxembourg.
Les membres du Gouvernement provisoire ,
Dupont (de l’Eure), Lamartine, Arago, Crêmieix, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie, Marrast, Louis Blanc, Flocon, Albert.
Procfei-verbal de ln Comnii**ioi» de Gouvernement pour Ica travailleur*.
2 mars 1848.
Hier, mercredi, 1 er mars, a eu lieu, au palais du Luxembourg, la première séance de la Commission de Gouvernement pour les travailleurs.
Cent cinquante à deux cents ouvriers, délégués de diverses corporations, prennent place, h neuf heures du matin, sur les sièges précédemment occupés par les pairs de France. M. Louis Blanc, membre du Gouvernement provisoire, président de la Commission de Gouvernement pour les travailleurs , est au fauteuil de la présidence. M. Albert, ouvrier, membre du Gouvernement provisoire, vice-président, est assis au bureau.
M. I ^ouis Blanc, dans une chaleureuse allocution, montre d’abord la nouveauté et la grandeur de ce spectacle : pour la première fois dans l’histoire, les ouvriers sont appelés à résoudre, avec le Gouvernement, le grand problème de leur sort, et cela dans la salle même des délibérations de l’ancienne aristocratie. De vives acclamations accueillent ces paroles.
M. Louis Blanc indique ensuite le but de la Commission, qui est d’étudier toutes les questions relatives au travail, d’en préparer la solution dans un projet qui sera soumis à l'Assemblée nationale, et, provisoirement, d’entendre les demandes les plus urgentes des
travailleurs, et de faire droit à celles qui seront reconnues justes.
Plusieurs ouvriers, délégués de corporations diverses, montent successivement à la tribune et exposent les vœux des ateliers.
Parmi les demandes faites au nom de la classe ouvrière, deux sont l’objet d'une insistance particulière de la part de l’assemblée, qui en demande la solution immédiate.
Ces deux demandes sont les suivantes :
Réduction du nombre des heures de travail ;
Abolition du marchandage , c’est-à-dire de l’exploitation des ouvriers par des sous-entrepreneurs de travaux.
Ces vœux exposés, on procède à la nomination des délégués qui doivent représenter, au sein de la Commission, le peuple des travailleurs. Le président fait remarquer que la Commission, pour qu’elle puisse fonctionner rapidement et sérieusement, doit être peu nombreuse. Elle appellera dans son sein, pour les entendre, tous les hommes qui, par leur situation et la spécialité de leurs études, pourront éclairer ses travaux, apporter d’utiles renseignements dans cette grande enquête du travail. Les membres permanents de la Commission peuvent donc être peu nombreux, et la prompte expédition des affaires exige ce petit nombre de membres. M. Louis Blanc propose, en conséquence, que chaque corporation d’ouvriers nomme trois délégués : l’un prendra part aux travaux intérieurs de la Commission, les deux autres feront partie d’assemblées
périodiques auxquelles la Commission soumettra des rapports, et qui auront à les discuter.
Mais, au moment de procéder à la nomination de ces délégués, il est constaté que toutes les industries n’ont pas de représentants dans la salle. De plus, des groupes nombreux se présentent dans les cours, et contestent les titres des délégués présents dans l’Assemblée.
M. Louis Blanc déclare alors qu’il y aurait danger à semer des divisions parmi le peuple, par des opérations irrégulières ; qu'il faut, avant tout, déterminer un procédé de convocation qui permette au peuple entier des ateliers, de nommer régulièrement des représentants acceptés de tous. Il annonce qu’une proclamation sera aflichée dans ce but. Il engage, en conséquence, les assistants à se retirer avec ordre et à reprendre leurs travaux, en attendant la solution prochaine de cette question préalable.
Sur la déclaration d’un grand nombre d’ouvriers, que les travaux ne reprendront pas tant que les deux questions les plus pressantes, celles de la réduction des heures de travail et de l’abolition du marchandage, ne seront pas résolues, M. Louis Blanc fait un appel énergique au patriotisme de la population ouvrière, démontrant la nécessité de la modération dans la force et de la patience pour la justice même.
M. Arago, membre du Gouvernement provisoire, entre en ce moment dans la salle, et ajoute des paroles éloquentes à celles du président.
M. Louis Blanc insiste de nouveau en termes pressants :
« Vous dites que vous êtes ici animés de très-bons sentiments, et je le sais; mais qu’il y a au dehors bien des ouvriers qui, peut-être, ne voudront pas reprendre leurs travaux si on ne leur donne pas une solution immédiate. Eh bien, voici la mission que je confie à votie patriotisme : Répandez-vous dans tous les quartiers de Paris; dites ce que vous avez vu! dites qu’on vous a parlé, pour la première fois dans le monde, de vos intérêts véritables; dites qu’on vous a déclaré, pour la première fois, que la loi qui concerne les intérêts du peuple doit être faite par le peuple lui-même ! Dites si vous n’avez pas senti quelque chaleur dans nos paroles, et si notre langage ne vous a pas donné la certitude que notre conviction était sincère, inébranlable... Sij’ osais, je vous dirais que nous sommes plus impatients que vous-mêmes de votre bonheur, car nous en sommes plus responsables.
» Les hommes qui sont parmi vous ne sont responsables que de leur propre famille. Nous , nous avons accepté la redoutable responsabilité de régler le bonheur de toutes les familles de France. Voilà une grande et dillicile tâche, et il faut en savoir quelque gré aux hommes de courage qui n’ont pas craint de l’assumer sur leur tête.
» Mourir sur une barricade est héroïque, sans doute; combattre contre l'ennemi, c’est de l'héroïsme aussi ; mais, dans ces occasions, l'on ne répond que de sa vie. 11 est des actes qui exigent plus de fermeté d’âme, c’est de s'engager à répondre de la vie de millions d’hommes.
» Quand nous avons accepté cette formidable res- •
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ponsabilité, c’est que nous sentions dans notre cœur
une puissance de conviction, une chaleur devouloirqui nous disait que nous ne resterions pas inférieurs à cette tâche immense. Mais ce ne saurait être qu’avec votre concours; car notre force n’est qu’en vous : cette force, c’est votre confiance, et nous la réclamons en échange de notre dévouement. »
L'Assemblée se sépare au milieu des applaudissements et des cris de : Vive la République !
Au sortir de cette réunion, des citoyens pleins de zèle furent immédiatement envoyés à cheval par le président de la Commission, afin de convoquer, pour le lendemain, à une assemblée générale, les patrons représentants des principales industries de Paris.
Le lendemain, à huit heures du matin, une réunion nombreuse de patrons, chefs d’industries, a lieu , en effet, dans une des salles du palais.
M. Louis Blanc expose que la commission a voulu entendre et consulter les intérêts divers , afin d’arriver à la justice pour tous. Il fait connaître les deux demandes indiquées hier par les ouvriers comme les plus urgentes, celle de la réduction du nombre des heures de travail, et celle de l’abolition du marchandage. Il réclame sur ces deux points les explications des patrons.
Sur le marchandage, des détails précis sont donnés par divers membres; il en résulte que diverses sortes de marchandage sont à distinguer : il y a les marchandeurs, ou tâcherons, qui sous-entreprennent certaines parties de travaux et les font exécuter à la journée par des ouvriers sous leurs ordres directs. Ce genre de marchandage est oppressif pour l’ouvrier. L’abolition en
est non-seulement consentie, mais réclamée par l'Assemblée. 11 y a ensuite le marchandage habituel, qui consiste dans le travail à la pièce ou piéçard. Ce genre de travail est avantageux à l’ouvrier comme au patron ; car, à l'un il assure un bénéfice proportionné à son activité, et à l’autre une livraison plus rapide. Le piéçard est à conserver. Il y a enfin un troisième genre de marchandage, qui consiste dans l’entreprise faite ensemble par plusieurs ouvriers, par association, avec partage des bénéfices dépassant le salaire de la journée de chacun, partage fait au prorata du taux de la journée de chaque associé. C’est là un germe d’association utile à conserver, à encourager.
Sur le second point, celui de la réduction du nombre des heures de travail, de courtes et satisfaisantes explications sont échangées. A Paris, le nombre des heures de travail effectif est, aujourd’hui, généralement, de onze heures ; en province, il est de douze. Une réduction d’une heure par jour est acceptée sans difficulté. L’Assemblée se sépare, animée d’un esprit de conciliation qui fait honneur à tous ses membres.
En conséquence de ces explications, contradictoirement entendues des ouvriers et des patrons , le Gouvernement provisoire a immédiatement rendu un décret par lequel le marchandage oppressif est aboli, et le nombre des heures de travail diminué partout d’une heure, ce qui réduit à dix à Paris, à onze en province, le nombre des heures de travail effectif.
Toute la journée, de nombreuses députations d’ouvriers de presque toutes les corporations se succèdent au Luxembourg, demandant le résultat des réflexions
de la Commission de gouvernement pour les travailleurs. Les résolutions prises leur sont annoncées, et elles se retirent aussitôt, en témoignant hautement leur satisfaction, par le cri répété de : Vive la République!
La Commission, forte de la confiance que va lui mériter ce succès de ses premiers travaux, s’occupera maintenant de sa constitution régulière, puis de l’étude des autres questions soumises à son examen.
(onuuiuaion do l>ou< ornement pour les travailleur**
5 mars 1848.
M. Louis Blanc. La Commission, citoyens, a deux ordres de travaux à aborder : elle a, en premier lieu, à étudier toutes les questions générales qui se rattachent à l’organisation du travail, pour les formuler 'en projets de loi qui seront présentés à l’Assemblée nationale ; elle a ensuite, à côté de ces études, à prendre des mesures d’amélioration immédiate, propres à répondre aux légitimes impatiences du moment.
C’est d’un projet de cette nature que je vais vous parler aujourd'hui; il peut produire beaucoup de bien sans ébranler aucun intérêt.
Il s’agirait de fonder, dans les quatre quartiers les
plus populeux (le Paris, quatre établissements destinés à recevoir chacun environ quatre cents ménages (fou- « vriers, avec un appartement distinct pour chaque famille, de manière à assurer à tous ces ménages, par la consommation sur une grande échelle, les avantages d’une notable économie sur le logement, le chauffage, la nourriture, l’ëclairage, etc. Le résultat de cette économie dans la consommation équivaudrait à une augmentation de salaire pour les ouvriers, sans dommage pour les patrons. Il y aurait dans ces établissements une salle de lecture, une crèche, une salle d’asile, une école, des cours, des jardins, des bains, etc.
D’après les plans qui nous ont été présentés par deux architectes, MM. Not et Daly, chacun de ces établissements coûterait à peu près un million. Pour subve- <
nir à cette dépense, l’Etat ouvrirait un emprunt (1). Le placement d’un pareil emprunt serait confié à la géné- <
reuse intervention des femmes. Toutes les conditions de la société seraient appelées à fournir les courtiers dévoués de cette négociation toute nouvelle.
Tel serait ce projet. II est bon de remarquer que de pareils établissements existent déjà depuis longtemps dans plusieurs pays, et que nous ne proposons rien d’impossible.
Voici quelques objections :
(1) Le principnl des sommes empruntées serait garanti par une hypothèque sur les établissements mêmes; l’intérêt serait servi aux prêteurs à raison de 4 p. 0|0 par l’État, auquel appartiendrait le prix des loyers. 11 est probable que le montant des loyers couvrirait l’intérêt du capital. En cas d'insuffisance, la perte, qui ne saurait ctra que miuimc, serait supportée par l’État.
Par cela même que ces établissements présenteraient de grands avantages aux ouvriers qui y seraient reçus, il pourrait y avoir des demandes d’admission trop nombreuses.
Pour atténuer beaucoup cet inconvénient, il serait établi des conditions d’admission tirées de motifs déterminés de telle sorte que le privilège n’eût aucune part dans les choix.
Par exemple, une des conditions indispensables serait que les ouvriers fussent légitimement mariés. Les célibataires seraient écartés.
Une autre condition obligerait à faire porter leschoix sur les ouvriers qui auraient les familles les plus nombreuses, et, à nombre égal d’enfants, la préférence serait donnée à la famille où les enfants seraient les plus jeunes. Pour ces enfants, la crèche, la salle d'asile, l’école, etc.
On pourrait ainsi facilement trouver un certain nombre de conditions qui légitimeraient les choix.
M. Vidal. Il y aurait lieu de joindre à cet établissement une crèche , une école, une salle d’asile pour tous les enfants du quartier, et non pas seulement pour ceux de la maison.
M. Dupoty. Ne pourrait-on pas donner à l'admission le caractère d’une récompense nationale pour les familles qui auraient le plus souffert sous l’ancien régime? On réaliserait de la sorte cette proclamation du Gouvernement provisoire : l’Etat adopte les enfants des citoyens morts pour la patrie dans les dernières luttes de la liberté.
M. Louis-Blanc. Sans doute.
M. Dussart. En Angleterre, en Allemagne, des éta blissements de cette nature ont déjà été fondés depuis assez longtemps. A Paris mémo , un pliilantrope , M. Constantin ; aux environs de Paris , un citoyen recommandable, M. Jacques Laffite, ont créé des établissements analogues. Si les essais tentés en France n’ont point réussi, il n’en faut accuser que l’insuflisance des ressources particulières.
M. Malarmet. Voici une objection : Procurer il un certain nombre d’ouvriers des avantages exceptionnels, ne serait-ce pas leur donner les moyens de faire une rude concurrence aux ouvriers du dehors? 11 leur serait, en effet, possible de demander pour leur travail un salaire moindre.
M. Louis-Blanc. La concurrence est partout. Si nous proposions un projet qui fit entrer dans la société un vice nouveau, l’objection serait grave; mais la société, aujourd’hui, est malheureusement fondée sur le principe de l’antagonisme, principe avec lequel il faut compter, jusqu’à ce qu’on arrive graduellement à le détruire. Nous ne créons rien de nouveau. Notre projet accuse une fois de plus le système de la concurrence, voilà tout. Il prouve la nécessité des vues d’ensemble. Mais tout ne peut être fait à la fois. Remarquez que ce projet à l’avantage précisément de mettre les ouvriers mariés, pères de famille , en mesure de lutter contre la concurrence, si redoutable pour eux, des ouvriers sans femme et sans enfants.
M. Duveyrier, Le danger de la concurrence que pourraient faire à leurs camarades les ouvriers admis dans çes établissements , n’a rien de sérieux ; car de deux
* choses l’une : où ils réussiront, ou ils ne réussiront pas. S’ils ne réussissent pas, tout danger disparaît. Si, au contraire, ils réussissent, ils se multiplieront proportionnellement aux ressources et aux besoins. Et alors, tant mieux !
M. Louis Blanc. Vous avez raison. La vérité est qu’en proposant ces établissements, nous avons le ferme espoir de les voir se multiplier et devenir de plus en plus nécessaires. Nous avons compté sur l’inévitable contagion de l’exemple ; or là, justement, est la portée de notre projet.
M. Vidal. Remarquez, d’ailleurs, que ces établissements offriraient de grands avantages , non-seulement sous le rapport économique, mais encore sous le rapport hygiénique, ce qu'il est important de considérer. Songez à ces masures sales et humides qu’habite aujourd’hui le pauvre , dans des ruelles infectes ! L’ouvrier, dans ces établissements , aurait au moins un logement sain et commode.
M. Dussart. Sans doute; seulement, que l’État protège les associations particulières, mais qu’il ne se mette pas à former lui-même des associations.
M. Louis Blanc. Si la question se présentait ainsi, elle perdrait toute son importance. Nous voulons que ce soit l’État qui se mette à la tête de l’institution ; laisser la perspective de la propriété de ces établissements à un certain nombre d’ouvriers, ce serait créer une caste de privilégiés. Non, pas d’associations particulières, maîtresses d’établir des systèmes à leur gré. Ne jetons pas dans des institutions nouvelles des germes d’anarchie; nous voulons aller vers l’ordre universel. N’adoptons
aucun projet qui ne soit en harmonie avec l'idéal le ' plus conforme aux idées de justice et d’uniou. Faisons aujourd’hui des essais tels que, s'ils réussissent, il reste à généraliser, non à les modifier ; donnons la pensée immédiatement , l’application s’étendra plus tard et successivement. .
M. Louis Blanc se charge de soumettre aux méditations et à l’approbation du Gouvernement provisoire un projet préparé par les éléments de cette discussion.
t'ommimlon de Gouvernement pour leu travailleur».