DISCOURS DU CITOYEN LOUIS BLANC, AUI DÉLÉGUÉS DBS TRAVAILLEURS
~ 10 mars 1848.
Aujourd’hui, à deux heures, a eu lieu, dans la salle de l’ancienne pairie, au palais du Luxembourg, la réunion générale des délégués des diverses corporations de Paris, au nombre d’environ 250. L’ordre le plus admirable a régné dans cette grande assemblée. Nul tumulte, nulle confusion, comme l’exemple en a été si souvent donné dans la même enceinte ou dans une autre. La sonnette, absente, est inutile. MM. Louis Blanc et Albert, président et vice-président de la Commission de Gouvernement pour les travailleurs , montent ensem-
ble au bureau. Dès queM. Louis Blanc monte à la tribune, le plus religieux silence s’établit , et jusqu’à la lin de son discours il n’y a d’autre interruption que celle des applaudissements. L’effet produit par ses paroles a été immense. M. Louis Blanc s'est exprimé ainsi :
« Elus du travail, représentants de ceux qui produisent et qui souffrent, mes concitoyens, mes frères.
» Eu vous voyant réunis dans cette enceinte que le privilège avait choisie pour son sanctuaire , dans cette enceinte où l’on a fait tant de lois sans vous, malgré vous, contre vous, je ne puis me défendre d’une émotion profonde. A ces mêmes placesoùbrillaient des habits brodés, voici des vestes que le travail a noblement usées , que peut-être ont déchirées de récents combats.
» Vous vous le rappelez : du haut de la tribune où je parle, un tribun des aristocraties évoquait naguère contre l'idée républicaine les plus sinistres puissances du passé, et à sa voix les pairs de France se levèrent dans un indicible transport ; des législateurs à têtes blanches déployèrent des passions qu’on croyait endormies et glacées. Ici même la République de nos pères fut maudite; l’on osa défendre la République à nos enfants, et toutes les mains se levèrent pour jurer haine à l’avenir.
» Eh bien, le provocateur, au bout de quelques jours, avait disparu. Où sont-ils maintenant? Tout le monde l’ignore, et à leur place , c’est vous qui siégez , élus du travail. Voilà comment l’avenir a répondu ! (Applaudissements unanimes.)
» Voilà comment l’avenir a répondu ! Oui , il y a
quelques jours, certains hommes, défenseurs du peuple, étaient calomniés à cause de lui. On disait qu'ils étaient des factieux, des hommes impossibles; qu’ils étaient des rêveurs. Eh bien, il s’est trouvé , grâce à la victoire du peuple et à son courage, que ceux qu’on appelait des factieux sont maintenant chargés de la responsabilité de l’ordre. (Bravos prolongés.)
» 11 s’est trouvé que ceux qu’on appelait des rêveurs ont maintenant en mains le maniement de la société. Les hommes impossibles sont devenus tout à coup les hommes nécessaires. On les dénonçait comme les apôtres systématiques de la terreur. Or, le jour où la révolution les a poussés aux affaires , qu’ont-ils fait? Ils ont aboli la peine de mort , et leur plus chère espérance est de pouvoir vous conduire un jour sur la place publique , et là , dans l’éclat d’une fête nationale, de vous inviter à détruire jusqu’aux derniers vestiges de l’échafaud. (Applaudissements immenses.)
» Grâces vous soient rendues , à vous délégués du peuple , par qui sont devenues possibles ces grandes choses ; grâces vous soient rendues. Par vous, la France redeviendra ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être ; elle se mettra de nouveau à la tête du mouvement de l’Europe, et, quand la famille française aura été constituée, cette famille deviendra celle du monde. (Acclamations. (Cris : Nota le jurons! nous le jurons /)
» Je sais , mes amis , vous me permettez ce mot, n'est-ce pas? [De toutes parts : Oui ! oui !) Je sais qu il ne faut pas flatter le peuple. Laissons les courtisans à la souveraineté des rois, parce que cette souveraineté
repose sur la bassesse et le mensonge. (Bravo! bravo!) On ne doit au peuple que la justice et la vérité.
» Il in'est impossible , quoique vous soyiez les délégués du peuple, de ne pas dire que la conduite du peuple, cette fois , a été admirable. Je le dis, parce que je parle en homme libre , et que je n’aurais pas craint, si le peuple eût été injuste ou violent , de le servir contre lui-même ; et il faut le dire bien haut pour qu’on sache en Europe ce (pie c’est que le peuple français quand il se lève avec l’idée républicaine dans l’esprit et le principe de fraternité dans le cœur.
» Oui, le peuple a été admirable, non par le courage seulement , mais par la résignation , qui est le courage de la douleur. Des hommes sont venus ici , la pâleur sur le front, ayant faim , demandant du travail qu’on ne pouvait leur donner, et quand nous leur avons répondu douloureusement : Attendez encore ! nous les avons vu se retirer avec calme , dans le plus grand ordre, en criant : Vive la République !
» Voilà ce qui ne saurait être dit sans larmes, voilà ce qui est digne d’une admiration éternelle !
(L’assemblée entière crie, par un mouvement spontané : Vive le peuple!)
» Les questions à résoudre ne sont malheureusement pas faciles. En touchant à un seul abus, on les menace tous. D’une extrémité de la société à l’autre, le mal forme comme une chaîne dont il n’est pas possible d’ébranler un anneau sans que toute la chaîne s’agite. Voilà la difficulté de la situation, et elle n’est pas médiocre.
» Pour vous en donner un exemple frappant, le
lendemain de la l’évolution , qu’a demandé le peuple?
La diminution des heures de travail : réclamation touchante, fondée sur des considéi'ants héroïques. Nous demandons, a dit le peuple, une diminution des heures i
de travail pour qu'il y ait plus d’emplois à donner à nos frères qui en manquent, et pour que l’ouvrier ait une heure, au moins une heure, pour vivre de la vie de l’intelligence et du cœur. (Explosion d’applaudissements.)
» Voilà ce qui nous a été dit; et sur-le-champ, sans hésitation cette fois, après avoir pesé franchement avec le cœur la portée d’un pareil acte, nous avons dit ; 11 faut que cela soit , cela sera ; advienne que pourra ! (Nouveaux applaudissements) car l’homme ne saurait être considéré comme une machine ; et si le progrès , tel que nous le rêvons, tel que nous espérons le réaliser graduellement ; si ce progrès s’accomplit , il faudra qu'un jour, dans la répartition des heures du travail, l’intelligence et le cœur aient une plus grande part que le corps, parce que la meilleure partie de l'homme, c’est son intelligence et son cœur. (Bravos et applaudissements.)
» Mais quoi ! diminuer les heures de travail , n’estce point porter atteinte à la production, pousser au renchérissement des produits , resserrer la consommation, courir risque d'assurer, sur nos marchés, aux produits du dehors, une supériorité qui, en fin de compte, pourrait tourner contre l’ouvrier lui-même? Ne dissimulons rien ; c’est là une objection qui a quelque chose de fort sérieux. Elle prouve que les travailleurs ont intérêt à apporter de la mesure dans leurs réclama-
fions les plus légitimes; elle prouve que , pour être promptement réalisables, les vœux populaires ne doivent pas être trop impatients; elle montre enfin jusqu’à quel point, dans l’organisation économique actuelle, tout progrès partiel est difficilement réalisable.
» Que d’exemples ne pourrais-je pas en fournir? Vous savez quelle concurrence meurtrière et immorale les machines font au travail humain, et combien de fois, instruments de lutte dans les mains d’un seul homme , elles ont chassé de l’atelier ceux à qui le travail donnait du pain. Les machines sont 'un progrès pourtant. D’où vient donc cette tragique anomalie? Elle vient de ce qu’au sein de l’anarchie industrielle qui règne aujourd’hui , et par suite de la division des intérêts, tout se transforme naturellement en arme de combat. Que l’individualisme soit remplacé par l’association, et l'emploi des machines devient aussitôt un bienfait immense, parce que, dans ce cas, elles profitent à tous, et suppléent au travail sans supprimer le travailleur. (Bravo! bravo!)
» Vous le voyez, les questions que nous avons à étudier veulent être examinées dans leur ensemble. Ce qui est à chercher après-demain, demain, dans une heure, c’est le moyen de réaliser l’association , de faire triompher le grand principe de la solidarité des intérêts. Cette solidarité, il faut la faire passer dans le bien, car elle existe dans le mal. La société est semblable au corps humain, où Une jambe malade interdit tout exercice à la jambe saine. Un lien invisible, mais réel et fatal, unit l’oppresseur à la misère de l’opprimé. Oui,