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La révolution de thermidor

La révolution du 9 Thermidor an II présente, au premier aspect, un caractère assez rare, de mystère, d'imprévu et de spontanéité. La plupart des catastrophes historiquesprocèdent à la façon des grands sièges de ville. On voit les escarmouches préliminaires, et les premières approches ; on peut suivre les progrès de chacune des parallèles; on constate les assauts successifs ; et les défenses de la puissance assiégée tombent Tune après Tautre devant nos yeux. Ici, rien de tout cela. Nous ne voyons qu'un coup demain, un engagement d'un instant, qui paraît être amené par le pur hasard et qui suffit pour enlever le pouvoir le plus formidable.

C'est là ce qui saisit le premier regard jeté d'un

f)eu haut et d'un peu loin sur cette période de la Révoution, et c'est l'impression qui reste obstinément dans l'esprit même des historiens qui n'ont pas fait là-dessus de recherches spéciales.

Pourtant ce^ événement n'a pas échappé à la loi générale. Il a été bien et longuement préparé ; seulement

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le travail a été entièrement souterrain. Au lieu d'êtjre un siège ce ne fut qu'une mine. Les approches, les circonvallations ont été faites silencieusement; les assauts ont été donnés non aux créneaux mais aux fondations. Le dernier et suprême conobat fut le seul qui' eut lieu au grand jour.

La terreur, qui enveloppait alors toute la France ne permettait de communiquer à personne ce que Ton savait ou soupçonnait, et faisait même craindre de le confier au papier. L'espionnage, la délation, la défiance, devenus devoirs patriotiques, étaient entrés dans les mœurs françaises et augmentaient d'autant la prudence ordinaire aux conspirateurs. Le silence redoutable qui s'étendait d'une frontière à l'autre du pays, s'appesantissait plus effrayant encore sur la Conven- * tion, plus absolu encore autour des Comités de Salut Public et de Sûreté Générale, les trois endroits justement où avait lieu, le principal travail d'attaque.

Tout avait donc forcé les efforts des assaillants à rentrer sous terre ; et ainsi se trouve caché ^ le début de l'affaire aux premiers regards de Thistorien.

Il est incontestable qu'il y a du mystère ; toutefois, on peut l'éclaircir ; et le secret, quoique gardé par la Terreur, se laisse pénétrer. Une seule chose est inattendue, c'est le résultat de cette évolution. La victoire, le vainqueur, les conséquences du triomphe sont surprenants, et je n'ai pu jusqu'ici les expliquer complètement sans l'intervention spéciale d'un pouvoir supérieur à la logique ordinaire. Mais les préparatifs de la lutte suprême peuvent être rendus évidents ; on retrouve la série et la contradiction des efforts; on peut, non pae, je le répète, en prévoir le résultat, mais en montrer toute la suite.

On doit dire du 9 Thermidor que c'est le couronnement naturel de toute l'histoire de l'an IL

Cet an II est la grande année, l'année politique,

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Tannée gouvernementale de la République *. La Révolution atteint le plus haut point de la puissance; «lie présente le double caractère de la lorce et maté-

* Il y a deux sortes d'an II. On décida une première fois que Tan I" commençait le 22 septembre 1792, et Tan II partait du 1" janvier 1793. Mais on trouva bientôt insufflsamnient révolutionnaire cette habitude de mettre le début de Tannée au l" janvier.

Le 5 octobre de cette même année 1793, la Convention décréta que la première année de la République avait commencée à minuit le 22 septembre 1792, la deuxième à minuit le 22 septembre 1793, et que le début de chaque année aurait lieu à minuit, commençant le jour où tombe Téquinoxe vrai d'automne. D'après cette nouvelle loi, Tan I" allait donc du 22 septembre 1792 au 22 septembre i793; Tan II* commençait à cette dernière date et finissait le 21 septembre 1794. C'est ainsi que nous voyons un premier an II qui va de janvier 1793 au 21 septemure de cette môme année, et un second an li, allant du 22 septembre 1793 au 21 septembre 1794. D'après le nouvel almanach, chaque année était composée de douze mois égaux, de trente jours chacun, divisés en trois décades ou portions de dix jours. Pour maintenir les coïncidences de l'année civile avec les mouvements célestes, et arriver au nombre de trois cent soixante-cinq ou trois cent soixante-six jours, cinq, ou six jours quand Tannée était bissextile, furent ajoutés à la fin du douzième mois. On les nomma tantôt jours complémentaires, tantôt sans-culottides. Deux autres décrets de la Convention complétèrent cette réforme de Talmanach,

Gomme on les retrouvera souvent dans cet ouvrage, je rappelle l'ordre des douze mois : Vendémiaire an II, 2*2 septembre 1793; Brumaire 22 octobre; Frimaire 21 novembre; Nivôse 21 décembre; Pluviôse 20 janvier 1794; Ventôse

19 février; Germinal 21 mars; Floréal 20 avril; Prairial

20 mai; Messidor 19 juin; Thermidor 19 juillet; Fructidor 18 août; les cinq jours complémentaires commencent le 17 septembre. Je rappelle encore que le 9 Thermidor an II correspond au 27 juillet 1794. Je m'efforcerai du reste de tenir toujours la date du calendrier grégorien en présence de la date que je devrai donner du calendrier républicain.

Je n*ai pas besoin de dire que l'an II dont il va être question pendant le cours de cette histoire est celui qui commence le 22 septembre 1793.

rielle et morale : elle terrifie ses ennemis, et enthou<» siasme ses amis.

Elle repousse l'Europe et soumet la France.

Nos frontières, entamées de toutes parts, sont défendues, puis reconstituées et nous nous préparons ^ prendre une offensive désormais triomphante.

Elle conquiert la moitié de la France qui s'était révoltée contre la domination révolutionnaire: les provinces de l'ouest, au nom de la liberté de conscience^ la Gironde et les provinces du midi, au nom de la liberté républicaine. Caria Révolutiouten même temps c[u' elle bat ses ennemis, bat ses tuteurs, et elle corrige la Convention quand celle-ci n'est pas docife. Au 31 mai et au 2 juin 1793, elle en a chassé plus de cent députés; elle a pris soixante-treize de ceux-ci pour les emprisonner, elle a guillotiné ou proscrit le reste. Elle ne reproche pas à ces proscrits, aux Girondins, d'être de mauvais républicains. Elle sait qu'ils sont les véritables pères de la République, mais ce sont des républicains classiques et doctrinaires, des républicains de collège et de formules. Elle ne leur reproche pas non plus d'être des fripons et des scélérats^ — les deux mots qui vont retentir jusqu'à la fin du siècle. — Elle sait que ce sont les plus intelligents, les plus dignes, les plus sincères, les plus respectables parîni tous ceux qu'elle a poussés en haut. Mais c'est pour cela même quelle les a fait disparaître. C'est parce qu'ils ont des formules et qu'elle veut être sans tutelle, sans guide, livrée à son génie et libre en toutes ses expériences. Elle les a proscrits parce qu'ils croyaient que la morale, la liberté, la souveraineté nationale étaient supérieures à la démocratie parisienne, et que la Révolution reconnaissait dans cette démocratie la meilleure partie de son esprit et de son âme et sa seule inspiration.

Elle les a proscrits surtout, parce que, disions-nous,

elle ne veut dans ceux mêmes qui paraissent être les chefs que des serfs. Nous ne voyons plus , en effet , à partir du 31 mai 1793 et pendant tout le courant de • . tan II, à la tête de la démocratie qu'une espèce particulière de maîtres-esclaves, espèce tout à fait caractéjnstique de cette époque. Ce sont eux que nous trouverons esk ordre de bataille et se disputant ce servage impérieux , à la veille du 9 Thermidor,

Ils peuvent se diviser en trois classes : les ambitieux audacieux ou peureux, et les philosophes. Les premiers trouvaient agréable de continuer la destruction ; les seconds se sentaient menacés par cette continuation ; les troisièmes voulaient tout détruire pour tout reconstruire.

A laquelle ou auxquelles de ces catégories appartenait l'homme qui, après avoir joué le principal rôle dans l'organisation de la démocratie révolutionnée , dans la conduite du gouvernement révolutionnaire, après avoir tenu le premier rang dans toute l'histoire de l'an II, se retrouve encore et le premier et le principal, dans tous les préparatifs comme dans toute la conduite de la révolution de Thermidor? Qu'était au fond ce Robespierre qui a laissé une renommée si équivoque, qui est pour quelques-uns un martyr et pour presque tous un monstre ?

C'est ce que nous devons rechercher avant d'arriver aux faits qui tiennent, non pas plus particulièrement, mais plus immédiatement au sujet de notre livre.

Le 2S août 1792, Robespierre vient à la barre de ï Assemblée législative. Il ordonne, au nom de la Commune de Paris, l'aboUtion la plus prompte du Direc*

toire du département de Paris. On murmure, on s'in* digne, et... on obéit *.

Comment en était-il arrivé là, ce petit avocat, homme de fief de la salle épiscopale d'Arras *, dont les premiers discours à la Constituante avaient excité la risée générale ! Comment celui qui semblait si grotesque, avec sa prononciation artésienne, qu'on le surnommait— par opposition à Mirabeau, le Flambeau dé la Provence^ — la Chandelle d Arras! comment en était-il venu à imposer sa volonté à cette assemblée assez puissante pour avoir renversé la royauté française? Les temps étaient-ils changés? la France étaitelle tombée bien bas , ou F homme était-il monté bien haut? Maximilien Robespierre ^ présentait -il cette apparence énergique, fière et majestueuse qui ravit les foules? Son caractère avait -il cette noblesse, cette grandeur qui s'impose aux instincts élevés d'un peuple? Son intelligence possédait-elle ce génie devant lequel se courbent les plus sages têtes d'une nation? Séduisait-il les yeux, conquérait-il les âmes, dominait-»il les intelligences?

Je demande son portrait aux contemporains, à ceuxlà mêmes qui s'indignent de sa puissance, et qui doivent chercher à l'expliquer pour s'excuser de l'avoir subie.

a II était d'une taille moyenne, avait la figure maigre, la physionomie froide, le teint bilieux et le regard faux, des manières sèches et affectées, le ton dogmatique et impérieux, le rire forcé et sardonique. Chef des sans-culottes, il était soigné dans ses Vête-

* DaunoTi. Mémoires pour servir à l'histoire de la Convention. Didot 1863, in-18, p. 414. — • Almanach d'Artois , 1785. — ' C'est bien de Robespierre qu'il faudrait dire et c'est ainsi que sa sœur signa jusqu'à la fin de sa vie. On écrivit souvent Roberspierre, et le Vieux cordeiier le plaisanta là-dessus.

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ments, et îl «Tait conservé la poudre lorsque p^sonne .^r n'en portait plus. Peu communicaiif , il tenait toujours ^yf<^ k une certaine distance les personnes avec lesquelles ^^ il avait le plus d'intimité. Celait une espèce de pontiufe qui avait ses séides et ses dévots, et dont Torgueil ise complaisait dans le culte qu'ils avaient pour lui ^ » ! a Sa taille mal dessinée, sans justesse dans les proportions , sans grâce dans les contours, étoit un peu au-dessous de la médiocre. Il avoit dans les mains, dans les épaules, dass-le col, dans les yeux un mou* vement convulsif ; sa physionomie, son regard étoient sans expression ; il portoit sur son visage livide, sur son front qu il ridoit fréquemment, les marques d'un tempéramment bilieux ; ses manières étoient brutales, fia démarche tout à la fois brusque et pesante. Les in-« flexions aigres de sa voix frappoient désagréablement foreille : il crioit plutôt qu'il ne parloit. Le séjour de la capitale n avoit pu vaincre entièrement la dureté de son organe ; dans la prononciation de plusieurs mots • il laissoit deviner l'accent de sa province *. »

Au-dessous du front bombé, des longs cheveux châtains, rejetés en arrière, de l'arcade sourcillière proéminente, que nous indiquent les portraits dessinés, flûiettons, sur de petits yeux toujours inquiets, des luiiettes vertes qu'on l'accusera d'employer sans besoin, et uniquement pour dissimuler la trop graaide vivs^ cité de ses regards; songeons à ce petit nez pointu, à ces joues toutes couturées des marques de la petite vérole, et nous aurons le portrait complet d'un homme peu fait pour séduire les masses par sa beauté.

Devait-il sa puissance à son caractère ? Nous le verrons se développer dans le cours de cet ouvrage, mais

* Thibeaudeau. Mémoires, I, 5. — ' Histoire de la Conju" ration de Maximilien Robespierre^ par Montjoie. Paris, an IV, în-8o, p. 59.

les contemporains sont d'accord pour le résumer en ces termes : jaloux , orgueilleux , dur, opiniâtre, violent , lâche. Est-ce ce caractère qui lui avait conquis les âmes ? Quand il parle de lui-même, il ;aime à dire qu'il est facile dans la îvie privée, et il n'ose nier qu'il soil ombrageux dans les affaires publiques *.

Reste donc son intelligence. C'est elle surtout qui VB. nous fournir bien des occasions d'étude. Mais qu'en dit l'un de ceux qui en parlent avec le plus d'impartialité, de bienveillance même? «Robespierre n'avoit pas de talens supérieurs. Son éloquence n'étoit qu'un tissu de déclamations, sans ordre, sans méthode, et surtout sans conclusion. Nous étions obligés, chaque fois qu'il parloit, de lui demander à quoi il vouloit en venir. Il se plaignoit, il se lamentoit, il gémissoit saijs cesse des malheurs de la patrie, et jamais il n'avoit un remède à proposer. Il crioit éternellement à la calomnie, et ne cessoit de calomnier *. »

« L'art d'improviser lui fut étranger. Si l'on en excepte quelques occasions où ses affections vindicatives l'inspirèrent assez heureusement, tout ce qu'il disoit n'étoit qu'un tissu de déclamations sans ordre '. »

D'autres, comme Lacretelle, i^us diront que c'est uniquement un froid rhéteur, à la fois révoltant et fastidieux, et qu'à la Convention on répondait par dès bâillements à ses froides fureurs *.

<( Ce petit homme sans grâce et sans vigueur dans |on éloquence, écrit Durand de Maillane *.

« Les vagues généralités de ses prédications n'aboutissaient pour l'ordinaire à aucune mesure, à aucun

* Lettres de Maximilien Robespierre à ses commettans, n® 7. — * Meillan, Mémoire, — ' Fantin Desodoards, Histoire de la Révolution, Paris, 1807, in-8<», t. V, 390. — * Lacretelle. Dix années pendant la Révolution, Paris, 1842, in-S*», g. 30-40. — » Mémoires, p. 17.

projet de loi. Il combattait tout, ne proposait rien, et ce secret de sa politique s' accordait heureusement avec r impuissance de son esprit et la nullité de ses conceptions législatives. » C'est l'énergique' Daunou qui parle ainsi, et il se trouve d'accord avec Marat qu disait de Robespierre, — de l'aveu même de celui-a — qu'il n'avait ni les vues, ni l'audace d'un homme d'Etat *.

Enfin Malouet résume bien l'opinion générale de tous les constituants en parlant du galimatias accoutumé de Robespierre, et il constate qu'il eut quelque succès pour la première fois le 30 mai 1791. Encore fut-il plutôt adroit qu'éloquent et ti' eut-il que deux phrases, le reste retomba dans la pauvreté habituelle *.

Voilà, nonpasle jugement de l'histoire, qui demande,

Î>our se prononcer, de plus amples renseignements, mais 'opinion presqu' unanime des contemporains. Elle indique la nuance d'un mépris très-peu différent de celui qu'on avait pour Marat et pour Danton. A l'égard du premier, le mépris se mélangeait de dégoût, pour le second, d'admiration; quant à Robespierre, on le méprisait en le bafouant comme un type de médiocrité ambitieuse et condapinée irrémédiablement à végéter.

Il grandit pourtant et il devint le principal maître d'un des plus grands pouvoirs qui aient existé. Son succès n'est pas seulement, comme le dit Daunou, surprenant au premier aspect, il l'est encore aujourd'hui, où l'on a étudié le personnage et où l'on continue de se demander quelle est la cause de son pouvoir.

Elle paraît encore inexplicable, en effet, parce qu'on n'a pas trouvé un mot pour la définir. Ce mot, on ne pouvait l'inventer aisément, Robespierre n'ayant rien

^ Lettres n** 3. — > * Mémoires de Malouet^ Paris, 1874» in-8s P- 135, t. H.

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de caractérisé, rien de saisissant, rien d'un homme de génie. Or Topinion ne s'asseoit définitivement ea France que quand elle a une formule brève pour s'appuyer. Si Robespierre avait triomphé de haute lutte, par des coups bruyants, s'il avait été grand capitaine d'aventuré, ou puissant tribun, cette formule eût été vite trouvée. Mais il parait avoir gagné la France, .' comme un procureur qui gagne son affaire, par des habiletés de procédure ; et là même, dans la procédure de l'intrigue politique, il ne montre ni du génie, ni toujours un talent de premier ordre- Médiocrité partout C'est bien là ce qui frappe et ce qu'on rencontre au bout de toutes les recherches les plus persévérantes comme lès plus impartialement faites pour découvrir la cause première de sa puissance.

Dire, comme l'ont fedt ses ennemis acharnés, qu'il est arrivé à force de médiocrité, ne paraît pas pourtant plus rationnel que de rassembler, comme l'ont voulu ses apologistes outrés, quelques lambeaux de phrases pour lui composer un génie et un caractère. La médiocrité n'est pas une puissance; et la biographie d'un homme public ne se compose pas de dix mots choisis dans un million de phrases, ni des souvenirs vagues ou intéressés des domestiques de la maison qu'il habita, ou des parents qui lui survécurent.

En dehors des pamphlets ou des oraisons funèbres, on essaya d'une méthode plus sage pour arriver à expliquer l'apparent mystère de cette situation historique. On constata que Robespierre avait en lui une qualité de forte trempe, la persévérance, une persévérance d'une espèce tellement vigoureuse, qu'elle savait fléchir sans jamais se laisser entamer, et reculer, sans jamais dévier. On constata encore, dans l'essence même de sa nature, quelques autres qualités^ l'envie, la jalousie, la haine, la dissimulation, et surtout la sécheresse d'imagination qui lui permettait de juger

les choses abstraitement, de séparer mathématiquement les conséquences des principes, et de décider, par exemple, la suppression de tel obstacle sans s'arrêter à la pensée que cet obstacle se composait d'un million de têtes humaines. Enfin, on put définir l'espèce d'étroitesse de son intelligence, et remarquer qu'il était aussi brillant dans Tart des déductions qu'incapable d'inventer. C'était ainsi un dialecticien très-remarquable avec des préjugés invincibles. Sa réflexion très-active s'arrêtait net à une petite hauteur. Il acceptait toutes faites certaines maximes qui s'accordaient bien avec l'ensemble de ses- défauts, il ii*en sortait jatnais, les considérait comme des vérités fondamentales et les exposait avec une grande logique.

De tout cela on conclut que Robespierre était arrivé par la persévérance à exploiter sa jalousie et ses haines, à exterminer ses ennemis, et à répandre des sophismes. Mais c'était trouver les instruments, les leviers dçla puissance et non la cause, qui resta aussi obscure.

Faut-il donc se résigner à ne pas la connaître? Non sans doute. Seulement il ne faut pas la chercher en ! lui, où elle ne saurait être, mais hors de lui. Le tort des historiens a été jusqu'ici de commencer par regarder dans son cerveau ou dans son âme. Ce qu'il faut envisager, c'est le point du sol où il a mis le pied et où il se tient.

Je voudrais me faire bien comprendre et je suis forcé de recourir à une image aussi compassée que si fêtais un de ses contemporains- Je compare donc la Ilévolution française à un^ éruption volcanique qui soulève brusquement une large portion de la terre. Le sol tremble, se crevasse ici, là s'exhausse. Les habitants surpris parce tremblement de terre se précipitent au hasard, ou sur un lambeau du sol qui s'effondre, ou sur une parcelle qui reste immobile, ou bien sur un rocher qui se brise, ou enfin sur un autre rocher qui.

soulevé par la force intérieure, se dégage de la terre environnante et monte, monte jusqu'à dominer, pendant un moment, tout ce qui est à l'horizon. L'homme réfugié sur ce rocher partage cette élévation : il domine tout ce qui l'entoure, sans autre mérite que d< s'être accroché à celte pierre destinée, par une foret inconnue et au nom de lois peu précises, à s'élever audessus eu reste. Tout au plus doit-on chercher si l'homme a pu pronostiquer, par l'espèce de la pierre, qu'elle résisterait mieux au choc; s'il a eu des efforts vaillants à faire pour se lûaintenir sur le rocher et pour en précipiter tous ceux qui cherchaient à s'y accrocher, à son exemple.

Robespierre est cet homme-là. Sa grandeur vient de ce qu'il se plaça, dès le début, au milieu de ce sol accidenté, sur la partie du terrain que le volcan révolutionnaire devait surélever. Il eut le grand mérite de s'y camper solidement et de ne pas trop chercher à s'en éloigner, d'y revenir prestement et de s'y cramponner plus énergiquement encore, après une ou deux hésitations qui le tentaient de sauter sur une pierre voisioe. Il eut surtout la science parfaite de ne souffrir personne sur le haut de son rocher, de ne jamais se lasser d'en précipiter tous ceux qui voulaient l'y rejoindre, et de n'admettre dans son voisinage que les humbles qui consentaient à rester tapis dans le bas.

Quelle fut cette partie du terrain révolutionnaire dont le niveau devait s'élever au-dessus de tout? Quel fut le principe qui grandit plus que tous les autres ?

Ce fut l'Egalité. Robespierre domina parce qu'il fut égalitaire, parce qu*il fut le premier, le plus honnête, le plus habile, le plus en Vue, le plus obstiné des égalitaires, et parce que la Révolution, après avoir essayé et usé deux des trois principes qu'eUe avait mis dans son programme, après avoir vu s'évanouir le rêve de la Fraternité, après avoir emprisonné la Liberté jus-

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qu'à la paix, fut forcée de se replier toute vers l'Egalité r et de la pousser jusqu'au bout pour avoir une raison ( 4e durer et de vivre. \

Après les Enthousiastes étaient venus les Libéraux, 3t après eux les Egalitaires. NatureUement leur chef, jui avait partagé toutes leurs fortunes, devint le chef iu pouvoir qui leur arrivait. De cette façon toutes les particularités de la vie politique de Robespierre s* ex- . pliquent. On commence à comprendre cette rare situation d'un homme qui passe assez brusquement de la faiblesse à la puissance, et qui, au lendemain du jour où on n'avait pour lui que mépris, inspire Teffroi, sans passer par les intermédiaires de l'estime, du respect ou de l'admiration. Le moqué de -la Constituante devient le tyran de la Convention, sans grand travail apparent.

Robespierre, en effet, avait exactement suivi la conduite historique de cette partie du peuple dont il était' le représentant ; au début de la Révolution la petite bourgeoisie, en face de l'ancien régime, était aussi peu de chose que Robespierre en présence de cette masse de nobles et puissantes têtes que l'ancienne France avait envoyées à la Constituante. Mais après le 1 0 Août, les aristocrates suspects étaient devenus aussi misérables, en face des petits bourgeois furieux et pillards composant les comités révolutionnaires des sections parisiennes, que les grands hommes de la Constituante, les Barnave, les Malouet, les Çazalès, les Maury emprisonnés ou proscrits, en face du puissant Robespierre.

Le jour où celui-ci eut trouvé le mot Ef/aliie\ avec les deux autres, J^euple et Démocratie^ il fut donc en possession de tout son être politique, de son avenir,^ de son éloquence, de sa ligne de conduite.

Il n'en devait jamais grandement dévier, parce qu'il y était maintenu par ses défauts.

C'est le second point qui domine la biographie de

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Robespierre. L'intelligence, en effet, le génie même sommeillent parfois; la réflexion se trooble; les priftcipes ont des capitulations de conscience ; les vertns sont hé&kantes ou paresseuses. Mais les vices sont toujours prêts et aux aguets; le tempérament dure; Finstinct est infatigable. Qoa&d donc Robespierre eut rencontré la théorie qui donnait satisfaction au maître instinct de sa nature, TEnvie, à son tempérament irritable, vindicatif, haineux, à cette inlatuation de soi, qui était le vice de soa âme comme Tamour du sophisme était le vice de son esprit, on put prévoir qu il ne T abandonnerait jamais cette théorie et qu'il en tirerait un parti très-supérieur à ce qu'on pouvait attendre de ses facultés intellectuelles.

Nous devons conclure, dès maintenant, qu'il était sincère dans son amour de la démocratie, puisque toute son ambition reposait sur le triomphe de l'égalité, aux vices de laquelle correspondaient ses^ propres vices, et puisqu'il ne pouvait avoir d'autre intérêt que celui du bas peuple. L'hypocrisie et la fourberie qu'on lui reproche généralement doivent s'appliquer surtout aux détails de sa conduite, aux exagérations de ses paroles, aux intrigues, aux arrière-pensées de son ambition, au développement excessif des sophisme»* Ce fut de la dissimulation, de la prudence, de la fsdblesse, de la démoralisation, exagérant et dénaturant un fond très-réel de convicticKi,

Faisons donc la part de la sincérité, au début de sa carrière. 11 subit comme tout le dix-huitième siècle l'influence des théories de Rousseau. Il s' enthousiasma, comme le firent les plus honnêtes gens, les plus grands seigneurs et Louis XVI lui-même, pour cette phraséologie sentimentale qui s'apitoyait sur le peuple et qui joua un si grand rôle dans la Révolution en désarmant l'autorité par la sensibilité factice et en rendant presque vénérables, au nom de la morale et de la phi-

jkfisophie, les plus vils démocrates. Robespierre, comme tous les rhéteurs» comme tous les hommes dans le cerveau desquels les idées ne circulent pas vite, était plus que tout autre l'esclave des mots.

Cest là rimpulsion irréfléchie et sincère qui le jeta sur ce point destiné à monter si haut. Mais c'est aussi toute la part qu'il faille faire à sa bonne foi.

Ce grain de philosophie tombait en mauvaise terre. Si l'on ne peut supposer que Robespierre prévit de bonne heure tous les crimes qu'il devait commettre pour réalisa ses théwies, et la puissance qu'il leur devrait, il ne faut pas non plus oubher son ambition.

< Elle avait paru dès la Constituante. Elle y avait

frappé vivenjent un des esprits les plus sagaces. « Robespierre, disait Barnave, cache son ambition et son pouvoir futur sous l'ennui qu'il nous inspire, mais il ne dit pas un mot qui ne forme un peuple sanguinaire tout prêt à lui remettre la hache. » « Mais, ajoute Lacretelle, au milieu des grands talents et des hautes renommées qui l'entouraient, on oubliait de le craindre *. »

\ C'étaient justement ces grands talents, ces grandes

renommées qui le rendaient redoutable et qui donnèrent

\ l'élan et le caractère venimeux à s<mi ambition. Cette

{ grandeur d' autrui développa son instinct principal, qui

était, ai-je dit, la jalousie hargneuse, l'envie furieuse contre tout ce qui lui était supérieur. Ne pouvant être grand parmi les grands, il le voulut être parmi les petits, et c'est à ce coup que son tempérament se trouva d'accord avec sa philosophie pour le pousseï à l'égalité et à la démocratie. Seulement cette égalité» cette démocratie, il les voulut telles qu'elles pussent concorder avec son ambition et servir les défauts de sa nature. Il prit un niveau très-bas afin d'être toujours

^ Dix années, page 35.

et sans grands efforts au-dessus de tous. Pour une raisoQ semblable il donna au mot peuple son sens le plus bas. Il vit, dans èa démocratie, d'^ord la populace qu il pouvait enthousiasmer et dominer plus aisément, et plus tard, il n'y vit plus que cette partie de la populace qui était spécialement à lui *.

Malgré son extrême prudence, il laissait parfois deviner le fond de ses idées. Quand Durand de Maillane, nommé à la Convention par le département des Bouche»-du-Rhône, vint à Paris, il fut, comme la plupart de ces législateurs provinciaux auxquels on supposait des tendances révolutionnaires , circonvenu par les principaux chefs de la Révolution. Robespierre ne fut pas des derniers à tâter le terrain. Mais il vit que leProven^l résistait à s'enrégimenter, et, qu'ayant conservé des illusions sur F indépendance nécessaire à un député, il voulait observer les divers partis. « Vous avez tort, lui dit Robespierre, le parti le plus sûrQ^i celui qui a le plus de vigueur et le plus de force contre les ennemis de la liberté. » C'était là tout un programme. C'était aussi un rayon de lumière pour pénétrer dans les replis, encore à demi cachés, de cette ambition, qui ne dit pas bravement et noblement : le parti le plus digne ; mais tout ouvertement, effrontément et un peu lâchement : le parti le plus sûr.

Du reste, nous avons mieux que ces paroles de Ro-

* Il ne faut pas l'oublier. Les maîtres-révolutionnaires ne donnaient pas aux mots le sens dans lequel nous les comprenons, et Thistoire de Pan II est absolument incompréhensible, si Fou ne commence par bien, apprendre la langue du temps. N'oublions pas, dès maintenant, que le peuple, c'était cette portion restreinte de la nation qui gravi- » taijt autour des Jacobins, que la liberté y c'était le droit pour ce peuple de dominer le reste du pays, crue Vhumamté, c'était le devoir pour la France de se courber devant toutes les fantaisies de ce peuple, et que le gouvemementy c'était la centralisation de ce droit et la surveillance de ce devoir.

bespierre, nous avons sa conduite. Après avoir donné quelque notion de son caractère, nous pouvons^ signaler maintenant plusieurs des étapes où il s'arrête ^ avant d'arriver au commencement de Tan IL Là, nous le rejoindrons pour le suivre désormais pas à pas.

n avait été, dès la première heure de la Révolution, en relation avec les plus apparents conducteurs de cette masse confuse qui constituait les bas-fonds de la démocratie parisienne, avec les Grammont, les Osselin, les Momoro, les Ronsin, les Vincent, auxquels se joignirent plus tard les Hébert, les Chaumette, les Proly, les Chabot, les Péreyra, les Desfieux. Ils n'étaient alors que des àboyeurs de groupes et des distributeurs de violents pamphlets. , Robespierre était le plus honnête, le plus considérable, le plus grave de tous ceux qui descendaient jusqu'à eux, celui dont ils pouvaient être le plus fiers, dont ils avaient le moins à rougir, celui par conséquent dont le nom revenait le plus souvent au milieu de l^ure éloges. En attendant que la France tombât jusqu'à eux et qu ils devinssent la classe dirigeante, ils avaient, dès le début, le pouvoir de rendre connu et célèbre celui qu'ils acclamaient. Ce fut là l'origine de la renommée et de la force de Robespierre.

Elles étaient faciles à constater dès le commencement de l'année 1790. « C'était vers minuit, nous dit Lacretelle *, et souvent sous les pluies, les frimas et les neiges et un froid piquant que nous allions, près de l'église des Feuillants, retenir des places, pour les tribunes de l'Assemblée, que nous ne devions occuper qu'à midi, le jour suivant. Il fallait, de plus, les cfisputer à une foule qu'animaient des passions et ipême des intérêts fort diflérents des nôtres. Car nous ne

* Dix années, etc., p. 29,

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tardâmes pas à nous apercevoir qu'une grande partie des tribunes était salariée et que les scènes cruelles qui faisaient notre désolation faisaient leuj* joie. Je ne puis dire quelle était mon horreur, quand j'entendais ces femmes, que depuis on a appelées tricoteuses^ savourer les doctrines déjà homicides de Robespierre, se délecter de sa voix aigre et couver des yeux sa laide figure, type vivant de Tenvie. »

Cette force encore à peu près latente encourageait pourtant et grandissait Robespierre. C'est elle qui aidait sa persévérance naturelle, à prendre sans cesse la parole malgré les mépris, malgré l'ennui évident de ses auditeurs et malgré la pauvreté de son talent, que sa vanité, d'ailleurs, l'empêchait de sentir très- vivement. Il s'avançait de chute en chute. Il s'imposait par sa ténacité, par le caractère odieux et apparemment insensé des choses qu'il disait, et par cette renommée d'en bas qui, si nuageuse qu'elle fût encore, n'était pas inconnue des grands constituants. «Obscur dans l'Assemblée, mais très-actif et très-dangereux dans les clubs et par la correspondance avec les départements, disait de lui Malouet ^. » Le froid mépris se mélangeait de raillerie quand on lui parlait K

Il termina sa carrière à la Constituante par un coup départie dont on n'a pas assez remarqué l'extrême habileté. Il s'agissait de savoir si les constituants pourraient être élus membres de la prochaine assemWée. Robespierre soutint avec obstination la thèse contraire. Le discours très-sec, très-froid, très-ferme, très-adroit prononce par lui dans cette circonstance ', est un des modèles du genre d'éloquence qui lui est propre, éloquence qui est un des plus grands éléments de force

1 Mémoires, t. I«', p. 269. — « Voy. Lettre de M. Vahhé Maury à M. de Robespierre, 28 juillet 1790. — • Discours de Maximilien Robespierre sur la réélection des membres de r Assemblée nat louai e, in-8<> de il pages.

en temps de révolution et qui consiste à défendre toujours et uniquement sa situation personnelle, mais en ne parlant jamais que de la morale ou de l'intérêt public. Robespierre avait été trop maltraité par ces constituants, il leur avait paru trop petit, trop ridicule, il rencontrait là une trop grande quantité de gens supérieurs pour pouvoir désirer se retrouver au milieu d'eux. Des novices étaient nécessairement moins à . craindre, plus faciles à manier. Pour lui personnellement^ il n'avait plus besoin, en ce moment, de la tribune. Sa force était ailleurs, là où il lui était plus * aisé de monter au premier rang.

N'oublions pas, en effet, que durant une révolution démocratique et violente, la foule a plus de puissance que ses représentants ; ou plutôt ses, représentants officieux ont plus d'action que ses représentants officiels.. Ne cherchons pas l'histoire de 1791 et de 1792, uniquement à la Cour et à l'Assemblée des députés. La grande autorité était exercée par les sections de Paris, par la rue, par la Commune de Paris, par la Société des Jacobins où aboutissait, comme au centre, l'élan de ces divers pouvoirs, et qui répandait le mouvement dans toute la France. Robespierre très-rusé et l'un des hommes historiques qui a eu la plus sûre entente de son intérêt personnel, Robespierre ne s' y trompait pas. n savait qu on n'avait réellement pas besoin de la tribune officielle, qui n'était qu'un écho des Jacobins. Il valait mieux s'enfermer dans ce club, dans ce sanctuaire même de Ténergie révolutionnaire, et tâcher .d'y devenir le maître. C'est ce qu'il fit; et quand, à la fin de la Législative, il reparaîtra au grand jour officiel, nous le croirons aussi obscur qu'au moment où il quitta la Constituante, mais il a profité de cette sorte de retraite — fort ouverte d'ailleurs, — pour rassembler en lui et autour de lui beaucoup des flammes qui éclairaient Paris en incendiant la France»

Ainsi n'ayant plus besoin de la tribune parlemai-* tkire et redoutaiit de la laisser aux grands hommes qui ^ brillaient, il sut invoquer le patriotisme, la dignité humaine, la fierté civique, la vertu pour démontrer qu'on devait rejeter dans l'ombre les Barnave somme les Maury, les Clermont-Tonnerre comme les Cazalcs et cent autres.

Il refusa toute place qui pouvait l'éloigner de Paris, ou spécialiser, pour ainsi dire, ses aptitudes révolutionnaires. Sa lutte contre les Feuillants, sa querelle avec Brissot à propos de la déclaration de guerre, montrent qu'il recherchait déjà les grandes questions afin de garder cette position philosophique qui relevait au-dessus de ses compagnons en démagogie, et le désignait comme le futur chef politique de la démocratie. C est-là, en effet, le rôle qu'il ambitionnait; et il r étudia avec une persévérance rare comme il le joua avec habileté.

\ Se rendre l'idole du peuple en feignant d'en être soimême idolâtre, comme on disait au dix-huitième siècle, c'est le grand secret pour dominer la foule, la foule française surtout. Robespierre ne l'oublia pas un instant.

« Simple dans ses manières, affectant la haine des grandeurs et le mépris des richesses, il ne paroissoit occupé que du bien public. Tous ses discours étoient parsemés de ces mots imposans : subsistance du peuple, bonheur du peuple, puissance du peuple... il ne prisoit d'autres vertus que le patriotisme et n'examinoit pas même si le patriotisme peut exister sans le concours des autres vertus. Il faisoit un jour l'éloge d'un nomiïié Desfieux, homme noté p©ur son improbité et qu'il a sacrifié dans la suite. — « Mais votre Desfieux, lui dis-je, est connu pour un coquin. — N'importe, c'est un bon patriote. — Mais c'est un banqueroutier frauduleux! — C'ëfet un bon patriote. — Mais

c'est un voleur ! — G* est un bon patriote » . Je n'en pus arracher que ces trois paroles ^ »

En parlant ainsi constamment de la majesté, de la force, de la bonté du peuple et de l'abus que les traîtres, les corrompus, les intrigants avaient fait de ces naïves vertus, il amenait peu à peu ses auditeurs à cette conclusion qu'il était le seul sincère et le seul dé«* sintéressé.

n adoptait, et, avec une apparence de sensibilité et presque de candeur, il s'assimilait la haine et l'envie que le pauvre porte volontiers au riche. Par là il poussait jusqu'à la fureur cette haine et cette envie. Mais aussi il les légitimait ; et il se faisait des partisans enthousiasmiez dans cette armée de misérables, qui, par leur faute ou celle de la fortune, avaient à se plaindre du sort ou qui jugeaient leur situatipn inférieure à leur mérite. Comment les petits n'eussent-ils pas adoré un homme grave, apparemment honnête et désintéressé qui disait : « Les sans-culottes ne dérobent jamais rien, car tout leur appartient. » « Nul n'a le droit d'être plus sage que le peuple, disait-il en outre *. » Par cette seconde maxime il se faisait plus de serviteurs encore que par la première, car le peuple français, plus vaniteux qu'avide, et façonné, d'ailleurs, à l'obéissance, y retombait volontiers et dans la plus servile, dans la plus enthousiaste quand sa vanité était satisfaite, quand on lui avait dit qu'il était le maître.

En tout, avec une logique qu'il faut étudier, Robespierre montre au peuple qu'il songe sans cesse à lui. S'agit-il de définir la propriété, il ne lui donnera pas pour cause le droit naturel, supérieur à toute loi, et qui rend cette propriété absoluipent inattaquable, non, il lui donnera pour origine la loi, qui peut confisquer à son gré, changer toutes les bases de la fortune actuelle

* Meillan, p. 7. — * Daunou, p. 452.

et la faire tomber brusquement, en dehors de tout travail, par la seule volonté d'un démagogue arrivé au pouvoir, aux mains de la populace, u II ne faut pas que le plus riche des Français possède au-delà de 300 livres de rente. » Tel est son programme ^

Ainsi ayant de bonne heure altéré, comme je le disais plus haut, la signification du mot peuple^ en Utribuant à la partie la moins instruite de la société les droits de la société toute entière, il tendait où il 1 arriva, à faire considérer les riches, les philosophes, les hommes publics, les hommes de lettres comme.les ^ ennemis du peuple. Et la Révolution ne pouvait avoir de terme qu à l'époque où il n'y aurait plus d'intermédiaire entre le peuple et ses vériiahles amis *• Aussi un contemporain se sert-il pour le désigner d'un mot assez caractéristique. Cest le chef des nivekurs^ dit-il \

Il arrive encore à un autre but, où il tendait ansâ avec une passion inouie, à la popularité.

La popularité I c'était sa grande force, son trésor, son principal instrument d'ambition et de pouvoir. Il la défendait avec acharnement. Il travaillait sans cesse à supprimer tous ceux qui pouvaient prétendre aux faveurs populaires ou qui en avaient joui, et il se montrait âpre non-seulement contre des gens de grande notoriété comme Petion, mais contre d'infimes persoiinages comme l' ex-marquis de Vilette, qui avait commencé par être un révolutionnaire assez exalté.

Il ne pardonnera même pas qu'on le compare à Marat : « Vous avez pris le parti de répéter si souvent mon nom avec le sien, dit-il dans sa lettre à Vergniaud *, que Ton me prît au moins pour un accea-

* Meillan, p. 19. — * Daunou, p. 452. — * Le château des Tuileries. Paris, 1802, iii-8«>, t.' 1, p. 99. — ♦ Lettres de Maximilien Robespierre à ses commutons. Lettrd première^ p. 37.

soire de ce grand personnage, comme si je n'avoîs pas eu une existence propre... comme signes concitoyens n'avoient pas pu me juger par mes propres actions, tandis que Marat écrivoit dans un souterrain. » Puis il reprochait à celui-ci d'avoir écrit des phrases absurdes «t sanguinaires. Deux ans plus tard, il le déifiera. II est vrai qu'alors Marat est mort et ne peut plus être tm rival, a Jamais il n'aperçut un rival sans se promettre de l'écraser un jour, et tous ceux que les regards pid)lics avaient distingués, soit dans' les lettres, soit dans la carrière politique, étaient à ses yeux des rivaux. Dans ses pensées vindicatives, il avait résolu de punir de mort toute blessure faite à son irritable orgueil et afin qu'un sentiment secret de son infériorité cessât de troubler les illusions de son amqur-propre, il voulut rester seul avec ceux qu'il jugeait incapables de l'humilier... 11 eut à un degré suorême le talent de haïr et la volonté de maîtriser *. »

C'est là un jugement très-énergique sur ses jalousies profondes et ferventes. Il y faut pourtant introduire quelques nuances. 'Robespierre n'avait pas, de propos délibéré, résolu de punir de mort ses supérieurs et ses rivaux. Dans cette intelligence alambiquée où un idéal obscur du bien se mêlait si étrangement à une absence complète de sens moral, la résolution de tuer les rivaux n'arrivait pas directement, elle prenait cette forme hypocrite et fanatique : il faut supprimer cet obstacle qui pourrait me laisser moins libre de sauver le peuple.

Mais on peut sûrement dire que, injurieux, agressif, dénonciateur, il traite ses voisins comme s'il voulait toujours être seul et au-dessus de tous, et les idées d' autrui comme s'il voulait aussi que les siennes fussent seules et au-delà de toutes. Toujours oscillant dans les détails, msds ne perdant jamais de vue le plan

* Dannou, p. 452.

général, il fait échec à tout ce qui semble vouloir prendre pied là .où il commence à dominer; et, encore une fois, il traite les théories en discussion comme les personnes et ne permet pas qu'il s'en établisse sans qu'il les dirige.

C'est ainsi qu'il fit de la Société des Jacobins comme 5a famille pohtique. Il avait là une position qui tenait du professeur et de Yamuseur. Sous la pression des tribunes, le niveau intellectuel et moral s'abaissait aux Jacobins un peu plus vite qu'à l'Assemblée. Après avoir représenté les aspirations de la grande bour- , geoisie libérale, ils tendaient de plus en plus à subir les instincts étroits de la petite bourgeoisie. Robespierre était pour eux la chronique, le journal parlé,* le commérage, mais un commérage doctrinal, une chronique pédantesque, rétrécie par le caractère cancanier et épisodique dii discours, par les dénonciations, par les personnalités, par les exhibitions de la vanité du discoureur, et par là très-aisément comprise des auditeurs. Cette chronique était rendue majestueuse aussi , par le caractère philosophique , les tirades prêcheuses , par l'obscurité et le nuageux des idées, par l'exaltation des maximes et l'ampleur des mots.

II prenait le chemin d'être sdmé autant que respecté, et il arrivait peu à peu à cette popularité qu'il cherchait, avons-nous dit, par-dessus tout.

Qu'en voulait-il faire de cette popularité, après la Constituante et pendant presque toute la durée de l'Assemblée législative ? Il en voulait faire un appui pour le trône de Louis XVI.

Oui, quelque bizarre que paraisse cette situation, peu de jours avant le 10 août 1792, Robespierre se déclarait partisan de la Constitution qui organisait la monarchie, mais le partisan décidé. Il fondait un journal qui n'avait d'autre but que la défense de cette

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Constitution ^ Daunou pense qu'il y mettait plus d'ironie que de sincérité. Daunou se trompe. Nous avons lu cet ouvrage périodique avec un soin que beaucoup de ses contemporains n'y mirent pas sans doute, car il n'eut pas grand succès; Robespierre y présente toutes les apparences de la conviction. Ses partisans, sous la Terreur, au motnent où c'était un crime mortel, de n'avoir pas toujours été républicain, déclareront que Maximilien avait feint de défendre le roi pour savoir quels étaient les vrais patriotes et prendre bonne note de ceux qui appuieraient son journal, afin de les guillotiner plus tard.

Nous ne faisons pas à Robespierre l'injure de prendre cet argument au sérieux. Le Défenseur de la Constiiution est absolument explicite et sincère.

Cest la Constitution que je veux défendre, la ConS'^ titution telle quelle est! Ainsi débute Robespierre, journaliste... «Le salut public nous ordonne de nous réfugier à l'abri de la Constitution pour repousser les attaques de l'ambition et du despotisme..., il faut aux bons citoyens un point d* appui et un signal de ralliement, je n'en connais point d'autre que la Constitution... J'ai entendu des hommes qui ne surent jamais ipie calomnier le peuple et combattre l'égalité, faire retentir le mot république,,. J'aime mieux voir une assemblée représentative populaire et des citoyens libres et respectés avec un roi qu'un peuple esclave et

* Le Défenseur de la Constitution, par Maximilien Robespierre, député à r Assemblée Constituante; ouvrage périodique proposé par souscription.

avili sous la verge d'un sénat aristocratique et d'un dictateur. Est-ce dans les mots république ou monarchie que réside la solution du grand problème social, etc. *. »

Un des collègues de Robespierre à la Convention, Harmand (de la Meuse) , donne sur la fondation de ce journal et sur le royalisme de son auteur un renseignement fort curieux, n s'agissait de nommer un gouvemeur pour le Dauphin. On avait proposé Sieyès, Condorcet, Petion, beaucoup d'autres encore. Des amis de Robespierre qui avaient quelques relations ' avec la princesse de Lamballe, soumirent à celle-ci le nom de leur ami. On devine Tétonnement de la princesse. On lui fit valoir la popularité de Maximilien, popularité qui profiterait au roi et à la cour, si le peuple prenait bien cette nomination, ou qui débarrasserait la royauté d'un ennemi dangereux, si le peuple se croyait trahi. M™* de Lamballe se laissa convaincre et en parla au roi qui, après bien des objections, consentit, à diverses conditions, dont Tune était que Robespierre commencerait par donner des gages en suivant une ligne de conduite moins hostile à la royauté. Le Défenseur de la Constitution était l'un de ces gages. La reine n'avait pas été avertie de cette négociation. Quand elle la connut, elle s'emporta, s'enferma avec son fils. Bref le roi céda^ et dit à M"''' de Lamballe qu'il ne voulait pas donner un gouverneur au Dauphin, contre le gré de sa mère.

Robespierre se crut joué, et « quoique dans la journée du & au ô août, il eut renouvelé aux Jacobins ses reproches contre les agitations, contre les tumultes et contre les prétendus répubUcains ^ », tout brus-

* Le Défenseur de la Constitution , p. 1-7. — • Harmand Me la Meuse >. Anecdotes relatives à quelques personnes de la dévolution, Paris, 1814, in-S®, p. 5! et suiv.

quemerit il rentra dans le complot qui tendait à renverser le trône.

Son royalisme constitutionnel peut fort bien s'expliquer d'une autre façon, et la sagesse comme Tambitiwî peuvent Tavoir poussé momentanément dans cette voie. Il put raisonnablement croire que la république était impossible en France. C'était l'opinion presqu' universelle qu'on ne pouvait ainsi changer le tempérament politique d'un peuple depuis si longtemps nK)narchique ; et l'on n'avait pas d'exemple d'une république composée de 26 millions d'habitants. Ceux mêmes qui, comme Petion et ses amis, y avaient le plus de tendance, y songeaient comme à un beau rêve plutôt que comme à une tentative pratique. Robespierre pouvait donc sincèrement croire en 1792 à l'impossibilité de la république, et M"* Roland nous assure que c'était bien là son sentiment. A défaut de sagesse, l'ambition et l'intérêt personnel le devaient retenir dans une conduite modérée. La république était aux Brissotins; l'orléanisme. à Danton; Marat était un concurrent presqu' invincible en démagogie. Robespierre ne pouvait-il pas trouver ime position très-forte et très-utile, à la tête de l'un des deux partis constitutionnels ; ou plutôt à côté du parti qui voulait utiliser la Constitution dans le sens royaliste, ne pouvait-il pas songer à en former un qui l'utiliserait dans le sens démocratique ?

Quoi qu'il en soit, les événements tournèrent au- \ trement que ne l'avait prévu Robespierre. Le Défen-- ' leur de la Constitution n'avait aucun succès, peu d'abonnés. Il parut douze fois, à des inten'^alles irréguliers, et cessa au 10 août Maximilien comprit qu'il j avait fait une mauvaise campagne, et il exécuta un ' mouvement dont il renouvellera couvent la brusquerie. A mainte reprise, en eifet, il voudra s'arrêter, mais bientôt ei&ay é de la diminution de sa popularité ou de

son pouvoir, il fera un bond qui permettra de regagner le temps perdu et le portera à la tête des forcenés, le lendemain même du jour où il prêchait contre les violences.

Cette constitution de 1791 qu'il venait de défendre si énèrgiquement, il l'appellera plus tard monstrueuse et dira qu elle n'a été défendue que par les ambitieux ^ Et ce ne sera pas la seule fois qu'il qualifiera de la façon la plus énèrgiquement réprobative des faits constants de sa vie passée. Qui le poussait? A-t-il oublié ces faits ? est-il tellement infatué de lui-même qu'il s'applique l'infaillibilité qu'il accorde au peuple? Ce qui est un crime ou une sottise devient-il un bien si c'est le peuple ou Robespierre qui le fait ou commande? A-t-il le sens moral tellement dépravé, l'esprit tellement candide,ou le cerveau tellement ennuagé^ que le rhéteur a pris la place de l'homme, et la phrase celle de l'âme? N' a-t-il plus que la théorie philosophique du mal sans en avoir le sentiment? Comment se fait-il qu'il peigne tous les vices des démagogues ou de la démagogie, tous les crimes des ambitieux, des anarchistes, des terroristes, avec des traits empruntés à sa propre biographie, si directement qu'il parait avoir regardé jusqu au fond de lui-même et uniquement en soi pour trouver ces traits ?

Il y avait en tout cela naïveté, effronterie, sottise et infatuation. Mais quelque fût le sentiment qui le guidait, c'est lui qui t'aidait à reprendre vite la, situation perdue. Il avait buissonné à droite et à gauche, il avait disparu, abandonnant ses soldats et cherchant quelque sentier pour se reposer ou pour fuir. Puis on le retrouvait à la tête de la troupe hurlante, et il mau-| i^dissait avec une rage si sincère les chefs assez lâches

* Rapport écrit par Robespierre, Pièces trouvées. AfEkire Chabot, Paris. Brumaire an III, p. 91.

pour quitter leur poste qu'on était prêt à jurer l'avoir toujours vu en tête de la troupe.

Au 10 août, il se retrouvait donc au premier rang des ennemis implacables de la royauté, à la tête de la Commune de Paris ; et comme celle-ci, après le 10 août et après les massacres du 2 septembre, se croyait la directrice de la Révolution, la maîtresse de la France, et qu elle se déclarait « investie de la plénitude de la confiance nationale, » il était naturel que son chef se crût à la tête de la nation.

La question du gouvernement se posait dans tous les esprits. L'instinct monarchique des Français comprenait difficilement cette chose jusque-là inconnue, le régime parlementaire. On se demandait très -sagement comment les sept cent cinquante souverains de la Convention pourraient faire 'marcher la nation, au milieu des difficmtés présentes. Marat avait eu seul le courage de dire tout haut qu'il fallait un gouvernement défini, dictature, triumvirat, tribunat. Il était logique, et puisqu'on voulait préférer, dans le choix du gouvernement, le génie romain au génie français, la république à la monarchie, il fallait au moins profiter de l'expérience romaine et lui emprunter les instruments qu'elle avait reconnu bons pour les moments de crise.

Il semble que cette théorie ne dut pas blesser nos républicains de collège, les Girondins. Mais c'était moins la République que la Révolution que voulait l'opinion parisienne !

Robespierre le sentait, et bien que son ambition comme sa raison pussent lui persuader qu'il fallait un chef à la France et que ce chef pouvait être Robespierre, il ne voulut pas s'engager directement. Avec l'esprit prudent, hésitant, avec l'imagination craintive, avec le genre de diplomatie qui lui était propre et qu'il pratiquera jusqu'à la fin, il ne tâta même pas le terrain en personne, il le fit tâter par ses amis, afin d'avoir

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une porte de retraite tout ouverte si ce terrada menaçait de céder sous ses pas.

Il se défendit fort mal, il est vrai, lorsqu'en octobre 1792 il fat accusé de viser à la dictature. Néanmoins de l'ensemble des discussions il résulte pour nous qu'il put songer à cette dictature, mais qu'il ne posa jamaisouvertement sa candidature K

Robespierre avait, du reste, débuté assez tristement à la Convention. On avait nommé le Président dans la nuit du 20 au 21 septembre 1792. Robespierre élait présenté par la situation. Il obtint six ou sept voix. « Il était, seul, debout, muet, immobile. On dirigeait vers lui quelques gestes et beaucoup plus de regard|^ gu il pouvait prendre pour des insultes *.

A cette date sa situation est clairement dessinée. Il est non pas le maître unique mais un desco-partageants de latsouveraineté populaire à Paris, et il a contre lui la Convention, c'est-à-dire la plus grande partie de la France.

Son travail va être désormais de réduire la Convention, à l'aide de Paris, tout en travaillant énergiquement à conserver, à augmenter sa puissance dans la capitale. Pour cela, il doit ronger peu à peu l'autorité de ses compagnons de pouvmr, tout en veillant à ce que nulle influence nouvelle ne s'élève.

Il nous est ainsi permis de voir, dès maintenant, le chemin qui lui reste à faire avant <r arriver à cette date du 9 Thermidor, où il n'aura plus devant lui qu'un obstacle à vaincre pour avoir tout vaincu.

* Voy. séance de la Convention du 29 octobre 1792, dans le Moniteur du 31 octobre. Meillan résume bien l'afTaire, p. 12 de ses Mémoires. Yoy, aussi Durand-Maillane, Mémoires-, et discours de Petit, 28 Fructidor an II. — • Daunou.

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Ses débuts à la Convention furent aussi rudes que l'annonçaient les gestes injurieux du premier jour.

Les sept cent quarante-neuf membres qu elle comptait lors de ses premières réunions pouvaient se diviser en cinq partis. La gauche, ou la Montagne, avait environ cent membres et se divisait en deux groupes réunis pour l'attaque et ennemis au moment du triomphe : les J^obins et les Cordelièrs. La droite se divisait aussi en deux groupes : les républicains purs et les débris du parti constitutionnel Les premiers, autant qu'on en peut juger par les proscriptions du 31 mai, étaient au nomJ)re d'environ cent cinquante. Entre la droite et la gauche et sur les bas-gradins de Tune et l'autre de ces deux parties de l'amphithéâtre conven-. tionnel se trouvait la grande masse des indécis, ou des indépendants, des timides, des observateurs ou des indisciplinés, masse conservatrice, mais craintive, qui faisait profession de voter selon la conscience, le bon sens, la justice relative, sans autre mot d'ordre que le patriotisme. Elle penchait instinctivement vers la droite, mais elle subissait fréquemment l'influence vio-lente et menaçante de la Montagne, et elle tremblait devant les hurlements, les trépignements des tribunes. On nommait cette masse le Marais, la Plaine quand on voulait être poh, mais plus généralement le Ventre^ car on ne tenait pas à 6îre poli envers ce que la Montagne ne tarda pas à conââdérer comme un vil troupeau d'esclaves.

Il nous est difficile dans cette introduction d'étudier la stratégie de ces corps d'armée. Il nous suflira de dire que la Montagne comprit bientôt où était l'unique dsmger, le point à emporter. La Gironde seule pouvait

offrir de la résistance. Certes, parmi les Royalistes constitutionnels et dans la masse des indépendants, l'intelligence était aussi étendue, la vertu plus grande, rintégrité aussi parfaite, le patriotisme aussi sincère, mais ils étaient ou des vaincus ou des isolés. Les Républicains girondins, au contraire, étaient des triomphateurs au même titre que les Cordeliers orléanistes, ou les Jacobins démocrates.

Robespierre avait pu deviner qu'en principe il y avait entre ces méridionaux et lui une antipathie instinctive et une inimitié inévitable. Ils étaient des républicains arrivés, il était un démocrate en chemin de parvenir; ils étaient des érudits, il était un philosophe; des enthousiastes, lui un diplomate ; des libéraux, lui un autoritaire. Ils avaient, lui et les autres, des principes basés sur des rêves; et les rêves universitaires des Girondine et les rêves humanitaires de Robespierre créaient des principes aussi vagues les uns que les autres, mais ceux de la Gironde aboutissaient à 1 oligarchie, et ceux de Robespierre au pouvoir d'un seul.

La bataille ne tarda pas à s'engager. Les premiers coups furent portés par le parti de Robespierre. Je

Sarle des coups portés à la Convention, car la bataille ans la Presse et dans les Clubs, avait commencé dès les premiers jours de la Convention et sur la question des massacres de Septembre. Les massacreurs, leurs chefs, ou leurs complices, ou leurs avocats n'avaient point pardonné aux Conventionnels provinciaux qui, loin de les regarder comme des héros, les voulaient poursuivre comme des assassins.

Le 28 octobre, Robespierre fit aux Jacobins son fa-^ ' meux discours sur la Calomnie, discours sur lequel nous' allons revenir et qui va nous servir à définir l'éloquence de Robespierre, à cette période de sa carrière. Le lendemain à la Convention, on lit une lettre, accusant Fournier l'Américain — le chef des massacreurs de

Versailles — d'avoir dit qu'il faut compléter le 2 Septembre en exterminant Vergniaud, Guadet, Lasource, Barbaroux et Brissot, enfin toute la cabale de Roland. Et Fournier ajoutait que Robespierre seul était capable de sauver la patrie. Roland parle là-dessus. Plaintes et gémissements de Robespierre qui se lamente en disant quon veut l'opprimer, lui, Thomme qui a le mieux mérité de la patrie. Il défie qu'on l'accuse en face. Louvet, Rebecqui, Barbaroux se lèvent et disent : — Nous demandons à accuser Robespierre. « Je t' accuse d'avoir longtemps calomnié les plus purs patriotes, continue Louvet, et dans les journées de Septembre, où tes calomnies étaient de véritables proscriptions. Robespierre, je t'accuse d'avoir, autant qu'il était en toi, méconnu, persécuté, avili les représentants de la nation. Je t'accuse de t'être continuellement produit comme un objet d'idolâtrie ; d'avoir souffert que devant toi on te désignât comme le seul homme vertueux en France, qui pût sauver le peuple, et de l'avoir fait entendre toi-même. Je t'accuse d'avoir tyrannisé par tous les moyens d'intrigue et d'effroi l'assemblée électorale. Je t'accuse enfin d'avoir évidemment marché au pouvoir suprême. »

Robespierre avait d'abord souri de mépris à l'idée d'être attaqué par le ridicule amant de Lodoïska, par le répugnant auteur des Amours de Faublas. Mais le discours de Louvet, dont nous venoAs de donner un bref résumé, renfermait des parties énergiques et écrasantes. Maximilien réclama quelques jours pour répondre. Le 5 novembre il monta à la tribune. Il demanda où étaient ses armées, ses trésor* pour arriver à la dictature. Le reste de son discours fut à peu près de cette force et de cette habileté. Il était facile de lui répondre que c'était sans armée qu'on avait fait jusqu'ici toute la révolution, et que les mêmes forces qui avaient, sous ses ordres, disait-il, détruit l'armée du

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tyran au 10 Août, pouvaient bien reconstruire une^ autre tyrannie. Il travailla surtout, selon une de ses pratiques habituelles, à tout nier ; à attaquer, à dénoncer au lieu de se disculper. En résumé, il dit que c'était lui qui était persécuté non persécuteur, et qu on l'accusait de viser à la dictature parce qu'on y visait soi-même. Pour lui, il était un pauvre agneau, un homme humble et doux, un martyr, qui demandait, pour toute vengeance contre son tyran Louvet, le triomphe de la liberté. Quant aux massacres du 2 Septembre, c'était un mouvement populaire; dès lors, tout devenait respectable. « Les magistrats pouvaient-ils arrêter le peuple ! »

Cette accusation des Girondins, si vive qu elle ait été, si mal qu'elle ait été repoussée, ne nuisit pas à Robespierre.

L'opinion démocratique commence à croire fermement en lui, parce que, au milieu des fluctuations de conduite, au milieu des réticences et des hésitations de ce caractère craintif et de cette intelligence lente, elle commence à constater l'obstination inébranlable à tout rattacher à cette idée-mère que nous^ avons signalée, d'abord : la sainteté, l'infaillibilité du peuple. C'est là qu'il faut chercher la cause première de l'amour de la populace, mais aussi ce qu'il faut noter comn^e un des caractères distinctils du talent de Robespierre. '

Concédons-lui, en effet, ce point de départ et dégageons ses discours de ces défauts que nous ne tarderons pas à signaler, — et qui étaient des qualités, nous le verrons, pour le public auquel s'adressait l'orateur, — concédons-lui donc ce point de départ : /'mfaillibilité du peuple^ et nous ne trouverons dans les trois assemblées parlementaires de la première révolution, aucun avocat qui en tire plus fermement, plus aveuglément, mais plus savamment les conséquences^

Il ne déviera pas une seule fois de ces maximes que son esprit étroit a saisi comme le résumé du génie de Rousseau : Tout ce qui n'est pas l'ami dévoué, enthousiaste, exclusif du peuple doit être supprimé. On ne doit s'inquiéter ni du nombre, ni du caractère des victimes, ni des formes juridiques, ni de Thumanîté, ni de la morale, ni de la justice, ni de la religion, ni de la raison. Exterminer les ennemis du peuple^ d'est toute la justice^ toute la vertu, toute la civilisa'^ tion^ tonte [humanité. Le peuple, c^est le groupe qui comprend ainsi cette loi d^ extermination^ et qui la pratique sous la direction dtun homme intégre et vertueux.

Pai* là s* expliqueront beaucoup des folies sanguinaires de cet homme qui avait si bien parlé pour l'abofidon de la peine de mort.

Il n'en était plus là lors du jugement de Louis XVI, Il exposa froidement qu'il ne s'agissait pas de le juger mais de le supprimer ^ Plus froidement encore, et le premier, et dès le commencement de Tannée 1793, il avait réclamé l'assassinat de Marie- Antoinette. Il faut lire cette odieuse page * pour nous préparer au spectacle que nous présentera, en l'an H, Robespierre établissant le tribunal révolutionnaire du 22 Prairial, au nom de la sensibilité et de l'humanité.

Ainsi flattait-il indirectement le peuple révolutionné, dans ses passions les plus haineuses, celles qui étaient alors le plus développées. Il le flattait aussi trèsdirectement, en lui parlant sans cesse des trois choses qui plaisent le plus au bas peuple. Il ne sort pas de la générosité du peuple, de ses malheurs, de sa vertu. « Peuple malheureux, on se sert de tes vertus pour te tromper ! Peuple vertueux, on se sert de tes malheurs

* Voy. Opinion de Maximilien Robespierre^ sur le jugement, de Louis XVI et second discowrs sur le jugement de Louis Gapet. 8", 1792, passim, — • Let. 9 à ses commettans,

pour t' opprimer! Peuple vertueux et malheureux, oublie ta générosité naturelle et sers toi de ta force pour protéger ta vertu et te sauver du malheur ! »

Tout tourne autour de ces apostrophes.

Il se rapprochait, du reste, très-naturellement de la partie infime du peuple par les défauts mêmes de son mtelligence, par cet esprit étroit surtout, pour lequel tout commérage était une révélation, tout cancan une preuve irréfragable, une raison suffisante de proscription. Il n'admettait pas aisément qu'on pût douter des plus grands crimes et des plus extravagantes trahisons pourvu- que la dénonciation se basât sur un mot ou un acte surpris. Peu lui importait, à lui comme au peuple, que cette dénonciation fût faite par le personnage le plus aveugle, par l'être le plus vil. Il suffisait qu'elle frappât vivement l'esprit.

D'autant plus soupçonneux qu'il voyait moins clair, d'autant plus défiant qu'il était moins pratique, il gardait longtemps les idées dans son cerveau -à l'état vague et indécis. Il ne voyait jamais le résultat des faits ni du premier coup d'œil ni dans son entier, et les choses mêmes les plus ordinaires, il ne les apercevait que par certains contours.

Crédule autant que nuageux, quand il fait parader, d'une façon si grotesque ou si odieuse, le monstre de l'aristocratie, quand il se montre défiant de tout et à propos de tout, il est souvent sincère. On aurait tort de voir en lui uniquement un parti pris de ruse, une politique profonde, une diplomatie astucieuse. Oui, il croit parfois à ces monstres qu'il a inventés, et par là encore se rapproche-t-il de la foule ignorante, enthousiaste et crédule qui l'acclame pour son chef.

Trahisons^ coalitions^ conjurations^ conspirations^ intrigues tortueuses^ menées verfides : il ne voit que cela partout. Le prospectus de son journal le Défenseur de la Constitution annonce très-franchement que cette

ROBESPIERBB 37

. feuille est faite pour dénoncer, dévoiler, attaquer les hommes en vue. Sa jalousie comme sa crédulité le poussent à ce métier de dénonciateur qui était son bonheui:, et où il trouvait son intérêt et sa force.

Les jours de grande fête pour son imagination comme pour sa passion envieuse seront ceux où il pourra prononcer son discours sur la Conspiration tramée contre la liberté *, après avoir récité à la Société des amis de la Liberté et de F Egalité, séant aux Jacobins, à Paris^ dans la séance du 28 octobre 1792, . Tan P' de République, son discours : De X Influence de la calomnie sur la Révolution *. Là il attaquera tout le monde, d'abord et en général tous les bourgeois aristocrates qui n'aiment pas T égalité, puis le parti d'Orléans, puis le parti de Roland, et des Conventionnels qui ne pensent pas comme Robespierre, et qui dès lors conspirent contre la liberté et contre la vérité, enfin il conclura en se plaignant qu'on n'ait pas encore * assassiné Marie-Antoinette.

Dans ce discours du 28 octobre, très-important comme déclaration de guerre mortelle aux Girondins, il n'emploie guère que les deux ou trois formules, les deux ou trois idées sur lesquelles roulera désormais toute son éloquence et qu'il reproduira notamment dans son dernier discours, le 8 thermidor : On m'a calomnié, moi le plus zélé défenseur de la liberté ', moi qui ai failli être martyrisé pour le peuple *, moi qui ai tout prévu, tout dénoncé *.

Il débuta par monter les idées de ses auditeurs jusqu'aux sommets les plus nuageux, les plus élevés de la philosophie historique. Jusqu'ici, dit-il, la calomnie avait été petite, il s'agissait tout simplement de déshonorer des rois ou de rejoaplacer des ministres,

* Lettre 10 à ses commettans. — * In-8' de 32 pages. — » Pages 6-7. — * Pages iO-H. — » Pages 16-17.

38 INTRODUCTICm

aujourd'hui elle est devenue gigantesque comme la Révolution. Gigantesque, car aujourd'hui c'est l'humanité qui est attaquée par la calomnie. Comment cela? Uniquement parce qu'on a attaqué Robespierre *. Et le discours continue avec un mélange de naïveté et d'effronterie qui est presque inexplicable. Mais il y faut principalement noter la plus folle flatterie du prolétaire parisien, l'exaltation la plus habile de ses défauts, de ses haines, de sa tm'bulence, qu'il essaie d'armer, contre les Girondins.

Il faut noter' encore ce procédé qui lui sera désormais habituel et qui consistera à reprocher à ses ennemis non-seulement les défauts qui sont en lui-même, mais encore les fautes qu'il a commises jadis et jusqu'aux complots qu'il prépare. Ainsi lui, l'auteur du Défenseur de la Constitution^ le plus grand crime quil reproche au parti de Roland, c'est d'avoir défendu cette constitution. Non content de cela, il met. sur le compte des Girondins son propre plan de tyranniser la Convention.

Evitons donc ici encore d'exagérer sa sincérité. De même que nous l'avons montré sincère en même temps qu'intéressé dans son dévouement à la démocratie, mais ne reculant devant aucune fourberie, hypocrisie, mensonge ou effronterie pour exploiter ce dévouement, de même, après avoir montré la siacérité de quelquesuns de ses élans oratoires, il faut rappeler comment il abusera des moyens dont il a mesuré la portée, comment réfléchi en même temps que crédule, tenace en même temps que craintif et mâangeant de beaucoup de ruse une certaine bonhomie presque candide, il cherchera toujours, en résumé, à augmenter ses vices et ses défauts naturels, afin d'en tirer plus ample produit. , Il avait été frappé, comme un voyageur contempo-

* Pages 3-4.

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train *, de « radmiratioii qu'un dramatique étalage de sentiments ne manque jamais d'exciter à Paris. » Cette obeervation était d'accord avec sa vamté. Toutes deux le poussaient à se mettre toujours en scène dans ses discours. Ainsi persuadait-il aux auditeurs qu'il était, en fait, l'homme important de la République, l'homme accablé sous le fardeau du patriotisme et des affaires de la patrie, l'homme unique, 1* homme nécessaire.

n avait naturellement, sans doute, cette préoccupation violente, cette habitude mélodramatique, — un des plus certains indices des caractères faibles, et des imaginations couardes — de se poser en martyr et de se montrer sous le couteau des assassinfii. Il sera sincère quand il s'écriera dans une phrase si bouffonne : « Je demande à être assassiné par Roland *• » Le spectacle grotesque qu'il préseaatait à ses auditeurs en se montrant, lui, jeune, aux prises avec le vieux et jEaihle Roland, garantit sa sincérité. Mais il savait bien, d'autre part, qu'en montrant sa personne sans cesse exposée à tous les coups des ennemis de la République, il convainquait nécessairement le peuple qu'il -était le sauveur, le guide, le conducteur que les aristocrates avaient le plus grand intérêt à exterminer. Aussi verrœas-nous ses terreurs oratoires croître, et leur expression devenir plus fréquente et plus mélancolique à naesure qu'il s'approchera du pouvoir suprême et qu'il aura plus besoin de la faveur du peuple.

Il passa maître, comme le dit Morellet ', dans cette science d'exprimer les craintes vagues qui .constitua le chapitre importanrdii nouvel art de gouv^rneai ^es"pëupfesv les peuples effarés par le tomulte de la RéyoIutionV^

* Lord HoUand, Souvenirs. Didot, iii-!8. — * Journal des Débats du club des Jacolms. N® B29. Décembre 17^. -^^ Cri des familles, p. 48.

n avait pu constater, avec M"* Roland, combien le ton prophétique adopté par Carra, réussissait dans le vulgaire; il y joignit le ton affirmatif qui entraîne toujours les foules. Il n'avait jamais sur les lèvres que ce mot : Les principes. Revenons aux principes ! Que disent les principes?

Son tempérament impérieux lui fournissait aisément le ton dogmatique, et son cerveau nuageux, les couleurs vagues de son éloquence. Quelques mots simples, généreux, que les masses comprennent vite et qui leur semblent beaux autant que sonores, sortaient du fond obscur de sa phrase. Il paraissait profond et redoutable par les nuages mêmes où se réfugiait sa pensée, comme aussi bienveillant, généreux, dévoué, vigoureux, au milieu de la lumière que faisaient rayonner autour de lui ces mots : vertu, humanité, bienfaisance, égalité.

Les Girondins avaient, dès les premiers jours de la C4onvention, très-finement démontré les côtés faibles et factices de cette éloquence.

« Robespierre ne veut que des applaudissements, ii doit donc toujours flagorner le peuple des tribunes. Robespierre a peur, il aura donc toujours devant les yeux des poignards. Robespierre craint la raison, il parlera donc toujours aux passions. Il est pï'ofond en perversité, il parlera donc toujours delà perversité des autres. Il ne cesse de calomnier ses ennemis, il déclamera donc éternellement contre la calomnie * ». Gorsas* est, là-dessus, du même avis que Brissot.

C'est Robespierre lui-même qui nous rappellera ces jugements de ses adversaires. Car, il était de ces hommes qui aiment mille fois mieux être injuriés que négligés, vilipendés qu obscurs; et il savadtque l'insulte même le mettait en lumière, en avant, et dans les bonnes grâces de la multitude.

* Le Patriote Français, n» 1235, 29 décembre 1792.— • Cour^ rier des départemertts^ n* 28.

ROBESPIERHB 41

Louvet rencontrera moins bien que ses compagnons Gorsas et Brissot, quand^l affirmera que Robespierre faisait composer ses discours par diverses personnes*. II y règne une trop grande unité ; on y retrouve trop les traces d'un tempérament et de défauts qui eussent disparu sous la main d' hommes, comme Sieyès ou Saint- Just, ou Fabre rfEglantine, ou Tobscur prêtre apostat qu'on désigne aussi comme son secrétaire-compositeur.

Ces défauts, si habilement exploités qu'ils pussent être, cette diplomatie si bien faite pour prendre le peuple, cette persévérance de conduite, suffisent-ils pour expliquer la grande influence de Robespierre ? Non sans doute. Nous avons pu trouver là la cause de l'amour, de l'aveuglement, de l'idolâtrie. Par là Robespierre eût pu devenir le favori du peuple. Mais pour le maîtriser, il fallait plus que des défauts, autre chose que la flatterie, la ruse et la dextérité sournoise. Il fallait une vertu évidente, ferme, incontestable, incontestée.

a L'absence de vénalité fut pour Robespierre l'origine d'ime remarquable influence* » . Cela est vrai, et ce fut la plus grande cause, non pas de sa fortune, mais de la durée de cette fortune. Le bon peuple patriote' trompé, dupé, exploité par des hommes dont, au fond de sa conscience, il connaissait la bassesse, la corruption, l'avidité, était fier de voir dans ses rangs un homme vraiment probe, pécimiairement désintéressé, simple et austère, dont les vertus domestiques poujraient être mises en parallèle avec celles des pbis graves bourgeois. Il sentait bien que ce n'était point par là que brillaient ses amis à Im peuple, et il était heureux d'incarner la Révolution et la Démocratie dans ce personnage dont la moralité sociale n'était pas soupçonnée.

^ Mémoires, ^3. — * Lord HoUand, Mémoires, p. 5.

U raimait déjà pour son dévouem^it, et le respectait pour son intelligence ; il«e fia désormais à lui pour son intégrité et son désintéressement : k Les patriotes, jouets des diverses factions, dit naïvement un petit bourgeois parisien, sembloient oublier leurs maux dès qu'on leur parloit des vertus de Robespierre *- »

Ces deux qualités, son intégrité et la sincérité de sa passion démocratique, il les appuyait sur ses deux principaux défauts, la fourberie et l'hypoaisie- Saruse était dissimulée par son intégrité, couune sa bonne* foi était mise en valeur par aon machiavélisme ; et c'est ineontestablemient une preuve de fianesse que de. savoir joindre à la vigueur que donne la conviction, riiahileté que persnet la coquinesie. U croyait à la aél'J. 1 'Oessifcé du pouvoir populaire, il était, plus énergiquement encore convaincu que lui seul pouvait l'exercer utilement; et il se persuadait qu'il^ avait le drœt de travailler à l'ôtablisâeiKirent et à Tabsorption de ce pouvoir par tous les moyens, même les plus odieux et les plus vils.

« Tel était cet homme, dira encore notre petit bourgeois, d&ns son style un peu frutste"^, qui a prouvé jusqu'à <fual point oda pou voit séduire un grand peuple avec des talens inédiocres, une grande flexibilité aux ekc^oQstaaioes, la science d'en profiter sans savoir les faire naître, mais avec une opmiâtireté de vues ^^ que rien se coûte. »

Ce» vues politiques lui isiterdiâaiefft de s'avancer par élans et de monter d'un bcmd au pouvoir. U procédait tout autrement. U s'attachait à tou^ les groupes^ l'un api'ès l'autre; il les dominait, tes abandonnait, les

* yoy. un opuscule ttès-curieux et ^ue nous citerons à plusieurs reprises : Vie secrète, politique et curieuse de M. J, fdaximilien Robespierre», suivie de plusieurs anecdotes sur cette conspiration sans pareille. Paris, an II, in-12, p. 9. — • Vie secrète^ p. 83.

ROBESPIERBfi 43

écrasait; après en avoir exprimé, à son profit, pour ainsi dire, tout le suc, toute la vigueur démocratique, il passait à un autre groupe, toujours plus étroit, moina nombreux, plus concentré que celui qu il venait d'abandonner.

Avant de se confondre dans ce qu'on a appelé le trmmvirat^ entre Couâion et Saint-Just, avant de s'appuyer sur le Comité de Salut-Pablic, il s'était fait, en apparence, l'homme de la Montagne, qu'il devait délaisser, comme il avait abandonné le parti constitutionnel, et comme il se séparera du Comité de Salut^ Public.

Mais au commencement de 1793 il paraissait tout dévoué à cette Montagne et il lui donnait autant de force, au moins, qu'il en recevait d'elle.

Il lui était surtout utile en suivant patiemment son système, qui consistait à discréditer furieusement tout ce qui n'était pas lui ou à lui. La majorité de la Convention lui est hostile, aussi bien qu'aux Montagnards; il la poursuit d'injures incessantes. Ainsi préparait-il peu à peu le populaire parisien à l'idée d'user de violence contre la représentation itationale. Plus tard, quand la Convention sera dans sa main et qu'il aura besoin d'elle pour kttter contre d'autres ennemis, il ne permettra pas qu'on en parle autraoaent qu'avec une v^ératkm idolâtrique. Mais ni le peuple parisien ni les oon<vi»fitio(nnels m'auront oublié cette série de tentatives dœit le but bien évident et réalisé étadt l'avilissement de la CaDveatiQn;etilsle prouveront au 9 Thermidor.

Dans le discours du 2S octobre que nous analysions f bis baurt, H s'abandonne à toute sa fureur contre ces députés de la majorité qui ont l'insolence de suivre d'autres guides que lui et ses amis. « Les conventionnels, ce sont les petits tyrans de la République. Ils sont des êtres pleins d'une profonde perversité, qui rallient à eux les riches, les fonctionnâmes pubUcs, qui

Jx

ont le Trésor public à leur disposition, pour séduire et égorger le peuple *. »

On sait ce qui arriva de ces accusations et de ces plaintes? Ce furent ces prétendus égorgeurs qui furent égorgés. Robespierre n'avait crié à l'assassin que pour laisser à ses complices le temps d'affiler leurs armes. Barère nous Je montre * à Charenton, avec Danton, Chaumette, Hébert, les chefs de la Commune et de l'armée révolutionnaire, préparant l'émeute du 31. mai. « C'est moi, dit-il ', qui avec Delmas, Guiton, Cambon, Lindet, ai signé au -Comité de Salut Public, le registre secret des dénonciations faites par le ministre de l'intérieur contre Robespierre, Danton, Lacroix et les chefs de la force armée de Baris, à raison de leurs rassemblemens. »

C'est Xalter ego de Robespierre, c'est Couthon, qui demanda l'arrestation des députés girondins. Pour lui il veillait à ce que ces ennemis ne pussent échapper.

« Ce furent des femmes des tribunes des Jacobins et de la section des Gravilliers qui, le 31 mai, vinrent investir la Convention nationale, jusqu'à ce que Robespierre eut fait accepter sa motion..., et ce Robespierre reçut dans la tribune de la Convention une chaise qui lui fut offerte par la minorité, par la Montagne, sur laquelle il se plaça en dictateur insolent, les bras croisés, et resta pendant quatre ou cinq heures, opiniâtrement jusqu'à ce que sa volonté dictatoriale fût exécutée... La Convention resta prisonnière dans Tenceintadu temple de la Liberté, et on attendit, malgré le décret qui levait la consigne, que cette levée fût indiquée par Robespierre qui, en effet, en donna Tordre

* Voy. le Discours cité plus haut, passim; et Opinion de J.-B, Éirotteau, des Pyrénées-Orientales, sur Faccusation de Louvet. — « Moniteur du 20 mai 1793. — • Défens, de B. Barère. Paris, an III, 8®, p. 18.

à la garde devant moi, à un Pantalon à moustaches^ dans le salon de la Liberté ^ »

Il ne veilla pas seulement à l'arrestation, il procura la condamnation. Sa crainte que ces Girondins ne fussent absous par le tribunal révolutionnaire était telle qu'il suggéra et soutint à la tribune une pétition menaçante des Jacobins, exigeant qu on ne laissât pas aux accusés le temps de se défendre, de peur qu'ils n'attendrissent le peuple par leur éloquence.

Cette époque du 31 mai 1793 est un des moments les plus brillants de sa carrière, et où il se montra le démagogue prévoyant et admirablement logique que j'essayais de peindre dans les pages précédentes. Il savait que toute sa force était dans Paris. Il para tous les coups, même les plus détournés, qui eussent pu affaiblir la force révolutionnaire de la Commune parisienne. Barère propose, pour éviter le retour des scènes terribles qui avaient découvert la faiblesse de la Convention, de mettre la force publique de Paris à la disposition de l'Assemblée. Robespierre s'y oppose. Pourquoi se défier du grand peuple parisien qui a conquis la liberté !

La France est attaquée de toute part; il faut envoyer aux frontières une partie de la garde nationale parisienne ! Robespierre s'y oppose. Les patriotes parisiens sont trop précieux à la République pour qu'on les risque ainsi. Ils ont mieux à faire que de défendre les frontières ; ils ont à protéger la citadelle de la Révolution et les citoyens intègres et purs qui conduisent le char révolutionnaire !

La Commune de Paris, le Comité de Salut Public, Danton, Couthon lui-même, entraînés par un noble sentiment et par im véritable respect de la patrie française,

* Les Pourmioi ou le GatéchismjB politique des bonnes gens. Paris, an lit, S®, p. 15 et 18. '

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proposent d'envoyer des conveiïtioTïnels en otages dans les départements dont les représentants viennent d'être arrêtés. Robespierre s'y oppose: Il craiHtt sans éoute d'être de ces otages. Il sait, en tout cas, que la condamnation de ces rivaux devient moins certaine si l'on fournit des gages aux amis des Girondins, bailleurs, qu'est-ce que la France? Paris est tout, et dans Paris les Jacobins sont tout. Ils ont décidé que ces Girondins sont coupables, cela suffit. A quoi bon prou^- Yer au reste de la France que Paris a raison *.

Dès lors les sections parisiennes purent comprendre qu elles avaient en lui un chef dévoué autant qu habile*

Pourtant nous ne lui voyons pas encore aux Jacobins ce ton impérieux, insolent et furieux, ni la situation prépondérante qu'il aura plus tard. Bien des partisse disputaient la pqpulatioa parisienne. Entre les Indulgents à la tête desquels se mettra Danton, et les Ultra qu'Hébert va commander, il y. avait à prendre une grande place, fort difficile à garder, comme toutes les situations révolutionnaires. C'est cette lutte qui va constituer une partie importante du travail politique de Robespierre dans le courant de Tan II, lutte assez mal comprise, même par ses disciples.

Babeuf dit* que Robespierre fut sincèrement patriote , jusqu'en 1798 et que c'est à partir de cette époque qu'il devint « ambitieux, tyran, et le plus profond scélérat. }) Babeuf se troimpe. Robespierre a toujouns suivi la même ligne de conduite, le patriote d'avant 1703 est exactiemoit le même que le tyran de 1794. Seulement, en 94, Robespierre était im patriote arrivé; avant cela, c'était un démagogue qui voulait parvenir.

Une fois qu'il est débarrassé des Girondins, Robes- ^. pierre voit le chemin du pouvoir s'ouvrir assez lai^e^

* Voy. l'analyse du discours de Robespierre dans les Mémoires de Durand Maiiiane, p, 129-134. — ■ Journal de la Liberté de la Presse, n® 1, p. 3,

ROBESPIEHHB . 47

ment devant lui. Dès lors, il passe de Fétaut d'homme d'opposition àlasituatioa d'boiamede gouvernement. Ses idées se précisent, son but est plus défini.

Nou® alltms doBC désormais vmr un Robespierre goimerneffyenifai^ si je- puis dire; Noos le suintons dans ces tentatives quil fit, au miKeu des grandes péripéties de Tan II, pour arrivera cette situation politique qu'il essaya de rendre définiitii\{e et souveraine^ au mois de Thermidor.

Le gouvernement qu'il tr(mve installé au commencement de cet an II, et à la formation duquel il avait contribué plus que tout autre, est bien le type le plus rare qu'on puisse rêver. C'est un gouvernement miparti de pouvoir absolu et d'anarchie incompressible. Il se compose de deux éléments, l'un légal, l'autre usurpateur, mais tous deux considérés comme également légitimes : la Convention nationale et la Populaû(m parisienne.

La ConventicMi est, en théorie, divinisée et idolâtrée, en fait, battue- La Population parisienne reconnaît que le culte de la Convention est le dogme sacro-saint des temps modernes et elle n'est occupée qu'à huer, à conspuer, à menacer ce divin aréopage. Quand cette incarnation sublime de la Patrie essaie de regimber quelque peu, les orateurs des sections ou des sociétés populaires ou bien une députation de la Commune arrivent. Ils portent aux nues la vertu conventionnelle, l'infaillibilité conventionnelle, l'énergie conventionnelle» et ils réclament une portion de ce corps divin pour l'amputer. La Convention obéit, en chantant son courage indomptable ; la Population parisienne se retire, emmenant en prison ou à la guillotine une centaine de

ces personnages adorés et en vantant de nouveau r omnipotence de ces augustes législateurs.

Les grands politiques de Tan II auront pour système de maintenir en équilibre, d'abaisser, d'exhausser, de mettre en lutte ou en accord ces deux éléments, au gré de leur fantaisie, de leur intelligence ou de leur ambition.

Du reste ce dualisme de Faction gouvernementale, cette coexistence de deux autorités. Tune de droit, l'autre de fait, sont fort logiques, et, si bizarres qu'ils

{)araissent, tiennent à l'essence même de la Révoution.

Il n'y a plus un corps de lois fixes ; il n'y a plus d'anciennes traditions; les mœurs démocratiques sont trop jeunes pour avoir formé de nouveaux préjugés ; tout roule sur F opinion, qui, dans un état où tout est mis en question et soumis à l'épreuve journalière, est la seule règle et n'en connaît aucune. Quand un groupe qu'elle a poussé est devenu maître de la situation, il veut s'arrêter et il prend une existence légale. Mais justement, il n'était le plus puissant que parce qu'il était en avant et en mouvement. Il s'arrête pour légiférer, pour se faire consacrer, et par là même il permet aux plus mobiles, aux plus audacieux des éléments renfermés dans son sein, de continuer la route et de former un nouveau groupe paraissant aujourd'hui usurpateur, mais représentant la légalité de l'avenir.

C'est bien l'histoire de toute la Révolution. En l'an II ce dualisme était si prononcé que, à l'intérieur de chacun des deux pouvoirs coexistants, on retrouvait cette même coexistence de légalité et d'usurpation qui les distinguait l'un de l'autre.

Ainsi la Convention avait vu son autorité usurpée par cette partie d'elle qui était la Montagne, celle-ci, à son tour, allait se voir absorbée par cette partie d'ellemême qui est le Comité de Salut Public.

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La Population parisienne, fort comprimée par F organisation des sections, avait vu la Commune amoindrir peu à peu leur puissance politique. La Commune à son tour, purement émeutière au 10 août, s'était vu légaliser ; puis elle avait été annulée par les grands clubs. Ceux-ci de leur côté devaient se disputer le pouvoir jusqu'à ce que les Jacobins eussent anéanti les Cordelîers.

Cette série d'éliminations nous aide à résumer la situation de l'an II qui semble au premier abord si confuse, et à voir clair au centre de cet amas d'obstacles qui paraissent, parleur chaos, insurmontables à un ambitieux, même de génie. En regardant attentivement, nous voyons que pour devenir le souverain absolu et légal, il n'y a pas à conquérir la France. La France départementale a été écrasée, nous l'avons dit, au 31 mai 93. C'est Paris qui donnera la France à celui qui aura conquis Paris. Mais cette conquête même est inutile. Paris, c'est le club des Jacobins qui en dispose.

L'ambitieux qui domine ce club est donc maître de l'un des deux rouages gouvernementaux : la Population parisienne.

Quant à l'autre, la Convention, il ne faut pas non plus s'en inquiéter, il suffira d'être maître du Comité de Salut Public. Celui-ci saura abaisser les quelques fronts qui restent sourcilleux à la Montagne.

Dominer en même temps aux Jacobins et au Comité de Salut Public^ voilà le problème.

Nous y trouvons aisément le programme de la conduite politique de Maximîlien : Maintenir et augmenter l'autorité clu club des Jacobins, y maintenir et y augmenter l'autorité de Robespierre; maintenir et augmenter la puissance du Comité de Salut Public jusqu'à ce que Robespierre puisse parvenir à y dominer; et si l'un de ces pouvoirs résiste, le désarmer et l'abaisser devant l'autre, mais bien se garder de le supprimer, de crainte de changer trop radicalement

réquil&re assez instable de cette oi^âdûsation gouvBrnementayle.

Voilà donc le progranoone de Rcd>espîerre.

II restait pourtant, aai milieu de ce calcul des probabilités, un inconnu à déga^r. Un véritable bomme d'Etat eût cherché qudîe npouiraît être l'action des vaincus tandis que les vainqueurs seraient aux prises. Mais ces quatre vaincues, la France départementale, les Sections parisiaanes, la Conventioei et la Civilisation étaient t^ein^il; asservies par la théorie révolutionnaire, teUennent soumises ou annulées que nul ne soi^eait à les faire entrer en ligne de compte.

Nous veaTMis, comment, à T heure suprême, chacun dies belligérants les convo^pa tour à tour, et par quelle étrange stratégie eUes 4écÂdèreBJb de la victoire.

Hobe^ienre «devait moins que t0«ù autre penser à elles.

C'étdrt surtout lui, bous Tavnns montré, qui avait Kaincu la FraaKse départementale, oonune la Convention.

Les Sections parisiennes, la Evolution les avait mises chacune sous la direction d'un comité révolutiomaaire où dominait l'iâluence des vraiâ sans-culottes, lesalMés natin^els de Robespierre ; sous la direction de ces seotionnaires grqssiei:^, envieux, fanatiques, qui recevaient 2 livres pour aller^ à chaque séance, représenter la souveraineté nationale, «t qui n'y manquaient pas.

Quant à la Civilisatîofi «et k l'Hunaanité, il affirmait et paraissait croke qu'il t@Q éCait le plus nable représentant.

Nous povmiis fx^urtant-deviaer qu'il entrevit l'utilité de ne pas s'aliéner complètement les forées cachées au milieu de ces gitiopes vaincus ou de ces ictèes asservies. Mais il n était pas hamme à y penser longtemps et utilement Il allait pkis Tek»uders<^ les passions de la ioule le poossidffiat et il était uniquement occupé à faire dispa- Taître les plus illôistres ou les plus aud^adeux d'entre

RÉYOLUTION DU 9 THERMIDOR

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