OM ^V
CHAPTTKE PREMIER
3LES HOMMES ET LA SITUATION POLITIQUE AU COMMENCEMENT DE l'an U (septembre 1793 — MARS 1794.)
Les événements de l'an II sont tellement considérables qu'on a pris jusqu ici cette époque de la Révolution pour une période uniquement d'action. On n'y a vu que la Guerre et la Terreur.
Ce sont bien, sans doute, les deux grands aspects tfue présentent les années 1793 et 1794, et la Guerre comme la Terreur offrent surtout des faits à l'étude de Tbistorien. Mais il y a encore autre chose en Tan II, quelque chose de tort inattendu.
Quand l'observateur, étourdi par le grand fracas des armes, par l'horrible tumulte des massacres, pénètre plus avant dans l'étude des incidents, il rencontre brusquement des traces nouvelles, il entend un bruit léger, mais très-distinct et tout différent des échos de la fusillade ou de la guillotine.
Il y a, en effet, le travail politique, qui n'a pas en-
core été suffisamment étudié mais qui, tout autant que la gloirer. extérieure et F avilissement intérieur de la nation française, est caractéristique de cette année mémorable.
La Révolution obéit à la même impulsion que le plus célèbre, et à coup sûr le plus dévoué, le plus ressemj 'blant de ses fils. Robespierre, homme d'opposition et j d'anarchie, devient homme de gouvernement et, autant I qu'il le peut, homme d'ordre; la Révolution, principe 7^- j destructeur et anarchique, cherche à devenir principe gouvernemental et, autant qu'il est en elle, principe ' conservateur.
Quelle somma d'ordre et de conservation sociale pouvaient offrira la France, Robespierre et la Révolution,^ quand ils lui demanderont, en Thermidor, une autorité assise et définitive ?
Comme principe d'ordre et de gouvernement, Robespierre avait trouvé la reconnaissance de l'Etre suprême et le Tribunal révolutionnaire ; la Révolution, le Co^ mité de Salut Public et la Terreur.
Il ne pouvait en être autrement. A la fin de 1793, en voyant que l'ancienne organisation sociale était décidément détruite, tout esprit, si peu étendu ou si violent qu'il fût, devait comprendre qu'il fallait nécessairement commencer à reconstruire un nouvel état politique et social. C'est la préoccupation instinctive ou raisonnée des quatre grands démagogues de cette période, de Billaud-Varennes et d'Hébert comme de Danton et de Robespierre.
Seulement les uns et les autres étaient forcés d'employer, pour reconstruire, uniquement les matériaux qui avaient servi à démolir. C'est là le côté curieux de cette histoire : la Révolution travaille à organiser avec des matières inorganiques, à établir quelque chose avec des éléments de destruction.
Ainsi arrive-t-on à cette conséquence si bizarre et si
saisissante : la Terreur est le résultat précis, obligé, fatal, des eflorts conservateurs de la Révolution. Car penser que Robespierre, Danton, Billaud, lui-même, ont prévu et voulu, de propos délibéré, la Terreur, ce serait, je crois, grande injustice. Mais les instruments qu'ils employaient ne pouvaient que faire des ruines. Us en produisaient de nouvelles en essayant de déblayer le terrain des premières qu'ils avaient faites ; et pour construire même des cabanes sur cet immense amas de décombres, il fallait des étais gigantesques et nécessairement informes. Il fallait, pour emprunter la citation d'un contemporain * ,
Soutenir ses rigueurs par d'autres cruautés Et laver dans le sang ses bras ensanglantés.
Seulement, chacun des quatre chefs de la Révolution en Fan II employait ces éléments révolutionnaires d'organisatioQ sociale dans une mesure distincte et d'après un mode différent. Hébert et Billaud, l'un dans l'opposition, l'autre au pouvoir, les utilisaient à l'état pur ; Danton et Robespierre, l'un également au pouvoir, l'autre dans l'opposition, les voulaient appliquer avec un certain mélange de principes de morale et de politique générales. Toutefois la pente était alors tellement favorable au gouvernement que, pour la première lois depuis 1789, la victoire resta aux représentants de l'autorité. Hébert fut vaincu par Billaud comme Danton par Robespierre. La lutte, qui avait été jusqu'ici entre les révoltés et l'autorité, eut lieu désormais au sein du gouvernement. La Révolution pure, à la fois franche et insensée, représentée par Billaud et ses aides, y resta en présence de la Révolution mitigée de
* La vérité tout entière sur les vrais acteurs de la journée de septembre^ par Felhemesi, in-8* de 69 pages.
philosophie et de dictature, défendue par Robespierreet ses compagnons*
Les diverses alliances et querelles, escarmouches, trêves et batailles de ces quatre partis constituent l'histoire de Tan II et sont les préparatifs de la révolution de Thermidor.
Le premier indice sérieux de cet instinct gouvernemental, qui se réveillait après toute satisfaction donnée au besoin d'anarchie, avait été la création, pui&le développement du Comité de Salut Public.
Il avait été ciéé le 5 avril 1798 sut la proposition du girondin Isnard, avec des pouvoirs restreints qui pouvaient pourtant indiquer déjà aux gens clairvoyants que là était le futur gouvernement de la Révolution.
f Robespierre le devinait fort bien. Désira-t-il vivej ment, dès cette époque, entrer au Comité ? Ijatrigua-til longtemps avant de pouvoir y être admis, comme le I dit BaFère^ Je ne le crois pas. Il hésitait^ ainsi qu il le j fit toujours en fece de toute chose nouvelle. Son imagination-très-vive et SOB jugeaient très-lent l'empêchaient de voir sûrement et promptemeat les conséquences des. faits. Il louvoyait, avançait, iieculait, tremblait et, bref, se précipitait en avant, dans un élan d'ardeur, de colère, ou de désespoir, comme un homm^ qui après avoir longtemps hésité devant une entrée obture, s'y jette en fermant les yeux, et en se demandant si c'est l'ouverture d'un précipice ou d'un palais.
Il y avait lieu, d'ailleurs-, à hésiter. Robespierre était à peu près le maître de V\m des deux membres lu gouvernement mi-parti anarchique mi-parti absolutiste qui allait dominer. Il t^naij; à peu près dans sa main V\m de ces deux éléments de la puissance gouvernementale, la Population parisienne; ira-t-il se
* Mémoires, t. II, p. 116.
noyer au milieu de l'autre, au milieu du Comité de Salut Public ? Il y sera peut-être annulé ? H y deviendra suspect à ses bons révolutionnaires parisiens? Mais d'autre part, il ne tarde pas à prévoir que la Convention va être à peu près absorbée par le Comité de Salut Public. C'est là décidément qu'il faut dominer, si l'on veut joindre la puissance légale et morale de la Convention à la puissance insurrectionnelle et effective de la Commune de Paris.
Sa vanité persuada à Robespierre qu'il arriverait à régner sur le Comité. Le 2^ juillet 1793, il y entra suit la présentation de Jean Bon Saint-André. Le Comité de Salut P\iblic était alors composé de neuf membres : Barère, Hérault de Sécheltes, Robert Lindet^ Couthon, Prieur (de la Marne) , Thurîot, Saînt-Just En y joignant le nouveau venu et son patron, nous avons le nombre réglementaire.
Dès son entrée, il marqua nettement la situation qu'il prétendiait garder et prendre. II voulait rester l'homme de Paris et ne pas perdre sa puissance ff opposition, tout en devenant homme de gouvernement.
II dit à ses amis les Jacobins que te Comité avait besoin qu'un homme comme lai vint le surveiller. Mais afin que nous ne nous trompions pas sur le jeu de bascule politique qu'il va jouer, il indique, dès lors, la position subtile qu'il essaiera, en Thermidor, de rendre plus ferme. II (Et donc aux Jacobins qu'il est leur délégué auprès dti gouvernement central, et en même temps, il a soin d'annoncer à la Convention qu'il sera son représentant, auprès de ses collègues, le défenseur des idées et des intérêts de rassemblée dans le Comité de Salut Public.
Comment celui-ci pût-il consentir à recevoir cet homme qui montrait si insolemment son intention d'être un surveillant exigeant et despotique. Il y était
craint avant d*y entrer, dit Durand Maillane *. Mais ceux-là qui n'étaient pas, comme Couthon et Saint-Just, dévoués à Maximilien, tremblaient qu'il ne fût encore plus dangereux, pour eux et pour le gouvernement, au dehors qu'au-dedans du Comité. Billaud le dira plus tard quand on lui reprochera d'avoir laissé prendre tant d autorité à Robespierre ; il le dira avec exagération, mais de façon à nous faire comprendre la situation. « Dès l'Assemblée constituante, il jouissait d'une immense popularité et avait le titre d'incorruptible. Pendant fa Législative, sa popularité s'accrut. A la Convention nationale, il se trouva bientôt le seul à fixer tous les regards; la confiance qu'on avait en lui le rendit prépondérant, si bien que lorsqu'il est arrivé au Comité de Salut Public, il était déjà l'être le plus important de France ».
Camot et Prieur (de la Côte-d'Or) furent adjoints au Comité le 14 août 1793 ; Billaud- Varennes et CoUot d'Herbois, le 6 septembre, sur la proposition de Barère. Thuriot avait cessé d'en faire partie. Le Comité était donc au complet de ces douze membres qui vont gouverner la France jusqu'à Thermidor, après avoir toutefois livré à l'échafaud, l'un des leurs, Hérault de Séchelles qui fut guillotiné avec Danton le 16 germinal an II (5 avril 1794).
Ils n'avaient pas encore, en septembre 1793, à cette date de la nomination des derniers d'entr'eux, la puissance absolue. Danton avait bien fait, le 1^' août 1793, la proposition de donner au Comité des pouvoirs exceptionnels. Qui s'y était opposé ? Robespierre. Pourquoi? Il venait à peine de quitter sa position de chef de l'anarchie. Il était mal converti encore aux idées de gouvernement. Les droits insurrectionnels, qu'il avait défendus jusqu'ici, étaient contraires à cette
* Mémoires, p. 80.
grande concentration du pouvoir. Il n'avait pas encore r un grand pied au Comité ; il ne voyait pas bien claire- ' ment la place qull pouvait y occuper. Il devait craindre d'y voir entrer des hommes, comme Danton, qui sauraient lui disputer la prépondérance. Il n'avait pas d'intérêt actuel à désarmer la Population parisienne et à diminuer davantage la Convention, les deux points principaux de son appui.
Il n'avait pas encore pris décidément son parti, au • commencement de frimaire (fin de novembre 1793), lorsqu'on débattit au Comité la question du Gouvernement révolutionnaire. « Robespierre fut le seul au Comité qui s'opposa à l'organisation du gouvernement révolutionnaire. Il vouloit laisser les choses dans l'état . de désordre violent et arbitraire où elles se trouvoient au commencement de l'hyver de 1793 à 1794. Robespierre demanda à réfléchir sur le projet présenté par le Comité. Il le garda plusieurs jours, voulant le faire oublier et ne cessa de se montrer contraire*. »
Il y a là quelqu exagération. Au moment où ils écrivaient ces ugnes, Billaud, Barère et Collot, attaqués pour les crimes qu'ils avaient commis dans l'exercice de ce gouvernement, et voyant la légitimité de leur pouvoir mise en question, avaient tout intérêt à prouver que Robespierre, devenu un objet d'exécration, avait été l'ennemi de ce gouvernement.
Bornons-nous à constater qu'il hésita ; et il avait de bonnes raisons pour cela. Il était naturellement hostile à tout projet qui n'émanait pas de lui et qui devait diminuer sa situation. Or, encore une fois, de chef à peu près unique du peuple révolutionnaire, il devenait un douzième de despote, et puisqu'il se regardait comme le seul guide dévoué et vertueux de la démocratie, il
^ Les Membres de Vancien Comité de Salut Publie au peuple français, in-8* de 44 pages, an lU, p. 18.
58 LA RÉVOLUTION DBl THERMIDOR
ne pouvait consentir aisément au partage du pouvoir» Le souvenir qu'il avait gardé de ce Comité girondin des Douze qui avait failli ruiner ses espérances, quelques mois auparavant, pouvait bien le mettre en défiance contre le Comité montagnard des douze. Puis ce gouvernement changeait radicalement toute la théorie de la Révolution. La Déclaration des Droits de F Homme conservait au peuple F exercice continu du droit à l'insurrection, et Fessence de la nouvelle constitution proposée était justement de ne reconnaître d'autre droit que la volonté de la Convention exprimée par le Comité de Sahit Public.
Robespierre qui devait toute sa fortune politique au régime précédent pouvait donc hésiter devant le nouveau. Ne peut-on pas supposer au^i qu'il se rappela ces pages si énergiques qu'il écrivait contre le despotisme gouvernemental, sur le triste sort du peuple quand « il est endoctriné par ceux qui ont intérêt à le tromper et quand ses agens, devenus ses msUtres par le fait, se constituent encore ses précepteurs *. » C'était bien là le résumé de ce gouvernement dont un sincère républicain d'alors disait « qu'il avait en vain cherché dans tx)us les dictionnaires des termes capables de rendre l'horreur qu'il méritait*. »
Quoi qu'il en soit, on retrouva dans cette circonstance l'homme qui s' effrayait de toute chose nouvelle; qui résistait tant qu'il pouvait, mais qui savsât le mieux céder aux circonstances'; et qui, une fois le principe adopté, le réalisait violemment, le poussait plus loin c[ue personne. Ainsi fit-il, par exemple, lors de l'accusation contre Philippe Egalité et devait-il taire à propos de Danton et de Desmoidins.
Ainsi encore, après avoir tant hésité, ne tarderart-il
* Lettre 6« à ses commettans. — • Cousin Jacques, Testa" ment d'un électeur, p. 104, — ' Pilpay, le Club infernal p. 5\
pas à apprécier vivement le gouvernanent révolutionnaire, en sera-t-il jusqu'à la fin de sa vie le défenseur acharné et en déveioppera-t-îl ayec une vigueur implacable la monstrueuse sévérité,
La loi même d'oi^nisation du Comité de Salut Pu- ' blic avait mis une digue à la tyrannie, en imposant la nécessité de renouveler les membres chaque mois. Le 22 Frimaire (12 décembre 1793) la Convention, poussée par les ennemis, soit ambitieux, soit libéraux, du Comité, par Philippeatix, GoupilTeau, Dubois-Crancé, MerMnyide Thion ville. Bourdon, de l'Oise, décida que conformément à la loi et dans Fintérêt de la liberté, on. allait procéder au renouvellement. Le lendemain, elle revint sur sa décision.
Ce fut le dernier effort de l'assemblée contre la toutepuissance du Comité de Salut Public. Non-seulement • on n osa plus parler du moindre changement, non- ' "seulement à la fin de chaque mois, on confirmait tous les membres dans leur poste, mais on avait tellement peur, cfue cette confirmation avait lieu avec acclama-tioH et applaudissement *.
Ainsi éternisant Fautorité dans leurs mains, ils furent natureffement portés à en étendre les limites. Les circonstances les y aidaient; et comme le gouvernement révolutionnaire n'avait d'autre but avoué que le satut pubBc, les hommes chargés de cette besogne devinrent nécessairement prépondérants. Non moins IdgiqaeBffent et en suivant la pente révolutionnaire, le Comitié de prépondérant tendit à devenir absolu, puis de^otique, puis insensé, puis furieux. Ce sont bien là les nuances par les<|uels passa son pouvoir et le point où il était arrivé en Thermidor.
Toutefois, comme en apparence la Convention avait g»Fd6 la plénitude de la souvaraineté, F exercice de
*' Olïservaticm été Dupids^ ^ Seine-et-Dîse, an IIT, in-8*.
tous les pouvoirs, non-seulement constituants, législatifs et exécutifs, mais administratifs et judiciaires, elle avait choisi dans son sein 15 autres comités. Ces 16 comités eurent sous leur direction jusqu'au 12 germinal an II un Conseil exécutil provisoire, lequel lut remplacé à cette date par douze commissions.
Les 16 Comités étaient nommés, de Salut public ; de Sûreté générale; des Finances; de Législation'; d'Instruction publique; d'Agriculture et des Arts; du Commerce et des Approvisionnements ; des Travaux publics ; des Transports, Postes et Messageries ; Militaire ; de la Marine et des Colonies ; des Secours publics ; de Division ; des Décrets, Procès-verbaux et Archives ; des Pétitions, Correspondances et Dépêches ; des Inspecteurs du Palais national.
Les 12 Commissions, comme nos ministères actuels, comprenaient des divisioils et des bureaux; on les nommait : des Administrations civiles, police et tribunaux, jadis de l'Envoi des lois; d'Instruction publique; d'Agriculture et des arts ; du Commerce et Approvisionnements ; des Travaux publics; des Secours publics; des Transports; des Revenus nationaux; de l'Organisation des armées de terre; de la Marine et des Colonies; des Armes ; des Relations extérieures.
Parmi les comités, quatorze sont des comités d'affaires, les deux autres. Salut Public et Sûreté Générale sont et sont appelés Comités de gouvernement ou grands comités. Le nombre des membres n'est pas le même pour tous. Ainsi le comité des Finances compte quarante-cinq conventionnels, quand le Salut Public n'en a que douze.
La différence d'autorité était encore beaucoup plut grande. «Les Comités les moins importants étaient abandonnés à la foule des conventionnels, il suffisait d'en choisir un par la simple inscription de son nom
LES HOMMES ET LAr SITUATION 61
pour en être membre *, » Malgré cela, ceux des conventionnels qui avaient quelqu' ambition, quelqu activité d'esprit se mettaient de ces comités qui leur fournissaient F occasion de faire des rapports, d'attirer l'attention des maîtres, les membres des Comités de Gouvernement, et la chance d'obtenir une mission. Le reste de ces commissaires se rendaient dans leurs bureaux pour s'y cacher.
Exposés aux injures des tribunes, aux menaces des Montagnards, les députés de la Plaine votaient tout ce qu'on voulait, mais parfois avec honte et souvent avec répugnance. Ces séances de la Convention où l'on se tenait le chapeau sur la tête, où les citoyens, parfois même les citoyennes, s'asseyaient sur les mêmes bancs que les conventionnels, où passaient, aux acclamations générales, des pétitions odieuses comme celle qui demandait à constituer des rentes en laveur de la sainte Guillotine, où avaient lieu d'immenses mascarades de sans-culottes mâles et femelles, mais également ivres, défilant revêtus d'ornements sacerdotaux, ces séances, ils eussent bien voulu s'en absenter. « Mais les Montagnards s'aperçurent de leur absence et les forcèrent de retourner et d'entendre chaque jour les plus scandaleuses adresses *. » Il restait les Comités qui étaient f un prétexte légitime pour fuir les séances dangereuses. On les fuyait si bien que plusieurs grandes journées parlementaires de la Révolution, — comme celle du 31 mai par exemple — furent décidées devant un nombre de députés qui variait entre 30 et 100. Ce dernier nombre de conventionnels présents était rarement dépassé, bien que la Convention sur 749 membres en comptât encore environ 600 en Fan II. Parfois pourtant les Montagnards taquins ne se con-
^ Mémoires de Thibaudeau. — ' Durand Maillane, p. 183.
tentaient pas de si peu- Les habitués des tribunes étaient alors avertis par un signe certain qu'une séance importante se préparaît : ils voyaient les huissiers courir» sur l'ordre des chefs de groupes, et se précipiter vers les portes qui conduisaient aux bureaux des divers Comités pour en ramener les députés.
C'était bien, du reste, un lieu de refuge plus que d'honneur. Commissaires ou non, les conventionnels étaient traités par les Comités^e gouvernement comme des écoliers ineptes le sont par des maîtres d'étude brutaux. Déjà, quand les Girondins existaient encore et avant qu'on eut accordé au Comité de Salut Public la plénitude des pouvoirs qu'il avait demandés, Meillan disait : « Il nous tencfit dans la plus étroite dépendance ^ »
n avait bien compris, ce Comité, la théorie du pouvoir révolutionnaire, telle qu'à ce moment même, Pitt l'exposait dans un de ces énergiques discours qu'il ^ prodigua, à la fin de 1793 et au commencement de 1794 : « Quelque soit le parti qui domine dans la Révolution française, il sera toujours remplacé par un plus violent. » Seulement le Comité, afin de n'avoir pas besoin d'être remplacé, devenait, de jour en jour plus -violent, et tout en se montrant — pour les raisons que nous allons exposer — plus respectueux envers la masse de la Convention, il agissait avec un redoublement de mépris et d'insolence envers chacxm des conventionnels.
Les memibres des Comités, comme les autres députés, étaient donc regardés. fort dédaigneusement par les commissaires du Salut Public On leur faisait faire longuement antichambre aux portes du Comité, on les renvoyait sans vouloir les admettre ; ils pouvaient entendre des voix hautaines crier : « Celui-là I qu'est-ce
*^Page 33.
que c'est que celui-là? » On leur refusait des congés avec des menaces, avec des insultes. Enfin Harmand, de la Meuse, nous dit nettement que non-seulement un membre du Salut Public ou de la Sûreté Générale, mais un simple Montagnard a plus d'influence qu'un comité tout entier*.
Les salles et les bureaux de ces divers Comités se trouvaient soit dans F intérieur même du Palais national, soit dans les grands hôtels du voisinage, de Srionne, de Breteuil, de Noailles, de Coigny.
Mais il faut que nous prenions ime plus ample connaissance des lieux où se passeront les grandes scènes du drame de Th^midor et où vont s'agiter, pendant le cours de l'an 11^ les luttes et les intrigues^ préludes de .cette révolution.
Le palais des Tuileries se nommait alors le Palais*- National. On désignait le pavillon du Milieu (ou de l'Horloge) sous le nom de pavillon de l'Unité, celui du Sud (ou de Flore) sous l'appellation de pavillon de l'Egalité, celui du Nord (ou de Jilarsan) avait été baptisé pavillon de la Liberté. Le Comité de Sûreté Généjsile occupait le bout du pavillon de la Liberté, ceïui de | f f Egalité était attribué au Comité de Salut Public. A droite du pavillon de l'Unité, c'est-à-dire entre ce dernier et celui delà L&erté, se trouvait, au rez-de-chaussée, la grande salle connue sous le nom de Salle des MacMnes, la plus vaste salle de spectacle de l'Europe, Après le tbéàtre de Panne. Elle était, au dix-septième ^ècle, longue de deux cent trente-six pieds, haute de cinquante-quatre, large de toute la largeur du palais, fioixante-neui pieds. EUe avait la forme d'un carré long ou ellipse, fort allongé. Elle possédait trois rangs de I(^es, et pouvait contenir six mille personnes. Elle avait été diminuée d'un grand tiers pour servir aux
* Anecdotes.
: représentations des Bouffons-Italiens. C'est dans cette pièce, encore immense, que la Convention avait, le 10 mai 1793, transporté le lieu de se^ séances. Diminuée de ce tiers — transformé en deux pièces servant, Tune aux sectionnaîres de garde à la Convention, l'autre de lieu d'attente pour les députations, — la Salle des Machines pouvait encore contenir une grande quantité de populaire, dans les tribunes qui avaient remplacé les loges. Disposées sur trois rangs, à droite et à gauche, puis en demi-cercle, autour de l'amphithéâtre où se rangeaient les conventionnels, ces tribunes avaient de la place pour huit à neuf cents personnes, dit Prudhomme dans son Journal, Mais on peut tripler ce chiffre sans crainte d'exagérer, si l'on veut avoir une idée de la masse du peuple qui avait ses eivtrées dans le Temple de la Loi. Rappelonsnous aussi que les Sans-Culottes occupaient, nonseulement ces tribunes, mais les galeries et couloirs de la salle même des séances.
■ Ces habitués des tribunes représentaient, pour la Convention, le peuple souverain. Ils avaient une influence considérable sur les débats, sur les décisions, sur les orateurs, et se mêlaient très-activement à toutes les discussions. « Ce sont en général, dit Dulaure, * des rentiers oisifs, des ouvriers sans travail, des femmes, » c'est-à-dire, comme il l'explique, la portion la plus incapable de juger, de raisonner; la portion la plus .violente, la plus active, la plus enthousiaste, de la démocratie. Brissot* dit que « les brigands et les bacchantes )) ont trouvé moyen de s'emparer des abords et de l'intérieur de la nouvelle salle, comme ils avaient fait de l'ancienne (la salle de Manège). Les femmes surtout insultaient et frappaient ceux qui leur paraissaient
* Thermomètre, 1" janvier 1793. — ■ Lettre à ses commet tants.
être d*un avis contraire au leur. Prudhomme, qui n'est pas suspect, nous les montre, en eflet, faisant un mauvais parti à ceux mêmes de leurs voisins qui n'applaudissaient pas avec rage les orateurs qu'elles préféraient*. S'il en était ainsi aux jours ordii^aires, on devine le spectacle que pouvait offrir cette populace pendant les grandes journées de la Révolution, quand la police des Comités de Gouvernement, quand les Jacobins, la Commune, ou chacun des chefs des divers partis populaires avaient un intérêt, soit identique,. soit contraire, à peupler les tribunes.
Il faut aussi, pour essayer de juger ce groupe puissant de la classe gouvernante d'alors, tenir compte de diverses circonstances, savoir surtout si les Jacobins, l'Hôtel-de- Ville, les Tribunaux révolutionnaires, les- Commissions populaires, les Comités révolutionnaires avaient séance, ou s'il y avait quelque fournée ou charretée intéressante en marche vers la guillotine. C'était la même fraction du souverain qui, selon l'intérêt du jour, la curiosité, l'habitude ou le voisinage, hantait ces divers spectacles politiques.
Au milieu de l'un des longs côtés de ce carré long que formait, disions-nous, la salle de la Convention, se trouvait la tribune du président; derrière,' une petite pièce fermée; devant le président, et un peu au-des- . sous de lui, la tribune des orateurs; au pied de cette J tribime, un hémicycle où se tenaient les pétitionnaires * invités aux honneurs de la séance. Autour de cet hémi- . cycle s'élevaient, en amphithéâtre, les gradins où sié- ; geaient les conventionnels; au milieu de cet amphi- / théâtre, en face même du président, était la barre.
Les abords du palais n'étaient pas tels que nous les avons vus, avant l'année 1871. Une muraille séparait les Tuileries de la piaf e du Carrousel. L'espace compris
* Révolutions de Paris , 25 mai 1793.
66 lA aÉVOLUTION DE TntRMIDÛR
entre cette muraille et le palais était divisé en trois . parties s* ouvrant sur la place, chacune par une porte. La partie située en face dupavillon central se nommait jadis. la Grande Cour des Tuileries. Elle était séparée, non par un simple mur, mais par des communs de la Cour des Logemens de la Reîne^ à gauche ; de la Cour de la Salle des Machines, à droite. C'est par la porte de cette dernière cour que Ton se rendait à la Convention et au Comité des pétitions. On poussait encore un peu sur la droite pour gagner les Comités des Décrets^ et des Inspecteurs. Enfin à l'extrême droite^dans Thôtel de Brionne» touchant au pavillon de Marsan ou de la Liberté siégeait, nous le répétons, le Comité de Sûreté Générale.
On gagnait les abords du Comité de Salut-Publîc
Ear la Cour des Logemens de la Reine, la salle et les ureaux dudit comité, occupant tout le pavillon de Flore ou de FEgalité, Ces bureaux étaient composés de cinq divisions : !• Levée et organisation des forces militaires ; 2** Organisation des forces de mer ; 3^ Man nufacture d'armes ; 4* Subsistances ; 5** Affaires extérieures. Relations avec la Convention et tout le travail politique non compris dans les quatre autres divisions. Les salles de travail et de délibérations occupaient ce qu'on appelait les Petits Appartemiens du Roi, De nombreux corps-de-garde les défendaient, tant du côté j des jardins que du côté de la cour des Princes. Des <ianons protégeaient les abords. Une nuée de f amilîers,, qui ressemblaient aux muets de la cour ottomane, veîl^ laient dans T intérieur.
Pour parvenir aux. antichambres, il fallait errer i tâtons dans un long corridor éclairé par une faible lampe à chaque extrémitéu Toutes les avenues étaient sombres, tristes, sévères et faisaient contraste avec les salons où s*assemblaient les Commissaires. On était ébloui du changement subit. Les tapis des Gobelîns»
les marbres^ les glaces, les bronzes dorés, les pendules, les girandoles brillaient de toute part. Dans de petits cabinets on entrevoyait des buffets toujours bien garnis, afin que les membres du Comité trouvassent à satisfaire leur appétit sans être obligés de sortir. Une , grande table ovale, recouverte d'un tapis vert tenait le milieu de la plus grande pièce. Une imprimerie occupait les cours du palais. Les pièces qui avoisinaient les deux comités de gouvernement étaient encombrées, comme un Mont-de-Piété^ de monceaux d'objets saisis et confisqués '.
Quand il s'agissait d'aflaires majeures les deux Comités devaient délibérer ensemble. Il fallait également que la moitié plus un des membres de chacun d'eux fût présent; que chacun signât la délibération, en affirmant qu'il y avait partidpé ; que nul membre, sous pdne de déchéance, ne manquât à plus de trois délibérations. Mais ces règles, comme toutes celles qui pouvaient entraver les volontés de cette oligarchie, étaient oubliées.
Ils avaient besoin, diront-ils plus tard, de n'être arrêtés par rien pour pouvoir soutenir le fardeau vraiment effrayant de leur besogne journalière. Le Comité de SaJut-Public était permanent, c'est-à-dire qu'un membre devait toujours être présent. Ils devaient tous ou le plus grand nombre se réunir à huit heures du matin, puis travailler chacun dans leurs bureaux, jusque vers une heure, où ils se rendaient à la Convention. Les séances de celle-ci finissaient habituellement à quatre heures. Les commissaires du Salut-Publîc se réunissaient de nouveau pour discuter les plus grosses affaires vers dix heures, et se séparaient parfois fort avant dans la nuit.
La diplomatie fut traitée par Hérault de Séchelles
^ Prudhomma HisL impartiale, t. V^ passim.
jusqu'à sa mort. Carnot avait la guerre^ Lindet el • Prieur (de la Marne), les subsistances et approvisionnements, Jean Bon Saint-André, la marine, mais ainsi que Prieur (de la Côte-d'Or), et Saint-Just, il était souvent en mission. Baière était en quelque sorte le représentant du Comité auprès de la Convention, comme Couthon auprès de la population parisienne. Billaud et CoUot étaient chargés de la correspondance avec les représentants en mission, et des détails du gouvernement révolutionnaire. Robespierre présidait spécialement la section des corps administratifs et des autorités constituées. Mais en principe chaque membre du Comité devait se mêler de toutes les affaires.
Il fallait au moins trois signatures pour rendre valable un arrêt. La multiplicité des aflaires était telle que Ton signait généralement de confiance les arrêts proposés par celui que la matière concernait. « Il y avait au Comité cinq cents objets majeurs à signer chaque jour. S'il eût fallu les lire tous, un jour n'eût pas suffi pour la vingtième partie de ce qu'il fallait signer, et il eût fallu encore renoncer à son travail particulier *. »
Plusieurs des membres les moins compromis invoquèrent cet argument, après Thermidor, pour expliquer leur signature au bas des mesures les plus sanguinaires. En lisant très-attentivement' les onginaux des arrêtés et en les comparant à l'histoire des faits, à la biographie de chacun des personnages, on arrive, en effet, à cette conviction que, saut dans les discussions de premier ordre, la responsabilité des arrêts doit retomber sur celui qui l'a écrit, ou signé le premier.
Toutefois cette observation ne s'applique pas à Robespierre qui, suivant très-exactement sa ligne de conduite, ne livrait rien au hasard, et pour qui tout
* Cousin Jacques. Testament d'un électeur, p. 139.
détail, même le plus apparemment insignifiant, avait de rimportance. Il doit, sans doute, passer pour le promoteur obstiné des mesures dont l'arrêté est écrit ou signé par lui d'abord ; mais aussi nous devons le regarder comme ayant accepté pleinement la responsabilité des documents où nous retrouvons son nom. »
Couthon ne prenait jamais part aux discussions du soir où Saint-Just, au contraire, fort empêché, dans la journée, à son bureau de police, ne manquait pas, quand il revenait de ses missions aux armées. C'est lui surtout qui s'occupait, avec l'accusateur public, des personnes à juger. C'était, entre dix et onze heures qu'avait lieu cette importante partie de la besogne du Comité, je veux dire la réception de Fouquier-Tinville. « Je m'y rendois tous les soirs, dit celui-ci, j'étois introduit dans le lieu des délibérations, je remettois la liste des jugemens rendus dans le jour, et rendois compte des opérations du tribunal ; je recevois les ordres, répôndois aux observations et recueillois les pièces, instructions et renseignemens qui m'y étoient donnés relativement aux affaires traduites devant le tribunal K »
Cette besogne policière et sanguinaire que faisait chaque soir le Comité de Salut-Public et dans laquelle il était si violemment aidé par le Comité de Sûreté Générale a caractérisé ces deux groupes dans l'opinion de la postérité. L'histoire, toute émue de l'horreur causée par leurs crimes révolutionnaires, laisse un peu dans l'ombre la puissance de leur travail patriotique. On est trop tenté de faire de ces deux Comités un groupe confus, dirigé par un mobile unique, exécrable, et dans l'horrible masse duquel les nuances se confondent.
* Réponse d'Antoine- Quentin Fouquier, 88 pages in-8* an II, p. 28-29.
Les séries y sont bien distinctes et les individus plus divers encore. Ces séries, un de leurs employés * les indique avec des désignations ingénieuses, qui résument le jugement des bureaux sur ces terribles ministres.
Nous commençons par le Comité de Salut-Public.
Nous ne parlerons pas de Hérault de Séchelles, de Jean Bon Saint-André et de Prieur (de la Côte-d'Or), qui représentaient le parti des absents. Les neuf autres se divisaient en trois groupes combinés d'après les affinités électives. Robespierre, Saint-Just, Couthon, formaient l'un et étaient nommés les getis de hautesmain^ c'est-à-dire les philosophes, les gens qui exposaient les principes et voyaient les choses de haut. Barère, Billaud-Varennes, Collot d'HerJîois venaient ensuite, qu'on désignait sous le nom de gens révtH lutionnaires^ c'est-à-dire chargés plus particulièrement des détails du gouvernement politique et intérieur. Lindet avec les subsistances, C. A. Prieur avec les armes, Camot avec la guerre, constituaient le troisième groupe, sous la désignation les gens cTexamen^ les travailleurs, les directeurs, les examinateurs du travail des bureaux.
Au Comité de Sûreté, Vadîer, Amar, Jagot, Louis du Bas-Rhin, Voulland qui s'occupaient avec une activité féroce de la police et des arrestations, étaient connus sous le sobriquet de gens d'expédition. Gens de contrepoidsindiqasiitle groupe relativement modéré qui se composait de du Barran, Moyse Bayle, La Vicomterie, Elie Lacoste. J'ignore dans quelle série se rangeait Philippe Rulh, dont la gloire révolutionnaire consistait à avoir été le destructeur de la Sainte- Ampoule, et dont la fortune tenait à ceci qu'il était avec Billaud un des chefs des Templiers *. Restaient Le Bas que ses
. * Mémoires de Sénart, — * Le château des Tuileries, par P. J. A. R. D. Paris 1802, 2 vol. iii-8% t. I.
rr
-erniemis surnommaient Vlntpte et le peintre David connu sous le sobriquet ôeGrmsejoue ou du Broyeur dt ronge (Broyons du rouge, aimait-il à dire quand la guillotine paraissait se ralentir). Ils passaient l'un et l'autre pour les espions de Robespierre au Comité de Sûreté et on les surnommait les Ecouteurs.
Dussault, du département de Paris, nous les peint ^ en groupe ^ « Leur teint et leur physionomie étoient jQétris, sans doute par le genre de travaux pénibles et nocturnes auxquels ils se livroient. L'habitude et la nécessité du secret leur avoit imprimé sur le visage un sombre caractère de dissimulation. Leurs yeux caves, ensanglantés, avoîent quelque chose de sinistre. Le long exercice du pouvoir avoît laissé sur leur front et dans leurs manières je ne sais quoi d'altier et de dédaigneux. Les membres du Comité de Sûreté Générale avaient quelque chose des anciens lieutenants de police et ceux du Comité de Salut Public quelque chose des anciens ministres d*Etat. » Leur puissance était sî grande, la terreur qu'ils avaient inspîrte était tellement exceptionnelle que plus tard, quand lisseront accusés, qmmd leur sort sera entre les mains des conventionnels, ceuK-d trembleront encore, même en les condamnant. Alors encore « onbriguoit Thonneur de leur coBffersatioii, Tavantage de leur toucher la main. On croyoii lire encore son devtnr sur leurs fronts. »
Utte histoire phis complète des deux Comités de gouvernement demanderait une biographie détaillée de chacun de ces hommes. Pour nous qui n'avons à étudi» que l'an II et, là même, que les préliminaires de la TévoltttioD de Thermidor, nous pouvons nous borner à Indiquer les types très-accusés. Au Comité de Sûreté, toute la troupe s'espace entre Vadier et La
* Fra^mmt mm servir d ^histoire ée la Convention nationale, •an m, in-^ de 31 pages.
Vicomterie, entre T homme absolument déchaîné et l'homme absolument enchaîné, par la Terreur.
"Vadier qui se vantait d*être \ Homme aux soixante ans de vertus^ et qu'on surnommait V Inquisiteur^ est bien le plus effrontément, le plus obstinément, le plus sanguinairement despotique des petits hommes d'Etat de la Révolution. Son nom reste attaché dans l'histoire ' à celui de Darmaing, un de ses amis, qu'il fit guillotiner dans sa rage contre la ville de Pamîers où son fils avait éprouvé un échec matrimonial ; et son règne fut résumé en ces mots que le jeune Darmaing lui dit, aux applaudissements de la France entière : « Tous les gens qui aiment le sang, et les mauvaises mœurs et le brigandage t'appartiennent ^ »
La Vicomterie s'était rendu célèbre par son livre : Les crimes des rois de France^ où il nous montrait le bon et simple Louis XVI « entouré du faste ridicule des despotes de l'Asie; » où les gardes du corps, assassinés le 6 octobre, sont des satrapes^ et où le plus grand crime que Capet ait commis est de n'avoir pas prêté le serment de la Fédération da^ns une attitude pittoresque et imposante^. Lui, dans le Comité de Sûreté est chargé de représenter, disions-nous, la puissance de la lâcheté et le despotisme de la peur.
(( Comment se fait-il, lui demanda-t-on un jour, que vous vous soyez envoyés réciproquement à la guillotine et que vous y ayez entraîné des milliers d'individus !
a — Ma foi, répondit La Vicomterie, avec ingénuité» ■ Robespierre avait un tel empire sur ses collègues que moi en mon particulier, j'hésitais pour me rendre aux assemblées qui réunissaient les deux Comités de Salut- Public et de Sûreté Générale. Plusieurs fois même je me suis absenté dans la crainte de me trouver avec
* J.-B. Darmaing, dernier tableau des crimes et mensonges de Vadier. Paris, an III, in-8" de 37 pages. — • Voyez i*éd. in-8' de 1792, augmentée des Derniers crimes de Louis XVI.
Robespierre. Un jour, nous fûmes convoqués pour entendre un rapport sans nous dire sur quelle matière. Nous voilà tous réunis, Saint-Just tire de sa poche des papiers. Quelle est notre surprise d'entendre le rapport contre Danton, Camille et autres, pour les mettre en arrestation. Le discours était si séduisant! Saint-Just le débita avec tant d'âme I Après la lecture, on demanda s'il y avait quelques membres qui voulussent parler. Non ! non I L'on mit aux voix, elles furent unanimes. ^ »
Ce lettré démagogue se montra aussi lâche dans la nuit du 9 au 10 thermidor, plus vil encore dans les séances qui suivirent. Plaçons ses compagnons sur les degrés d'une échelle qui monterait de lui à Vàdier. Mais gardons le souvenir de la scène que nous venons de raconter et qui éclaire, en même temps que l'intérieur des Comités, l'histoire de la Révolution et les derniers mois de la vie de Robespierre.
Celui-ci dans le Comité de Sûreté Générale ne comptait, à part les deux Ecouteurs, que des ennemis ou des jaloux, nous aurons mainte occasion de le constater,et c'est un point capital dans l'histoire de Thermidor.
Dans le Comité de Salut Public nous savons qu'il avait pour lui Couthon et Saint-Just, ses aides-decamp à la Convention. Maximilien, dont le malheur fut de ne pouvoir s'appuyer que sur des hommes faibles et faciles à dominer par quelques points, c'est-à-dire, au fond, sans grande initiative personnelle et sans persévérante énergie, Maximilien ne devait pas tirer de ce^ deux hommes le moindre secours, quand viendrait le danger suprême. Mais pendant tout le courant de l'an II, et aussi longtemps qu'on en fut aux simples ^îscarmouches, Cquthon, qui ne paraît pas avoir eu grande autorité au Comité, était au contraire un allié
* Prudhomme, Histoire impartiale^ t. V, p. 116.
très-Utile aux Jacobins où son apparente bonhomie ravissait tous les cœurs et où il défendait persévéramment la prépondérance de Robespierre. Au contraire, Sairt-Just que son doctrinarîsme impérieux, cassant et dédaigneux rendait peu populaire, avait conquis
()ar son flegme et par sa brutalité qui jouait si bien 'énergie, le respect du Comité.
Nous ne parlerons pas des deux Prieur et de J. B. Saint-André cjui paraissaient aussi neutres, entre Ro- . bespierre et ses ennemis, qu'entre la Révolution et son ainemié FHumanité.
Robert Lindet est un de ceux à qui Thistoire, trésindulgente, se sent tentée de pardonner la part qu'ils prirent aux crimes de la Terreur, en considération des grands efforts qu'ils firent pour armer la France contre rinvasion. Il feut se garder pourtant de le ranger parmi les modérés. Si sa conduite n'est ni d'un homme corrompu, ni d'un homme féroce, s'il sut protéger le nord de la France contre l'accusation de fédéralisme, il allait en théorie aussi loin que les plus furieux. Il é' était fort employé, dès le mois de mars 1793, pour enlever au tribunal révolutionnaire le frein des formes légales ; et 3 fit l'apologie la plus complète des massacres de Septembre qui lui paraissaient être « FappEcation impartiale des principes du droit naturel « ». Dans le factum auquel nous empruntons cette citation, il parle à plusieurs reprises de Koberspierre, — c'est ainsi cpi'il écrit le nom — mais» à ce qu'il nous semble, avec une certaine sécheresse.
Pour Camot comime pour Lindet et avec plus de raison, Topinion d'aujourcThuî se montre débonnaire. Officier du génie, fort gai et gracieux, adorant les petits veiS qu'il faisait fort bien, il avait été reçu,
* Exposition des motifs qui ont déterminé. Robert Lindet, etc. 1792, in-8» de 47 pages, p. 17.
en 1786, en même temps que le bizarre écrivain connu sons le nom de Cousin Jacques, membre de racadémie des Rosati d'Arras, et reçu par Robespierre qui en était pour lors directeur. La Révolution lui donna une besogne digne de son génie militaire. C'est ce qu'il aimait surtout en elle. Très-laborieux, travaillant souvent dix-huit heures par jour, sentant le besoin, dans l'état de démoralisation où se trouvait la France, de correspondre sans intermédiaire, avec les généraux et les représentants près des armées, il abandonnait à ses collègues le soin du gouvernement et donnait légèrement les signatures qu'on lui demandait. Ainsi se laisse-t-il entraîner dans la Terreur comme dans l'engrenage d'une machine, contre les impulâons de laquelle il se débattait mollement, en homme grave, réfléchi, point cruel de nature, mais moralement affaibli par la Révolution. Son ami Beffroy de Reîgny (le Cousin Jacques) jure qu'il détestàTtoujours le gouvernement révolutionnaire, et comme il fat, de tons les princes de l'an II, celui qui dut faire le plus de violence à son naturel pour suivre Robespierre, il fut aussi celui qui le méprisa le plus et qui le maudit jusqu*au dernier jour *.
Nous pénétrons maintenant dans le cœur même du Comité, et nous arrivons à ce fameux trio composé de Cdlot, Barère, Billaud, et dans lequel les Thermidoriens virent un triumvirat posé en antagonisme du triumvirat SaintJust, Couthon et Robespierre : Collot, l'Assassin de sa patrie^ comme on disait alors» Barère, VAnacréon de ta guillotine et Billaud, Qpïstmitle sang !
Collot est resté avec Le Bon, Carrier, Maîgnet, Foucbé, le grand type du terrorisme. Nous ne nous deman-
* Voyez, du reste, afin d'avoir le pour et le contre dans la question Carnot, les Mémoires du général comte de Ségur, Didot, 1873, et les Souvenirs de M. Berryer, 1839.
yt
dons guère quel homme il y a dans ce type, et la fumée des mitraillades de Lyon nous Ta caché presque tout entier.
« Homme de lettres de profession, il avoit apporté dans l'Assemblée un esprit orné jîar la littérature. L'art de la déclamation n' avoit pas été tout à fait étranger à ses précédentes études. Une physionomie un peu sauvage, une encolure forte et vigoureuse, un organe imposant quoiqu'un peu voilé, une diction théâtrale, des pensées tantôt énergiques, tantôt ingénieuses, une lacUité d'improviser, quelquefois trèsoratoire, le talent d'intéresser le cœur et d'échauffer le sentiment, d'attribuer avec art à des causes morales des résultats purement physiques, de verser dans les âmes une sorte d'onction douce et pénétrante, lui avoient souvent attiré des applaudissemens à la Convention et surtout aux Jacobins. Au reste plus brusque et plus impétueux dans les aflaires qu'adroit et insinuant, faire sauter les prisons par l'explosion de la mine, exposer par centaines des coupables au feu d'un canon étoient des idées qui ne révoltoient point son cœur naturellement généreux et tendre mais vif * .».
Ainsi le dépeint un de ses collègues, et sans doute c'est une révélation que ce Collot dont le cœur tendre demandait qu'on fît sauter toutes les prisons de la République et dont l'onction douce faisait mitrailler ceux qui n'adoraient pas la Révolution.
Barère est plus connu. Il offrait une physionomie si nuancée, et, par sa mobilité même, si conforme aux nécessités de l'époque, (jue tous les contemporains se sont complus à faire son portrait. C'est un La Vicomterie de grande taille. Il représente au Comité de Salut Public la lâcheté révolutionnaire, comme Billaud en sym* bolise la sinistre rudesse.
* Dussault, p. 7.
ïlobespierre Tégratigna dédaigneusement, en passant : « C'étoit une espèce de Barère, » dit-il *.
« La tête de Barère, dit un autre, est une tête à ressort qui a été montée successivement par. tous les partis, mais que • la peur a successivement démontée*. ))
« Il était un des convives habituels de Target, avant la Révolution. Je ne lui avais jamais soupçonné aucun penchant cruel ou même intéressé. Il m* a dégoûté pour jamais des Grandissons, parce qu'il aflectait dans sa jeunesse de prendre pour modèle ce type des froides perfections. Il est vrai qu'il arrangeait ce rôle à la moderne et le saupoudrait à l'excès de sentiment et de philanthropie. C'était l'adorateur fervent de toutes les renommées et de toutes les opinions du jour. Il faisait avec dévotion des pèlerinages au tombeau de J.-J. Rousseau dans l'île des Peupliers. Il ne pouvait aller jusqu'à Pantin ou Sàint-Cloud sans taire un voyage sentimental à la façon de Sterne. Il aimait l'aumône qui se distribue à la face des passants et quand il venait de s'entretenir avec un pauvre et peut-être aussi avec un rusé vagabond, ses yeux étaient encore baignés de larmes. Comblent ce Barère honnête et sentimental est-il devenu le Barère de la Convention, l'enjoliveur des massacres, le badin de la guillotine? Voilà un problème que je ne puis expliquer que par la médiocrité ambitieuse et jalouse telle que la Révolution l'a fomentée. A coup sûr il n'était par sa nature rien de ce (ju'il est devenu. Mais il avait une facilité meurtrière à revêtir la nature d' autrui et surtout la nature du plus tort, de quiconque lui faisait peur. ' »
Cet être que la Révolution avait trouvé, comme CoUot, sentimental et tendre, jouait les Louis XI au
* Première lettre à mes commettans, ç. 25. — * La grande queue de Laurent Lecointre, par Méhee fils, in-8*, au III, p. 12. — • Lacretelle, Dix années d'épreuve, p. 10.
78 fA RÉVOLUTION DR THERMIfiaA
Comité, où il avait adopté pour maxime que : il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.
« De l'esprit, de la finessift, de la facilité, disait de lui Mj^illan * ; une éloquaice qui tient plus à la tournure qu'à la solidité des pensées ; l'art dfe détourner l'attention, l'art de dénaturer les faits, de les présenter sous l'aspect le plus favorable ; l'art plus important de se replier selon les circonstances, voilà pour le talent;, passons au caractère I
<t Barëre n'étoit point né méchant. Il avoit de la sens!* bilité, même une sorte de hauteur de l'âme qui rend inconcevable la bassesse de sa conduite. Mais tout s'explique avec un peu de réflexion. Barère est à la fois ambitieux et foible. Il a lui même senti qu'il n' avoit pas assez de caractère pour s'élever, moins encore pour se maintenir au premier rang. Il s'est borné à un rôle subalterne. De là les tergiversations qui Font promené entre les partis. Il s'est successivement rangé sous chaque drapeau qui a paru s'élever au-dessus des autres. Attaché d'abord à la Cour; ensuite au duc d'Orléans de qui on l'accuse d'avoir reçu jusqu'en 1792 unepeijsion de 12,000 livres; puis au système des modérés ; enûn à la Montagne, quoiqu'il me l'ait peinte à moi-même sous les plus noires couleurs; dans les diverses voltes qu'il a faites, il a toujours cherché à s'emparer du travail, afm de devenir le ministre nécessaire de celui qui resteroit en possession de F autorité. ))
Ajoutons au portrait ces touches du bienveillant Dussault * : « Fin connoisseur des convenances, haWle sophiste, il savoit déguiser adroitement sous un néologisme épigranamatique et serré d'idées, la versatilité de ses sentimens et F inconstance de ses opinions. Il étoit toujours F homme du parti dont il prévoyoit le
» Page 8. — * Page 8.
tiiomphe. Sa présidence des Feuillants, son affiliation, conjointement avec Roland, à la Société constitutionnelle, se présentoient à Tesprit dès qu'on Tapeicevoit, et je ne sais quel double sentiment excitoit à sa vue le rire et la pitié. Quoique son intelligence, sa sagacité dans les affaires pussent le rendre prédieui à un parti, ga réputation, qui paralysoit son talent, Tempêchoit d'y être véritablement utile. »
Claude Fauchet résumera le tout : « Le petit Barère, nouveau Janus à trois visages dont Tun regarde Fanarchie, F autre la république et le troisième le despotisme, n'a jamais rien prouvé que sa demi-foiblesse, sa demi-férocité et son inconséquence, tout entière. U a de Fesprit en petite monnoie, et du pédantiscae en grosse somme. Il régente la Convention à la faire rire, s'il ne la faisoit pas bâiller. »
Il avait été d'ancienne date F antagoniste de Robespierre. Il s'en vanta plus tard et à plusieurs reprises *. Mais il se garda bien de dire que c'était au temps où la fortune de celui-ci était encore douteuse. Il aflirmera encore qu'il avait un jour demandé la tète d'Hanriot,
— en compagnie de Carnot qui trouvoit ce général de ruisseau le plus inepte et le plus lâche des hemmes ^,
— mais il 1 avait demandée si bas que personne, du moins Fespérait-U au commencement de Fan II, ne Favait entendu.
Billaud-^Varennes était un autre être. Ceux des contemporains qui aimaient l'histoire naturelle se plaisaient à dire que si Vadier tenait de la hyène» Barére du chacal et Robespierre du chat, Billaud rappelait le tigre. A la vérité il avait dans son cerveau je ne sais quelle maladie qui donnait une teinte sinistre, le plus
* Voye^' Défense^ p. If, 18^ 28, 39. Voyez surtout le dédaigneux ordre du jour proposé par Barère lors de Faccusation de Louvet contre Robespierre. -^^ LêB Testament d'un électeur.
soinbre coloris à toutes les manifestations de son imagination. Intelligent, vigoureux, esprit systématique et point maniable, mais dialecticien serré, orateur plus énergique que facile, et homme plus fait pour écrire que pour parler, il était mieux compris des Conventionnels que des Sans-Culottes, à la différence de Robespierre. Celui-ci plus réfléchi, et voyant mieux en avant qu'à droite et à gauche, était plutôt l'homme qu'il fallait pour flatter les foulas en entretenant leurs rêves et leurs illusions. Pourtant Billaud avait été reçu avec des applaudissements enthousiastes par les Jacobins, qui devinaient en lui l'âme implacable, inflexible et forcenée de la Révolution. 11 l'avait montrée en toutes circonstances, aussi bien quand il était membre de la Commune, puis représentant en mission dans le Nord et le Pas-de-Calais, qu'à ses débuts dans l'exercice du gouvernement révolutionnaire. Saint-Just nous le peindra au milieu du Comité ! Et quel portrait *. Silencieux, pâle, l'œil fixe, arrogant, les traits altérés, Billaud, hardi quand les passions étaient exaltées et qu'on paraissait lui céder, s'arrêtait devant la résistance et son dernier mot expirait toujours sur ses lèvres. Il injuriait Robespierre ep son absence; lui présent, il était son ami.
Un autre de ses collègues lui accorde, avec ime plus vaste ambition, plus de sincérité.
« Billaud fut un de ces hommes dont le portrait moral pourra paroître d'autant plus surchargé qu'il ressemblera davantage à son modèle. Ceux de nos contemporains qui le virent de près, qui connurent son âpre et sombre caractère, trouveront, au contraire, que j'en aurai rendu toiblement les principaux traits.
« Celui-là le jugeroit mal qui ne le verroit que dans la foule des fauteurs de la tyrannie. Billaud était doué
* Discours commencé le 9 Thermidor.
d'un esprit étendu et d'une âme forte. Sa manière de parler et d'écrire déceloit de bonnes études et beaucoup d'instruction. Son style étoit clair et concis. Il imposoit à ceux de son parti par la sévérité de sa physionomie pâle, lugubre et concentrée, telle qu'on nous représente celle de Brutus. Le parti contraire craignoit de le voir et de l'entendre. Dans les discussions graves, il prenoit une attitude hostile; son geste étoit menaçant, son regard farouche, et son silence inspiroit le même effroi que le repos de la foudre au fort de la tempête.
«A un certain moment, Billaud engagé sur les pas des Jacobins et des municipaux dans une route où chacun marchoit moins qu'il n' étoit entraîné, cessa de se rendre compte de ses opinions; il embrassa des opinions plus exagérées, un régime tranchant et subversif de toutes choses parce que ce régime a voit plus de rapport avec ses inclinations et son caractère. Moteur de tant de désordres, il se retroruvoit tout à fait avec lui-même et pouvoit préparer l'avenir au gré de son ambition *. »
Autour de ces membres du grand Comité de Salut Public gravitaient quelques Montagnards qui avaient été leurs prédécesseurs dans ce comité et qui étaient encore membre de comités importants comme ceux de Législation et de Finance. Ils exerçaient indirectement une influence sur les Comités de gouvernement.
Cambon, le véritable ministre des finances révolutionnsdres, est le vrai type de ces conventionnels trèsardents et grands hommes d'affaires, dont l'ambition comme l'esprit pratique étaient en opposition radicale avec l'ambition et les théories vagues de Robespierre. Cambon était d'ancienne date l'ennemi de ce dernier *. Il était commissaire du Salut Public au 31 mai,
* Essai sur la Révolution française, par M. Paganel, 3 vol. in-8- 1815, t. n, p. 393-397. — « Voy. Moniteur du 31 octobre 1792,
et le 12 Vendémiaire an III, à la Convention, il reconnaîtra que, dès cette date, il n'avait plus de doute sur le caractère factieux de Maximilien *. Celui-ci lui rendait bien sa haine. « Je sais, dit le banquier Benoît d'Angers à Chabot, que Robespierre déteste Cambon, et veut le perdre, parce qu'à «lui seul, il gouverne nos finances et qu'il y fait la contre-révolution*. »
Pour lutter contre tant d'énergies, d'ambitions et d'hostilités, qu'était Robespierre, ou plutôt qu'était-il devenu en l'an II? Nous, avons recueilli les diverses nuances du portrait que l'on nous donnait de lui au commencement de sa carrière politique, voyons comrment Ton nous le dépeint à l'époque où nous arrivons. Nous y trouverons les mêmes traits, mais quelquesuns perfectionnés, et tous plus précisément accusés.
« Il a voit trente-cinq ans ; sa taille étoit de 5 pieds 2 du 3 pouces : son corps, jeté d'aplomb ; sa démarche ferme, vive et même un peu brusque. Il crispoit souvent ses mains comme par une espèce de contraction de nerfs. Le même mouvement se faisoit sentir de ses épaules et dans son cou qu'il agitoit convulsivement à droite et à gauche. Ses habits étoient d'une propreté élégante et sa chevelure toujours soignée. Sa physionomie un peu renfrognée n'avoit rien de remarquable ; son teint étoit livide, bilieux, ses yeux mornes et éteints ; un clignement fréquent s^ocibloit la suite de l'agitation convulsive dont je viens de parler. Il portoit toujours des conserves. Il savoit adoucir avec art sa voix naturellement aigre et criarde et donner de la grâce à son accent artésien. Mais il n'avoit jamais regardé en face un honnête homme.
« Il avoit calculé le prestige de la déclamation et
* Camhon plaidant la cause de set collègues, 8* de 8 pages, an III, p, 1 . — • Affaire C/mbot, in-8» de 98 pages, an III, p. 14.
Jusqu'à un certain point, il en possédoît le talent; il deasinoit assez bien à la tribune; F antithèse dominoit dans ses discours, et il manioit assez souvent l'ironie. Son style né toit point soutenu ; sa diction tantôt harmonieusement modulée, tantôt âpre et souvent triviale étoit comme cousue de lieux communs et de divagations sur la vertu^ le crime^ la conspiration. Orateur médiocre lorsqu'il a voit préparé son discours; s'il s'agissoit d'improvisation, il étoit au-dessous de la médiocrité. Alors il conroit après ses idées fugitives, comme un homme endormi après le fantôme de son rêve. Sa logique étoit toujours assez pure et souvent adroite dans ses sophismes. Il réfutoit avec lucidité, mais en général sa tête étoit stérile, et la sphère de sa pensée étroite, comme il arrive presque toujours à ceux qui s'occupent trop d'eux-mêmes.
« L'orgueil étoit le fond de son caractère ; la gloire littéraire étoit un de ses vœmc ; il ambitionnoit plus encore la gloire politique. Les prétendues injures des journaux anglais chatouilloient délicieusement son cœur ; quand il les dénonçoit, son accent, son expression trahissoient la jouissance de son aniour-propre ; «t, pour me servir d'un mot vulgaire, Feau lui en venoit à la bouche. C étoit un délice pour lui d'entendre nommer les armées françoises, les armées de Robespierre. Il savouroit comme des madrigaux les sarcasmes du duc d'York. A la fois audacieux et lâche, il couvroit ses manœuvres d'un voile épais et souvent il désignoît ses victimes avec hardiesse. Un représentant laisoit-il une proposition qui lui déplût, il se retournoit brusquement et Tenvisageolt, lui, d'un air menaçant pen-| dant quelques minutes.
« Foible et vindicatif, sobre et sensuel, chaste par tempérament et libertin par imagination, il aimoit à attirer les femmes ; il mêloit de la coquetterie dans, son anibitiop ; il taisoit emprisonner des femmes pour
84 LA RÉVOLUTION DE THERMIDOTl
avoir le plaisir de leur rendre la liberté ; il leur tîroît
des pleurs pour les essuyer. Il jetoit dans les âmes ar-
; dentés des dévotes et des illuminées quelques-unes des
bases de sa domination ; il exerçoit particulièrement
' <5on prestige sur les imaginations tendres. Il choyoit
/ es prêtres comme utiles à ses projets, son style même
avoit quelque chose des expressions de ces sortes de
gens.
« L'astuce étoit, après Toi^ueil, le trait le plus marqué de son caractère. Il n' étoit environné que de gens qui avoient de graves reproches à se faire. D'un mot il pou voit les placer sous le glaive. Il aimoit surtout à s'entourer de prêtres mauvais sujets. Les hommes tarés de tout genre ne pouvoient lui porter ombrage, et sûr de les perdre à son gré, il espéroit en faire de dociles instrumens de sa domination.
« Il protégeoit et faisoit trembler une partie de la Convention. Il transformoit les erreurs en crimes et les crimes en erreurs. Toutes les fois qu'il étoit attaqué, c' étoit la liberté qui étoit attaquée. Un représentant avoit-il essuyé deux coups de feu, c' étoit lui qui étoit assassiné. Il craignoit les ombres mêmes des martyrs ; il affoibUssoit leur influence. Il mettoit la sienne à la place ; il auroit fait guillotiner les morts euxmêmes.
« Pour peindre d'un trait, Robespierre, né sans génie, ne savoit point créer les circonstances, mais il en prolitoit avec adresse.
« Il faut qu'on sache qu'avant même d'avoir jeté son masque, il avoit commencé à s'entourer de l'appareil de la tyrannie. Il n'alloit jamais à la promenade qu'au milieu d'une petite cour de six à sept personnes qui suivoient ses mouvemens, qui épioient ses gestes, ses caprices, comme les courtisans les plus dévoués à Versailles. Il ne marchoit dans les rues qu'entouré de deux ou trois sbires qui avoient en poche des pisto-
lets et portoient à la main d'énormes bâtons ou des cannes à sabres. Il ne se laissoit jamais approcher par personne.
« A la Convention, étendu assez nonchalamment sui son banc, il n'y applaudissoit jamais aux récits de fios triomphes. Il restoit seul assis, froid, immobile, au milieu de ses collègues ivres de joie et d'enthousiasme, en apprenant nos victoires et la défaite des tyrans coalisés.
« Tout ce qui brilloit autour de lui, soit parmi les orateurs, soit parmi les gens de lettres ou les artistes, révoltoit sa médiocrité ; aussi détestoit-il tous ces collègues dont le talent égaloit ou surpassoit le sien. Il n'avoit jamais pu pardonner à plusieurs constituans leurs éclatans succès, Il feignoit de poursuivre en eux leurs crimes, tandis qu'il ne les punissoit que de leur renommée.
« Petit et vain, lâche et féroce, audacieux lorsqu'il étoit soutenu, timidç dans le danger ; orateur médiocre et diffus ; politique sans vues ; hypocrite adroit, parlant sans cesse du peuple et se mettant sans cesse à sa place ; ne connoissant d'autre Dieu que son orgueil et parlant, depuis quelque temps, de la divinité, comme s'il l'eût le premier révélée; parlant de vertus en commandant les assassinats; dressant les listes de proscriptions au nom de la justice ; opprimant la Convention au nom du peuple, et tyrannisant le peuple au nom de la liberté, il sacrifioit tout, amis, conscience, fepos, à l'habitude ou au besoin de régner, imputant aux autres les crimes qu'il commettoit ou qu'il projetoit *. »
Nous avons donné dans leur désordre ces observations d'un homme illettré, sincère, sagace, qui avait bien vu, par quelques côtés, le personnage, mais qui
Vie secrète de Maximilien Robespierre^ p. 23-33.
le juge avec une sorte de fureur à laquelle nul dès^ contemporains n a échappé *.
En joignant cette esquisse au portrait que nous avons tracé, on aura la somme des forces agressives et résistantes que Robespierre apportait au milieu de la mêlée révolutionnaire, on devinera tout ce qu'il
Î)Ouvait déployer de caractère, d'intelligence, d'habieté à la poursuite de son buL
Ce but, il ne l'oubliait jamais. Nous devons toujours l'avoir présent à l'esprit. Ce sera notre fil d'Ariane. Sans cette préoccupation constante de regarder où il r^ardait obstinément lui-même, nous ne poiurions que nous perdre dans Femmêlement de toutes ces' marches en avant, en arrière, de ces soubresauts à droite ou à gauche, imposés à un homme qui veut ménager à la fois trois intérêts contraires, et réumr trois forces contradictoires et naturellement hostiles : Rester maître de la puissance populaire, et pour cela respecter et caresser l'anarchie tout en la domptant; en second lieu, rendre à la Convention son prestige ; tout en la gardant assez faible pour qu'elle soit docile; en troisième lieu, accroître le pouvoir du Comité de Salut Public, afin qu'il empêche et la Commune parisienne et la Convention, d'être tentées de s* émanciper i et pourtant prendre garde que ce Comité ne devienne si fort qu'il ne soit tenté lui aussi de se séparer de Robespierre.
Telle est le triple but où tendait ce dernier. On comprend qu'il ne put y marcher franchement, ouvertement, continûment ni directement.
De là les obscurités, les équivoques qui viennent joindre leurs nuages à cette masse fuligineuse qui enveloppe Fhistoire politique de l'an IL
* Voy, encore le Forlrmt ée Robespierre, par Merlin de Thîon» ville, an III, in-8 de 16 pages ; et le croquis de Fréron dans les Papiers trouvé» chez Robespierre^
Daos ies premiers mois de cette année, la paix semble régner à T intérieur des Comités. Paix armée et défiante, comme oa peut la supposer entre gens dont les passions sont violentes, les ambitions déchaînées et dirigées par des desseins différents. Ainsi Robespierre esquisse déjà cette marcèe qu'il suivra à côté duCbmité, tout en s'appuyant sur lui : il commence, comme les esprits les moins exercés le devinèrent S à faire des rapports en son nom, après en avoir fait au nom de ses collègues. Barère nous en cite deux exemples trèscaractéristiques •- Hébert de son côté reproche habilement à Maximilien d'avoir laissé entendre que le Comité est sous la surveillance de Robespierre, le grand représentant du peuple, le procureur des Jacobins, ragent général de la souveraineté démocratique. On a en effet des phrases comme celle-ci : « s'il était possible que le Comité de Salut Public trahît le peuple, je le dénoncerais. »
Pourtant à la fin de septembre 17i^â, ce sont les idées de sympathie qui paraissent dominer au Pavillon de l'Égalité. Le Comité, à cette date, est hautement loué par Robespierre: « J'estime et honore mes collègues; s'écrie* t-il. » Une autre fois il dira : Le Comité est trop redouté des ennemis de la France pour que tous ceux qui l'attaquent ne soient pas des émissaires de Pitt et Cobourg. D défendra même individuellement ses collègues. Il défendra Barène lui-même a ce petit homme qui savait toujours être en crcnipe du mieux monté. » Ce n'est pas lui qui dit cela, son ironie est toujours un peu lourdaude et n'a pas cette prestesse. Il sera plus grave quand, à lafin de 1798, lors de l'épuration des Jacobins, Dufoumy voudrafaire chasser maître Bertrand de Vieuxsac. Maximilien traitera ce Bertrand Barère comme il en agit avec tous ceux qui peuvent devenir dangereux. Il
Vie secrète de Robespierre, p. 15. — * Défense, p. 21.
88 LA KÉVOLUTION DE THERMEDOR
ne sera pas si. maladroit que de lui faire partag€|r les rayons de sa lumière, il le couvrira de son ombre. Il le défendra avec réserve, sans lui donner un certificat complet de civisme, qui lui eût aidé à prendre une place incontestable et définitive à la tête de la Révolution. Il voulait bien des agents de sous ordre, mais en leur laissant voir que leur renommée dépendait de lui, et qu'il leur suffisait d'être abandonnés par lui pour tomber. C'était l'épée de Damoclès qu'il suspendait sur la tête de tous ceux qui, par leur intelligence ou leur condition, pouvaient devenir ses rivaux.
Ce qu'il fit donc pour Barère, ce qu'il va faire bientôt pour Danton, il essaie de le faire aussi pour le Comité. Il voulait y concentrer, comme l'écrivait le conventionnel Porcher, de l'Indre, toute l'action et la volonté du gouvernement, mais pour les escamoter ensuite '.
On n'en est pas encore là. Les Comités cachent soigneusement toute arrière-pensée de despotisme. La Convention n'est pas encore complètement désarmée. Ils sont forcés de refuser avec de grands gestes d'indignation les présents d'Artaxercès, et quand, le 11 Frimaire, Merlin de Thionville veut qu'on les nomme Comités de gouvernement^ ils se fâchent : « La Convention doit seule gouverner. Nous sommes simplement le bras qu'elle fait agir. » En eflet, à la fin de 1793, c'était à peu près cela, et le Comité de Salut Public — pour nous borner à cet exemple, — n'avait pas encore le droit de rappeler les représentants ien mission ou députés-commissaires, sans le consentement de la Conveation •. ^
Avaat d'arriver au pouvoir suprême, il faut vivre,
* Courtois, Réponse aux détracteurs du 9 Thermidor, 40 pages in-8, an IV, p. 29. — * Dubois-Crancé, Tableau des persécutions que Barère lui a fait éprouver, in-8« de 28 pages, p. 7.
et le Comité a plusieurs sortes d'ennemis républicains qui peuvent mettre son existence en danger.
Ce sont avant tout les ultra-révolutionnaires qui veulent continuer, avec une logique inflexible, de marcher dans la voie très-purement révolutionnaire, tracée par ces mêmes membres du gouvernement devenus aujourd'hui stationnaires, ce sont donc les Héber- 'tistes, les Athéistes et la Commune de Paris. Après ceux qui veulent aller trop loin, viennent ceux qui veulent quelque peu rétrograder, et qui attaquent le Comité tout autant que les précédents, seulement non plus au nom de la Révolution, mais au nom de THumanité, c'est-à-dire les Dantonistes ou les Indulgents, En troisième lieu, et après ceux qui veulent s'emparer du pouvoir, paraissent ceux qui le rendent impossible en le déshonorant, j'entends le parti des Intrigants ou des Fripons, les Chabot, les Bazire, les de Launay d'Angers, les Fabre d'Eglantine, qui mélangeaient de boue ce masque de sang que portait la République. Enfin, en ces temps où l'anarchie était la grande et officielle distributrice du pouvoir, il fallait craindre les hauts agents du gouvernement, soit miUtaires, soit civils : les généraux victorieux et les représentants en mission.
Ces deux dernières classes d'ennemis préoccupaient particulièrement Robespierre, mais toutes les cinq menaçaient les Comités de gouvernement. Ils en forçaient les membres à se serrer les uns contre les autres, et surtout contre Robespierre, le plus puissant sur l'opinion. On lui désarma cet élément militaire dont nous le verrons jusqu'à la fin si furieusement jaloux et si curieusement inquiet. On guillotina deux ou trois généraux par décade, au commencement de l'an II '. Cette précaution, incontestablement des plus sûres, ne pouvait sans doute toujours durer. Mais
* Beugnot, Mémoires, t, I*, p. 222.
90 ul réyolution de theiimidor
après les craintes qu'avai«at soulevées La Fayette et Dumouriez, elle était faite pour rassurer momentanément le Comité. Il pouvait donc donner tous ses soins à Tennemi parisien, à Hébert, à Tultra-révolutionnaire, tandis que Robespierre préparait le dossier de cet autre ennemi, en qui il semblait devina* la cause de sa chute, le représentant en mi^on, ou plutôt le pouvoir, l'anarchie proccNOSulaires.
Nous voici arrivés non pa,s au temps de la grande puissance de Robespierre, mais bien au moment où sa prépondérance fut le moins attaquée.
Il était l'homme à qui CoUot d'Herfoois écrivait : « Q t'appartiendra de rendre les décrets de la Convention ce qu'ils doivent être * n ; à qui Vadier, le futur meneur de ses ennemis, parlait des effusions de son cœur, tout en conservant, comme un monument glorieux, une lettre d'un si grand homme*. Couthon était pleinement revenu de cette opinion qui lui faisait dire, peu de mois auparavant, qu'on était bien honnête d'appeler Robespierre un intrigant, que c'était un scélérat 5.
Enfm les Comités, avec une insigne maladresse, avaient donné à Maximilien ce qu'il pouvait souhaiter le mieux, la mission de fairelesra^portssurtouteslesques> tiens qui permettaientd' envisager laRévolutionau point de vue général et philosophique. Il paraissait ain» être reconnu légalement comme le maître, le définiteur, et comme Barére le dira plus tard, le Pape de la Révolution. On eut le tort, plus grand encore, de lui confier la correspondance avec les Sociétés populaires. Il avait, dès lors, la double charge d'organiser les corps d'élite de la Révolution, et d'éclairer les oonscienceau
Cette dernière charge, il la remplit très-activement, sans rien changer ni à ces formules, ni à ce dogme que
* Papiers inédits trouvés chez Robespierre, etc. 3 vol. in-8», t. I*'. — • Id., t. III. — » Dolaure, Supplément, etc.
nous avons exposés dans notre introducticHi et dont Saint-Just devient de plus en plus le fervent apôtre *. Par ces formules, il est toujours en scène et toujours seul ; il est héros et martyr ; il demande à scelier de son sang, quoi? N'importe quoi, partout et toujours*. « Je suis dictateur, s'écrie-t-il, oui, comme Le Peletier eit Marat », c'est-à-dire exposé aux poignards des tyrans. Et il a toujours contre lui « les factions, les lâches émissaires, les serpents de la calomnie, le démon de la guerre civile, l'hydre du fédéralisme, le monstre de raristocratie'. »
Son dogme, il est le même aussi. La Révolution, c'est le bien absolu, Tinfaillibilité, la vertu« Tout ce qui est faiblesse, vice, préjugé, est le signe de la Royauté et doit être exterminé. Par contre, il est sage de donner la souveraine puissance à la partie la plus pure, c'est-à-dire la plus ignorante de la démocratie. U faut armer^ payer^ colèrcr les sansnculottes, et à ces sans-culottes ainsi payés, armés et colères, remettre le sort de tout le pays. €'èst conformément à ces principes qu'il s'oppose, le 5 Brumaire, an II (20 octobre 1793)^ à ce qu'il soit demandé des procës- Ferbaux d'arrestation aux Comités de Surveillance.
Ces Comités étaient chargés de mettre à exécution la loi des Suspects, portée le 17 septembre 1793, loi tellement va6:ue que toute la France pouvait être mise en suspicion, et le fut en effet Pour former les listes de ces suspects, les plus violents citoyens, dans chaque commune de France, avaient choisi les plus enragés ou les plus hypoGri(ies de leurs voisins. Ainsi étaient fiés et composés les Coixiités de Surveillance. On demanda qu'au moins ces ccmiités fussent tenus d'indiquer un motif pour les arrestations. Robespierre tint'
^ Voy. les Disœun de Robeftpierre, 5 Bromaire et 18 Pltt« ^<»e ; ceux de Ôaiirt-Just des 8 et 43 Ventosiv uiIL — * IB Pluviôse, p. 4. — ' 27 Brumaire, p. 3.
bon pour la vertu parfaite, FinteUigence impeccable, le désintéressement angélique de ces mille et mille petites conventions où le moine chassé pour libertinage représente le pouvoir législatif, le savetier sans ouvrage, le pouvoir exécutif, e.t le valet renvoyé pour vol, le pouvoir administratif.
Malgré cette fermeté dans une théorie qui flattait la populace, quelques patriotes montraient de l'ingratitude. On disait* que Robespierre était usé. Les mots des Girondins contre lui étaient rappelés. Ces derniers, dans cette espèce d'intolérance religieuse qui les distingue autant que leurs protestations de libéralisme politique, avaient trouvé, pour le désigner, un sobriquet assez fin et fort au gré des Athéistes* de Chaumette : Cette espèce de Prêtre *. A Lyon, les bons citoyens parlaient de la clique infâme de Robespierre. Dès la fm » de Brumaire, an II, on y disait que Robespierre voulait faire la contre-révolution *. M. de Vaublanc, en nous racontant son étrange odyssée en France pendant la Terreur *, nous dit qu'il rencontra un garde national de la section Marat. Ce héros avait assisté aux dernières séances des Jacobins. On y avait attaqué Robespierre, qui, selon lui, s'était mal défendu. Il prophétisait sa chute, comme inévitable.
Le citoyen garde national n'était qu'à demi-prophète. Robespierre était bien le maître aux Jacobins, non pas autant qu'il le devint par la suite, mais suffisamment pour n'être pas inquiété de ce côté. C'était là, au contraire, son principal point d'appui, la réserve qu'il fera donner tour à tour contre chacun de ses ennemis. Nous avons indiqué les raisons politiques et les causes philosophiques de la puissance qu'il avait là. Son ha-
* Discours de Louvet, p. 16. — • Voy. déclaration de Seules dans le Rapport de Saladin au nom de la Commission des vingt-et-un, p.- 225. — » Mémoires, Paris, in-i8, DidoW p. 277.
bileté y avait grandement servi, et il n'avait négligé aucun moyen pour dompter ce terrible club. Louvet nous en indique quelques-uns.
« Tes amis qui pouvoient ne s'occuper que de la Société^ lui dit-il, y arrivoient de bonne heure et se retiroient les derniers. Ils avoient soin de se diviser par pelotons dans toutes les parties de la salle. Presque seuls au commencement de la séance, la rédaction du procès- verbal leur appartenoit; ils le corrigeoient selon leurs vues. L'ordre du jour étant venu, vous étiez les maîtres de la tribune, car vous aviez pu vous faire inscrire les premiers, si ce n'est dans les jours de votre domination complète où, sans être inscrits, vous vous empariez de la parole. Des choses, vous n'pn parliez pas. Vous nous parliez continuellement des personnes, des bons députés pour les dénoncer, de vos partisans pour les populariser, de vos tribunes pour les flagorner, de Robespierre surtout, du vertueux, du grand Robespierre pour le faire adorer... Et quiconque parloit ainsi, bien sûr de reparler quand u voudroit, trouvoit dans chaque partie de la salle des mains complaisantes qui régloient la dose de leurs applaudissemens sur celle des flatteries adressées au peuple et à l'idole.
« Quant à toi, Robespierre, d'abord sur mille prétextes et bientôt par le seul effet de ta volonté souve- ' raine, tu parfois tous les jours et chaque jour plus que les membres de la société tous ensemble. Tes compères, distribués, comme je l'ai dit, sur tous les points de la salle, commençoient à jouer des mains et se renvoy oient le signal ; et ton peuple que tu avois tellement habitué aux dénonciations violentes que, quand on ne déchiroit personne, il n'écoutoit plus à moins qu'on ne fit ton apothéose, ton peuple applaudissoit avec transport, Mais lorsque tu arrivois à l'intéressant chapitre, celui que tu n'oubliois jamais, l'étemel cha-
di LA RÉTOLUmm DE THERHIDOR
fûtre de tes mérites, de tes perfections, de tes vertus, orsque tu faisois de toi-même de si pompeux éloges que tu ne laissois presque rien à dire à quiconque devoit te succéder à la tribune pour le même objet, c'étoient des trépignemens convulsifs, c'étoit xm enthousiasme religieux, c'étoit une sainte fureur.
« Et malheur à quiconque, n'appartenant pas à la faction, obtenoit par hasard, la parole. Les tiens commençoient par des sourds munnures ; on se passoit à Toreille d'astucieuses confidences contre lui, on n'oubKoît aucune insinuation perfide; pour décrier sea opinions on décrioit sa personne, on calomnioit jus-
2u'à ses intentions. Et dte qu'on croyoit les esprits sufsamment préparés, on murmuroit tout haut, on înterrompoit à chaque phrase, s'il le falloit, on essayoit des huées, et force étoit qu'il n'achevât pas son opinion. Si par hasard, il avoit dit : occupons-nous des choses, laissons les personnes ; c'étoit un feuillant. S'il n' avoit pas craint de repousser les calomnies contre les vrais républicains, c' étoit un traître. S'il avoit osé dire : n'idolâtrons pas un homme ; c' étoit un ennemi public, l'ennemi de Robespierre, l'ennemi du peuple. Et les pelotons de compères montroient les poings, les bâtons à sabre ; et les dévotes des deux bouts paraissoient prêtes à se précipiter du haut des tribunes sur l'impie. Et s'il lui restent assez de courage pour essayer de parler un autre jour., la chose devenoit impossible, car on l'anroît noté.
<t Toi cependant, RobesiMerre, dans les momens de relâche où ta langue se reposoit, ton corps, en travail, faisoit représentation. Lors même que tu n'étois ni président, ni secrétaire, tu restois en évidence, assis au bureau. Tu restois complaisamment exposé à la contemplation de ton peuple. De là tu te livrois à mille mouvemens, contorsions et grimaces qu'un freluquet eût qualifié de mines, mais que les idolâtres appeloient
tES HOMMES ET LA SITUATION ^
sûrement tes grâces. De là tes yeux, toujours mobiles, parcouroient toute l'étendue de la salle, de là tu encourageois les tiens d'un regard bénévole, tu réprimoîs les autres d'un regard de fureur. De là tu soUicitoîs l'attention, les secours, les hommages des tribunes ; tu récompensois les dévots d'un coup d'œil, et les adoratrices d'un coup de lorgnette. De là tu faisoîs passer tes ordres par tes aides-de-camp qu'qn voyoit constamment voltiger du centre sur les ailes, et dans les occasions majeures, parcourir tous les rangs. De là tu ne craignais pas d'indiquer du geste ceux qu'il convenoit de laisser parler, ceux dont il falloit forcer le silence, et même on t'a vu quelquefois ordonner au président qu'il eût à mettre ou à ne pas mettre aux voix. Et que de journalistes, pour avoir osé railler les petitesses du grand homme, furent attaqués dans la salle même, outrageusement poussés dehors et serrés de près par les Ménades de Robespierre*. »
Le tableau est vif et fin, et précieux, quoique venant d'un ennemi et d'un homme que je suis loin de croire toujours sur parole. Dulaure y ajouta quelques traits ;. et Dulaure est comme Louvet, comme beaucoup d'autres Girondins, assez haïssable quand on le juge et presque respectable quand on le compare aux Montagnards.
« Le parti de Robespierre prenoît de la consistance. Les tribunes étoient pour lui. Sa persistance opiniâtre dans ses dénonciations vagues lui valut l'honneur du courage qu'il n'avoit pas. Il en étoit arrivé à trépigner de fureur contre le secrétaire obligé de lire les lettres des sociétés affiliées lorsque ces lettres ne contenoient pas son éloge. Les tribunes, ses partisans, applaudissoient bassement à ses moindres mouvemens. Entroit-il à la Société, accompagné de ses sicaires,
* Louvet à Maximilien Robespierre, 1792, 55 pages, in-12.
armés de gros bâtons, qu'on nommoit plaisamment ses gardes-du-corps, aussitôt, aperçu par les tribunes, il étoit couvert des plus vifs applaudissémens. S'avançoit-il vers la tribune pour y monter, de nouveaux applaudissémens Ty accompagnoient, comme si Faction d'entrer et de monter étoient des actes héroïques. Mais il avoit encore des adversaires puissans dans la Société, il falloit s en débarrasser. Les uns hués, menacés, injuriés, battus même, les autres exclus par arrêtés, laissèrent enfin le champ libre au candidat de la tyrannie. Il put sans contradiction se livrer à toute la prolixité de sa déclamation, à tous les élans de sa haine, à tous les projets de son ambition ; et le peuple» juge en cette affaire, n'entendant plus qu'un seul parti» jugeoit toujours en faveur de celui qui restoit'. »
Il devait en être ainsi sans doute, mais seulement jusqu'à ce qu'il vint un homme aussi habile et qui portât plus loin encore le genre d'éloquence à laquelleon avait accoutumé l'esprit de la démocratie.
Elle n'était pas, en effet, sans danger pour l'orateur, cette éloquence. A l'user, on en pouvait reconnaître le défaut qui était de crée^r des ennemis en même temps que des amis à Robespierre ; je dis des ennemis parmi les gens les plus ingénuement, les plus sincèrement dévoués à la Révolution. Ces phrases nuageuses, balancées entre deux antithèses vagues, et qui laissaient entrevoir, sans jamais les exhiber, mille monstres effroyables, mille dangers terribles, elles^ étaient faites, sans doute, pour attirer le respect d'un grand nombre en faveur de l'homme sage, profond, ingénieux qui avait la clef de tous ces mystères redoutables et qui seul pouvait les conjurer puisque seul il les voyait. Mais aussi le bon sans-culotte était exposé à perdre la tête au milieu* de tputes ces distinctions que les
* Dulaure, Supplément,
doctrinaires de la Révolution demandaient de lui, et il se sentait devenir imbécile au milieu de ces subtilités dont Maximilien surchargeait le civisme.
Par exemple, celui-ci dira* : « Tsindis que là per/idie ou Y imprudence^ tantôt énervait F énergie des mesures ' révolutionnaires 9 commandées par le salut de la patrie^ tantôt les exagérait avec malice^ ou les appliquait à contre-sens ; tandis que, au milieu de ces embarras, etc. » Ainsi pendant des pages, c'est-à-dire pendant des heures entières ! Comment se retrouver au milieu de ces embarras^ entre cette per/idie ou cette imprudence qui énervent si elles sont à formes douces^ qui exagè^ rent^si elles sont à formes acerbes ^qm sont traîtresses jusque-là, malicieuses un peu plus loin, qui ne sont plus la perfidie, l'imprudence, mais qui deviennent la vertu, l'héroïsme, en arrivant à ce petit point tellement imperceptible que Robespierre ne l'indique pas !
Il nous dira encore qu'il faut faire une guerte acharnée aux modérés, aux indulgents, aux fripons, aux fanatiques, aux aristocrates, aux Feuillants, aux Brissotins, enfin à toute la France et cela au nom de la Liberté et de l'Humanité. Voilà qui est clair. Exterminons tout. Mais non ; au milieu de ces phrases claires, enfiévrantes, menaçantes qui mettent le teu et le couteau aux mains des sans-culottes» il change de ton et il ajoute qu'il ne faut pas que la Liberté soit une bacchante. Le sans-culotte s'arrêtait un instant devant cette nouvelle pensée. Mais elle ne lui présentait pas de couleurs précises. Bientôt, l'idée de fait, l'idée claire, l'idée principale du discours reprenait tout son empire dans son esprit grossier, sincère, et affolé. Les bienfaisantes réserves de la phrase incidente étaient oubliées par les auditeurs de bonne foi, dissimulées ou interprétées dans le sens ultra-révolutionnaire par ceux
* Discours du 15 Frimaire, p. 2.
qui, non plus sincères mais ambitieux et corrompus^ avaient intérêt à pousser les passions, les haines, les convoitises jusqu'aux extrêmes limites.
Robespierre avec son esprit étroit était incapable de voir plus clairement; avec son caractère craintif il n*osait pas mieux préciser, et dans son machiavélisme il s'en félicitait, en se réservant ainsi de se porter plus à droite ou à gauche, suivant les circonstances.
Mais il contribuait par là à recruter le parti de ses ennemis, le parti d'Hébert, le parti des ultra, c'est-àdire des francs et logiques révolutionnaires. Il leur fournissait leur principale force qui n'était pas, comme on le croit trop, la pure canaille hébertiste, mais les sans-culottes énergiques, conséquents, qui ne voulaient pas arrêter la Révolution dans cette niche mystérieuse où se hissait Maximilien, et qui allaient jusqu'au com-> munisme.
Ce parti commençait, par la clarté de ses paroles, la netteté de ses vœux, la logique révolutionnaire de sa conduite et de ses théories, à devenir extrêmement redoutable, même à Robespierre. Car les ^Jacobins, où il était prépondérant, ne représentaient pas, au commencement de l'an II, toute la force populaire. Les Cordeliers, la Commune, les comités des sections, la place publique, la . rue étaient des puissances.. Nous voyons même — chose assez inattendue — ^ que ! les cabinets littéraires comptent comme parcelles importantes de cet immense Forum que Paris était devenu, et qu'ils sont le rendez-vous des Hébertistes *..
A la fin de 1793, Robespierre se ôent donc réellement menacé. Pendant plusieurs mois son gémissement se porte sur cette idée qu'on veut lui prendre sa çlace. — Eh I bien qu'ils les prennent nos places, s'écrie-t-îl
.\; ^ Maurin. Entretiens d'un citoyen américain et (Tun répui*
\ hlicain français» Pluviôse et Ventôse, an H, in-8* de 32 pageSé.
le 8 Frimaire. On verra comment ils se tireront de mille difficultés et dangers qui assiègent le Comité de Salut Public. S'ensuivait ime énumération de toute la besogne du Comité. Cette diplomatie réussissait momentanément, comme elle réussit toujours avec les masses populaires qui redoutent par-dessus' tout d'être abandonnées sans guide au milieu des complications de la politique. Mais ces appréhensions n'atteignaient
f)as les chefs, les Chaumette, les Hébert, les Ronsin, es Vincent ; et le bon suisse Pache ne demandait pas mieux que de devenir Grand Juge de la France. Ils poussaient de temps en temps aux Jacobins des molionnaires endiablés qui donnaient à Robespierre une physionomîjB de C^issandre, et tendaient à en taire un Géronte de la Révolution, destiné prochainement aux coups de bâtons.
C était la grande inquiétude. Aussi que répond-il, le 29 Pluviôse, au candide jacobin Brichet demandant û le moment n'est pas encore venu d'exterminer tout, Va-t-il dire que cela est un peu aventureux, et parler de la Liberté-bacchante? — Non, les principes sont lestem^it omis. Il ne voit qu'une chose, sa situation compromise; et sa première pensée est de se plaindre de ces motions, révolutionnaires au dixième degré. Pourquoi? parce qu'elles rendent la république imposh sîble ? Non ; mais bien « paroe qu'elles pourroient faire paroître feuillans, modérés, les meilleurs, les plus anciens patriotes. » Et encore, au commencement de 1794, il maudit « les patriotes d'hier qui tentent l'escalade de la Montagne pour en expulser les vétérans de la Révolution. »
On comprend donc qu'ainsi pressé par les révolu • tionnaires de la rue, par une partie de la Commune de Paris, il cherche un refuge, ou au moins un élément de force, dans le Comité, dans la Montagne, dans la Convention. Il n'est pas encore temps d'a&aiblir ces trois
iOO LA RÉVOLUTION DE THERMIDOR
groupes. Il faut les fortifier, et certes ils ont bien besoin d*aide.
Chabot nous indique, le 25 Brumaire, un complot tendant à la dissolution de la Convention. Paris était, d'ancienne date, Tennemi de rassemblée, un ennemi dédaigneux. « Quelques municipaux avouoient qu'ils ne comprenoient pas pourquoi appeler de si loin un si grand nombre de députés à la Convention, lorsqu'on pouvoit trouver dans Paris tant de patriotes pour remplir les fonctions législatives*. »
La Commune de Paris avait poussé le mépris jusqu'à donner à son Comité de Surveillance le droit d'arrêter et de décacheter les lettres des députés •. Maintenant ce n'était plus la Commune, c'étaient de simples pélilionnaires qui s'insurgeaient, et non plus contre les conventionnels individuellement, mais contre la Convention assemblée et légiférant. On venait lui donner des ordres. « Nous vous demandons, venait-on lui dire le 23 Brumaire ', de traiter plus sévèrement encore les généraux et les représentans ; de maintenir dans toute leur rigueur toutes les mesures révolutionnaires; de réprimer tout membre qui par la témérité de ses opinions oseroit dire, par exemple, que le tribunal révolutionnaire /prononce des boucheries, et ramener par de telles paroles les persécutions contre les patriotes. »
Si les patriotes étaient chatouilleux et se disaient persécutés par la liberté des opinions de leurs représentants, ceux-ci étaient fort humbles. Le président de la Convention remercia, en eflet, ces pétitionnaires susceptibles, de leur zèle, et les invita aux honneurs de •la séance.
Ces humiliations retombaient siu* Robespierre et les
* Daunou, p. 412. — " Barère, Défense, p. 28. — • Journal des Débats, p. 421.
Comités, qui les ressentaient fort bien. Mais Us étaient en fausse situation pour réagir brusquement et directement contre les insolences de la Commune et de la populace q^i essayait de devenir classe exclusivement gouvernante.
Billaud avait commencé par être l'homme de la Commune, et,excepté Barère, les principaux députés ses collègues étaient dans cette même situation. Ils avaient gagné le gouvernement en escaladant les divers degrés d'anarchie qui se superposaient depuis 1789. Ainsi avait fait Robespierre, qui.avait toujours été aiguillonné par cette idée de gagner la tête, gagner la tête de ce groupe, puis de celui-ci, puis de tous les groupes.
Mais pour gagner la tête des groupes anarchiques, il avait fallu hurler à Tunisson et gesticuler plus violemment qu'eux. N'est-ce pas lui qui, aidé de Couthon et malgré les efforts courageux de quelques députés de la Plaine^ avait fait voter quedia populace avait bien mérité de la Patrie en violentant l'assemblée au 31 mai !
Qu'est-ce que les Hébertistes disaient de plus fort que cette adresse de ses amis les Jacobins : « La contre-révolution est dans la Convention nationale. C'est là que des criminels délégués tiennent les fils de la trame qu'ils ont ourdie avec les despotes qui viennent nous égorger *. »
Les Roux, les Gonchon, les Varlet, les Vincent, les Momoro,les Ronsin, les Bernard, tous ces petits démagogues, dont le Père Duchêne était le Robespierre, disaient donc exactement de ce dernier et du Comité, ce que lui et ses amis du Comité avaient dit des Girondins et du Comité des Douze. Ils prenaient la suite des affaires politiques de Maximilien.
Celui-ci savait qu'en Révolution il faut surtout veiller sur ses héritiers présomptifs. Il était forcé de défendre
* Monitiur du 13 avril 1793.
l'intégrité et l'indépendance de cette Convention qu'il avait vilipendée, et de ces Comités qu'il jalousait, afin d'empêcher les Hébertîstes, restés dans la rue, d'hériter trop tôt des Robespierristes, devenus gouvemementauXt
On voit sur quelle pente dangereuse et par quels détours compliqués s'avance la diplomatie de Robespierre au commencement de 1794 — Nivôse à Ventôse an IL — Il doit fortifier la Convention et le Comité contre la Population parisienne, suspecte de tendresse pour Hébert, et pourtant il ne doit pas oublier qu'il aura besoin de cette Population pour aflfaiblir et dominer la Convention et les Comités.
Nous insistons là-dessus, car la lutte contre leB Hébertistes, contre ceux qui veulent succéder à Robespierre dans la direction de l'anarchie révolutionnaire^ est la première escarmouche de la grande bataille de Thermidor.