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CHAPITRE III

ROBESPIËRHE ET LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC. (Floréal an II — 20 avril-20 mai 179i.)

En Floréal la Révolution marche plus fermement dans cette voie que nous avons appelée gouvernementale. Les Comités de Salut Public et de Sûreté Générale ont vaincu les représentants attitrés de la force et de la folie révolutionnaires, les Dantonistes et les Hébertistes. Mais ils ne les ont vaincus qu à conditiorr de les remplacer. Ils doivent représenter cette force et cette folie et leur donner toute satisfaction. Us ont discipliné la puissance anarchique, les Jacobins et la Montagne, les Jacobins par la persuasion, la Montagne par l'intimidation, mais, ici encore, à condition de complaire aux Jacobins et de continuer la Montagne.

Comment ont-ils remporté cette victoire? Par Tunité d'action, par l'union, au moins apparente, de tous leurs membres. Tous sont, en effet, d'accord sur ces deux points : nécessité de concentrer de plus en plus le pouvoir dans les Comités ; utilité générale et individuelle de ne rien diminuer de la rigueur et de la violence révolutionnaires.

Mais voici le point de séparation. Car ce pouvoir qu'on a travaillé de bon accord à établir, à qui appartiendra-t-il, quand il sera bien assis, stable et inattaqué? Et la lutte sera d'autant plus énergique que le pouvoir

sera plus considérable; d'autant plus âpre que les combattants seront devenus plus impérieux, plus fiers, plus forts, par un plus long exercice du despotisme.

Les théories diverses accuseront encore la diversité des ambitions. Les uns, gens de pure pratique Qt d'exécution, aventuriers de l'anarchie, se contenteront de jouir de la tyrannie au jour le jour, en obviant aux nécessités de l'heure présente. Persuadés qu'à chaque jour suffit sa peine, ils iront constamment de l'avant, sans jamais vouloir réagir contre les plus extravagants entraînements du despotisme. Les autres, plus préoccupés de philosophie, essaieront de trouver et de proclamer quelque chose qui ressemble à un principe et qui pourtant ne porte nul ombrage au dérèglement essentiel à la Révolution. Mais constatant que des principes, si vagues qu'ils soient, sont décidément en désaccord logique avec une situation dont la loi est de repousser tout principe stable, ils craindront de paraître chercher à réagir. Après avoir émis avec timidité quelques thèses de conservation sociale, •ils s'épouvanteront de cette audace. Ils se hâteront de se rétracter, en fait, et d'accorder à la fureur révolutionnaire plus de licence que ^'eussent pensé à en donner les gens de l'autre groupe.

J' indique dans ces deux groupes les Billaudistes et les Robespierristes. Cette situation que je viens d'analyser et que je voudrais fixer dans la mémoire des lecteurs, va, s' accentuant de plus en plus jusqu'à la révolution de Thermidor. Elle en explique les péripéties.

Au commencement de Floréal, la toute-puissance du Comité dé Salut Public n'est pas encore très-acceptée : les divisions n'y sont pas encore très- violentes. Pour le public, pour la Convention même, les deux Comités de gouvernement sont absolument unis. On en voit tous les membres travailler de grand cœur à cette besogne commune que nous venons de signaler, à la

concentration entre leurs mains des pouvoirs révolutionnaires.

De la fin de Germinal au commencement de Prairial c'est la grande œuvre. Nous avons noté cette loi qui détruit les tribunaux révolutionnaires provinciaux (26 Germinal-19 Floréal). Les Comités voulaient avoir en main toute la puissance judiciaire S atteindre plus sûrement leurs ennemis et ceux de la Révolution, substituer leurs propres passions à ces mille petites passions locales qui frappaient fort au hasard. Les comités révolutionnaires, les représentants en mission pouvaient encore emprisonner ou rançonner, et non plus faire juger et exécuter les suspects dans les vingtquatre' heures. Us devaient les diriger sur Paris; mais les exceptions ne manquèrent pas à cette loi.

Après avoir essayé de diminuer la puissance révo- . lutionnaire éparpillée dans ces comités révolutionnaires de province, puissance qui perdait de sa force par la divergence même de son action, on la voulut amoindrir plus encore et pour les mêmes raisons, dans la main des représentants en mission. A partir du 10 Prairial, ceuxci furent tenus de revenir au premier rappel du Comité de Salut Public, sous peine d'être considérés comme démissionnaires.

En même temps que toute Tautorité du pouvoir judiciaire, il voulut, ce Comité, avoir complètement dans sa main l'exercice du pouvoir exécutif. Les ministres qui l'avaient exercé jusqu'ici, si dociles qu'ils fussent, étaient encore des personnalités trop considérables pom* ne pas porter ombrage. On les remplaça par ces douze commissions administratives dont nous avons jarlé, et le 29 Germinal, Barère nonuna, à la Conven-

* Fegistres du Comité du 25 Floréal : Sur le désir de Robespierre on arrête que l'accusateur public apportera au commenoement de chaque décade, au Comité, les propositions sur les asilaires à juger dans le courant de la décade.

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tioii, les quarante principaux Ibnctionn^reg de cette nouvelle agence révolutionnaire, comme disait Camot.

On devine bien <]ue Robespierre ne se contenta pas de sa quote part daJns cet accroissement extrême d'autorité, il lui fallut une portion particulière et spéciale.

En conséquence de la loi du 26 GerminaMÔ Floiiial, sur la police de la République, on créa, auprès du Comité, un bureau de Police Générale. En principe, il était chargé de surveiller uniquement les agents du Comité. Mais comme toutes les armées de terre et de mer, tout ce qui était employé dans la diplomatie, dans les approvisionnements, les subsistances, dans le gouvernement intérieur, toutes les autorités constituées et révolutionnaires, à quelqu ordre qu'elles appartinssent, étaient renfermés dans ce mot agents, ce bureau ne tarda pas à avoir la police de presque toute la Ré- I |)iiblique. Il fut confié à la haute direction de Saint- Just, qui mit à. sa tète, comme secrétaire en chef, Lejeune, un homme absolument à lui *. Robespierre remplaçait Saint -Just quand celui-ci était en mission.

Maximilien arrivait ainsi, par un de ces moyens sournois et détournés qui lui étaient habituels, à annuler l'influence du Comité de Sûreté Généiale où il pouvait commencer k constater de sourdes mais incontestables inimitiés. De plus, la défiance étant considérés comme le premier devoir civil du patriotisme démociatique, l'espionnage et la dénonciation étant devenus deux des plus grands ressorts révolutionnaires, toutes les affaires intérieures de la République ne tardèrent pas à passer par le nouveau bureau.

Il est ceitain que Robespierre put voir dans cette création un coup de partie qui lui faisait faire un pas immense vers la souveraineté, et qui augmenta consi- ■ dérablement, en effet, son pouvoir. Pourtant nous te-

•Fouquier, Réponse, p. 9.

nons là une des occasions prochaines de sa chute. A côté de toutes ces grandes causes morales de la révolution de Thermidor, causes que nous cherchons, que nous avons signalées et que nous allons voir se préciser plus encore, il faut noter ce vulgaire bureau de police.

Cette révolution était jusqu ici préparée, maintenant elle commence.

Elle commence pour l'historien seulement, car, pour les contemporains, la situation de Robespierre devient, de jour en jour, plus brillante et plus ferme.

L'historien, encore, peut constater, à cette date, un changement dans la marche de Maximilien. Il ne sacrifie pas ses moyens d'action sur la Population parisienne — et c'est le 21 Floréal que Fleuriot Lescot, son dévoué, après avoir été substitut près le Tribunal Révolutionnaire, puis commissaire aux travaux publics, est nommé maire de Paris — mais en voyant s'accroître le prestige du Comité de Salut Public, il change de visée ; il comprend l'inutilité de chercher à établir un pouvoir à côté. Il entrevoit enfin la vraie ligne à suivre.

Il faut fortifier le Comité, puis l'escamoter, le dominer, le diriger. Il faut commencer par le représenter aux yeux de la nation, dans ce qu'il a de plus saisissant et de plus large, afin qu'en attendant la domination effective, on paraisse l'avoir. En outre, on gagne ainsi un redoublement de popularité. Robespierre, en effet, donnera des bases plus fermes à sa prépondérance sur la Commune, sur les Jacobins, sur les Sections, en paraissant toujours comme environné et pénétré de Ja toute-puissance du Comité ; du même coup, il développera sa prédominance dans le Comité en paraissant toujours être le délégué de la Population parisienne.

Wous voyons par un détail du procès de Cécile Renault qu'il était bien parvenu à ces fins. La jeune fille

s'adresse à un pompier et lui demande : « Mais qui est donc Robespierre? — C'est le président du Comité de Salut Public^ répond le pompier. — C'est donc un roi, dit naïvement Cécile. »

Il arrivait là avec cette allure qui est si caractéristique de sa marche historique et qui est le sûr indice d'une nature à la fois volontaire et timide, hardiment ambitieuse et facilement effarée, je veux dire, avec ces grands élans en avant suivis de brusques retours en arrière.

Nous allons le voir procéder ainsi, à l'époque où nous arrivons, dans la circonstance incontestablement la plus saisissante de sa vie, et l'une des plus graves de la Révolution.

Celle-ci descendait, en hurlant, sa pente naturelle. D'abord ivre d'enthousiasme et d'orgueil, puis de haine et de convoitise, puis de férocité et de sottise, la voilà qui passe de la brutalité à la bestialité, et qui ramène la France à la barbarie. La nation peut déjà entrevoir^ au bas de cette pente, un état pire que celui-là encore, un état sauvage, d'une espèce particulière, mais plus intolérable que la sauvagerie primitive.

Depuis bien des mois, le pays a entendu de grands mots et de grandes pensées, mais détournés du sens moral et large que l'humanité leur a donné jusqu'ici. On ne parle plus à son cœur, presque plus à son âme> on ne s'adresse qu'à son cerveau.

Tout d'un coup, au milieu de ce matérialisme inhumain, de ce scepticisme farouche, de cet animalisme qui s'étend, qui s'impose, qui tyrannise et écrase, tout d'un coup, au moment ou la bête qui est dans l'homme triomphe en une gigantesque débauche d'irréligion, une voix s'écrie solennellement : « Il y a un Dieu, m

Est-ce là le cri d'un pur lâche et d'un sot? On ne le saurait croire. Quand on voit la fureur et la stupeur avec lesquelles les vrais adeptes de la Révolution r entend!-.

rent ; quand on pense à cette haine inexprimable, à ce mépris profond, à ces railleries ignobles et imbéciles mais continuelleâ et convaincues, dont on accueillait tout ce qui de près ou de loin rappelait prêtres, religioo, mysticisme, on ^oit trouver grande et vaillante cette affirmation du surnaturel.

Pourtant^l y a du lâche et du sot, en Robespierre. Rien de ce qu'il a fait ou tenté n'est sans rappeler ces deux mots à l'esprit, par quelque chose d'étroit et d'hésitshît qui marque les actes comme les paroles et que nous allons retrouver ici même.

Très-réfléchi, naturellement austère, sans autre lumière morale que ce qu'en pouvaient donner les théories de Rousseau, mais tenant fermement à cette nuageuse philosophie, il y nourrissait cet appétit de mysticisme qui lui était naturel et dont il faut tenir grand compte dans sa biographie. Il devait donc comprendre les nécessités du gouvernement tout autrement que les railleurs, les étourdis, les débauchés, les gens de main et d'expédition qui gouvernaient à côté de lui la France, au jour le jour.

n fut très-sincèrement convaincu de Fimpossibilité d'étabUr une société humaine sans l'intervention du spiritualisme. Il voyait clairement aussi la difficulté de faire durer un gouvernement tjui parlerait uniquement au corps, aux passions matérielles.

Ses compagnons de gouvernement étaient de ces \iommes, dont nous parlions plus haut, simplement préoccupés des difficultés présentes.. Es voulaient, les plus nobles, défendre la patrie, les plus habiles, perpétuer une situation révobitionnaire qui servait leur ambition, les moins hardis, esquiver les coups que la Terreur portait partout. Ils ne songeaient guère au surnaturel ; et ni leur inàtinct borné, ni leur volonté égoïste, ne leur permettaient de travailler à organiser l'avenir. Robespierre, lui, croyait à la Révolution, il

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entrevoyait la possibilité d'en tiier une nouvelle orga nisation sociale, il devait donc chercher sincèrement, laborieusement même, tout ce qui pouvait lui promettre vie et durée.

Mais sa sincérité et son désintéressement s'arrêtent là. Ils se mélangent vite d'ambition, de ruse, de faiblesse intellectuelle ou morale. Il n'était pas sans avoir réfléchi à l'influence nécessaire du sacerdoce dans les sociétés ; il en rêva les bénéfices. Les contemporains ont signalé finement cette partie de son plan en disant qu'il se voulut faire le grand-prêire de la Révolution^ le pape révolutionnaire. C'est bien cela. On a supposé qu'il cherchait en proclamant l'immortalité de l'âme à se faire bien venir du clergé catholique ; il connaissait trop et la situation présente et l'inébranlable doctrine de ce clergé pour faire un tel calcul. Il n'était pas assez inepte pour croire que cette affirmation philosophique suffirait au catholicisme. L'ancien protégé de l'évêque d'Arras ne devait pas s'y tromper.

Non, il voulut être le prêtre d'une religion nouvelle et c'était la foi révolutionnaire non la catholique qu'il espérait séduire, dont il espérait profiter. Son idéal de religion ressemblait à son idéal de gouvernement. Il les fallait l'un et l'autre assez vagues, assez flexibles, assez dociïes pour admettre, comme ressort principal, le despotisme arbitraire, capricieux et indiscutable d'un homme. Encore une fois, il pouvait attendre cette soumission servile des Jacobins lassés, mais nullement des chrétiens.

Le clergé était d'ailleurs tellement persécuté et honni, qu'on ne peut supposer à Maximilien le projet extraordinaire de s'aUéner la portion la plus puissante de la démocratie pour chercher un appui parmi les proscrits.

Il ne faut pas croire à un plan aussi complexe, à un but aussi lointain. Son ambition lui indiquait un résultat

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plus prochain. Il savait que la popularité, en France surtout, et en temps de démocratie, ne se gagne et ne se garde que par une série ,de coups sonores et inattendus qui entretiennent l'attention, et font naître l'admiration par la surprise. Il connaissait l'influence de la gloire militaire ; ij s'en préoccupait saris cesse; il la jalousait; il la sentait devenir prépondérante et s'en indignait. Mais il ne pouvait l'acquérir. Il voulait au moins quelque chose de grand, de bruyant qui pût la remplacer. Il n'avait à sa portée que la gloire philosophique et il savait que la religion est le dernier mot, le plus grand, le plus éloquent mot de la philosophie, celui qui par sa netteté, sa précision et son appareil parle le plus vivement aux masses. C'est ce mot qu'il fallait dire pour lutter contre le bruit des armes. On gagnait par là la popularité souveraine des princeslégislateurs, des prophètes : des Solon en même temps que des Mahomet ; et on se posait dans l'esprit non-seulement des sages français, mais des sages de toute l'Europe, des ministres ^t des souverains, comme le restaurateur de la civilisation et le fondateur d'une nouvelle société.

Le 18 Floréal, 7 mai 1794, il prononça ce discours qui répandit, en effet, dans toute la France, dans l'Europe entière une émotion vindicible, et qui, en effet encore, désignait Robespierre comme le directeur des nouvelles destinées de la société française. Beau discours, en certaines de ses parties, quand il resté dans les principes généraux ; quand il indique la tyrannie înquisitoriale de l'incrédulité et les misères politiques et morales du matérialisme ; quand il développe cet article premier du décret qu'il propose :

« Le Peuple français reconnaît l'existence de l'Être Suprême et l'Immortalité de l'âme. »

Mais on retrouve dans tout l'ensemble ce quelque chose d'étroit et d'insuffisant qui est caractéristique de

Robespierre ^ L'orateur ne montre dans le spiritualisme que son utilité matérielle et pratique. Sa poitrine est trop petite pour contenir le souffle prodigieux de la foi. If n'a su monter que les premiers échelons de cette échelle symbolique de Jacob qui va de la terre au ciel, et que le christianisme monte tout entière. Maximilien n*a un peu compris que la moitié de la civilisation chrétienne, celle qui parle de la fraternité ; l'autre moitié plus haute, plus ferme, plus féconde qui enveloppe l'amour de l'homme dans l'amour de Dieu, il ne la connaît pas. Aussi quand le Christ résume la partie sociale de son enseignement dans ces deux phrases : Aimez-vous les uns les autres, et Pardonnez à vos ' ennemis; Robespierre résume la nouvelle civilisation en ces deux maximes : Dénoncez-vous les ims les autres, et Guillotinez vos rivaux.

Le début du discours ne manque pas d'ampleur ; malheureusement l'orateur procède dans son éloquence comme dans ses actions, par des élans vigoureux suivis de retours timides. La thèse est large, mais quand on arrive dans le détail des idées, les contradictions, les obscurités, les équivoques, les extravagances, les vilenies, les bouffonneries abondent. Après les grands élans, il tombe dans le commérage. Il sort d'une sage fermetjS pour devenir furieux, hypocrite ou effronté ; déclamant niaisement contre tout ce qui indique la grandeur, la fortune ou l'intelligence ; abusant l'ignorance, exaspérant le fanatisme, par les affirmations les plus odieuses comme les plus saugrenues, ou par les plus répugnantes flagorneries.

Puis il reprend ce thème qui constitue chacun de ses discours. Tout le monde, sauf Robespierre, a trahi «et doit trahir la Révolution. Les hommes d'esprit, les

* Sûr les rapfports des idées religtenses et morales avec les prin^ ppes républicains, in-8' de 48^pagps, p. 18-19.

hommes d'intelligence, les hommes de lettres surtout, se sont deshonorés dans cette afTaire. La raison du peuple a fait seule tous les frais de la Révolution» Tous les crimes, toutes les sottises, toutes les erreurs ont été le fait des aristocrates. La Révolution est divine, la démocratie sainte, la populace infaillible. Quand cette divinité assassine, quand cette sainteté pille, quand cette infaillibilité s* enivre et tombe dans le ruisseau, il est certain que c'est un mirage. Ce sont les despotes coalisés qui ont fait les massacres de Septembre, guillotiné M"*' Elizabeth, établi le Tribunal révolutionnaire, massacré les prêtres, les femmes, les vieillards, brûlé les églises et célébré le culte de la déesse Raison ; « car l'immoralité est le but du despotisme, comme la vertu est l'essence de la République. »

Après cette satisfaction donnée aux principes, l'orateur entonne les accords de ses lieux communs. Il fait la chasse à outrance aux ennemis de Robespierre. Les aiistocrates, les Girondins et les modérés, ces anciens -objets de ses ressentiments, ont trouvé quelques compagnons. La troupe habituelle s'est recrutée des Héjbertistes qui ne sont que des royalistes et de Danton (( le plus dangereux et le plus lâche des ennemis de la patrie, h Et le bon peuple Jacobin, tremblant à la pensée qu'il avait idolâtré ces monstres et ces traîtres, doit logiquement se précipiter, désespéré, écrasé de honte et d'effroi, dans le sein de l'homme, seul toujours sage, toujours vertueux, toujours incorruptible, toujours prévoyant jusqu'à la prophétie, toujours dévoué jusqu'au martyre.

Car le martyre revient, c'est lé troisième thème obligé de tous les discours. « Ne nous étonnons pas si tous les scélérats semblent vouloir nous préparer la ciguë. »

J^ignore à quelle préoccupation particulière il obâs« sait à cette date, mais il est particulièrement âpre

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contre les riches. « Le despotisme n est plus guère défendu que par Tappui que lui prête la ligue des riches. » Préparait-il une extermination des fermiers généraux? Pensait-il aux banquiers amis de Chabot? Ou plutôt ne songeait-il pas qu il était bon, après s* être montré tellement conservateur, de faire acte de violence révolutionnaire ?

Cette préoccupation d'équilibre et de bascule ne le quittait guère. Nous ne pouvons nous étonner, après une profession de foi spiritualiste, de le voir tonner contre le fanatisme. Dans un même passage, il indique qu'il y a folie à persécuter les prêtres, comme Hébert le voulait; et il les désigne aux proscriptions. Il en agît envers ceux-ci comme envers les athées : nous les tolérons au lîom de la liberté des culte?, seulement les Tins et les autres sont des aristocrates, et nous les supprimerons.

La promulgation de cet Evangile du dix-huitième siècle produisît deux impressions très-diverses mais très-accentuées.

La haine et le mépris des ennemis naturels de Robespierre s* en accrut contre lui. On ne trouvait dans son discours rien de viril. On y voyait de la ruse féminine et des précautions de vieillard ; on y reconnaissait le procureur et le pédant, et Tartufe y commandait le feu de file^ en gémissant. On n'y sentait rien de Français non plus, et il y avait tellement en lui de l'Anglais prédicant, de F Ecossais puritain que nous l'entendons souvent nommer le nouveau Cromwell.

Les incrédules et les railleurs se virent atteints par cette affirmation dogmatique.

Les- ambitieux conclurent qu'il dévoilait ainsi, fort clairement, son plan de domination et qu'il voulait utiliser, pour sa tyrannie prochaîne, les tendances religieuses qui sont au fond de toute âme. Ils n'avaient jamais fait appel, jusqu'ici, qu'aux instincts matériels

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et grossiers, instincts bornés, vite lassés, insatiables pourtant. Us. devinèrent qu'ils étaient ainsi dans un état d'infériorité décidée en face de Robespierre, lis trouvèrent pour alliés naturels d'abord le scepticisme que tout l'effort du siècle avait contribué à rendre si puissant et si orgueilleux, puis le fanatisme d'intolérance que la Révolution avait développé jusqu'à la plus ombrageuse fureur, enfin cet amour de l'indépendance et du libertinage qu'il avait fallu répandre chez les plus ignorants, les plus violents, les plus dépravés pour arriver à détruire brusquement l'ancienne société. Le tout réuni créait un front de bataille formidable, derrière lequel il n'y avait sans doute ni corps d'armée, ni réserve, mais que Robespierre n'était ni assez vigoureux, ni assez puf pour percer.

Aussi ce manifeste philosophique à propos de F Être- Suprême doit- il être tenu pour une des grandes causes politiques de la révolution de Thermidor, comme la création du bureau de Police en fut un des petits mobiles.

Ce n'étaient pas seulement la situation, l'ambition des autres démagogues qui étaient atteintes, mais leur vanité. Bien des traits de ce discours du 18 Floréal allaient s'enfoncer dans telle poitrine ou marquer tel front. A combien de ses collègues ne pouvaient pas s'adresser des phrases comme celle-ci qui semble êti'e le résumé de l'histoire de la Terreur et de la biographie de tant de révolutionnaires : « Ils ont érigé le vice nonseulement en système mais en religion ; ils ont cherché à- éteindre tous les sentiments généreux de la nature par leurs exemples autant que par leurs préceptes. » Quel aveu de la part de Robespierre ! Mais aussi quel coup pour des hommes comme Barère, ou Billaud, ou CoUot, ou mille autres qui, se sentant touchés, pouvaient se croire désignés I

C'est à cette date de Floréal et probablement pendant

les querelles que signale Barère et qui précédèrent dans le Comité de Salut Public la proclamation de TEtre-Suprême, c*est à cette date, àsons-nous, que nous pouvons enfin sûrement pénétrer dans l'intérieur de ce Comité. Nous allons saisir sur le vif, la trace des divisions. C*eat la première manifestation authentique et directe que nous en av(ms.

Robespierre et ses deux acolytes étaient sans doute plus séparés par leurs principes de Billaud et de ses aides que de Lindet, de Prieur et de Carnot, Ce dernier, notamment, s'était montré l'ennemi décidé des Hébertiste^; et il proclamait la nécessité de la tolérance ,d' une façon qui porterait à le ranger parmi les hommes d'instinct religieux. « J'abhojrre le fanatisme, et je crois <jue le fanatisme de l'irréligion, mis à la mode par les Maràt et les père Duchêne, est le plus funeste de tous *. »

Pourtant c'est Carnot que la chronique nous montre le premier à l'attaque. Il avait plusieurs raisons de mépriser ou de haïr Robespierre. Nous en avons indiqué quelques-unes. Il lui en voulaitsurtout pour sa jalousie. Robespierre, qui n'était que le commandant des braves de club, des tricoteuses et des héros de Septembre, jalousait furieusement le chef de l'armée. Sans doute cette haine de Carnot contre Maximilien redoublait quand l'insolent et impérieux écoher de celui-ci, quand Saint- Just joignait ses critiques âpres aux re^Mroches hargneux et pédantesques de son maître. Elle augmenta en Messidor surtout quand le « morveux >* se vanta d'avoir sauvé l'armée de &kmbre-et-Meuse en forçant Jourdan à désobéir à un ordre désastreux de Carnot. Mais dès longtemps la guerre était déclarée *.

« Dans le commencement de Floréal , dans une

* Réponse de L. N. M. Garaot, 8 Floréal, an VI, 232 pages \ù,-%% p. 48.— * Vie ée Carnot, 1816, in-a2, p. 57.

séance' du soir, il s'éleva brusqueinent une querelle très-vive entre Saint-Just et Carnet, au sujet de Fadministration des armes portatives, dont Camot n'était pas chargé, mais bien Prieur de la Côte-d'Or. Saint- Just prenait grand intérêt au beau-frère de .Sijas, agent comptable des ateliers du Luxembourg, que l'on ' prétendait avoir été opprimé et menacé d'arrestation arbitraire, parce qu'il avait éprouvé quelques difficultés, pour objet de son service, avec l'administration des armes.

« Dans cette qperelle faite inopinément par Saint- Just, on vit clairement son but qui était d'attaquer les membres du Comité qui s'occupaient des armes et de perdre leurs coopérateurs.

a Aussi essaya-t-il de réunir dans l'inculpation notre collègue Prieur en l'accusant d'avoir voulu perdre cet agent et le faire incarcérer. Mais Prieur nia si formellement les faits articulés par Saint-Just que celai-ci n'osa plus insister. Il se retourna alors vers Camot qu'il attaqua avec une injure crueUe. Plusieurs membres du Comité de Sûreté Générale y assistaient.

tt Niou était présent à cette scène scandaleuse. Il se retira consterné et craignit d'accepter une mission pour les poudres, mission qui pouvait devenir, disait* il, un èujet d'accusation puisque les patriotes s'occupaient à se détruire ainsi.

« Nous nous serions plaints, sans doute, de cette attaque indécente, mais fallait-il, dans un moment où il n'y avait pas un grain de poudre fabriqué à Paris, proclamer une division qui pouvait être aussi funeste? ou bien fallait-il avant tout tirer la patrie du danger de manquer de poudre et étouffer ce germe de division -dans le sein du Comité de Salut Public plutôt que de faire connaître ce fatal secret I

a Au milieu des inculpations les plus vagues et des expressions les plus atroces proférées par Saint-Just,

J56 lA nÉvoLUTion de thebhidor

Cariiot fut obligé de les repousser en le traitant lui et aes amis, d aspirer à la dictature et d attaquer succcssivemiml Ions les patriotes pour rester seuls et s'emparer du pouvoir suprême avec ses partisans.

a C'est là où Saint-Just montra une fureur excessive. Il s'écria que la République était perdue si les Jiommes chargés de la défendre se traitaient ainsi de dictateur ; qu'il voyait bien le projet de l'attaquer mais qu'il se défendrait.

a — C'est toi, ajoutar-t^il, qui es lié avec les ennemis des patriotes, et apprends que je p'ai que quelques lignes à écrire pour faire un acte d'accusation et te faire guillotiner dans deux jours.

« — Je t'y invite, dit Carnet, avec la fermeté qui n'appartient qu'à la vertu; je provoque contre moi toute ta sévérité; je ne te crains pas. Vous êtes des dictateurs ridicules.

« Les autres membres du Comité insistèrent, en vain, plusieurs fois, pour éteindre ce ferment de discorde dans le Comité; pour rappeler Saint-Just à des idées plus justes de son collègue et à plus de décence dans le Comité. Ils voulurent rappeler les esprits aux affaires publiques. Mais tout fut inutile. Saint-Just sortit comme enrtigé, entrant en fureur et en menaçant ses collègues.

u Saint-Just n'eût, sans doute, rien de plus pressé que d'aller avertir le lendemain Robespierre, de la scène qui venaitde se passer, car nous les vîmes revenir ensemble le lendemain, au Comité, vers une heure.

H A peine sont-ils entrés que Saint-Just, prenant Robespierre par la main, s'adresse à Camot en disant :

« — Tiens, les voilà mes amis ! voilà ceux que tu as attaqués hier.

« Robespierre essaya de parler des torts respectifs avec un ton hypocrite. S^nt-Just voulut reprendre la

parole et exciter ses collègues à prendre son parti. Le sang-froid qui régna dans cette séance les découragea et ils s'en allèrent du Comité de bien bonne heure et avec humeur.

« C'est de cette époque que la division se prononça d'une manière bien sensible, et bientôt après nous vîmes dans les papiers anglais que le Comité de Salut Public était divisé. Déjà depuis quelque temps, on se défiait, on s'observait, on ne délibérait plus, avec eux, avec cet abandon .de la confiance *. »

Nous aurons souvent à rappeler combien les membres des Comités sont suspects dans leurs apologies, et avec quel soin il faut étudier leurs factums où l'art de dénaturer, de présenter incomplètement, iaussement et sans ordre, les faits est poussé jusqu'aux dernières limites de F hypocrisie et de la fourberie. Ici le récit est appuyé de détails qui le rendent précieux, vrai dans son ensemble et authentique dans ses traits principaux. Nous y pouvons constater ce que nous avions deviné, .d'ailleurs, à savoir que la division existait depuis longtemps dans les Comités et qu'elle va «'accentuant ; que le rôle d'agresseurs impérieux est pris par les Robespierristes, quand les autres attendent pour se détendre d'être poussés à bout. Encore essaient-ils d'apaiser Saint-Just plus que de le blâmer. Maximilien vient jouer le rôle principal, le rôle de pacificateur, de régulateur, et toute l'audace qu'on ose déployer contre lui consiste à se taire et à garder le sang-iroid.

On voyait pourtant se dessiner de plus en plus ses projets ambitieux. Barère nous dira dans ses mémoires que cette affaire du rétablissement du culte fut un rayon de lumière. Mais on n'osait rien témoigner. Les collègues de Robespierre prendront soin de nous donner

* Réponse des membres des deux anciens Comités, Pari^. an TU, în-8o, de 112 pages ; p. 103-105.

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les praives de leur abaissement Ils noiis avoueront que souvent ils n'osaient discuter devant lui ; qu'ils avairait pris le parti de s'entendre par un signe, par un clin d'œil et qu'ils se contentaient de voter contre les plus dangereux détails du pian suivi parle puissant démagogue. \} Ils ajouteront qu'après la mort de Hérault de Séchelles» ! ils ne voulurent pas proposer de le remplacer, de crainte [ que. malgré leur unanimité, Robespierre n'eût assez '. d'ascendant pour les contraindre à nommer une de ses ■ créatures et « à introduire dans le Comité un conspirateur de plus». » Ilsredoutaientsurtoutd'ëtreamenés ; à accepter Augustin Robespierre.

Nous trouvons une autre preuve de leur docilité. Ce discours sur l'Etre-Suprême qu'ils maudissaient, dont ils redoutaient l'eflet, ils furent forcés de l'applaudir, de l'acclamer, de le répandre d'une façon exceptionnelle. Le 29 Floréal, un arrêté signé Barère, Billaua- Varennes, Robespierre, Robert Lindet, ordonna que ce Rapport serait lu, chaque décade, pendant un mois, dans les édifices publics de toutes les communes de France •.

C'était évidemment centupler la puissance de Robespierre. Mais que faire ? Le char triomphal était tellement lancé qu'il fallait pousser à la roue sous peine d'être écrasé par lui.

San* doute cette manifestation religieuse avait irrité la troupe des démagogues, des incrédules, des athées et des libertins. On pouvait espérer trouver là le principe d'une réaction contre la popularité de Robespierre. Mais c'était une espérance lointaine encore,

Les catholiques, la masse intelligente des hommes religieux n'avaient pas été^séduits par ce discours. Les passages haineux, remplis de menaces contre les prè-

*La grande queue de Lfiurent Lecointre. in-8°, de 22 pages ; p. 9, — • Arch. nat. Begùtre des délibéral, du Comité de Satut Publie.

très, contre T élite intellectuelle et morale de la société française annonçaient suffisamment au christianisme qu'après avoir été persécuté par l'intolérant voltairianisme des Girondins, et par l'athéisme, il allait l'être par le déisme. La démonstration n'avait pas tardé à venir. Robespierre, en effet, continuait sa politique de bascule. Après avoir paru, dans certains passages de son Rapport, promettre quelque humanité, justice et tolérance, il avait rebondi vivement en arrière. En veut-on une preuve? Le 21 Floréal, l' ex-prêtre Maignet, le proconsul du midi, l'ami de Robespierre, obtient la création du tribunal révolutionnaire d'Orange. C'est Robespierre qui prend l'initiative et la responsabilité de cette création, en signant le premier le décret. L'on peut rendre compte des exploits de ce Maignet et de ce tribunal en rappelant Bédoi^in, petite ville de 2000 habitants, rasée, incendiée, absolument détruite parce que quelques ivrogned avaient manqué de respect à l'arbre de la Liberté, En veut-on une autre preuve? Le 26 Floréal sont instituées les Commissions populaires, conformément au décret du 23 Ventôse, émané du génie robespierriste. Ces Commissions populaires composées de ce qu'il y avait de plus inepte et de plus bestial parmi les Sans-Culottes, avaient pour mission de pourvoir plus amplement aux massacres judiciaires, et elles condamnaient sitr cette énonciation : Suspect de ne pas être l'ami du peuple.

Ainsi Robespierre, en éloignant les sceptiques, n'avait pas ramené les gens sincèrement religieux.

Mais si, aux deux extrémités de cette chaîne d'esclavage qui liait la France, les plus pures victimes comme les plus rudes tyrans s* étaient -sentis atteints par cette évolution du génie révolutionnaire, le bon peuple jacobin, la foule des badauds démocratiques, cette multitude qui demande quelque chose à croire et à vénérer, qui appelle un directeur et un sauveur, s'était ralliée i

iOO LA BËVOLUTION DE THEHUIUOR

lui. Tous ceux qui se sentfdent une âme, miûs une âme révolutionnaire, ceux qui éprouvaient le besoin de trouver une pierre debout au milieu des niinea qu'ils ne maudissaient pas, mais qui les inquiétaient pourtant, tous ceux-là s'unissaient davantage à lui, et imposaient sa puissance à ses rivaux.

Cette multitude nous est représentée par cette veuve Jakin qui lui offre ses rentes, sa main et son culte ; par la sœur de Mirabeau qui lui écrit : « Tu es un aigle qui plane dans les cieux '. »

Cette puissance, elle est indiquée par Fouquier- Tinville disant que la simple volonté de RobespieiTe M est un ordre impératif; » par Collot d'Heriwis qui de Lyon, après le siège, se dit son constant ami, lui écrit tendrement de bien soigner sa santé, pi-écieuse aux républicains, et qui ajoute : « Une lettre de toi fera grand eiï'et sur tous nos Jacobins *. » Elle nous est indiquée encore par cet ordre qu'il donne aux journalistes, en pleine tribune des Jacobins, d'avoir à ne publier aucune partie de ses discours sans l'avoir consulté.

Cette multitude dévouée, nous l'avons montrée déjà baisant les mains de son idole, cherchant à saisir les basques de son habit pour y poser les lèvres, ou à conquérir humblement quelqu un de ses regards. Ceux ;qui n'étaient pas assez heureux pour l'approcher ne sont pas moins idolâtres.

C'est la Société populaire de Caen qui lui écrit que son nom porte l'effroi dans l'âme des tyrans. De Vesoul et de vingt autres endroits on lui mande que ses jours sont précieux à la patrie. A Sedan, il est le fondateur de la République et il en couvre le berceau' de l'égide d3 son éloŒience. A Paris, on est plus tendi-e : on devine qu'u est aussi aimable par son caractère,

' Papiers iniditj, t. II, — • Saladiri, Rapport.

R0BESPIERRI5 ET LE COMITÉ 16i

qu'admirable par ses talents. A Château-Thierry, on le regarde comme le Messie promis par TEternel pour réformer toute chose. A Toulouse, il est un apôtre ; à Vermenton, une pierre angulaire, à Paris encore, une pierre angulaire, puis un flambeau et une colonne, et Ton vient dans la capitale, lui écrit-on d'Amiens, pour se rassasier le cœur et les yeux de ses traits. La commune de Marion se jette à ses pieds et lui annonce qu'elle a fait chanter un Te Deum en son honneur. Peys et Rompillon, président et secrétaire du Comité de Saint- Calais, ne peuvent se contenir : Robespierre, s'écrientils, colonne de la République, protecteur des patriotes, génie incorruptible. Montagnard éclairé qui voit tout, prévoit tout, déjoue tout ! Saint-Just avait lié connaissance avec lui en lui disant : Vous êtes un grand homme. Un autre correspondant lui annonce qu'il est un dieu : la couronne civique, le triomphe vous sont dûs, et ils vous seront déférés, en attendant que l'encens civique fume devant l'autel que nous vous élèverons. Pour le général Sandoz, il redevient une inébranlable colonne. C'était bien là, d'ailleurs, l'idée qui dominait dans ces sincères et étroits cerveaux de Sans-Culottes : il était l'incarnation de la République ; « Tes lumières rares, ton énergie, ta mâle éloquence ont sauvé la liberté » lui déclarait Lavigne, secrétaire du représentant Maignet. Aussi était-il pour la masse des bons et naïfs patriotes presqu aussi sacré que la République même. Quand en Tan III, Billaud, Barère, Collot d'Herbois furent accusés d'avoir été ses complices, le plus sérieux de leur défense consista à invoquer la popularité monstrueuse de Maximilien. « C'était une puissance populaire impriment-ils; l'opinion publique était accaparée par ce tyran religieux... la considération et la confiance du peuple qu'il avait usurpée par cinq années d'une hypocrisie sans négligence formaient autour de lui un rempart sacré. Il était consi-

déré comme un être essentiel à la République *. » Un mot prononcé par lui était un arrêt irréfragable qui conduisait les hommes à la fortune ou à Téchafaud*. Il était donc pour les républicains l'inébranlable colonne de la République, pour les Sans-Culottes le dieu de la Révolution, pour les chefs poHtiques le Prince du peuple. Il avait pour lui l'opinion, non pas nationale— il n'y avait plus de nation qu'en face de l'étranger, — non pas publique, — il n'y avait plus de peuple, mais une collection d'individus vivant chacun dans la solitude, séparés les uns des autres par la Terreur, par la défiance, par les soupçons, par la dénonciation ; — il faut dire qu'il avait pour lui Y opinion populacière. Je prends ce mot populace non dans un sens injurieux, mais dans sa signification propre. M. de Ségur, dans ses Mémoires, constate que ce gui régnait alors c'était la classe correspondante à cdle des domesti(jues ; et tout, les faits comme les paroles» démontre qu'en effet ceux-là seuls pouvaient se réunir et parler, ceux-là seuls jouissaient d'une sorte de liberté, qui voulaient descendre au niveau des préjugés, de l'ignorance, des appétits, de la brutalité desêtres de cette couche sociale.

C'était en dirigeant, en absorbant, en agrandissant cette puissance des Sans-Culottes, que Robespierre parvenait à emporter Tune après l'autre toutes les positions qui le séparaient du souverain pouvoir et à écraser tous ceux qu'il avait en face de lui, ennemis déclarés ou dissimulés, rivaux éclipsés, alliés mécontents, esclaves grondants, vaincus impatients, émules jaloux. Il les lui fallait faire disparaître avant de dévoiler le but dernier de son ambition. Sans négliger de maintenir sous sa main la Commune et les Sections pa-

^ Billaud, Réponse à L* LecoùUre, p. SS* -» * Fantîn Desodoards, Histoire, t IX, p. 144.

risiennes, et tout en continuant de travailler à absorber la puissance du Comité de Salut Public qu'il sent frémir sous sa domination, il veut chercher à parfaire la servitude de la Convention, à réduire à l'impuissance cette Montagne qui pourrait, au moment donné, encourager les Comités à secouer le joug.

C'est bien la grande ligne poUtique qu'il va suivre pendant le mois de Prairial.

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