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CHAPITRE IV

PiOBESPIERRE ET LA CONVENTION^ (Prairial. — 20 Mai. — 18 Juin 179/i.)

Nous arrivons à l'époque qui est l'apogée de la puissance pour Robespierre. Il a pu être moins suspect dans les Comités, il pourra être plus entraînant aux Jacobins. Mais Prairial est le 'moment exact où les quatre forces qu'il faut avoir pour réussir — la Commune et les Jacobins, les Comités et la Convention — se rencontrent dans sa main de façon à lui donner la plus grande somme d'action.

Comûient ne profita-t-il pas d'une telle situation? ' Il ne se croyait jamais assez fort, il prévoyait sans cesse quelque obstacle, il hésitait toujours à porter le coup décisif.

Un de ceux qui tremblent alors devant lui, nous peint, à traits énergiques, cette partie de son être qui explique ses hésitations en Prairial :

« Il n avoit de net dans l'esprit que les vues de la haine et celles de l'envie. Mais comment s'exprimer et agir avec énergie quand on ne veut que nuire et qu'on est lâche ! On peut être adroit et artificieux avec des vices bas, on n'est énergique qu'avec des vices qui ont de la grandeur. Même son envie de nuire ne se montra longtemps qu'à travers la crainte d'offenser. Il n'attaquoit que par derrière ; ses traits étoient empoisonnés ; mais il les lançoit de si loin et tellement émoussés et enveloppés qu'on succomboit souvent sans les avoir

sentis. A la fin de son règne, à cette époque où il eut le courage d'attaquer de front des malheureux qui n'osoient se défendre, quelquefois il parla en ennemi

insolent et cruel, jamais en ennemi supérieur Une

seule fois dans toute sa vie, il a fait un pas, un seul pas, sans appui, sans précurseur et sans guide, et ce pas Ta conduit... à la mort^ »

L'homme qui le juge avec ce mépris, était brave, il avait fait dans sa vie une action d'un patriotisme héroïque i il était un des plus fermes Montagnards ; et au moment où il rassemblait, pour les mettre en un relief excessif, les traits de cette vigoureuse esquisse, il était prosterné devant l'être qu'il nomme abject, inepte et couard. Il se prosternait, et par lâche habileté, et parce que réellement il tremblait. Toute la Montagne, toute la Convention en faisaient autant.

« Dans ces temps, tel fut l'avilissement de la France qu'un jongleur sanguinaire, sans talent et sans courage, nommé Robespierre, fit trembler tous les citoyens sous sa tyrannie. » Qui dit cela, est-ce un de ces aristocrates suspects de vouloir déshonorer la Convention avec la Révolution? Non. C'est ce même Montagnard illustre, Merlin de Thion ville *.

« Que voyons-nous aujourd'hui? Une assemblée représentative nulle, un peuple esclave et avili sous la verge du dictateur? » Qui dit cela? Un royaliste? Non, c'est un des plus actifs Montagnards, un des premiers serviteurs de la Révolution, Lecointre, de Versailles^. C'est un autre Montagnard, Fréron, qui l'avoua : « Nous avons vécu, pendant un an, le cou sous cette ignoble tyrannie. » C'est un Montagnard encore, Poultier, qui 1er dit : Les Conventionnels faisaient aritirhambre chez Robespierre pour implorer 3a faveur. Un autre Monta-

* Merlin de Thionville, Portrait de Robespierre, in-S" de 16 p. — * Id., p. 15. — • Robespierre peint par lui-même, aa 11, iii-8® de 36 pages.

portaBles exigences. « Il s'était têlîement identifié avec . la Révolution, que l'attaquer c'était attaquer la Révolution». y Pour la masse du public, pour? ensemble de la Convention, « les individus composant les Comités de gouvernement étoient regardés comme les ministres de Robespierre'. » C'était 1 opinion générale pendant les six mois qui précédèrent Thermidor.

Les quelques Conventionnels qui arrivaient jusqu'aux antichambres des terribles Comités savaient que peu de matières passMent en délibération et que tout s'y commandait tantôt par Billaud, tantôt par Robespierre*; surtout par ce dernier devant lequel Billaud lui-même se taisait ou louvoyait, la plupart du temps. Aussi était-ce par Robespierre qu'on tremblait, et représentait-il la cause principale ae l'asservissement.

La Convention était devenue un instrument passif

* Boucher Sauveur à ses conàioyens. — ' Méhée ffls, défends ta gueue, aa III, iii-8* de Spages. — 'FantiE Desodoards. mit. — * Bapporl à fairepstx Barère, an III, in-S' de 15 pages; p. 12.

de la Terreur, « En entrant dans l'assemblée, chaque membre plein de défiance, observait ses démarches et ses paroles dans la crainte qu'on ne lui en fît un crime. En effet rien n'était indifférent, la place où Ton s'asseyait, un geste, un regard, un murmure, un sourire. Le sommet de la Montagne, passant pour le plus haut degré du républicanisme, tout y refluait. Le côté Droit était désert depuis que la Gironde en avait été arrachée. Ceux qui y avaient siégé avec elle ayant trop de conscience ou de pudeur pour se faire Montagnards, se réfugiaient dans le ventre toujours prêt à recevoir les bommes qui cherchaient leur salut dans sa complaisance ou sa nullité.

« Des personnages encore plus pusillanimes, ne prenaient pied nulle part, et pendant la séance, changeaient souvent de place, croyant ainsi tromper l'espion, et, en se donnant une couleur mixte, ne se mettre mal avec personne. Les plus prudents faisaient encore mieux. Dans la crainte de se souiller et surtout de se compromettre, ils ne s'asseyaient jamais; ils restaient hors des bancs, au pied delà tribune; et dans les occasions éclatantes où ils avaient de la répugnance à voter pour une proposition et où il pouvait y avoir du danger à voter contre, ils se glissaient furtivement hors de la salle*. »

Le Montagnard qui nous livre ce vif croquis nous laisse entrevoir quelques-unes des causes de cette situation. (( Autant on cherche dans les temps ordinaires à s'élever, autant on s'efforçait, en ce temps de calamité, de se rabaisser pour se faire oublier ou de se dégrader soi-même pour se faire pardonner sa supériorité. Tout se rapetissait pour passer sous le niveau populaire. » On abjurait toute dignité pour ne pas exciter l'envie de ceux à qui tout ce qui

* Thibaudeau, t. 1, p. 47-48.

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n'était pas grossier était étranger, ou paraissait hostile.

Ainsi la Révolution était la cause première et directe de cçtte bassesse, de cette couardise, de cette courtisanerie nouvelle. Fort logique en cela, puisqu'elle avait pour mission de mettre en haut ce qui était en bas, de détruire tout principe acquis, d'imposer pour règle absolue la volonté du peuple. Elle poussait nécessairement la conscience aux hésitations, la morale aux transactions; et elle remplaçEÛt la dignité par l'intérêt. On ne rougissait pas de faire ceque chacun faisait, puisque l'ensemble de ces chacun représentait la seule vérité et la sagesse «nique. Le mensonge était une loi sociale dans une société où les fourbes et les menteurs non-seulement régnaient, mais prêchaient, catéchisaient, pontifiaient, et incarnaient l'infaillibilité et la divinité. La couardise, à son tour, était devenue une pratique salutaire dont on ne rougissait pas davantage. « La peur, dit un célèbre contemporain, avait fait des progrès immenses dans le caractère français, alors que tout se montrait sur le ton de la fierté la plu? exaltée'. » C'est ainsi, qu'avec les gestes les plus emphatiques et les grandes phrases les plus sonores, la France tremblait sous un homme qu'on avait proclamé le plus lâche des hommes et qu'on allait déclarer inepte.

La Convention était, disions-nous, plus que tout autre groupe, exposée à ressentir ces influences déshonorantes.

Prenons-la, pour un instant, en dehors des cent membres de la Montagne. Que renfermait-elle? Sans doute quelques hommes de caractère et de grande intelligence, des hommes comme le brave et intelligent Boissy d'Anglas, comme l'héroïque Féraud, comme le sage et austère Durand de MaiUane, comme ces députés, vaillants alors, qui avaient eu le courage de ne

' Ijacretellc, Dix années.

pas voter la mort du Roi -r- et il y en avait encore deux cents survivants à la fin de Tan II *. — Le reste comprenait cette large Plaine^ cet immense Ventre^ ce grand Marais^ qui dès le début de la Convention, oscillait à droite et à gauche, sans parti pris, prêt à toute transaction et se rangeant toujours du parti le plus menaçant.

Pour bien comprendre ce qu'avaient pu devenir ces honnêtes gens hésitants, il faut voir dans quel milieu ils se trouvaient.

Nous savons que la Convention n'avait rien d'une grave et solennelle assemblée, rappelant le Sénat Romain foudroyant les Barbares de sa majesté. Jamais elle ne comptait la moitié de ses 749 n embres. Aux affaires du 31 mai, ils étaient cent députés présents, et bien souvent depuis trouvait-on à peine 80 votants *. La plus vile populace gardait les abords du palais et couvrait de huées ceux des conventionnels qui passaient pour tîèdes. << A l'entrée et à la sortie, le spectateur interdit étoit tenté de croire à l'irruption soudaine de nouvelles hordes barbares, à l'apparition d'une nuée de harpies voraces et sanguinaires, accourues de toutes parts'. »

A l'intérieur, ces députés déjà terrifiés, trouvaient pis encore. Non-seulement cette politesse française à laquelle le dix-septième et le dix-huitième siècle attachaient le prix d'une grande vertu était bannie, — les Montagnards, les pétitionnaires eux-mêmes assistaient aux séances le chapeau sur la tête; — mais il n'y avait

Ï)lus de liberté, à peine de sécurité dans la salle. Dans es grands jours elle était envahie parla populace qui s'asseyait sur les bancs à côté des députés*. Aux jours ordinaires les tribunes sufiisaient aux auditeurs. Hommes et femmes désignaient, ayec les hurlements les plus

* Mallet du Pan, Mémoires, — ' Fantin, t. V, p. 427. — • Noticpsur la Vie de Sicyès, an III, in-8" de 66 pages. — * Meillan, p. 61.

■ yyMw^fcFdii I M y JM lyiwyi i .

170 LA EÉVOLUTION DE THËRMIDOB

sauvages et les menaces les plus significatives ceux qui semblaient ne pas vouloir bien voter. Ils les signalaient aux injures des Montagnards, aux vengeances de Robespierre, siutout, qui était pour ce peuple, le juge souverain et la justice sans appel'. Les Montagnards obéissaient à. ces excitations. « Les députés s'injurioient, se menaçoient du poing, couroieut confusément à la tribune, où ils se colletolent, se pressoient et se culbutoient*. » « Ce sont des royalistes, criaient les Montagnards en menaçantleurs collègues. Maisnous avons des poignards pour les royalistes', b D'ailleurs nul moyen de protester, d'émettre un avis, de se faire entendre. Durand MaiÛane le dira nettement après Thecmidor : N Nous n'avons jamais pu nous faire entendre dans cette enceinte sans être exposés aux insultes et auji menaces. »

Daunou résume bien cette situation, et n'oublions pas qu'il n'a pas vu les plus mauvais jours, 11 montre ses collègues « réduits au silence dans la Convention, espionnés dans leurs demeures, recherchés dans leurs relations, environnés de terreurs et de perfidies. »

Un autre conventionnel, Dussault, de Paris, avait vu ce qu'étaient devenus les députés du Marais au milieu de ces événements. C'étaient, dit-il, « des têtes froides et lentes, des hommes que des erreurs avoient rendus pnidens et timides, auxquels un long silence avoit presqu'interdit le drwt de parler, dont les oreilles retentissoient de menaces éternelles, dont les cœurs Étoient maigris de terreur, à qui l'on avoit donné un nom qui les rendoit, pour ainsi dire, moites ; des hommes qui avoient appris à se taire, à l'école des plus grands périls, et qui savoient que les vaincus n ont jamais raison avec les vainqueurs, composoient en

* Comtois, BappOTl sur tes événements du9 Thermiitor-.tLulV, in-8° de 40 et 2'20 pages ; p. 29. — * ie château des Tuileries, 1, p. 239. — ' Boucher- Sauveur, p. 1.

grande partie cette majorité semblable à une eau dormante que le souffle des vents n'agitoit qu'avec peine ^ »

Ces députés» du reste, ne s'en cacheront pas. Quelques-uns de leurs chefs, déclareront plus tard que plus ils avaient été éloquents et remarqués à la Constituante ou à la Législative, plus ils se taisaient et se cachaient dans une apparente imbécillité. Ils avoueront qu'ils étaient des républicains aussi sincères que modérés, mais que la terreur leur faisait voter contre leur conscience tout ce que les chefs de la Révolution désiraient.

Toutefois si ces représentants delà République conservatrice manquèrent effrontément de courage, du moins leur couardise leur tint-elle lieu de la plus habile diplomatie. Ils avaient deviné que du jour où ils feraient b mort^ les Montagnards, habitués aux violences, désireux d'injures et de tyrannies, tourneraient les uns contre les autres cette rage ambitieuse et brutale que le Marais silencieux ne lui offrait plus l'occasion d'exercer. Cq Marais eut donc la suprême adresse de laisser ses ennemis s'exterminer les uns les autres. n ne porta pas plus de secours aux Dantonistes, à Hérault, à Fabre, à Chabot, à Bazire, qu'il n'en avait porté aux Hébertistes, et bien que les Indulgents pussent lui moins déplaire que les Ultras^ il n'oublia pas que les uns et les autres étaient des tyrans ou des terroristes. Il put espérer que la Révolution se chargerait, sans son aide, d'ébranler ses plus vigoureuses colonnes.

Le calcul des républicains modérés ne fut pas trompé. Quand la première période de la Révolution, la période anarchique, prit fin, à la mort des Hébertistes, et qu'on entra dans la seconde phase, le règne du despotisme pur, le rôle de victime fut rempli par d'autres

* Fragment pour servir à l'histoire de la Convention nationale^

personnages. L'effort de la nouvelle tyrannie se porta naturellement contre ceux qui venaient d'avoir le pouvoir, contre l'oligarchie révolutionnaire, représentée par les Montagnards. Le Tiers-Etat révolutioimaire, la Plaine, vit ses tyrans de la veille trembler, eux aussi. La Terreur attaquait la Montagne à son tour.

Comment ces Montagnards qui, par vice ou par enthousiasme, mais réellement, étaient les plus solides, les plus énergiques, les plus dévoués appuis de la République, purent-ils se laisser entamer, suspecter» énerver par la Terreur, au moment même où le supplice d'Hébert et la réforme de la Commune de Paris leur étaient deux victoires? Il y a beaucoup de raisons pour l'expliquer. Mais comme le fait importe seul à notre histoire de Thermidor, on me pardonnera de ne pas les donner toutes.

D'abord beaucoup de ces Montagnarde étaient aisés ^ à attaquer. Il y avait là 20 prêtres, 15 à J8 nobles, et si violents qu'ils se fussent montrés pour que nul ne suspectât la sincéj'ité de leur apostasie, ils n'offraient pas moins de prise aux attaques, car la Révolution était une maîtresse aussi défiante que jalouse, et si elle n'admettait pas qu'on cessât d'être passionnée pour elle, elle n'kdmettait p^s non plus qu'on le devînt quand on était son ennemi naturel. Quant aux autres, le Comité de. Salut Public avait très-habilement porté atteinte à leur indépendance en les envoyant en mis- 1 sion. Par là, ils devenaient ses employés, ils devaient

lui rendre leurs comptes, et comme il était impossible d'être sans faute au milieu des difficultés de telles ambassades, comme l'extrême autorité confiée à ces proconsuls les encourageait dans leurs vices naturels, ils revenaient presque tous dénoncés et suspects. Leur dossier que conservait soigneusement le Comité, leur reprochait d'avoir volé ici, pillé là, d'avoir été ultra dans telle ville , indulgent dans telle autre. Ils

devenaient ainsi à leur tour les esclaves du Comité.

Robespierre avait ses notes particulières et sa grande police. Je ne parle pas de ces vulgaires espions dont les archives nous ont conservé les noms et les rapports, je ne p^le pas non plus de ces doubles mouches, comme Taschereau, Vilate, Peyreau d'Herval qui servaient Robespierre en même temps que Vadier et Barère et CoUot, mais de ces espèces de conseillers intimes qu'il détachait auprès des députés-commissaires, comme JuUien fds, auprès de Carrier et d'Ysabeau, comme Lalluié auprès du même Carrier, comme la femme de Taschereau auprès de Paganel *. Et il avait si bien établi la renommée de sa prépondérance, que c'est à lui que s'adressaient les représentants en mis* sion qui avaient à se plaindre du Comité *.

Si l'on veut en outre penser qu'il y avait parfois jusqu'à cent Conventionnels en mission ', et que la Montagne, même augmentée par tous les trembleurs que la chute des Girondins avait jetés dans son sein, ne pouvait guère compter plus de 150 membres, on verra combien il y avait de députés qui fussent quittes de toute crainte du côté du Comité, et combien il en restait à Paris pour lutter d'influence contre lui.

Encore moins pouvaient-ils résister à Robespierre qui « avoit réussi à mettre au rang des ennemis de la liberté ceux qui lui montroient quelqu opposition, si bien qu'il n'y avoit plus de conspirateurs que ceux qu'il n'aimoit pas. Les puissances étrangères et les papiers anglais, disoit-il, l'entouroient d'assassins, et c'étoit aiguiser leurs poignards que d'oser parler contre son opinion \ »

C'était par là, comme l'avoue Billaud, qu'il était

* Voy. le 1*' Rapport de Courtois, la Réponse de Billaud^ VEssai de Paganel^ et Collot mitraillé par Tallien. — ^ Voy. dans les papiers inédits les lettres de Laporte^ Delacroix, etc^ — ^ Billaud, p. 79. — * ici., p. 35.

parvenu à dompter le Comité et à lui faire faire à peu près ses volontés. Comment les Montagnards isolés, avariés — le mot est de Fun d'eux — par leurs crimes et leur mauvaise renommée, eussent-ils pu résister à des arguments qui enchaînaient le grand Comité I

Mais si cette Convention était si faible, si lâche, si méprisable et si méprisée, pourquoi ne pas la suprimer?

Il avait fallu s'appuyer sur elle pour écraser les Hébertistes et la Commune de Chaumette. On l'avait poussée aux nues pour lui donner plus de force, et on avait prouvé de la façon la plus énergique qu elle était le vrai centre, la seule force légale, l'arche sainte, le concile infaillible. On la vantait ainsi d'ailleurs depuis que la chute des Girondins en avait fait un instrument docile. On pouvait difficilement la congédier comme une servante malapprise.

Robespierre, nous le verrons, n'était pas l'homme des coups d'Etat, il ne pouvait songer à détruire la Convention en masse. Déplus, il la voulait conserver pour servir de cûntrepoids aux ambitions de ses ennemis des Comités, et pour en nïieux rayonner "dans la Société des Jacobins où il arrivait avec cette auréole de président du Comité et de directeur de la Convention.

Quant à Billaud et à ses complices, ils n'eussent pas, en principe, reculé devant la suppression de la Convention. Mais ils en avaient un besoin plus grand encore. Si elle était pour le pouvoir de Maximilien un supplément de force, elle était pour eux toute la force. Ils n'avaient qu'elle à opposer aux Jacobins, à la Commune de Fleuriot-Lescot, aux Sections dévouées à Hanriot. Elle les garantissait de plus contre leur soumission envers Robespierre, soumission qu'ils maudissaient, qu'ils restreignaient parfois, mais qu'ils n'osaient briser.

Pour eux, tout le travail était de conserver la Con-

veiitiondanssa servilité, mais sans employer les moyens violents, si fairé'sepouvait, en tous cas les moins violents possibles et de façon à ne pas porter à l'assemblée une atteinte essentielle qui lui enlevât tout le respect du peuple.

Maximilieji savait que les Montagnards étaient un obstacle à son plan : ils n'acceptaient pas humblement leur servitude, et Igâ-Dantonistes avaient ^gardérancune de la mort de Danton. Un fioinme plus hardi eût méprisé ces efforts timides d'un parti désorganisé, d'hommes sans grand appui dans l'opinion, dont toute l'énergie, en Prairial, es dépensait à écrire nuitamment des discours qu'ils n'osaient prononcer, et à courir se cacher dans des ruelles obscures pour n'être pas saisis dans leur domicile. On ne devait pas attendre que ce groupe se fortifiât par l'inanité même de ses premières terreurs ; qu'il amenât à lui les ennemis naturels de Robespierre; qu'il circonvînt les indifférents et qu'il trouvât quelque joint d'intérêt pareil, ou de peur commune j)our réunir les deux Comités, alors mal unis.

Robespierre, qui n'osait prendre un parti décisif que quand il ne voyait plus devant lui le moindre obstacle et dont toute la diplomatie consistait à faire exterminer par autrui ceux qui ne s'agenouillaient pas ou qui s'agenouillaient mal devant lui, Robespierre voulut agir envers les Montagnards, d'après le système qui lui avait réussi avec Hébert et Danton, c'est-à-dire les faire supprimer par les Comités de Gouvernement.

C'était justement ce que ceux-ci ne pouvaient vouloir, leur intérêt étant de conserver non pas exactement, comme le désirait Robespierre, le fantôme de la Convention, mais une Convention suffisamment forte. Ils commençaient à prévoir qu'ils allaient en avoir besoin pour lutter contre Maximilien.

C'est cette situation qui va se continuer jusqu'en

Thermidor; sur cette question du plus ou moins de force à conserver à la Convention va se porter la plus grande partie du travail iîitérieur de la République pendant le mois de Prairial.

Les circonstances paraissaient toujours vouloir favoriser, et très-singulièrement, Robespierre. Il obtint enfin cette bonne fortune de paraître courir un danger ^sérieux, — ce qui est la plus grande satisfaction que puisse ressentir une âme craintive •— et de pouvoir sérieusement se poser en martyr — la plus grandiose attitude que puisse rêver un esprit vaniteux.

Depuis plusieurs mois, il lassait ses collègues de ses craintes *. Mais nul assassin ne se présentait. Un se présente, le 4 Prairial (23 mai), à une heure du matin. Il tire deux coups de pistolet qui ratent, mais ce n'est pas sur Robespierre. Il tire sur CoUot d'Herbois. Celui-ci va devenir ainsi le personnage intéressant de la démocratie. C'est lui qu on juge le plus important de la République puisque cest à lui que s'adressent les coups! Double injure que le sort faisait à Robespierre ! Nous pouvons nous imaginer sa jalousie furieuse et son angoisse ambitieuse, quand; . le matin du 4 Prairial, il apprit cette bonne fortune de CoUot. Une tentative d'assassinat et qui n'avait causé nul mal! Le génie de la Révolution quittait donc les étendards de l'auguste Maximilien pour favoriser un vil histrion ! Etait-ce ce dernier qui allait, pour quelque temps du moins, jouir de la faveur et des ovations de la foule !

Admirai,, l'agresseur de CoUot, avait bien dit qu'il nvait eu l'intention de frapper d'abord Robespierre, mais qu'était cette parole vague en comparaison de ces deux pistolets ! de vrais pistolets qui ne ressemblaient pas aux stylets de la calomnie ni aux poignards de

« Voy. 'son Discours du 7 Praimlj in-8* de 8 pages, p. 4.

Pitt dont Robespierre se montrait entouré, sans que personne autre les eût encore entrevus !

L'étoile de Maximilien n'était pas encore prête à pâlir. Ce même jour du h Prairial, une jeune fille de vingt-et-un ans se présente à la porte de la maison de Duplay, rue Saint-Honoré, 366, où demeurait Robespierre. Elle demande à voir celui-ci. On lui trouve un air étrange, des regards, des gestes qui indiquent la folie. La défiance qui est la loi de tout ce qui garde Robespierre, et la vigilance qui domine dans cette maison où il est un dieu, sont encore augmentées par Taffaire de CoUot. On saisit la jeune fille, on l'interroge. Elle répond avec courage, avec une netteté, une sincérité, un sang-froid qui ne rappellent plus l'apparente folie de l'heure précédente; indiquant ainsi ce mélange d'exaltation incohérente et de froide vaillance qui constitue son caractère.

Elle dit, à ce premier moment, et elle répète sans varier, à tous les interrogatoires, qu elle a entendu raconter que Robespierre est un tyran, qu'elle veut voir comment est fait un tyran, qu'elle veut causer avec Robespierre. Elle ne cache pas qu'elle aime la royauté, parce qu'elle préfère un roi aux cinquante mille tyrans qui régnent aujourd'hui. Leur tyrannie est telle que rien que le désir de parler à Robespierre et de lui parler sans servilité l'expose, elle le sait, à l'échafaud. Elle s'est préparée à la guillotine, elle tient en main son humble petit paquet de linge afin d'avoir de quoi se tenir propre en prison, en attendant la mort. Elle y a joint quelques-ims des objets qui lui sont chers, entre autres deux petits couteaux fermants, à manche d'écaillé et d'ivoire, garnis en argent, qui lui ont été donnés quelques années auparavant, par son frère et sa grand' mère. Ces deux couteaux, dont l'un servait ordinairement et l'autre était rouillé et qui ne sont autre chose que des canifs à usage de couturière, fu-

au-devant de la guillotine. Elle nia toujours, sans héàtation, sans céder aux interrogations captieuses, qu'elle eut jamais le dessein d'assassiner Robespierre. 11 parait aussi difficile de ne pas la croire qu' impossible de faire quelque mal avec les petits jouets qu'elle avait en poche. Mais elle devint, pour les Sans-Culottes,!' agent des tyrans étrangers, le bras armé par la haine de l'Europe contre le grand défenseur de la Révolution ',

Quel triomphe que ces petits couteaux pour Robespierre! Quelle exaltation! quel enthousiasme! qud délire! quel redoublement d'orgueil et d'ambition et de puissance!

Quelques esprits chagrins s'écrieront : « Son caractère et son plan de tyrannie l'entraînaient à désirer l'honneur du martyre autant qu'il en craignait les dangers. Cette jouissance lui avait longtemps manqué ; il voulut, à tout prix, pouvoir ajouter ce dernier trait aux étemels éloges qu'il se donnait publiquement à luimême, aux fastidieux récits de ses travaux et de ses périls. 1) Mais il faut croire ici à sa bonne foi.

Il était trop naïvement craintif, cet homme dont Marat disnt que la seule vue d'un sabre nu lui faisait perdre la tète, pour qu'il ne lût pas souvent sincère dans l'ensemble de ses frayeurs. Et comme le dit sagementiin historien contemporain, « celui que tout le monde craint, craint bientôt tout le monde '. »

En tout cas le peuple, dont le pauvre cerveau sur-

f Voy. le détailde cette affaire daos le Tribunal Révolulionn-'ire, par E. Campardon, Paris, Ploa, 1866, 1. 1. — * Pages. hUtoiTe secrète, t. II, p. 25.

mené ne vivait plus que d'exaltation haineuse ou enthousiaste, crut sincèrement que Cécile Renault étsUi une nouvelle Charlotte Corday, un agent des despotes coalisés qui, désespérant de triompher de la vertu de Robespierre et de son dévouement à la démocratie, l'avaient voulu faire disparaître. Ce fut une^processioil des Sections qui venaient féliciter la Conventiofii d'avoir conservé un si illustre collègue. La maisoû Duplay fut assiégée. Les acteurs mêmes du théâtre Montansier ne pouvaient plus vivre heureux jusqu'à ce qu'ils lui eussent « fait part de l'affreuse tristesse qu'ils oiit éprouvée à la première nouvelle de son assassinat. » Et ils sont prêts à quitter les grelots de Momus pour lui servir d'Egide *.

Du reste tout le monde se précipitait à ses genoux et parmi les" plus empressés et les plus courbés nous trouvons Legendre, l'héroïque boucher. Celui-ci se prépare à livrer, le 24 Prairial^ un autre Daptoniste comme lui, pour faire la paix avec le Comité de Sûreté Générale, il s'y prépare, en criant d'une voix émue les bénédictions qu'il adresse à T Etre-Suprême pour la conservation de Robespierre.

Mais voici que le héros lui-même entre en scène.

Le 6 Prairial (25 mai),''son arrivée aux Jacobins est accueillie par les applaudissements les plus expressifs». Legendre s'écrie : « La main du crime s'est levée pour frapper la vertu, mais le Dieu de la nature n'a pas souffert que le crime fût couronné. » Dumas et CoutJion, Toulland — avec moins d'enthousiasme — narrent les crimes de Cécile Renault. Enfin Robespierre parle. Le fer des assassins, l'a disposé mieux que jamais à demander de nombreuses proscriptions. Voici le résumé de son discours : « Nous jurons par les poignards rougis du sang des martyrs de la Révolution, et depuis

* Papiers inédits, t. I,

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aiguisés contre nous, d'exterminer les scélérats jus qu'au dernier, » C'est là le vœu que forme sa sensjbi- Itté échauffée par l'héroïsme. (Applaudissements prolongés.)

tin autre Dantonîste, Rousselîn, voulant jeter quelque froideur au milieu de cet enthousiasme, propose de décerner les honneui-s civiques à un garde national qui a étéblesséen arrêtant Admirai, et de les lui décerner le 20 Prairial (8 juin) , jour désigné pour la fête de l'Etre- Suprême. Robespierre furieux qu'on s'occupe d'un autre que lui, qu'on rappelle les très-sérieux pistolets de Admirai en face des petits couteaux de couturière de Cécile Renault, exaspéré surtout qu'on veuille lui voler une partie de la gloire d'un jour qui lui appartient tout entier, se répand en injures contre U(msselin. H ne peut empêcher la Convention de chercher à taquiner son maître en demandant chaque jour le bulletin de la santé de ce garde, mais il fait chasser de la Société ce Rousselin qu'on prend et qu'on mène devant le Tribunal révolutionnaire.

Après que les iidèles Jacobins ont eu les primeurs de sa gloire de martyr, il va se faire adorer à la Convention, Il y prononce, le 7 Prairial (26 mai), un discours qui n'a pas son pareil pour l'infatuation grotesque. La poltronnerie s'y essaie à jouer l'héroïsme et ia plus profonde satislaction s'y mêle à la mélancolie la plus bouffonne. Un dieu s'offrant en holocauste pour le salut du genre humain parlerait à peine ainsi. Maïs c'est un dieu sauvage. Il promet que sa reconnaissance, pour avoir échappé au danger, se montrera dans un redoublement de haine, de dénonciations, de tyrannies et de massacres.

Les tyrans se voyant vaincus par la France, dit-il, ont décidé de m" assassiner, u Ils ont cru qu'il suffit d'assassiner cet/x à qui vous avez spéciakmmt coiifié le soin de veiller pour le salut de ia Républiqne. . . Ré-

jouissons-nous et rendons grâces au ciel puisque nous avons assez bien servi notre patrie pour avoir été jugés dignes des poignards de la tyrannie.

« Il est donc pour nous de glorieux dangers à courir. Le séjour de la cité en offre au moins autant que le champ de bataille. Nous n avons rien à envier à nos jDraves frères d'armes. » . \

Voilà le grand mot. Cécile Renault a changé Maxi- * milieu en foudre de guerre, en héros martial. Il n'a plus rien à envier aux plus illustres ni aux plus braves capitaines. Plus loin, il assure encore que le couteau de Cécile Renault est une preuve que les puissances de la terre se sont liguées pour le tuer.

<( Je ne tiens plus à une vie passagère. . . , je me sens mieux disposé à attaquer les scélérats. Je leur laisserai du moins un testament qui fera frémir les tyrans et leurs complices. Je révélerai des secrets redoutables qu'une prudence pusillanime aurait pu me déterminer à voiler. « 11 espère que cette candide menace de dévoiler les secrets de Pitt.et Cobourg les intimidera, et les empêchera de lui envoyer Une autre jeune fille. Il dit naturellement le contraire.

r< En disant ces choses j'aiguise contre moi des poignards... J'ai assez vécu... Vous nous avez placés h r avant-garde pour soutenir le premier effort des ennemis de la liberté, nous mériterons cet honneur et nous vous tracerons de notre sang la route de l'immorta-* Iité<. »

Ce discours comiquement mélancolique n'était pas absolument dégagé des préoccupations de l'avenir terrestre. Il laissait voir quelques parties du plan qui devait éclater en Thermidor ; et si les Montagnards, si les membres des deux Comités de Gouvernement, si la Convention voulurent comprendre, ils eurent de quoi

^Discours du 7 Prairial, in-8' de 8 pages.

les hommes grossiers, dociles, qui se courDaieut aisément sous le joug de Robespierre, par les seconds, les hommes qui avaient l'audace de vouloir penser, parler, agir, « qui abusent de l'instruction qu ils ont reçue. » Les premiers selon lui doivent seuls exister,il faut que la race infecte des seconds soit anéantie.

Cette nouvelle station de Robespierre "dans la voie de l'apothéose fut signalée, comme toutes les précédentes, par une nouvelle atteinte aus droits de la civilisation, du bon sens et de l'humanité. Le discours consacré par Barère à la louange du nouveau martyr se termina par un décret accepté par la Convention. Ce décret ordonnait de ne plus faire de prisonniers. Anglais et Hanovriens, et d'exterminer tout ce qui se rendrait. La Révolution qui avait dépassé la période barbare, dépassait maintenant l'état sauvage.

Quant à Cécile Renault on lui trouva cinquante-trois complices. On créa la Conspiration de Batz ou de l'Ktranger. Parmi ces complices nous voyons le père de Cécile, sa tante, un de ses frères (un autre qui était aux armées, après avoir été arrêté, fut relâché), M"' de Saînte-Amaranthe, son fils, âgé de dix-sept ans, sa fdle, son gendre. M"" d'Esprémcnil, la Grandmaison, actrice, etsafemmedechambre,MM. de Sombreuil, deRohan- Rochefort, de Laval-Montmorency, le prince de Saint- Mauris, des domestiques, des épiciers, des militaires, enfin le plus inexplicable fouillis de femmes, d'enfants, de gens emprisonnés depuis longtemps, absolument étrangerslesuns aux autres. On les couvrit de chemises rouges, pour bien montrer qu'ils étaient tous desparri-

cides, assassins des Pères de la Patrie. — 29 Prairial.

C'était le commencement de ces féroces extravagances dont les massacres organisés sous le nom de Conspirations des prisons et dont les fournées de Messidor vont nous donner bien d'autres exemples. Mais celle-là, qui venait la première, parut tellement odieuse et inexplicable, que l'on a cherché à en décharger la mémoire de Maximilien. C'est, a-t-on dit, un tour abominable que ses rivaux des Comités de Salut Public et de Sûreté Générale avaient essayé de lui jouer. C'est une machination dont le candide ami de l'Humanité ne s'est pas aperçu et qui avait pour but de faire peser sur sa mémoire tout le poids de cette horrible folie ; comme si la mémoire de Robespierre en était à un massacre de plus ou de moins ! Comme si lui qui avait assez d'autorité pour arrêter l'affaire de Catherine Théot où sa vanité était engagée, n'en eût pas eu assez pour arrêter cette grande effusion de sang innocent, que l'on versait surtout pour lui rendre hommage !

Non, il ne crut pas qu'on pût répandre trop de sang pour expier le crime de cette jeune fille qui l'avait appelé tyran et qui l'avait effrayé à tel point que le 6 Prairial U écrivait à Saint-Just pour l'engager à revenir en toute hâte de l'armée du Nord *. Saint-Just revint le 10 (29 mai).

Robespierre voulait, en outre, se concerter avec lui sur les mesures à prendre contre ses ennemis de la Montagne que sa bile émue par Cécile Renault lui faisait détester davantage et que le prestige du martyre lui donnait, croyait-il, plus de force pour attaquer. Mais, selon son usage, il voulut laisser à autrui la responsabilité de l'effort direct. Billaud * assure que c'est peu de jours après cette date du 10

* Archives nationales. A. F. II. 23. — * Réponse, p. 29.

i84 ■ LA RÉVOlUTin's DE TUEHMIDOH

que le jeune disciple de Robespierre proposa au Comité la proscription d'un certain noraore de Conventionnels. On ne la lui accorda pas, immédiatement du moins, et il fut renvoyé à l'armée du Nord par arrêté du 18 Prairial (6 juin).

Certainsdocuments affirment que cesConventionnela avaient été, dès ce commencement de Prairial, avertis du sort qui leur était préparé. C'est à la fin du mois seulement que nous sommes renseignés officiellement sur l'existence des listes de proscription où divers noms'de députés étaient inscrits, \rais la laçon même dont on annonce cette affaire à ia tribune des Jacobins indique que ces listes couraient depuis un certain temps. Barère dit que c'est Robespierre seul qui a^'ait fait ou fait faire ces listes. 11 ajoute que le nom de la citoyenne Cabarrus était parmi ceux des Conventionnels. Or c'est le 3 Prairial que Robespierre signa et fit contre-signer par Barère, Billaud, Collot, le décret d'arrestation de M"" de Fontenay, Les listes avaient dû exister et pu être mises en circulation avant cette date. En tous cas les suspects n'a^ vaient pas besoin d'un fait matériel pour se tenir en • garde, lis connaissaient fort bien les artifices oratoires de Robespierre. Ils savaient à mer\'eille que dans ses phrases il ne fallait jamais tenir-compte des réticences qui étaient dictées par l'astuce naturelle et la peur instinctive du personnage, mais du fond même de la pensée; et quand dans ses discours il faisait des allusions à quelques législateurs coiïprapus, c'était, pour des hommes intéressés à écouteK attentivSmept, un ^ne qu'il se préparait à proscrire plusieurs députés, et à porter une nouvelle atteinte à l'intégralité de la Convention.

Sa méthode iwlitique se dessinait, du reste, avec plus de netteté. .Vprès avoir écrasé l'un aprcs l'autre les chefs d'emploi dans la République, il couunenrait

évidemment à songer à ceux qui avaient joué un second rôle avec énergie, habileté et originalité. Il tournait ses défiances menaçantes vers les dii minores de la démocratie. En attendant qu'il les envoyât rejoindre les Girondins, les Constituants et les grands Dantonistes, il les exécutait moralement. Il les contredisait, les accablait de ses dédains, de ses allusions, de ses regards furieux, soit à la Convention, soit aux Jacobins d'où il va les faire expulser.

Les Montagnards étaient donc avertis qu'ils eussent à se fortifier pour un prochain combat. Ils commencèrent à y penser sérieusement. A quelle date? Fautil prendre celle du 5 Prairial, indiquée par Courtois? Nous n'oserions l'affirmer. Mais dans le courant de ce mois de Prairial nous voyons poindre les éléments de la conjuration qui fit la révolution dîi 9 Thermidor. Neuf Conventionnels, de ceux qu'on appelait la queue de Danton, devinant ou sachant le sort dont Robespierre les menaçait, constatant, d'ailleurs, l'accroissement incessant de l'ambition et du despotisme de Maximilien, se préparaient à l'attaquer au temps même où il préparait leur supplice.

Tallien, que l'arrestation de M"*" de Fontenay avertissait, en même temps qu'elle le touchait sensiblement, Fréron, Barras, Courtois, Garnier, de l'Aube, Rovère, Thirion, Guffroy, Lecointre, de Versailles, s'étaient îuré d'accuser le tyran devant la Convention. Les rôles étaient distribués.

Lecointre devait ouvrir le feu par un discours qu'il nous a conservé et qui a deux défauts considérables : le premier c'est d'avoir paru après la mort de Robespierre, et 1& second c'est d'être le plus fastidieux, le plus lourd, le plus ennuyeux des discours. A ce jeu, Robespierre était plus fort que tous ses adversaires. Le discours de Lecointre n'eût pas été écouté jusqu'au bout. Ecouté, il n'eût prouvé que la moitié

des crimes que tout le monde connaissait en l'inculpé. En somme il n'eût fait que fournir à l'idole T occasion du triomphe le plus éclatant.

Les huit autres conjurés avaient promis de venir à la rescousse par une série de motions. « Enfin, disentils *, nous avions fait le serment solemnel, que si la vérité succomboit, nous immolerions le tyran en plein Sénat. » On parlait souvent de poignards, en effet, à la Convention. Mais aucun ne parvint jamais à piquer un adversaire, et les pistolets, qui les reir^plaçaient parfois, n'étaient pas diargés. Les couteaux des Neuf ne paraissent pas plus redoutables que le discours de Lecointre, et ils eurent aussi le grand défaut de ne point paraître avant le 9 Thermidor.

Les Neuf çux-mêmes, bien qu'ils aient activement contribué à produire l'un des plus grands, des plus utiles mouvements que l'histoire de France ait enregistré, ne sont pas des conjurés sur lesquels nous puissions nous attendrir ni que nous voulions estimer. Ils ont, sans doute, rendu à l'Humanité, à la Justice,^à la Patrie un service inappréciable en supprimant Robespierre, Mais tout est si bouleversé et si curieusement insensé dans la Révolution que chacun d'eux est inférieur moralement comme intellectuellement à celui qu'ils ont renversé ; leur groupe était chargé d'autant d'iniquités que pouvait l'être im groupe semblable formé de l'élite des amis de Robespierre.

Danton le disait, dans un de ces moments de cynique franchise où sa bonhomie et sa dépravation se mélangeaient d'une si originale façon : « Robespierre est encore le moins scélérat de la bande*. » Cela est encore vrai, si on le compare à quelques-uns des chefs de cette bande des Dantonistes qui se préparait, dès Prairial, à

* Robespierre peint par lui-même, in-8° de 36 pages. — ■ Felhemesi. La vérité sur les événements de Septembre.

l'attaquer. Encore une fois, pourtant, ces terroristes furent les auxiliaires des plus douces, des plus nobles^des plus essentielles vertus sociales, en écrasant le moins dépravé, mais le plus logique d'entre les révolutionnaires.

En tête des conjurés, par le mouvement sinon par l'intelligence, nous trouvons Laurent Lecointre, de Versailles. Il est en avant et toutefois il ne mène rien. Il y a dans ce cerveau exalté, mal équilibré et fort creux, un tel besoin de bruit, un tel développement de vanité , que n'ayant aucune des qualités d'un capitaine, Lecointre se pousse à Tavant-garde pour paraître commander. Les habiles du parti le lancent volontiers en enfant perdu, en lui laissant croire qu'ils le suivront, et ils le regardent faire, prêts à le désavouer comme fou, s'il échoue, ou à lui escamoter comme à un niais les fruits de la victoire, s'il réussit. Du reste, sincère autant qu'incohérent, téméraire autant que sot, il est un type de ces bourgeois que l'enthousiasme de 89 grisa et qui restèrent ivres jusqu'à la mort. Foncièrement libéral, il vit la Terreur et resta ivre de la Révolution ; vraiment brave, la Terreur le rendit lâche et il resta ivre de la Révolution ; si bien qu'après avoir maudit Robespierre, après avoir, avec une obstination vaillante, poursuivi les membres du Comité de Salut Public jusqu'à ce qu'il les eut écrasés, il se fit proscrire en leur compagnie et persécuter pour la défense de ces membres attaqués par lui. Bien différent en cela de Legendre, un autre type de bourgeois enragé de Révolution, et que le souvenir de la lâcheté où la Terreur l'avait jeté dégrisa complètement*

Lecointre, gros marchand de toiles à Versailles, commandait la Garde nationale pendant les journées des 5 et 6 octobre. Il crut volontiers que c'était lui qui avait détruit l'Ancien Régime. Il avait été amené à

188 LA RÉVOLCTIOH DE TSEHHIDOB

faire un discours contre le ministre Narbonne, il se

Eiersuada aussi aisément que c'était lui qui avait écrasé a Royauté constitutionnelle. Dès lors il considéra la République française comme la fille de son héroïsme et de son génie. C'est ainsi, j'ima^ne, qu'après avoir poussé Billaud, Collet, Barère vers l'échafaud, il cmt qu'il avait pour devoir d'y monter avec eux ; il les poursuivit comme tyrans et les accompagna comme républicains. Lui et les autres s'arrêtèrent, du reste, ' au pied de la guillotine. Très-sincère, à certain moment, dans sa haine de Robespierre, il n'eut pas de repos jusqu'à ce qu'il eût puni ceux qui l'avaient aidé à exterminer son ennemi mortel ; et il ne se tint pas en paix jusqu'à ce qu'il se fût puni pour les avoir persécutés.

Comme il avait, le 6 octobre 1789, essayé d'acheter les soldats du régiment de Flandres, et distribué de l'ai-gent et des armes à la canaille, Robespierre vantait en 1791 sa probité.austère, ses écrits aussi lumineux qu'énergiques '. Son extérieur ridicule, sa physionomie grotesque, qui l'avaient prédisposé à être un ardent révolutionnaire, l'avaient aidé d'ailleurs à ti'ouver faveur auprès de Maximilien qui ne lui faisait pas l'honneur de redouter en lui un rival dangereux. L'àpreté avec laquelle il poursuivit Marie- Antoinette le haussa encore dans l'estime générale. Il harcela la Convention jusqu'à ce qu'on eût fait juger « sous huitaine, la femme Capet la plus coupable de tous les conspirateurs. » Il se montra le plus acharné des témoins qui déposèrent contre elle. L'austère Lindet se joignit à Robespierre pour vanter son courage inébranlable et son intelligence éminente *. Camille Desmoulins le mettra dans la grande trJnité républicaine avec Bru tus et Robespierre.

• Le iXfemeur de ta Constitution, p. 95. — ' Exposition da

ROBl-SPIEURE ET LA CONVENTiON 180

Dussault nous vantera la constance de son zèle soutenu, la pureté de sa conduite irrépi'ochable et sa gloire d'être un des pères de la Révolution *. Et le 12 Germinal, an III, son ami Legendre, voulant le sauver, et jugeant inutile de jouer plus longtemps la comédie, dira : « C'est à son organisation qu'est due son extravagance et la plupart des membres de sa famille sont lous- » Ainsi ce grand révolutionnaire n'aurait été qu'un fou et son zèle aurait eu pour cause principale une organisation extravagante. Ce héros vanté par Robespierre était si peu redoutable que celui-ci, pour lequel toute colline était montagne, ne daigna pas le mettre sur ses listes de proscription, comme Billaudse trouva entraîné à le révéler plus tard *. Est-il vrai qu'après avoir servi, après avoir idolâtré Robespierre, comme il le reconnaît naïvement dans sa Dénonciation même, et l'avoir voulu poignarder, il fit sournoisement la paix avec lui? C'est Billaud qui le dit. En effet, Isl conduite de Lecointre, le 8 Thermidor, peut se mal interpréter. Le 9, il avait repris, nous le verrons, toute sa haine. Après Thermidor son activité devient forcenée. Outre les dénonciations contre Billaud, Collot, Barère, Vadier, etc., il compose contr'eux en Pluviôse, an III, un traité complet '. Enfin, n'ayant plus rien à faire du côté où il a combattu jusque-là, il se range tout simplement de l'autre. En Germinal-, an III, il vient rejoindre Billaud, Collot, Barère, Vadier, Chasles, Choudieu, Foussedoire, Ruamps, Léonard Bourdon, Huguet, Amar, Duhem, Thuriot, Moyse Bayle, Granet, Hentz, Maignet, Crassous, Cambon, Levasseur de la Sarthe, les restes de la Terreur, de THébertisme et du Robespierrisme, afin de recevoir, en leur compagnie, comme nous le disions plus haut,

* Fragment, p. 27,. — * Réponse, p. 9 et 30. — • Les abus des pouvoirs if limités, in-S® de 77 pages.

en effet, ce qu'il avait fait le plus sagement et le plus honnêtement, bien que Billaudet ses complices l'aient accusé (l'r.voir su, lui aussi, utiliser, pour son commerce, la République. Mais il me paraît s'être défendu victorieusement sur ce chef, et il mourut en 1805 exti^memeut misérable, i-eUt bourgeois vaniteux et remuant, homme honnête, hardi, crédule et enthousiaste, il mérite, comme beaucoup des ouvriers de la première heure de 89, une biographie spéciale dont le meilleur résultat serait de faire connaître la sofnme de reconnaissance filiale que la Révolution doit à ce cerveau fêlé.

Le véritable chef de la conspiration des Neuf est plus connu. C'est ce fils de portier qu'un cerveau très-bouillant, une âme sans conscience, une extrême facilité de parole, un grand mouvement de gestes, devait mener si haut dans la Révolution. C'est ce plus jeune des membres de la Convention, Talhen, qui « h vingt-quatre ans, eût voulu remphr un des

P' remiers rôles politiques sans avoir d'autre talent que ardeur même de ses ambitieux désirs *. » « Né avec des talents médiocres, il avait acquis dans les sociétés populaires, dans les assemblées publiques, dans la Convention nationale même, une certaine abondance de langage plus coulante, plus facile que nerveuse.

' La grande queue de Laurent Leeoinlre, an III, io-S» de

22 pages. — * Daunou, p, 412.

Ignorant Fart de commencer et de finir, de donner à chaque pensée son cadre et sa mesure, prodigue de lieux communs, il n*avoit riçn dans sa physionomie sans caractère, dans sa déclamation sans accent, dans son style sans vigueur, de ce qui annonce l'homme né pour exercer l'empire de la parole. Quoi qu'assez entendu dans le maniement des affaires et dans la tactique d'une assemblée et de la Révolution, il n'avoit pas cette force de tête qui étend la pensée dans tous les rameaux d'une entreprise *. » Sa conduite est bien connue. On sait ce qu'il fit à Bordeaux. Billàud même l'accuse d'avoir outre-passé la sévérité recommandée par le Comité, en maintenant dans cette ville l'existence d'une armée révolutionnaire et d'une commission populaire. Accusation injuste sans doute, mais qui prouve qu'il n'avait pas la renommée d'aimer l'indulgence. L'amour l'y avait ramené. Térésa Cabarrus allant rejoindre en Espagne son mari Devin de Fontenay, ex-conseiller au Parlement de Paris, fut arrêtée à Bordeaux. Elle séduisit le tyran qui depuis n'eut plus d'un terroriste que le masque. Il avait été rappelé à Paris où les accusations de rapine non moins que de modération lui réservaient im accueil funèbre, de la part de Robespierre surtout.

Il était dès longtemps l'ennemi de Maximilien qu'il avait dépassé en insolence à l'égard de l'Assemblée Législative. Il avait lutté de popularité avec lui à la Commune. Dès les premiers mois de la Convention, il avait lort clairement indiqué que la représentation de Paris était supérieure à la représentation de la France *. Il était d'ailleurs convaincu d'avoir, en compagnie de ;

Panis, Sergent, Marat, Manuel, et avec la complicité de Danton, CoUot, Billaud et Robespierre, organisé les Massacres de Septembre. Depuis longtemps Robes-

* Dussault, p. 6. — * Séance du 15 décembre 1792.

pierre avp.it oublié la complicité pour ne se rappeler que riiostilité. Dans les derniers temps de sa vie, par un bizaiTe effet de hasard ou de pressentiment, il (lisait : « Je ne puis voir ce Tallien sans frissonner *- »

Si Lecointre était le tambour de la bande, Tallien le rhef orateur. Barras en était bien le chet militaire. S^ renommée de terroriste n'a guère à envier à celle de ses collègues de Nantes, de Lyon, d'Arras ou de Vaucluse: c'est lui qui écrivait qu'il n'avait trouvé à Toulon d'honnêtes gens que les galériens 61 qu'il allait raser la ville. Egoïste, avide et corrompu, mais énergique; Machiavel empanaché, en qui le libertinage de l'âme doublait le libertinage d'esprit du grand Italien, dont il descendait comme le père Duchêne descendait de Tacite, il était, lui, réellement brave. Il reconnaît dans ses Mémoires * que ses compagnons Courtois, Tallien, Fréron et autres avaient fort obséquieusement écrit à Robespierre. Quant à lui, se rappelant qu'il avait été gentilhomme et soldat, il s'en fut droit au tyran et il avait dit en le fixant : « Robespierre, on me dit que tu veux me faire arrêter. Je ne veux pas de Ja prison. Je repousserai la force par la force. Tu n'ignores pas que j ai des amis. Si tu ne le sais pas, informe-toi de leur nombre ; tu verras qu'il est grand.

« Robespierre ne pouvait pâlir, mais sa bouche se resserra et son regard tranchant se dirigea sur le mien comme pour me dire d'être tranquille. Mais que m'importait son silence. Je ne demandais de tranquillité qu'à moi seul'. »

A-t-il exagéré la fermeté dé son discours à Robespierre? Cela est possible. Mais je veux croire à cette anecdote pour l'nonneur de l'humanité. Car cette ferme parole est le seul exemple bien défini de courage

civil que les Conventionnels aient donné depuis le 31 mai 1793 jusqu'en Thermidor an IL

Ce n*est pas Courtois, de T Aube, qui paraît destiné à réhabiliter leur réputation d'héroïsme. Nous ne le rangeons pas parmi les féroces Montagnards, mais nous avons vu comment il se tut lors de l'arrestation de son

!)arent et ami Danton. On sait avec quelle mauvaise 6i il disposa, pour rendre son ennemi plus odieux encore, les papiers trouvés chez Robespierre, papiers que la Convention l'avait chargé de recueillir et de classer. Il fut très-vivement accusé de concussion par ses collègues duTribunat. Cet expert en écritures révolutionnaires mourut l'un des plus riches propriétaires de Paris.

Fréron, T homme à la voix sonore*, semble avoir voulu masquer sous des dehors farouches des instincts moins bas, des pensées moins déraisonnables, des intentions moins odieuses qu'on ne serait tenté d'en supposer au digne compagnon du proconsulat de Tallien et de Barras. Camille Desmoulins nous cite de lui des lettres qui indiquent, même avant sa courageuse conduite pendant la réaction Thermidorienne, de la générosité et du bon sens. Il avait été en butte aux attaques des Hébertistes, mais protégé par Robespierre, qui se faisait un devoir politique de défendre, jusqu'à la chute du Père Duchesne, tout ce que celuici détestait, il fut ensuite abandonné par Maximilien ; et il avait failli être enveloppé, ainsi que Barras et Bourdon, de l'Oise, dans le procès des Dantonistes. On le connaissait à la Société des Jacobins sous le noni du Sauveur du midi^ parce qu'il avait écrit de Toulon : « Tous les jours depuis notre arrivée nous faisons tomber deux cents têtes » et de Marseille :' « Notre tribunal révolutionnaire va un train d'enfer. Les négo-

* Le vieux Cordelier, lettre 5.

i94 LA RÉVOLUTION DE THERMIDOR

ciaiis dansent la carmagnole. » A côté de cela on parlait « de ses mâles écrits qui avoieiit fait trembler la cour et se plaçoient dans le cœur du peuple à côté des leçons et (tes conseils de Marat. » Enfin on disait de lui que « cétoit un Ulisse caché dans les réduits de l'amour, qui n alloit point chercher une épée pour combattre, mais qui la saisissoit dès qu'elle s offroit à lui parmi les hochets de la beauté *. h

Guffroy mérite d'être mis autant au-dessous de Fréron, que son journal Rùugyffo\x le Frank en vedette «st infMeur à l' OraXewr du peuple. Ce Rotigyff est même au-dessous des journaux de Marat et d'Héb^t « Abattons tous les nobles « , s'écrie-t41 un jour, a Que la guillotine soit en permanence par toute la France. La France aura assez de cinq millions d'habitants. » C'était un massacre d'environ vingt millions d'hommes qu'il faliait à ce misérable Guffroy. Il essaya, en poiu*suivant Joseph Lebon avec obstination, de faire oublier les coups de bâtons à lui donnés par Duquesnoy et Lesage-Senault. Sa persévérajice, après Thermidor, ne fut pas sans courage, mais on continua de penser que Duquesnoy et Lesage s'étaient arrêtés trop tôt.

Que reste-t-il encore? Thirion, le défenseur de Marat en 1793, l'homme qui jugeait à la figure des gens qu'ils devaient être aristocrates et bons à fusiller sans autre observation. Garnier, de ! Aube, terroriste assez débonnaire, celui-là ; et Rovère ,à qui les uns, comme le cousin Jacques, reconnaissaient « un zèle tendre pour les malheureux » , et une forte haine cfontre le régime de la Terreur^; que les autres, comme Louvet, proclament « l'un des plus exagérés de la Montagne» ', et qui, en fait, après avoir eu, lors des massacres d'Avignon, un moment de cruauté furieuse et presqu inexplicable,

* Dussault, p. 25. — * Testament d*un électeur^ p. 186 — ' Louvet, Accusation contre Rovère, in-S" de i2 pages.

is'en repentît au point que le remords!, dit-on, le tua.

Autour de ces neuf conspirateurs, s'agitaient prudemment d'autres Conventionnels non moins suspects à Robespierre et non moins désireux d'échapper à sa tyrannie. Ils ne songeaient pas plus Cfue leurs compagnons, à la raison, à la justice, à la patrie ou à la morale. Non, aucun des chefs du mouvement Thermidorien ne paraît avoir été guidé par d'autre sentiment que celui d'échapper au despotisme qui menaçait sa vi€, de remplacer cette tyrannie par la sienne, par une autorité moins sanguinaire, peut-être, mais plus libre en ses fantaisies comme en ses rapines.

En tête de cette troupe de Montagnards,. trop prudents pour donner des gages à des complices, se trouvait Fouchéy qui était le chef diplomatique des ennemis de Robespierre. Sa carrière proconsulaire se résume en cette phrase, l'une des plus caractéristiques de l'époque : Je viens de faire tomber deux cents têtes, je me promets d'en faire tomber autant chaque jour; les larmes de la joie et de la vertu inondent mes paupières sous l'effort d'une sainte sensibiUté. Il pouvait passer alors pour un des précurseurs de Babeuf. A Nantes, comme à Moulins, à Nevers, à Lyon, partout où il avait été envoyé en mîâsion, il se montrait un très-grand partisan du communisme. Intrigant, rapace, saris ombre de conviction, puissant par la fourberie, moralement très-inférieur, ou immoralement très-supérieur à Robespierre, il était le seul qui pût lutter avec lui d'astuce et d'hypocrisie, avec cette différence toutefois qu'il y avait eil Maximilien plus de naturel et en l'autre plus de recherche dans cette hypocrisie. En Prairial il vit encore au grand jour. Bientôt pour fuir même les regards de son ennemi, il va abandonner son domicile et ,1a Convention. Mais, chaque smr on le verra, sous divers déguisements, -s'introduire chez ceux de ses collègues dont il connaît

196 LA BËVOLUTION SE TUblRMIDOB

la haine contre MaximiILn. Il active les colères, renouvelle les frayeurs, rectifie les plans et détruit le travail par lequel les Robespierristes cherchent sourdement à se créer un parti dans la Convention '.

Quels sont ces collègues auprès desquels ses craintes ou sa haine trouvent à quoi répondre? C'est Cambon, (1 vain, opiniâtre, grossier, sans éloquence, mais fougueux et emporté * n ; Léonard Bourdon qu'on nomme Léopard Bourdon; Javogues, un Hébertiste de couleur très-communiste, un des plus farouches compagnons de Fouché, de Couthon, de Collot, d'Albitte, à Lyon. C'est Dubois-Crancé à qui nul vice ne manque, mais qui a commis un crime plus grand que toutes les dilapidations et tous les massacres: il a eu l'insolence de donner à la fille du menuisier Duplay , à cette Eléonore toute fière de la tendresse que le dieu Maximilien daigne lui accorder, il a eu l'insolence, disons-nous, de lui donner le surnom de ComéUe Copeau. Sobriquet trop joliment trouvé pour être jamais . pardonné. Il peint en effet , la solennité triviale des princes et des princesses de la société nouvelle , de cette société des Jacobins de la dernière heure, qui tenaient d'une part à Brutus et de l'autre à Vadé et descendaient du Capitole pour se promener aux Porcherons.

Ces collègues sont encore Charles Duval, rédacteur du Journal des Hommes Libres, que les aristocrates nomment le Journal des Hommes-Tigres ; Panis ' et Sergent, ces directeurs officiels des massacres de Septembre *; Audouin, du Journal Universel, gendre de Pache, Hébertiste à peine mitigé *, qii'on disait être

' Barras, p. 186. — = Pages, t. II, p. 310. — ' Jç vois Panis au Comit.é de Sûreté Générale, jusqii'ea Prairial, mais je ne l'y retrouve pas en Thermidor. — * Voy, snr ces personnages le curieux ouvrage de Roch Marcandier : Les Hommes de VTOjie, in-8° de 66 pages ; et notamment p. 46. — * £e Vieux Corddkr, 119.

F empoisonneur gagé du Comité de Salut Public ; Huguet, èvêque constitutionnel du département de la Creuze, Montagnard endiablé, énergique et ambitieux, mais retenu dans une activité stérile tout autant que poussé à un mouvement continu par une intelligence aussi étroite que mobile ; le Flamand Duhem qui, poussant à l'état révolutionnaire les qualités de son double métier de maître d'étude et de médecin, déclarait officiellement à la Convention qu'il assassinerait ceux de ses collègues qui ne se laisseraient pas régenter par lui; et son amour de la tyrannie l'emportera tellement même sur sa haine contre Robespierre (par qui il a été expulsé des Jacobins), qu'il sera le seul à appuyer la loi du 22 Prairial *. Que trouvons-nous encore? l'avocat Thuriot de la Rozière, l'un des plus fougueux persécuteurs du clergé, l'un des premiers, parmi les hommes importants, qui ait demandé l'abolition de tout culte et poussé à la déprètrisatlnv ^ comme on disait alors. Il a l'éloquence du bavardage; abondant, harmonieux, ennuyeux et monotone, il a des idées sur tout et des conclusions sur rien. Il est en plein contraste avec un autre avocat et un autre ennemi de Robespierre, avec Bentabole, aussi violent d'apparence que l'autre semble doux, et dont la voix de chantre de cathédrale est aussi renommée que l'organe enchanteur de Thuriot. Tous deux, d'ailleurs, ont bonne réputation de probité, et Bentabole avait montré cette espèce de bravoure dont l'absence fut si remarquable pendant la Révolution, je veux dire le courage de lutter contre l'opinion. Il avait été presque le seul à réclamer, à la tribune des Jacobins, pendant le règne des Chaumette et des Athéistes, (Frimaire an II, décembre 93) le droit de croire en Dieu et de proclamer sa foi.

' Saintomer, Jugement du peuple souverain, an III, in-12 de 16 pages,' p. 8.

dOit LA. RÉVOLUTION bE TaEHlIllDOR

Non moins brave, mais d'une autre façou, était uit autre conjuré, l'huissier Merlin, de Thiouville, qui formait avec le capucin Chabot, et l'avocat Bazire ce trio cordetier , si chansonné. Rapace et fripon comme ses deux compagnons, mais énergique ; célèbre par sa condiîtte au siège de Mayence; généreux et libertin, il avait su se faire pardonner ses coquineries parce qu'il n'avait rien d'ignoble en son apparence et que sa figure était belle et martiale. Plus neureux que les deux autres cordeliers du trio, il garda la fortune dont l'ampleur équivoque offusquait la probité de Robespierre.

André Duraont, Bourdon, de l'Oise, Legendre, de Paris, et le sphinx Si e y es complètent l'élite de la troupe ennemie de Maximilien.

André Dumont est une sorte de Pelil- André de la Terreur. Il remplissait les prisons, mais il prétendait qu'on y dansât sans cesse. Nul des proconsuls, ne parla si haut, si continûment, si férocement, et nul ne fit moins de victimes. Janus de la Révolution il tournait vers Paris et le Comité de Salut Public un visage effroyablement sanguinaire, et du côté de la Picardie, où il régnait, une physionomie grimaçante dans les rides de laquelle souriait prudemment une sorte de bonhomie. Par exemple, il fallait que l'on dansât aux décadis et il avait inventé une figure qu'il nommait la Chaîne de l'Egalité, où les cuisinières, les dragons et les demoiselles nobles devaient, par des strophes et dea antistrophes, témoigner de leur piété envers la Déesse de la Raison. Il affirmait quil était le maratîste Dnmont;personneplusqueluine vantait la guilloUue; mais là où son ennemi et voisin Joseph Lebon envoyait les prêtres à la mort sans phrases, DumcHit, quand il les avait appelés bStes noires, se contentait de les exposer pendant quelques heures à la risée publique, sous la garde de comédiens patriotes. La popu-

lace picarde qui, dans son terrorisme, avait gardé les iâstincts railleurs de sa race, se trouvait satiîrfaite et Dumont s'en tenait là. Il détestait en Robespieire rhomme rigide qui le forçait à être plus cruel qu'il n'eût voulu, et l'homme rigide détestait le révolutionnaire peu sérieux qui n'avait que le simulacre de la cruauté *.

Bourdon, de l'Oise, procureur assez mal famé, si nous en croyons l'honnête Boucher Saint-Sauveur *, est un personnage moitié bouffon, moitié féroce. Hargneux, fanfaron, défenseur-juré de la Terreur, traînant de grands sabres avec une passion de gardenational, montrant des couteaux qu'il jurait teints du sang de Vendéens tués par lui, il s'empanachait, comme Gros Guillaume, pour faire croire qu'il avait commandé en chef dans la Vendée. Toujours ea mouvemait, excessif en tout, il s'était montré le plus violent adversaire de la liberté des cultes et du Christianisme lorsqu' avait comm^icé, €sï octobre 1793, le mouvement qui avait abcmti au fétichisme de la Déesse Raison. Il avait rencontré sur son chemin, à cette époque, (avant cela même, dès son retour de la Vendée, ea septembre précédent,) Robespi^re qui avait lait écboaer presque toutes ses propositions, avec un mot dédaigneux, et qui l'avait traité comme il aimait à faire à regard des petits-maîtres ambitieux et enragés de la démocratie. Bourdon avait été dénoncé aux Jacobins, en compagnie de Desmoulins, de Fabre et de Phihp-* peaux. Robespierre, au moment où il paraissait vouloir l'écraser, où il le tenait entre ses mains, l'avait laissé' retomber froidement, comme s'il se rappelait que c'était après tout un fat sans conséquence, mais sur la tête duquel il était sage de garder suspaidue une

* Compte-rendu d'André Dumont à ses commettant, an V, in-8* de 4^ pages* Voyez aussi Choudieu au peuple Souverain, m-8* de 12 pages. — * Boucher SanTeur, p. 4,

menace d'expulsion. Mais ce fat était expert en procédure. Bourdon n'avait pas été sans se venger habilement. Au commencement de 94, Vilain d'Aubigny, adjoint au ministre de la Guerre et partisan de Robespierre, avait failli succomber sous les attaques du procureur, qui, plus heureux, en une circonstance plus importante, avait prouvé que le Comité de Salut Public n'était pas un refuge inébranlable ni un rempart à l'abri de toute attaque. Il avait le premier dénoncé Hérault de Séchelles et forcé le Comité à porter lui-même atteinte à l'inviolabilité de ses membres. Du reste, impétueux et opiniâtre, pourvu de poumons robustes, il était un orateur non méprisable, s' exprimant avec clarté, avec chaleur, souvent avec énergie.

Malgré cela, le chroniqueur a grand'peine à prendre maître «Bourdon au sérieux. Je n'en dirai pas autant du matelot-boucher Legendre. Je n'ignore aucun de ses crimes, aucun de ces mots atroces que la Révolution avait mis sur ses lèvres. Je sais bien qu'il disait à un hx)mme se plaignant de ne pas avoir de pain : mange de l'aristocrate; et qu'il demande lui-même à manger du cœur d'aristocrate. Pourtantje ressens pour lui une grande pitié. Je devine, je vois en lui des instincts généreux et nobles. Dans cette période de lâcheté où il tomba après la chute de Danton, j'ai compris la sincérité touchante de son aveuglement. Il avait été persuadé du patriotisme de Danton. Comme, avec sa foi inculte, il croyait non moins sincèrement à l'infaillibilité delà Révolution et du jugement populaire, Danton condamné, il le crut coupable ; et de même qu* un apôtre qui ne sait plus si l'objet de son culte est un dieu ou un charlatan, il sentit sa foi s'ébranler, son enthousiasme manquer de base et toute sa vigueur morale se détendre. Mais ce fanatique retrouva sa foi de charbonnier quand il vit que RobespieiTO pouvait être coupable et Danton, dès lors, injustement condamné. Il se montra

de nouveau le plus hardi et le plus courageux des révolutionnaires, mais des révolutionnaires ramenés à la sagesse, à la bonté, à la charité par cette leçon d'humilité que les événements avaient donnée. On le retrouva, après Thermidor, avec son éloquence rustre, désordonnée, avec ses apostrophes burlesques, avec sa parole audacieuse, qui par la chaleur de Tâme et l'élan de l'esprit arrivait parfois jusqu'à l'éclat et au sublime, luttant contre les Jacobins de la Convention. Il ne craint pas non plus les Jacobins de la rue qui le reconnaissent à ses coups de canne comme à ses coups de langue. Partout il tient tête aux derniers terroristes, qui, après la chute de Robespierre, ont encore conservé un reste d'influence dans les Comités. Ce qu'il dépensa d'activité, d'habileté, de bonté touchante, de sensibilité réelle pour réparer ses crimes, constituerait la plus belle page de l'histoire de la réaction Thermidorienne. Je voudrais pouvoir rendre un plus chaleureux hommage au grand etutile repentir de ce paysan du Danube révolutionnaire. Mais l'histoire de Thermidor m'emporte et me mène près d'un homme qui ne lui ressemble guère.

Je veux parler de Sieyès. Le grand rôle actif et muet qu'il joua à la Convention après Thermidor, m'a persuadé qu'il avait rempli avant cette date l'office, qu'il affectionnait, de directeur de conscience politique. Il habitait les confins de la Plaine et de la Montagne. Par là, fort à même de servir de trait d'union entre les deux région^, il était appelé à être l'ambassadeur des Montagnards pendant les débats préliminaires du traité d'alliance qui interviendra le 8 Thermidor entre les enragés et les modérés. Mais je n'ai là-dessus que des inductions et des présomptions. Sieyès représente en politique la discrétion parfaite. Dans la Révolution, il est le modèle de la prudence, d'une prudence morale, perfectionnée, ingénieuse, d'une patience presqu* aussi

202 LA BÉTOLUTION 0E THERMIDC»

forte que le courage. Ce n'est pas la prudence de Ro* bespierre, prudence de chat, qui bwidit en arrière aussi lestement qu'en avant; non pas la prudence de Fouché, prudence de taupe, qui ne se montre jamais au jour, mais qui chemine toujours en creusant un trou ; c'est une prudence de crapaud qui reste tapi pendant des journées entières derrière une feuille verte et grise comme lui, et qui ne la dérange même pas quand il s'éloigne en rampant. Sieyès ne parla plus quand il ne pût plus pérorer, et la raison qu il en donne n'est pas d'un sot : Comment parler à ces brutes ! Je leur dis que deux et deux font quatre et le lendemain ils me feront passer au tribunal sous le prétexte que j'ai berné les Sans-Culottes en apprenant à leurs enfants que deux et deux font trois. Il avait la renommée d'être un des faiseurs de Robespierre, je veux dire, d'être le profes* seur d'éloquence chargé de répandre quelque clarté dans le commérage nébuleux de l'avocat artésiai. Il n'en était rien. Robespierre, que ce personnage tapi, que* ce législateur immolnle et ce ci-devant bavard, endormi d*un si long sommeil, inquiétait, le tâta, le retourna pour voir s'il était réellement inerte. Il le piqua légèrement à plusieurs reprises, pour voir s'il bougerait. Il lui lança quelques traits de sa langue dangereuse. Mais l'homme du Tiers avait perfectionné la prudence ; il avait dépassé le mutisme, il en était arrivé à la surdité. Il fit signe de ne pas comprendre et il s*en vantera plus tard'.

Je devrais encore nommer Garnier, de Saintes, plus avocat que cruel et qui prenait place à la Montagne parce que c'était l'endroit d'où partait la foudre ré^x)lutionnaire ; Granet, qui avait enlevé ses culottes pour cacher qu'elles contenaient 100,000 livres de rente * ; Ruamps, cultivateur charentais, qui ne voyait dans la

* mU(x, p. 65. — ' Nadreiaxe, Toffie fo viriU, p. 15

BOBESPIETWIE Ef LA GOTfVÊNTlON 203^

politique que F occasion de se mettre légalement en fureur, et dont toute l'éloquence se bornait à des apostrophes pour signifier tantôt qu'il allait brûler la cervelle de ses voisins, tantôt qu'il allait brûler la sienne, mais sans avoir jamais pu parvenir à décider lequel des deux valait mieux; Mallarmé qui avait livré les Girondins à la populace, le M mai S et qu'on accusait de fort basses rapines pendant son proconsulat dans la Meurthe et la Moselle.

Cette troupe, si nombreuse qu'elle fût, et bien qu'elle renfermât des hommes intelligents et actifs, ne faisait pas grand bruit. Ce n'est pas de la Convention que vint à Robespierre l'avis de se tenir sur ses gardes. Ce fat du Tribunal révolutionnaire qui, le 8 Prairial, acquitta Rousselin, rédacteur de la Fetiille du Salut Public^ médiocrement louangeuse pour X Incorruptible. C'était une grosse injure à faire à Robespierre et à Couthon qui, après avoir fait chasser des Jacobins le jeune et hardi Dantoniste, l'avaient désigné comme un intrigant, comme leur ennemi particulier. Cet acquittement fit grand bruit. Ce fut, dit Prudhomme, comme an premier soupir du 9 Thermidor.

Maximilien y vit une atteinte portée à sa puissance. II devina avec angoisse qu'il se formait un courant opposé à son influence. Ce courant devait être contrarié immédiatement et énergiquement. Pour cela, Robespierre allait d'abord rendre plus dociles dans sa main, plus aisés, plus simplifiés, les rouages de ce. Tribunal révolutionnaire qui venait de s'arrêter un instant sur un autre ordre que le sien.

Le soir de cet acquittement, il en parle aux Jacobins avec un mélange de fureur et d'amertume. On l'accusait de viser à la dictature, on se plaignait de lui

* Voy. Dulaure, Supplément, et Ib. Proscription étimard.

parce qu il était trop puissant, et il n'avait pas même pu faire guillotiner un ami de Danton !

Ces mots suffirent. Il était tellement redouté (jue le Comité de Sûreté Générale, fort suspect d'avoir, de concert avec Fouquier-Tinville, provoqué cet acquittement, n'osa persister. Il fit arrêter Alexandre Rousselin une seconde fois, le surlendemain de l'acquittement.

Au Comité de Salut PubUc, nous pouvons constater la même situation, une même sourde impatience, mais qui ose à peine se faire voir et qui ne va jamais audelà d'une boutade ou de l'inertie. Encore ces boutades, Carnot est-il le seul qui ose se les permettre. Robespierre, il est vrai, semblait avoir pris à tâche de mettre la patience de celui-ci aux plus rudes épreuves.

Un jour — je suppose, en essayant d'interpréter un texte fort vague, que ce fut en Prairial avant le 6 ou après le 12, mais non au-delà du 25 — Robespierre fait arrêter deux des plus utiles commis des bureaux de la guerre. Carnot se fâche et s'écrie qu'on ne commet que des actes arbitraires dans le bureau de pofice de Robespierre. Celui-ci s'irrite, prend ses collègues à témoin des injures qu'on lui dit. Ses collègues, comme toujours, se taisent, tiraillés qu'ils sont entre la vérité qui les pousse du côté de Carnot, et la prudence qui leur défend d'affronter MaximiUen. Celui-ci, du reste, tint bon. Les commis restèrent prisonniers et Carnot fut d'autant plus furieux qu'il avait lui-même signé leur mandat d'arrestation. Robespierre, par un raffinement de ruse, de précaution ou de taquinerie, avait envoyé ce mandat à la signature de ce collègue. C'est là une des preuves que Carnot nous citera plus tard de l'impossibilité où se trouvait chaque membre du Comité de savoir ce qu'il signait, et des méchants tours que MaximiliQn jouait à ses collègues *•

* Mémoires sur Carnot, Paris, 1824.

Mais rien de ces dissentiments ne pénétrait au dehors. Fouquier-Tin ville nous dira que c'est à Robespierre seul qu il parlait, et que c'est lui seul qui parlait au nom du Comité *.

La position que ses ennemis du Comité et de la Convention vont lui laisser prendre dans la fête du 20 Prairial, — dans une solennité destinée à annoncer à l'univers entier que la Révolution entrait dans une voie nouvelle, et affirmait un dogme après avoir été jusqu'ici uniquement occupé à les détruire tous; — cette position prouve'd'une invincible manière et sa puissance morale et leur abattement.

N'ayant pu se signaler à la France et à l'Europe par un acte de puissance éclatante, de puissance publique surtout, qui le mît en relief, seul et sans son cortège obligé du Comité de Salut Public, il voulait — nous l'avons expliqué plus haut — paraître à la tête delà Convention comme le représentant unique de l'idée d'au-t torité et d'ordre social. A défaut du prestige des armes, il voulait le prestige religieux et philosophique, non moins puissant sur les imaginations. Cela, ses collègues l'avaient bien compris. « Son rapport sur F Etre-Suprême avait déjà révélé aux hommes d'Etat et aux observateurs le projet de faire quelque nouvelle révolution et d'amener une crise favorable à une transformation du pouvoir et du gouvernement constitutionnel. )> C'est Barère qui parle aii^si *. Il ajoute qu'il voulait prendre de cette façon, comme Mahomet, le sceptre et l'encensoir. Les autres montrent qu'ils ont vu aussi clair. « Cet instrument de tyrannie, disent-ils ', de tolérance pour le fanatisme, de rattachement pour les prêtres, d'attrait pour les hommes vertueux, d'espérance pour les âmes sensibles et vertueuses, étoit en

* Rrponse, p. 61. — * Mémoires, — • Réponse des membres des anciens Comités aux imputations dirigées contre eux.

206 lA KÉVOX^UTION DE TEERMIDOR

même temps un zaoyen adroU de perdre les républicains courageux qui dénonceriâent rhypocrisie de Robespierre. »

Cette manifestation religieuse, nous ravons vu encore, devait les blesser dans bien des endroits sensibles.

Pardessus tout, ils avaient compris qu'il y avait là une déclaration sournoise, mais ne laissant plus de doute sur la volonté de gouverner désormais seul. En effet, Robespierre pouvait rester leur collègue et entrer 6n partage avec eux tant qu'il s'agissait de despotisote civil et politique. Il y avait là place pour tous ; et avec quelque patience, à l'aide de quelques transactions, on pourrait continuer de s'entendre. Mais le despotisme religieux, évidemment Robespierre pouvait seul l'exercer et devait voubir seul l'exercer. En cela ils ne se trompaient pas. Ce rôle de pontife lui plaisait surtout .parce que c'était un monologue.

Il leur était dès lors imposé de mettre obstacle à ces visées de l'ennemi; et cet obstacle était facile. Ils n'avaient qu'à empêcher Robespierre d'être nommé président de la Convention pour la dernière quinzaine de Prairial.

Personne ne l'osa. Robespierre prit la présidence le 16 du mois.

Il avait bien calculé le grand effet que devait produire la fête de l'Etre-Suprême. La passion du plaiiâr, si développée au dix-huitième siècle, n'avait été que comprimée par la Révolution ;* et quand les maîtres le permettaient, la population se précipitait aux amusements avec une impétuosité d'autant plus grande que la vie ordinaire était plus sombre, Ici la fête était d'un genre nouveau, ou plutôt devenue rare depuis 1791 : elle satisfaisait les instincts de la grande masse de la nation. Les honnêtes gens y pouvaient prendre part, elle leur parlait de choses qu'ils aimaient; et d'un

IK^^SnEHRE ET LA CONVENTION 207

autre côté les Sans-Culottes s'y associaient de grand cœur» c'était une fête officielle et autorisée par leurs chefs.

L'attente de ce jour agitait même les prisons, où la nouvelle était parvenue malgré le soin avec lequel les gazettes étaient consignées au guichet : « Oja va donc aussi reconnoître la justice et l'humanité, se disait chaque prisonnier. Notre sort va changer, on va nous rendre une liberté injustement ravie *. »

Comme alors la France n'était qu'une immense prison ; comme presque tout le monde, à part un petit nombre qui jouait le rôle des geôliers et des espions, pouvait s'attendre à être prochainement incarcéré; comme la seule différence qui existât entre les citoyens détenus et le reste àe la nation, c'est que les premiers gardaient leur prison et que les autres la promenaient, on peut juger par les espérances des esdaves captifs, les sentiments des esclaves ambulants.

Le jour attendu avec tant d'impatience arriva enfin. Le juré Vilate, que Robespierre et Barère avaient logé au pavillon de Flore pour qu'il les pût mieux renseigner sur ce qui se passait dans ce foyer domestique du Comité, Vilate va nous donner le croquis précieux des scènes matinales de cette fête,

« Arrive le jour de la Fête de l'Etre-Suprême. Jamais le ciel ne brilla d'un éclat plus radieux. La divinité sembloit tout à la fois appeler les hommes à lui rendie leurs hommages et descendre au milieu d'eux pour les consoler de leurs malheurs.

« Barère et Collot d'HLerbois s'étoient priés de déjeuner chez moi, afin de jouir du coup d'oeil de la Fête. La femme.de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, étoit venue à l'improvisté^ de très-bonne heure, pour le même motid

* Tableau des Prisons^ p. 194«

« Je descendis vers neuf heures du matin. En revenant de ma promenade dans le jardin, je rencontrai près l'esplanade Barère, CoUot d'Herbois, Prieur et Carnot. Barère ne paroissoit pas content. « — Nous ne t'avons pas trouvé dans ta chambre. Nous comptions y déjeuner. » Je les engage à rétrograder. Ils s'y refusent et m'entraînent quelques pas avec eux, en me pressant vivement de partager leur repas chez un restaurateur voisin. Je les quittai.

« En passant dans la salle de la Liberté (aux Tuileries) , je rencontrai Robespierre revêtu du costume de représentant du peuple, tenant à la main un bouquet mélangé d'épis et de fleurs. La joie brilloit pour la première fois sur sa figure.

« Il n'avoit pas déjeuné. Le cœur plein du sentiment qu'inspiroit cette superbe journée, je l'engage de monter à mon logement. Il accepte sans hésiter.

« Il fut étonné du concours immense. qui couvroit le jardin des Tuileries. L'espérance et la gaieté rayonnoiènt sur tous les visages. Les femmes ajoutoient à l'embellissement par les parures les plus élégantes. On sentoit qu'on célébroit la fête de l'auteur de la Nature.

« Robespierre mangeoit peu. Ses regards se portoient souvent sur ce magnifique spectacle. On le voyoit plongé dans l'ivresse de l'enthousiasme.

« — Voilà la plus intéressante portion de l'humanité! L'univers est ici rassemblé. 0 Nature, que ta puissance est sublime et délicieuse ! Comme les tyrans doivent pâlir à l'idée de cette fête ! »

« Qui n'auroit pas été trompé à l'hypocrisie du tyran M »

Etait-il en ce moment hypocrite ! N'était-il pas surtout .moralement hébété et dépravé d'esprit ! Les sophismes dont il avait nourri son étroit cerveau avaient

i Vilate, Causes secrètes de la Révolution du 9 Thermidor.

formé en lui une conviction où les mots du rhéteur remplaçaient l'impulsion de la conscience de Thomme, et qui le rendaient sincère, en ces moments d'enthousiasme. Cette portion de l'humanité était réellement intéressante j)Our lui parce qu elle allait docilement suivre son triomphe. L'univers était ici rassemblé, parce que pour lui, hors de la Révolution, il n'y avait rien. Il ne se disait pas que si ce peuple était joyeux, c'est justement parce qu'il espérait voir disparaître le joug de la Révolution et qu'il trouvait dans cette fête l'augure de cette espérance. En parlant des tyrans qui devaient pâlir, il oubliait que c'était lui qui était le vrai tyran de cette foule asservie : elle l'acclamait parce qu'il masquait pour un jour sa tyrannie.

Il abusait déjà de son triomphe et par là il aiguisait le couteau du 10 Thermidor. Il se fit attendre comme un roi. Il ne quitta Vilate qu'à midiet demi. Depuis midi la Convention et le peuple s'impatientaient. Les huissiers cherchaient partout l'homme qui voulait sans doute prouver que c'était bien sa fête, qu'il y était indispensable et que sans lui elle ne pouvait commencer.

Les Montagnards ne manquèrent pas de faire cette remarque, et les murmures contre le tyran commencèrent avant son arrivée.

On avait établi un immense amphithéâtre contre le pavillon de l'Horloge. On y parvenait par les fenêtres du grand salon de ce pavillon avec lesquelles la plateforme de l'amphithéâtre était de plain pied. C'est dans ce salon que les membres de la Convention devaient se réunir. Les gradins pouvaient contenir deux mille personnes. Ceux du bas étaient arrangés en manière d'orchestre où huit cents musiciens, chanteurs et chanteuses du théâtre Feydeau, de l'Opéra et du Consen^atoire, avaient pris place.

A midi, une salve d'artillerie annonça les membres

de la Convention qui débouchèrent par la principale croisée du pavillon et se placèrent sur levhaut de F amphithéâtre. Ils étaient vêtus tous d'un habit bleu de

' roi à collet rouge, de culottes de peau de daim — Pradhomme assure que plusieurs décès culottes étaient de peau d'homme — et couverts de leurs grands chapeaux empanachés. Ils portaient à la main un bouquet

. d'épis de blé, de fleurs et de fruits, symbole de leur mission patriotique.

Robespierre arriva enfin. On le vit paraître avec

« un habit bleu violet — et beaucoup remarquèrent que c était la couleur portée par les rois de France lorsqu'ils sont en deuil. — Il tranchait aussi sûr la masse de ses collègues par ses cheveux poudrés. Il paraissait radieux, et le peuple fit « éclater à sa vue le pltis vif enthousiasme. » Nouvelle et plus grande cause de colère et de crainte pour ses ennemis.

Il monta sur une tribune élevée au centre de l'amphithéâtre et prononça un premier discour-s : « Il est enfin arrivé le jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à l' Etre-Suprême. » Ce discours finissait par une phrase que bien peu entendirent, et dont ceux qui l'entendirent ne comprirent pas la sinistre portée, et où ils virent, sans doute, un tribut banal payé à la phraséologie habituelle. Cette phrase eût étrangement rembruni tous ces fronts en fête si Ton eut pu pénétrer le sens qu elle avait et qui annonçait la terrible loi du surlendemain.

« Demain, reprenant nos travaux, nous frapperons avec une nouvelle ardeur sur tous les ennemis de la patrie. »

Après ce discours, les chantem*s et musiciens entonnèrent en chœur T hymne de Desorgues, mis en musique par Gossec. On distinguait dans l'ensemble les voix de Lays, de la Maillard de l'Opéra, etc. L'impression fut aussi profonde sur les spectateurs que s'ils-

eussent entendu la Marseillaise. Cest un auditeur qui le constate, et le fait est remarquable ".

L'hymne terminé, les Conventionnels descendirent dans le jardin. Robespierre, président de quinzaine, s'était hâté de se placer à la tête de ses collègues et de mettre entr'eux et lui une distance qui lui donnait Tair d'an roi précédant la troupe de ses courtisans. Enivré pai* les acclamations, exalté par les espérances de cette journée, il marchait d'un air de vanité satisfaite, avec une expression où le pédantesque le dispu » tait à l'insolent et à l'impérieux. Ce fut cette attitude qui mit le comble à Texaspération des Montagnards. « Cette affectation orgueilleuse d'être le premier parmi des députés tous égaux, déplût *. »

Les murmures ne se purent contenir. Plus tard, après la mort de Maximilien, plusieurs députés se vantèrent de l'avoir menacé et injurié. D'après Barère, on lui cria qu'il était un pape révolutionnaire. Bourdon prétend lui avoir dit : « Il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéïenne. » « «Tai crié, écrivît Lecointre, gue je le méprisais autant que je l'abhorrais, avec une force d'organe que les applaudissemens n'ont pu couvrir. J'ai porté cette expression de haine à ses oreilles chaque fois que les applaudissemens se sont renouvelés ^. »

L'orgueilleux et irascible tribun se plaindra, en effet, dans son discours du 8 Thermidor, d'avoir été insulté le 20 PrairiaL Mais sa vanité et le besoin de la cause exagéraient alors l'insulte, comme la fanfaronnade des insokeurs l'exagéra aussi après le 9 Thermidor. La seule injure qui paraisse bien authentique est celle de Lecointre, et elle n'eut pas l'énergie dont il la para, plus tard. Il dit simplement : a J'aime la morale de ton

* Souvenirs de M, Berryer^ — * Barère, Mémoires, t. II. — s Dénoaciation, 3.

discours, quant à toi je ne t'estime guère. » Qu'arrivat-il? que Lecointre fut malmené par les courtisans de Robespierre et qu'on pardonna au marchand de toile, en disant que ce père de la Révolution n'était qu'un fou. Tel est le récit de Courtois, fort disposé à présenter sous le meilleur jour, les -actes de son compagnon Lecointre, et il nous donne le niveau de l'opinion' en concluant que c'était bien, en effet, une extravagance qu'une attaque faite à un homme si puissant.

Après être descendu de son amphithéâtre, Robespierre, précédant toujours la Convention, se dirigea vers le premier bassin des Tuileries sur lequel on avait établi un groupe représentant l'Athéisme, statue de grandeur naturelle, trônant au milieu des Vices, à côté de la Folie et menacé par la Sagesse.

Robespierre mit le feu à l'Athéisme. Mais ce génie résista ainsi que la Folie et ce fut la Sagesse qui prit feu. Elle ne tarda pas à montrer le plus enfumé des visages. On fit mille brocards sur cette Folie persistante, sur cette hideuse Sagesse; et de la résistance de l'Athéisme « l'on tira immédiatement les phis sinistres augures pour le héros de la fête. »

Mais Robespierre avait un second discours à prononcer en cet endroit, il le prononça. « Le voici donc rentré dans le néant ce monstre que le génie des Rois avait vomi sur la France, » s'écria-t-il.

Ainsi c'était la Royauté et non la Révolution qui avait amené l'athéisme en France ; c'était le génie de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV et de Louis XVI, et non les efforts de Chaumette et d'Hébert.

Un nouvel hymne : 0 Dieu puissant, invisible à 7io$ 'yeux^ fut chanté par les premiers sujets des deux théâtres et du Conservatoire.

La Convention se mit en marche vers le Pont-Tournant pour se rendre au Champ-de-Mars, sur deux rangs. Elle était précédée de tambours et de trompettes.

Un grand char olympien, attelé de quatre bœufs, marchait au milieu des premiers rangs des députés. Sur le devant du char étaient étalées des gerbes i^ blé, et derrière, a dans des poses où la grâce se mariait à l'aimable simplicité, » se tenaient des bergers et des bergères vêtua de bianc. Cérès remplissait tes fonctions de l'Etre- Suprême.

Cette bergeradevint sur la place Louis XV, présenter ses hommages à la statue de la Liberté, de laquelle, pour ce jour et par grande exception, l'on avait éloigné l'échafaud. Mais de nouveaux murmures avaient, par^t-il, accueilli le précédent hymne. Les deux derniers vers de la première strophe avaient paru choisis pour annoncer la future souveraineté de Maximilien. On y disait du peuple Français, que

S'il a rougi d'obéir & des rois Il est fier de l'avoir pour maître.

Une autre ode, le très-beau chant d ,

musique de Méhul, fut chantée au Champ-de-Mars, ou champ de la Réunion, après que les députés eurent

S ris place sur une montagne au haut de laquelle chacun es Conventionnels s'efforçait de grimper pour approcher de plus près du nouveau prince, Robespierre, trônant sur le sommet.

Cinquante coups de canon annoncèrent que la fête était terminée. Un chant guerrier accompagnait le bruit de l'artillerie; et, les pieds dans le sang dont la place de la Révolution était imprégnée, le bon peuple criait : Vive ta liberté.

Malgré l'enthousiasme incontestable, la pièce n'avait

Ïias été sans sifflets. Quelques-uns des spectateurs, ins esprits du dix-huitième siècle, sifflaient entre . leurs dents ; et parmi ceux-là, l'abbé Barthélémy se penchait vers son voisin et lui disait bien bas : u Nous

sommes bien tenus à M. de Robespierre d'avoir bien voulu nous apprendre qu'il y a un Dieu.» Les autres, comme la Maillard, trépignaient : « Je chante de colère, disait-elle, d'être toujours obligée d'obéir à ces monstres. »

Le cousin Jacques, qui ne détestait pas le métier de tireur d*horoscope, murmurait à l'oreille d'un député : « Regarde bien Robespierre : il en a encore pour six semaines. » Et l'esprit parisien, se débâillonnant pour un jour, écrivait aux portes de Notre-Dame :

Le peuple français, boa et généreux Veut bien admettre Dieu souverain en ce lieu.

Mais encore une fois l'impression fut profonde et le bruit retentissant. L'Europe entière s'émut. On crut, dit Mallet du Pan, que Robespierre allait fermer l'abîme de la Révolution. Le comte d'AIIon ville, alors en Suisse, nous parle des éloges prodigués à Robespierre avec une exagération blessante ** Boissy d'Anglas, vingt-deux jours après cette fête, essayait de résumer le jugement qu'en avaient porté les gens graves : « Robespierre en parlant de F Etre-Suprême me rappeloit Orphée enseignant aux hommes les premiers principes de la civilisation et de la morale *. »

Cette comparaison du peuple tel que la Révolution l'avait fait avec les sauvages de la Thrace, comparaison qui s'imposait à l'esprit du sage et réfléchi conventionnel, ne doit pas être oubliée. Du moins il constatait la grandeur de l'effet produit.

Mais les espérances de liberté avaient à peine eu le temps de naître qu'elles furent détruites. Comme toujours, Robespierre fit en arrière vers la sauvagerie

* Mémoires secrets, t. lil, p. 300%. — • Essai suir les fêtes natùh naleSy \Z Messidor, an II, p. 23,

un bond d'autant plus grand qu'il avait paru vouloir plus énergiquement rattacher la France à la civilisation. De même qu'après avoir réjoui la conscience •publique par la punition des Hébertistes, il l'avait désolée par le supplice des Indulgents *, de même, après avoir essayé de relever F âme et de donner satisfaction à la conscience comme à la raison humaines, il proposa la plus abominable loi, celle qui est restée, au milieu de tant d'horreurs çt d'iuepties, comme le symbole de la Révolution.

Toutefois ici nous pouvons mieux comprendre lô système de bascule et de soubresauts que conseillait à Robespierre sa politique hésitante quant aux moyens, imperturbable quant au but. Les révélations de ses complices et de ses ennemis ont mis à nu quelques-uns des ressorts de c,e cerveau.

Au début de sa carrière politique, Robespierre avait bien les allures du lièvre poursuivi qui prend un élan, $* arrête brusquement, regarde avec inquiétude autour de lui, écoute tous les bruits, puis rebrousse chemin «t recommence sa course inquiète jusqu'à ce qu'une nouvelle crainte lui conseille un nouvel arrêt et un brusque crochet. A la fin de sa vie, le prudent démagogue-a systématisé ses soubresauts et régularisé ses oscillations. Il a fait entrer dans ses calculs la mobilité de la démocratie et les défiances du Jacobinisme. Il ne bondit qu'après avoir tout préparé pour i^eculer; à peine a-t-il mis le pied sur le terrain où les conservateurs l'appellent, qu'on le voit sauter et retomber plus profondément dans le marais sanglant qu'il vient de quitter.

C'est ainsi que la loi la plus révolutionnaire fut proposée le surlendemain du jour où Robespierre avait paru vouloir clore l'ère de la Révolution.

* Un séjour en France de 1792 à 1795; Paris 1872,

Cette loi, disons-nous, était préparée depuis un certain temps, et pour que la façon blessante et inusitée dont il allait la présenter à la Convention ne révoltât pas complètement le Comité, il y redoublait ses plaintes, ses dénonciations, ses exigences habituelles. On eût dit qu il voulait assouplir ses collègues, afin qu'à force de les harceler quotidiennement il les rendît inertes pour résister à un grand choc.

Cette situation nous est dépeinte par ces collègues eux-mêmes.

« Déjà depuis quelque temps, on se défiait, on s'observait, on ne délibérait plus avec cet abandon de la confiance. Jusqu'alors Robespierre avait fait peu de chose. Il nous portait sans cesse ses soupçons, ses inquiétudes, ses formes ombrageuses et sa bile politique. Il ne s'occupait qu« des mesures personnelles. Il ne faisait que des motions d'arrestations. Il ne s'occupait que de factions, de journaux, de tribunal révolutionnaire. Nul pour le gouvernement, nul pour la guerre, n'ayant jamais ni vues à proposer, ni rapport à faire, il passait son temps à détruire notre courage, à désespérer du salut de la piitrie, à parler de ses calomniateurs et de ses assassins. Ses expressions favorites étaient : « Tout est perdu. Il n'y a plus de « ressources. Je ne vois plus personne pour sauver la « patrie. »

« Le soir des nouvelles de victoires apportées par les courriers, il parlait de trahisons prochaines; il flétrissait notre joye ou attaquait les représentans du peuple près l'armée victorieuse. Plus l'armée du Nord triomphait, plus fortement il dénonçait Richard et Choudieu.

« Quand les troupes assiégeaient Ypres , place forte, et la clef de la West-Flandre, prise qui, selon les arrêtés du Comité devait ouvrir et assurer la campagne, Robespierre criait contre les représentans du

peuple près cette armée et faisait écrire des plaintes de ce que les troupes n'avaient pas plutôt pris Ostende.

« Il nous paraissait poursuivi par les victoires comme par des furies et souvent il a reproché au rapporteur du Comité la longueur et l'exaltation de ses rapports sur les triomphes des armées *. »

C'est par ces incessantes lamentations et ces exigences que Robespierre a obtenu ce qu'il désire : il garde le droit de contrôle sur ses collègues-, mais pour lui, sous le prétexte qu'il a « des opérations d'une espèce particulière et délicate «il veut être absolument indépendant.

Aussi la loi du 22 Prairial, non-seulement il l'a préparée comme l'ombre politique et révolutionnaire de la fête radieuse de l'Etre-Suprême, mais il la prépara seul.

« Le 19 Prairial, dit Fouquîer-Tinville, j'étais dans la chambre du Conseil avec Dumas et plusieurs jilrés. J'entendis le président parler d'une nouvelle loi qui se préparait et qui devait réduire à sept et à neuf par séance le nombre des jurés. Le soir de ce jour j'allai au Comité de Salut Public. J'y trouvai Robespierre, Billaud, CoUot, Barère et Camot. Je représentai que le tribunal ayant joui jusqu'ici de la connance publique, cette réduction, si elle avait lieu, la lui ferait perdre infailliblement. Robespierre qui était debout en face de la cheminée, me répondit avec une rage subite, et finit par m' objecter qu'il n'y avait que des aristocrates qui pussent parler ainSî.

« Aucun des membres présens ne dit mot. Je me retirai donc. J'allai au Comité de Sûreté Générale, où Ton me dit que l'on n'avait aucune connaissance de ce travail.

* Première réponse des membres des anciens Comités^ în-8' de 112 pages, p. 105.

âi8 LA RÉYOLUTION DE THERMIDOB

(( Le surlendemain 21, le président Dumas parla encore dans la chambre du Conseil, de cette loi nouvelle qui allait être portée, et que Ton supprimerait les interrogatoires, les déclarations par écrit, et les défenseurs. Le soir encore, j'allai au Comité de Salut Public. J'y trouvai Billaud, Collot, Barère, Prieur et Carnot Je les informai de ce fait. Ils m'ont dit que eelane les regardait pas, mais tmiquemefU Robespierre chargé de ce travail. Ils ne voulurent pas m'en dire davantage. Je m'en vins au Comité de Sûreté Générale, où je trouvai Vadier, Amar, Du Barran, Voulland, Louis, du Bas-Rhin, Moyse Bayle, La Vicomterie, Elie Lacoste. Je leur témoignai mon inquiétude. Tous me répondirent qu'une pareille loi n'était pas dans le cas d'être adoptée et qu'on verrait *. »

Cette abstention du Comité de Salut Public n'étonna pas l'accusateur public qui, dans diverses circonstances, avait trouvé, pour unique représentant de la volonté des membres du Comité, Robespierre. Celuici l'attendait dans la salle qui précédait le salon des séances, et là lui donnait les ordres les plus graves, auxquels il fallait obéir. D'autres fois, il faisait la même chose en présence de ses collègues qui, au moment où il prenait le ton le plus furieux et le plus impérieux envers Fouquier, s'en allaient sans mot dire.

Billaud expliquera plus tard, à propos de cette loi du 22 Prairial, que l'usage du Comité était de ne jamais faire un rapp(M*t important à la Convention avant de l'çivoir lu aux collègues assemblés. « Mais dans cette circonstance, Robespierre ne mit que Couthon dans sa confidence, parce qu'il avait besoin d'un membre pour en faire la -proposition à la Convention... Il profita du moment où il présidait et où les membres du Comité étaient absents et en délibéra-

* Mémoire, p. H. Réponse, p. 53.

tien, pour présenter furtivement ce décret, en profitant de la douce et hypocrite popularité de Couthon *. » Les avertissements n'avaient pourtant pas manqué au Comité; son abstention était politique et son ignorance, en partie volontaire.

Quoiqu'il en soit, le 22 Prairial (10 juin 1794), Couthon monte à la tribune de la Convention pour y lire un rapport sur les moyens d'accélérer les jugements du Tribunal révolutionnaire. « Jusqu'ici, dit-il, la justice n'a pas déployé une énergie suffisante. On se figure d'être juste envers les particuliers ; c'est absiu-de ; c'est envers la République qu'on doit l'être. Les tribunaux ne sont destinés qu'à punir les ennemis de la Bépublique et ils ne sont pas institués dans l'intérêt des individus, mais de la patrie. Les ennemis de la Révolution, on ne doit prendre que le temps de les reconnaître. Il s'agit simplement de les anéantir. L'indu^ence envers eux est atroce, la clémence est parricide. Celui qui veut subordonner le salut public aux inventions des jurisconsultes, aux formules du Palais est un imbécile ou un scélérat. »

Après avoir donné connaissance de ce rapport à la Convention, Couthon propose un décret cûvisant le tribunal révolutionnaire en quatre sections, avec im président (Dumas), quatre vice-présidents (Coffinhal, Scellier, Naulin, Ragmey), un accusateur public (Fouquier) et quatre substituts; douze juges et cinquante jurés.

Quels étaient ces jurés ? « des homines dissolus, endettés ou voleurs, dont les uns avaient quitté la France jadis pour se soustraire à la peine de leurs infidélités et de leurs délits, dont les autres étaient marqués de l'ineffaçable sceau du crime que leur imprima la justice» etc. ^ » Robespierre qui avait seul

* Première réponse^ ju 3Ô. — • Damiou, pu 459.

organisé ce tribunal, y avait mis naturellement tout ce qui lui était attaché, ses dévots, ses gardes~du-corps ou

. ses espions. C'étaient, en fête, son féal Renaudin, le plus féroce de toute la bande, qui, espion le matin, arrêtait les gens dont, le soir, il était le juge *; Vilate, qui partageait ses faveurs policières entre Maximilien et Barère; Didier, Gérard, Chatelet, Fauvetty, Gravier, Trinchard, Gamier Launay qui montaient si pieusement la garde, chez leur collègue Duplay, pour défendre leur dieu contre les petits couteaux des jeunes filles; Desboisseaux, Lumière, qui se montrèrent si énergiquementpour lui en Thermidor; Fillîon qui s'était offert à Lyon pour remplir de temps en temps Toflice du bourreau ; le nègre Nicolas, 1* imprimeur associé de Maximilien ; et après son hôte, après son imprimeur, ses fournisseurs, son tailleur, son cordonnier, son perruquier*. Il avait été trompé sur plusieurs de ces jurés. Quelques-uns, comme le peintre Topîno-Lebrun, penchaient vers le Dantonisme. Ceux-là étaient les honnêtes gens de cette bande d'iniques coquins. Car il faut, pour le jugement définitif de Robespierre, ne pas perdre de vue cette curieuse observation : il est lui,

^ personnellement, moralement supérieur à ses ennemis ;

, et ses amis, ses clients, ses serviteurs constituent la portion la plus ignoble, la plus féroce, la plus répugnante de la démocratie.

Il faut aussi relire le rapport de Couthon, et en peser soigneusement chaque phrase, car il est le manifeste typique de la Révolution, le chef-d'œuvre de la logique jacobine. Rapport admirablement déduit, serré, conséquent, qui n'a de faux que l'idée fondamentale à savoir que la justice est faite pour anéantir ceux qui ne pensent pas comme le gouvernement et ses agents et pour condamner à mort tous

* Proscription cTIsnard. — ■ Pnidhomme.

ceux que la police désigne comme mal pensants. Par là ce rapport arrivait à l'assassinat systématisé, au manifeste le plus révoltant dont l'histoire ait souvenir *.

Il était suivi d'un décret, exposant en vingt-deux articles, comment ces honnêtes jurés devaient appliquer cette auguste charte, dont voici le sens :

Le Tribunal révolutionnaire étant institué pour punir les ennemis du peuple, il s'agit de savoir quels sont les ennemis du peuple? En principe, ce sont tous les Français de l'ancien Régime, tous les Français, depuis ceux qui auront cherché à avilir le gouvernement républicain et révolutionnaire jusqu'à ceux qui auront répandu de fausses nouvelles, depuis ceux qui auront calomnié le patriotisme jusqu'à ceux qui auront voulu altérer la pureté des principes républicains, jusqu'à ceux qui, par quelque moyen que ce soit et de quelque dehors qu'ils se couvrent, auront travaillé à empêcher raffermissement de la RépubUque ; c'est — je cite quelques exemples — cette jeune fille de quinze ans condamnable et condamnée comme ennemie du peuple parce que ses parents ne voyaient que ^honnêtes gens; c'est cet homme paisible, docile aux lois^ ayant rempli sans hésiter, avec zèle, toutes les obligations que la tyrannie révolutionnaire lui a imposées depuis cinq ans, ayant donné gaîment le quart de sa fortuné aux Sans-Culottes, et abandonné sans regrets ses plus chers amis suspects d'incivisme, mais condamnable et condamné comme ennemi du peuple, parce que son éducation perfeetionnée doit, malgré tout, lui rendre cette basse tyrannie insupportable; c'est ce citoyen qui a perdu son état à la Révolution , or, que dit le proverbe? Qui perd ne peut rire /A a perdu, donc il doit bouder la Révolution, il est donc

* Sirey. Tribunal révolutionnaire^ p. 38.

condamnable et condamné comme ennemi du peuj^e ; c'est cet. autre qui a repK)ché à son savetier d'avoir

' de majuvais cuirs, or ce savetier est officier municipal» donc cet autre a avili les autorités constituées, ii est condamnable et condamné comme un ennemi du peuple ; c'est cet autre enfin qui, interrogé oix il avait été, dit qu'il revient de la mahfjn â oôté^ et qui est condamnable et condamné comme ennemi du peuple pour avoir voulu berner ce bon peuple, attendu qu'il n'y a pas dans le voisinage de maison h^itée par un âtoyen du nom de Coté *.

Notons encore que celui qui essayait de se soustraire à un mandat ordonnant la comparution devant un td tribunal, pour répondre à de telles accusations, était

' mis hors la loi, c'est-à-dire devait être tué rien que sur la constatation <fe son identité.

Maintenant, comment ces jurés jugeront-ils cette France que Couthon et Robespierre leur livraient. Comment reconnaîtront-ils que les prévenus sont des ennemis du popple? Faut-il des preuves écrites, des témoignages certains? Won, toute espèce de preuves, soit matérielles, soit morales suflit. Pourquoi des témoins? Pourquoi une procédure? Les jurés doivent être illuminés par cette pensée qui est tout leur code : triomphe de la République, ruine de ses ennemis. Pourquoi des défenseurs au prévenu? Les jurés reconnaîtront bien s'il est 6ans-Culotte, et s'il ne l'est pas, ce serait un crime de le défendre. Bref, comme le fait remarquer Fouquier-Tinville, il suffisait d'être riche pour être guilloitiné *. Le Tribunal révolutionnaire était tout simplement le marche-pied de la charrette destinée à ma^er le nu^iije civilisé à la guillotine.

* Sirey, p, 71-73 Interrogatoire d* André Chénier, Jugemeni& de la Commission populaire du Muséum, etc.— * Réponse^ p. 76.

ROBBSWERHE ET LA œNTETTriON 223

La loi nouvelle, pour en donner un bref résumé, se composait de trois codes : !• Forcer tous les Français à se dénoncer l'un l'autre (art. ix du décret) ; faire arrêter tous les dénoncés, traduire au tribunal tous les arrêtés, condamner tous les traduits, c'était là le code politique, et toute la Politique; 2** Refuser aux accusés toute défense, abolir toute procédure, tout débat, dédaigner toute preuve, c'était le code criminel, et toute la Justice ; S" Choisir les hommes les plus grossiers, les plus partiaux, les plus fous ou les plus asser^âspour faire décider la culpabilité des rivaux, des contradicteurs du Maître, c était le code administratif, et tout le Gouvernement.

Robespierre avait enfin trouvé, sans engager sa responsabilité, en se cachant derrière le respect de la loi et de la justice, le moyen de se débarrasser de tous ses ennemis, enrfëmis de ses idées cotnme ennemis de sa personne, de tous les hommes fiers, sensés, indépendants dont la Terreur ne satisfaisait ni la raison ni la conscience.

Les Conventionnels avaient pu reconnaître la main de Robespierre dans cette phrase débitée par Couthon : « C'est encore des poignards que nous dirigeons cwitre nous ». lis avaient constaté son influence, deviné ses plans, rien qu'à l'audition du nom de Dumas, son âme damnée; iIs^ a\'îiient aperçu l'ombre plus menaçante encore de son despotisme derrière ces juges iniques et ces vils jurés, ses partisans. Ils n'avaient pas tous perdu le sentiment de l'équité, ni le sens moral. Ils protestèrent,

Ruamps se lève et naturellement il parle de poignard, « Je me tuerai, s'écrie-t-îl, si cette loi est adoptée sans l'impression et l'ajournement. » Lecointre appuie la Droposition d'ajournement.

Barère, qui devait dire plus tard que cette loi étarblissait un véritable système d'assassinats, et qui la

224 LÀ RÉVOLUTlun UE THERMIDOR

nomma V horrible loU Barère se lève. Comme s'il eût voulu démontrer que bien qu'elle fut l'œuvre de Robespierre, le Comité en acceptait la responsabilité, il se met à gourmander les Conventionnels récalcitrants: « Comment hésiter à voter une loi tout en faveur des patriotes, s écrie-t-il! »

Là-dessus Robespierre intervient. Il déclare qu'il n'y a nul article du projet qui ne soit fondé sur la justice et la raison. Il s'étonne de la rébellion de la Convention qui est si docile depuis le 31 mai, depuis surtout la chute d'Hébert et de Danton. Y aurait-il ,donc quelque nouvelle faction? Il est tenté de le croire. Làdessus la Convention tremblante courbe la tête. Mais ce n'est pas assez. Robespierre a besoin, pour être désarmé, des plus enthousiastes applaudissements. On les lui donne ; et l'on vote la loi.

Le lendemain, à la réunion du Comité qui se tient chaque matin, Robespierre se fit attendre. Il ne s'était pas rendu, la veille au soir, au lieu ordinaire des séances comitatoriales, et comme Couthon n'assistait jamais aux réunions du soir. Comme Saint-Just avait, depuis cinq jours, regagné l'armée du Nord, nul ami de Maximilien n'était venu mettre obstacle aux réflexions que la séance du jour avait suggérées aux commissaires du Salut Public, et qu'ils purent ainsi échanger, en toute liberté, le 22, au soir. Ces réflexions durent porter principalement sur la position absolument dominante que Robespierre était en voie de prendre à la Convention.

Aussi quand il arrive çnfin,le 23 Prairial, au matin, Robespierre .trouve ses collègues assemblés et préoccupés. Dès sçn entrée, Billaud, le seul qui dans les circonstances graves fût capable d'opposer à Maximilien autre chose cpie la force d'inertie, le seul que ne se bornât pas à répondre aux injures et qui osât prendre, timidement, le rôle d'assaillant, Billaud lui fait un

reproche. Lequel? d'avoir proposé une loi abominable, monstrueuse, déshonorante pour la République et telle que les tyrans les plus renommés du Bas-Empire eussent pu la rêver ? Non. Plus tard les membres du Comité, quand ils essaieront de se défendre d'avoir été les complices de Robespierre, prétendront que c'était le caractère abominable de la loi du 22 Prairial qui les blessait. Mais la façon même dont ils parleront prouve que ce fut le moindre de leurs soucis. Du reste, la manière, plus féroce encore que la loi ellemême, dont les Comités vont utiliser cette loi, dans le courant de Messidor, prouve surabondamment que ce n'était pas l'iniquité sanguinaire qui les blessait dans le décret de Prairial.

Billaud reproche à Robespierre ce qu'il y avait dans sa conduite d'injurieux pour ses collègues : « Il est contraire, disait-il, à tous les principes et à la marche ' constante du Comité de présenter un projet de décret sans le présenter au Comité. » Robespierre répond froidement que tout s' étant fait de confiance jusqu'à ce moment, il avait cru pouvoir agir seul a^^ec Couthon. Quelques membres répliquent que jamais on n'a agi isolément dans les choses graves, et que ce décret était trop important pour n'être pas au moins lu au Comité. Le jour où un membre du Comité, ajoute Billaud, se permettra de présenter seul uîl décret à la Convention, il n'y a plus de liberté, il n'y a plus l'opinion de plusieurs comme dans les pays libres, mais la •volonté d'un seul, pour proposer la législation.

Ainsi pour Billaud la différence qu'il y avait entre la liberté et la tyrannie consistait uniquement en ceci : le Comité a-t-il été ou non consulté? C'était bien l'opinion du Comité tout entier, qui croyait la France libre du moment où il avait toute liberté d'action; aussi Robespierre ne conteste-t-il pas la théorie de Billaud. Il commence par gémir. « Je vois bien que je

226 LA RÉVOLUTION DE TnEBMIDOR

suis seul et que personne ne me soutient, » Puis la fureur succède à la plainte. Il déclame avec violence contre les membres du Comité qui ont conspiré, dit-il, contre lui.

Les cris étaient si forts que plusieurs promeneurs s'assemblent sur les terrasses des Tuileries et écoutent les clameurs qui sortent du lieu redoutable. On est obligé' de fermer les fenêtres et de décider que désormais, puisque les querelles succèdent à la confiance qui avait r^né jusqu'ici dans le Comité, on montera à 1 étage supérieur du Pavillon de Flore, pour pouvoir se quereller en paix, sans porter, par la publicité de ces vives discussions, atteinte au prestige du Comité.

Le débat continue avec chaleur*

(( Je sais, dit Robespierre, qu'il y a à la Convention u le faction qui veut me perdre. Ruamps en est. Et c'est moins pour les principes, que tu m'attaques, Billaud; c'est même moins pour défendre l'autorité du Comité; c'est Ruamps que tu veux soutenir, et cela parce que Ruamps est un de mes ennemis, un de ceux qui veulent atteindre la Révolution en diminuant la confiance des patriotes en Robespierre.

— Non, répond Billaud, mais Ruamps assure que d'après ton décret tu veux pouvoir guillotiner la Convention Nationale.

— Vous êtes tous témoins, répond Robespierre avec agitation, que je ne dis pas que. je veuille faire guillotiner la Convention Nationale. J'ai parlé de ces factieux, de ces hommes impurs, de ces scélérats de Conventionnels envoyés en mission dans les départements. Ce sont ces quelques fripons, ces hommes dangereux et volontiers rebelles à notre autorité qui sont mes ennemis. Toi, Billaud, tu fais cause commune avec eux. Je te connais maintenant.

— Et moi aussi je te connais, répondit Billaud d'un air sombre, n

Tousles membres comprirent qu'il faisait allusion aux projets de dictature dont Robespierre . était accusé. Celui-ci se promenait de long en large avec agitation.

Après un temps de silence, il reprit la parole avec plus de calme. L'attendrissement succédait à la colère, comme la fureur avait suivi les gémissements. Maxiihilien versa quelques larmes. On fit la paix.

La réunion du 23 Prairial s'était terminée, pour le Comité de Salut Public, par un renouvellement d'alliance sur cette base : sauvegarder avant tout le prestige du Comité ; surveiller les deux pouvoirs rivaux, la Convention et le Comité de Sûreté Générale ; enfin ne pas oublier qu'il y a un ennemi toujours menaçant pour le despotisme du Comité de Salut Public, comme pour l'autorité de chacun de ses membres, c'est le monstre aux cent bras, nommé contre-révolution. Il était donc important de rester miis pour n'être pas détrônés.

Il fat décidé que l'on se garderait bien de laisser transpirer au dehors quoi que ce soit de ces divisions intestines; qu'on les cacherait soigneusement, surtout au Comité de Sûreté Générale ; mais que comme ce dernier Comité était très-préoccupé de l'affaire, dont il avait été entretenu par Fouquier-Tinville, et où il montrait des sentiments hostiles, on se réunirait k lui pour parler de l'incident le surlendemain, 25 Prairial.

En effet, ce Comité, où dominaient les ennemis de Robespierre, avait toute raison d'être blessé de ce qu'on eût proposé un décret si important sans le discuter, comme c'était de règle, devant les deux Comités réunis. II pouvait être effrayé de voir ce nouveau tribunal si puissant se peupler des gens de Robespierre. Enfin il surveillait d'un œil inquiet tout ce qui pouvait augmenter les prérogatives du Comité de Salut Public qui, par son bureau de Police administrative, empiétait chaque jour de plus en plus sur les attributions du Comité de Sûreté Générale.

Il faut donc commencer, dès maintenant, à tenir grand compte, de la diversité d'intérêts, de la jalousie réciproque et de la rivalité des deux Comités de gouvernement.

L'action politique du second de ces Comités est un élément important dans l'histoire de la révolution du 9 Thermidor. Elle n'a guère encore été signalée par les historiens, et nous nous garderons bien de la négliger.

Pendant que les scènes précédentes se passent au Pavillon de Flore, la Convention, fort préoccupée, écoute à peine Du Barran, qui lui propose l'appel d'un suppléant en place de Dariot, de la Haute-Garonne. Bourdon, de l'Oise, prend enfin la parole pour répondre aux pensées générales. Il dit que le décret de la veille donne aux Comités le droit de traduire au nouveau tribunal les membres de la Convention, s^ns un décret préalable d'accusation accordé par l'Assemblée. La discussion s'engage là-dessus. Merlin, de Douai, présente un considérant qui est adopté et qui déclare que le décret ne saurait avoir cette portée.

Le soir, grande séance aux Jacobins. Robespierre qui, au Comité, vient d'être blessé dans sa vanité, menacé dans sa prépondérance, et à qui la séance de la Convention a porté un coup plus rude encore en enlevant à sa loi la prérogative à laquelle il tient le plus, c'est-àdire le droit de supprimer sans bruit et au gré de sa volonté les Conventionnels hostiles, Robespierre brûle ses vaisseaux. Il veut atteindre le député qu'il regarde comme le meneur de la révolte parlementaire de l'après-midi.

Le 23 Germinal, Fouché avait été attaqué aux Jacobins à cause de la férocité qu'il avait montrée à Lyon. Robespierre, comme pour prouver à ses futurs apologistes que cette question de tyrannie sanguinaire n'est pas le mobile de ses jugements et qu'il n'est pas guidé dans sa conduite par des considérations d'humanité, a

défendu l'accusé. Depuis lors, celui-ci n'a pas commis de nouveau crime public ; mais il a paru surveiller avec soin la politique envahissante de Maximilien et deviner avec grande sagacité où devait mener cette marche, si oblique et si habile qu'elle fût. Robespierre va l'attaquer cette fois; non pas directement et de front. Non, ses plus grandes fureurs et ses haines les plus franches, comme les plus violentes le poussent difficilement à cette audace. Mais furieux de voir que Fouché a été nommé président des Jacobins, furieux de voir le Dantoniste André Dumont, et l'Hébertiste Javogue accueillis avec applaudissement par la Société, il va lancer contre Fouché, leur ami et leur guide, une de ces accusations sournoises qui sont sa grande force et son arme favorite. Ainsi mettait-il les gens dans l'impossibilité de se défendre, car s'ils protestaient « c'est donc, s'écriait-il, que tu te reconnais pour le scélérat que je dépeins. » De plus, si l'accusation paraît révolter les auditeurs, Robespierre se réserve par le vague même de l'allusion, le droit de dire qu'il n'a pas songé à l'homme qu'on désigne.

Mais cette exécution de Fouché aux Jacobins ne suffisait pas à Robespierre. Sa loi lui était inutile si elle restait diminuée par le considérant de Merlin, de Douai, et de Bourdon, de l'Oise. 11 fallait donc le faire disparaître, ce considérant.

La Convention qui avait reçu quelqu' encouragement, était en position pour tenir bon. Amar et Moyse Bayle, membres du Comité de Sûreté, avaient, avant la séance, le 24, au matin, rencontré Lecointre et Mallarmé dans le salon de la Liberté, qui servait de salle des Pas-Perdus aux députés. Le Comité de Sûreté Générale était tellement irrité contre la conduite de Robespierre, et tellement désireux de pousser l'assemblée à résister que les deux commissaires, en présence des citoyens qui se promenaient dans cette salle.

dirent aux Conventionnels : « cette loi, objet de toutes les préoccupations, est due uniquement à l'initiative de liobespierre et les deux Comités n'y ont aucune part* ».

Aussi, dès le commencement de la séance, Carrier, dont cette loi blessait aussi sans doute les sentiments libéraux et bienfaisants, se met à la discuter. Charles Lacroix , Mallarmé l'attaquent. Charlier, Legendre encore sous le. coup de sa maladie de lâcheté, Duhem, qui y met du. zèle, la défendent. Couthon arrive. Il réclame avec énergie contre l'insolence que certains Conventionnels ont eue de vouloir changer la loi, contre l'audace des réflexions dont on a appuyé ces changements et surtout contre le considérant rédigé par Merlin sur la proposition de Bourdon. Ce considérant est injurieux au Comité de Salut Public, dont tous les membres sont d'accord pour y voir une accusation de tendre à l'usurpation des pouvoirs de l'Assemblée. L'innocent Comité! Il demande donc qu'on débarrasse la loi de toutes les restrictions, considérants, propositions dont on l'a entourée. Bourdon que divers traits de ce discours ont atteint, proteste au nom de l'indépendance des députés. « Si les membres des deux Comités sont patriotes, qu'ils sachent que nous le sommes comme eux! J'estime sans doute le Comité et Couthon, mais aussi l'inébranlable Montagne qui a sauvé la liberté, w

Robespierre, ainsi qu'il l'avait fait l' avant-veille* quitte, comme un furieux le siège du Président et se précipite à la tribune.

a Les intrigans, les scélérats ne sont pas de la Montagne, s'écrie-t-il.

— Où sont-ils? nommez-les !

— Je les nommerai quand il le faudra. »

* Dénonciation de Lecointre, — * Id,

Il recule comme il reculera en Thermidor, et avec la même tormule. Seulement cette formule qui devait le perdre alors, le sauve aujourd'hui. Elle parut comme une épée de Damoclès suspendue sur bien des têtes. Chacun se tut.

« Ce n'est pas, reprit-il, par des discours, qui sous Fapparence de Taccord, ont pour système de diviser la Convention, qu'on peut justifier ses démarches. C'est ainsi que faisaient Chabot, Hébert, Danton, et je vois que le système de ces affreux conspirateurs est 7'esté organisé. Il faut que la Convention frappe leurs continuateurs trop longtemps impunis. Ce serait outrager la patrie, assassiner le peuple, de souffrir que quelques scélérats, quelques intrigans plus méprisables que les autres parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforçassent d'entraîner une portion de cette Montagne et de s'y faire les chefs d'un parti. »

Il n'y avait rien là qui répondît à la question, rien qui prouvât la sagesse de la loi du 22, rien qu'on ne pût très-aisément rétorquer contre Robespierre luimême qui était justement ce scélérat plus hypocrite cherchant à comploter, comme Hébert et plus- que Danton, contre la souveraineté et l'indépendance dés réprésentants du peuple. Mais ces allusions tranchantes, ce ton menaçant, ces vagues injures réussissaient toujours.

Bourdon, de l'Oise, seul proteste. Il se plaint que Robespierre l'ait désigné sous le nom de scélérat, et . défie qu'on prouve qu'il le mérite. Là-dessus Robespierre lance le plus fameux coup de cette lâche escrime où il excelle.

« Je n'ai pas nommé Bourdon ! Malheur à qui se nomme lui-même ! -Mais s'il se veut reconnaître dans le portrait que je viens de faire, il n'est pas en mon pouvoir de l'en empêcher. »

Bourdon est écrasé. Robespierre continue et il

232 LA RÉVOLUTION Di: TUEUMIDOR

i-aconte que le jour même otj fut rendue la loi, quelques députés, suivis par des espions du Comité, leur donnèrent des coups pour s'en débarrasser. Quelle conclusion va tirer Robespierre? C'est que les Conventionnels sont des scélérats, des intrigants et qu'ils veulait avilir la Convention nationale.

Conclusion tout à fait étrange qui est saluée, par les applaudissements les plus vifs. Charles Lacroix et Merlin, de Douai, font les plus humbles excuses. Tallien qui a conservé une ombre de vigueur, proteste contre le récit de Robespierre. Il est de ceux qui ont été suivis et insultés par les citoyens mouchards, qu'on n'a pas battus; on s'est contenté de les mener au poste.

Robespierre s'écrie que Tallien est un de ceux qui parlent sans cesse de guillotine, sans doute parce qu'ils la méritent.

« Mais, reprend Tallien, il ne s'agit pas de cela, il est question de ces espions.

— Citoyens, répliqua Maximilien, vous voyez de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le mensonge. Prononcez entre les assassins et les victimes. »

Cette méthode de discussion, qui est propre à ce temps et par laquelle, si absurae qu'elle paraisse, Robespierre, qui ne s'en départit jamais, terrassait ses ennemis, ne satisfit pas Tallien- II essaya de dire qu'il n'y avait pas d'assassin dans l'espèce; de plus avant de conclure qu'il était un monstre parce q[u'il avait menti, il fallait prouver qu'il avait menti.

Billaud se lève avec emportement. Donnant un nouveau démenti aux affirmations par lesquelles il tentera plus tard de démontrer qu'il avait été l'antagoniste de Robespierre dans cette affaire du 22 Prairial, il se tourne avec fureur contre Tallien :

« L'impudence de Tallien est extrême, s'écrie-t-il. Il ment avec ime audace incroyable. Mais nous nous

tiendrons unis. Les conspirateurs périront et la patrie sera sauvée. »

On rappellera plus tard ces paroles, et l'historien ne doit pas les oublier. Elles prouvent que si le Comité était travaillé par les rivalités d'ambition, Billaud et ses adhérents n'étaient pas aussi loin, qu'ils le dirent après Thermidor, de sacrifier les ennemis de Maximi* lien aux haines de celui-ci.

Barère, voyant que Robespierre gagne du terrain, l'appuie. Il le caresse dans sa manie d'homme assassiné et cite une mascarade anglaise où l'on voit une femme poursuivre avec un poignard urt Robespierre fictif.

Personne ne résiste plus. On rapporte le considérant de Merlin et on donne à la loi sur le Tribunal révolutionnaire la pleine et entière vigueur que Robespierre a exigée. C'était pourtant la mort à peu près certaine pour ceux qu'il avait désignés dans ses apostrophes.

Le brave Ruamps ne se perça pas le flanc. Bourdon fut si épouvanté qu'au sortir de la séance, il alla se coucher. Il faillit devenir fou, et il resta malade pendant un mois, écrit Lecointre. Mais il doit se tromper quant au temps, car les rapports des espions de Robespiètre disent à celui-ci que Bourdon est le 9 Messidor à la Convention.

Les Conventionnels viennent de perdre par cette loi la dernière ombre d'indépendance politique, comme la France la dernière parcelle de liberté civile.

Les premiers sentent qu'ils sont complètement à la merci de Robespierre, à moins que les Comités ne les protègent.

Ce même jour, 2APrairial,Tallien écrit à Billaud pour lui expliquer les faits au sujet desquels il a été incriminé. Le lendemain, il envoie à Robespierre une lettre qui n'est ni sans fierté ni sans habileté. Il y reconnaît qu'il a pu commettre quelques erreurs, et il insinue

234 XA BÉYOLUTION DE TnERMIDOR

que n'étant attaché à aucun parti, il est prêt à devenir Tami de Robespierre ^ On ne voit pas que ce dernier ait répondu. Tallien fort ému écrit trois jours après à Couthon, et sur un ton beaucoup moins digne. Il lui demande conseil, car « la trop confiante jeunesse a besoin d'être guidée par Texpénence de l'âge mûr. » Javogue essaie aussi de rentrer en grâce. Il écrit à la Convention et demande pardon à Couthon et à Maignet de les avoir accusés. Il assure qu'il avait perdu la tête ^. Enfin, si nous en croyons Barère, Fréron et Barras lui-même vinrent implorer son appui et importuner le Comité d'une façon très-humble ^.

Cette prostration de la Convention, de la Montagne, des ennemis avérés de Robespierre donnait à celui-ci une situation très-forte et affaiblissait ses rivaux dans les deux Comités. Ils diront plus tard que l'habileté avec laquelle il avait écrasé l'opposition de l'Assemblée, « cet art de placer chaque membre dans la position la plus difficile, en peignant aux yeux du peuple égaré la plus légère opposition comme l'intention criminelle de soutenir et de sauver les ennemis de la patrie *, » avaient exercé sur eux une sorte d'influence terrifiante.

D'autre part, la marche de Robespierre devenait de plus en plus inquiétante. Ce n'était pas sans raison qu'il avait attaché tant d'importance à cette loi du 22 Prairial, et qu'il avait peuplé de ses créatures le Tribunal révolutionnaire. Les Comités paraissaient momentanément à l'abri de cette justice robespierrienne, mais que deviendraient-ils quand leurs amis de la Montagne auraient été anéantis les uns après les autres. Le point fondamental était donc de couper court à ce sys-

^ Papiers inédits, t. I, p. 115. — * Nous citons, d'après un historien moderne, ces lettres dont nous n'avons pas vu les originaux. — ' Mémoires, t. II, p. 184. — * Billaud, Réponse^ p. 58.

tème auquel RoDespierre avait, à force d'obsessions et d'exigences, amené les Comités et qui consistait à utiliser la puissance de ces comités pour son unique profit, pour fortifier ses propres amis, pour en encombrer toutes les positions fortes de la République, et pour en expulser, pour proscrire tous ses ennemis.

Ils virent, cette fois, très-clairement, que c'était faciliter de plus en plus les projets dictatoriaux de Maximilien que d'affaiblir davantage la Montagne en laquelle seule on pouvait trouver un point d'appui et des alliés au moment de la lutte.

Ils se promirent de persister fermement dans la conduite qu'ils avaient inaugurée, avec quelque mollesse, au commencement de PrairiaL A cette époque, en effet, Robespierre, en menaçant, — retenons ce point significatif — de dénoncer aux Jacobins le Comité comme trop mou envers les coupables, avait emporté un décret d'arrestation contre Alquié. Mais on décida — en l'absence de Maximilien — que l'on s'en tiendrait là, que l'on ne donnerait aucune suite à ce décret et que l'on ne consentirait pas à arrêter Dubois- Crancé contre lequel Maximilien se prononçait. Dans le courant du mois, il était revenu à la charge. Il dénonçait des conjurations nouvelles dans la Convention. Il accusait les conjurés de dîner souvent ensemble évidemment dans le but de détruire la liberté publique, en complotant contre Robespierre. On avait encore, comme en l'affaire d' Alquié et de Dubois-Crancé, paru vouloir satisfaire Maximilien tout en se dérobant et en temporisant

Celui-ci qui ne supportait aucune opposition,, de si bas qu'elle vînt, trouvait politique d'intimider de temps en temps les Sections de Paris, pour les maintenir sous la loi de la Commune, qui était à lui, et pour leur inspirer cette crainte qu'il aimait à voir se mêler à la tendresse dans les habitudes de son peuple. Il avait donc-

fait arrêter, sur les rapports de son bureau de Police générale, le Comité révolutionnaire de la section de l'Indivisibilité, où Ton avait dit sur lui quelques mots mal sonnants.

Il était important encore pour les deux Comités de gouvernement de ne pas laisser attaquer davantage l'indépendance des Sections déjà amoindrie et où Ton pourrait, au moment donné, trouver un point de résistance contre la Commune inféodée aux triumvirs.

Cette politique, un peu tardivement habile des Comités, nous est dévoilée de différents côtés. « On détourna l'effet des dénonciations contre les Montagnards, écrit Vadier, par la raison qu'ils étaient poursuivis par Robespierre * » « Il suffit que Tallien, dira Moïse Bayle, ait été attaqué par Robespierre pour que nous ayons gardé le silence. Les circonstances exigent que, quels que soient les crimes de ceux qui pat'aissent Montagnards, il n'en soit pas poursuivi un seul. C'est un mur dont nous ne voulons pas arracher un moellon quelque salpêtre qu'il fût, car à la moindre brèche le mur tomberait *. ))Ils déclareront plus tard, quand on leur reprochera de n'avoir pas poursuivi Joseph Le Bon, que c'était pour ne pas toucher à la Convention Nationale. Joseph Le Bon lui-même dit que si l'on ne poursuit pas son ennemi Guffroy, c'est pour des raisons politiques.

Ce furent ces dispositions qui dominèrent la réunion solennelle des deux Comités, dans la soirée du 25 Prairial. On voit que la séance de la Convention du 24 avait poussé les commissaires du Salut Public à réfléchir de nouveau, et avait déjà porté atteinte à la paix plâtrée du 23. Toutefois, nous n'oublierons pas que ces dispositions créaient encore des velléités plus que des volontés. Nous nous souviendrons de la conduite

* Vadier, Réponse aux accusations de Laurent Lecointre, — ■ Sénart, Mémoires inédits.

que Barère et Billaud viennent de tenir envers Tallien. Nous avons aussi les aveux de ces hommes qui attendaient l'absence de Robespierre pour annuler reflet d'un décret blessant pour eux et qui diront plus tard : « La Convention avait cédé, comment attendre plus de force, plus de résistance des membres du Comité, que de la Convention elle-même * ? » Nous nous rappellerons encore cette observation de Vilate : <c Robespierre osoit attaquer ses adversaires de front, tandis qu ils ne Tattaquoient que dans l'ombre d'une manière basse et vile, même en le flagornant publiquement jusqu'à sa défaite *. » Observation fort juste dans sa seconde partie, car Robespierre attaquait, mais très-rarement, de front. Même en la séance du 24, où il se montra plus hardi qu'il ne le fut jamais, il commença son attaque contre Bourdon et Tallien par des allusions assez sournoises.

C'est à la lumière de toutes ces observations, que nous essaierons de résumer cette séance du 25.

Il n'y fut guère question de la loi du 22, et l'on n y fit aucune modification. Je suppose, d'après quelques mo;.> échappés à Lecointre, qu'on appuya seulement sur la nécessité de réunir six signatures dans chaque Comité, quand il s'agirait d'arrêter un ou plusieurs conventionnels. Ce ne fut pas sans que Robespierre eût vivement accusé ses collègues d'être les défenseurs des contre-révolutionnaires et les appuis des conspirateurs ; sans les avoir menacés de les dénoncer au peuple, et de publier toutes les trames qu'on ourdissait contre la république en critiquant les lois les plus révolutionnaires'. Ainsi menacés, craignant d'être dénoncés et renversés, préoccupés de ne pas faire éclater au dehors les divisions intestines, les Comités

* Première Réponse des membres du Comvé, 38. — ' Les . Mystères de la mère de Dieu dévoilés* — • Première Réponse, p. 3^.

laissèrent de côté tout ce qui concernait les principes de la loi du 22. Robespierre voulut immédiatement

f)rofiter de son triomphe et proposa qu'on appliquât a nouvelle loi. Il demanda qu'on arrêtât Tallien, Bourdon, Fouché, Dubois-Crancé et quelques autres^. Fouché dit * que Maximilien désigna neuf représentants panni lesquels il se trouvait avec TalUeû. C'était, nous l'avons montré, presqu'une question de vie ou de mort pour les Comités. Ils essayèrent de prendre Robespierre dans les filets de son éloquence ordinaire; ils firent valoir « la nécessité de ne pas affaiblir la Convention qui était en butte à tous les ennemis de la République. » En résumé, on ne voulut rien décider ce jour-là au sujet des arrestations. Nous pouvons deviner l'irritation de Robespierre.

Le lendemain, autant que je puis interpréter mes très-obscures et très-menteuses autorités, il revint à la charge, mais dans la séance ordinaire du Comité de Salut Public. Là, il était plus libre. Quand l'autre Comité est présent, il semble toujours guidé par un sentiment analogue à celui d'un maître qui est gêné pour discuter devant ses domestiques des questions intimes, et qui se retient de gourmander sa famille devant eux.

« Il demanda donc si l'on voulait se décider à attaquer les nouvelles factions ou à périr par leurs manœuvres. Il attaqua et inculpa tour à tour plusieurs députés.

« Billaud impatienté se leva et lui dit avec une sévérité violente :

« — Robespierre, depuis longtemps tu cherches à nous attirer par des terreurs dans le projet dé frapper nos collègues. C'est ainsi que faisaient les Hébertistes et autres contre-révolutionnaires punis. Nous Sommes ici six qui professons le dogme de Y intégrité de la re-

* Première Béponse, p. 9. — * Mémoires

présentation nationale. Si tu en veux davantage, je te déclare en mon nom comme en celui de mes collègues» que tu n'arriveras à la représentation nationale qu'à travers nos cadavres sanglants. »

C'est là la version que donna Billaud, quand il avait tout intérêt à exagérer son dévouement à la Convention ; la vérité est évidemment moins énergique et moins emphatique. Retenons seulement et la persistante demande de Robespierre et la persistante hésitation ou inertie des autres.

Robespierre voyant que Billaud résistait, chercha un moyen détourné de s'en débarrasser. Il se mit à attaquer les représentants Richard et Choudîeu, à propos , de la marche lente et inégale de l'armée du Nord qui avait laissé évacuer Ostende pendant le siège d' Ypres. Il se plaignit que Saint- Just n'y fut pas plus puissant que ses deux collègues. On défendit les deux Conventionnels incriminés.

Il persista, prédit des désastres prochains, annonça des trahisons de généraux. Bref, il conclut, en proposant à Billaud d'aller aux armées pour exciter l'énergie. C'était un piège trop grossier, d'autant plus qu'il avait déjà été tendu quelque temps auparavant. Après une altercation avec Collot, Robespierre luî avait proposé d'aller à Lyon où le royalisme, disait-il, prenait une consistance etfrayante.

Naturellement Billaud refusa. « Robespierre nous accusa d'être des défenseurs des factions et nous menaça de dénonciation au peuple et à la Convention.

« Il s'éloigna quelque temps du Comité K »

Il va s'éloigner, en effet, mais non pas ce jourlà, non pas le 23, comme le dit Lecointre, non pas le 25, comme F affirment les membres des Comités et comme on le croit généralement, Neus salons ^core

* R^nonse des membres des anciens Comités.,

le rencontrer au Comité de Salut Public le 27 Prairial au soir, et dans une circonstance importante.

Mais quelles furent les causes réelles de cet éloignement? C'est ce qu'il nous faut étudier avec grand soin.

Pour les Comités comme pour Robespierre, la grandeur et la continuité du pouvoir avaient accru le désir de le garder. Avec l'exercice de l'autorité étaient venus pour les uns l'indocilité, pour l'autre une volonté plus impérieuse.

Le concert d'étonnantes flatteries dont nous avons donné quelques notes, avait, nous le savons, poussé jusqu'à l'adoration ce culte de soi-même auquel Maximilien était porté. Ces louanges enthousiastes avaient changé, à la fin de sa carrière, sa fatuité en insolence, sa jalousie en fureur, sa convoitise en ambition. C'étaient ces vices nouveaux qu'il écoutait chantant dans son cerveau enfiévré, quand il prenait ce ton dominateur, cause importante de puissance au milieu du servilisme de la démocratie française, mais aussi cause d'exaspération pour ceux qui montaient peu à peu au rang de ses rivaux. Ces ironies, dont les gazettes de l'Europe battue l'accablaient pour venger la défaite des ennemis de la France, lui chatouillaient doucement l'âme. Ce n'était pas sans redresser son orgueil jusqu'à l'exaltation, qu'il voyait écrit dans ces gazettes : Maximilien P', roi de France et de Navarre. Maximilien ! un de ses familiers, Vilate, nous dira qu'il attachait à ce nom une superstition, un présage de grandeur. « Les journalistes, les gens de lettres, le m?ttoient au-dessus des héros de l'antiquité. L'Europe s'occupoit de lui, s'étonnoit de sa puissance et le regardoit comme le seul arbitre de nos destinées ^ » Il le savait, il agissait en conséquence et suivait l'entraînement et l'exaltation que lui conseillait cette flatterie des hommes et des circonstances.

* MoDJoye, Histoire de la Conspiration de Robespierre, -

Il y a là quelque chose de factice qui explique Téclatante chute de Thermidor. Il y a là une cause de ruine* Cet enivrement qui fait sa force va faire sa faiblesse, quand il se trouvera devant un obstacle vraiment résistant, quand les circonstances ne succéderont plus favorables, quand la situation créée par la série des événements révolutionnaires deviendra décidément supérieure à ses moyens naturels d'action, d'attaque ou de défense.

Cette impuissance se laisse déjà sentir à la fin de Prairial. A l'user, ses collègues avaient bien deviné les défauts de sa cuirasse. II ne pouvait dissimuler à des gens qui le voyaient journellement, ses pau* vretés morales et ses infirmités intellectuelles. Ils comprenaient donc qu'il y avait dans sa position une grandeur que n'expliquait pas son génie. Ils en devenaient plus irrités, plus impatients contre cet homme qui devenait plus exigeant.

Mais comment l'attaquer, comment l'affaiblir? L'attaquer, c'était impossible. C*est quelques mois plus tard que ces membres du Comité seront accusés comme complices de Robespierre. On les pressera, on leur montrera, par leurs aveux. mêmes, qu'ils connaissaient sa tyrannie, qu'ils devinaient ses projets de dictature, qu'ils avaient la majorité, la force, la légalité, tout pour eux; on leur dira : vous n'avez pas dénoue^, attaqué, écrasé celui en qui vous connaissiez des projets aussi redoutables pour la Patrie et la République, donc vous êtes ses complices; ils paraîtront n'avoir rien à répondre. Ils répondront pourtant; oui, diront-ils, nous la connaissions sa tyrannie et personne n'en souffrait plus que nous. Oui, nous connaissions ses plans de despotisme et personne n'en était plus menacé que nous. Mais nous ne pouvions le prendre à partie. Il était non-seulement invincible» mais inattaquable. Nos moyens d'action contre

lui diminuaient à mesure que nous devinions mieux sa marche et son ambition et que nous lui voyions faire des progrès vers le but. Nous semblions, nous aussi, plus fortifiés, plus agrandis, nous supportions plus impatieiçment les exigences altières de ce despote, mais notre force, irrésistible contre tout autre, tombait quand nous nous adressions à lui. ^

Il avait tout p^ur lui, répètent-ils à chaque page de leurs factums. Un mot de lui suffisait pour convaincre le peuple. Il jouissait d'une popularité monstrueuse. Il était parvenu à persuader à la démocratie que toucher à lui c'était insulter la démocratie; aux révolutionnaires que s'attaquer à lui c'était saper la Révolution ; aux Jacobins, aux Sans-Culottes, à tout ce qui faisait la force de la République, que le contredire c'était vouloir rappeler la Royauté et 1* aristocratie. Une fausse attaque de notre part, une démarche intempestive, une accusation non écrasante eussent été plus qu'inutiles, mais absolument nuisibles; elles n'eussent pas été seulement le signal de notre mort, mais de la ruine de la République. Car Robespierre, se posant en victime, en fût devenu plus puissant, tout-puissant. C'était cette fausse démarche de notre part qu'il attendait pour nous écraser et arriver au but de son ambition.

Nous verrons en Messidor, qu'ils eurent d'autres raisons encore pour ne pas attaquer leur rival. Mais en vérité, l'attaque n'était pas facile. Que pouvaient-ils lui reprocher publiquement et que lui reprochaientils, en effet, au fond de leurs pensées haineuses, ambitieuses, ou jalouses ? Ses exigences impérieuses envers le Comité, exigences telles que les petits froissements et les légères querelles, inévitables jusque-là, étaient devenues, à la lin de Prairial, malgré l'autorité moralement acceptée de Robespierre, de véritables disputes» des querelles, des brouilles ? Mais que ne se défen-

daient-ils, leur eut-on répondu, puisqu'ils étaient ses égaux et qu'ils avaient la majorité ! Que lui reprochaient-ils encore ? Sa popularité ? Mais c'était devant l'opinion publique qu'ils devaient attaquer Maximilien, devant le peuple, qui, juge de la cause, était complice du crime, si cette popularité était coupable ! Se? projets de dictature? Mais ils n'en avaient d'autre

Î)reuve que la situation éminente, octroyée à Maximiien par cette popularité ! Puis il fallait trouver pour l'attaquer, un point où Ton ne pourrait les accuser d'être ou d'avoir été ses complices. Or, ils étaient ses complices, complices avérés et actifs, dans tous les actes qui pouvaient faire supposer un plan de despotisme contre la Convention et la France, dans tous, sauf deux.

Le Comité de Salut Public n'avait jamais approuvé clairement et officiellement l'extension exorbitante donnée à ce Bureau de la Surveillance administrative et de la Police gémrale^ dont nous avons montré la naissance, en Floréal. Le Comité de Sûreté Générale qui était, comme le dira Vadier, devenu, grâce aux empiétements de ce bureau, une simple aijence de Robespierre^ n'avait jamais accepté ces empiétements qui l'irritaient et qui entretenaient sa haine contre les triumvirs^ chargés des affaires de police.

Mais ce point, très-grave, pour l'historien de Thermidor, — puisque l'existence de ce bureau, en faisant d'un certain nombre de membres du gouvernement révolutionnaire des ennemis acharnés de Robespierre, créait et entretenait un centre d'hostilité, — n'avait qu'une importance secondaire pour les Sans-Culottes et n'eut été pour eux qu'un prétexte de bénir la vigilance de leur guide.

Il en était autrement de la question religieuse, l'autre point où les commissaires n'étaient pas suspects de connivence avec Maximilien.

244 LA BÉYOLUTION DE THERMlDûa

Le mot Fanatisme était un de ceux qui tuaient alors aussi aisément et aussi promptement que la mise hors la loi. C'était le mot le plus haïssable et le plus horrible, en ce temps où la politique des chefs de la démocratie avait pour premier but de détruire l'ancienne foi, de répandre le scepticisme dans les esprits les plus obtus, de remplacer toute éducation par un code de préjugés antireligieux. On avait travaillé à rendre ce mot absolument exécrable afin de produire ce que produit toujours le mélange du scepticisme, de l'ignorance et de la grossièreté : la religion de la haine et la dévotion du servilisme, c'est-à-dire une plèbe pieusement esclave de ses flatteurs, et leur offrant en hommage le sang de leurs ennemis.

C'est donc sur le terrain religieux, et en parlant du fanatisme que les Comités essaieront, non pas d'attaquer ouvertement Robespierre — ils ne l'oseraient — mais de le miner hypocritement.

L'affaire de Catherine Théot ou de la Mère de Dieu,, n'est autre chose que la manifestation de cette hostilité sournoise. Il s'agissait d'une vieille folle, absolument illettrée, enfermée jadis comme maniaque et dont quelques illuminés, comme Gerle, ex-chartreux, ex-constituant, Quesvremont, ex-médecin de Philippe-Egalité, la marquise de Ch^stenoy, M™" Godefroy et autres personnages atteints du surnaturalisme maladif du dixhuitième siècle, exploitaient la folie mystique pour créer une religion. Cette foi nouvelle ne reconnaissant ni prêtre, ni culte, ni roi, ne pouvait offenser la République. Mais Dom Gerle était resté en relation avec Robespierre, qui lui avait donné un certificat de civisme. Les dévots de la Mère dé Dieu, poussés par la reconnaissance, et par quelqu' attrait qui leur faisait entrevoir des instincts mystiques en Maximilien, désirèrent en outre se faire un ami d'un homme si puissant. Guidés peut-être aussi oar des agents du Comité de

Sûreté Générale qui s'étaient affiliés à la religion nouvelle, ils mirent Robespierre au nombre de leurs saints •.

C'était une bonne rencontre. En poussant cette affaire à fond, on ridiculisait la fête de l'Etre Suprême, on commentait les déclarations déistes de F élève de Rousseau par les proclamations extravagantes de la Mère de Dieu, et Ton comptait sur la discussion pour mettre, comme par hasard, en lumière, les liens qui attachaient à la folle le sacerdotal tribun.

Ainsi r attaquait-on très-habilement et, de tous les côtés à la fois. On le ridiculisait, si la chose restait bouffonne; on l'incriminait comme mystique et comme fanatique, si cette religion était reconnue sérieuse; on laissait entrevoir qu'il pourrait être, après tout, un conspirateur, si l'on parvenait à persuader au public qu'il se trouvait là des arrière-pensées politiques.

Il y avait dans le Comité de Sûreté un homme, ineptement et effrontément féroce, mais le seul pouvant lutter avec Robespierre sur le chapitre qui faisait la force de ce dernier, je veux dire sur le chapitre de la vertu. Car si celui-ci é^toÀtY Incorruptible^ l'autre était \ homme aux soixante ans de vertu. C'était Vadier. C'est lui qui, le 27 Prairial (15 juin), est chargé de faire à la Convention, au nom du Comité de Salut Public et de Sûreté Générale, un rapport sur la découverte d'une nouvelle conspiration ayant pour but d'amener la contre-révolution et le rétablissement de la royauté, au moyen d'une sorte d'école primaire de fanatisme, étabUe rue Contrescarpe, section de l'Observatoire.

Le rapport est absurde. Nous voudrions le citer comme une des merveilles de la sottise démagogique. Mais

* Voyez les Métfioires de Sénart; et Vilato : Les mysttres de la Mère de Dieu.

Vadier l'avait débité avec emphase. Barère y avait semé les traits de son vif esprit. La Convention s'était fort égayée. Comment, d'ailleurs, ne pas croire tout ce qu'il plaisait aux Comités d'affirmer! Comment, surtout, leur refuser des arrestations! On renvoie donc devant le Tribunal révolutionnaire les cinq individus nommés plus haut; arc-boiitans et instigateurs Aq ce nouveau genre de conspiration. De plus « l'accusateur public est chargé de poursuivre tous autres adhérens et complices. »

L'aflaire est donc admirablement engagée. D'après ces derniers mots du décret de la Convention, Robespierre lui-même peut être englobé dans les poursuites. Il entra en fureur. Pourtant, il y avait à cette époque des entraînements tellement irrésistibles, des effrois tellement inexplicables, et les circonstances se présentaient parfois d'une façon si impérieuse qu'il n'osa pas lutter directement et devant la Convention.

On doit supposer que Vadier ne perdit pas de temps pour avertir son bon compère Fouquier-Tinville et lui transmettre le décret de l'Assemblée. Mais Robespierre, s'il n'avait pas cru pouvoir intervenir publiquement, était bien décidé à ne pas laisser marcher les choses. Dès le soir même de ce 27 Prairial, au Comité de Salut Public, il déclare que cette affaire était inepte, qu'il voyait bien où elle tendait. Il ne voulait pas qu'on y donnât suite. Billaud et CoUot essayèrent de résister *. Mais l'ascendant de Robespierre était trop fort. Il fallut céder.

Sur ces entrefaites, Fouquier, qui venait chaqjie soir au Comité, entra portant les pièces de l'affaire. Il rencontra dans la première pièce, Dumas, le président du Tribunal révolutionnaire, à qui Robespierre avait déjà sans doute donné ses ordres. Il passa outre, et entra

* Tissot. Hist. de la Révolution, t. V, p. 237.

dans la salle des séances. Le Comité était rassemblé. L'accusateur remit les pièces sur le bureau. Robespierre s'en empara. A peine en avait-il commencé la lecture que tout le monde s esquiva. Fouquier resta donc seul avec Maximilien et Dumas qui s'était introduit dans la grande salle. Robespierre dit qu'il fallait différer cette affaire. Fouquier fit doucement obser\'er qu'un décret imposait le devoir de suivre. Il reçut un nouvel ordre plus péremptoire. Il se tut et s'éloigna. II courut avertir ses autres patrons au Comité de Sûreté Générale. Là, la réunion était nombreuse. Il ne manquait que David, Jagot et Panis. // il il^ s'écriat-il, au nom du Comité de Salut Public, s'y oppose.

Je ne sais si je me trompe, mais cette phrase de Fouquier, que je rends telle qu'il nous la donne luimême ^ , est des plus remarquables. Elle éclaire cL'un grand jour la situation réciproque des Comités et de tous les chefs de la Terreur. Cet il trois fois répété et suffisant pour désigner Robespierre, c'est, à mon sens, la plus grande preuve de sa force, de la place unique qu'il tenait dans les préoccupations des membres du Comité de Sûreté Générale, du despotisme qu'on sentait et qu'on subissait en le maudissaot. Ces mots prouvent aussi que l'affaire Théot était bien une affaire montée contre Maximilien; une affaire qu'on avait agitée déjà souvent et dont on attendait la suite avec anxiété.

Vadier et les autres étaient exaspérés. Mais ils étaient bien, eux aussi, forcés de céder. Robespierre, cette fois encore, avait triomphé.

Toutefois il avait vaincu avec peine. Son autorité déclinait donc. Il voyait mieux que jamais qu'on la supportait avec impatience. Il pouvait supposer qu'on

* Voy. Mémoire, p. 10, et Deuxième réponse des membres du Comité, p. 39.

avait découvert le but de son ambition. En tous cas son pouvoir, si grand en Floréal et au commencement de Prairial, s^émiettait, pour ainsi dire. Il fallait aviser.

Lui, du moins, avait pu percer à jour le plan de ses ennemis. En voyant la plume de Barère mise au service de la haine de Vadier, il devinait que les coups partaient du Pavillon de T Egalité autant que du Pavillon de la Liberté. Il était devenu trop révolutionnaire pour être révolté par Texploitation effrontée de l'ignorance et de la sotiise des bons Sans-Cjilottes, exploitation que révélait cette ridicule machination ; mais il connaissait et cette ignorance et cette sottise pour les avoir souvent utilisées : il savait que nul n'est à l'abri de leurs coups. Il comprit donc le danger qu'il avait couru, en même temps qu'il sentit vivement et justement les blessures faites à son amour-propre.

Il ne pouvait plus guère espérer ramener à lui des ennemis qui venaient de se démasquer ainsi. Il est toujours persuadé qu'il y a danger à les accuser ouvertement. Il ne voit qu'une seule chose à faire : les réduire à petit bruit et les amener à merci.

Il pouvait d'ailleurs se connaître assez pour comprendre que sa sensibilité maladive, en le poussant de l'extrême colère à l'attendrissement; que son défaut de sang-froid et de présence d'esprit, le rendaient peu propre à des combats continus, à des luttes journalières. Il aimait beaucoup mieux, nous le savons, attaquer ses ennemis à distance. Dans l'arsenal de l'intelUgence, il préférait les armes de jet. Il comprenait surtout ce genre de bataille, qui consiste à couvrir l'ennemi d'une nuée de projectiles; encore attendait-il volontiers le moment où l'adversaire avait le dos tourné.

' Pour toutes ces causes où son amour-propre blessé, sa prudence, sa sagesse et ses bas instincts inter-

venaient également, il prit le grand parti de s'éloigner du Comité de Salut Public.

Nous allons bientôt voir en quoi consistait exactement cet éloignement, quelles conséquences eut ce parti, quelles conséquences Robespierre supposait qu'il dut avoir.

Nous trouverons, chemin faisant, d'autres raisons qui se joignirent à celles que nous venons de déduire, pour le pousser à se tenir un peu à l'écart.

Il ne perd pas de temps, du reste, il faut le reconnaître, pour armer son artillerie, pour la mettre en position et commencer à lancer ses projectiles sur les deux points, soit des Comités, soit de la Convention, qu'il veut réduire.

Dès le 26 Prairial, aux Jacobins, Couthon tonne contre les Conventionnels qui se réunissent, délibèrent en secret, tentent de diviser la Convention, et « peignent les Comités sous les traits affreux des Sylla et des Néron. »

On le voit, il se garde bien d'accuser la moindre division dans les Comités, et pendant longtemps encore, lui et ses deux autres compagnons de triumvirat conserveront cette situation de défenseurs apparents du Comité de Salut Public qu'ils ont la prétention de représenter.

Couthon conclut : « La Convention et les Comités abhorrent le crime et veulent qu'il soit sévèrement puni. Les hommes purs n'ont rien à craindre. Mais ceux qui tremblent ont eux-mêmes porté leur jugement ^ »

Voilà le thème qui ne variera plus guère jusqu'à Thermidor : Guerre aux Conventionnels et aux Commissaires qui tremblent devant nous, c'est-à-dire qui ne sont pas nos amis, mais resnect absolu des mots

Moniteur, i*' Messidor.

Comité et Convention. Nous gardons les institutions en y mettant d'autres hommes.

Cette proclamation de la sainteté de la Convention et cette proscription des Conventionnels ne paraissaient pas trop facile à concilier. Mais la dialectique, alors à la mode, avait des ressources, et les Sans-Culottes s'en accommodaient à merveille.

Robespierre, tandis que ses aides-de-camp désignent ef harcèlent l'ennemi, rassemble sa troupe autour du général effrayé et qui crie à l'aide. Il verse à doses plus fortes et plus acres, le venin qu'il excelle à infuser dans les esprits incultes et les âmes enthousiastes : « Patriotes purs, s'écrie-t-il le 28 (16 juin) aux Jacobins, on vous fait une guerre à mort, sauvez-vous, sauvez-vous, avec les amis de la Liberté. » Cette équivoque est extrêmement claire dans ses deux sens. Ceux qui la comprennent en pensant que Robespierre, ce seul ami de la Liberté, appelait les patriotes à l'aide» sont a.ussi intelligents que ceux qui entendent : Mettez, vous sous l'égide du seul ami de la Liberté. '

Robespierre reprit donc sa marche à côté des Comités ; et cette fois, il fait réellement mine de s'éloigner. Mais, répétons-le, ce ne fut ni le 23, ni le 25, comme on Ta dit jusqu'ici. Ce fut, au plus tôt, le 27 au soir, puisque Fouquier l'a encore vu au Comité après le rap-

Î)ort de Vadier, qui fut lu à la Convention, le 27 dans 'après-midi. Ces contradictions, ces oublis ou ces mensonges sur la date d'un événement de grande importance, ne tendraient-ils pas à prouver que cet éloignement ne fut jamais ni bien déterminé, ni complet? Avant de devenir sinon définitif, du moins assez prolongé pour attirer l'attention des Comités, n'aurait-il pas été précédé de plusieurs menaces dont quelquesunes remontaient au 23, d'autres au 25 Prairial.

Nous allons, du reste, en étudiant la chronique thermidorienne du mois de Messidor, les registres du

Comité de Salut Public, et les paroles de Billaud, de Barère, de Collot et de Robespierre lui-même, nous renseigner complètement sur le' fait et les conséquences de cet éloignement.

A l'extrême fin de Prairial, nous devons résumer la situation en constatant que si le Comité de Sûreté Générale dissimule mal ses inquiétudes, et sa haine contre le dictateur, celui-ci voit fort clair. Son hostilité est des plus âpres, contre ce Comité, et elle est connue de ses amis de la Commune de Paris. Mais tout le monde jacobin ignore ses querelles avec le Comité de Salut Public, dont il est universellement considéré comme le représentant attitré.

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