CHAPITRE VI
lA SITUATION A LA FIN DE HES^IDOB.
Avant de raconter la lutte suprême de Thermidor, nous allons récapituler les données qui nous sont fournies par les précédents chapitres.
Le point important de Thistoire de la Révolution, au mois de Messidor, est bien incontestablement la querelle de Robespierre et des Comités. Mais on en a tiré des conséquences excessives. C'est un lieu commun que de parler de séparation absolue , entre Tun et les autres et de retirer à Maximilien toute responsabilité dans la conduite des affaires à cette époque.
Ce lieu commun a complètement tort. If n'y eut pas séparation, il n'y eut pas même éloignement complet. La querelle n'était qu'une brouille, et Robespierre se réservait, boudait et menaçait plus qu'il ne divorçait. Quant à sa responsabilité dans le développement de la Révolution elle est aussi entière à cette date qu'à n'importe quelle autre période de la Terreur.
Rillaud dira à la Convention, le 12 et 1 3 Fructidor, qu'à partir du 23 Prairial, Robespierre s'abstint pendent quatre décades de venir au Comité ; et avec lui Rarère, CoUot, Vadier, et d'après eux Fouquier Tinville, le répéteront dans leurs Défenses, Lecointre et Fouché confirmeront le fait, en faisant toutefois partir du 25 la date de la séparation. Robespierre lui-même dans son discours du 8 Thermidor s'écriera : « J'ai été forcé d'abandonner absolument mes fonctions de membre du Comité de Salut Public.
Les uns et les autres se trompent, nous trompent, ou jouent sur les mots.
D'abord nous croyons avoir prouvé qu'il n'y eut rieii de changé avant le 27, au plus tôt. Je trouve même dans les notes de Robespierre S à la^date du 1" Messidor, à propos d'une affaire insignifiante: a Me représenter l'affaire demain au ComzVe »; et l'employé ajoute au-dessous, sur le registre qui contient cette note : « porté le 6 Messidor. » On en peut conclure que le 1" Messidor, Maximilien n'avait pas l'intention de s'éloigner du Comité, et que le 6, il y allait encore.
Nous savons aussi que chaque jour, depuis le 23 Prairial jusqu'au 12 Messidor inclusivement, il se rendit dans la partie du Comité (dans le bureau de la Police Générale), qui était sous sa direction et sous celle de Saint-Just.
En effet, à la marge.de cette multitude de rapports* envoyés au Comité de Salut Public de tous les points de la France, nous trouvons, jusqu'à cette date du 12, une grande quantité d'annotations manuscrites de Robespierre. Ce ne sont pas les notes d'un homme ,qui a abandonné ses fonctions, mais bien d'un administrateur très-actif, très-attentif, qui met à sa besogne le zèle d'une passion violente. « Renvoie au commissaire général de la Police — Herman — » est la note qui paraît presque constamment ; ou bien « arrêter les individus dénoncés » — « mettre en état d'arrestation tous les individus désignés. » Le 3 Messidor, on lit : « renvoie au représentant Le Bon pour qu'il fasse justice des traîtres. » Le 5, on avertit le Comité qu'on a saisi des lettres de M™* de Fontenay, simplement amoureuses, dit l'agent. Mais Robespierre n'est pas de si facile attendrissement. « Il faut réunir toutes les pièces relatives à la cabale. » Le 5 encore :
* Archives nationales, F, 7, 4437. — * Id.
<( il faut faire arrêter un procureiu* syndic » parce qu'il a eu l'audace de regretter qu'on ait porté atteinte à la Convention nationale. Le 6 : « renvoie à Saint-Just pour qu'il fasse justice du traître. » — « Faire mander un curé de la Haute-Garonne » assez intrigant pour s'être fait nommer officier municipal, et assez fanatique pour ftdre sonner les cloches de son église. Le 12, -<( faire mander à Paris un curé de Cette, .» qui s'est fait volontaire mais qui n'est pas content qu'on outrage la^'eligion. Pourtant au milieu de ces notes dures et impitoyables, j'en rencontre une plus douce. Des employés meurent de faim parce qu'on ne leur fournit pas leurs appointements. Ils se plaignent. Billaud les eût peut-être envoyés à Fouquier-Tinville, Robespierre ordonne qu'on les paie.
Nous savons encore qu'après cette date du 12, il assista, au moins une fois, dans le courant de Messidor, à une réunion des Comités. Nous l'y verrons encore au commencement de Thermidor. Rien n'est plus vraisemblable, d'ailleurs, que de supposer qu'après avoir remis à Saint-Just le principal soin du Bureau de Police Générale, il ne l'abandonna pas définitivement.
Il ne s'était pas borné à y faire de la police, même de cette police générale qui embrassait toute l'activité révolutionnaire et dirigeait les idées comme l'adminis* tration et la justice. Sans doute, sa besogne principale consiste en une multitude de mandats d'arrêt*, en quelques mandats ou paiements faits à ses espions, à son ami Deschamps, par exemple, « sur les 50 millions attribués au Comité de Salut Public. » Mais le 2 Messidor, il signera avec Barère et Billaud un arrêté donnant à son ami Maîgnet pleins pouvoirs sur le département de r Ardèche. C'est bien là un acte de gouvernement.
* Archives nationales, P. 7, 4437
Nous allons en voir beaucoup d'autres, car non-seulement cet absent se transporte chaque jour dans les ' pièces qui avoisinent la salle des délibérations, mais chaque jour encore, il prend connaissance de ces < délibératioûs et s'associe à celles qui lui conviennent.
J'ouvre le registre des arrêtés du Comité de Salut Public pour le mois de Messidor *, fin de Prairial et commencement de Thermidor. Depuis le 23 Prairial jusqu'au 8 Thermidor inclusivement, en tête des arrêtés de chaque jour, je trouve, sous cette rubrique présents^ Robespierre ainsi que les autres membres. Je n'attache pas, dans l'espèce, grande valeur à ce registre. Je cï^ois, en effet, • que ce mot présent indique simplement que le membre du Comité est censé assister à la séance, aussi longtemps qu'il n'a pas reçu une mission où congé officiel.
Mais il n'en est pas ainsi d'un autre document où nous trouvons non plus un protocole banal, mais une affirmation précise. Il s'agit cette fois d'extradts des registres du Comité, d'extraits officiels et qui donnaient la. copie • authentique des arrêtés, avec cette mention f officielle, je le répète : ont signé au registre. Ici il n'y a plus de doute. C'est bien une affirmation claire et pré- < cise. Le notaire^ si je puis dire, du Comité légalise les signatures. Eh bien 1 sur dix extraits, je relève, neuf fois la signature de Robespierre, souvent en tête des autres ; et il signe encore le 2 et le 3 Thermidor ^,
Dans une autre liasse ', je retrouve sept nouveaux extraits; Robespierre est indiqué comme ayant signé cinq fois sur sept : le h Messidor (création d'une nou -i velle prison), le 7 (à trois reprises) et le 17 (conspira-tion des prisons.)
Enfin on voit sa signature autographe au bas de
* Archives nationales, A. F. II, 48 et 49. — » F. 7, 4437. — 3 F. 7, 4438.
if
divers autres extraits. Lecointre la signale douze fois et Saladin une fois, en Messidor. Pour moi, sans parler de cette quantité de mandats d'arrêt, sortis de son bureau de Police générale, qu'il signe, soit seul, soit en compagnie de Couthon, de Barère, de Billaud, je vois sa signature, d'abord le 30 Prairial, en compagnie de celles de Barère et de Billaud, puis le 2 Messidor, à propos de l'affaire Maignet. Le 5, et, à deux reprises, le 7, il signe des arrêtés destinés à affermir & Bordeaux la situation de son ami Jullien fils*, en compagnie de Barère, Billaud, CoUot. Le 18, il signe» avec Couthon, Billaud, Barère, un arftre acte gouvernemental, concernant des administrateurs de TArdèche. Le 30, appuyé sur Couthon et Saint- Just, il signe un extrait du registre du Comité qui met en liberté des Liégeois.
Comment expliquer ces faits? Ses collègues nous le diront. Il venait au Comité, comme il en avait le droit, vers cinq heures, au moment où nul ne s'y trouvait et il signait ce qui lui plaisait. Ils ajoutent qu'il se faisait apporter les extraits par Lejeune, et par Pierre, un autre secrétaire général du Comité. Ils n'ajoutent pas, ce qui est pour moi hors de doute, qu'eux-mêmes envoyaient leurs actes à sa signature.
Qu'en pouvons-nous conclure? Robespierre ne voulait pas s'éloigner du Comité. Il ne lui suflisait pas de le faire surveiller par Couthon et Saint-Just, comme il faisait au Comité de Sûreté Générale par David et Le Bas, comme il faisait auprès de maint membre individuellement par des espions comme Héron, Vilate, Taschereau ; il voulait encore observer par lui-même. Il se privait d'assister, sans aucun doute, aux discussions, toutefois il se réservait le droit de les blâmer ou de les approuver, en arrière de ses collègues, mais
* Archives nationales, A. F. li. 58.
de façon à ce qu'ils le sussent et de manière à les diriger indirectement. Il donnait son approbation à tout ce qui pouvait lui être utile, et cadrer avec ses projets. Il préparait ainsi son gouvernement futur, avec soin et dans tous ses détails.
Cette rupture complète, de laquelle presque tous les historiens tirent de si grandes conséquences, se ^ borne donc à une abstention de paraître au Comité, à r heure où Ton discute sur les matières les plus graves de r administration, sur la guerre, les subsistances, la diplomatie. Quanta celles qui tiennent plus particulièrement au gouvernement révolutionnaire, il les suit / directement ou par ses amis avec un redoublement d'activité.
Une- chose encore ressort clairement de l'examen ^ des registres, c'.est qu'il a déclaré la guerre au Comité 1 de Sûreté Générale. Aussi constatons-nous que les deux | circonstances, 4 et 6 Thermidor, où il s'abstiendra de signer au registre, sont justement les séances solennelles où se réunirent les deux Comités. Certes, ce n'était . pas que la besogne qu on y avait traitée lui déplût : il I s'agissait de ces commissions populaires, si chères à Saint-Just, auxquelles il avait lui-même pris, depuis Ventôse, de l'intérêt jusqu'au point de signer, et de signer seul, le 3 Prairial, le projet d'organisation définitive de ces commissions ^
Nous venons de voir dans quelle petite mesure sa responsabilité ofp,cielle dans la direction de la Terreur a diminué. Nous allons voir qu'en fait^ elle ne diminue aucunement.
A la fin de Messidor, si nous en croyons Beaulieu *, le nombre des détenus, constaté par les listes du Comité de Sûreté Générale, était en France de 400,000;^ et il nous fait remarquer que ce nombre avait été en
* Archives nationales, F. 7, 4438. — * Essais. 5, 283.
augmentant, pendant le temps même où Robespierre n'avait plus pris part aux discussions du Comité.
Pour moi je remarque autre chose» Dans un relevé officiel du greffier du Tribunal révolutionnaire *, je vois que depuis le 3 avril 1793, date de la création de ce tribunal, jusqu'au 13 Germinal 1794, le nombre des condamnés à mort est de 505 ; depuis ledit jour jusqu'au 12 Thermidor suivant, le nombre est de 2,158, ce qui fait un total de 2,663. Cest-à-dire qu'un cinquième des condamnaiions eut lieu pendant un an, durant lequel la puissance de Robespierre était contrebalancée par d'autres influences, et les quatre cinquièmes pendant les quatre mois où son pouvoir a été sinon unique du moins prépondérant.
Je vois aussi que la moitié des victimes — 1,356 — a été guillotinée depuis la loi du 22 Prairial, qui est due à Robespierre, uniquement à Robespierre.
Mais, nous dit-on, pendant les 45 jours qui précédèrent le 22 Prairial — époque présumée de l'éloignement de Robespierre — s'il y. eut 577 guillotinés, il y en eut, venons-nous de le voir, 1,356 depuis cette date jusqu'au 9 Thermidor. De plus le 23 Prairial, il y avait dans les 28 prisons communes de Paris — je ne compte pas les prisons des 48 Sections, ni celles des deux Comités, etc. — 7,320 prisonniers, et le 9 Thermidor, bien que 1,653 individus eussent été guillotinés, relâchés; ou fussent mort de maladie, il y en avait 7,800. Or, c'est justement pendant ces 45 derniers jours que Robespierre disparut de la scène.
Les apologistes de Robespierre ont vécu sur cet argument. Est-il sérieux? Nous avons vu que Robespierre n'avait pas disparu de la scène. La Terreur continuait sa marche sur la pente où on l'avait mise. Mais qui l'avait mise sur cette pente? Personne plus que
* Archives nationales, F. 7, 4438.
Robespierre. Qui procurait cette masse de prisonniers . aux Commissions populaires? Rien plus que le bureau de Police Générale, le bureau de Robespien^e. Qui fournissait cette masse toujours redoublée de victimes ^ au Tribunal révolutionnaire? Les conspirations de prison, les commissions populaires, inventions chères à Robespierre et soigneusement cultivées par Saint-Just. ; Qui livrait ces victimes toujours plus nombreu^ses au bourreau? Le Tribunal révolutionnaire, le tribunal de' Robespierre , peuplé des créatures de Robespierre, agissant au nom de la loi du 22 Prairial, la loi de Ro-; bespierre, et présidé par deux hommes qui étaient euxmêmes guidés par Robespierre.
C*est donc bien lui qui dirigeait presque tout le mouvement révolutionnaire de Messidor, comme il l'avait dirigé depuis quelques mois. Ses collègues du Comité n'arrêtèrent pas l'impulsion donnée par lui» cela est vrai. Ils ne le voulaient pas, j'en suis d'accord. Mais surtout ils ne le pouvaient pas.
Car si la responsabilité de Robespierre est entière en fait; sa responsabilité morale a singulièrement augmenté pendant le dernier mois de la Terreur. Elle a augmenté avec sa puissance d'intimidation, avec ce redoublement d'âcreté et de fièvre, d'éloquence furieuse et agressive qui excite un redoublement parallèle dans la violence de la Révolution, dans la rage haineuse des Jacobins, dans linhumanité des Sans-Culottes.
C'est que Robespierre, selon cette expression si vraie de Fouquier-Tinville, représentait « la force impulsive de la Terreur » ; et le terrible Accusateur public luimême, qui est resté, pour l'Histoire, le plus vigoureux rouage de cette force motrice, tremblait devant le tribun, nous T avons vu. Il ne cache pas qu'il y allait de sa tête s'il eût témoigné la volonté d'enrayer le mouvement imprimé par Maximilien au Tribunal révolutionnaire.
D' Allonville résume dans une phrase expressive cette impulsion donnée par le Grand Maître des Jacobins : « Son silence même, qui semblait receler la foudre, portait ses lâches complices à dépasser les pensées qu'ils lui supposaient, de crainte qu'elles ne dépassassent les leurs ^ »
« C'était un attentat que d'oser résister à Robespierre, dira Billaud-Varennes • » . Il se savait lui et ses collègues, guetté par Maximilien qu'ils voyaient occupé à chercher les moyens de les accuser de contre-révolution; et ils allaient de l'avant, dans la voie qu'il avait tracée, poussés par leurs propres passions, et surtout craignant de lui déplaire et de lui fournir le moyen de les noter de modérantisme. La flamme qu'ils avaient allumée en commun les pressait; ils étaient forcés de courir, de hurler, de frapper à droite et à gauche sous peine d'être consumés par ce feu que Robespierre entretenait froidement, mathématique* ment, si je puis dire ; car lui croyait être à l'abri de tout danger. Il supposait pouvoir attendre tranquillement jusqu'à ce que l'incendie eût réduit le trésor religieux, moral, artistique, philosophique de la civilisation en ime sorte de Ungot qu'il eût façonné à son image.
Personne alors, du reste, ne se trompait à sa res- * ponsabilité. Cet acre venin qu'il versait dans les veines de la France révolutionnaire, on le sentait plus épais, plus bouillonnant, plus dévorant à mesure que ses rivaux disparaissaient. Chaque développement de sa puissance, nous l'avons remarqué, était constaté par un redoublement de rudesse, de méchanceté jalouse, de sévérité implacable sur tout le sol de la patrie.
C'est dans les prisons surtout, là où l'on est livré sans défense aux coups et aux contre-coups, que l'on
* Mémoires secrets, 3, 235. — « ■ Réponse, 29.
en pouvait faire T expérience. Les prisonniers mesuraient, comme à un thermomètre infaillible, chaque phase de la grandeur de l'avocat artésien, au déploiement de nouvelles rigueurs.
Peu leur importait, sans doute, les noms de leurs bourreaux : ils n'ont pas songé à créer une vaste conspiration de mensonge historique, dont le but fût d'innocenter Billaud, Collot, Barère, Vadier et tous les autres, pour faire retomber injustement la haine de la postérité sur l'innocent Maximilien. On les peut croire quand ils nous disent : C'est au nom de Robespierre que nous étions maltraités; c'est par Robespierre que nos geôliers nous menaçaient et nous injuriaient.
Oui, la clameur des prisonniers l'accuse, et ils disent de cette conspiration factice à l'aide de laquelle on les décimait, la conspiration de Robespierre ; ils nomment les Jacobins qui les arrêtent, la livrée de Robespierre ; comme toute l'Europe disait alors de l'armée française, les soldats de Robespierre, comme l'histoire dit encore aujourd'hui de la Terreur, le Régime de Robespierre.
Un seul des prisonniers importants de l'an II donne une note différente dans ce concert d'imprécations. C'est Beaulieu, historien consciencieux, esprit réfléchi et raisonneur, qui voyant Robespierre moins brutal que les autres chefs de la Révolution, voulait trouver dans certaines phrases de ses discours, des motifs d'espérer quelqu' adoucissement aux maux de la France. Maximilieu était à peu près le seul qui parlât encore d'humanité, et si obscurément qu'il le fît, il en paraissait le dernier défenseur. On se rejettait vers lui. On se rattachait désespérément à cette nuageuse rhétorique, comme les naufragés saisissent les épaves passant à portée de la main, parce que c'est tout ce qui reste du navire, et sans bien savoir si c'est le salut. Dans ce désastre à peu près complet du bon sens et de la
morale, ces lueurs de bons sentiments commençaient par séduire quelques esprits sensés et généreux.
Mais quand on avait vu que ces belles phrases étaient des formules creuses, escortant des actes chaque jour plus atroces et une tyrannie toujours plus intense, on prenait Robespierre en plus grande haine que ses collègues simplement cruels. Cette apparente hypocrisie révoltait plus que la brutalité des autres. On constatait enfin que c'était bien lui l'un des auteurs et le grand meneur du terrorisme.
En cela, il ne saurait y avoir de doute. Il ne saurait même y avoir de discussion. Ce n'est pas après la chute d'Hébert, ce n'est pas après la chute de Danton, c'est à la chute de Robespierre que la Terreur prit fin. Elle avait redoublé de violence jusqu'à sa mort; lui disparu, elle disparut brusquement.
Pourtant Billaud, Barère, CoUot, tout le Comité de Salut Public et de Sûreté Générale, toute la Montagne, tms ceux à qui l'on a parfois attribué la fureur croissante de la Révolution, existaient encore; ils étaient fortifiés même par la victoire qu'on venait de remporter sur l'ennemi commun. Mais la Terreur tomba, laissant ainsi une imperturbable et invincible protestation contre ceux qui voudront désormais chercher en Robespierre d'autre valeur qu'une valeur révolutionnaire.
Cette valeur était grande, sans doute, mais toujours diminuée par cette indécision qui rend sa tactique à la fois si intéressante et si difficile à étudier.
Ainsi pourquoi se sépara-t-il du Comité? Que voulait-il et quelle était exactement sa position? ' Là, rien n'est net. Il voulait et en même temps ne voulait pas se séparer de ses collègues. Rester avec eux, c'était utiliser pour son propre prestige celui que les circonstances et lui-même avaient contribué à donner au Comité; mais aussi il leur laissait ce prestige. ' .
Au contraire, en les quittant, il les désignait clairement aux haines de ses partisans, des Jacobins et de la Commune ; il prouvait de plus que ces collègues n'étaient ni aussi redoutables ni aussi indispensables qu ils en avaient persuadé les Sans-Culottes ; il pouvait librement les attaquer et faire converger sur eux r esprit d'opposition qui commençait à se réveiller contre le gouvernement.
Il est vrai qu'en les quittant ouvertement, il aliénait \ les moyens puissants que le Comité mettait à sa dispo- \ sition pour connaître et écraser ses ennemis du dehors ; il perdait la facilité de pénétrer dans les salles à son gré, et la chance de saisir ainsi les traces intimes des projets de ses collègues et adversaires. Et un contemporain nous dit que les moeurs de Maximilien étaient tellement connues que l'on fut obligé de faire changer les serrures des bureaux pour échapper à son espionnage *.
Il s'arrêta à un moyen terme qiii ne peut se résumer que par cett^e phrase ridicule : il quitta ses collègues sans les quitter. Il comptait arriver ainsi à ce que rêvait son esprit à la fois prudent et ambitieux. Il affaiblissait ces ennemis sans paraître les attaquer; il les détruisait sans les obliger à se défendre ; il les forçait même à recevoir ses coups sans qu'ils pussent les rendre, sous peine de passer pour agressifs. Il semble même avoir rêvé quelque chose de plus compliqué encore : il eût voulu aflaiblir le Comité pour Robespierre seul, et le fortifier à l'égard de tout autre. De cette sorte, si Robespierre jugeait bon de le détruire, le Comité n'offrirait pas de résistance sérieuse, , si Robespierre jugeait à propos de le conserver, en en exerçant les pouvoirs, ces pouvoirs auraient gardé toute leur énergie. Pour cela, il s'agissait d'attaquer
^ Le Château des Tuileries, t. IL
les personnes composant ce Comité, tout en paraissant vénérer l'institution.
Je ne voudrais pas exagérer, ni dire que toujours ilfut absolument de sang-froid et qu'il consulta uniquement la sagesse diplomatique. Irrité par la légère opposition qu'il trouva, il suivit l'entraînement des vices de sa nature, de son âpre jalousie, de son amour-propre furieux, de ses instincts vindicatifs, de sa rage folle de détruire à tout prix l'obstacle. Mais était-ce de la mauvaise diplomatie à cette époque? N'étaient-ce pas ses vices qui l'avaient conseillé jusqu'ici, et lui avaient donné le succès. Ne devait-il pas en être ainsi? En temps de Révolution où la victoire appartient logiquement à la violence, n'est-il pas plus habile de suivre l'impulsion du vice que l'effort de la vertu 1
Nous avons précédemment indiqué une autre cause encore, celle-là très-grave, qui l'avait poussé à jouer cette comédie de la rupture :
Il ne savait pas se défendre quand on l'attaquait en face. Il avait été pitoyable, la seule fois qu'il avait été réellement et directement pris à parti ; — je fais allusion à l'attaque de Louvet — aussi défendait-il les approches de sa personne ou de son pouvoir avec une extrême persévérance. Incapable de sang-froid et d'improvisation, il comprit qu'il allait être peu à peu diminué» écrasé, dédaigné, s'il laissait s'invétérer cette habitude de lui tenir tête dont certains membres du Comité commençaient à donner l'exonple.
Voilà, je le crois, les plus grandes raisons de son quasi éloignement. Il y en eut plusieurs autres gui nous sont données par ses collègues eux-mêmes.
Il s'éloigna du Comité, disent-ils, comptant sur les revers et les mauvaises chances de la guerre ^ Cela est fort possible. Quelques insuccès que nous éprou-
* Réponse (2*), p. 10.
LBS PARTIS 307
vaines dans le courant de Prairial le confirmèrent dans ses prévisions pessimistes. Il se tint à l'écart pour ne pas porter la responsabilité des revers, et pour en profiter afin d'écraser ses ennemis.
La victoire de Fleurus donna tort à ces imaginations et détruisit ces plans. Beugnot * prétend même que c'est h cet événement qu'il convient d'attribuer la division dans le Comité. Il faut dire que cette victoire accentua davantage cette division. Le Comité de Salut Public en devint plus fort, plus ferme pour résister. Robespierre voyant ses prévisions ridiculisées par l'événement, pouvait craindre plus que jamais l'influence du militarisme, et l'apaisement causé par la victoire. Il voyait surtout disparaître, avecl'ennemi menaçant, les raisons de salut public qui servaient de prétexte à la Terreur : il comprenait qu'il ne pourrait plus exciter les vengeances de la démocratie victorieuse comme il avait enflammé les haines de la nation tremblant pour son existence; les grandes tueries, les proscriptions en masse, l'enchaînement d'une partie du peuple français n'auraient plus de raison d'être, quand on ne pourrait plus accuser ceux qu'on voulait détruire de complicité avec l'étranger envahisseur.
Il lui fallait donc se décider et se hâter, afin de prendre définitivement cette situation souveraine qui lui permettrait de diriger les destinées de la France à son gré, dans le sens de cette phrase où il indiquera, le 8 Thermidor, sa grande préoccupation : « Ce n'est pas par des exploits guerriers que nous subjuguerons l'Europe, mais par la sagesse de nos lois, par la majesté de nos délibérations, par la grandeur de nos caractères, )) en un mot, par tout ce que Robespierre présumait pouvoir représenter.
Mais, au fond de ses pensées solitaires il comprenait
* Mémoires, 1. 1, p. 273.
que la sagesse de la loi du 22 Prairial et la majesté des déclarations du Tribunal révolutionnaire n'eussent pas suffi à battre les Autrichiens. Il redoublait bien alors, à la tribune des Jacobins, de ruses oratoires, de flagorneries envers soi-même, de plaintes sur r ingratitude des hommes, sur le mauvais succès de son dévouement à la patrie, sur les poignards menaçants. Il faisait miroiter avec fièvre le canif de Cécile Renault et affublait son front de couleurs héroïques. Toutefois quel que fût le fanatisme du bon populaire jacobin, cette éloquence ne pouvait pas toujours produire, nous Tavons dit, un effet aussi saisissant que le canon victorieux. Il suivait donc avec une inquiétude poignante cette série de succès dont Fleurus ne fut que le rayonnement. Il voyait monter à r horizon le spectre de ce général victorieux qui, selon lui, devait mettre fin à la Révolution; et la victoire relevant les âmes et les entretenant dans les émotions fières, rendait plus difficiles le servilisme, Fhébêtement sans lesquels le règne de la répubUque jacobine était impossible.
N'oublions pas ces pensées qui le tourmentaient pendant les derniers mois de sa vie. Elle durent être d'un grand poids pour le pousser, en Thermidor, à prendre une de ces décisions hardies, qui étaient si antipathiques à sa nature. Il concevait bien que si la paix était nécessaire pour mettre un terme aux dangers dont le développement du mihtarisme menaçait la Terreur, si la paix était possible à cette heure où les frontières de la France étaient reconquises, si elle était désirée même par la plupart des gouvernements qui nous faisaient la guerre, elle était impossible à conclure tant qu'il n'aurait pas pris sur le Comité de Salut Public un ascendant souverain.
Il se préparait à cette situation prééminente, et il avait déjà prévu les conséquences diplomatiques de
son gouvernement. Il est difficile, en efFet, de nier ses relations avec l'étranger, relations que la sottise des Sans-Culottes ne lui eût point pardonnées, mais qui peuvent s'expliquer très -logiquement, très-patriotiquement même, en un homme qui travaille à prendre grande part au gouvernement de son pays.
« L'étranger • qui voyait froidement d'où Robespierre était parti et le point où il était parvenu, qui savait, comme nous en fûmes journellement témoins, que cet homme était tout alors et que : // veut ou ne veut pas telle chose^ devenait la souveraine raison de cette époque ; l'étranger, le représentait sous les traits d'un nouvel Auguste, marchant, ainsi que celui-ci et comme lui, sans être militaire, à la domination d'un peuple belliqueux; l'étranger, dis-je, put croire sa puissance prête à s'établir solidement et juger utile d'.entamer avec lui des négociations occultes, dont nous parlerons plus tard. »
A cette même date, les plus rudes ennemis de la France auraient pris leur parti de son triomphe. « Robespierre et son Comité sont maîtres absolus et vainqueurs partout » disait Malouet à Mallet du Pan, le A juillet 1794, Dès lors la nécessité de faire la paix avec ce Robespierre se présentait, s'imposait presque logiquement.
Ce qui a le plus frappé les contemporains, ce sont les relations diplomatiques qu'il eut avec les Anglais 2.
Au commencement de Messidor, Robespierre se ^ [plaignit qu'on tolérât à Paris un Anglais du nom de , îenjamin Vaughan, membre delà Chambre des Communes d'Angleterre. Le Comité de Salut Public fit arrê-
* D'Allonville, t. III, p. 236. — « Voy. les Mémoires de Soulavie, de Fauche Borel, de Barère, les {pseudo) Mémoires d'un Pair de France; Prudhomme, les Crimes^ etc., etc.
310 lA RÉVOLtJTION DE THERMIDOîl
ter le personnage. Le 8 Messidor, un rapport de la Commission des administrations de police et tribunaux *, constate qu'on a interrogé ledit Anglais, et qu on a lait deux rapports, remis à Robespierre comme chargé, dans les Comités, de la police générale. Il résulte des enquêtes que Vaughan, membre influent du parti de l'opposition et très-dévoué à la Révolution française, est persécuté par Pitt et qu'il a été obligé de se sauver de son pays. Herman propose de lui donner, comme il le demande, un passe-port pour la Suisse. Le Comité admet la proposition; ont signé Barère, Camot, C.-A. Prieur, CoUot, Billaud,
Arrivé à Genève, l'Anglais est surveillé. Vitel et Comte, deux notables de la ville, découvrent que c'est avec Robespierre même qu'il correspond, et dans le but d'établir des bases d'alliance avec l'opposition anglaise, et peut-être des bases de paix avec le gouvernement anglais. On intercepte quelques-unes des lettres. On les porte décachetées à Soulavie, résidant de France à Genève. Celui-ci, fort embarrassé, les fait tenir à MeauUe, représentant en mission dans le département de l'Ain; ce dernier les envoie au Comité de Salut Public où elles arrivent pendant les événements de Thermidor.
Dans la plus précise de ces lettres, l'Anglais disfidt qu'il était l'organe d'un parti considérable qui consentait à négocier avec Robespierre et à reconnaître la République Française à ces conditions : Robespierre établirait un pouvoir exécutif, amovible^ sur une ou deux têtes, comme dans la République Romaine, il cesserait de poursuivre en France les négociants et le culte religieux; il substituerait, en faveur de F autorité, à la noblesse détruite, un appui équivalent *.
Pour en arriver là, ou à toute autre forme de pou-
* Archives nationales, F. 7, 4437. — • Barère, Mémoires*
Toir plus concentré sur lui, Robespierre devait commencer par éloigner du gouvernement tous ceux qui, ambitieux, énergiques, indépendants, indociles, corrompus, ou enfin trop attachés au parti de la guerre, mettaient un obstacle considérable à ses visées. Nous avons vu, par la lettre de l'anonyme lyonnais, ce qu'il promettait à CoUot, par sa conduite aux Jacobins, ce dont il menaçait Barère, par la dénonciation de Quignon, ce qui attendait Carnot. (Celui-ci ne s'y trompait pas ^)
Nous n'avons pas encore trouvé de documents qui nous permettent d'établir ce qu'il entendait, en ce mois de Messidor, faire des autres membres des Comités. Peut-être, hésitait-il encore pour un certain nombre d'entr'eux.
Mais nous n*en avons pas fini des causes que ces collègues attribuent à l'éloignément de Robespierre. « Il voulait préparer dans l'ombre des projets de décrets et d'institutions qui tendaient à exaspérer les esprits, à aigrir les cœurs, à multiplier les pénalités, les supplices par des jugements et par des actes arbitraires. On aurait fait sentir la nécessité de concentrer le pouvoir dans un petit nombre de gouvernants 2. » Ainsi il poussait ses rivaux à détruire ses propres ennemis, tout en rejetant l'odieux des massacres sur ceux qu'il se préparait à écraser, quand ils auraient bien déblayé la voie.
Mais comment étaient-ils assez malhabiles pour faire ainsi son jeu? Ne devaient-ils pas ruiner ses projets, justement en faisant coïncider son éloignement des Comités avec un ralentissement dans les assassinats juridiques? Nous avons montré qu'ils ne l'osaient pas.
En effet, à cette époque où tout était si incertain,
* Mémoires sur Carnot, 65. — • Barère, Mémoires, t, II, p. 200.
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OÙ la politique était faite d'hypocrisie, de mensonge et (te^ mystère redoublé, il fallait agir avec la plus rare prudence. Tout conflit était à éviter, car il devait être porté en dernier ressort devant un juge variable et capricieux, le peuple, dont nulle logique ne peut sûrement prévoir les décisions. Les membres des Comités et les Montagnards en sont donc réduits aux taquineries et aux petites embûches contre Robespierre qui semble avoir T oreille de ce juge. Toutefois Maximilien lui-même, s'il n'était pas forcé de cacher complètement ses défiances, n'était pas absolument maître de la position ; il devait dénaturer^ si je puis dire, ses préparatifs et surtout dissimxiler ses projets et ses pensées intimes.
En bien des cas, nous sommes donc réduits à des conjectures- Nous devinons, en effet, qu'il suit en Messidor, cautelêusement, mais activement un plan mal défini dans le détail, arrêté toutefois dans les grandes lignes. Nous pouvons deviner encore que s'il a déclaré la guerre, il a l'intention de ne pas la faire et la certitude de triompher sans engagement. II a toute chance de vaincre uniquement par l'intimidation, et il traite l'affaire comme un maître qui a des rebelles à écraser plutôt que des ennemis à combattre.
Nous voyons un pmi pluB clairement ses préparatifs. Ne disons pas, comme fait le Constituant Toulongeon * : (( Il négligeait, dédaignait même tout moyen d'attaque. » C'est bien peu connaître notre personnage, prévoyant et craintif, redoutant tout, aimant à se remparer et à avoir en toute rencontre double et triple •escorte de précautions.
Nous avons déjà montré un grand nombre de ces préparatifs. IJ rassemble de plus en plus ses hommes autour de lui. Il rappelle Saint-Just, il garde Couthon
^Hist. t. Il, p. 489.
comme il avait voulu éloigner Collot d'Herbois et Billaud-Varennes ; il a fait revenir Le Bas ; Augustin Robespierre accourt des Hautes-Alpes. Il a envoyé chercher en toute hâte, en province, Arthur, un des membres influents de la Commune '.
Nous avons le droit de généraliser ces cas particuliers. Mais devons-nous ajouter foi à Faccusation d'avoir rassemblé à Paris une armée de coupe-jarrets terroristes; d'avoir poussé la Commune à employer, pour soudoyer l'émeute, l'argent donné par le Comité pour assurer les subsistances? Je ne le crois pas. Ce n'étaient pas les soldats qui lui manquaient. Canonniers, vétérans et gendarmes; habitués des tribunes de la Convention, de THôtel-de-Ville, de la Société-Mère; généraux et officiers de l'Ecole de Mars (camp de jeunes soldats, installés dans la plaine des Sablons) ; ouvriers de la fabrique de <irenelle ; Jacobins et par eux la grande majorité des Sections parisiennes; tout lui est promis; les Jacobins surtout, car c'est la clef de voûte de tout son pouvoir, et il ne les néglige' pas.
Nous avons vu comme il les pousse jusqu'à l'enthousiasme, jusqu'à l'/^ys^me, pouvons-nous dire, par les appels continuels à la sensibilité, à l'exaltation, au fanatisme, jusque par des farces gigantesques où Ton nommait des commissions chargées, par exemple, de signer l'acte d'accusation de tous les tyrans. Il sait aussi les entretenir en défiance, en état de gueiTe, par les scrutins épuratoires qu'il fait durer longtemps « pour tenir la Convention tout entière dans sa main et menacer ses membres de les flétrir dans l'opinion publique, s'ils ne se prosternaient pas devant lui ^ >>, car l'exclusion des Jacobins était non-seulement un déshonneur, mais aussi un premier pas vers l'échafaud, comme on disait '.
* Mémoires anecdotiques, par Lombard de Langres. — ■ Vie secrète, p. 14. — ' Une étincelle de raison, p. 42
Il ne se bornait pas à ces préparatifs d'ordre général, il cherchait par des démarches personnelles à augmenter le nombre de ses adhérents dans la Convention, à séduire les plus dangereux, ou à désarmer les plus défiants de ses adversaires* Sans tenir grand compte de Taffirmation de Fouché, jurant que Maximilien fit tous ses efforts pour le corrompre, de l'accusation de Billaud, reprochant à Laurent Lecointre d'avoir passé à l'ennemi, nous devons regarder comme authentique une information donnée par les apologistes de Robespierre, d'où il' résulte qu'il tenta d'attirer à son parti certains conventionnels, Cavaignac, par exemple. Nous ne saurions nous en étonner et il faudrait le supposer absolument inepte pour n'y avoir pas songé. Mais sa renommée d'hypocrisie, d'égoïsme et de fourberie était trop bien établie pour qu'on voulût se fier à lui. De plus sa vanité, sa certitude du succès et l'extrême prudence imposée par les circonstances ne devaient lui permettre ni d'insister, ni d'étendre très-loin ses tentatives de corruption.
Quant à ses collègues et adversaires, ils étaient même forcés de dissimuler au public la mauvaise volonté de Robespierre à leur égard. Le Comité de Salut Public avait, en effet, un besoin absolu du secret pour conserver tout prestige à son inflexible tyrannie dont les faiblesses, mises au jour, eussent ruiné la puissance. Ce n'était individuellement ni Billaud ni Collot, ni aucun des autres qui était le maître.
Ce qui dominait c'était le Comité ^ cet être terrible, caché aux yeux du public comme une divinité effrayante par son mystère même. Il eût tout perdu à paraître composé de personnalités rivales. Il n'eût plus été le gouvernement souverain, l'essence même de la Révolution, le parfait représentant de la République, mais une collection de créatures, plus ou moins considérables, tiraillées dans tous les sens, au gré du caprice.
de l'arbitraire, de Tarabition, de la vanité, comme de simples sectionnaires à quarante sols la séance.
Aussi les Comités qui se savaient un grand nombre d'ennemis, parmi les républicains les plus fermes dans la Convention,. dans les administrations, dans les sections, sans compter les royalistes, et les restes de tous les partis vaincus, devaient-ils se garder de dévoiler le danger où les mettait leur dissension avec Robes-
{)i«rre. Ils n'avaient, répétons-le, d'autre appui que 'opinion publique. Dans l'état où se trouvait la France c'était la seule force. On ne pouvait s'appuyer ni sur la religion, ni sur la morale, ni sur les mœurs, ni sur lès traditions, en un mot sur aucun principe, pas plus que sur aucune armée, ou corps quelconque discipliné et sûr. Il leur fallait donc à tout prix cacher à cette opinion les misères intimes.
Ils jouèrent si bien leur jeu qu'ils parvinrent à tromper même Fouché. Celui-ci se vante, dans les Mémoires qu'il fit faire à sa louange *, d'être l'homme qui dévoila à Billaud, à Carnot, à CoUot et à d'autres collègues de Maximilien, qu'il savait envieux et craintifs de sa popularité le plan de Robespierre.
Mais ceux-ci nous avoueront plus tard qu'ils étaient avertis, qu'ils suivaient attentivement la marche du conspirateur.
Seulement i Is vont trop loin quand ils prétendent qu' ils s'étaient entendus pour saisir la première occasion d'écraser l'ennemi. En d'autres passages de leurs défenses, ils contredisent tellement cette affirmation que nous ne saurions y ajouter la moindre foi ; et tous les, faits tendent à prouver que s'ils connaissaient quelques-uns des projets de Robespierre, s'ils en soupçonnaient d'autres, ce qu'ils connaissaient et ce qu'ils soupçonnaient leur paraissait moins redoutable que
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d'attaquer ouvertement ou même d'exaspérer Robespierre.
Leur conduite envers le triumvirat ne se peut interpréter que comme celle de rivaux qui résistent un peu, mais qui sont, au fond, très-désireux de faire la paix, de voir cesser les malentendus, de céder sur la plupart des points en litige.
Que de caresses ne fait-on pas à Maximilien? Le 6 Messidor, on ordonne l'impression en langue diemande de son discours sur les Idées religieuses *. Le 7 et les jours suivants, on approuvera la conduite de son ami JuUîen fils, un polisson de dix-neuf ans qu'il a envoyé à Bordeaux pour diriger les représentants du peuple en mission. Ces représentants sont ses ennemis, c'est à leur sujet que s'agite le plus fort de la querelle. Eh bien ! le Comité les maltraite de façon à satisfaire la haine la plus farouche.
Le 1*' Messidor, lettre impérieuse à Ysabeau, en mission à Tarbes, à Grimberteau, en mission au Havre ^ et rappel de ces deux représentants. Le 7, même conduite envers Monestier, également en mission à Tarbes. Le 14, on écrit avec moins de rudesse (des lettres simples, de rappel, comme on disait), à Guyardin et à Projean, l'un au Puy, l'autre à Caen. Le 18, nouvelle lettre plus sévère à Ysabeau. Le 23, Dubois-Crancé est dénoncé aux Jacobins par Robespierre, le 26, le Comité obéit à cette injonction, à peine déguisée, et il rappelle le député incriminé, alors en mission à Rennes*. Le 27, on défend de laisser représenter au théâtre tout ce qui touche à la fête de l'Etre suprême.
Que de traits pourrions-nous citer encore ! Nous retrouverons, du reste, jusqu'à la veille du 9 Thermidor
* Archives nationales, A. F. 11, 48. — * Archives natio* nales, A. F. 11, 48 et 49 et Tableau des persécutions qae Barère a fait subir à Dubois-Crancé, p. 22.
ces marques d'une quasi -communauté d'intention, d'une complicité, en apparence, respectueuse.
Il y avait, en dehors de la peur, cent raisons pour conseiller au Comité cette diplomatie pacifique qui rappelait toujours au bercail le loup égaré, et lui tenait, malgré tout, une porte continuellement ouverte ; cent raisons pour patienter, pour faire délicatement la cour à cet ombrageux, sans toutefois écraser complètement le parti adverse. Ch^aque contemporain en a indiqué une, et toutes sont bonnes, sans qu'il nous soit pourtant interdit d'en chercher de meilleures encore dans les aveux qui échappèrent plus tard.
L'histoire a porté sur chacun des membres de ces Comités de gouvernement (encore une fois je ne parle pas dBs hommes d'affaires comme Carnot et les autres) un jugement sévère. L'ambassadeur qui représentait l'Amérique auprès d'eux, Gouverneur Morris, homme grave et libéral, esprit sagace, honnête et bien en situation pour les juger impartialement, écrit, à la date même où nous sommes arrivés, qu'il se setit souillé par les rapports quil est forcé d entretenir avec cette lie de l'humanité; et il dit d'eux que ce sont des hommes dégradés qui ne méritent que le plus profond mépris^. Nous sentons que c'est bien là l'arrêt définitif, et après un siècle d'étude, après que tous les documents sont venus à la lumière, il reste intact, impartial et bien jugé.
Pourtant, ces Billaud, ces Collot, ces Barère, ces Vadier, ont été les compagnons d'efforts de ceux qui ont sauvé la France, d'un autre côté, les Carnot, les Lindet, les Prieur, ont été souvent compfiçes des crimes de leurs collègues ; nous ne voulons donc pas croire qu'il n'y ait pas eu quelque désintéressement dans ce Comité, si privé qu'il ait été de sens moral.
* Mémorial de Gouverneur Morris, Paris, 1842, U II.
Cherchons donc d'abord les raisons nobles ou vraiment politiques qui peuvent expliquer cette lâche patience à l'égard d'un homme dont le despotisme ne pouvait plus guère se dissimuler.
Les membres des Comités ont pu se croire indispensables au salut de la patrie, et vouloir se garder à tout prix pour cette œuvre. Ils avaient, comme tous les autres chefs de la démocratie, — j'en excepte Robespierre — le plus absolu dédain pour le peuple qu'ils caressaient, peuple imbécile qu'on peut mener, disaient-ils, avec un fétu de paille *. A côté de cette populace, ils ne voyaient que la Convention; or, pour eux, la Convention — et en cela Robespierre était de leur avis — ne se composait que de deux classes d'hommes, les lâches et les fripons^ les gens de la Plaine ou de la Montagne. Que resterait-il donc pour mener à bien les destinées de la Révolution, si les Comités disparaissaient? Une tourbe inepte, guidée, selon le hasard des choses, par des âmes faibles ou vénales. Ne fallait-il pas subir une dictature républicaine plutôt que de voir périr la patrie. Quelques conventionnels, comme Ingrand, par exemple 2, partageaient le préjugé populaire qui regardait Robespierre comme le seul représentant de la Révolution. « Si on l'attaque la république est perdue. » Je sais bien que Buonarotti qui cite cette phrase d' Ingrand, est suspect. Il aura donné comme une affirmation précieuse ce qui est l'expression d'une crainte. Robespierre eût eu plus de défenseurs le 9 Thermidor, si le salut de la République eût paru attaché au sien. Pourtant la crainte d'ébranler l'édifice si laborieusement, si fficticement construit a pu arrêter quelque temps des hommes dont toute la passion s'était donnée à la Révolution.
* Sénart, Mémoires inédits. — * Histoire parlementaire de la Révolution française, t. XXXIIL
Voilà une des raisons qui peuvent expliquer, d'une façon grave et politique, la patience eu Comité envers Robespierre. Voulland l'indiqua à Fiévée quelque temps après Thermidor : « Les Comités redoutaient surtout ce qu'ils appelaient le parti d'Orléans, dont Danton fut le principal chef, c'est-à-dire tous les députés qui mêlent le plaisir, le luxe, la cupidité aux proscriptions, et avec lesquels aucun ordre n'était pos-. sible à établira »
Les autres sentiments, les autres mobiles sont d'un ordre plus bas et plus machiavélique. La plupart des Commissaires étaient, en dehors même de leurs vices instinctifs, trop corrompus par la tyrannie, trop dénaturés par le despotisme, pour n'avoir pas obéi surtout à des inspirations intéressées.
Je ne crois pas, sans doute, cju'il faille appliquer ici ce renseignement de Fiévée, disant à propos de Robespierre : « Sa domination réelle sur la Convention tenait au soin constant qu'il avait eu de réunir contre la plupart de ses coliques les pièces qu'il pouvais produire à volonté pour les mettre en accusation ^. »
Mais il y avait entre les membres du Comité les liens d'une longue complicité de tyrannie, tyrannie où Robespierre avait été le plus prudent et le moins corrompu. Il avait contre eux cent preuves qui, présentées comme il le savait faire, les eussent accablés. Il leur fallait donc se taire, le leurrer, tout souffrir et attirer sur d'autres sa colère, jusqu'à ce qu'ils trouvassent l'occasion de l'écraser brusquement, d'un coup, et sans qu'il pût parler. — « Nous nous regardions comme perdus, dirent-ils plus tard, pour peu que Robespierre fût mal attaqué. Si le coup que nous lui porterons n'est pas mortel, c'est nous qui périrons.. . Ainsi il faut assurer les coups que nous Importerons... Il fallait
* Correspondance avec Napoléon. -^ * ici.
un coup décisif..., et frapper en même temps qu'on le dénonçait... Il s'agissait de le détruire en une seule séance. Jusque-là il fallait le tromper. Si on l'attaque trop tôt, il nous accablera, comme se disant opprinié, calomnié à la manière de journaux anglais et en proie à une faction usurpatrice des droits du peuple... Lui, seul contre les deux Comités, aura cette faveur populaire réservée aux opprimés*... Il faut attendre qu'il ait attaqué le premier. »
Bref, toute leur défense tourne autour de cette idée, dissimulée sous les phrases habituelles du dévouement à la Liberté : Nous devions laisser agir Robespierre. Carnot ne se maintenait pas toujours à cette hauteur de dédain où nous l'avons montré; Lindet et Prieur se taisaient, ce dernier en tremblant; Billaud bisâsait, Barère et CoUot flagornaient le Géant de la Révolution.
Ils avaient surtout peur. Toutefois, nous ne devons, pas nous contenter même de la peur. L'aveu qu'ils en ' font nous est suspect, et doit, comme il en arrive souvent^ servir à dissimuler un dessein ou une situation moins avouables encore. Ce fut ainsi qu'en jugea la Convention, après un long procès, mûrement débattu, après des enquêtes et des discussions infinies. Elle était composée des mêmes hommes qui avaient joué un rôle dans l'histoire du Comité de Salut Public, elle avait de ces notions subtiles, mais réelles, de ces documents trop dangereux ou trop fugaces pour que la postérité les puisse recueillir, de ces lueurs un peu diffuses, mais étendues, que des contemporains, des collègues seuls peuvent avoir ou entrevoir ; elle avait été pars magna dans ces événements. Elle reconnut que les meneurs des Comités de Gouvernement avaient été les complices de la tyrannie robespiernenne, qu'ils avaient travaillé de leur mieux à remplacer le tyran et qu'ils ne
* Réponse des membres, etc.
Tavaient renversé que quand ils avaient été absolument forcés de le faire*.
Barère, qui laisse parfois, et sans s'en douter, échapper un rayon de lumière parmi les mille mensonges et erreurs de ses Mémoires^ Barère reconnaît assez ouvertement le bien jugé de ce verdict. Nous avons eu tort de renverser Robespierre, disait-il à la fin de sa vie, mais nous savions qu'il allait nous faire guillotiner. Et il ajoute une phrase pleine de révélations : « Nous ne nous dissimulions pas que Saint-Just, taillé sur un patron plus dictatorial, eût fini par le renverser pour se mettre à sa place*. »
C'est bien cela. Ils connaissaient le fort et le faible de Robespierre; ils savaient qu'en s' adressant tour à tour à sa vanité et à sa tremblante prudence, en l'effrayant adroitement et en le flagornant effrontément, on arriverait à en faire un despote tolérable pour ses complices. Mais son futur successeur était plus insensé et moins maniable. « Je sais, écrira im peu plus tard Lindet, le plus ferme et le plus impartial des membres du Comité, que Robespierre fut l'auteur de nos maux, mais il n'était pas le seul ni même le plus puissant. Son tempérament atrabilaire le rendait atroce, mais il était sans moyen 3; »
Ce jugement d'un compagnon comme Lindet mérite d'être plus connu et d'attirer la réflexion.
Lindet fait-il, comme Barère, allusion à Saint-Just, \ songe-t-il à Billaud ou à quelqu' autre de ses collègues ? comme VouUand, indique-t-il les libertins de la Montagne ?
Je pencherais vers cette dernière supposition. Le Comité savait bien, en effet, qu'il était détesté des
* Saladin, Rapport au nom de la Commission des Vingts Un. — * Mémoires, t. I, p. 118. — * La Mort de Robespierre, p. 38.
Dantonistes tout autant que Robespierre pouvait l'être. Lecointre ne nous cache pas que la préoccupation de son parti était de mettre eil lutte tous les commissaires, également oppressifs de la Convention, de telle sorte que « tous fussent écrasés du même coup * » ; et ee même Lecointre, dont la folie intermittente n'était ni sans conception ni sans hardiesse, avait commencé son pamphlet contre Robespierre sous ce titre : Le ûecemvirat organisé et présidé par Robespierre.
Tallien écrit, le 4 Messidor, au club de Bordeaux. Il raconte qu'il vient d'être attaqué à la Convention et qu'il s'est justifié. Il emploie pour sa défense l'argument que Robespierre met sans cesse en avant, et comme Robespierre encore, il promet de déraascpier bientôt les intrigants. Mais à qui songe-t-il? à Maximilien qui vient de l'injurier? Non! à CoUot d'Eerbois^.
Ni celui-ci ni ses complices ne devaient être fort tentés de brûler leurs vaisseaux pour sauver de tels ennemis, et l'on comprend qu'ils se contenteront de les
Î)rotéger autant que leur propre intérêt le leur conseilera.
Lësimmum de leurs désirs fut d'aider le maître despote à donner à la dictature des rouages faciles et de fermes ressorts pour la lui escamoter quand elle aérait bonne et aisée à prendre. A défaut de ce rêve, ils ne demandaient pas mieux que de continuer à garder l'autorité, telle qu'ils l'avaient eue jusqu'ici, et ils firent tout pour persuader à Robespierre de ne rien changer à un pouvoir si admirable. Celui-ci n'y voulant pâs entendre, ils eussent, par peur de sa popularité, par crainte d'être vaincus, et dans leur frayeur de voir la tyrannie disparaître avec le tyran, consenti à toutes les conditions du gouvernement nouveau, excepté à
* Les crimes, etc., p. 73. — > Archives nationales, A. P. Il, 58.
celles qui leur enlèveraient tout pouvoir, et naturellement à celles qui les poussaient vers la guillotine.
Mais comme ce n'était qu'à la dernière extrémité qu'ils consentaient à être les grands vassaux de- ce nouveau César delà Révolution, comme ils préféraient rester ses égaux ou devenir ses maîtres, il leur fallait user de la plus habile diplomatie. Il était nécessaire de ne jamais lui rompre absolument en visière, et pourtant de ne jamais décourager ses ennemis. On ne pouvait ostensiblement prendre aucune précaution directe, matérielle et radicale contre lui, mais on devait adopter toute mesure propre à contrecarrer mollement et sourdement ses projets.
Ainsi restaient-ils durs, impérieux envers les Montagnards, mais en hésitant à les livrer à Robespierre puisque ces Montagnards étaient les seuls alliés qu'ils pussent trouver en cas de lutte désespérée.
Toutefois, malgré les protestations de Barère *, comme de Billaud *, nous pouvons prévoir qu'il arrivera telle circonstance où les Billaudistes feront leur paix avec Maximilien en lui abandonnant les Alquié, les Dubois-Crancé, les Fouché, les Tallîen. Heureusement pour ces derniers le Comité de Sûreté Générale tient plus ferme.
Celui-ci était plus exposé encore. H était détesté par Robespierre qui voyait en lui un rouage dangereux. Les discours prononcés aux Jacobins ne laissaient aucun doute sur les méchantes intentions du tribun. Le bureau de Police générale avait déjà ft)rt diminué l'importance des commissaires de la Sûreté Générale ; et nous pouvons constater la sécheresse dédaigneuse ou hautaine des notes par lesquelles les triumvirs leur renvoient, de ce bureau, les
» Mémoim, 40, — • Réponse, 38.
affaires qu'ils ne peuvent encore leur enlever *. Presque tous ces meinbres se sentaient atteints personnellement par la haine de Marimilien : Amar et Jagotpar jalousie de métier et comme chargés particulièremen ; de la partie" policière ^ ; Vadier, le rapporteur de TafTaire Théot ; Louis, du Bas-Rhin et Voulland qui flairaient l'Hébertisme ; Du Barran, La Vicomterie, Elie Lacoste, Moyse Bayle que rincorruptible pouvait accuser plus ou moins justement de tendresse pour le parti des Orléanistes,
Il n y avait donc plus, en Messidor, à hésiter pour ce Comité. 11 se rapprocha très-franchement de la Montagne. Vadier fera plus tard allusion à cette situaiion 3 :
« Le tyran paroissoit n'avoir conservé le Comité de Sûreté Générale que pour déverser sur le Comité tout l'odieux des cruautés qu'il exerçoit lui-même au^nom de la Police générale... On ne sauroit nier que c'est principalement la force d'inertie du Comité de Sûreté Générale, son attitude imposante, son assiduité combinée au Comité de Salut Public, qui déconcerta le tyran et le força à s* en isoler. »
Nous pouvons rire, sans doute, de cette attitude imposante quand nous nous rappelons les aveux dé La Vicomterie ; mais comprenons bien l'amertume contenue dans cet aveu : Le tyran paroissoit n avoir conservé etc. ; notons cette autre phrase : son assiduité combinée au et non pas avec le Comité de Salut Public, c'est-à-dire combinée entre les membres de la Sûreté Générale pour surveiller le Salut Public ; et nous devinerons ce qui se passait en Messidor au Pavillon de la Liberté.
« Un seul privilège nous restoit c'étoit le droit de
«Archives naLîonaics. Registres F. 7, 4437. — * Discours ^e Robespierre du 8 Thermidor, p. 13, -^ * lié/jonne.
refuser les mandats d'arrêt que. le tyran demandent sans cesse contre plusieurs de nos collègues, w
Voilà le grand point. Il fallait, en effet, la signature de six des membres du Comités La Montagne ne tarda pas à avoir une connaissance presque officielle et des exigences et de la résistance.
Vadier s'ouvrit à Baudot, Thirion, Claydel,.Frécine, Ruelle, Laboissière, Rovère. Nous avons vu BJoyse Bayle, et Elie Lacoste avertir aussi les Dantonistes... On peut supposer que Du Barran et les plus débonnaires du Comité n'épargnèrent pas les révélations.
Mais l'alliance entre le Comité de Sûreté Générale et la Montagne n'était pas une œuvre facile. L'insolence du premier envers la Convention avait été grande ; et entre les chefs des deux partis, il y avait bien des inimitiés particulières. Vadier, par exemple, \ était l'ennemi déclaré de Tallien. Toutefois le Comité de Sûreté Générale voyait bien que le Comité de Salut Public avait, à côté de quelques intérêts semblables aux siens, des perspectives fort contraires ; il pouvait prévoir, à certains signes, que ce dernier finirait par céder à Robespierre et notamment que Barère et Collot pourraient bien se laisser gagner ; dès lors le Comité de Sûreté Générale serait proscrit, s'il n'avait pas un point d'appui dans la Convention. La Montagne, de son côté, savait que son salut dépendait de Vadier et de ses collègues. La loi de conservation imposa donc silence à toute répugnance.
« On parut oublier, dit le Montagnard Lecointre, une partie des anciens excès du Comité ; le soin de sa propre conservation attachée à la signature de six membres de ce Comité, en faisoit l'impérieuse loi. Chacun comprit que son salut, peut-être celui de la République, étoit attaché à cette désunion entre les deux Comités de gouvernement. On la fomenta. »
Dès lors le Comité de Sûreté mène la lutte dans son
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triple mouvement : Il surveille les alliés douteux — le Comité de Salut Public — ; il entretient T ardeur des amis — les Montagnards — ; il tient tête aux ennemis
— les Triumvirs. Il le fait, sinon directement, du moins continûment ; il défend, sans se lasser, les Dantonistes ; il attaque sans cesse le bureau de Police Générale ; il aide à celles des Sections parisiennes qui ne sont pas
Înerrotines^ et notamment il réussit à iflettre en liberté e Comité révolutionnaire de l'Indivisibilité.
C*est à cause de cette triple et très-énergique action que l'histoire doit — ce qu'elle n a pas fait jusqu'ici
— restituer au Comité de Sûreté Générale la première place dans la révolu ion de Thermidor.
Le plus dure de sa besogne fut incontestablement d'entretenir quelqu' énergie dans l'âme de ses alliés de la Montagne. Aucun député n'osait plus parler, dit Fou* quier^ Robespierre lui-même constate cette terreur, le 21 Messidor*. On savait qu'il avait indiqué comme signes de proscription, r<7/?me5 à la Danton^ abus proconsulaire dUautorité^ Hébertisme^ diffamation de ÎEtre Suprême^ friponnerie^ intrigues. Ces signes s'appliquaient à un si grand nombre de Montagnards que le trouble était partout. Nous avons vu que soixante députés n'osaient plus coucher chez eux et que d'abord six, puis* dix-huit, puis trente avaient été désignés comme proscrits.
Quels étaient -ces trente privilégiés? Nous voyons par les rapports de l'espion Guérin', que RobespieiTe taisait particulièrement surveiller Tallien, Bourdon, de l'Oise, Legendre, Fouché; en y ajoutant^ Barras et Fréron, nous aurons, je crois, Jes six plus menacés. En compulsant d'autres documents, je trouve, pour compléter le nombre de dix-huit, Dubois^Crancé, Ro-
* Réponse y p. 64. — * Moniteur du 30. — * Archives nationales. F. 7. 4436.
vère, Alquié, Monestier, Merlin de Thîonville, Thuriot, Cambon, Ruamps, Javogue, Léonard Bourdon, Duval, Audoin. Les douze autres, nous les pouvons chercher parmi un grand nombre de noms : Lecointre, ^ Cavaignac, MeauUe, Delmas, Brival, Bentaboile, Garnier, de F Aube, Courtois, Harmand, de la Meuse, Galon, de rOise, Ghalier, Panis, Gaston, Couppé, Bréard, Ysabeau, etc. -
Cette foule tremblante gavait bien que, du jour où le Comité de Salut Public céderait à Robespierre; le Comité de Sûreté Générale serait une bien faible digue. Il fallait donc aux Montagnards d'autres alliés encore. Où les trouver sinon dans la Plaine^ dans ce groupe considérable par le nombre, remarquable par le talent, par l'illustration même de ses membres, mais, masse devenue confuse de parti pris et où chacun s'efforçait d'autant plus de se perdre dans la foule qu'il avait été au-dessus d'elle *. On n'y avait d'autre préoccupation que de vivre et, hors cela, de voter en masse, en silence, sans plus songer ni à la justice, ni à la vérité, ci à l'humanité.
. Les lAches — c'était leur désignation dans la Montagne, dont lis étaient le jouet habituel — étaient pourtant devenus le dernier espoir de celle-ci. Ils représentaient, en somme, la Convention, qui pouvait devenir toute-puissante dans une guerre d'opinion. Elle vivait, en effet, encore sur le bénéfice des grands mots dont les divers chefs du peuple l'avaient décorée pour sanctifier les mesures tyranniques qu'ils lui avaient imposées. Elle était le représentant et le centre de la souveraineté populaire, qui était elle-même infaillible et divine. Bien que mutilée, souffletée, injuriée, ridiculisée dans chacun de ses membres ou de ses groupes, elle était, en principe, pour le populaire, le
* Toulongeon, t. II, p, 492.
conclave de la religion révolutionnaire, et on la vénérait comme le sauvage vénère son fétiche.
Mais il fallait descendre de bien haut pour arriver jusqu'au Marais. Ce dut être une pénible besogne pour les Bourdon, les Rovère, lesTallien, qui semblent avoir été les entremetteurs de cette besogne, où Tinsolence altière de la Montagne avait à s incliner devant le froid mépris de la Plaine. On s'adressa à Durand de Maillane, à Palasne de Champeaux, à Boissy d'Anglas, trois Constituants,, qui paraissaient être les chefs de la , Droite et du Centre. On invoqua tout ce qui pouvait toucher de tels hommes. Mais Robespierre les avait parfois protégés contre les fureurs de la Montagne, comme il avait empêché qu'on ne fît passer en jugement les soixante-treize députés emprisonnés. Il était donc pour la Plaine, près d'être un ami, et c'était la Montagne qui était l'ennemi violent et jusqu'ici implacable*. De plus, ces hommes, trop prudents sans doute, mais intelligents et habiles, pouvaient craindre d'être écrasés et de payer les frais de la guerre ; ils devaient supposer qu'on leur tendait un piège pour les achever ; et ils n'avaient qu'à gagner à laisser leurs tyrans s' entredétruire. Ils repoussèrent les offres des Montagnards. Ceux-ci revinrent à la charge, essayant de démontrer que la protection accordée par Robespierre n'était que passagère ; le tour des gens de la Plaine viendrait nécessairement ; cette protection il la faudrait acheter par une éternité de soumission, d'esclavage même, quand l'orgueil despotique du Dictateur n'aurait plus de contre-poids.. La Plaine refusa encore.
On voit le curieux enchaînement des partis qui se préparent à la lutte, chacun se défiant du groupe supérieur, et cherchant en dessous un secours pour le danger prochain,
* Lacretelle, t. V, p. 336.
Le Comité de Salut-Puhlic , tout en espérant, soit jouer, soit ramener les triumvirs, s'incline ver^ le Comité rival (^u il a dédaigné jusqu'ici.
Celui-ci, constatant que son grand allié l'exploite plus quMl ne le défend et qu'il se garde bien de s'engager à fond, s'abaisse vers la Montagne, qu'il ajusqu' alors traitée avec des manières de pédagogue hargneux et cruel.
La Montagne, fort effrayée par ce défenseur qui l'implore et qu'elle sent trembler, descend jusqu'à la Plaine qu'elle inondait hier encore de ses mépris et de ses dédains.
Si bien que c'est le Vetiire qui devint le membre important de la République et que tout l'édifice révolutionnaire reposa sur les Crapauds du Marais.
Mais ceux-ci ont refusé de s'engager contre Robespierre, dont la situation, à la fin de Messidor, paraît excellente. Tous ses ennemis tremblent.
Au milieu de cet effarement, un seul homme conserve quelqu' espoir. C'est Fouché. Il écrit à l'une de ses sœurs à Nantes : « Je n'ai rien à craindre des calomnies de Robespierre... Dans peu vous apprendrez l'issue de cet événement. » Il ajoutera, le 3 Thermidor, que si Robespierre l'attaque c'est uniquement parce qu'il a résisté aux efforts faits par les Robespierristes pour l'entraîner à leur parti.
' On peut toutefois constater, pour résumer la situation à la veille de Thermidor, que ceux qui étaient tentés de céder au pouvoir de Robespierre étaient nombreux, comparés à ceux qui prétendaient s'y opposer, comme Fouché. Ceux-là mêmes qui résistaient le faisaient parce qu'ils voyaient un piège dans les paroles de Robespierre, et ils luttaient à la façon desParthes, en fuyant.