‹ La révolution de thermidorChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

EOBESPIERRE EN DEHORS DES COMITÉS {Messidor an IL — Juin-juilIct 1794.^

La première décade de Messidor se passe sans grand bruit. Mais chaque murmure des incidents, si peu intéressants qu'ils paraissent, nous apporte comme un grondement lointain de T orage qui se prépare.

La séance du 24 Prairial, en mettant aux pieds de Robespierre la partie la plus active de la Montagne, en jetant à ses genoux, dans la posture de suppliants, ses ennemis avérés, comme les Ruamps, les Bourdon, les Lacroix, les Merlin, de Douai, avait augmenté son prestige à un point que nous pouvons à peine croire, mais qui nous est certifié par les moins suspects des contemporains **

C'est en comptant là-dessus, que, sans craindre le mauvais effet de la mesure, il décrète décidément, le 1" Messidor (19 juin), la mise en accusation des membres de ce Comité révolutionnaire de la section de l'Indivisibilité, dont il a été question.

C'était de sa pai*t une démarche assez aventureuse. Cette section était une section populaire, touchant au Faubourg deGloire. (C'était la 28** ; elle avait pour artère principale la ci-devant rue Saint-Louis et pour centre de réunion la place ci-devant Royale.)

* Lecointre, les Crimes des membres des anciens Comités, p. 97. ^

Robespierre, en outre, prouvait par cette arrestation les arrière-pensées les plus personnelles, les plus intéressées, et il annonçait officiellement que sa personne était vénérable et sacrée. Le grand crime de ces sectionnaires était, en effet, de n'être pas respectueux envers Maximilien, et ce que son espion lui avait rapporté de plus violent était ce mot de Grosier parlant à ses collègues Testard et Guérin : « Malgré son f..... décret sur FEtre-Suprême, Robespierre sera guillotiné ^ »

Maximilien croyait-il que le moment était venu de procéder par l'intimidation, après avoir fait son chemin démagogique par la flatterie? Son amour-propre était-il exalté jusqu'à la folie? Commençait-il à avoir ce délire spécial, pronostic de chute prochaine pour les gens médiocres que de favorables hasards ont porté beaucoup plus haut que la position où leur force intellectuelle peut les soutenir aisément? Etait-il atteint de ce vertige moral qui saisit les hommes faibles en regardant le grand chemin qu'ils ont parcouru, la hauteur inespérée où ils sont? On Ta dit, et il y a, en effet, dans sa conduite quelque chose de fiévreux. Mais au moins marche-t-il comme un homme qui sait désormais où il veut aller. Ainsi il est décidé à tout faucher non-seulement à côté, mais au-dessous de lui, nonseulement sur la Montagne, mais dans les Faubourgs; et nous voyons dans la prison de Saint-Lazare un de ces curieux petits démagogues de rue et de ruisseau, Gonchon, que Robespierre y a fait mettre « parce qu'il est trop aimé dans le faubourg 2. >>

En emprisonnant ses ennemis populaires, en envoyant à son tribunal révolutionnaire ses ennemis aristocrates, en activant le zèle de son bureau de

1 Archives nationales, F. 7, 4437. — * Dussaulchoy, L'atome de Saint-Lazare, p. 47,

•Police, il a un but. Il veut débarrasser les voies pour le gouvernement nouveau. C'est ainsi qu'il prépare la République Robespierrienne,

Il y songeait sans doute depuis longtemps. Mais on peut regarder comme un des premiers mouvements stratégiques de Thermidor, les efforts faits par Hanriot, au- commencement de Messidor, pour mettre, les canonniers de la garde nationale, janissaires du Sans- Culottisme, vrais séides de la Commune et de l'Etatmajor inféodé à Robespierre, dans tous les postes de la ville. Mais Fouquier déjoua le projet du général de la garde nationale. Il ne laissa pas remplacer les gendarmes-des-tribunaux par ces canonniers*, et l'affaire en resta là momentanément.

En même temps qu'il continue sa campagne policière et judiciaire, et que ses amis du parti militaire de la Commune préparent leur mouvement, Robespierre se livre aux premières escarmouches politiques. II le fait avec la prudence et suivant la méthode que nous connaissons. Il lance les allusions vagues. Ses auditeurs comprennent qu'il menace, mais ils ignorent contre qui se dirige cette menace sourde encore.

Le 3 Messidor, il monte à la tribune des Jacobins. Il paraît vouloir défendre l'atroce décret que vient de porter la Convention et qui ordonne aux soldats français d'assassiner les prisonniers. Ce n'est là que le prétexte de son discours. Le but réel se trouve caché dans deux ou trois phrases incidentes.

« En vain les armées de la République triompheront, si nous n'arrachons aux émissaires des despotes tous les moyens d'assassiner la liberté dans son plus cher asyle. » Et pour qu'on ne s'y trompe pas, il paille des dangers « qui planent sur la Convention nationale, n

Voilà donc les Conventionnels avertis. Fouché, qui

^Mémoires, p. 10.

préside cette séance des Jacobins, peut prévoir qu'il ûe tardera pas à être, ainsi que ses compagnons, dénoncé comme un émissaire du gouvernement anglais. .Le jalon vient d'être planté.

L'orateur parle ensuite des divisions que les tyrans étrangers essaient de mettre dans la Convention et dans les Comités. Car il revient toujours à cette idée sur laquelle il a vécu jusqu'ici et qui passe chez lui à l'état d'obsession, à savoir qu'on ne peut vouloir résister à ses volontés impérieuses sans être soudoyé par les ennemis de la Révolution.

On devine que les poignards font leur apparition habituelle. Et quand il aura fait remarquer que Pitt le désigne comme le roi de France et de Navarre, sa vanité sera complètement satisfaite et le discours sera fini.

On devine moins aisément quel est l'homme qui va se faire l'interprète de l'enthousiasme avec lequel cette improvisation remplie « de si belles et de si grandes vérités » est accueillie. C'est Barère qui propose à la Société d'imprimer, de répandre ce manifeste et de l'envoyer aux armées.

Le 0 Messidor, Robespierre, qui a été surtout hautain et dédaigneux dans son précédent discours, réfléchit; il se dit qu'il s'est trop complu dans ces échos de l'étranger qui parlent de Maximilien P', roi de France. Il sait que ce que la démocratie apprécie surtout dans ses maîtres, c'est la modestie, symbole de l'égalité. Il vient donc modestement se plaindre qu'on le flagorne trop et que le Moniteur^ notamment, tourne à la courtisannerie. Il en profite pour brider les journalistes, au moment où il fait surtout une guerre d'opinion. Il leur rappelle qu'il n'aime ni la critique, ni l'indiscrétion.

Couthon, qui joue, pendant tout le mois le rôle de confident de tragédie et qui donne la réplique comme

2û6 LA RÉVOLUTION DE THERMIDOR

dans un Proverbe dramatique, rappelle au bon peuple que les assassinats et les conspirations sont à Tordre du jour. Ainsi faut-il bien se garder de croire que la démocratie serait sauvée, la République consolidée et le Sans-Culottisme triomphant, quand même les armées françaises remporteraient quelques victoires. Robespierre est toujours nécessaire pour déjouer les conspirations et couvrir de son corps la Révolution.

Le 9 Messidor, nous retrouvons Maxinjilien à la tribune des Jacobins. Il a abandonné, en effet, la Convention, où on ne le voit plus guère. C'est la Société- Mère qui est devenu son champ de bataille, ou plutôt c'est le camp retranché où il se prépare aux grandes attaques, tout en sortant çà et là pour escarmoucher contre l'ennemi, pour le harceler, le tenir en haleine, l'effrayer et le lasser.

C'est là le travail du soir. Le matin, on le voyait arriver au Pavillon de l'Egalité, mais non plus pour se rendre à la salle des délibérations. Il montait jusqu'au troisième étage, où se tenait, sous la direction du secrétaire général, Lejeune, l'ami et le protégé de Saint- Just, le bureau de la Police générale administrative. Il traversait les corridors, plus austère que jamais, à la fois plus sombre et plus inquiet. Ses yeux petits et ternes s'étaient, nous dit-on, rougis de taches sanglantes.

Ce bureau , dont nous avons raconté la création , avait, on s'en souvient, le but réel d'enlever au Comité de Sûreté Générale, la surveillance de la France, pour la remettre aux mains du Comité de Salut Public, et, en fait, en celles de Robespierre. Celui-ci appréciait trop la puissance de la'police, pour laisser un tel instrument à la disposition de ses ennemis.

Le bureau avait déjà singulièrement empiété sur les attributions du Comité de Sûreté> Il recevait les

dénonciations envoyées par les Comités de Surveillance de Paris et de toute la France ; et il transmettait à qui de droit les observations, ordres, mandats d'arrêt, d'emprisonnement, qui étaient la conséquence de ces dénonciations, de ces plaintes ou de ces réclamations. Lejeune portait les mandats, projets ou rapports, signés par Saint-Just, Coutfion ou Robespierre, à la signature de l'un ou de deux des autres membres, soit dans leurs divisions respectives, soit dans la salle des délibérations. Ceux-ci ne refusaient jamais leur visa, puisqu'il était entendu que tout se faisait de bonne foi, et que celui qui signait le premier était seul responsable moralement de l'affaire. Les autres membres envoyaient de leur côté à la signature de Robespierre dans les bureaux de la Police générale.

Ce dernier» sans prendre part aux discussions importantes, sans même jamais rencontrer un seul de ses collègues, continuait de faire ainsi réellement partie du Comité de Salut Public.

C'est aussi de ce bureau que partaient bien des ordres pour le Tribunal révolutionnaire auquel il se chargeait de fournir ample pâture. C'est là que nous voyons aboutir les maîtres-fils de cet immense filet d'espionnage qui enveloppait Paris. C'est là que nous rencontrons le célèbre décurion de police, Guérin, qui apporte le résumé des rapports de ses dix hommes *, résumé dont Robespierre envoie à ses collègues les détails qu'il lui plaît, en écrivant sur la copie même des dénonciations ou rapports des notes ainsi conçues : « Communiquer à Carnot^ etc., » « arrêter les personnages dénoncés^ etc. »

Ce bureau représente une des grandes forces impulsives de la Terreur. Il ne faut pas l'oublier, comme on l'a fait jusqu'ici.

* Archives nationales, F. 7, 4437.

258 ul révolution de thebhidor

. Les historiens, mal renseignés sur le Comité de Salut Public, se sont laissés persuader que Robespierre, en s'en éloignant, perdait toute responsabilité, au moment même où la Terreur redoubla de fureur. Nous avons promis d'établir en quoi a consisté réellement cet éloignement. Mais même en l'admettant aussi complet qu'il le fut peu ; même en ne tenant pas compte du mouvement imprimé à la Révolution par Robespierre ; en négligeant encore cette puissance d'action qu'il développait par les Jacobins où il est maître, par le Tribunal révolutionnaire où il est à peu près tout puissant, par la Commune qu'il inspire; en omettant tout cela, nous devons pourtant constater que c'est le bureau de Police générale qui donne le grand branle.

Or c'est au moment où Robespierre le dirige seul que les emprisonnements sont plus nombreux et préparent les plus larges massacres. La solitude plus grande où il vivait, cet entourage bas et idolâtrique qui se resserrait autour de lui, ce dérivatif qu'il avait perdu depuis qu'il avait cessé de discuter avec les plus éminents de ses collègues les hautes questions, tout le livrait sans défense à « son instinct ombrageux et défiant * ».

Il avait, si nous en voulons croire la clameur publique, d'autres occupations matinales : Il préparait, avec Dumas et CofSnhal, président et vice-président du Tribunal révolutionnaire, avec Fouquier-TinviUe, la besogne de ce Tribunal.

« Robespierre, quoiqu' absent du Comité, ne dirigeoit pas moins les opérations du Tribunal révolutionnaire, au moyen de ses relations intimes et criminelles avec Dumas et Coffinhal, ses deux complices qui se rendoient chaque matin chez lui pour concerter ensemble

* Première Réponse des Membres des anciens Comités, p. 44.

leurs opérations de la journée * ». « Personne n'ignore que les deux présidens désignoient avec l'atroce Robespierre, les listes .de proscription ^ ». « Il est notoire que ces présidens du Tribunal, Dumas et Coffinhal, étoient, tous les matins, à se concerter dans la maison de Robespierre. Il est public aujourd'hui que là ces scélérats faisoient leurs listes et concertoient les mesures qui tendoient à transformer les décrets de la justice, en proscriptions arbitraires '. » « Le scélérat Dumas se rendoit tous les jours chez lui, et étoit même un des coopéra teurs connus de ses déclamations * ».

L'acte d'accusation de Fouquier articule que ce dernier a été, lui aussi, un des agents de Robespierre; qu il a eu fréquemment des rendez-vous avec lui, la nuit, et des conversations dans des endroits écartés.

Enfin les membres du Comité diront : « l'ombrageux despote, en Messidor, ne vit qu'avec les juges du Tribunal révolutionnaire '^ » .

Nous avons déjà dit comment les mémoires des membres des Comités demandent à être lus avec précaution, combien ils sont remplis d'erreurs grossières, de mensonges ou habiles ou effrontés. Il ne faut admettre leurs affirmations que là où les auteurs n'ont eu aucun intérêt à mentir, et où leurs renseignements sont confirmés par l'ensemble des faits, par des documents authentiques et par la plus forte vraisemblance historique.

Il me paraît difficile d'admettre ces relations intimes de Robespierre avec Fouquier. Celui-ci, d'après les pièces de son procès, doit être plutôt l'homme des Comités, du Comité dQ Sûreté Générale surtout. Après Thermidor, il reste en pleine possession de la confiance.

■ * BiUaud, Réponse.ip, 73. — * Troisième Réponse des membres des Com**^^, p. 40. — • Première Réponse, p. 44, 15, etc. —

de ces Comités. Il semble n'avoir obéi à Robespierre que dans la mesure où chacun le faisait alors et par crainte de l'irascible despote. Quant aux juges, la vie de Robespierre ne paraît pas non plus se prêter à des rapports très-intimes avec ces personnages, qui étaient d'ordre un peu secondaire pour entrer dans la familiarité de ce seigneur plein de morgue. Il en est autrement de ses relations avec Dumas et Coffinhal. On ne saurait nier un fait, annoncé comme notoire, dans des termes aussi précis, aussi affirma tifs, devant tant de gens fort bien renseignés. On doit admettre ces relations sinon comme quotidiennes, du moins comme fréquentes. La conduite des deux présidents, avant et pendant Thermidor, ne laisse pas de doute sur le dévouement de tous deux et sur la servilité de Dumas.

On comprend qu'il ne doive pas rester de traces écrites de ce travail interlope. Mais nous avons des marques certaines d'un autre travail, de son travail officiel, en Messidor. Les registres renfermant la copie des dénonciations à lui adressées, et les feuilles contenant les mandats et arrêtés nous ont été conservés *.

Les registres sont annotés par Robespierre, Couthon, Saint- Just. J' y vois une quatrième écriture qui a quelque ressemblance avec celle de Carnot. Au commencement de Messidor, Robespierre est le seul annotateur. Après le 12, Saint-Just le remplace jusqu'au 24 où Couthon prend la plume. Après quoi le registre s'arrête.

Sur les feuilles volantes qui sont surtout des mandats d'arrêt, la signature de Robespierre', jusqu'à cette même journée du 12, paraît souvent seule, parfo^ en compagnie de celle de Couthon, Carnot, Billaud. A partir du 12, où Saint-Just reprend la signature, je ne vois le nom de Robespierre que sur

* Archives nationalos, P. 7, 4437 liasses de Î56, de 37, de 9 cahiers, etc.

ROBESPIERRE nORS DES COÎHITÉS 261

deux actes, le 18 et le 30. Mais les autres membres donnent volontiers leur signature à Saint-Just qui, en leur compagnie, signe les mandats jusqu'au 7 Thermidor. Le 6 même, Biliaud et Barère lui font la grâce de s unir à lui pour signer l'arrestation de Magenthies dans lequel Robespierre voulait voir un agent de ses ennemis, un émissaire du Comité de Sûreté Générale. A quoi passait-il ses journées, entre des matinées et des soirées si bien remplies? -Faut-il, comme le disent des chroniqueurs fort graves, croire qu il cherchait à se distraire, à s étourdir dans Torgie, et que les satisfactions de la débauche n'étaient pas absentes de son rêve de toute puissance? On signale un magnifique château près de Maisons-Alfort, loué pour Robespierre, par Deschamps, son partisan très-connu, aide-de-camp d'Hanriot, et qui était, dans ce château, en même temps « concierge et pourvoyeur. » Sa mission était d'y amener des femmes de mauvaise vie quand Robespierre y arrivait « à petit bruit et particulièrement la nuit. » Une enquête faite par l'assemblée populaire de Maisons donna une sorte de vraisemblance à cette accusation •. Pourtant, sans vouloir défendre Robespierre contre toute accusation de libertinage, je dis qu'on doit le tenir pour naturellement sobre, grave, appliquant ses passions à d'autres objets que le vin et les femmes. La déclaration de la Société populaire de Maisons paraît reposer principalement sur des commérages ; elle peut être regardée comme exagérée. Maximilien a dû se rendre plusieurs fois à Maisons pour se délasser, chez ce Deschamps ; il a pu y rencontrer ces femmes Sans- Culottes qui composaient la société de la citoyenne Deschamps, et parmi elles une drôlesse qu'on nomme et dont il a pu fort bien être le compère. Mais il avait, en Messidor, de graves et laborieuses préoccupations, qui

* Rapport de Courtois sur les événements de Thermidor,

devaient, à défaut d'autres considérations, 1* empêcher de courir les champs.

J'attache moins d'importance encore aux accusations de vénalité et de rapines, que Courtois tire d'une lettre trouvée dans ses papiers et où on lui dit qu'il est temps de venir en Angleterre jouir du bien volé*. Cette accusation a été soutenue, au nom même du parti républicain^-Mais on ne saurait, sur un document aussi vague, unique, fort récusable, aller contre les vraisemblances de la situation et du caractère.

Taschereau-Fargue, l'homme qui, de tous ceux qui nous ont parlé de lui, le connaissait le mieux, l'accuse de spéculations mercantiles. Il cite uniquement l'imprimerie qu'il avait fait avoir à Nicolas et qu'il protégeait de telle sorte qu elle rapportait annuellement 60,000 livres partagées entre Maximilien, Nicolas^ Duplay et deux autres'.

Il faut tenir plus de compte d'une autre série d'observations inattendues et curieuses, qui nous montrent comment il passait quelciues-unes de ses journées et comment il se préparait à la lutte prochaine*

Réfléchi et observateur comme il l'était, il avait dû chercher soigneusement à se connaître, et dans les moments où son extravagante vanité faisait quelque peu silence, il avait pu apercevoir sinon ses défauts, du moins quelques-unes de ses imperfections. Presque tous ceux qui l'ont vu se sont accordés à dire qu'il était lâche, et -je ne crois pas qu'il soit possible même d'amoindrir l'épithète. D'autre part quelques hommes apparemment fermes, comme fiaint-Just, par exemple, qui l'ont connu très-intimement, lui ont donné une

* Courtois. Papiers trouvés, p. 225. — * Observations sur Robespierre^ par J. Dnplan. 1835, S" de 30 pages. — ' Tatchereau-Fargue à Maximilien Robespierre, Paris, Pluviôse, an ILE»

estime qu'on n'accorde généralement pas aux poltrons.

J'arriverai peut-être à expliquer cette contradiction, en disant que ce n était pas son âme mais ses nerfs qui étaient lâches. H possédait ce je ne sais quoi de féminin qui va aussi loin dans l'attaque que dans la retraite, qui a pour courage l'emportement et qui manque essentiellement de sang-froid. Ainsi était-il audacieux tout en étant couard. A bien des traits de sa biographie, j'ai cru comprendre qu'il connaissait cette misère de son tempérament bilieux, et que son intelligence, connaissant ces faiblesses de son corps, cherchait à l'en guérir.

Aussi le voyons-nous s'imposer, chaque jour, de longues marches. Nous le trouvons, au parc Monceaux, essavant de se tenir à cheval, mais bientôt tremblant de tous ses membres et obligé de descendre précipitamment. Enfin pendant les derniers temps de sa vie il s'exerçait à tirer au pistolet *.

Il jalousait singulièrement ceux qui avaient naturellement cette rigidité de nerfs qu'il ne pouvait acquérir à aucun prix. Il constatait, en s'en exaspérant et en la redoutant, cette sympathie que le peuple français a si aisément pour les choses et les hommes militaires. Il était persuadé que la Révolution finirait par la dictature d'un soldat. Aussi lui échappa-t-il de dire, en un jour d'abandon, qu'il aurait dû, au sortir de la Constituante, entrer dans l'art militaire. Cette idée bouffonne n'ayant pas été mise à exécution, il dut se contenter de traiter les généraux, les victorieux surtout, comme des traîtres qui détournaient sur eux une part de l'admiration générale et lui enlevaient une partie de sa gloire en attendant qu'ils lui enlevassent sa Révolution.

C'est pour cela, sans doute, que pressentant le génie

* Papiers inédits. Lettre de Fréron,

de Hoche, dès les premiers mots qu'il avait lus de lui, il s'était écrié : voilà un homme d'un esprit dangereux; c'est pour cela encore qu'à cette date même de Messidor où nous arrivons, il lançait Couthon sur Fouquier-Tinville, afin que celui-ci se hâtât de faire guillotiner le général Kellermann.

La victoire de Fleurus, remportée le 8 (26 juin), devait avoir une véritaj)le influence sur ses démarches et ses projets. Mais elle commença par produire son effet ordinaire. Elle excita les plus âpres de ses jalousies.

Combien la personne de cet avocat ne disparaissaitelle pas dans la gloire de ces généraux et de ces soldats victorieux ! Quel bruit pouvaient faire ces sournoises excitations à la débauche démocratique, cet incessant appel à l'ignoble dénonciation, ce bas murmure de la défiance populacière, ces petits commérages jacobins, ces gémissements continuels, cette louange éternelle de Robespierre, à côté de ce tumulte du canon écrasant l'étranger! Qu'étaient ces fêtes du Sans^Culottisme, où cent ivrognes» cent prostituées, et une troupe d'énergumènes ou de lâches curieux représentaient le peuple français, en dansant autour d'une charrette qui menait au supplice un vieillard et une femme! Qu'était cela à côté de ces fières clameurs qui, le 11 et 26 Messidor, rempliront les Tuileries des échos du grandiose Chant du Départ !

II put trouver quelque consolation dans la lettre que lui écrivit Payan, l'agent national de la Commune de Paris, le lendemain même de cette victoire. Cette lettre, en effet, outre les respectueuses louanges dont elle comble Robespierre, lui ouvre de larges perspectives. Elle est un élément très-important de notre chronique thermidorienne. Elle ne nous montre pas seulement les vœux despotiques des plus élevés de ses partisans, elle ne nous permet pas seulement de pré-

juger des souhaits de la foule des Robespierristes debas étage et de prévoir ce que serait devenue la France sous leur règne ; mais elle semble être un des documents que Maximilien va avoir sous les yeux en composant son fameux discours du 8 Thermidor.

Payan, dans cette lettre du 9 Messidor, éclaire les relations de Maximilien avec la Commune et les projets de cette Commune. Il flatte surtout la haine bien connue de son patron pour le Comité de Sûreté Générale» Ce Comité, dit-il, a perdu la confiance d,es patriotes par la pauvreté de son rapport sur Catherine Théot, il faut s'emparer de la position et rejeter sur le (joiivernement — pour Payan le gouvernement était le Comité de Salut Public dirigé par Robespierre — cette confiance perdue par le Comité rival.

C'est la jalousie, continue-t-il, c'est la petitesse des hommes qui le composent qui ont perdu le Comité du Pavillon de la Liberté. Il est léger, irréfléchi ; on ne doit pas lui laisser une position d'égal, mais le réduire et le diriger. On n'a pas besoin de deux centres de gouvernement, et on ne doit mettre à la Sûreté Générale que des imbéciles très-dociles. C'est une idée qu'il faut répandre prudemment, afin qu'elle gagne de proche en proche et que la troupe des Vadier, des Amar se trouve anéantie sans avoir été attaquée et sans pouvoir se défendre.

Il faut, dit-il encore, attaquer les journalistes, les imprimeurs, qui tendent à s'émanciper, les défenseurs olficieux, Chauveau-Lagarde en tête, enfin Bourdon et ses complices de la Convention, qui se taisent hypocritement maintenant, mais qui sont entourés de scélérats qui les aident en dessous -main. Qu'on augmente indéfiniment le pouvoir du Comité de Sàlut Public et que Robespierre • annonce à tous qu'une mort infâme attend ceux qui contrarieront le gouvernement. Il faut remporter surtout de grandes victoires

à ^intérieur; uniformiser Topinion publiqde; enfin s'emparer du gouvernement moral ^

Le jour même où Robespierre recevait cette lettre (10 Messidor) Saint-Just revenait de l'armée du Nord. Ce retour fort désiré de Maximilien, mais fort inattendu pour les autres membres du Comité, les troubla. Ils s'efforcèrent de persuader à leur jeune collègue que sa présence était absolument nécessaire aux frontières. Mais il fit la sourde oreille. Il reprit, comme nous l'avons dit, sa besogne ordinaire au burean de la ^ Police générale et les autres travaux qu'il s'était attribués. Ainsi c'était lui qui traitait les affaires concernant la Commune et qui recevait, le soir, le maire et l'agent national. Robespierre, on le voit, avait habilement choisi pour ses amis le genre d'influence qui pouvait le mieux servir ses propres projets et donner de Tautorité sur les gens dont il avait le plus besoin.

« Saint-Just s'occupait le matin de la police générale et statuait sur les arrestations ou la correspondance à signer. Le soir, il s'occupait avec l'accusateur public des personnes détenues à juger, ou faisait des motions violentes au Comité. Il entrait souvent vingt fois dans une séance du soir, et ne parlait que par sentence ou par colère quand il ne s'astreignait pas à un silence affecté ou pénible ; ou plutôt il espionnait le Comité. Le plus souvent, il nous parlait des conspirations qui se formaient dans les prisons. Il insinuait des idées sur ce point au rapporteur du Comité. Il voulait surtout qu'on refusât les alimens et les secours réclamés dans les maisons d'arrêt. Un jour il voulut les réduire à 15 sous et nous traita de contre-révolutionnaires parce que nous stipulions pour les droits de l'Humanité *. »

Saint-Just, obéissant en cela aux théories de son maître, se plaignait qu'on fît trop mousser Jes vic-^

* Papiers inédits, t. II. p. 359. — • Première Réponse ^ p. 102.

toires; et dans le but d'éteindre un peu F enthousiasme guerrier, dans le but aussi de remplacer peu à peu les hommes importants des Comités par le triumvirat, il avait essayé d'enlever à Barère les rapports que celuic^ avait l'habitude de faire. Ces carmagnoles de Barère, comme on les nommait, étaient vives, piquantes, élégantes de style et pleines d'attrait pour l'imagination. Elles ravissaient la Convention comme les tribunes; et l'on aimait généralement cet Anacréon de la Guillotine parce que, moins sombre que les autres et pourtant le compagnon des plus farouches, il représentait la face la moins répugnante de la Terreur. On savait aussi qu'il tournait à tous vents et indiquait toujours par ses courbettes le point où se trouvait la force actuelle. Il était un excellent guide pour cette foule d'esclaves à qui leurs maîtres ne daignaient même plus commander clairement, et qui en étaient réduits à interroger leur silence. Saint-Just avait les qualités comme les défauts en plein contraste avec ceux de Barère. Sa parole sèche, didactique, prétentieuse et gourmée ne pouvait lutter avec cette éloquence facile. Il échoua comme Couthon avait échoué; et maître Bertrand était rentré en possession de la carmagnole. Mais le jeune tribun ne lui pardonnait pas cet échec et son discours du 9 Thermidor se plaint amèrement de ces hommes qui parlent de guerre sans avoir été à la bataille et qui éclipsent ceux qui en viennent.

Malheureusement pour Robespierre la guerre est active en Messidor, active et glorieuse. Des fêtes, comme celle du 11 , qui était destinée à célébrer la victoire de Fleuras, et où les habitants de Paris « étaient animés de la joie la plus pure... , faisaient retentir les airs des accens de la 'plus vive allégresse et formaient des groupes et exécutaient des danses au son des airs patriotiques », ces fêtes-là perçaient le cœur, exaspéraient l'envie, inquiétaient l'ambition, désespéraient

les convictions philosophiques et politiques de Robespierre. Elles le poussaient, plus que toute autre considération, à ces actes décidés, à cette intervention personnelle et directe qui répugnaient à sa nature. . N L'écho de cette fête du 11 était à peine dissipé, qu)il recevait une autre impulsion dans le même sens, mais une impulsion aussi encourageante que l'autre lui était désagréable. Boissy d'Anglas publiait le 12 Messidor un Essai sur lés Fêles nationales *. Là, il lousdt Robespierre, sans guère de réserve. « Il ne semble pas, écrivait-il à propos du discours sur T Etre-Suprême, que Ton puisse rien ajouter aux principes de cette morale, bienfaisante et sainte, qui y sont développés avec tant de charmes et qu'un homme de bien ne rencontre jamais sans les adorer, sans les bénir. » Nous l'avons déjà fait remarquer, le spectacle que l'on avait sous les yeux était tellement effroyable que les lèvres mêmes destinées à chanter les Iouanges.de la République et à les chanter sur le ton de l'enthousiasme dithyrambique laissent échapper les aveux les plus cruels. Ainsi Boissy d'Anglas désire louer Robespierre, il le veut comparer aux plus illustres chefs des {)lus nobles peuples; mais la vérité l'emporte malgré ui; il ne peut empêcher son imagination de se reporter aux temps les plus sauvages, et Robespierre devient « Orphée enseignant aux hommes les premiers principes de la civihsation et de la morale, w Tant était tombée cette grande et noble France, jadis si polie, si généreuse, si lettrée et si admirée! Boissy d'Anglas lui-même en était un grand exemple. On sait combien il était brave, largement intelligent, fermement sensé, certes il était l'ennemi naturel des excès de la Révolution ; mais l'avilissement créé par elle était si général que l'homme qui, une fois le joug levé, devait donner

*In-8ode 118 pages.

ROBESPIEimE HORS DlîS COMITÉS 209^

un des plus célèbres exemples de rhéroïsiTie cîvique, allait de Féloge de Marat à l'éloge de Robespierre» de Robespierre, au lendemain même de la loi du 22 Prairial î

Celui-ci, toujours porté à hésiter, bien que se croyant sûr de la docilité de la Convention, dut se seijtir fort encouragé par cette manifestation élogieuse de l'un des chefs de la Plaine.

Il continuait, du reste, très-habilement cette merveilleuse campagne de diplomatie démagogique, commencée dès la fin de Prairial, et qui prouve la parfaite connaissance qu'il avait^de la démocratie. On peut la proposer comme étude à tous les hommes qui se pré-

f)arent à gouverner la populace, et les engager à suivrea gradation de chacun de ses discours aux Jacobins pendant le mois de Messidor. Ce ne sont guère que des répétitions de chacune des parties de son grand discours du 8 Thermidor. Le discours du 13 peut passer pour une première répétition générale. C'est une réponse à la victoire de Fleurus. On y rappelle à Tordre les patriotes qui se sont émancipés jusqu'î^ oublier Robespierre et son intéressante situation en face du canif de Cécile Renault, jusqu'à danser des danses martiales.

L'orateur laisse percer quelque lumière à travers les nuages dont il aime à rester entouré. II gémit toujours et plus plaintivement que jamais. Mais il menace. Il désigne plus nettement ses ennemis. Il émerge du centre des Comités de gouvernement où il avait cru habile de se cacher jusque-là.. Il commence à formuler un peu mieux ses insinuations précédentes, mais tout en les gardant encore à l'état oscillant, de façon à pouvoir atteindre à son choix tel ou tel groupe de citoyens, de Conventionnels, ou le Comité de Sûreté Générale. Ce discours mérite d'être lu attentivement, non pas seulement pour ce rare mélange d'effronterie et d'hypo-

270 LA BÉYOLUTIOIf DE THERMIDOR

crisie qui n'a jamais été mieux combiné que là, mais parce que chaque phrase semble avoir été préparée

i)our laisser deviner, sans les dire, les récriminations et es ambitions de l'orateur *. f:

La situation, dit-il, est très-grave. Il s'agit de sauvet -, la Patrie, car Robespierre est attaqué énergiquement On conspire contre lui, dans des repaires obscurs. , Mais il a l'appui des gens de bien, c'est-à-dire des Jacobins. Ceux-ci ont été légers et bien désagréables pour leur maître et ami, en dansant si gaiement avanthier. Les victoires ne sont pas grand' chose; « c'est la situation intérieure plus que les succès extérieurs qui fait la prospérité des Etats. » Vous croyez que la République est fondée et que la patrie est sauvée. C'est une erreur puisque Robespierre est attaqué, « or quand l'innocence tremble pour elle-même la République n'est pas fondée, » et l'innocent Robespierre tremble.

Dé tout temps, continue-t-il, les ennemis de la patrie ont voulu assassiner les patriotes, au physique et au *moral. On en voit la preuve à l'égard de Robespierre. Que lui reproche-t-on? d'être féroce. Il est vrai qu'il fait répandre beaucoup de sang. Mais c'est par humanité. Ce sont les^Indulgents qui sont des «anthropophages.» La vertu, la sensibilité, la bienfaisance consistent à égorger le plus possible de gens qui ne sont pas de l'avis de Robespierre, qui n'adorent pas la Terreur, et ne sont pas aux pieds des Sans-Culottes. Et ces Indulgents sont d'autant plus exécrables « qu'ils tendent à jeter sur ces patriotes une teinte affreuse de cruauté, » au lieu de les laisser tranquillement égorger ceux qui leur déplaisent, et de reconnaître que ce qu'ils en font c'est par un zèle purement bienfaisant. C'est ainsi que ces monstres arrivent à donner à la vertu de la Terreur

* Moniteur du 17 Messidor.

l'apparence du crime. Dénoncez donc, dénoncez encore, dénoncez toujours.

Ce discours détruit absolument l'argument des historiens, qui ont voulu nous montrer dans les arrièrepensées de Robespierre le désir d'abattre la Terreur, et dans sa querelle avec les Comités l'indignation d'un homme sensible contre les crimes atroces de ses complices.

Il attaque uniquement les Indulgents. Le crime qu'il reproche à ses ennemis, c'est de vouloir que la République soit moins sanguinaire, lé Tribunal révolutionnaire moins féroce et plus juste. Il leur reproche surtout de supporter son despotisme avec impatience.

({ Vous frémiriez si je vous disais dans quel lieu on m'accuse de viser à la dictature et d'être un oppresseur delà Convention. » « Les atrocités qu'on débite contre nous n'ont pas semblé révoltantes à des hommes revêtus d'un caractère sacré, et parmi nos collègues euxmêmes, il en est qui les ont colportées. »

Ainsi voici la Convention et les Comités mis en suspicion, de telle sorte que Robespierre n'aura plus qu'à désigner d'un clin d'œil les coupables qu'il lui plaira de choisir.

Son dernier mot est une menace grave, qui doit porter le Comité de Salut Public à réfléchir, et, étant donnée la situation, à trembler. « Si l'on me forçait de renoncer à une partie des fonctions dont je suis chargé, il me resterait encore ma qualité de représentant du Peuple et je ferais une guerre à mort aux tyrans et aux conspirateurs. »

C'était, dis-je, une phrase redoutable et mise en grand relief par l'enthousiasme qui avait accueilli 'ce discours. J'ai tout lieu de croire qu elle détermina un mouvement de recul de la part des membres du Comité, et qu'on envoya Saint-Just ou Couthon prier Robespierre de venir pour qu'on s'expliquât, Billaud,

272 LA hévolution de toermidor

Barère, CoUot disent, en effet, qu'on le manda une fois, en Messidor, pour donner les raisons de son éloignement, cela veut dire qu on le supplia de venir exposer ses griefs auxquels on était désireux de donner satisfaction.

Il vint. À quelle époque exactement?

Fouquier-Tinville affirma, sans ayoir été démenti, qu'il rencontra Robespierre au Comité, pendant que Ton y discutait la question de cette Conspiration des Prisons, dont nous allons nous occuper. Cette question à laquelle Robespierre et Saint-Just attachaient une grande importance, fut traitée entre le 12 et le 18 Messidor, après le 12 puisque la présence de Saint-Just est signalée dans toute l'affaire et avant le 19 puisqu'elle fut jugée ce jour-là.

Entre ces deux dates se passe un incident que nous devons signaler. Le Comité trouvait le triumvirat trop fort depuis le retour de Saint-Just, et rendant à Robespierre le coup que celui-ci avait voulu porter en engageant Billaud et CoUot à se rendre à Lyon et à l'armée du Nord, le Comité, disons-nous, voulut au moins éloigner Couthon.

Le 15, le Comité décida que Couthon se rendrait près des armées du Midi. On lui dorait fort bien la pilule et on lui donnait le droit le plus absolu de prendre partout sur son passage toutes les mesures qu'il jugera à propos. Le 19, le Comité engagera de nouveau Couthon à partir et pour l'y pousser, on doublera l'importance de sa mission en lui donnant tout pouvoir d'agir à Bordeaux et à La Rochelle*.

Couthon, au premier abord, avait paru décidé à s'absenter. Il se promettait même de faire grand usage de ses pouvoirs illimités. A Clermont-Ferrand, ville où il avait beaucoup d'amis, pour laquelle il faisait faire beaucoup de dépenses et obtenait beaucoup de faveurs,

. * Archives nationales, A. F. II, 48.

il avait annoncé et commandé une fête pour le 20 Messidor. « Par le courrier suivant, il dit qu'il s étoit élevé de Tarage à la Convention; que ses amis lui avoient fait sentir que son absence feroit un trop grand vide à la Convention et aux Jacobins; qu'en conséquence, il prolongeroit son voyage à un temps qui ne seroit pas très-éloigné * »

On peut conclure de là que, du 15 au 20 Messidor, il était arrivé quelque aventuré qui avait brouillé davantage les cartes; les dissidences déjà réelles le 15, étaient devenues profondes ; Robespierre se préparait plus activement à la lutte; l'on ne prévoyait pas qu elle fût longue, mais elle était prochaine.

Parla encore nous sommes ramenés à la Conspiration des Prisons qui est restée le fait le plus atrocement fou de la Terreur, comme le décret du 22 Prairial en est la loi la plus atrocement folle. Tous deux sont dûs à Robespierre, doublé dans un cas par Couthon, dans r autre par Saint-Just.

On sait ce que fut cette conspiration des Prisons. Ici comme en presque tous les actes de Robespierre, la monomanie et la conviction, l'hypocrisie et le machiavélisme se mélangent. Maximilien était sincèrement possédé de l'idée d' assassinat depuis Taffaire Renault. Il exploitait sans doute cette obsession, mais son cerveau étroit et ses nerfs tremblants lui montraient sans cesse des poignards menaçants. Il se sentait — et làdessus tous les chefs du Terrorisme avaient le même sentiment, — si odieusement tyrannique, il comprenait qu'il faisait mener une vie tellement intolérable à la presqu universalité des Français qu'il ne pouvait croire à l'inertie, à la patience de ses victimes. Il se disait que tous ces prisonniers avaient le droit de se révolter. Au lieu de mourir comme les moutons à

* Courtois, Rapp. sur le 9 Thermidor, p. 87.

l'abattoir, ne valait-il pas mieux succomber en débarrassant la France de quelques-uns des monstres qui ropprimaient! D'autre part, on était réellement embarrassé de cette masse de prisonniers que les contemporains comptent par centaines de mille. Enfin les philosophes de la Révolution voyaient bien qu'il fallait absolument faire de très-larges coupes dans l'ancienne France pour assurer l'avènement des Sans- Culottes.

Ainsi, partie par conviction, partie par appréhension, partie par machiavélisme, on inventa les conspirations de prison, et on conclut que cela était bon puisqu'on y trouvait le moyen d'anéantir en bloc les ennemis nés du Jacobinisme.

Dès le 7 Messidor, Robespierre chargeait de cette affaire deu^ de ses protégés : d'abord Herman, son compatriote, qu'il avait fait nommer président du Tribunal révolutionnaire, puis commissaire des administration civile, justice et tribunaux, et qui, ayant ainsi sous la main la haute direction des prisons, les mettait sous la surveillance directe de Maximilien ; puis Lanne, commissaire-adjoint de la même administration.

P^r deux arrêtés du 7 et du 17 Messidor, il leur ordonna de faire faire des recherches dans les prisons sur les partisans des diverses factions qui se sont succédées. Il ne saurait y avoir le moindre doute sur la responsabilité de Robespierre en cette affaire. Les arrêtés sont signés de lui, de lui le premier, c'està-dire qu'ils émanent uniquement de lui ^ Il ne saurait y avpir non plus de doute sur le caractère de cet incident. C'est le pendant des Journées de septembre. Il s'agissait de nouveaux massacres des prisons, mais de massacres tels que les pouvait rêver le génie de Ro-

* Saladin, Rapport de la Commission des Vingt- et' Un ^

bespierre, implacayes, continus , méthodiques, avec l'hypocrisie des formules, et l'apparence des formes : on transportait solennellement les victimes désignées, au Palais de Justice, au lieu de les égorger dans la cour de leur geôle.

Alors on vit la lie de la Terreur, les déserteurs, les étrangers, se précipiter dans les prisons. Ils y dénoncèrent tous ceux qui, hommes ou femmes, ne se prosternaient pas devant eux, refusaient de se laisser voler ou de subir leurs caresses. Parmi ces hommes, le type est cet Amant qui se vantait d'avoir avec Robespierre les relations les plus fréquentes, et qu'on croyait volontiers, à cause de sa profonde et habile hypocrisie, en communication de sympathie avec le grand tribun *. C'est lui qui disait : Invente une grande cons- {)iration, tu y mettras qui tu voudras, cela te donnera a confiance des Comités, etc.

Sur la dénonciation de tels misérables, Herman allait dans telle ou telle prison, et commençait par poser cette question très-significative : « Que penses-tu de Robespierre ^ ? » Là-dessus, on établissait des listes qui allaient au bureau de Police générale. Lejeune faisait des projets de décrets traduisant dans les vingt-quatre heures les prévenus devant le Tribunal révolutionnaire. Saint-Just signait ces arrêtés, tantôt seul tantôt avec l'escorte habituelle des signatures de complaisance ^

Celle de Robespierre n'y manque pas le 17 Messidor*. Il s'agissait alors de la partie de la conspiration qui concernait la prison du Luxembourg. On avait désigné comme coupables 158 individus,' enfants de quatorze ans, octogénaires impotents, jeunes filles, vieilles fem-

* Saladin, Rapport de la Commission des Vingt-et-Un, p. d91. — * Histoire de la prison Lazare, p. 32. — ^ Billaud. Réponse, 74. Les membres du Comité, 2® Réponse, p, 48. — * Saladin, p. 160, 164, 169.

mes sourdes ; c était le plus singulier mélange de gens les moins faits pour conspirer et pour être les complices les uns des autres. On les accusait d'avoir voulu se sauver, pour aller assassiner la Convention nationale, arracher le foie des membres du Comité de Salut Public, le griller et le manger *. Cette accusation était si bouffonne qu'elle révolta les geôliers eux-mêmes. Mais Robespierre, Saint-Just et les chefs de la démocratie avaient une foi plus robuste.

Dumas voulait qu'on jugeât ces 158 individus du même coup. Tel était, croyait Fouquier, le désir de Robespierre. Pourtant cela parut un peu exagéré à l'Accusateur public. Il écrivit, le 18, à une heure, au Comité pour demander des ordres précis. Il ne reçut pas de réponse, Robespierre, comme il le dit encore, ayant intercepté la lettre. Le soir, vers dix heures, il se rendit au pavillon Egalité. Barère était occupé avec diverses personnes dans la salle qui précède celle des délibérations. On introduisit Fouquier dans cette dernière. Il y avait là Collot, Billaud, Saint-Just, Robespierre, Camot, qui ne tarda pas à s'éloigner, et Lanne. Fouquier parla delà lettre. On lui répondit qu'on n'en avait pas connaissance. Il en indiqua le contenu. Saint-Just avoua que ce serait,- en effet, difficile d'exécuter ces 158 individus le même jour, mais qu'on pouvait toujours les condamner du même coup. L' Ac- , cusateur fit observer que la loi ordonnait d'exécuter les condamnés dans les vingt quatre heures. Un membre dit que guillotiner 160 individus en même temps pourrait paraître upe boucherie, et que ce serait démoraliser la guillotine. Il fut donc décidé que les 158 prévenus seraient jugés et exécutés en trois fois, les 19, 21 et 22 Messidor.

* Voy. là-dessus Rist. du Tribunal révolutionnaire ^ par Gampardon.

C'est à la suite de cette entrevue de Fouquier avec le Comité que Ton peut placer, je le crois bien, cette grosse discussion qui eut lieu en Messidor et à laquelle la plupart des grandi? acteurs du drame de Thermidor font allusion.

Les deux Comités avaient été réunis pour entendre les griefs de Maximilien. Après cette satisfaction qu'on avait donnée à ses frayeurs, en admettant la Conspiration des Prisons, Robespierre demanda de nouveau la punition de ses autres ennemis, non plus des ennemis de ses théories, les aristocrates, mais des ennemis de son ambition, les Conventionnels, les *Dantonistes, les Orléanistes, les représentants en mission qui, modérés, indulgents, despotiques ou fripons, mais toujours indociles, cherchaient à se garantir de ses attaques.

Il trouva le Comité de Salut Public toujours froid sur cette question, mais le Comité de Sûreté Générale fort hostile. Vadier et Moyse Bayle surtout tinrent tète aux Robespierristes. Carnot et Saint-Just reprirent leur grande querelle. Celui-ci traita l'autre d'aristocrate. Barère prit la défense de Carnot, en indiquant que si celui-ci n'avait pas l'habitude de parler à l'Assemblée, il pourrait trouver des amis, possédant l'oreille de la Convention et qui se feraient un devoir de parler pour lui. Cela fut dit avec la plus -extrême prudence, et peut-être même Barère attendit-il le départ des triumvirs pour flatter Carnot. Néanmoins ce fut une vraie -rupture. Robespierre et Saint-Just se retirèrent, en en appelant à l'opinion publique, qui ne supporterait pas que les Comités protégeassent les contre-révolutionnaires *.

Le Comité de Sûreté Générale qui se sentait trèsmenacé comprit la nécessité de relever le moral des

* Barère, Mémoires, t. II, p. 205. Moniteur, 311, p. 335, etc.

Conventionnels, des Montagnards surtout. Il les mit sur leurs gardes. Moyse Bayle ne cacha pas à Lecointre que Robespierre tenait fort à se débarrasser de la queue de Danton. On ne pouvait choisir un meilleur truchement que le député de Versailles dont l'activité bavarde était proverbiale. Baylé eut soin d'ajouter que le Comité de Sûreté Générale résistait ef résisterait aux injonctions du tyran *. Mais Fobstination et la puissance de Maximilien étaient aussi connues que. la faiblesse et la méchante volonté du CoDïité de Sûreté Générale. L'épouvante gagna la Montagne.

Elle était avertie, d'ailleurs. Depuis certain temp» déjà des listes de proscription couraient. Elles n'a- Vaient pas été écrites, sans doute, par Robespierre même. Mais tout prouvait leur authenticité. Dès le 26 Prairial, à la tribune des Jacobins, Couthon avait parlé de ces listes, et non pas pour les démentir; il s'était contenté de dire qu'on exagérait le nombre des scélérats. Maximilien, dans chacun de ses discours, revenait sur ces scélérats et quoiqu'il parlât à mots couverts, jamais il n'avait été si expressif. C'é-, talent ses afTidés qui, les premiers, avaient fait courir ces listes : Real, juge et officier municipal *, Taschereau-Fargue ^. Bientôt Vilate va se mettre de la partie et bien d'autres. Dans ces réunions de Clichy où Barère, Dupin et les financiers de la Terreur traitaient de haute politique et d'anacréontisme, en maudissait volontiers l'austérité comme le despotisme de Maximilien *. Les échos de ces orgies indiscrètes venaient aisément aux oreilles de gens qui, comme Merlin, de Thion ville, Tallien, Fréron, se rappro-

* Lecointre Les crimes^ etc., p. 13. — • Lettres du citoyen Leymerie; m-8* de 8 pages. — * Lecointre, p. 31. — * Barère, Défense, p. 14,

chaîent, au moins par le libertinage, des sultans de Clichy. De plus les Dantonistes se sentaient entourés par un réseau d'espionnage incessant ^ dont les mailles se resserraient chaque jour davantage,

(( Pour essayer F opinion, une liste de 12 membres

{)roscrits fut annoncée. Le nom de ceux qu'on disoifa composer varioit selon les vues du Comité. Avec le temps la liste s'accrut en nombre. Elle fut portée à 18, enfin à 30. C'étoient disait-on, des scélérats dont il falloit se défaire. On se disoit, d'abord à l'oreille, les noms des victimes désignées, ensuite tout haut. La crainte s'empara de nombre des membres de la Convention, au point que soixante ne couchoient plus chez eux, d'autres saisis de frayeurs furent réduits à garder le lit *. »

Elie Lacoste déclara plus tard à la Convention que cette liste des trente proscrits existait réellement. Le grave Jean Debry nous peint bien « ces temps malheureux où la pensée captive étoit forcée de se replier sur elle-même, dans la crainte que l'âme soupçonneuse du tyran ne la devinât ; .ces nuits odieuses où à chaque heure nos enfants et notre compagne effrayés croyoient entendre les ministres des proscriptions et des vengeances'. »

Ils oubliaient les uns et les autres les milliers d'individus, aussi innocents qu'ils étaient, eux, coupables, et qu'ils tenaient depuis plusieurs années sous la terreur de ces temps malheureux et de ces nuits odieuses.

Ils tremblaient tellement que le Comité de Salut Public ne crut pas devoir plus longteipps faire signe de ne rien entendre. Il fit comparaître Garnier de l'Aube. On lui demanda avec une gravité hypocrite ce que signifiaient ces gémissements dont la Convention

* Courtois, Papiers trouvés chez Robespierre. — ' Lecointre 13. — * Discours du, 12 Fructidor, in-8» de 14 pages.

retentissait. Garnier ne dissimula pas que les Montagnards habitaient désormais les tanières les plus inaccessibles de la grande ville ^

Ils n'en continuaient pas moins à remuer des poignards avec cette emphase qu'un ami de Bourdon nous dépeint si naïvement.

« Bourdon m'avait mandé auprès de lui en me faisant croire qu'il ne s'agissait que d'un simple déjeuner. Il occupait alors un petit logement de garçon rue des Saints-Pères, dans une maison à gauche qui n'avait qu'une porte bâtarde, sans portier. Son appartement me fut indiqué par une femme qui en sortait désespérée de n'avoir pu obtenir de lui qu'il intercédât pour son mari. A peine étais-je entré, que Bourdon me dit: Ecoute... Robespierre est mon ennemi personnel, il m'a attaqué, menacé en pleine Convention, il veut me faire périr afin de pouvoir plus aisément dominer la Convention et s'emparer du pouvoir absolu. Je veux déjouer ses ambitieux desseins, en l'immolant lui-même de mes propres mains. En même temps, et comme s'il eût eu besoin de me convaincre de sa force d'âme, il retira de dessous son lit une cassette oblongue dans laquelle était resserré l'habit qu'il avait porté le jour de la prise de la Bastille, le panache qui dans la Vendée aVait ^orné son front, et un large coutelas dont il était toujours armé dans ses expéditions. Il eut grand soin de me faire observer que son habit était encore couvert des taches du sang qu'il avait répandu à la Bastille, que son panache était criblé par les balles des Vendéens ; à l'égard du coutelas, il l'avait plus d'une fois plongé dans le cœur de ses ennemis. C'était l'arme dont il entendait, à la première occasion, frapper Robespierre *. »

Ce vaillant procureur s'était couché de frayeur après

* Lecointre. — « Berryer, t. I, p. 227.

cette exhibition terrible. Il repassait son poignard depuis plus d'un mois ; la première occasion n'était pas venue ; elle ne devait jamais venir.

Cependant Robespierre prenait ses précautions et organisait les porteurs de sabres et les traîneurs de canons cpi'il entendait opposer aux couteaux de Bourdon et de Lecointre.

Il me paraît difficile de ne pas voir une allusion à cette organisation dans cette lettre obscure, et mystérieuse d'ailleurs, d'Hanriot:

Au citoyen Maire {pour remettre à lui seul).

Le 15 Messidor.

Etat major général, Hanriot au maire de Paris.

Camarade, tu soras content de moi et de la manière dont f je m'y prendrai. 'Va, les hommes qui aiment la patrie s'entendent facilement pour faire tourner tous leurs pas au profit de la chose publique. Amitié et fraternité.

Ton frère, le général Haniuot.

P. S. J'aurois voulu et je Youdrois cjue le secret de Topératioh fût dans nos deux têtes, les méchants n'en sauroient rien *.-

Une lettre écrite de Lyon, le 20 Messidor, par u» anonyme qui paraît à la fois imbécile et convaincu, nous montre qu'au dehors les amis de Robespierre ne s'endormaient pas. Ce patriote mande qu'il vient d'être . désabusé sur le compte de Robespierre par un de ses amis revenant de Paris. Eh lisant ses discours prononcés à la Société des Jacobins, il l'avait pris jusqu'ici pour un complice de CoUot d'Herbois. Mais cet ami lui assure qu'il n'en est rien, que Robespierre déteste

* Archives nationales, F. 7, 4433.

CoUot, le voit avec peine au Comité de Salut Public, et qu'il ne Ty tolère que par crainte du parti puissant que CoUot a su se faire à Paris *.

Lettre curieuse qui peut nous aider à saisir quelques fils de cette double trame que Robespierre excellait à tisser 1 Publiquement il était le Comité de Salut Public ; pour les révolutionnaires ardents, il était l'ami des plus farouches révolutionnaires; pour les autres, il supportait impatiemment la complicité des crimes de ces , scélérats. Selon le conseil de Payan, il confiait à chacun de ses amis un mot différent afin que cela gagnât de proche en proche, formât l'opinion publique et qu'on eût ainsi pour soi les Sans-Culottes les plus terribles et les patriotes fatigués des extravagances terroristes.

A la séance du 19 Messidor, Barère avait été élu président des Jacobins, grâce aux efforts de ce contrecourant que l'habile Fouché essayait d'établir et pour la formation duquel il utilisait adroitement le vague où ' Ro})espierre aimait à rester quand il parlait du Comité de Salut Public. Ainsi beaucoup des partisans de Maxîmilien pouvaient-ils prendre au sérieux ses protestations de tendresse pour ce Comité et croire n'être pas désagréables à leur idole en nommant Barère.

Celui-ci n'interpréta pas aussi simplement cette nomination. Il crut deviner que le parti de Billaud ramassait le gant qu'il avait jeté, et allait essayer de lutter, avec l'alliance des Montagnards, au sein même des Jacobins, sur ce terrain qu'il s'était réservé, après avoir abandonné dédaigneusement à ses ennemis la Convention et les Comités.

Il en conclut qu'il était temps de montrer qu'il ne faisait pas cause absolument commune avec le Comité. On {)ouvait commencer à le murmurer prudemment dans e sein de la Société-Mère. On avait depuis plusieurs

* Baladin. 223-224.

décades déjà chargé des amis indiscrets de l'indiquer à la province. Nous avons vu ce que disaient à Lyon, de Collot, les émissaires de Maximilien. A l'extrémité opposée de la France, une consigne analogue est donnée. Seulement comme Collot assez puissant à Lyon ne l'est guère dans le Nord, où au contraire Carnot est fort connu et estimé, c'est ce dernier qu'on attaque là comme on a discrédité l'autre dans le Rhône.

Le 15 Messidor, nous trouvons à Boulogne-sur-Mer Deschamps et Pilot, Deschamps, que nous connaissons, et Pilot petit terroriste de dixième ordre qui roule dans l'orbite de Maximilien *. Us viennent là tous deux, avec une commission signée de Robespierre et de Couthon. Ils se rendent auprès de Quignon Taîné, l'homme important du district, auquel, à sa grande stupéfaction, ils se mettent à faire tout brus- 'quement un éloge pompeux de Robespierre. — Ce pauvre Robespierre, dit Pilot, il est bien malheureux, car il a au Comité un ennemi qui est en même temps un traître et un ennemi du Comité tout entier. — Qui est cet ennemi? demande Quignon. — C'est Carnot. — Oui, Carnot, dit Deschamps sentant le besoin d'intervenir en voyant la physionomie bouleversée de Quignon, qui tremblait à cette confidence. Carnot est un i. . . gueux, qui reste la nuit au Comité pour être à portée d'ouvrir tous les paquets, qui a failli faire manquer l'affaire de Charleroi. — Ho! reprit Pilot, il y en a bien d'autres. Legendre est cerné. Tallien est un gueux I Bourdon de l'Oise ne vaut pas mieux...

Quignon Faîne n'eut rien de plus pressé naturellement que de dénoncer ces indiscrets. Seulement sa lettre, retardée par le soin de la faire tenir en mains sûres aux membres du Comité de Salut Public, ne dut arriver qu'à l'extrême fin de Messidor *. ^

* Papiers trouvés chat Robespierre — ■ Archives nationaies, F. 7, 4433.

Collot exécuté au Midi, Camot au Nord, il fallait faire trembler Barère à Paris, où son genre d'esprit convenait à merveille.

Le 23 ^ Robespierre monte à la tribune des Jacobins. Il va parler sur les cabales qui conspirent contre le gouvernement révolutionnaire et sur les traîtres qui veulent semer la division parmi les patriotes. Il maudit ces fripons qui cherchent à désunir et à terroriser r Assemblée. Il n*y a que lui qui puisse tenir un juste équilibre entre ces deux abîmes où la République est forcée de marcher, T abîme où veulent T entraîner, à droite, les gens modérés, T abîme où veulent la pousser, à gauche, les gens sans méthode. Or sans cet équilibre la patrie est perdue.

Puis' reparaissent les poignards, les couteaux, le martyre; et le peuple Jacobin arrive à cette fièvre d'enthousiasme dont Maximilien avait besoin pour les mouvements prochains : « Il faudra que les lâches conspirateurs renoncent à leurs projets infâmes, ou nous arrachent la vie, s'écrie-t-il. » La foule exaltée répond : M Tu auras toute la France avec toi. »

Alors commence l'éloquence à grand spectacle. Les deux Robespierre et Couthon échangent un dialogue dramatique. L'aîné brûle ses vaisseaux : « Nous demandons que la justice (Robespierre) et la vertu (Robespierre) triomphent, que l'innocence (Robespierre) soit paisible et que la Convention tnetie sous ses pieds toutes les petites intrigues, »

Voilà le grand mot qui met le feu aux poudres. — Il y a des scélérats dans la Convention, crie le médecin Saintex. — Il faut chasser de la Convention tous les hommes corrompus, conclut le juge Naulin.

* Le Moniteur du 25 Messidor paraît indiquer que cette séance eut lieu le 21 . Mais il faut comprendre que dans sa frayeur de déplaire à Robespierre, le journal s'empressa d'annoncer ce discours important et le fit d'une façon confuse.

Mais Robespierre veut bien passer pour un persécuté ; il veut bien intimider la Convention ; il ne désire pas la pousser aux résolutions vaillantes par le désespoir. Couthon se lève. Il assure que le Comité se contentera de punir quatre ou six Conventionnels intrigants et corrompus. Ildemande pourtant qu'on y joigne 13ubois Crancé. Robespierre désigne aussi Fouché aux soupçons des patriotes.

Robespierre jeune monte à la tribune comme un forcené. Il réclame la gloire d'avoir le même tombeau que son frère. Couthon est resté à cette même tribune. Il demande lui aussi à partager les poignards de Robespierre. — Et moi aussi, moi aussi, crie-t-on de toutes parts. Couthon anathématise les scélérats qui prétendent que le Comité de Salut Public (Robespierre) veut dominer.

Pendant ce temps, Barère qui préside essaie en vain de prendre la parole pour vanter les nouvelles victoires. , L'épilepsie révolutionnaire l'emporte sur l'amour de la gloire.

Barère n'a pu parler. On lui a montré que la faveur des Jacobins est bien à Robespierre et que lui, Barère, doit se décider à servir les plans des triumvirs, contre le parti de Billaud, du Comité de Sûreté Générale, des Montagnards. Il est perdu, aux Jacobins du moins, s'il résiste. Il rentre chez lui désespéré. Il se jette dans un fauteuil. A peine peut-il prononcer ces mots : — « Je suis saoul des hommes... Si j'avais un pistolet!... Je ne reconnais plus que Dieu et la nature !

Après quelques moments de silence, Vilate, qui l'a suivi, lui fait cette question : — Quelle a pu être sa raison de t' attaquer? — Ce Robespierre est insatiable, dit Barère; parce qu'on ne fait pas tout ce qu'il voudrait, il faut qu'il rompe la glace avec nous. S'il nous parlait de Thuriot, Guffroy, Rovère, Lecointre, Panis, Cambon, de ce Monestier qui a vexé toute ma famille.

de tourte la séquelle Dantoniste, nous nous entendrions. Qu'il demande encore Tallien, Bourdon de rOise, Legendre, Fréron, à la bonne heure I Mais Duval, mais Audouin, mais Léonard Bourdon, Vadier, Vouland ! Il est impossible d'y consentir. — Ce sont donc là, dit Vilate,'Ces scélérats, ces hommes corrompus de la Convention *? »

Vilate s'empressa d'écrire ces noms, et de les ré* pandre.

Maintenant que faut-îl penser de cette scène? Malgré la vilenie du témoin, j'incline à la croire vraie dans ses principaux détails. Mais Barère connaissant l'étourderie vantarde et bavarde du personnage, a-t-il usé "de politique? a-t-il voulu faire avertir indirectement les Montagnards pour que, sans4;rop le compromettre, ils organisassent un commencement de défense contre l'ennemi commun? A-t-il, sachant les relations de • Vilate avec Maximilien, voulu mander à celui-d les conditions d'alliance au-delà desquelles le Comité de Salut Public ne saurait aller? Cela est possible. Pourtant la scène paraît trop naturelle pour avoir été jouée, et l'on doit y voir un aveu arraché fort logiquement à l'émotion de Barère, Vilate, d'ailleurs, sera, le 3 Thermidor, arrêté par ordre du Comité, ce qui semble prouver que son indiscrétion nuisait plus qu'elle ne servait aux projets de ce Comité. Enfin le premier ordre que donnera, le 9 Thermidor, la Commune, un moment triomphante, sera pour faire élargir ce vilain personnage. Cela prouve encore qu'il était surtout l'homme de Robespien-e, et qu'il avait servi la politique de Triumvirs plus que les projets de Billaud et consorts.

En tous cas, Barère se gardera bien, dans ses Mémoires, d'avouer de telles angoisses. Il y est fanfaron,

* Vilate, Causes Secrètes, p. 39-40.

comme tous les gens de son espèce, et il raconte qu'après avoir été maltraité par Robespierre aux Jacobins, il s* écria : « Je vais mériter la haine de mes accusateurs. Allons travailler pour la patrie. »

Dans les Défenses que lui et ses collègues publièrent plus tard, ils paraissent faire allusion à cette scène des Jacobins où Robespierre les avait menacés clairement pour la première fois. Ils voudraient faire croire qu'elle les décida à lui rési&ter plus énergiquement, et qu'ils jurèrent de nouveau de ne jamais laisser porter atteinte à la Convention. Mais, encore une fois, n'oublions pas que leurs affirmations doivent toujours être soumises à une critique défiante. Nous verrons que Billaud et son parti hésitèrent jusqu'à la fin entre Robespierre et la Montagne.

A cette date de Messidor où nous arrivons, ils se trouvaient encore d'accord avec Robespierre sur bien des peints très-graves, et pour nous les plus révoltants, du gouvernement révolutionnaire. Le 22 Messidor, ils signent tous un arrêta qui approuve la conduite de Joseph Le Bon, dont les exemples de sévérité ont pro* duit un effet utile aux succès des armes de la République.

Il ne faut pas s'y tromper, en .effet, — et nous reviendrons sur cette remarque très-importante pour l'histoire de Thermidor, — Robespierre ne hait pas les proconsuls pour leurs cruautés. Ce qu'il veut arrêter, il le dit dans ce discours du 23 dont nous venons de parler, ce n'est pas l'effusion du sang humain, mais l'effusion du sang humain versé par le crime. Voilà un des secrets de sa conduite et de sa politique. '

Le sang peut être versé à flots débordants, la tyrannie peut être exercée d'une façon effroyable, mais il faut qu'il soit versé, qu'elle soit exercée par de vrais • Sans-Culottes, par Robespierre et ses amis, qui représentent seuls la Vertu et la Révolution.

A la tête des criminels^ Robespierre voit surtout Fouché. Il le poursuit avec une fureur que nous sommes habitués à lui voir contre ses ennemis, mais avec une franchise qu'il a montrée dans cette unique circonstance de sa vie. La raison, il la donne. H n'en veut pas à Fouché pour ses crimes passés. Si Fouché consentait à être son homme-lige et son complice, il ne songerait guère à ces peccadilles ; Fouché deviendrait par là même un homme vertueux, un bon révolutionnaire, et il aurait par conséquent le droit de tyranniser, de proscrire, de mitrailler à volonté : Je Tai dénoncé ici uniquement, dit'-il, parce que je le regarde comme le chef de là conspiration ^ contre moi.

Découvrant toujours de plus en plus ses pensées poUtiques, il fait un grand reproche à Fouché de cette insolence qu'il montre en demandant à rendre compte de sa conduite à la Convention et aux Comités avant de venir la soumettre a.u jugement des Jacobins. « Le tribunal de la conscience publique — que la Société- Mère représente — est bien plus infaillible que le Comité de Salut. Public. »

Il chante ensuite ses propres louanges avec une effronterie enragée, si je puis dire, qui dépasse tout ce qu'il nous avait montré en ce genre, où il est expert pourtant. Puis rappelant naturellement « ces poignards dont on veut l'assassiner, » il termine en disant : « que les conspirateurs sachent qu'ils n'échapperont pas à la surveillance dji peuple. »

Ce même jour, nous voyons encore signé de lui un arrêté du Comité de Salut Public et si sa signature est authentique — nous n'en avons pour garant que le journal de Perlet * — elle tend à prouver qu'il cherchait plutôt à se distinguer dans le Comité qu'à s'en séparer. Pour ses projets ultérieurs, il refusait la solida-

1 Moniteur du 3 Tlicrmidor. — » N" 664.

rite complète des actes de ses collègues ; îl établissait un gouvernement dans ce gouvernement; il prenait part aux actes qui servaient ou ne contrariaient pas ses plans. Ici, il s'agit seulement d'autoriser les villageois chassés par la guerre à rentrer dans leurs villages évacués par F ennemi ; or un démocrate sensible comme Robespierre ne pouvait s'abstenir dans une circonstance où ses collègues montraient de la préoccupation pour les souffrances du pauvre peuple.

Les triumvirs poursuivaient, du reste, énergiquement l'exécution de leur plan. Ils poussaient, sans paraître eux-mêmes, leurs adversaires à donner à la Révolution une impulsion toujours plus vigoureuse et plus violente; et tandis que les Comités complétaient ainsi la force du gouvernement révolutionnaire, Robespierre et les siens préparaient les moyens de s'en emparer quand ils jugeront que l'œuvre est parfaite.

Ils avaient inventé de former une sorte de Convention parisienne pour l'opposer à la Convention nationale. Convention dont la Commune serait le noyau et qui mettrait dans la main de celle-ci toute la popuUtion.

La Commune convoqua donc solennellement pour la fin de Messidor, à la Maison Commune, une assemblée de tous les membres des Comités révolutionnaires des 48 sections parisiennes.

Le Comité de Salut Public devina bien facilement à quoi pouvait servir ce sénat révolutionnaire. Il demanda à la Convention de décider que cette convocation était illégale, contraire à la paix publique et à l'institution des Comités révolutionnaires. Cela était tellement évident que nul n'osa protester*.

Les triumvirs furent plus heureux dans ceux de leurs efforts qui tendaient à rendre plus puissant encore le gouvernement révolutionnaire. Tous les . dé-

Barère Mémoires»

magogùes étaient aisément d'accord là-dessus. Gomme Billaud et CoUot pouvaient espérer hériter de Robespierre et de Saint-Just,tout autant que ces derniers comptaient déposséder leurs collègues, les uns et les autres voulaient bien travailler à arrondir T héritage.

Cambacérès annonça, dans la séance de la Convention du 28 Messidor, que Ton sentait le besoin de fortifier les lois révolutionnaires eh les codifiant et que Couthon allait en présenter le tableau complet ^

Mais ce n'était pas tout que d'avoir des lois farouches et des jurés terribles. Il fallait encore avoir un intermédiaire qui amènerait sous les coups de ces jurés les individus que ces lois désignaient. Les geôles étaient pleines — les calculs sur le nombre des prisonniers varient entre 100 et 400 mille — et on ne pouvait pas inventer chaque jour une conspiration dans les prisons. On avait besoin d'un rouage légal, toujours en mouvement, qui remplirait le but de ces conspirations et entretiendrait la guillotine en un large exercice. Ce rouage existait. Il avait été créé en Ventôse, quatre mois auparavant, et depuis lors Saint-Just s'irritait des obstacles que le Comité de Salut Public paraissait vouloir mettre à son mouvement.

Il s'agissait des Commissions populaires. On avait cnoisi les plus violents terroristes des quartiers les plus avancés de Paris; on les avait divisés en quatre tribunaux, ayant chacun juridiction sur un quart de la France.

Ainsi arriverait-on à vider les ::' Isons encombrées et à envoyer au Tribunal révolutionnaire cette multitude de suspects qui composait une si grande et si embarrassante partie de la nation. Deux de ces commissions commencèrent à fonctionner, à partir du miUeu de Prairial. Nous sommes tentés de les croire

* Perlet, Journal, n" 661.

très-actives, puisqu en un mois environ, elles proscrivirent 710 personnes, celui-ci parce qu « il avait eu un frère guillotiné » ; celle-ci parce que « elle ne croit pas aux bienfaits de la Révolution » , cette troisième, âgée de quinze ans, parce qu « elle est beaucoup pro- :|

noncée en fanatisme, quoique très-jeune. » Toutefois ■ '

Saint-Just n'en jugeait pas ainsi. C'est lui qui, en compagnie de Robespierre*, avait triomphé des obstacles que leurs collègues se vantent d'avoir mis, le fplus longtemps possible, à la réalisation de cette odieuse loi. A la fin de Messidor, il était exaspéré de voir qu'on n'allait pas assez vite en besogne.

Ces deux Commissions étaient composées, l'une de Trinchard, président, Charigne fils, Loppin, Raudement, Marteau, secrétaire; l'autre, de Subleyras, président, Laviron, Fournerot, Thibaulot, Guinnaud, secrétaire. X y

François Trinchard, menuisier, rue de la Monnaie, /\ section auHKiséum, recevait vers le commencement de Messidor, une lettre de1Saint-Just, écrivant au nom du Comité de Salut Public et se plaignant que les opérations de la Commission étaient trop lentes. Trinchard et son collègue Subleyraè se rendent au Comité. « Ils entrent dans la salle où le Comité tient ses séances. Ils y trouvèrent le citoyen Lanne, adjoint de la Commission civile, police et tribunaux. Ledit Lanne parloit à Saint-Just et tenoit, en ce moment, une liste à la main. Saint-Just jeta un coup-d'œil dessus, signa en souriant et la passa de suite à Billaud-Varennes qui la regarda et dit : — Je le veux bien. Et la signa.

« Cette manière de signer sans entendre aucun motif de ce que contenoit la liste que portoit le citoyen Lanne, 'fit présumer à Trinchard que cette liste pou- Toit avoir des rapports aux prisons. Il témoigna ce

* Première Réponse, p. 46.

soupçon au citoyen Subleyras, son collègue, en lui touchant le coude. Subleyras lui fit signe de ne point , manifester aucun signe d'approbation ni d'improbation. Alors, le citoyen Subleyras prit la lettre envoyée par le Comité de Salut Public et la présenta à Saint-Just, en lui disant : — Citoyen , la Commission a bien promis de servir la patrie, mais de la servir d'une manière légale. Je ne sais pas ce qu'on prétend par cette lettre. Mais la Commission est indignée des reproches qu'elle contient.

« Alors, Saint-Just prenant un air de colère, lui arracha la lettre des mains avec dédain et la déchira et la jeta sous le bureau.

« Etant sorti du Comité, il (Trinchard), dit à Subleyras : — Est-ce que le Comité veut faire de nous des machines ? Est-ce pour cela que Barère vient' de dire, dans son rapport à la Convention, que le Comité avait pris des mesures pour que les prisons fussent évacuées ?

Il ne put dissimuler à son collègue que, de telle manière que se conduisent les commissaii^s,ils étaient perdus ^ »

Une autre fois, Trinchard va encore au Comité, toujours accompagné de. son confrère, plus au courant des belles manières de la Révolution. Ils vont pour intercéder en faveur des membres du Comité révolutionnaire de l'Indivisibilité, dont l'arrestation mettait le trouble au sein de la classe gouvernante, si tranquille jusqu'ici dans l'exercice de ses fantaisies tyranniques. Saint-Just les reçut avec tant d'indignation que David, là présent, s'empressa de les emmener au Comité de Sûreté Générale, afin de.ne pas laisser s'envenimer une querelle entre l'arrogant Tribun et ces notables Sans- Culottes. Là on les reçut bien, on leur promit de

* Archives nationales, F. 7, 4435.

remettre en liberté les commissaires de F Indivisibilité. Trinchard conclut : « Depuis cette époque où Saint- Just nous reçut avec hauteur, nous crûmes devoir ne plus nous présenter au Comité de Salut Public et nous adresser au Comité de Sûreté Générale. »

J'ai insisté sur ces scènes non -seulement parce qu ellçs nous introduisent au sein du Comité, bonne fortune rare pour F historien, mais parce qu'elles nous expliquent quelques-unes des hésitations remarquables, au 9 Thermidor, chez les Sans-Culottes, dont l'orgueil de Saint-Just et la vanité de Robespierre n'épargnaient pas assez l' amour-propre.

Ainsi se formait un contre-courant souterrain, qui ne pouvait évidemment lutter contre le torrent de la popularité de Maximilien, contre l'effroi et la vénération qui l'entouraient, mais qui, au moment de la lutte, affaiblit l'enthousiasme, créa les impatiences et détermina les défections.

Nous voyons aussi que l'accord paraissait complet entre Saint-Just et Billaud; et que le Comité de Sûreté Générale, choyait et faisait siens les petits chefs populaires que le Comité rival avait traités dédaigneusement.

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