CHAPITRE Vin
La grande bataille- de Thermidor va s'engager. Nous avons montré la disposition du terrain et la place qu y occupe, au moment des premiers engagements, chacun des groupes qui prendront part à l'action.
Voici, à la tête d'une des armées, Robespierre. Dans une lutte qui est à la fois morale et militaire, il a toutes les forces matérielles et paraît avoir toutes les forces morales. A ses côtés se rangent le club des Jacobins, c est-à-dire le représentant ardent de la classe gouvernante, et la Commune, c'est-à-dire le mandataire officiel et armé de la population parisienne. Derrière ce Club et cette Commune se pressent avec un enthousiasme sincère, la plus grande partie des gardes nationaux^ les canonniers, les gendarmes, et l'on ne doute pas qu'ils ne soient suivis par les jeunes soldats du camp des Sablons, par les ouvriers de la fabrique de poudre de Grenelle, par les Comités révolutionnaires des Sections parisiennes. Voulons-nous juger de la force de cette armée ? Robespierre est, depuis plus d'un an, considéré comme le roi des rois de la République française ; le club des Jacobins a gagné toutes les journées où il a donné ; la Commune gouverne indirectement la France depuis longtemps; les Sections n'ont eu qu'à se montrer, en juin 1793, pour écraser la Convention, les gardes sectionnaires étant les seules troupes organisées que la Révolution ait laissées k Paris.
Que voyons-nous pour résister à cette formidable agglomération des soldats qui ont vaincu la royauté vénérable, la société traditionnelle, le génie même de la France ? Une armée immense ! Non. Nous apercevons, effarés, prêts à la fuite, s'ils n'était emprisonnés dans un cercle infranchissable, quelques députés odieux ou tarés. Ils s'appuient , d'une part , sur la Convention, avilie, décapitée, plus tremblante qu'eux, et qui les hait ; de l'autre, sur le Comité de Sûreté Générale, aussi atteint qu'eux, et qui les méprise. ^Entre les deux groupes, l'un si faible, l'autre si
[missant, se trouve le Comité de Salut Public. Est-ce ui qui va porter secours aux Conventionnels ? Il paraît bien, en effet, vouloir les mener à la batailte, mais^ en réalité, il reste neutre. Malgré le grand intérêt ; d'ambition, de jalousie, d'amour-propre, de patriotisme peut-être qui le poussait contre Robespierre, il craignait la lutte.
Billaud et les siens se voyaient sans moyen de résister à Robespierre. Ils ne pouvaient songer à cette masse conservatrice, muette, inerte, cachée, comme une troupe d'oiseaux éperdus, dans les sillons sanglants du terrain bouleversé par la Terreur et préparé pour la dernière bataille déclarée entre les tyrans. C'est pourtant là que la Providence alla chercher l'armée destinée à la victoire. C'est cette multitude d'isolés et d'asservis qui, sans être convoquée, sans . chefs, sans préparatifs, sans rien prévoir, sans oser rien espérer, se jeta brusquement dans la mêlée, et vainquit la Terreur. Nous pouvons bien chercher et trouver les hommes et les incidents qui lui prêtèrent assistance ; mais cet élan inattendu et inespéré de ceux qui avaient été jusqu'ici les non-combattants, est bien, avec l'hésitation de presque tous ceux qui avaient été, au contraire, les batailleurs de la Révolution, le côté frappant de l'affaire de Thermidor,
Cette hésitation, nous venons .d*en expliquer la cause pour tous les antagonistes de Robespierre ; ils étaient démoralisés par la constatation de leur impuissance. Mais Tinertie de Robespierre, qui, en dehors ^ d'une intervention spéciale de la Providence; avait toutes les probabilités du triomphe, comment la comprendre ?
Il faut reconnaître que les .directeurs de la Révolution avaient été en agrandissant le cercle de leurs attaques : après avoir lutté contre l'Ancien Régime et ses abus, ils avaient pris à partie la Royauté, puis la civilisation chrétienne, puis enfin l'Humanité ellemême. Lutte grandiose, mais monstrueuse, qui ne pouvait se soutenir qu'en montant toujours de plus en plus haut dans l'attaque des principes essentiels à toute société, et en descendant toujours, pour trouver des alliés, de plus en plus bas et jusqu'aux couches sociales les plus grossières, les plus ignorantes, les plus faciles à corrompre et à fanatiser. Cette lutte était possible — étant donnés le dix-huitième siècle et surtout le caractère français — aussi longtemps que le pays envahi devait reconnaître pour loi suprême les nécessités du salut public. Mais quand la France fut victorieuse, il devint évident, à tout esprit sensé, que' la Terreur ne renfermait aucun élément de vie durable pour une société. Quelques-uns parmi les chefs, — et à la tête de ceux-ci, il faut mettre les meneurs des deux Comités de gouvernemei^t — ne le virent pas. Ils crurent qu'en redoublant de tyrannie, ils détruiraient le vice de la tyrannie, et que, en poussant la nation vers les idées de conquêtes, en entretenant la colère des Sans-Culottes contre des conspirations, la plupart du temps imaginaires, en prouvant par des redoublements de supplices le redoublement de ces conspirations, ils pourraient continuer de lutter contre les lois les plus élémentaires de toute civilisation.
Robespierre, plus réfléchi, moins homme d'action, en jugeait-il absolument ainsi ? Après Danton, Desmoulins, et tant d'autres de ses émules, comprenait-il qu'il était temps de sortir de ce carnaval sinistre et gigantesque, féroce et bouffon, pour rentrer dans les réalités sociales?
Que cherchait-il, en fait, dans ce tumulte de Thermidor ? La dictature? Les contemporains sont d'accord pour affirmer que ce fut là son but. Il est peu de I thèses historiques qui soient aussi fortement appuyées, / aussi généralement soutenues que celle-là. Pourtant, j'avoue que ce mot de dictature ne répond pas à tous les incidents de la Révolution du 9 Thermidor.
Quand il s'agit de juger la conduite ou les sentiments d'un homme comme Robespierre, défiant, prudent, méticuleux, astucieux, craintif, il faut bien se garder d'employer des mots à sens net, énergique et simple. Si, faute d'autres, on les adopte, il convient &' abord de les amincir, de les torturer. Dictature est un mot trop clair et trop franc, il indique une chose trop brutale et trop connue pour pouvoir plaire à Robespierre. Celui-ci a une autre expression, vague, extensible à l'infini, qui caractérise une situation aussi tyrannique, mais hypocritement et en prenant pour enseigne la vertu et l'humanité. Cette expression qui n'effrayait pas, qui ne demandait aucune affirmation précise, qui permettait le plus abominable despotisme et la plus facile extermination des adversaires, mais avec des airs tantôt patelins, tantôt généreux, avec des larmes de sensibilité et des gestes de' martyr, cette expression : Gouvernement révolutionnaire^ c'était elle qui convenait admirablement à Robespierre. Il s'y tenait.
Il ne voulait pas, je le crois, une révolution en Thermidor ; ses préparatifs, ce qu'on peut deviner derrière ses paroles et dans sa conduite» semblent démontrer
qu il ne prévoyait ni une résistance ni une tentative violente. Il n'était pas et il n'avait jamais été l'homme de la vive force. Il avait adopté, dès le début de sa carrière politique, un système qui lui avait merveilleusement réussi jusqu'ici : il procédait par élimination. Il éliminait l'un après l'autre les obstacles, les adversaires, les groupes ennemis, les théories sociales.
En Thermidor, il voulait simplement une nouvelle élimination.
Il trouvait suffisante la tyrannie qui existait. Mais comme il n'en avait pas le libre usage et qu'il y désirait parvenir en excitant le moins de troubles possible en cette situation tendue, en courant le moins de risques possible en cette position dangereuse, il songeait uniquement à perfectionner, sans trop de bruit, le despotisme actuel. Or, perfectionner, on le devine, signifiait exterminer les ennemis de Robespierre, les remplacer, dans les rouages importants de la machine, par des amis sûrs, dévoués, dociles surtout, donner enfin, sinon pïfflUiqu^ment encore, mais effectivement, à Robespierre la place qu'il occupait moralement dans la République. Il faut le répéter sans cesse : entraîné, par un torrent de flatteries vraiment idolâtriques, il se croyait l'incarnation de la démocratie française. C'était donc à lui, logiquement et par le consentement général, que revenait la puissance absolue.
Enivré par l'encens jacobin, il s'imaginait être l'arche sainte pour les Comités. De même que ceux-ci étaient arrives au pouvoir arbitraire en conservant un simulacre de Convention, lui, il arrivait à un même pouvoir en conservant un simulacre de Comité. Il effectuait ce que Gouverneur Morris avait prévu, dès le mois d'avril précédent : « la grande route du gouvernement à venir doit traverser le Comité de Salut Public. )) Son pouvoir, en traversant ainsi ce Comité, , avait la puissance de la dictature sans en avoir le nom.
Robespierre réalisait de cette foçon ce qui était ridéal politique d'uQ être comme le sien, qui se composait d'un esprit réfléchi, joint à un cœur ambitieux, à un caractère craintif et à des nerfs tremblants : il avait r exercice absolu sans les responsaJbilités du pouvoir. .
C'est à Taide de ces idées qu il faut interpréter, pour les comprendre, la séance du 5, Thermidor, la proposition de Saint-Just, la conduite postérieure des Comités, et ces mille bruits publics qui constatent l'ambition de Robespierre*.
Il ne sera donc pas dictateur, pas encore du moins ; il n'aura pas fait une nouvelle révolution. Mais il aura éliminé, après Iqs aristocrates, après les royalistes, après les constitutionnels, après les Girondins, après les Hébertistes, après les Dantonistes, un nouveau groupe d'ennemis : les Montagnards.
Le voici maître réel, quoique dissimulé. Il est omnipotent. Que va-t-il faire? Va-t-il organiser, constituer, codifier?
H m'a été impossible — quelque soin que j'aie mis à lire ses discours et ses papiers, à interroger sa conduite, les paroles et les actions des hommes appelés à avoir sur lui quelque influence, — de découvrir en lui une idée précise, ni une vue d'ensemble. Il paraît avoir toujours cru que les constitutions ne conviennent pas au peuple français. Tout ce qu'on peut saisir de son rêve, c'est la vision vague d'une égaUté absolue de tous sous lin chef absolu, dans une centralisation implacable. Cette alliance de la tyrannie et de l'égalité répond assez bien aux instincts.de la démocratie fran-, çaise, aussi peu passionnée pour la liberté qu'amoureuse d'égalité, aussi envieuse que crédule.
En dehors de ce programme, encore une fois, plutôt
^ Papiers inédits, p. 3, 315.
rêvé par Robespierre que formulé, programme qui explique sa puissance sur les Sans-Culottes et la haine montrée par lui aussi bien contre les prolétaires qui voulaient rester au-dessous du. niveau que contre les aristocrates suspects de chercher à le dépasser, je ne trouve aucun système. « Il faut, écrit-il, dans des notes intimes, regarder comme ennemis les hommes vicieux et les riches. Il faut vaincre les bourgeois^ d'où viennent tous les dangers intérieurs. Il faut rassembler les Sans-Culottes dans les villes, les salarier, les colérer, les armer, les éclairer. Comment les éclairer? en proscrivant les écrivains comme les plus dangereux ennemis de la patrie, en répandant les écrits révolutionnaires à profusion. >> C'était, comme le fait remarquer un contemporain*, déplacer l'esclavage antique et remplacer les chaînes par l'ignorance et la crainte •des supplices, mais ce ne pouvait être une loi constitutionnelle.
En Thermidor, donc, Robespierre semble offrir à la France, non pas des lois sociales, mais des axiomes philosophiques, des visions confuses et des expédients. Extraire de la Convention quelques fripons, punir les bureaux du Comité de Sûreté Générale, réduire ce Comité à un rôle puriment exécutif, enlever du Comité . de Salut Public quelques membres indociles à la volonté du représentant de la démocratie française : c'est à cela que paraissent se borner les conclusions de son discours du 8, de son testament politique, comme il l'appelle.
Mais si son cerveau était assez étroit pour ne pas contenir un système, complet, l' était-il vraiment au point de n'avoir rien entrevu, après des années de travail, après des mois de préparatifs, après des semaines de recueillement, après une si profonde agita-
* Berryer, Souvenirs.
lion du jacobinisme français, rien que ces légères modifications! Si Ton ne peut attendre de lui que des mesures, non des idées, au moins ne peut-on pas espérer des mesures d'une grande portée?
Tous les chroniqueurs ne voient pas uniquement en lui un tyran sanguinaire, avide, ou purement ambitieux. Quelques-uns sont portés à croire qu'il avait aperçu ce que tout le monde constatait alors. « L'état dans lequel nous sommes est un état contre nature, un état de violence, de tempête et de destruction, qui ne saurait subsister, » écrivait le conventionnel Ferrand de l'Ain*. Il y avait une telle impossibilité de vivre sous ce régime monstrueux, qu'il semble à tous que Robespierre, le moins corrompu des tyrans terroristes, a dû le comprendre *. « On sentait, dans tous les partis, dit Toulongeon, la nécessité d'un ordre public... Chaque parti sentait que le pouvoir appartiendrait à celui au nom duquel l'ordre public s'établirait^. »
Mais c'était l'admirable punition du despotisme! Ceux-là mêmes qui en voyaient le mieux les dangers ne pouvaient se décider à en quitter l'exercice, et les autres ne le voulaient pas.
Robespierre a peut-être entrevu certains côtés de rhon'«ur et de l'ineptie de la Terreur, il reste évident qu'il ne voulait ni la détruire, ni même y porter atteinte. Son caractère, ses pratiques habituelles ; les besoins de sa cause, de ses utopies, de ses passions, de ses haines ; son entourage, ses amis, ses soldats, tout, en lui, hors de lui, l'en empêchait. ' Dans son testament politique (lorsqu'il sentait pourtant le besoin de caresser les modérés de la Plaine), il dit vaguement qu'on sera moins rude pour les faibles et les imbéciles, mais il répète encor"6 et toujours qu'il faut
* Papiers inédits, t. I. — • Un séjour en FVanee, p. 19. — Vilate, p. 23, 122. — ' Histoire, L II.
garder dans toute sa rigueur le gouvernement révolutionnaire ; et nous savons par le Tribunal révolutionnaire, — pçur ne point parler du reste, — ce que c'était pour lui que ce gouvernement. Nous pouvons saisir plus vivement encore quelques-unes de ses pensées intimes dans les notes de sa main accolées aux registres du Comité de Salut Public * ; leur brutalité, leur violence déraisonnable, ne permettent pas de supposer une conversion en faveur de l'humanité et de la liberté.
Mais Teût-il voulue, cette conversion, elle lui eûtïté impossible. Songeons à ses compagnons, Saint-Just et Couthon ; à ses amis, les Jacobins, les Sectionnaires, les gens de la Commune ; à cette multitude de Sans- Culottes où il recrutait son armée, dont les plus naïfs veulent continuer à battre monnaie sur la Place de la Révolution^ et dont les plus intelligents sont assez bien représentés par Gamier-Launay, juge au Tribunal révolutionnaire, qui lui écrivait le 29 Messidor : « Le cours révolutionnaire ne saurait être arrêté, sans imminent danger, par le système meurtrier de la modération et de l'indulgence *. »
Il ne pouvait s'arrêter. En Thermidor il eût reculé comme il avait fait chaque fois qu'il avait paru vouloir se rapprocher du bon sens, de la justice et de la liberté ; le meurtre de Camille Desmoulins avait suivi le suppliced'Hébert, comme la loi du 22 Prairial racheta la Fête de T Etre-Suprême. Vainquem' le 9 Thermidor, il se fût encore réfugié, le 10, dans un redoublement de Terreur, par la crainte d'être accusé de modérantisme.
Ne r eùt-il pas fait par faiblesse, il y eût été forcé par la logique. Cette Terreur, Robespierre la nommait l'Humanité, la Justice, la Vertu, et la besogne ne
* Archives nationales. F. 7. 4437, — * Papiers inédits, t. 1, p. 23iJ.
devait être terminée que quand la France entière reconnaîtrait que c étaient bien là, en effet, les noms qui lui convenaient ; que quand le pays affirmerait, d*un cri unanime, que la moaération est meurtrière et tindulgence^ féroce. Robespierre ne pouvait, sans se déjuger, sans tout perdre^ admettre T avènement de la liberté, qu'au moment où nulle voix ne s'élèverait plus pour dire que l'humanité c'est la douceur, la justice c'est l'équité, la vertu c'est l'abnégation.
Enfin, quoi qu'il pût vouloir ou prévoir, il était condamné à la tyrannie à perpétuité. Son caractère lui imposait le despotisme sans limites et la cruauté sans repos. Sa vanité maladive, sa jalousie ombrageuse, r envie forcenée, l'égoïsme insatiable lui faisaient prendre en haine tout ce qui pouvait le dépasser, le surpasser ou même s'égaler à lui. Une fois le maître souverain, il n'eût voulu autour de lui que des gens médiocres, obscurs, enthousiastes, fanatisés, toutes gens qui n'eussent pu lui porter ombrage, mais qui n'eussent su ni gouverner, ni commander, ni administrer en face de la critique ou de la discussion. Il leur eût donc fallu la perpétuité de la Terreur, comme à lui la continuation de la destruction. Nous allons voir que cet entourage d'incapacités fut une des causes de son insuccès pendant la bataille, comme il eût été la cause permanente de la tyrannie après le triomphe.
L'hésitation de Robespierre, au moment d'engager le combat suprême, le 8 Thermidor, s'explique par toutes ces considérations. Il n'avait aucune constitution politique à offrir, aucun changement salutaire à proposer. Pour remplacer le sanglant mélodrame de la Terreur, il n'avait qu'un homme et un homme treaxblant, qui était lui-même.
. Allons plus ayant. Cet homme était incapable d'exécuter ce qu'U voulait. Sans doute! Il était impuissant en politique, rêveur en philosophie. Sans
doute encore ! Mais si -impraticable ou haïssable qu'elle put être, il avait une pensée qui le poussait à faire un pas de plus dans son système d élimination. Quelle était-elle? comment, quand il eut eu résumé en soi toute la force du Comité de Salut Public, rêvait-il d'utiliser cette souveraineté absolue ?
Nous voyons en lui deux intentions qui sont à la fois, contradictoires et pourtant indéniables : il veut la continuation de la Terreur et il se plaint de la Terreur. Ces deux faits aussi évidents l'un que l'autre ont créé deux courants de jugements ; les uns s' appuyant sur la grande masse des faits, établissent que Robespierre voulait conserver sa tyrannie sanguinaire ; les autres interprétant quelques phrases de ses discours, quelques souvenirs de famille, essaient d'attendrir, en faveur de Maximilien, l'opinion de la postérité.
Si toute la vie de Robespierre en l'an II démontre qu'il ne voulait pas la fin de la Terreur (les preuves s'en peuvent trouver à chacune des pages de ce livre, nous pourrions en ajouter cent autres et son discours du 8 Thermidor ne laissera pas le moindre doute à ce sujet), d'autre part, dans ce discours même, nous noterons des traits d'un ton moins violent; nous rencontrons, perdus au milieu d'affirmations contraires, des mots de Fréron, de Billaud, de d'AUonville, de Beaulieu, de Napoléon qui sont réellement en faveur de l'avocat d* Arras. Ainsi Napoléon étant à Saint-Hélène, assurait avoir lu des lettres écrites par Maximilien à son frère Augustin quand celui-ci était à l'armée du Midi» peu de temps avant Thennidor, et tel passage de ces lettres blâmait les extravagances de certains terroristes.
Que conclure de ces données contradictoires, toutes authentiques? Nous ne pouvons pas conclure, npus l'avons démontré, que Robespierre voulût adoucir la Terreur, nous ne pouvons pas conclure, nous l'avons
établi également, qu'il la voulut garder telle qu'elle était.
Il faut conduire que Robespierre voulait régulariser LA Tfrbeur.
Voilà le dernier mot de l'histoire de Robespierre et de la Révolution de Thermidor. Il explique toutes les contradictions apparentes , il concilie les données diverses et sans lui rien ne se peut comprendre.
Il voyait que tout devenait anarchie odieuse et ridicule, qu'on exterminait au hasard*, que le pillage était effronté et le désordre sans limite. Or il voulait qu'on massacrât tout autant et plus encore mais non pas à l'aventure, pour satisfaire les vengeances ou les avidités particulières, vengeances et avidités qui attaquaient autant les Sans-Culottes que les Aristocrates. Il voulait bien continuer de faire ce qui s'était fait jusqu'ici, mais là où les autres agissaient follement, furieusement, comme des ivrognes de guillotine, il voulait agir froidement méthodiquement, comme un philosophe d'extermination.
Il souhaitait pour la Révolution une plus* grande force et une plus grande unité d'impulsion, c'est-àdire, en fait, une plus grande rigueur, mais il s'indignait de voir qu'elle s'amusait à piller du sucre — comme il le dit — à exaspérer les balayeurs, et à exterminer les paralytiques. Bref, il ne demande pas plus d'indulgence, pas plus de modération, pas moins de crimes, pas moins de massacres, mais plus d'ordre.
Il détestait particulièrement les qualités qu'il n'avait pas, les facultés, les aptitudes auxquelles il ne pouvait prétendre. Il était lent d'esprit, réfléchi, grave, mûrissant les idées et s'y obstinant, et il avait horreur de tout ce qui était improvisé. Il avait en haine la grossièreté et la brutalité qui n'allaient ni à son tena-
* Riouffe,
PROJETS DE BOBESPIEBRE 369
J)érament, ni à son éducation, ni à son intelligence. Il , était pour les moyens insinuants, doucereusement persévérants. Il avait beaucoup de cette hypocrisie puritaine de la race anglaise qui se croit à F abri de tout quand elle a pour elle la respectabilité, la légalité et les apparences. Il appréhendait les excès bruyants ; et les enragés devenaient aisément ses ennemis personnels, s'ils ne se hâtaient de se faire ses esclaves. Cette improvisation du meurtre, cette fantaisie de la ruine, cette incohérence de la destruction qui étaient devenues habituelles à la démocratie l'agaçaient comme tout désordre trouble les gens méthodiques.
Il avait légalisé l'assassinat par la loi du 22 Prairial, il voulait le régulariser par le mouvement de Thermidor *.
C'était le moyen excellent qu'il avait trouvé pour arriver à son but suprême, but double qui avait pour objet, d'abord Y exaltation^ ensuite la domestication de la démocratie. Je m'explique bien : il aimait et redou- . tait la bête lâchée parla Révolution, il la voulait toute puissante pour la lancer contre ses ennemis, après quoi il en voulait faire un animal domestique.
Il songeait donc à rester jusqu'au bout l'incarnation delà Terreur, d'une Terreur plus méthodique, c'est-àdire plus implacable, plus inévitable.
Le 10 Thermidor, les prisonniers disaient : IL est mort, comme en Prairial, Fouquîer disait : IL ne veut pas ; et les geôliers en apprenant la chute de Robespierre devinrent immédiatement moins cruels. C'est qu'il était non pas le guide mais l'appui des terroristes, et il reliait dans sa main tremblante tous les fils de la Révolution. Ce n'était pas Danton, nous l'avons dit, cen était pas Hébert, ce n'était pas Carrier, ce n'étaient pas Bil-
* L^'s Pourquoi, in-8° de 30 pages. — Merlin de Thionviile, Capet et Robespierre. ïiiouûe, etc.
Jaud, CoUot, Baxère, qui étaient la Terreur. Hébert meurt et la Terreur reste, Danton meurt et la Terreur reste. Mais Robespierre meurt et la Terreur agonise. Billaud est là pourtant, et CoUot et Barère, et Carrier, etMaignet, et Le Bon, et Vadier et le Comité de Salut Public et le Comité de Sûreté Générale. Mais IL est mort, et malgré l'ignominie de la plupart de ceux qui lui succèdent, Fhumanité, la civilisation, le bon sens, la morale, la religion reprennent peu à peu leurs droits. Nul effort de rhétorique ne peut prévaloir contre ce jugement des événements. Quoi qu'on ait pu dire c'est Robespierre qui était la Terreur.