CHAPITRE X
Les tribunes de la Convention sont obstruées^ dès cinq Iieures du matin * par ce peuple enthousiaste, mobile et ignorant, dont les mouvements tumultueui avaient décidé si souvent de la victoire dans les grandes journées parlementaires de la Révolution.
Au début de la séance, il penchait évidemment vers Robespierre, et il commença par couvrir d'insultes, et par menacer du geste les Conventionnel» présents *. Mais la passion, la violence, étaient les éléments de la puissance révolutionnaire, et la victoire avait grand' chance d'appartenir aux plus fougueux, en dépit de toute raison, et même de toute sympathie. De plus la Terreur avait remplacé la foi religieuse par une sorte de fatalisme qui rendait la force vénérable et courbait les volontés sous le succès comme en présence d'un jugement divin.
Aussi quand Robespierre parut faiblir « le mépris, la haine, l'indignation agitèrent tous les bras, échauffèrent toutes les têtes, et allèrent jusque dans les tribunes soulever contre Robespierre ces mêmes hommes qui, jusqu'à ce moment, n'avoient respiré que pour lui » 5.
En outre, chacun des partis en présence avait envoyé ses amis à la séance. Nous voyons par l'interro-
* Barère, Mémoires. — • Courtois, Thermidor, p. 44# — • Papon, Histoire, t. V, p. 96.
gatoire du serrurier Didier, Fun des gardes-du-corps de Robespierre, que ceux-ci vinrent à T Assemblée, mais sans y rester continuellement, obligés qu'ils étaient de parcourir les sections pour y entretenir l'amour de Robespierre et la haine des conspirateurs, c est-à-dire des Montagnards *.. On peut supposer, d'ailleurs, que ces forces diverses, dirigées par des docteurs en démagogie, s'équilibraient, en s' annulant. La véritable opinion publique, l'opinion .des modérés, avait donc, pour la première fois depuis 92, quelques chances de prévaloir, au milieu des habitués des tribunes conventionnelles.
Comme il faut tenir compte de toutes les influences en cette révolution, où presque tout fut de surprise et parut jusqu'à la fin dépendre d'un mot, d'un geste, d'un efl'ort, rappelons que, de mémoire d'homme, on n'avait jamais plus souÎBfert de la température étouffante et orageuse, tantôt follement excitante, tantôt lourdement énervante, que durant ces premiers jours de Thermidor. Jamais le thermomètre ne descendit au-dessous de dix-huit degrés aux heures les plus fraîches de la nuit *, et la chaleur était telle dans le courant du jour, que « des hommes et des animaux ont péri. >>
Les députés, plus convaincus encore, après la séance de la veille aux Jacobins, qu'ils n'avaient plus de refuge — refuge précaire et momentané — que dans la salle de la Convention, s'y étaient rendus à l'heure réglementaire, à dix heures ', avec une exactitude fort rare.
Vers cette même heure, Didier * et autres gardesdu-corps allaient chez Duplay, rue Saint-Honoré, 366,
* Archives nationales, A. F. II, 47 48. — * Geste, Journal de physique. Voy. Dauban, Parts en 1794, p. 447. — * Barère, Mémoires, t. II, p. 218. — * Archives nationales, ut supra.
404 LA révolutio:ï de tuermidob
chercher les deux Robespierre. Maximilien était mieux frisé, mieux poudré encore que d'habitude •. Les dévotes — et à leur tête la vieille Chalabre, tj-pe parfait de la femme dEtat révolutionnaire, du basbleu terroriste — T avaient parfaitement pomponné, el il portait cet habit de soie violet et ces culottes de nankin qu il avait illustrés, le jour de la fête del'Etre- Suprême. Tous ces détails avaient une signification pour cet esprit dont il faut souvent rappeler les côtés féminins et mystiques.
Quand il entra, un grand murmure se fit entendre, qui était formé par l'applaudissement des tribunes et des couloirs intérieurs, — remplis d'auditeurs, de femmes même, comme les tribunes, — par la haine des Montîignards, par la curiosité de tous. Robespierre put constater un triple sentiment, dès son arrivée : dans un groupe d'une vingtaine de députés, qui tenaient les gradins supérieurs, une volonté déter^ minée ; dans les rangs serrés de la Plaine, une gra\ité silencieuse, comme de gens qui se réservent ; ailleurs, dans les partis intermédiaires, l'indécision, l'attente, un reste de cette humilité qu'on avait eue si longtemps en présence du dictateur,
Lui, pour montrer qu'il rompait avec la Montagne, s'était venu placer debout à côté de la tribune, comme auprès du trône de son prochain empire. De là, il lançait ces regards sombres et farouches que nul n'avait soutenus jusqu'ici, tant on les croyait des arrêts de proscription *. 11 était là aussi pour certifier que c'était en son nom qu'on allait parler et qu'on allait jouer contre les Comités le second acte' de ce drame dont il avait, la veille, dirigé le premier contre la portion orléaniste ' de la Montagne.
• Barère, Mémoires, — * Saladin, Rapport. — • Correspondance de Fiévée. Introduction.
Malgré cette odieuse présence, les députés se taîsfiient, La séance se déroulait fort calme au milieu des affaires courantes, et pendant la lecture de la Correspondance, par quoi la Convention débutait chaque jour. On semblait s'obsener, attendre, hésiter, tant on sentait que l'attaque devait être décisive *.
Quelques députés des plus compromis et des plus importants se promènent encore dans les galeries extérieures. Bourdon, de TOise, y rencontre Durand de Maillane, pour lequel, comme pour tout autre Crapaud du Marais, il* n'avait eu jusque-là que mépris et insultes. Il s'approche de lui, lui tend la main en disant : « Oh ! les braves gens que les gens du côté droit*. »
Durand de Maillane monte au salon de la Liberté, qui touchait à la salle de la Convention. Il s'y promène un instant avec Rovère. Tallien vient les rejoindre. Mais il voit Saint-Just à la tribune. Midi venait de sonner.
Tallien se précipite en disant : « Voilà Saint-Just à la tribune. Il faut en finir !» Il se croise avec Goupilleau, de Montaigu,qui sortait : « Rentre dans la salle,» dit-il. « Viens être témoin du triomphe des amis de la « liberté. Ce soir Robespierre ne sera plus'. »
Durand de Maillane les suit. Il va prendre sa place parmi les membres du côté Droit, toujours silencieux, suivant obstinément l'habile conduite qui pouvait leur donner le gain de la journée, s'ils savaient garder jusqu'à la fin cette situation, non plus de victimes, non plus de témoins, non pas de belligérants, mais de juges appelés à décider en dernier ressort sur le procès engagé entre leurs divers tyrans.
Saint-Just, plus froid, plus sombre que jamais, avait
* Toulongeon, t. II. p. 503. — * Mémoires de Durand Mail' lane^ p. 199. — • Histoire^ par Deux Amis de la Liberté, t. XII, p. 390.
entamé son discours. Espérait-il, comme on Ta dit, dissimuler aux Comités sa présence à la Convention, et tandis que ceux-ci l'attendraient patiemment au pa\illon de l'Egalité, achever sa harangue, emporter le décret d'accusation contre eux, et gaguci' scftirnoisement la bataille? Nous ne saurions le croire. Ilien dans la conduite des triumvirs ne permet d'admettre l'existance de cette pitoyable tactique. Il me paraît difficile aussi de penser, comme on l'a dit encore *, que cet orateur, qui avait si heureusement et si énergiquement travaillé à marier en lui le flegme au pédantisme, montra, au début de sa harangue, un air égaré, une posture embarrassée, une physionomie incertaine qui eut encouragé les Montagnards.
Saint-Just commence par faire allusion à la roche Tarpéienne. Cette phraséologie plaintive convenait à la rhétorique d'alors et aux plans de Robespierre. Il est évident pour nous, en efl'et, que Maximilien avait rewet corrigé la plus grande partie de ce discours, où nous ne retrouverons presque rien de l'énergie, de la netteté de Saint-JuSt ; discours plat et banal, puérilement vulgaire, ici obscur et vague, là trop clair et essayant vainement de dissimuler une vanité à la fois pédante et enfantine. Les récriminations les plus mesquines» les dénonciations purement hargneuses se découvrent aisément sous le prétexte du bien public*. Les accusations, sans doute, sont nettes quant aux personnes; elles sont nombreuses, mais sans concluf^ion, et si entortillées, quant aux faits, que l'oratem- semble toujours s'adresser non à la Convention, mais aux Comités. Ce sont eux qu'il attaque, et pourtant eux seuls peuvent comprendre ses allusions, ses plaintes, ses l'eproches. Il paraît bien plutôt vouloir venger son amour-propre
* Beaulieu, Histoire. — ^Discours de Saint^ust, publié par
ordre de la Convention.
blessé, en faisant trembler des rivaux, que sauver la patrie en dévoilant leurs crimes.
Bref, il demandait avant tout qu'on ne détendit pas le ressort révolutionnaire ; il se plaignait que les Comités n'eussent pas assez de vénération pour le Tribunal révolutionnaire, — tant cette effroyable machine restait chère aux Robespierristes ; — enfin, après avoir requis, aussi clairement que possible, la destruction du Comité de Salut Public, iL concluait hypocritement, en disant qu'il ne l'attaquait pas, qu'il ne voulait aucun mal à ses collègues et qu'il avait parlé uniquement pour les engager à se corriger.
Ce discours eût été plus inutile encore que celui de Robespierre. On ne le lui laisse pas achever. Tallien l'interrompt dès la seconde phrase ^ Il trouve le mot de la situation. Il traduit adroitement l'impression générale, et demande qu'on sorte enfin de cet état équivoque, — absolument antipathique au caractère de l'esprit français, — où l'on tient toutes les imaginations emprisonnées depuis plusieurs jours. Saint- Just, encouragé par Robespierre, toujours debout au pied de la tribune, par les applaudissements des quelques députés robespierristes, par les mui'mures des
* "Voy. pour l'histoire de cette séance le Moniteur^ le Journal des Débats et Décrets, le Rapport officiel de Charles Du val, les Mémoires de Barère, de Barras, de Lcvasseur, de Durand- Maillane, la Dénonciation de Lecointre et les Réponses; les Histoires de Toulongeon, Lacretelle, Beaulieu, Deux Amis ■de la Liberté, Paganel, la Conspiration de Robespierre, etc. Chacun de ces documents, — je n'en excepte pas le Moni^ teur, — pris en soi. est erroné et mensonger. En les comparant, en les rapprochant des dépositions de témoins, des enquêtes et dénonciations, — encore inédites, — qui eurent lieu après Thermidor, on peut arriver à une idée juste de Tensemble et des détails. Je cite seulement ceux de mes témoins qui donnent un renseignement sûr, personnel et caractéristique.
tribunes, qui au début de la séance, répétons-le, sont é\i(lemnient pour les triumvirs, Saint-Just essaie de! résister et de continuer son discours.
En le voyant monter à la tribune, chaque parti avait on\ o\ é dans les bureaux des Comités avertir les déput(''s, (|ui arrivèrent en foule; si bien que jamais, depuis le jugement du Roi, séance n'avait été aussi complète*.
A la suite de ces petits groupes des Conventionnels r|ue les huissiers ont été chercher par tout le palais, les deux Comités de gouvernement entrent dans la salle. Billaud se rend compte de la situation. Il entrevoit la faute qu'il a faite de laisser commencer l'attaque pai- les Montagnards. Il prévoit que c'est à eux que retiendra l'honneur et le profit d'une affaire qu'ils ont entamée. Et ce profit, c'est l'émancipation de la Con- \ention, sa rébellion contre le despotisme des Comités. \'a-t-il hésiter encore ou essaiera-t-il de reprendre la tùte de la bataille et la direction du combat? Il demande la parole. Il était midi et demi, dit Lecointre.
Ainsi commença cette séance, la plus grande dont les annales parlementaires aient conservé l'histoire, la plus merveilleuse scène qu'un dramaturge de génie puisse inventer, tant l'intérêt est puissant, habilement gradué, le cadre grandiose, tant les péripéties sont mouvementées et les détails nuancés !
Au moment où il voit Billaud s'avancer vers la trii)une, Barère l'arrête et lui dit tout bas : « N'attaque que Robespierre ; laisse-là Couthon et Saint-Just. »
Billaud 1 a-t-il entendu? Il monte à la tribune. Il ne parle pas encore de Robespierre. Il conquiert son auditoire en prouvant aux Conventionnels que, s'ils faiblissent un instant, ils sont perdus. Puis, avant d'en venir à l'ennemi, il commence ce mouvement grandement habile, que la peur et le prestige de Robespierre impo-
* Les Tuileries, t. II, p. 373.
LA JOURNÉE DU 9 THERTttlDOR 40?
saient à la Convention, mouvement qu elle suivît avec un instinct suiprenant, et qui consistait à désarmer Robespierre pièce à pièce, àTisoler, avant de l'assaillir personnellement. Billaud pousse d'abord à l'ennemi extérieur. Il fait arrêter un Jacobin qui, au milieu d'une bande des siens, occupait les couloirs autour de la Montagne. Cette vive exécution en impose aux tribunes et permet aux partisans des Montagnards d'y tenir en échec ceux de Robespierre.
Le Bas, énergique et violent, court vers la tribune. Collot-d'Herbois, qui préside, maintient énergiquement la parole à Billaud, Le Bas insiste d'un ton menaçant. « En prison! à l'Abbaye! crie-t-on » de la crête de la Montagne, après que Uelmas ejit demandé le rappel à l'ordre contre l'interrupteur. Le Bas s'éloigne.
C'est le second échec de Robespierre. Ses alliés des tribunes, comme ses amis de la Convention, sont repoussés. Le Bas était le seul, parmi ces derniers, que son tempérament appelât à agir pendant les tempêtes de la tribune. Couthon et Saint-Just ne savaient se faire entendre qu'au milieu du silence !
Billaud continue, et il s'adresse à Robespierre, mais sans lui porter de coups dangereux encore ; on voit qu'il veut l'affaiblir plus rue le blesser. D'ailleurs, soit qu'il désire conquérir le suffrage des Sans-Culottes des tribunes après les avoir intimidés, soit que la fureur démagogique reprenne le dessus, le sombre septembriseur déclare qu'il n'a qu'un crime à reprocher à Robespierre : il le blâme de n'être pas assez révolutionnaire! N'était-ce pas fait pour tout perdre, pour troubler la majorité des modérés et lui persuader que Maximilien est le moins farouche de ses maîtres ?
Heureusement Tallien est là; Tallien qui, mieux encore que Billaud, conduit tout ce drame; qui ne
permet pas à T intérêt de s'égarer ou de se ralentir; qui ne laisse pas poser les questions accessoires, qui étouffe les germes de division ; Tallien qui va droit à l'ennemi et le frappe à coups redoublés, toujours au même endroit; Tallien qui, dépassant ce jour-là tous les auties orateurs et lui-même, montra une puissance, une énergie, un esprit de conduite que l'amour, sans doute, remplaçant le génie, lui donna pour cette unique fois.
Un cri se lève, qui va dominer tous les bruits, qui ne va plus cesser, qui va verser l'ivresse dans tous les ceiTeaux, et qui, avec cette terrible sonnette que nous allons voir paraître tout à l'heure, vaincra Robespierre.
Celui-ci furieux dans sa vanité que les derniers mots de Billaud ont attaquée, escalade la tribune.
« A bas le tvran! s'écrie-t-on. A bas, à bas le tyran î »
C'était là le cri triomphant, le mot qui était dans tous les esprits, sur toutes les lèvres, et qui parut une révélation. Révélation écrasante, dont Robespierre ne pouvait se relever. Il avait voulu se faire rincarnation de la démocratie, la démocratie était devenue tyrannique, et Robespierre était logiquement le tyran. Encore une fois il n'était ni plus féroce, ni plus corrompu, ni plus insolent que ses collègues. Mais c'était de lui que la Convention avait eu le plus peur, lui qui avait imposé aux Conventionnels le plus de ser\ ilisme ; c'est pour cela que logiquement on le nommait le tyran. Il était un individu, ses ennemis étaient une collection : après ces cinq années d'injures, de calomnies, de haine forcenée contre la royauté et d'admiration pour les assemblées parlementaires, l'individu despotique devait être plus exécré que les Comités despotiques, et il devait logiquement être appelé le tyran.
Robespierre ne peut parler; mais il reste à la
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tribune — son trône — et il ne la quittera plus guère que vaincu pour toujours. Il va gesticuler, menacer, crier, hurler, jusqu'à ce quil soit anéanti. Ce dut êti^e r épisode le plus saisissant de ce di'ame parlementaire que cette tribune occupée par plusieurs orateurs à la K)is, plusieuis orateurs ennemis, dont l'un est condamné au mutisme, à côté de ceux qui viennent conspirer sa perte. Il ne faut pourtant pas s*y tromper, beaucoup de ceux qui parlèrent le firent de leur place.
Tallien précise cette fois les accusations, et il prend Robespierre corps à corps. Il le menace d'un poignard, par un mouvement oratoire qui manquait rarement son effet sur la foule démocratique, et qu'on supposait devoir paralyser singulièrement l'énergie de Robespierre. Tallien parle de Verres, de Catilina ; mais, au milieu de cette rhétorique, il prononce des phrases simplement énergiques et lumineuses. Sur sa proposition, la Convention décrète la permanence de ses séances. C'était le Caveani consules ; c'était le pouvoir arraché momentanément aux Comités. L'assemblée reprenait la plénitude de son action.
Rillaud ne pouvait rester en arrière. Il suit son plan parallèlement à celui des Montagnards. Il demande l'arrestation des partisans militaires de Robespierre, des Boulanger, des Dufraisse, après celle de Dumas, après celle de Hanriot et de son état-major, de ses adjudants et aides de camp, réclamée par Tallien et Delmas. \
Robespierre continue de demander la parole.
« A bas ! à bas le tyran ! )> crie-t-on de nouveau. L'échange des gestes furieux, des clameurs menaçantes reconnnence. Cependant toute l'Assemblée n'était pas engagée dans cette lutte. Le combat n'était soutenu énergiquement que par dix ou douze Montagnards S
* Beaulicu, t. V, p. 496.
412 LA RÉVOLUTION DE TnÉRMlDOn
quelque peu tenus en échec par Le Bas et Robespienr jeune. Le reste de la Montagne murmurait, en indiquant (les impressions diverses, la fluctuation des opinions et la versatilité des volontés *. Quant à ceux des Montagnards que la sympathie ou des engagements ])lus ou moins précis faisaient pencher vers Robespierre, ils se taisaient, n'ayant d'autre raison à donner de cette conduite que la peur qui commence à saisir les amis de Robespierre et qui va se développer jusqu'à la plus révoltante lâcheté.
La Plaine gardait son attitude froide de juge des coups, et nul ne pouvait savoir dans quel sens elle se déciderait. Les tribunes, qu'une partie des plus forcenés robespierristes avait quittées après avoir \ni la tournure que prenaient les choses, étaient par là devenues plus accessibles aux accusations portées contre la tyrannie.
Mais il eût suffi à Robespierre d'un mot puissant, 1 d'un geste éloquent pour les ramener, pour violenter les indécis de l'Assemblée, pour convaincre les réfléchis et courber les craintifs. Ce qui lui nuisait surtout, c'est que son orgueil, sa jalousie, son ambition, sa conduite tortueuse, l'obscurité de ses projets et son culte de la populace ne lui avaient laissé dans la Convention aucun partisan énergique. Il pouvait y avoir des esclaves, que la frayeur, nous venons de le voir, rendrait muets, dès que la faveur populaire menacerait de tourner. Il était seul comme un dictateur. Il devait suffire seul î\ la tache ; et sa vanité étonnée de cette brusque attaque, ses nerfs enfiévrés par l'appréhension de cette vive lutte, son cerA'^eau sans lucidité, ses projets vagues et équivoques avaient étouffé en lui tout sang-froid.
Il ne savait profiter de rien. Il ne trouvait que des
* Barère, Mémoires, t. II, p. 112.
gestes de colère, des cris menaçants, des paroles furieuses, ne comprenant pas qu'il aidait ainsi la tactique dé ses ennemis ; oubliant que la colère d'un adversaire entretient la fureur de l'autre, et qu'à ce combat de bruit il serait nécessairement vaincu, puisqu'il était seul contre plusieurs.
Que faisait Saint- Just pendant ce temps? Il était au bas de la tribune, impassible et dédaigneux, disent les uns, tremblant et abattu, disent les autres, mais, à ce que je vois, d'abord effrayé des premiers cris, puis calme. Cette double attitude s'explique, si nous consultons un homme qui l'avait bien connu. « Sans courage physique et faible de corps jusqu'au point de craindre le sifflement des balles, il avait le courage de la réflexion *. » En tous cas, il était inerte, parce qu'il se sentait aussi incapable que l'infirme Couthon de lutter au milieu de cet orage, et tous deux étaient absolument inutiles au triumvirat.
Pourtant, je le répète, Robespierre était loin d'être vaincu. Barère était à l'heure même appelé à le constater. C'est lui que la Convention consulte dans ce moment de suprême hésitation. Elle pense, comme elle Ta fait la veille, qu'il est bien digne de la conseiller, qu'il est la vraie boussole, et que si lui attaque Robespierre, c'est que Robespierre est devenu impuissant. De grands cns s'élèvent : « Barère, Barère ! à la tribune ! »
Robespierre, qui avait repris un peu de calme, s'in-. cline, le chapeau à la main *, devant l'Assemblée; la prudence essayait de faire taire en lui les conseils de la colère et de la vanité blessée. Il commençait à prendre au sérieux cette troupe de serfs révoltés, et il sollicite la faveur d'être entendu avant le rapporteur du Comité.
— « Non, non I à bas le tyran ! la parole à Barère. w
Celui-ci monte à la tribune que Robespierre ne
* Levasseur, de la Sarthe. — * Barère, Mémoires.
quitte pas et qu'il remplit bientôt de gestes furieux cotttre ce lâche orateur. Hier encore n etait-il pas à ses • genoux, ce vil courtisan qu'il méprise de toute son âme et qui tient pourtant le sort de la République, de la Révolution, et de Robespierre entre ses mains !
Barère avait pris à peu près son parti. Il défend le (Comité, attaque assez mollement Robespierre, qu'il n'ose pas encore nommer, fait décréter la suppressi(Mi du grade de général en chef de la garde nationale, et lit une proclamation, habilement faite pour jeter des soupçons contre Robespierre — qu'on continue à ne pas nommer — et surtout pour augmenter le prestige de la (convention. On l'adopte.
L'inepte Vadier prend la parole, et recommence son commérage imbécile sur l'affaire de Catherine Théot Il raconte ses affaires domestiques. Il fait rire l'Assemblée. Il la distrait du but principal, il détend cette situation qui ne peut durer et aboutir qu'à l'aide d'une excitation continue; K
Tallien voit le péril : — « Ramenons la discussion à son vrai point. » — « Je saurai l'y ramener, » s'écrie Robespierre, d'un ton hautain qui exaspère l'Assemblée déjà presque émancipée.
(( La parole à Tallien ! »
Tallien reprend le tlième de la conspiration contre la Convention; il rappelle la lâcheté de Robespierre au 10 août, son orgueil auquel il sacrifie même le salut de la patrie. Mais lui aussi s'égare un instant pendant cette lutte de plusieurs heures, où il s'agit uniquement d'empêcher Robespierre de parler, où il faut répéter et les mêmes cris et les mêmes arguments. Rillaud vient d'assurer que Robespierre a défendu Danton jusqu'à la fin! Que vont penser les Dantonistes? Ils pensent que Robespierre est un lâche, et ils parlent plus fort.
* Toulongeoii, t. Il, p. 506.
LA JOURNÉE DU 0 THERMIDOR 4i5
Tallien laisse voir que Robespierre a fait la guerre au Comité de la section de l'Indivisibilité qui se montrait ultra-révolutionnaire. Que va penser la Plaine? Elle pense que Robespierre est un tyran, et elle se tait plus obstinément encore. Tout est étrange.
Mais ces accusations contradictoires exaspèrent de nouveau Robespierre. Il interrompt. Il veut parler. Collot-d'IIerbois, lassé, a cédé à Thuriot le fauteuil de Président. Alors commence le dernier acte de ce grand dj-amc révolutionnaire. C'est la lutte horrible entre Robespierre, exalté, furieux, fou, et la sonnette que Thuriot va agiter, sans cesse, en répétant avec rage : ce Tu n'as pas la pai'ole ! tu n'as pas la parole ! »
Au-dessus du biiiit l'on entendait cette voix aigre doublée de quelques notes profondes, cette voix de Robespierre qui, depuis plus d'un an, faisait trembler la Convention. Mais on ne distinguait qu'un mot, une injure, un membre de phrase. Les hurlements de la Montagne et le bruit de la sonnette coupent et couvrent tout.
C'est vers cette Montagne que Robespierre regarde une dernière fois. Il y avait beaucoup de courtisans ; quelques-uns tremblaient encore devant lui, et à cette heure même n'osaient pas affronter ses regards. Quelques autres sincèrement enthousiastes, comme Soubrany par exemple, devaient craindre que le mouvement n'emportât la République. Plusieurs pouvaient ne pas croire Robespierre aussi atrocement coupable qu'on le disait. Mais, au milieu de cette lièvre et de cette lutte haletante, chacun perdait le sang-froid, et ne voyait que le lait principal, que le mot dominant : la tyrannie, le tyran! Quelques autres encore, qui voulaient tuer le despotisme des Comités en même temps que celui de l'Incoriniptible, déclaraient qu'on devait accorder la parole h l'accusé, afin qu'il dévoilât ses complices. Il y a lutte à ce sujet entre Lecointre, Mal-
laimé et d'autres encore sur les hauteurs de la Montagne *. Les uns trouvent odieux qu'on condanme un accusé sans l'entendre. Les autres veulent qu'on accorde à Maximilien une demi-heure qui lui permettra de révéler les crimes de Billaud, de Barère et des membres du Comité de Sûreté Générale. Mais les plus habiles font remarquer que si Robespierre peut parler en paix, il va entraîner avec lui la majorité encore indécise*. Tout se perdit bientôt en un cri général de haine.
— « Lâches ! » s'écria à son tour Robespierre en les menaçant du poing. Puis il se tourna vers la Plaine.
Il rompait avec ses anciens alUés, et il allait porter sa puissance du côté de la Droite. C'était bien ce qu'il voulait signifier par ce geste de menace. Il avait hésité jusque-là à employer ce moyen, bien que, selon lui, il dût nécessairement lui donner la victoh-e. On l'entendit qui disait : — « Députés du côté droit, hommes probes, hommes vertueux, donnez-moi la parole que les brigands me refusent ! »
C'était le moment suprême! La Plaine, que va faire la Plaine? On remarque que cet appel la fait frissonner et osciller. Mais bientôt elle reprend son immobilité et elle restera désormais toujours muette, toujours impassible.
Alors Robespierre pâlit. On vit la sueur couler de son visage. On crut qu'il commençait à entrevoir sa perte dans ce silence solennel et effrayant.
La Droite ne voulait donner que pour décider la victoire, quand, après une longue escarmouche, les deux partis, épuisés par la lutte, constateraient qu'on ne pouvait vaincre sans la Plaine et seraient prêts aussi à lui abandonner une part de puissance, une portion de butin.
* Lescrmes des sept membres, p. 74. — • Beaulieu, t. V, 495/
LA JOURNÉE DU 9 TnERMIDOR 417
La colère reprit encore unfe fois Robespierre : ses joues se colorèrent, ses yeux se promenèrent partout comme pour chercher un appui. Ses lèvres bleuâtres s'agitèrent confusément sans laisser passer autre chose que des exclamations injurieuses *. Il se tournait, furieux, contre le Président dont la sonnette et le cri monotone l'écrasaient. .
— « Président des assassins, » hurle-t-il d'une voix rauque, « une dernière fois je te demande la parole. » — « Tu ne peux plus parler, » lui crie Garnier, de l'Aube « le sang de Danton t' étouffe. » — « Ahl brigands! » s'écrie Robespierre, comme si une lueur fût venue l'éclairer tout d'un coup, « c'est donc Danton!... » Mais la sonnette coupe sa phrase. « Lâches, murmure-t-il, pourquoi ne l'avoir pas défendu? » 11 oubliait que c'était à sa tyrannie révolutionnaire qu'était due cette lâcheté et qu'après tout, ils n'étaient pas plus les amis de Danton qu'il ne l'avait été. Il avait
abandonné son ami comme ils l'avaient fait eux-mêmes, et lui, de plus avait trahi, pour l'accabler, les confidences de cet ami.
On dit qu'alors, il Dondit hors de la tribune et se précipita vers les bancs de la Droite : — « N'avance pas, crie Feraud, ne sais-tu pas que c'est ici que Vergniaud et Condorcet étaient assis. »
Il regagne la tribune, mais la terrible sonnette l'y poursuit.
Enfin, elle l'emporte. Il n'a plus de voix. Alors il est bien vaincu. Louchet, Loiseau, Charles Duval, proposent un décret d'arrestation contre lui. Billaud ne veut pas que le Comité soit absent de cette mesure décisive.
Robespierre essaye de lui jeter un mot. Mais la sonnette n'est pas muette : — « Tu n'as pas la parole, répète encore Thuriot. »
* Histoire^ etc., par Deux Amis de la Liberté, t. XII, p. 396<»
Le côté Droit, toujours muet, se lève tout d'un mouvement *.
L'arrestation est décidée. Robespierre lance un dernier regard sur les tribunes, comme s'il ne pouvait croire qu elles laissassent accomplir un si grand crime. Les tribunes se taisent. II remuait entre les doigts un petit canif ouvert, en se demandant sans doute quel effet produirait sur ce peuple la comédie du suicide.
Après quelques hésitations des huissiers, tremblant encore devant lui, et quelques essais de résistance de sa part, il est emmené avec Saint-Just et Couthon, avec son frère et Le Bas, qui, seuls en cette lutte si I grande et si misérable, trouvèrent un noble accent pour demander à partager son sort. Couthon, dit un contemporain, était revenu, en un clin d'œil, à cette époque de 1792 où il trouvait que Robespierre était un scélérat. Il avait amené son -chien avec lui, tant sa sensibilité avait besoin d'avoir toujours quelque occasion de se montrer. Il gardait tendrement l'animal sur ses genoux, pendant tout ce débat. Quand on lui avait reproché de tendre à la dictature, il avait montré ses jambes impotentes, et quand il vit Maximilîen écrasé, il se retourna vers les Dantonistes. — Eh! mes amis, dit-il, croyez-vous que je partage les crimes d'un pareil monstre *.
Le leste de la séance n'a plus d'importance. Les ^ députés, après avoir prisquelques mesures accessoires, étonnés, peut-être effrayés de leur courage, se séparèrent à cinq heures, laissant, par une funeste inspiration, le champ libre à la Commune.
Celle-ci n'était pas restée inactive pendant cette journée.
Elle était dirigée par trois hommes qui n'étaient pas sans valeur. Payan joignait à une intelligence
* Discours de J. Debry, ^^ Les Tuileries, t. H. p. 374.
Là JOURr^ÉË DU 9 TnERMIDOR 419
étendue, un caractère énergique; Fleuriot-Lescot et Hanriot re]:)résentaient uniquement, le premier , la ruse, le second, la violence. Mais c'étaient deux qualités primordiales en temps de Révolution, et elles avaient un grand rôle à jouer dans les événements qui se préparaient. Il fallait, en effet, constannnent ruser avec la situation pour n en montrer, aux sections parisiennes, que le côté favorable; et la \iolence était nécessaire pour entretenir dans la lièvre une multitude armée qu'on ne devait jamais laisser réfléchir ni se refroidir.
La séiiîice de la veille à la Convention, l'enthousiasme d(^s Jacobins pendant la soirée du 8 et l'inertie des Comités de Salut-Public et de Sûreté Générale durant la nuit qui suivit, avalent aisément persuadé à ces trois hommes que le moment était venu d'exécuter délibérément le plan arrêté, conformément aux principes»
Quels étaient ces principes? Quel était ce plan?
Les principes étaient clairs. « En temps ordinaire, une municipalité est^un corps subalterne, il n'en est pas de même dans un temps d'insurrection. Le peuple, alors, est censé reprendre l'exercice effectif de la souveraineté. Les lois se taisent, "la hiérarchie des pouvoirs est intervertie, les ressorts du gouvernement arrêtés. Le peuple seul gouverne, et peut créer toutes les institutions qu'il croit utiles à ses intérêts. Que dans ce moment, il forme une municipalité, qu'il la qualifie révolutionnaire, le résultat de cette opération sera de concentrer, dans le corps qu'il vient de créer, le pouvoir révolutionnaire, dont il se dépouille pour l'en investir; et de lui donner le droit d'agir pour le bien du peuple, par toutes les voies qui lui paioîtront convenables, sans égard aux lois alors muettes, ni aux autorités supérieures, suspendues de plein dioit. Rien ne peut donc arrêter une municipalité révolutionnaire.
420 LA RÉVOLUTION DE TaERMIDOR
Dépositaire immédiat de la souveraineté du peuple, elle ne recomioît point d'autre autorité *. »
Les ])rineipes permettaient donc à la Commune de prendre, momentanément, le pouvoir suprême et de l'exercer, comme elle l'avait fait, dans les deux circonstances critiques de la Révolution, le 10 août 1792 et le 31 mai 1793.
Qu'elle en ait eu l'intention et qu'elle y fût préparée le 9 Thermidor, on ne le saurait nier. L'ensemble des circonsttinces, les lettres d'Hanriot, les aveux échappés à (loflinhal dans sa prison 2, maint bruit populaire confirmé par de graves témoignages^, ne laissent aucun doute sur la violence des projets.
Quant au plan, il était toujours le même. C'était celui qui avait notamment si parfaitement réussi au 31 mai et au 2 Juin 1793. Exciter, enthousiasmer, affoler, troiiiper, pendant plusieurs jours, la population parisienne par des discours à la Convention, par des motions dans les sections, par des proclamations dans la rue, puis la lancer en masses profondes derrière les plus déterminés soldats du jacobinisme, qui se chargeraient de violenter la Convention au nom du peuple tout entier rangé derrière eux, n'était-ce pas toujouj^s la meilleure tactique, la plus conforme aux traditions de la Révolution!
Le 9 Thermidor, les précautions militaires étaient prises avant neuf heures du matin *. Hanriot était en position de les prendre très-complètes, puisqu'il était chef de toutQ la force armée, aussi bien des bataillons sectionnaires que des soldats de la dix-septième divi-
- Moillan, Mémoires, p. 44. — 'Fouquier-Tinville, Mémoiref. — ^ Moniteur, si';ance du 27 Thermidor. Papiers inédits de R(h hcspicrre : Lettre du conventionnel BaraiUon, Déclaration du comilc de Maisons- Al fur t, etc. — * Discours de Thuriot, séance du 9 au soir.
sien militaire ^ Nous avons recueilli quelques-uns des ordres qu'il envoya dans le courant de la journée, mais plus particulièrement dans Taprès-midi :
Les chefs de légions, ou adjudants-généraux, ^se rendront à la Maison-Commune pour y prendre les ordres de la Commune.
Le général de Paris, Hanriot.
Au citoyen Giot, adjudant^généraly rue Hautefeuille.
Les adjudants-généraux de la première légion se rendront, sur4e-champ, avec toute la force-armée de la légion, place, de la Maison-Commune.
Ils seront tous indemnisés. ^
Faire battre la générale.
P. S. Ils seront indemnisés.
Toute la section des Gravilliers se rendra, sur-le-champ, place de la Maison-Commune, pour être aux ordres des magistrats du peuple.
N, B, Ils seront indemnisés.
Puis il écrit à Aymard, chef d'escadron, rue Meslée, de se rendre avec toute la gendarmerie, sur la place de la Maison-Commune. Au citoyen Mathis, chef de la 3^ légion, il demande quatre cents hommes, €t lui donne ordre d'envoyer à la Commune un membre du Comité révolutionnaire de la section. Fontaine, son adjudant-général, appelle, toujours sur la place de Grève, le capitaine des canonniers de la section des Arcis avec deux canons.
Le but de la Commune était donc de réunir sur la place de l'Hôtel-de- Ville une masse considérable de troupes qu'elle aurait ainsi sous la main.
Vers la fin de l'après-midi, les ordres deviennent à la fois plus pressants et plus politiques. Hanriot n'a plus besoin de dissimuler. Il mande à Chardin, chef de
* Discours de Barras, séance du 14 au matin.
la quatrième légion, de faire fermer les barrières, et avertir, à son de caisse, les officiers municipaux d'avoir à se rendre à la Maison-r4ommune. « Reçu à cinq heures quatre minutes, » est-il écrit sur la lettre.
Enfin, il envoie cet ordre à Létang, adjudant-général de la section des Gardes-françaises :
Le consoil gonôral de la Commune vient d'arrêter que le commandant général de la force armée dirigera le peuple contre les conspirateurs qui oppriment les patriotes, et délivrera la Convention de Toppression des contre révolutionnaires, 'l'a apporteras tous tes soins à mettre à exécution ledit arrêté.
Il y aura, en conséquence, une ^ése^^'e de deux cents honimos prêts à marcher aux ordres des magistrats du peuple *.
Le maire Flcurîot-Lescot était sorti de la Mairie (la Préfecture de police, rue de Jérusalem) où il habitait, entre onze heures et midi*. Il paraissait fort affecté^ et répondit rudement à sa femme qui lui en demandait la cause. Il y avait, ce jour-là, audience municipale. 11 devait y présider, et il se dirigea vers l'Hôtel-de- Ville. Il était sui\i de son domestique Malot, qui portait ses papiers, et qu'il envoya, à deux reprises, dans le courant de Taprès-midi, chez lui, pour avertir sa femme qu'on ne l'attendît pas et qu'on ne s'inquiétât point.
Peu de temps après midi, on vit arriver à la Maison Commune un huissier de la Convention, nommé Courvol, porteur d'un décret qui ordonnait au maire, à l'agent national, àHanriot, de se rendre à la barre de la Convention, pourinstruii'e les représentants de l'état de Paris.
L'huissier réclama un reçu du décret qu'il apportait.
* Archives nationales, F. 7. 4433. — • Interrogatoire de la femme Flouriot et de ses domestiques. Papiers médits de /toèespierre.
Fleuriot se disposait à le lui donner. Hanriot — qui était déjà ivre, nous dit Courvol — lui arracha la plume des mains. « Je t'en f... , on n'en donne pas dans un moment comme celui-ci. Va dire à tes j... f... de scélérats, continua-t-il en s' adressant à Thuissier, que nous sommes ici pour les juger et qu'ils ne tarderont pas à nous voir. » Puis il se ravisa : « Gardez-moi ce drôlelà, )), dit il aux gendarmes. Trois heures après seulement, Coui^ol fut relâché. Un aide de camp lui dit : « Dis à Robespierre qu'il soit tranquille et qu'il n'ait pas peur. Tu m'entends bien, va, mon camarade, va! )>
L'huissier revint à la Convention, très-glorieux d'avoir soulFert pour elle. Mais les esprits étaient aussi, tendus que la situation. Courvol s'approcha du président Thuriot qui présidait alors et il lui rendit compte de sa mésaventure. «Allez vous faire f..., laissez-moi tranquille, tant pis pour vous, » lui dit Thuriot tout enfiévré du grand exercice de sonnette auquel il s'était livré pendant toute l'après-midi,
Payan avait été arrêté, par ordre "du Comité de Sûreté Générale, à trois heures et dirigé vers la Force ^ A la même heure, on saisissait Taschereau, ami et espion de Robespierre, et on le conduisit à la prison Talaru* 2. Enfin on avait été prendre Dumas, président du Tribunal révolutionnaire, sur son siège même.
Cette aventure n'interrompit pas le simulacre du jugement. En vain fit-on valoir, auprès de Fouquier- Tinville, les troubles qui commençaient, pour retarder, au moins d'un jour, regorgement habituel. Fouquier refusa, sachant bien que, quel que fût le vainqueur, des Robespierristes ou des Comités de gouvernement, on lui saurait toujours gré Savoir été
* Fouquier-Tlnville, Réponse. — • Taschereau-Fargues à Maximilien Robespierre
implacable. On insista. On en appela aux Comités. Mais ceux-ci dirent, comme Fouquier, qu'il fallait conduire les condamnés au lieu ordinaire de Fexécution, à la barrière du Trône-Renversé. Cette insistance même, si nous en croyons Lacretelle S faillit renouer l'alliance entre Robespierre et les Comités qui, constatant l'encouragement que leur discorde donnait aux amis des victimes, entrevirent, un instant, ce qui arriva, c'est-à-dire la victoire des modérés.
Fouquier-Tinville, après avoir ainsi mis sa conscience en repos et vu partir les charrettes qui eipmenaient les quarante-cinq condamnés du jour, s'en alla joyeusement dîner en ville, chez son ajni Vergne, membre notable de la section Lepelletier et demeurant en risle de la Fraternité, en face du Pont-Rouge. Il était un peu plus de trois heures. Il rencontra là Coffmhal, Scellier, autre vice-président du Tribunal révolutionnaire; Gribauval, l'un des substituts du même tribunal ; Desboisseaux, un des membres les plus ardents de la Commune ; La Jariette, juge au tribunal criminel, et sa femme. Fouquier-Tinville jure qu'on ne parla pas politique. Vers quatre heures, on entendit battre le rappel. Pourquoi donc? demande Fouquier. Emeute d'ouvriers sur le port, à cause du maximum, lui répond-on. Une heure après, le tambour résonna plus fort. C'est alors que Fouquier connut l'arrestation de Robespierre et de ses complices. Il s'empressa de regagner le Palais, où il arriva vers six heures. On lui apprit que Fleuriot-Lescot en sortait. Il y était venu pour lui parler et le priait de se rendre à la Commune. Fouquier s'en garda bien ; et, restant enfermé, aflirme-t-il, dans son C2^)inet jusqu'à minuit et demi, il attendit les événements -.
* Eist., t. VI, p. 407. — " Fouquier, Mémoire; Réponse»
Courtois, 2^ rapport, etc.
' C'est à quatre heures et demie, dit-il, qu'au Palais on avait eu vent des événements, par l'arrestation de Dumesnil, lieutenant-colonel, commandant la gendarmerie chargée du service des tribunaux. Cette gendarmerie, qui comptait deux fortes compagnies, était assez mal vue des Robespierristes. On la jugeait, plus que les autres légions, dévouée aux Comités de Salut- Public et de Sûreté Générale.
Dès le matin du 9 Thermidor, Hanriot avait montré sa mauvaise volonté contre elle, et donné, à son sujet, les premières preuves de son ivresse. A onze heures, on le voyait menacer du pistolet quelques gendarmes qui escortaient des prévenus. Il faisait mettre ceux-ci eil liberté, sans autre cause apparente que de vexer leurs gardes, qu'il désignait, à grands cris, aux colères du peuple. Un peu avant quatre heures, il rencontrait, près de l'Arbre Saint-Gervais, Blanchetot, un gendarme, et lui disait, en lui appuyant le pistolet sur la poitrine : « F... gueux, va dire à ton coquin de commandant qu'il assemble promptenient la troupe au Palais. ))
Ce coquin de commandant avait obéi, et il était à la tête de sa troupe, devant le Palais de Justice, lorsque, vers cinq heures, — c'est l'heure qu'il indiqua, — l'adjudant général des canonniers, Fontaine, vint, avec douze hommes, pour l'arrêter. L'ordre paraissait illégal, Dumesnil hésitait à y obéir. On se consulta; on alla en demander un autre à Payan et à Fleuriot, et l'on revint avec un mandat d'arrestation fort en règle. Les gendarmes des tribunnaux n'aimaient pas les canonniers, les douze de l'escorte de Fontaine avaient été rejoints par beaucoup de leurs camarades. Une collision était imminente.
C'était le moment où les dernières charrettes se préparaient à partir pour la guillotine. Les condamnés purent espérer que le salut allait venir ; un jour de
répit, du moins, qui les eût sauvés. Mais Dumesml cessa d'hésiter; il se remit aux mains des canionniers.
A peine était-il arrivé à la prison militaire de la rue du Bouloi, qu on vint remettre à celui qui le remplaçait en tête de la troupe, au lieutenant Degesne, le décret de la Convention portant ordre d'arrêter Hanriot et son état-major. Le lieutenant se mit à la tête de trente gpndarmes et se dirigea vers T Etat-major de la garde nationale, situé place de Grève, à la gauche de rHotel-de-Ville. Il y entra, parcoumt toutes les pièces, et ne trouva personne. Il se préparait à partir, lorsque deux ofliciers municipaux vinrent l'inviter à se rendre au sein du Conseil général de la Commune. Cette invitation ressemblait à un ordre. Il obéit. Là, les municipaux l'accablèrent d'injures en l'appelant vil esclave et en lui disant qu'il était un ignorant e?i fait de Ré* volution. On le désarma et on l'emprisonna, sans que les gendarmes, cette fois, fissent le moindi'e effort pour le défendre.
Ces deux actes d'autorité avaient produit un effet très-favorable à la Commune, et, dans le courant de la soirée, les officiers de ce corps de gendarmes vinrent dans la chambre du Conseil du Tribunal révolutionnaire, prêter, entre les mains de Coffinhal, deFouquier, et de plusieurs jurés, serment de servir Robespierre *.
Ce fut à cinq heures que le décret concernant Robespierre avait été envoyé à la Commune par les soins d'Herman, commissaire des administrations civile, police et tribunaux. Cet Ilerman était un ami de Robespierre, et la Commune croyait pouvoir compter sur lui. Aussi Degesne nous montre-t-il Fleuriot froissant avec fureur le papier qui portait le décret. Hennan donnait un des notables exemples de cette lâcheté,
* Archives nationales, F. 7, 4437.
LA JOURNÉE DU 9 THERMiaOIl 427
qui fut sî remarquable en tous les grands amis de Maximilien; et qui les porta tous — nous en exceptons les seuls Saint-Just, Le Bas et Augustin Robespierre — à renier Thomme qu ils avaient regardé comme une divinité. Nous devons constater, d'ailleurs, que la situation d'Herman était difficile. Il était sous la main,, presquàla porte des Comités; à la moindre hésitation, il eût été arrêté, et il y allait de sa tête, — qu'il ne sauva point.
Mais revenons un instant sur nos pas.
Robespierre avait été emmené hors de la Convention à quatre heures un peu passées. Il avait traversé la grande cour de la salle des Machines, la petite cour de l'hôtel Brionne, et il avait été enfermé, avec ses quatre collègues, dans une des salles de ce pavillon de la Liberté, où se tenait le Comité de Sûreté Générale.
On pouvait déjà, depuis deux heures, prévoir que l'affaire se terminerait ainsi à la Convention. Le juré Didier avait quitté, vers cette heure, les tribunes de la Convention. Il s'était promené par tout Paris, répandant les mauvaises nouvelles *. On doit bien croire qu'il n'était pas le seul.
A trois heures, on devait donc pressentir à la Commune qne les événements n'allaient pas tarder à devenir de plus en plus graves. A cette heure, Hanriot fit armer ses aides de camp. Il donna l'ordre à l'un d'eux d'aller convoquer la section des Gravilliers pour l'amener à l'Hôtel-de- Ville*, et il prit les diverses mesures que nous avons énumérées plus haut.
En apprenant l'arrestation de Robespierre, sa fureur
redouble. Il monte à cheval et se précipite vers la rue
Saint-Antoine, où tout était fort tranquille. Trois de
' ses aides de camp le suivent. Ils rencontrent, nous l'a-
* Archives nationales, F. 7, 4433. — * Déposition de Taide de camp Ulrick.
4i>8 LA RÉVOLUTION DE TUERMIDOR
VOUS VU, le gendarme Blanchetot, près de Téglise Saint- Gervais. Plus loin, dans la rue Saint-.Vntoine, Dulac, un a,T;ent du Comité de Sûreté Générale, les aperçoit, il nous les montre lancés au galop, le sabre nu, et hurlant : « Aux armes! aux armes, mes frères.' Les coquins, Iv^s scélérats triomphent! Ils viennent d'arrêter Robespierre et tous les meilleurs patriotes, n Le peuple parais^•ait plus effrayé de ces cris qu ému de Févèncment.
In peu plus loiL, si nous en croyons un récit appuyé sur de graves autorités', discutables pourtant, les derniers condamnés de la Terreur eurent, pour la troisième fois, une chance de salut. Les sentiments de pitié qui se montraient tout le long de la rue Saiiit- Honoré et qui avaient forcé le gouvernement révolutionnaire à cesser, deux mois auparavant, de diriger les condamnés vers la place de la Révolution, commençaient à se laisser voir le long du fauboui^ Saint- Antoine. Les ouvriers pouvaient constater que les leurs fournissaient une grande part du contingent de ces charrettes funèbres et, quoique depuis plusieurs jours on leur eût offert, pour les désarmer, des charretées de grands seigneurs, de hauts bourgeois, de lettrés et de grandes dames, pourtant, ce 9 Thermidor, la querelle qui divisait les tyrans enhardissait la commisération. Le troupeau de femmes révolutionnaires et de Sans-Culottes qui escortait habituellement les voitui'es, en chantant, et en insultant les condamnés, était moindre, l'intérêt étant plus grand dans les tribunes de la Convention et se préparant plus considérable dans celles des Jacobins et de la Commune. Enfin, les gendarmes eux-mêmes, troublés par la scène qui venait de se passer, étaient moins rigides. Une pluie qui sur-
* Voy. notamment Beaulieu, Histoire^t.Y; et Morellet,/e Cri des familles.
vint permit aux voitures de s'arrêter, les gardiens d'escorte se dispersèrent, Ton engagea les condamnés à se sauver, d'autres citoyens demandaient qu'au moins l'on tournât bride et qu'on reconduisît ces pauvres gens en prison.
C'est sur ces entrefaites que Hanriot serait survenu et qu'il aurait, à force de menaces, obligé les gardiens SI reprendre leur marche vers la barrière du Trône.
Ce qui est plus sûr, c'est qu'en revenant vers l'Hôtelde- Ville, il rencontra Payan, qu'un agent du Comité de Sûreté Générale et un gendarme conduisaient à la Force. Hanriot délivra son complice et fit emprisonner les deux gardiens, après les avoir comblés de coups de plat de sabre. Dulac, qui observait la rue Saint-Antoine, entend raconter ces détails; il accourt à la Force. Le concierge lui affirme qu'ils sont vrais et que, de plus, lui, concierge, vient de recevoir de la Commune l'ordre de mettre eft liberté Boulanger, général de la garde nationale parisienne, et Vilate, juré au Tribunal révolutionnaire, enfermés par ordre des deux Comités.
Hanriot, après quelques courses qu'il est difficile de préciser, était de retour sur la place de Grève. Il apprend que c'est au Comité de Sûreté Générale que Robespierre et les siens sont enfermés. Il s'écrie qu'il les délivrera. Il prend avec lui les gendarmes du Luxembourg, qui, depuis trois heures, sont en bataille sur la place. Deschamps, l'ami particulier, le coureur^ comme on disait, de Robespierre, prend la tête de r état-major, tandis que Martin, juge de paix de la section des Gravilliers, commande la gendarmerie ^ On distribue les cartouches. On se met en route, par la
* Archives nationales F. 7, 4437. Montjoye, Histoire de la conjuration de Robespierre, Déclaration cl' Ulrick. Déclaration de Dulac. Courtois, 2« rapport, p. G2-63.
430 LA RÉVOLUTION DE TnEKMIDOH
rue Saint-Honoré, pour le pavillon de Mai-san. Des acclamations suivent cette troupe enragée, et Massard, Tun des membres du Comité de surveillance de la section des Amis de la Patrie, crie: «Hardi, Hanriot! Nous te soutiendrons au péril de notre vie. »
Le général s'arrête à la baiTière des Sergents. Ily trouve des ouvriers et leur dit qu il y a des assassins payés pour égorger Robespierre '. Il se précipite au galop vers la place du Palais-Egalité (Palais-Royal), toujours suivi de sa troupe de quarante à cinquante hommes. Il aperçoit le conventionnel Merlin, de Thionville, et malgré ses protestations, que quelques contepiporains nomment des supplications, il le fait mettre au poste du palais, occupé ce jour-là, par les forces de la section de la Montagne, section volontiers réactionnaire ^. Deux autres conventionnels, Courtois et Robin, de l'Aube, qui dînent chez Rerger, traiteur, rue Saint- Honoré, aperçoivent Hanriot se dirigeant vers le palais des Tuileries.
Ils descendent. Tandis que Courtois court jusqu'au poste du Palais-Egalité, où Ton a déjà relâché Merlin et où Ton se met aux ordres du député, Robin ha^ rangue une petite troupe de cinq gendarmes, commandés pai' Perlot, lieutenant. Il les entraîne avec lui vers le pavillon de Marsan \
Là, Hanriot avait pénétré assez aisément jusque dans la salle du Comité, où étaient enfermés Robespierre et les siens. Les gendarmes de garde n'avaient fait aucune résistance. Il avait craint, pourtant, qu'ils n'en lissent et avait donné ordre à sa troupe de mettre pied à terre.
Il était plus de cinq heures et pas encore six heures.
D'après un historien peu autorisé, Hanriot aurait
* Déclaration de Thomas. — * Discours de Merlin, le 9 au soir. — 3 Kapport de Courtois : Récit de Robin,
pénétré jusqu'à RobespieiTe, qui ne voulut pas le suivre. Il désirait qu'on le menât au Tribunal révolutionnaire. ({ Je saurai bien me défendre, » aurait-il dit.
L'ensemble des récits nous permet seulement de constater qu'en arrivant dans l'antichambre du Comité, Hanriot vit Amar, qui se sauva à toutes jambes, et Ruhl, qui sortit de la salle et s'écria : a Arrêtez-moi ce scélérat. » Hanriot va pour s'élancer sur Ruhl, le sabre en main; le perruquier-caporal, Tramblez, s'y oppose. « A moi, ma gendannerie! » s'écrie Hanriot, qui se débarrasse de l'étreinte du zélé Tramblez. Ruhl avait disparu. Que se passa-t-il alors? Les sectionnaires de la Montagne arrivèrent-ils? Les gendarmes de Robin intervinrent-ils? Les grenadiers de la Convention se mirent-ils de la partie? Dosson^^lle, premier agent du Comité, dit simplement * ; « Je fis arrêter par ruse le chef de la force armée, Hanriot et ses aides de camp. » Toujours est-il que, vaincu aussi aisément qu'il avait été vainqueur, il fut bientôt, en compagnie de ses aides de camp, solidement garrotté ^,
Robin le fit conduire au pavillon de Flore, où se trouvaient Rillaud-Varennes, Barère et quelques autres. On y j*eçut Robin assez mal. Le Comité ne tenait pas à attirer sur le pavillon Egalité les efforts que la Commune tenterait peut-être pour délivrer son général. On renvoya le prisonnier, toujours garrotté, au Comité de Sûreté Génémle. Il traverea les cours au milieu des huées, car la loule commençait à être grande autour des Tuileries. Il était alors entre sept heures et sept heures et demie.
Cette foule, qui passait de la place du Carrousel
* Papiers de mon cabinet, — * Déposition d'Ulrick et du brigadier Jeannelle, Mémoires de Barras; Dénonciation de Lecointra
432 LA BÉVOLCTION DE TnERMIDOR
ail jardin des Tuileries, par le comdor du pavillon de l'Horloge, était agitée de sentiments divers. Elle était incertaine, et bien des orateurs dévoués à la Commune cherchaient à l'entraîner. L'un d'eux, vêtu d'une rediûgote bleue à collet rouge, se prit de querelle avec un autre individu vêtu également de bleu, mais en habit. Le premier saisit bientôt l'autre au collet, en criant: (( A moi, les patriotes. — Je suis Poultier, du Nord, député, s'écrie le personnage en habit. — Et moi, je suis conseiller municipal, » dit l'autre, en se précipitant sur l'ex-prêtre Poultier, avec tant de violence qu'il le terrasse. Il allait l'étouffer, quand un nègre, et deux citoyens blancs, dont l'un se nommait Moelle, vinrent à son secours. On prit le municipal et on le mena au Comité de Sûreté *.
Il était un peu encombré. On remarquait, du reste, que Hanriot échangeait des signes avec les députés llobespierristes. On fit passer ceux-ci dans une autre salle, et on leur donna à dîner. Puis on les dirigea vers diverses prisons : Couthon, à la Bourbe; Saint-Just,auî Ecossais ; Le Bas, à la Conciergerie, où on ne voulut pas le recevoir ; Augustin Robespierre, à Saint-Lazare, où on le refusa aussi. Ces deux derniers se retrouvèrent à la Force.
Les administrateurs de police avaient résolument pris narti pour la Commune. Faro, Henry, Lelièvre, Quesnel et le savetier suisse Wiltchéritz avaient arrêté MichoUe et un autre de leurs collègues, qui penchaient vers la Convention. Ils avaient écrit au maire qu]ils se mettaient à ses ordres, et recommandé aux concierges des diverses prisons de ne recevoir aucune lettre, ni aucune personne, et de ne laisser sortir qui que ce soit, sur l'ordre des Comités et sans l'ordre des administrateurs de police.
* Discours de Poultier» 9 Thermidor au soir. Montiove, la Conjuration, etc. Toulongeon, Histoire.
C'est eux qui avaient donné, à cinq heures un quart de relevée, ordre de mettre en liberté Vilate, Boulanger et La Valette *. Mais Dossonvill^, après avoir fait lier Hanriot, s'était dirigé vers la Force. Là, il avait si bien su intimider le concierge, qu'il l'avait décidé à désobéir aux ordres de la Commune, à garder Vilate €t à recevoir les prisonniers de la Convention 2.
Robespierre aîné avait été conduit, vers sept heures,
Ear Chanlaire, agent du Comité, Filleul, huissier, et ■emoine, gendarme, au Luxembourg, où on le refusa et d'où on le renvoya à la Mairie.
Là, il est reçu avec acclamation par les administrateurs de police qui lui sont dévoués et qui interrompent un repas fort vif pour porter Robespierre en triomphe. Ils battent un peu le citoyen Chanlaire et l'huissier Filleul, qu'ils font trembler, en leur disant qu'il leur en cuira d'avoir porté une main téméraire sur le père du peuple '.
En somme, à la tombée du jour, vers six heures, les affaires de la Commune sont extrêmement prospères. Le léger échec subi par la capture d'Hanriot va bientôt être réparé. Elle a, du reste, rendu la pareille à la Convention, en faisant emprisonner l'homme que celleci a nommé à la place d'Hanriot, Aymard, commandant de la cavalerie, et ami de Thuriot '*.
Nous savons, par le lieutenant Degesne, et nous verrons, par plusieurs autres témoignages et par bien des faits, que l'enthousiasme est grand à cette heure parmi les troupes déjà nombreuses qui sont rassemblées sur la place de Grève. » Ils faisaient éclater la joie la plus indécente, » dit le lieutenant de gendarmerie.
De plus, la société des Jacobins s'est assemblée à
^ Courtois, 2* rapport; Papiers inédits de Robespierre ^ t. II. —
* Papiers de mon cabinet. — ' Déclaratioa de Glianlairo. —
* Archives nationales, A. F. II, 47.
cinq heures, en apprenant l'arrestation de Robespierre. Elle se déclare permanente, comme pour poser sa puissance en opposition avec celle de la Convention, qui a déclaré aussi sa permanence. Elle nomme pour son président. Vivier, très-dévoué aux Robespierristes.
Dès son premier acte, elle indique nettement la situation qu elle veut prendre. Une lettre du" Comité de Sûreté Générale lui demande le manuscrit du discours que Robespierre a lu la veille au soir, à la Société. Celle-ci refuse , en se déclarant impertinemment ùh compétente.
Pendant ce temps, le pouvoir exécutif de la Commune, — le maire, Tagent national, les substituts, — a pris toutes les mesures préparatoires. Il est opportun que le Conseil général de la Commune de Paris paraisse et prenne la direction du mouvement. On le convoque. Il entrait en séance à cinq heures et demie-.