CHAPITRE XI
Le clij'oniqueur de cette mémorable soirée du 9 Thermidor est forcé de se jeter un peu en dehors des pratiques habituelles du récit historique. Il n'a pas un fait principal auquel on puisse tout rattacher, auquel tout concourre ou duquel tout parte. Il est dans la situation d'un historien militaire chargé de raconter une bataille où les deux armées en présence voierit leurs bataillons rompus, et travaillent au gain de l'affaire par des élans individuels, non par un grand effort d'ensemble.
Le soir du 9 Thermidor, les centres d'action et d'intérêt sont multiples. Le mouvement est partout. Les scènes sont innombrables, et le drame est intense en chacune de ces scènes. On voit bien les deux groupes principaux : la Commune de Paris et la Convention. Mais il y a aussi les Jacobins, il y a les Comités de Salut Pubhc et de Sûreté Générale. Il y a les 48 sections entre lesquelles le territoh^e de Paris est divisé ; dans chacune de ces sections, nous avons, outre l'Assemblée générale, les quatre Comités, révolutionnaire, civil , de bienfaisance et de correspondance, dont les deux premiers ont une grande importance et une action qui peut être particulière. Il y a, dans chacune de ces sections, les autorités civiles et les autorités militaires, et, dans la force militaire de la section, le simple garde et le canonnier qui ne marchent pas nécessairement d'accord.
Il y a la gendarmerie, les vétérans, les gens du 10 août, les vainqueurs de la Bastille, les ouvriers de la fabrique de Grenelle, les jeunes élèves de l'Ecole de Mars au camp des Sablons. Il faut visiter les prisons où la vie est si active, la population si nombreuse, où r intelligence, les lettres et les arts de la France sont si grandement représentés, et dont les chroniques constituent un^ page si importante de T histoire d'alors.
Il faudrait q,He l'historien fût partout, sur les places, dans les rues , au théâtre, au coin même du foyer domestique. Il ne s'agit pas seulement d'un temps anarchique où les forces sont éparpillées : la lutte de Thermidor est une guerre d'opinion , sur une question obscure, où chacun hésite, où les deux partis ont les mêmes mots d'ordre, les mêmes accusations et les mêmes ripostes. La question n'est pas posée, en effet, entre ta république et la monarchie-, ni entre <![uoi que ce soit de défini , et entre quoi que ce soit de formulé : les uns et les autres des combattants prétendent défendre également la Révolution, la Terreur; ils se reprochent également d'être des traîtres, des contrerévolutionnaires ; et la Convention et la Commune qui sont en présence ont, en légalité révolutionnaire, des droits différents, sans doute, mais égaux. Enfin, et c'est ce qui augmente l'étrangeté de cette guerre, l'opinion qui ne paraissait pas représentée, le parti qui ne pousse pas un cri , dont les soldats sont presque impossibles à trouver, remporte la victoire disputée par deux ennemis qui ne songeaient pas à lui. Robespierre et Billaud-Varennes, la Commune et la Convention , les Jacobins et les Comités se battent pour savoir qui va guider plus avant la Révolution et diriger la •Terreur, et c'est la Terreur qui meurt et la Révolution qui s'arrête.
Entrons d'abord à l'Hôtel-de- Ville. C'est de là que part l'attaque. Le procès- verbal officiel de la Commune
pendant la soirée du 9 et la nuit du 9 au 10 Thennidor nous à été conservé par une véritable bonne fortune. Nous allons le donner in extenso. Il renferme le récit très-sec des événements de cinq heures du soir à deux heures et demie du matin. Ce sera la ferme colonne autour de laquelle notre récit s'enroulera. Nous viendrons retrouver nos personnages et reprendre notre narration au commencement de la soirée, soit pour expliquer les incidents indiqués daps,^!^ Procès-verbal , soit pour en noter d'autres, soit pôurcôurir à la Convention , aux Comités, aux Jacobins, dans les sections., dans les théâtres, dans les rues.
Nonidi, 9 Thermidor, 5 heures et demie de relevée *.
Le maire occupe le fauteuil, annonce le motif de rassemblée. Il déclare qu'il a reçu un décret de la Convention qui le charge de veiller à la sûreté de la Convention. 11 rappelle au Conseil le courage qu'il a montré dans les circonstances les plus dangereuses. 11 expose le danger où la malveillance a exposé la patrie.
bur le réquisitoire de l'agent national, le Conseil arrête que deux membres du Conseil se rendront dans la Place pour inviter les citoyens à s'unir à ses magistrats pour sauver la patrie et la liberté.
un membre propose et le Conseil arrête gu'il sera rédigé sur-le-champ une adresse au peuple de Paris pour l'éclairer sur ses vrais intérêts et le prémunir contre les dangers de ses ennemis. Le Conseil Général nomme à cet effet le citoyen Paris et l'agent national afin de lui exposer le danger de la patrie.
Sur la proposition de plusieurs membres, le Conseil Général arrête que, sur-le-champ, les barrières seront fermées.
Le secrétaire-greffier donne lecture d'un arrêté du Comité le Salut Public et de Sûreté Générale réunis qui porte que ;^'8 six chefs de légion n'enverront pas, selon 1 ordre d'IIanliot quatre cents nommes à la Maison-Commune, le Conseil général ne reconnaissant pas Tordre des Comités de Salut Public et de Sûreté Générale réunis, arrête que les porteurs
* Archives nationales, F, 7. 5433.
d'ordre, adjudants et" commandants de bataillons seront arrêtés sur-le-champ.
Le Conseil arrête que, sur-le-champ, les pièces de canon de la section des Droits-de-PHomme seront sous le corn* mandement du commandant Eudes, capitaine.
Le Conseil Général arrête (jue le commandant de la section des Droits-de-l'Homme, qui a refusé de laisser sortir les pièces de canon, sera arrêté sur-le-champ.
Le Conseil Général arrête que toutes les autorités constituées viendront, sur-le-champ, prêter le serment de fidélité au Peuple dans son sein.
Le maire donne lecture d'un décret de la Convention nationale qui ordonne l'arrestation de Hanriot, son état-major, de Boulanger, de Dumas, Daubigny, Lavalette, Dufraisse, Prosper Sijas et d'autres patriotes, le Conseil Général arrête : les dits citoyens sont sous la sauvegarde du peuple.
Le Conseil Général arrête que le porteur au décret de la Convention nationale, qui est un officier de la gendarmerie, et qui se nomme Leduc, sera arrêté sur-le-champ.
Les citoyens gendarmes de la 32* division prêtent le serment de fidélité au Peuple, au milieu des plus vifs applaudissements.
La l" division (gendarmerie des tribunaux), prête aussi le serment de fidélité au peuple et le Conseil le reçoit.
Les citoyens Paris et l'agent national donnent lecture de l'adresse qu'ils avaient été chargés de rédiger pour éclairer le peuple sur les conspirateurs. Le Conseil l'adopte à l'unanimité.
Le Conseil Général nomme provisoirement Chardin pour remplacer Boulanger, (jui vient d'être arrêté, et pour aider Hanriot dans ses fonctions importantes.
Un membre annonce que Robespierre, Couthon, Saint- Just, Hanriot et autres patriotes sont entre les mains des Comités de Salut Public et de Sûreté Générale, et demande que le Conseil avise aux mesures les plus promptes de retirer, sur-le-champ, les amis du peuple de la captivité.
Le Conseil applaudit à cette proposition.
Le Conseil Général arrête que le tocsin de la ^^lIe sonnera sur-le-champ pour avertir tous les bons citoyens de se réunir à la Maison-Commune.
Le Conseil Général arréée que les quarante-huit sections sont convoquées sur-le-champ pour délibérer sur le danger de la patrie.
On donne lecture d'un arrêté du Comité de Salut Public qui intime l'ordre qu'Hémar, officier de la cavalerie de la
■gendarmerie nationale, fut élargi, étant retenu chez Hanriot. Le Conseil passe à Tordre du jour, et ordonne l'arrestation du porteur d'ordres.
I^ Conseil Général arrête qu'il sera écrit à tous les membres de la Commune du 10 août, pour les inviter à venir délibérer sur les dangers de la patrie.
Charlemagne ayant occupé le fauteuil, le Conseil Général arrête que le citoyen maire et CeflBnhal se transporteront sur la place de la Maison-Commune pour y annoncer aux officiers de la gendarmerie que la patrie est en danger, et s'unir avec le Conseil pour la sauver.
Le Conseil nomme Bernard et Lauvin, du Muséum, pour se transporter à la Société des Jacobins, lui annoncer que le Conseil Général de la Commune est insurgé contre les nouveaux conspirateurs et les inviter à correspondre avec lui.
Le président reçoit le serment de Lauvin et de Devieux, en qualité de juges et de membres du Conseil, de s'unir au Conseil pour sauver la chose publique.
Le Conseil Général ordonne au citoyen Sanson fils, capitaine des canonniers de la section du Faubourg- du -Nord : ■amener, sur-le-champ, à la Maison-Commune deux pièces de canon.
Le Conseil Général arrête que les sections enverront sur-lechamp d'heure en heure, aeux commissaires au Conseil pour correspondre avec lui.
Le Conseil Général arrête que le citoyen Gol^ert, commandant la section des Marchés, fera, sur-le-champ, amener ses pièces de canon à la Maison-Commune.
Le Conseil Général arrête que, sur-le-champ, les autorités constituées des quarante- huit sections se rendront dans le sein du Conseil pour y prêter serment de se réunir à lui afin de sauver la patrie.
Le Conseil Général arrête que les commandans des sections se rendront, sur-le-champ, dans son sein, pour y prêter le même serment.
Une députation du Comité révolutionnaire de la Maison- Commune prête -le serment de se réunir à lui pour sauver la patrie. Le Conseil y applaudit.
Le Conseil Général arrête que le commandant de la section des Droits-de-l'Homme, qui avait refusé de laisser sortir les pièces de canon de fette section, sera arrêté; en outre, que six gendarmes, avec un officier de paix, seront envoyés pour cet effet.
Le Conseil Général arrête qu'il sera feit mention au procès- Terbal de la soustraction qui a été faite de la première liste
440 LA IlÉ\OLUTION DE THERMIDOR
dos membres du Conseil présens à la séance, et rend le secrétaire-greffier garant responsable de la perte de la seconde liste qui vient d'être ouverte.
Le Conseil général arrête que, sur-le-champ, il sera dressé une liste des sections qui viendront au Conseil, pour connaître celles qui veulent sauver la patrie avec lui.
Le Conseil général arrête que Fauconnier, chef de l !'• légion, sera mis sur-le-champ en état d'arrestation.
Le Conseil général arrête que les officiers de la force armée sur la place de la Maison-Commune se rassembleront, sur-le-champ, pour y recevoir Tordre du Conseil pour cette nuit.
Deux membres du Comité révolutionnaire de la section des Amis-de- la-Patrie viennent demander des ordres; le Conseil applaudit à cette démarche.
Les citoyens Lardon, membre du Comité révolutionnaire de la section du Finistère, et Lallemand, de la section de rObser\'atoire, prêtent le serment de sauver la liberté avec le Conseil.
Ici nous trouvons bâtonnées les lignes suivantes : « Le Conseil nomme Giaud pour remplacer Lavalette dans ses fonctions militaires ; il prête le serment, le Conseil lui en donne acte. »
Le président donne lecture d'une lettre de Tadministration de police qui annonce qu'elle a mis en liberté Vilat et Boulanger, et qu'elle envoie Couthon à la Commune, quoiqu'il ait été décrété d'accusation.
Le Conseil arrête que Giaud est nommé adjudant -général provisoire pour sauver la patrie, et reçoit son serment et arrête qu'il ira chercher Couthon à la ïïairie avec la force armée. Le citoyen Payan, frère de l'agent national, est présenté au Consei! pour être aide de camp du général Giaud. Il est adopté sur-le-champ et prête son serment.
Le Conseil général arrête que la nomination du général provisoire Giaud sera, sur-le-champ, envoyée aux 48 sections.
Le Conseil général arrête que, sur-le-champ, on mettra la consigne sur toutes les portes de la Maison-Commune, et que l'on laissera entrer mais non sortir.
Le Conseil général arrête que les citoyens gendarmes iront chercher à la Mairie les représentants du peuple Couthon et Robespierre.
Le citoyen Quincy, de la section de Mutius-Scévola, est nommé pour être aide de camp du général provisoire Giaud. Il prête son serment.
Le commandant de la section de la Réunion prête le serment et le Conseil lui en donne acte.
Le Conseil général arrête que Ton prêtera sur-le-champ, sur les Droits de PHomme, le serment d'anéantir la faction et les conspirateurs nouveaux qui veulent assassiner le peuple et la liberté.
Une députation de la Société des Jacobins est présente dans le sein du Conseil général ; elle exprime le vœu des hommes libres, qui est de vaincre ou de mourir plutôt que de subir le joug des conspirateurs. Elle annonce que la Société des Jacobins s'est déclarée en permanence {Vifs applaudissemens).
Toutes les autorités constituées réunies et la force armée de la section de Plndi visibilité demandent à prêter serment au Conseil. Jls jurent de mourir pour la liberté et pour sauver le peuple. Le Conseil reçoit leurs sermens au milieu des plus vifs applaudissemens.
Les citoyens Le Moinne, Jean, Poussaud, Goupinot, adjudans des vétérans, prêtent le serment et le Conseil le reçoit avec satisfaction.
Le Conseil Général arrête que le nommé Thouret, commandant de la section du Muséum, sera mis, sur-le-champ, en état d'arrestation.
Le citoyen Charleraagne fait lecture d'une adresse des habitans de'^Bellcville, dans laquelle ils protestent de leur dévouement à la chose publique, et qu'ils voleront au secours de leurs frères de Paris avec tout le zèle de vrais républicains. Le Conseil applaudit au courage et au patriotisme des habitants de Believille, et arrête la mention civique au procès-verbal ; il assure la commune de Believille de la réciprocité des sentimens de celle de Paris. Le président donne l'accolade fraternelle à l'orateur de la députation, au milieu des cris de : « Vive la République! »
Un membre annonce que Hanriot, commandant général, et sept autres patriotes, vont paraître dans le sein de la Commune.
Le citoyen Moenne annonce que on avait donné ordre au commandant des canonniers d'amener des pièces de canon, et que le commandant a fait faire bataillon quarré et pn'^senté la bayonnette sur la poitrine. Il demande que des citoyens soient nommés, pour aller à la section des Droits-derilonime sommer le commandant d'amener les pièces de
canon. Les citoyens nommés sont Gency et Mercier, du Finistère, Gibert et MicheL Les canonoiers de la section des Droits-de-rilomme ^prêtent serment, le Conseil leur en donne acte.
Le citoyen Louvet demande que le Conseil nomme un comité d'exécution pour le salut de la Républifjue. La proposition est adoptée. On demande que le comité soit com- E3sé de neuf membres. Les citoyens sont : Payan, Coffînhal, ouvet, Le Rebours, Legrand, Ghatenay, Desboisseaux, Arthur.
Un membre annonce que Dumas et Saint-Just sont encore en arrestation. On propose que les patriotes aillent les délivrer sur-le-champ-.
Les citoyens du faubourg Antoine se présentent au Conseil et annoncent qu'ils se sont levés en mas?^ et qu'ils ne connaissent que leur République une et indivisible, et qu'ils ont besoin qu'on les conduise dans le gouvernement révolutionnaire.
La section des Quinze-Vingts prête serment.
Le Comité révolutionnaire de la section des Gravilliers annonce qu'il a juré de mourir à son poste.
Le Conseil général arrête que le geôlier de la Force sera traité de traître s'il ne livre à l'instant les clefs de la Force.
Le citoyen Bernard demande que l'on envoie des membres du côté de la Convention pour voir ce qui s'y passe. Sa proposition est adoptée.
Le citoyen maire annonce gue le citoyen Robespierre jeune est dans le sein du Conseil.
Un membre fait une motion d'ordre et demande que le geôlier de la Force soit renvoyé à l'administrateur de police, qui devra examiner sa conduite. Sa proposition est adoptée.
Le citoyen Robespierre jeune fait un discours dans lequel il déclare avoir été arrêté non par la Convention nationale, mais par des traîtres qui conspirent depuis cinq ans. Son discours est vivement applaudi.
Le citoyen maire demande qu'une députation soit chargée 'd'aller chercher Robespierre aîné et de lui observer qu'il ne s'appartient pas, mais qu'il doit être tout entier à la patrie, aujbeuple. On demande que dos commissaires soient nommés.
Plusieurs sections se présentent pour réunir leurs ofïbrts à ceux de la Commune, entre autres celles de Chàlier, du Nord, des Sans-Culottes et Finistère; Elles prêtent le serment et le Conseil leur en donne acte. Section du Faubourg du Nord, comité révolutionnaire et comité civil réunis.
^Ici un passage bâtonné qui indique que Maximiiien refusa
de se rendre aux désirs du Conseil : « Le citoyen Lasnier, qui a été député vers le citoyen Robespierre aîné, a chargé Gofflnhal de lui annoncer... que GofiQnhal est chargé de confirmer au Conseil qu'on le laisse entre les mains de Tadmi. . » )
Le citoyen Hanriot se présente au Conseil, et est reçu au milieu des applaudissemens redoublés. Le citoyen Coffinhal prononce un discours souvent interrompu par les applaudissemens, et annonce qu'il a délivré les patriotes.
Sur la demande du citoyen CoflQnhal que les gendarmes des tribunaux viennent déposer leurs armes, le Conseil Général arrête le renvoi au Comité d'exécution.
La section de la Fraternité annonce qu'elle est debout et qu'elle veille pour la patrie.
La section du Panthéon-Français annonce qu'elle est aussi debout et qu'elle sauvera la patrie.
On demande qu'il soit envoyé une députation à la Société des Jacobins.
La Société des Jacobins et les tribunes prêtent le serment de mourir plutôt que de vivre sous le crime. La députation €st reçue au milieu des applaudisssemens universels.
Le citoyen Chuppin, canonnier de Bon-Conseil, vient annoncer que la Commune doit être entourée par ordre du Comité de Sûreté Générale, et cpie les membres de la Commune doivent ôtre mis, par un décret, hors la loi pour avoir ac- <îueilli Robespierre et le général Hanriot.
Les sections Marat, Poissonnière et Popincourt annoncent qu'elles sont debout et qu'elles veillent pour le salut de la patrie.
Un citoyen vient déposer sur le bureau la proclamation faite par arrêté du Comité de Salut Public. Plusieurs membres en demandent la lecture, qui en est donnée sur-lechamp.
On donne lecture d'un arrêté du Comité d'exécution de la Commune, qui demande la nomination de douze membres pour être chargés de l'exécution des arrêtés dudit comité. Le Conseil adopte cette proposition. Il nomme à cet effet les citoyens...
Le Conseil général arrête que la proclamation rédigée par le Comité d'exécution sera communiquée aux communes environnantes.
La Commune de Choisy-sur-Seine vient demandor des explications sur la situation actuelle de l'opinion publique. Le Conseil lui annonce que le peuple est debout pour sauver la patrie.
Xe Conseil général admet dans son sein le commandant
de la section des Droits-de-l'Homme, qui s'est refusé de laisser aller les pièces de canon à plusieurs réquisitions qui lui en avaient été faites par le Conseil général. On le renvoie au comiié d'exécution.
On communique un arrêté du Comité d'exécution qui intime à Hanriot l'ordre de punir Hémar et un de ses adjudans. Le Conseil l'adopte.
Le Conseil Général renvoie au Comité d'exécution un individu infâme qui a tenu des propos tendant à allumer la guerre civile.
Le Conseil arrête qu'il fera faire sur-le-champ de fréquentes patrouilles.
Le Conseil Général donne acte au citoyen Maxime Suret, commandant en chef de la section de TObservatoire, du serment qu'il a prêté dans le sein du Conseil général de s'opposer aux complots des conspirateurs.
Le comité révolutionnaire de la section de Popincourt jure de défendre la patrie, les fidèles amis du peuple, et de mourir à leur poste.
Le commandant en second de Bercy, nommé Legrand, et le citoyen Ringot, commissaire de cette même commune, prêtent le serment de fidélité au peuple, et le Conseil leur en donne acte.
Llne députation de la section de l'Observatoire se présente au Conseil et dépose sur le bureau la proclamation de la
S rétendue Convention nationale qu'elle a refusé de publier, [ention civique au procès- verbal.
Robespierre, Cou thon, Saint- Just, Lebas se présentent au Conseil Général. Ils y sont reçus par les plus vifs applaudissemens.
Les commissaires de la section de la Fraternité viennent exprimer au Conseil leurs sentimens d'union et de fraternité de la part de cette section, qui jure de mourir pour sauver la patrie. Mention au procès- verbal.
Sur la proposition a'un membre, le Conseil arrête que la façade dfe la Maison-Commune sera sur-le-champ éclairée, et arrête en outre que le présent arrêté sera envoyé à la commission executive.
Les deux commissaires du comité civil de la section des Arcis ont été arrêtés sur la place de la Maison-Commune, faisant la prétendue proclamation de la Convention nationale. Ils ont été sur-le-champ envoyés à la commission d'exécution.
Et sur la proposition d'un membre, le Conseil arrête que la commission d'exécution enverra des commissaires pour
éclairer la section des Arcis sur les véritables intérêts du peuple et sur les dangers de la patrie.
Une députation de la Société des Jacobins vient, au nom de cette Société, toujours attentive au bonheur du peuple, inviter le Conseil à prendre des mesures vigoureuses pour déjouer les manœuvres des monstres perfides de la Convention, qui se répandent dans les sections pour égarer les citoyens.
Mention civique de cette sollicitude fraternelle.
Plusieurs canonniers paraissent disposés à se retirer dan^ leurs sections. Sur la motion d*un membre, le Conseil général arrête qu'il sera nommé une députation qui se transportera sur la place de la Maison-Commune, pour inviter, au nom de la patrie, ces citoyens à ne pas quitter un instant leur poste, et le Conseil nomme pour cette députation les citoyens Cellier, Barré et Le Pauvre.
Une nouvelle députation de Jacobins paraît au Conseil sur les deux heures et demie du matin pour s'informer de la situation des choses. Un membre observe que dans un moment aussi critique, ces patriotes ne devaient pas seulement agir par députation, mais qu'ils devaient tous se réunir pour former une masse imposante d'amis de la liberté, et, sur sa demande, le Conseil arrête que les citoyens Paris et Jérôme se rendront avec la députation aux Jacobins, pour les inviter à se réunir à leurs frères du Conseil général.
Voilà la Commune de Paris en cette crise de Thermidor. Ce procès-verbal c'est, si je puis le dire, le squelette de Thistoire. Ajoutons les détails, qui seront la chair et la couleur, et qui expliqueront le dessous et les entours des événements dont ce document donne, si précieusement. Tordre et la marche.
Notons d'abord combien le mouvement paraît aller en grandissant jusqu'au retour d'Hanriot. Les décrets se succèdent toujours plus affirmatifs de l'autorité communale et plus dédaigneux des Comités et de la Convention. On saisit bien quelques points faibles. Le citoyen Fauconnier et son collègue de la section des Droits-de-l' Homme font résistance, et la soustraction des listes de présence peut porter à croire que l'affaire ne paraît pas sûre et que Ton veut enlever les docu-
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mcnts compromettants. Nous verrons encore d'autres faits analogues. Mais ce sont des détails perdus dans la masse des faits qui marchent vivement dans le sens favorable à la Commune. Bientôt le mouvement se ralentit, Tincapacité de Hanriot se démontre de plus en plus. Le Conseil Général a tiré de son sac révolutionnaire toutes les vieilles malices démocratiques; il n'y trouve plus rien. Il ne se rencontre pas un honmie, pas une idée. L'hésitation de Robespierre à se rendre à la Commune doit décontenancer les chefs. Son arrivée fut plus dangereuse encore. Le mouvement, déjà ralenti, s'égare dans les hésitations.
Toutefois, la Conamune et Robespierre sont encore de beaucoup les plus forts. Voyons comment on va utiliser cette supériorité de force.
Les mesures militaires prises par Hanriot avaient
1)roduit leur effet. Le rappel battait dans telle section, a générale dans une autre. Tout Paris commençait à se remplir de murmures. EnOn, vers six heures, le toscin fit entendre son appel lugubre dans les sections qui avoisinent la place de Grève et la Maison-Commune. C'était le grand cri d'alarme, Tannonce officielle que la Révolution était en gestation d'un nouvd et plus anarchique gouvernement.
En effet, le maire avait ouvert la séance par un discoure où il disait : fi Citoyens, c'est ici que la patrie a été sauvée au 10 août et au 31 mai. Elle est plus que jamais en danger ; c'est encore ici qu'elle sera sauvée. » Et après un instant d'hésitation, après avoir même promis d'obéir à un ordre de la Convention qui l'appelait à sa barre, il avait senti que la Commune était la plus forte; il avait déchiré ce qui restait du pacte social. Il avait montré au Conseil général et au peuple réuni dans les vastes tribunes de l'Hôtel-de-Ville la Déclaration des Droits de l'Homme; et prenant dans ses mains cette charte de la République, il avait lu :
a Quand le gouvernement viole les droits du peuple, Tinsurrection est pour le peuple le plus sacré et le plus indispensable des devoirs *. »
Au nom de cet article delà Déclaration, la Commune s'investissait d'un pouvoir supérieur à tous les pouvoirs.
A partir de sept heures et demie, la place de Grève et les quais voisins, remplis d'une foule de curieux et d'enthousiastes, fourmillant des soldats que la prévoyance d'Hanriot y avait rassemblés dès le matin, virent arriver les troupes des sections et de l'artillerie parisienne que les ordres de l'état-major, aidés par le toscin, amenaient.
C'était d'abord la compagnie des canonniers de Mutius Scœvola, commandée par Cosnc-Pionnîer, adjudant instructeur de l'artillerie parisiemie, par Carlier, capitaine et Monvoisin, sous-lieutenant. Elle est bientôt suivie par un grand nombre d'autres troupes de canonniers. Coffinhal dira quelques jours plus tard, dans sa prison, que la Commune avait complètement à sa disposition dix-sept de ces compagnies.
Les sectionnaires des Sans-Culottos, ceux du Muséum, ceux des Amis de la Patrie, arrivent ensuite. Et quand, vers dix heures, les canonniers de la section des Droits-dc-l'Homme, cédant eulîn aux injonctions de la Commune, auxquelles le commandant avait résisté jusque-là, débouchèrent sur la place de Grève, au son du tocsin, qui ne s'était pas encore tû à onze heures, ils s'émerveillèrent du « grand nombre d'artillerie et de force armée qui remplissait la Place. » IVou- ; bhons pas les gendarmes, ceux de la S2* division, qui, leur chef Louvet en tcte, nous sont désignés particuliùroniont comme très-dévoués à la Commune, au début de Taflairc 2,
* D.LÎaraticn des secrétaires de la Commune. — «Archives
iiiil'...:iales.
Pour remplacer provisoirement Hanriot, retenu par Tennemi, la Commune nomme Giot, adjudant général de la 1'* légion, section Marat ou du Théâtre-Français. Il était alors de garde au Temple; on l'envoya chercher et on le nomma par acclamation. C'était — je ne trouve pas de meilleure expression — une vieille culotte de peau. Bon soldat rompu à la discipline, faisant volontiers profession de patriotisme, toutefois inepte, non-seulement incapable d'initiative, mais inhabile à interpréter intelligemment les ordres donnés. Il avoue, du reste, naïvementa qu'il ne comprend rien à ce qui se passe, et qu'il y perd la tête *. »
Pourquoi un choix si ridicule? c'est qu'il fallait, avant tout, à Robespierre et aux chefs de la Commune des généraux dociles, aisément asservis* et absolument nuls. En un moment d'émeute surtout, à une époque où la France, déjà lassée de la folie furieuse des Sans- Culottes, s'étonnait de ne pas voir un homme prendre résolument le pouvoir *, les princes de la démagogie redoutaient plus que jamais le militarisme, et ils cherchèrent avant tout à ne pas mettre une épée puissante aux mains d'un homme intelligent et ferme. Il fallait trouver un digne remplaçant de F inepte Hanriot, et l'on trouva Giot, dont l'incapacité continua ce que la sottise de l'autre avait commencé, je veux dire qu'ils parvinrent, à eux deux, à détruire pièce à pièce la plus fonnidable position que jamais révolte, émeute ou révolution ait pu désirer.
Ce n'était pas l'activité qui manquait à la Conmiune. En dehors môme du procès-verbal officiel, nous avons retrouvé bien des ordres et arrêtés.
« Après avoir invité les commandants de la force i'irmée des sections et les autorités constituées devenir
* Archives nationales. Pétition de la femme Giot. — * Mémorial do Gouverneur Morris.
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dans son sein prêter le serment de sauver la patrie, n le (lonseil général mande à tous les citoyens de s'assembler, au sondutoscin, dans leurs arrondissements respectifs, et d'attendre là les ordres de la Commune.
Il avait ordonné ensuite de faire fermer les barrières. Grande et effrayante mesure pour le peuple parisien ! Elle séparait Paris et la Convention du reste de la France. C'était l'état de siège décrété par la Commune, et l'invitation à la population d'avoir à en finir le plus tôt possible, sous peine de mourir de taim et de langueur, le commerce étant interrompu, les approvisionnements difficiles.
Elle veillait à tout, en ce moment, cette Commune. Tantôt elle recommandait que Ton fît de fréquentes patrouilles, tantôt elle ordonnait qu'on saisît tous les émissaires de la Convention, tantôt elle insistait pour qu'on arrêtât toutes les presses des journalistes *.
Elle cherche à se mettre en communication étroite avec le Tribunal révolutionnaire ; elle veut avoir pour elle l'accusateur public comme elle a le président. Mais Fouquier est un trop habile homme pour se compromettre *, il ne voit pas encore clair dans la situation ; et s'il constate que la Commune est évidemment et incomparablement la plus forte, pourtant son esprit critique n'est pas complètement satisfait.
Il sait que les tribunes ne se remplissent pas vite. lia fallu que Payan et un autre municipal descendissent sur la place pour haranguer la populace et l'engager à venir voir comment ses mandataires sauvent la patrie '.
De plus, le Conseil général de la Commune se compose de hS officiers municipaux et de 96 notables. Or sur ce nombre, 91 seulement sont présents; une autre
* Archives nationales, F. 7, 4433. — • Mémoires, p. 9. -* ' Rapi ort des secrétaires,
liste n'en donne que 81; et encore plusieurs, qui ont signé, se sont empressés de partir quand ils ont vu la tournure violente que prenaient les choses. Leur prudence était, du reste, imitée par les chefs mêmes du mouvement : le président Dumas avait fait partir sa femme pour la Suisse, et le soir même du 9 Thermidor, à neuf heures, l'agent national Payan faisait déménager son argenterie, que son frère portait au Petit-Luxembourg *.
Nous signalons ces petits faits, parce qu'ils sonten contradiction avec l'ensemble des autres, qui, à cette heure, pour des yeux moins déliants que ceux de Fouquier, paraissent aflirmor la victoire de la Commune. Lubin, substitut de l'agent national, revient de l'Assemblée et raconte qu'elle est dans la consternation, ce qui est vrai. Bernard, un des membres du Conseil général, a visité, non pas l'Assemblée, mais les dehors de la Convention. Il vient démontrer qu'elle ne saurait échapper. Les issues en sont fermées par le peuple; elle est cernée par la population et gai'dée à vue par les Jacobins, dont « l'esprit est excellent et énergique *. » Enfin, les plus hauts employés du gouveraement l'abandonnent. Voici Le Rebours, directeur de la commission des Secours publics ; il se présente à la Commune, et montre au Conseil général un portefeuille rempli de papiers qu'il jure contenir les preuves des > intentions anti-révolutionnaires des Comités; il Ta soustrait, dit-il, au (iOmité de Salut PubUc dans l'intérêt de la patrie et de la Commune*. Nommons encore parmi ceux qui vinrent, dès le début, apporter au Conseil général les signes de bon augure, Chatelet, juré au Tribunal révolutionnaire et qui se vantait de soulever toute sa section pour la Commune *.
* Archives nationales, F. 7 4437. — * Archives nationales. — • Moniteur du 14 Thermidor. — * Gambon, du Gard, AcU d'accusation de Fouquier-Tinville.
Pour soutenir l'élan, le maire et l'agent national entassent manifeste sur manifeste. Ils vont droit au fait:
« Les nommés GolIot-d'Herbois, Amar, Léonard Bourdon, Dubarran, Fréron, Tallien, Panis, Carnot, Dubois-Crancé, Vadier, Javogue, Fmtcfief, Grannet, Moyse Uayle, seront arrêtés pour délivrer la Convention de l'oppression où ils la retienneat. Oq offre une couronne civique aux généreux citoyens qui arrêteront ces ennemis du peuple.
€ Les mêmes hommes qui ont renverse le tyran et la fac« tion Brissot anéantiront tous les i>cellérats désignés qui ont osé plus que Louis XVI lui-même, puisqu'ils ont mis en arrestation les meilleurs patriotes.
c Le peuple accuse les conspirateurs. Il demande leur arrestation, il l'obtiendra. Voici les noms des conspirateurs : CoUot-d'Herbois, Barère, Amar, Léonard, Bourdon*, etc.
« Le Conseil général de la Commune proclame Tinsurrec^ ' tion contre les oppresseurs du peuple qui veulent faire périr ses défenseurs.
« La Commune révolutionnaire ordonne, au nom du salut du peuple, à tous les citoyens, de ne reconnaître d'autre autorité qu'elle, d'arrêter tous ceux qui, abusant de la qualité de représentans du peuple, font des proclamations perfides et mettent hors la loi ses défenseurs.
f Déclare que tous ceux qui n'obéiront pas à cet ordre suprême seront traités comme ennemis du peuple. »
Ces citations suffisent pour juger les étapes qu'avait parcourues la Commune aux diverses périodes de cette «cirée et de cette nuit.
Elle se met en relation non-seulement avec toutes les sections de Paris, mais avec la banlieue. Le faubourg Saint-Antoine lui envoie une lettre pour demander qu'on l'éclairé, « affin de ne pas tomber dans les pièges que les ennemies de la clv)se publique ne vcessent de tendre. » Les citoyens de Belleville en font
* Archives nationales, F. 7, 443S.
autant. Ils écrivent h leurs frères de Paris, — à neuf heures et demie, — pour « solliciter d'eux la marche et la conduite de leurs frères de Belleville. » Ifs ajoutent, tant la situation est indécise, qu'ils veulent répandre la deniière goutte de leur sang pour la roi)résentation nationale. Le maître d'école Charlelemagne, vice-président du Conseil général, se gardo bien de donner connaissance de cette seconde partie de la lettre des frères bellevillois. Il se contente de les féciliter sur leur patriotisme. Mais les circonstances deviennent plus pressantes, et on écrit d'un autre style aux citoyens de Bercy : « Accourez à la Commune avec vos armes pour sauver la chose publique. » Pour les patriotes de Choisy, on dépense quelques fleurs de rhétorique : « Le point de réunion est à la Commune. Marchez avec vos canons, vos armes et vos âmes républicaines. »
L'élan ainsi donné, communiqué et entretenu, les mesures militaires prises, l'opinion échauffée, et la rhétorique, — la plus grande puissance de la Révolution, — cultivée suflisamment, la Commune avait encore deux choses importantes à faire, nommer un gouvernement et prouver sa force, non plus par des proclamations, mais par des coups. Il ne lui suffisait plus de saisir les agents de ses ennemis, il était temps de délivrer ses propres amis et ses alliés que l'ennemi avait en son pouvoir.
Avant tout, le Conseil avait besoin d'Hanriot qui, étant le général en chef, avait quelque autorité morale sur une certaine partie des sectionnaires et l'habitude de commander les autres. Il connaissait en outre tous les détails du plan convenu.
On demande donc à la Commune des hommes de bonne volonté pour aller délivrer et Hanriot et les députés qu'on croit encore enfennés au pavillon de Marsan. L'énergique Coffinhal se présente, et aussi
LA SOIUÉE DU 9 TUERMIDOR 453
Lumière, juré, joueur de violon * et membre de la Commune. Il est environ huit heures. Ils descendent sur la place de Grève, rassemblent deux ou trois cents canonniers et quelques-uns des gendarmes» de la division qui a fourni à Hanriot son escorte de raprès-midi. Fontaine, adjudant général, Fielfé, (losne Pionnier, Brizard, adjudants, Monvoisin, capitaine, Carlier, lieutenant de Mutins Scévola, se mettent en tête. Quelques patriotes se joignent à eux, entre autres, Damour, juge de paix des Arcis, et le charron Félix, des Sans-Culottes, qu on voit le sabre nu parmi les « petits canonniers. »
La troupe prend par la rue de la Verrerie. - En arrivant sur la place de la Convention, Carlier et Monvoisin placent leurs canons de chaque côté d'une guérite où se tient le canonnier de garde de la ' Convention, et tournent contre celle-ci môme les deux canons d'honneur qui sont à poste fixe devant le pavillon de l'Horloge.
Douze pièces sont braquées contre le Comité de Sûreté Générale.
Une partie des canonniers, Cosne Pionnier, Damour, Coflinhal et Lumière en tète, pénètrent dans la petite cour qui précède l'entrée du Comité. Ils trouvent là le Représentant Taillefer, qu'on maltraite un peu, Chaumette, employé du Comité, et Viton, citoyen de bonne volonté. On retient ces deux-ci et on se précipite dans le Comité, où l'on délivre Hanriot, son aide da camp Ulrick, et six autres officiers de son étatmajor.
11 est huit heures et demie. Il y a un peu plus d'une heure qu Hanriot est prisonnier. Il commence naturellement par injurier les gendarmes qui le gardaient, et qui se sont laissés désarmer aussi aisément que
* Almanach des gens de bien. 1795,
4o4 LA BÉYOLUTION DE THERMIDOR
leurs prédécesseurs de Tescorte d'Hanriot s'étaient laissés vaincre deux heures avant. La Révolution a changé la foi chrétienne en fatalisme ; elle reconnaît tout droit à la force, et le succès est le Dieu Maxime. Les gendarmes jurent comme leurs prédécesseurs de mourir pour celui qui vient de les battre.
Hanriot leur pardonne, monte à cheval et vient en face du pavillon de THorloge. Pendant ce temps, Cosne Pionnier et Brizard font charger les canons à mitraille, allumer les lances. C'est alors que Vasseur, caporal d'une des compagnies, vintmettre son mouchoir mouillé sur la lumière et baisser la pièce, de crainte que le canon déjà amorcé et dirigé contre la Convention, ne partît ])ar quelque accident.
Coflinhal, dit-on, essayait de persuader à Hanriot d'entrer à la Convention et de s'emparer de la salle des séances. C'eût été une victoire assurée. Les députés, les gens des tribunes n'eussent opposé aucune résistance sérieuse. Il y avait déjà quelques compagnies de sectionnaires aux environs des Tuileries, et de plus les cent hommes de la garde ordinaire de la Convention; mais, quoique Juliot et Lefèvre, qui commandaient ces quelques forces, fussent renommés pour leur énergie, il ne paraît pas que ces troupes eussent fait une défense sérieuse. Quel obstacle vint donc empêcher Hanriot d'en finir ainsi brusquement, sûrement et presque sans coup férir?
Il était général inepte, cela est vrai, et, comme le dit justement le conventionnel Paganel*, il ne pouvait Otre autre qu'incapable pour obéira un homme comme Robespierre. Mais il ne fallait pas une grande capacité ni une grande intelligence pour entrer dans une salle à peu près ouverte. Il était ivre, ajoute-t-on. Cela est vrai encore, bien que le temps qu'il venait de passer
* Essais historiques, U II, p. 391.
en prison eût pu le dégriser un peu. Mais l'ivresse même eût dû le pousser à im coup de main.
Il ne faut donc pas se contenter de ces arguments trop complaisamment répétés par les historiens de la Révolution. Rendons justice même à Hanriot. Il eut de graves raisons d'agir comme il fit. Nous savons qu'un plan avait été arrêté, et, si nous en croyons Barère, Hanriot, avait juré sur sa tête de le faire réussir ^ Or, Robespierre était tellement jaloux, tous les chefs de la démocratie étaient tellement défiants les uns envers les autres et la Terreur dominait tellement ceux qui l'utilisaient, que le général avait raison de n'oser rien changer aux lignes du plan tracé. On l'eût accusé de vouloir faire prédominer le militarisme et escamoter le succès dans l'intérêt de son ambition. Cela est tellement vraisemblable que nous avons trouvé un arrêté de la Commune ordonnant à Hanriot de se rendre immédiatement à l'Hôtel-de-Ville, et c'est peut-être cet arrêté qui décida de sa retraite.
On dit qu'il entra pourtant dans le palais (il le croyait encore vide, comme à l'heure où il avait été arrêté), et qu'il poussa même jusqu'à la pièce qui précède la salle des séances, mais, voyant celle-ci remplie, il s'empressa de s'éloigner.
Ce dernier trait est peut-être légendaire. Quoi rju'il en soit, il s'arrêta un instant dans la cour des Tuileries, et tandis que les membres du Comité de Salut Public, redoutant Hanriot, se sauvaient et se réfugiaient dans la salle même de la Convention, Hanriot montrait de son côté combien il appréciait la puissance de ce Comité.
Il avait pris la parole, et tout était si bizarre en ce temps, toute situation reposait tellement sur la ruse et le mensonge, qu'au moment où ses compagnons le
* Séance du 11 Thermidor, Moniteur m
pressaient de s'emparer de la Convention et où ceux qu il représentait déclaraient les Comités déchus de tout pouvoir, Hanriot racontait à la foule assemblée devant le Pavillon de l'Horloge, qu il venait non pas d'être arrêté, mais de causer tranquillement avec les Comités auprès desquels, il avait été calomnié, et qui lui rendaient maintenant pleine justice.
Alors il arriva quelque chose de plus étrange encore, c'est que tous ces sectionnaires qui étaient accourus au secours de la Convention et qui venaient de honnir Hanriot, se mirent à chanter ses louanges et à maudire ses ennemis. « Il sut tellement profiter de cette espèce d'enthousiasme que, par une sorte d'élan spontané, il entrahia toute la troupe à sa suite, de façon que la Convention se trouva moins gardée que les jours du plus grand calme, car je crois qu'il ne lui resta que quelques compagnies de la section des Tuileries *. »
Au moment où toute cette foule de détenseurs de la Convention court se mettre aux ordres de la Commune, Barras arrive et crie : « N'écoutez pas Hanriot, il est hors la loi. » Un agent du Comité, Dominique de Merville, Amar, et plusieurs des collègues de Merville répètent ce cri ^. iMais il se perd dans le bruit des chevaux, de l'artillerie et de la foule. Toute cette troupe se rend à la place de Grève. Damour porte en triomphe les cordes qui liaient Hanriot et crie que c'est sa couronne civique. Hanriot, lui, qui a su que Robespierre avait été mené au Luxembourg, s'y rend ; il ne l'y trouve plus. Il pique, toujours suivi de Coflinhal, jusqu'à la Mairie ^.
C'est là, on s'en souvient, que Maximilien Robespierre avait été conduit, après que Wikchérilz l'avait fait refuser à la prison du Luxembourg-
^ * Rapport de Du lac. — ' Mémoires de Barras. — • Déclaration de Dumesnil, de Malot, de Louise Picard.
On a imaginé que ce refus était le résultat d'un plan très-machiavélique des Comités, afin d'avoir un prétexte pour mettre Robespierre hors la loi. Cette imagination est fondée sur des données peu précises. Un historien moderne dit le tenir d'un de ses amis, qui le tiendrait d'un Conventionnel, qui le tiendrait de Voulland, lequel se proclamerait l'auteur de ce beau plan.
Je crois bien Voulland capable de tout (et je n'oublie pas le jugement que l'ambassadeur d'Amérique portait sur les membres des Comités : cette lie de r humanité) , mais je le crois surtout capable de se vanter et de mentir. D'ailleurs, la série de gens par où a passé cette affirmation avant d'arriver jusqu'à nous ne permet d'en contrôler ni les termes ni même l'existence. Les Comités n'étaient pas assez les maîtres de la situation pour songer si loin ; ils avaient en ce moment trop de chances d'être vaincus pour prévoir les arrangements qui devaient suivre la victoire, et ils devaient surtout penser à ne pas donner à leurs ennemis l'aide énorme que Robespierre mis en liberté pouvait leur apporier.
On doit plutôt croire que l'administrateur de police, trè§-ami de Robespierre, aura voulu lui rendre service en ne le retenant pas prisonnier ; le concierge a obéi à l'ordre qu'il avait reçu de ses chefs naturels, et qui lui défendait de recevoir qui que ce fût sans un arrêté de la Commune.
Robespierre arriva au quai des Orfèvres au moment où le jour finissait, vers huit heures et demie.
« Ln gendarme sort de la voiture et se rend au comité des administrateurs de la police (qui avaient là leurs bureaux). 11 revient sur-le-champ avec trois administrateurs décorés de leurs écharpes. L'un d'eux ouvre la portière. Tout à coup se lève un homme égaré qui tenait un mo\ichoir blanc collé sur sa bouche,
et, de ses deux coudes, frappant ceux qui l'entouraient comme pour leur faire lâcher prise, il sort le premier. C'était Robespierre.
« Quand il eut vaincu la résistance, il ne descendit point de la voiture, mais, sans toucher au marchepied, il s'élança dans la cour et fit avec précipitation volteface vers la voiture. Il était bléine et tout abattu.
« Les administrateurs Taccueillent avec les plus vives démonstrations d'amitié. L'un étend son bras droit derrière son corps et le presse affectueusement; l'autre le prend par-dessous le bras. C'est dans cette attitude qu'ils s'éloignent et dirigent leurs pas vers le comité en longeant les appartements du maire. L'un des administrateurs lui dit: « Rassure-toi donc. N'estu pas avec des amis *? »
Il ne tarda pas à se remettre et à s'occuper des affaires. Nous avons, en effet, une note, envoyée par les administrateurs de police, Tanchon, Faro, Rigand, QuesncI, à l'agent national, où ils disent que Robes-
!)ierre est d'avis qu'on ferme les barrières, si elles ne e sont pas, qu'on s'empare de la poste, qu'on mette le scellé sur les presses et qu'on arrête les journalistes eux-mêmes.
C'est à peu près vers cette heure qu'Augustin Robespierre, délivré de la prison de la Force par deux membres de la Commmie, faisait son entrée au Conseil général. Arrivé là, et reçu à grands applaudissements, il fit le discours dont le Procès verbal donne un résumé exact.
Au milieu de ces incidents, la Commune avait songé à établir un gouvernement. Elle avait nommé un Comité exécutif, lequel avait réclamé la nomination de douza personnes chargées de veiller à l'exécution de
? La mort de Robespierre, pièces justificatives.
ses ordres. Les douze avaient été choisis et mis sous la présidence du savetier Simon.
Après quoi on avait appris que Maximilien était à la Mairie. On avait désigné le conseiller Lasnier pour aller le chercher. Quelques citoyens, parmi lesquels Lécrivain, greffier du Tribunal révolutionnaire, se joignirent à lui. Nous donnons la copie exacte de la missive qu'ils étaient chargés de remettre à Maximilien:
Commune de Paris, le