CONCLUSION
Lemouvement fut si vif qu'il entraîna, déracina et culbuta les Comités de gouvernement eux-mêmes.
Comment ces hommes puissants, que leur victoire semblait devoir rendre plus puissants encore, furentils vaincus par leur triomphe et abattus par la défaite de l'ennemi? Nous l'avons dit : ils avaient été obligés, pour vaincre Robespierre, d'émanciper la Convention et de faire appel aux honnêtes gens. Diverses autres causes contribuèrent aussi à leur chute. jVïais c'est à l'histoire de l'Anarchie Thermidorienne, non à nous, qu'il faut demander le récit des grandes luttes des membres du Comité de Salut Public contre la Convention ^t contre l'opinion publique, en l'an III; histoire curieuse, bruyante, aussi pittoresque et mouvementée que la Chronique de l'an II est sombre, et qui n'est pas sans tentation pour notre plume.
Maintenant et afin d'achever cette Histoire de Robespierre en 1794 et de la Révolution du 9 Thermidor, il nous reste peu de chose à dire.
En fait, tout n'est pas fini avec la chute de Robespierre. Mais au moins la France parait vouloir rentrer dans les voies de la civilisation et du bon sens. Il est désormais permis de ne plus penser comme Maximilien, de ne plus agir comme Fouquier-Tinville, de ne plus parler comme le savetier Simon, d'être mieux vêtu que le vuidangewr Séguin et de mieux écrire que le cordonnier polonais, administrateur de Police et
conseiller municipal Wiltcheritz, sans courir le risque de la vie.
Par qui a été remportée cf^tte victoire de la Civilisation? Nous Tavons indiqué, en essayant minutieusement (T élucider toutes les obscurités qui enveloppent l'histoire de Tan II, en développant impartialement la siirie des faits qui, dès le commencement de la (Convention, préparaient l'évolution de Thermidor.
Nous n'avons pas dissimulé les bas instincts des principaux personnages qui travaillèrent à cette réaction. Nous avons établi aisément que Robespierre l'ut supérieur à la plus grande partie de ceux oui Tattaffîi rent. Nous reconnaissons volontiers que les Thermidoriens furent inférieurs, en vigueur intellectuelle, aux directeurs du grand Comité de Salut Public.
Comment donc cette victoire gagnée par les plus méprisables et les moins intelligents est-elle réellement uji des grands triomphes remportés par la Liberté et l'Humanité?
Uniquement parce qu'elle força la Révolution à rebrousser chemin.
Par là je ne veux pas dire que les vainqueui"S songeassent à ramener rAncien Régime. Ils ne pensaient certes pas à la monarchie. L'affaire était autrement grave. On se battait sur les fondements mêmes de la Société, non pas seulement Irançaise, mais humaine.
Le mot Révolution a deux sens — et il faut que je m'en explique brièvement, afin de ne laisser aucun doute sur l'esprit de ce livre — F un classique, l'autre historique.
Le premier est fort honnête. Il indique ce mouvement qui pousse toute nation, comme chaque homme, à marcher vers le bien, vers le mieux, à réformer les abus signalés par l'expérience, à expulser du corps social les maux que l'infirmité humaine y a introduits.
CONCLUSIOR 513
C'est dans ce sens civilisateur et chrétien que le pouvaient prendre nos prédécesseurs qui, prêtres, gentilshommes, bourgeois et paysans, inspirèrent les rédacteurs des Cahiers de 1788.
Mais comme toute réforme part de la critique et va à la destruction, le mot reçut, à Tuser et au milieu des exçérimentatîons fiévreuses de 1790 à 1794, une autre signification qu'il a définitivement acfquise.
Révolution, c'est aujourd'hui une sorte de religion confuse, mêlée de fanatisme féroce eti de scepticisme aveugle, dont le dogme suprême paraît être l'adoration de chaque homme par lui-même.
C'est un fétichisme philosophique qui se compose d'une affirmation : La Révolution est supérieure à toute religion, à toute morale, à tout raisonnement, à la conscience humaine, à la tradition civilisatrice. Evangile à l'usage de la populace, elle annonce que le nombre crée tout droit, annule tout devoir. Elle n'admet aucune base à la morale, n'accorde aucune solidité aux droits acquis ; et voyant un obstacle en tout ce qui est continu dans une nation, elle, tend à desserrer les liens de la famille comme à éteincfre^ les ardeÉlrs du patriotisme. Eternelleçient fiéBJteuse, ou plutôt ne sortant de la fureur que piour se recueillir#ans l'hypocrisie; s'alliant à ce qu'il y a* d'obscur Sans l'ijtelligence, à ce qu'il y a de bas ou dé vicieux dans fâmo; tenant pour respectable tout appétit pourvu qu'il soit effrayant, pour praticable tout rêve pourvu qu'il soit monstrueux,' pour divine toute revendication pourvu qu'elle soit destructice, elle ne permet à aucune société de, se reposer un instant, à aucun homme de propiettre & ses enfants ses biens, sa foi et la liberté.
Tel est le caractère que l'histoire de ces quatre-vingts dernières années a attribué à la Révolution. Elle Tavait ■déjà en l'an II.
On a ,pu remarquer que je me suis eflbrcé de ne
HT
oti LA RÉVOLUTION DE THERMIDOR
pas employer les mots repidlicain^ démocrate ou tous autres que l'on prend généralement pour des équivalents de révolutionnaire.
Je n'avais pas à écrire une œuvre de politique, mais un ouvrage d'histoire, et je l'ai composé aussi impartialement qu il est possible de faire à un homme qui a d»'jîi beaucoup écrit et réfléchi. Je n*ai pas vu, en étudiant la Chronique de Tannée 179&, qu'il s'agit d'une lutte entre la monarchie et la république. Dès lors, je n'avais à m'occuper ni de l'une ni de l'autre.
(ie n'est point exactement parce que Robespierre était républicain que sa chute a été regardée comme un des plus grands bienfaits que la Providence pût accorder à la France, mais parce qu'il était Révolutionnaire, et encore non pas le plus inteUigent, mais le plus entêté des Révolutionnaires.
Nous avons vu comment cet homme vi*aiment probe porté vers la vertu, par son instinct naturel, tomba à ce point que chaque accroissement de sa puissance était accompagné d'un redoublement de tyrannie féroce.
Ainsi se parant obstinément de cette dégradation ])olitique, intellectuelle et morale comme d'une vertu émanée de la divinité nouvelle, il sut se faire le grand, le seul prêtre de «la religion révolutionnaire.
C'est par là que nous avons été amené à étudier de concert la biographie de Robespierre et l'histoire de la Révolution de Tliermidor. C'est ainsi enfin que la suppression de ce petit être jadis si ridicule se trouve être l'un des immenses événements de la République française.