La révolution des Pays-Bas au XVIe siècle
Naissance et parents de Don Juan. — Barbe Blomberg. — Première éducation de l'enfant. — Philippe le reconnaît comme son frère. — Bataille de Lépante. — Orgueil extravagant du vainqueur. — Arrivée soudaine et secrète du nouveau gouverneur dans les Pays-Bas. — Contrastes entre Don Juan et Guillaume d'Orange. — Secrètes instructions de Philippe et projets personnels du Gouverneur. — Conduite prudente du Prince, sa correspondance. — iS'ature des négociations préliminaires avec Don Juan à Luxembourg. — L'Union de Bruxelles. — Reprise à Huy des négociations avec le Gouverneur. — Analyse et critique des discussions. — Influence du nouvel empereur Rodolphe II et de ses envoyés. — Signature du traité de Marche en Kamenne, autrement dit : Edit perpétuel. — Remarque sur cette convention. — Projets et efforts d'Orange contre ce traité. — Sa lettre aux États-Généraux, au nom de la Hollande et de la Zélande. — Désir du gouvernement de gagner le Prince. — Mission secrète de Léoninus. — Les instructions que lui donne Don Juan. — Vaines tentatives pour corrompre le Prince. — Correspondance secrète entre Don Juan et d'Orange. — Don Juan à Louvain. — Ses efforts pour s'acquérir les bonnes grâces du peuple. — Sa popularité naissante. — Départ des troupes espagnoles. — Le duc d'Aersehot nommé gouverneur de la citadelle d'Anvers. — Sa duplicité.
Don Juan d'Autriche venait d'entrer dans sa trentedeuxième année ; il était né à Ratisbonne le 24 février 15i5. Il avait pour père Gharles-Quint, empereur d'Allemagne, roi d'Espagne, dominateur en Asie, en Afrique et en Amérique ; et pour mère Barbe Blomberg, lavandière de Ratisbonne. Présentée dans l'origine h l'Empereur, pour alléger par ses chants la mélancolie de celui-ci, elle épuisa bientôt, faut-il croire, tout ce que sa nature comportai! d'harmonie, car jamais on ne vil personne plus acariâtre et plus importune que Barbe ne le fut par la suite. Mariée à un certain Pyrame Kegel, dont on fil un commissaire des vivres dans les Pays-Bas, elle se trouva veuve vers le commencement de l'administration du duc d'Albe. Placée sous la surveillance, spéciale du vieux guerrier, elle devint le lourmenl de tous ses instants. Le terrible gouverneur, qui parvint presque à tenir écrasée sous ses pieds l'énergie d'une nation de trois millions d'hommes, ne pouvait venir à bout de cet impétueux dragon. Philippe avail expressément défendu qu'elle se remariât, mais d'Albe dut l'informer qu'elle n'était entourée que de prétendants. Philippe avait insisté pour qu'on la mît dans un couvent, mais d'Albe qui à grand'peine était parvenu à la tenir tranquille à Gand, assurait à son maître qu'au premier mot de couvent, elle reprendrait la clef des champs. Philippe voulail qu'elle vint en Espagne, et lui faisait savoir que Don Juan était extrêmement mortifié de la vie qu'elle menait, elle, sa mère ; mais elle répondait au gouverneur qu'elle se laisserait plutôt hacher en pièces que d'aller en Espagne. Elle serait heureuse de voir son fils, mais elle savait trop bien comment on traitait les femmes dans ce pays. Le Duc adressait à Sa Majesté les plaintes les plus louchantes, sur ce que lui faisait endurer l'ancienne maîtresse de l'Empereur. Jamais, répétait-il souvent, femme n'a eu tête
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aussi dure. Elle était entêtée, imprudente et d'une prodigalité inouïe. Elle avait à Gand un fort beau train de maison : « une duègne, six autres femmes, un majordome, deux pages, un chapelain, un aumônier, et quatre domestiques mâles ; » c'était certes là une vie suffisamment large pour la veuve d'un commissaire aux vivres. En outre, on pourvoyait abondamment à l'éducation de Conrad, le seul fils légitime qui lui restât, l'autre ayant péri par accident le jour même de la mort de son père. En effet, pendant que Don Juan d'Autriche était à cueillir des lauriers contre les Maures de Grenade, son demi-frère, Pyrame fils, se noyait sans gloire dans une citerne à Gand.
Les dépenses île Barbe étaient effrénées; sa vie, scandaleuse. Lui envoyer de l'argent, disait d'Albe, c'était le jeter dans la mer. En deux jours, elle eût dévoré en orgies et en dissipations tout ce que le Roi lui eût envoyé, quelle que fût la somme. Le Duc, qui ne craignait rien sur la terre, avait cependant une peur mortelle de la veuve Kegel. « Quel terrible animal qu'une femme sans bride ! » écrivait de Madrid le secrétaire Cayas, vers la fin de l'administration d'Albe ; car, quelque effort que l'on eût fait pour l'éloigner des Pays-Bas, par douceur, menaces ou enlèvement, elle y était restée et y resta malgré tous les changements jusqu'à l'arrrivée de Don Juan. Alors enfin les sollicitations ou les ordres de celui-ci l'amenèrent à accepter pour le reste de ses jours une résidence en Espagne, mais elle se vengea, en lui déclarant qu'il se trompait grandement, s'il se croyait le fils de l'Empereur, point sur lequel évidemment elle était en mesure de donner des renseignements certains. Un double mystère enLourail donc Don Juan. Peutêtre était-il d'un sang auguste ; peut-être aussi du sang le plus ignoble. Bâtard, dans fous les cas, il ne savait où chercher avec certitude l'auteur de ses jours : ou
dans le palais dos Césars ou dans l'échoppe d'un ouvrier de Ratisbonne.
Quelle que fût la solution de ce mystère, toujours est-il qu'il entoura toute la première enl'ance de Don Juan. L'Empereur, qui ne doula jamais de sa paternité, fit transporter le nouveau-né en Espagne où on le confia à Louis Quixada, vieux servileur de la maison impériale, par les soins duquel il l'ut élevé obscurément à Villa-Garcia. Magdeleine Ulloa, femme de Quixada, veilla sur cet enfant avec la sollicitude d'une mère et non sans abnégation, car elle le croyait l'enfant de son mari, tant celui-ci attachai! d'importance aux progrès de Juan. Un jour, leur demeure prit feu et Quixada sauva l'enfant avant de songer à sa femme, « quoique Magdeleine sût qu'elle lui était plus chère que la prunelle de ses yeux. » Depuis ce moment, elle changea d'opinion et attribua à ce fils mystérieux une naissance illustre. Il grandissait, du reste, plein de beauté, de grâce et de souplesse, le chef de tous ses compagnons dans les jeux les plus durs. Dans tout ie pays d'alentour, nul ne savait aussi bien que Juan Quixada, lancer le javelot, rompre la lance ou courir la bague. Il était célèbre par son audace et son habileté dans l'art de dompter les chevaux les plus rétifs. Tous ces talents n'annonçaient guère de disposition à la carrière ecclésiastique, à laquelle l'Empereur son père l'avait destiné. Charles mourut avant que ses études cléricales n'eussent commencé, et Philippe qui avait été mis dans le secret, vers la fin de la vie de son père, prolongea le retard mis ainsi à l'entrée île Don Juan dans les ordres. L'enfant avait atteint sa quatorzième année, quand un jour Quixada, dont il se croyait le fils, l'invita à se rendre avec lui à Valladolid pour voir la chasse du Roi. Deux chevaux attendaient à la porte, l'un, coursier fougueux, splendidement harnaché, l'autre, modeste haquenée. Juan prit natu-
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rellement la monture la plus humble, et ils partirent pour les montagnes do Toro ; mais dès que Quixada entendit les cors des chasseurs qui s'approchaient, il s'arrêta et pria son jeune compagnon de changer de monture avec lui. Puis, il saisit la main du jeune homme stupél'ait, cl, la baisant avec respect, il s'écria : « Sa Majesté sera bientôt près de nous, elle expliquera à Votre Altesse ce que signifie ma conduite; » quelques pas plus loin, ils rencontrèrent la troupe royale ; Quixada et le jeune Juan descendirent de cheval et fléchirent le genou devant le monarque. Philippe ordonnant à l'enfant de se lever, lui demanda s'il connaissait le nom de son père : Juan répondit qu'il venait de perdre le seul père qu'il eût jamais connu, car Quixada venait de le désavouer. « Vous avez le même père que moi », s'écria le Roi, «nous sommes tous deux les fils de l'auguste empereur Charles. » Puis l'embrassant tendrement, il lui ordonna de remonter achevai, et reprit avec lui le chemin deValladolid en faisant l'observation sentimentale et tant soit peu apocryphe que dans aucune de ses chasses antérieures il n'avait encore pris aussi précieux gibier. Cette théâtrale reconnaissance de son origine impériale no fut qu'un des incidents romanesques de la pittoresque carrière de Don Juan ; sa vie en effet devait ne jamais connaître le prosaïque. Il commença aussitôt son éducation, en compagnie de ses deux neveux, le fils de la duchesse Marguerite et Don Carlos, prince royal d'Espagne. Ils étaient tous trois du même âge, mais la supériorité do Don Juan ne tarda pas à éclater. 11 était bien aisé de surpasser, soit en grâces physiques, soit en mérites moraux, le méchant et difforme Carlos ; mais la souplesse, l'urbanité, l'esprit chevaleresque d'Alexandre Farnèse, dont la célébrité devait plus tard prendre tant d'extension, faisaient de celui-ci un rival plus formidable ; néan-
moins le panégyriste en iitre de la famille Farnèse met lui-même le fils do Barbe Blomberg au-dessus du petil-fils de Marguerite Van Geest.
Don Juan que l'on continuait à destiner à la prêtrise, s'enfuit à dix-huit ans dans Barcelone, pour «chapper aux volontés de Philippe. 11 voulait rejoindre l'expédition de Malle. Rappelé aussitôt par Philippe, il tomba pour quelque temps en disgrâce, mais ne tarda pas à se réconcilier avec le Roi, en dénonçant quelques-uns des méfaits projetés par Don Carlos. Entre le prince royal et le bâtard impérial, la plus profonde haine avait toujours régné; un jour l'Infant avait lancé à son oncle l'épithète la plus sanglante que pût suggérer l'illégitimité de celui-ci. « Bâtard ou non », répliqua Don Juan, «je suis dans tous les cas fils d'un meilleur père que le tien. » Philippe eut probablement connaissance de l'apostrophe, et sans douLe il ne l'oublia pas, mais rien n'en paraissait à l'extérieur cl le jeune homme ne cessa de grandir dans la faveur du Roi. A vingt-trois ans, il reçut le commandement en chef de la fameuse expédition contre les Maures insurgés de Grenade. C'est là qu'il cueillit ses premiers lauriers et s'acquit un grand renom militaire. Cette gloire ne doit pas cependant nous éblouir. Il débuta par expulser de Grenade toute la population mauresque : vieillards impotents, femmes et enfants, et les cruautés infligées, les souffrances endurées pendant cette mémorable déportation, furent incroyables. De plusieurs milliers d'exilés, à peine quelques-uns survécurent à d'horribles fatigues, et ceux qui eurent ce bonheur furent vendus comme esclaves par leurs vainqueurs. Quelques Maures tenaient encore dans les recoins de leurs montagnes, et pendant deux ans la résistance de cette poignée d'hommes fit échec à toute la puissance de l'Espagne. Si les envoyés, par eux expédiés au Sul-
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tan, avaient réussi dans leur demande, le trône de Philippe eût certes vacillé ; mais Sélim haïssait la république de Venise, autant qu'il adorait le vin de Chypre. Pendant que les Maures rendaient le dernier soupir à Grenade, à La Ronda, les Turcs s'occupaient à arracher aux griffes du lion de Saint Marc l'île de Vénus. Famagouste tombait ; des milliers de Vénitiens périssaient sous des coups dont les chrétiens eux-mêmes n'eussent pu dépasser la férocité ; le fameux général Bragadino était écorché, empaillé et envoyé, suspendu à la vergue d'une frégate, au Commandeur des Croyants dans ses palais de Constantinople ; ainsi était à jamais perdu pour les bâtards de son mari, le domaine de Catherine Cornaro. Avec de pareils passe-temps, Sélim devait laisser s'évanouir avec indifférence la vision splendide mais tremblante des anciens califats d'Occident, — et cependant Don Juan ne vit pas la fin de la révolte des Maures ; le duc d'Arcos devait l'apaiser seulement après le départ du Prince.
La guerre que le Sultan avait évitée à l'Occident vint le chercher à l'Orient. A la tête de la puissante mais fragile alliance de Venise, de l'Espagne et de Rome, Don Juan leva la croix contre le Croissant. Il arriva à Naples, amenant avec lui plus de cent navires et de vingt-deux mille hommes ; c'était le contingent de l'Espagne. Les flottes ennemies croisaient depuis trois mois dans les mêmes eaux, sans se rencontrer ; elles consumèrent encore trois mois de plus en stériles manœuvres. Ni le Musulman, ni le Chrétien n'avaient grand penchant à la lutLe; les Turcs, parce qu'ils craignaient les conséquences d'une défaite, qui pouvait leur faire perdre ce qu'ils venaient d'acquérir ; les alliés, parce qu'ils tremblaient devant la possibilité du triomphe de leur ennemi. Cependant, les Ottomans ayant cinglé vers Lôpante, les Chrétiens se
dirigèrent du même côté, et ils atteignaient l'enlrée du golfe au moment où ia flotte turque allait en sortir. Une rencontre était inévitable : aussitôt Turcs et Chrétiens ne songèrent plus qu'à combattre, comptant chacun sur la victoire ; six cents vaisseaux de guerre se trouvaient en présence. Rarement l'histoire avait eu à dépeindre une scène aussi splendide de grandeur militaire. Un soleil d'octobre dorait de ses rayons les mille beautés d'un paysage d'Ionie : Athènes et Gorinthe derrière les combattants ; le roc de Sapho et le promontoire d'Actium sous leurs yeux; les sommets montagneux de la Macédoine d'Alexandre se dressant au loin. Depuis le jour où le monde avait servi d'enjeu dans cette même mer d'Actium, jamais combat aussi grandiose que celui qui se préparait ne s'était livré sur les flots. Le jeune et vaillant général dépêcha d'énergiques messages aux chefs sous ses ordres, et l'ardeur martiale des alliés salua avec bonheur la lutte, maintenant qu'elle était inévitable. L'amiral vénitien répondit par des mots d'enthousiasme. Colonna, lieutenant de la ligue, s'adressant à son chef, s'écria, comme saint. Pierre : « et quand même « je devrais mourir, je ne te renierai point. »
La flotte fut disposée en trois divisions. Les Ottomans formés comme d'ordinaire en croissant, comptaient également trois corps. Barbarigo et les autres Vénitiens commandaient la gaucho, Jean André Doria, la droite, et Don Juan, avec Colonna, le centre. Le crucifix à la main, le grand amiral ramait de navire en navire, exhortant les officiers et soldats à se montrer dignes d'une cause qu'il déclarait sainte. Enflammés par son éloquence et par l'aspect de l'ennemi, ses auditeurs lui répondaient par d'enthousiastes clameurs; quand Don Juan eut regagné son vaisseau, il s'agenouilla sur le tillac et fit une prière. Puis, il ordonna aux clairons de sonner l'attaque, commanda
à son maître de galère de le mener au vaisseauamiral des Turcs, et la bataille commença. Les Vénitiens engagés les premiers, détruisirent après une lutte acharnée successivement tous les navires auxquels ils eurent affaire, mais avant le coucher du soleil, Barbarigo tomba frappé à mort, la tête traversée d'une flèche. L'action du reste devint générale presque des le premier choc. Depuis midi jusque dans la soirée, ce lui une mêlée furieuse et un carnage dont l'histoire offre peu d'exemples. Le navire fie Don Juan accroché au vaisseau-amiral turc, soutenait en outre le feu do sept grandes galères. En celte journée, le courage individuel avait plus de prix que l'habileté de tactique, et le bâton impérial put montrer quelle était sa trempe. Le vaisseau-amiral lurc fut coulé à fond ; le Capitan-Pacha fut lue et sa tète, fichée au bout d'une pique, exposée au haut du tillac de Don Juan, devint le signal d'une panique générale el d'une victoire complète. Au soleil couchant, la bataille était gagnée.
De près de trois cents galères ottomanes, cinquante seulement parvinrent à s'échapper. Vingt-cinq à trente mille Turcs périrent, et environ dix mille Chrétiens. Les esclaves rameurs combattirent également bien des deux côtés, et, — résultat fortuné de la victoire, — plusieurs milliers de captifs chrétiens furent rendus à la liberté.
Il est vrai que cette délivrance coûta la vie à un nombre presque égal de soldats chrétiens, et la liberté à plusieurs milliers de Mulsumans réduits en esclavage '.
1 Cabrera dit que 30,000 Turcs lurent tués, 10.000 faits prisonniers, 10,000 chrétiens tués el 15,000 esclaves chrétiens délivrés, IX. 693. — L'évaluation de De Thou est de 25,000 Turcs tués, 3,000 prisonniers et 10,000 chrétiens tués ; VI. 247. — Brantôme fixe le nombre îles Turcs lues à 30,000
Plusieurs causes concoururent h. amener ce magnifique triomphe. Les vaisseaux turcs, inférieurs en nombre, étaient en outre plus mal équipés que ceux de leurs adversaires, el leurs équipages étaient aussi plus mal armés. Les balles chrétiennes perçaient aisément dos turbans do mousseline et des tuniques brodées, tandis que les floches musulmanes venaient
sans compter ceux qui furent noyés ou moururent ensuite de leurs blessures ; 6,000 prisonniers, 12,000 esclaves chrétiens délivrés, et 10,000 chrétiens tués. — Hooft, VI. 214, donne 25,000 pour la perte des Turcs et 10,000 pour celle des chrétiens. — Bor, V. 351 a (t. I.) est plus précis, parlant d'après Pietro Contarino, il porte le nombre des chrétiens tués à 7,050, celui des Turcs tués à 25,150, des Turcs prisonniers à 3,8'i6, et celui des chrétiens délivrés a 12,000 : selon lui 80 navires turcs furent détruits et 50 capturés. — Suivant la « Relation ciertaet verdadera, » (écrite peu de jours après la bataille) le nombre des Turcs tués fut « de plus de 30, 000, outre beaucoup de prisonniers : » 7.000 chrétiens périrent, 12.000 esclaves chrétiens furent délivrés, 230 vaisseaux ottomans pris ou coulés. Documentas ineditos, III. 249. — Philippe envoya l'ordre exprès de ne recevoir personne à rançon, pas même les officiers, (Carta île F. II, à 13. .1. de Zuniga. — Documentos ineditos, III, 236.)— Les captifs turps furent partagés entre les vainqueurs ; Philippe en eut la moitié, le Pape et Venise l'autre moitié. Le reste du butin fut réparti de la même manière. Sur la part du Pape, Don Juan reçut en présent 17i esclaves (Documentos Ineditos, III, 220). Alexandre de Parme reçut 30 esclaves ; Requesens en eut également 30. A chaque général d'infanterie on donna esclaves ; à chaque colonel 4 ; à chaque capitaine de vaisseau un. Le nombre » d'esclaves de chaîne » (esclavos de cadena) attribués à Philippe fut de 3,600 (Documentos Ineditos, 2.Ï7). Ainsi, 7,200 Turcs au moins furent répartis comme esclaves entre les chrétiens. Dans leur compte général avec -l'Humanité, les vainqueurs ont donc à déduire des 12,000 esclaves chrétiens délivrés, ces 7,200 infortunés qui n'avaient pas eu le bonheur de 'périr avec leurs 25,000 compagnons.
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s'émousser contre 1ns casques et les corselets des alliés. De plus, les Turcs avaient commis l'énorme faute de combattre avec le vent en proue et la terre en poupe. N'ayant pas d'espace libre, et repoussés au premier choc, ils eurent plusieurs galères jetées sur les rochers, où elles furent détruites avec tous ceux qu'elles portaient.
Mais quelle qu'ait été la cause de la victoire, celle-ci eut pour conséquence de donner au nom de Don Juan d'Autriche une gloire européenne. D'Albe lui écrivit pour le féliciter en termes enthousiastes, déclarant que jamais triomphe plus éclatant n'avait été remporté par des Chrétiens, et que Don Juan était le plus grand général que le monde eût vu depuis Jules César. En môme temps, lançant une sarcastique allusion à l'érection de l'Escurial, il engagea Philippe à tirer meilleur parti de ce nouveau succès, qu'en se contentant de le célébrer, en bâtissant des palais au Seigneur et des tombeaux aux morts. « Si, » dit le Duc, «les conauêtes de l'Espagne s'étendent, c'est, alors vraiment que les chérubins et les séraphins chanteront les louanges de Dieu. » Un courrier dépêché en hâte à .Madrid y apporta la glorieuse nouvelle, en même temps que l'étendard du Prophète, le saint des saints, qui portait inscrit vingt-huit mille neuf cents fois le nom d'Allah, ne quittait point la Mecque en temps de paix, et depuis la conquête de Conslantinople, n'avait jamais été pris dans aucune bataille. Le Roi était à vêpres h l'Escurial : franchissant hors d'haleine, poudreux et haletant, le seuil consacré, le messager trouva Philippe impassible comme un marbre devant, l'annonce de ce splendide triomphe. Pas un muscle de la face du Roi ne bougea, pas une syllabe ne sortit de ses lèvres, sauf l'ordre bref au clergé de continuer le service interrompu. Quand les cérémonies furent régulièrement arrivées à leur fin, le Roi publia la nouvelle et commanda un Te Deum.
Le jeune général en chef reçut, en fail de gloire, mesure plus que pleine. Sans cloute il avait déployé le plus brillant courage, mais dans une lutte si ardente et si meurtrière, la valeur d'un seul individu ne pouvait décider de la journée, et le résultat était l'œuvre des efl'orts réunis de tout le monde. Quand même Don Juan serait resté à Naples, le dénouement eût aisément été le même. Barbarigo qui scella la victoire de son sang, Colonna qui se fit décerner en arrivant à Parme les honneurs du triomphe ; Parme, Doria, Giustiniani, Venieri cussont tout aussi bien cueilli la palme de la victoire, si le Pape, pressé par Philippe, n'avait point confié à Don Juan le bâton de commandement.
La stérilité de la victoire est Lout aussi connue que la bataille elle-même. Tandis que Constantinople tremblait de crainte, les généraux jaloux se déchiraient avec acharnement. Si la flotte chrétienne eût poussé en avant, tous les Turcs eussent déserté leur capitale, mais la Providence en avait ordonné autrement, et Don Juan vogua avec ses vaisseaux vers l'Occident. 11 fit une descente sur les cotes de Barbarie, prit Tunis, détruisit Biserte,et emmena prisonniers en Italie le Roi Amidas et ses deux fils. Ayant pour instructions données par Philippe, de démanteler les fortifications de Tunis, il se mit au contraire à les réparer avec soin, et plaça une forte garnison dans la citadelle. Enivré par sa gloire. le jeune aventurier prétendait déjà à une couronne, et le Pape était tout disposé à le nommer roi de Tunis, car cette reine des côtes de la Lybio était destinée à être la capitale de l'empire qu'il rêvait, la nouvelle Garthage qu'il voyait déjà resplendir.
Philippe sentit qu'il était temps d'intervenir, car sa propre couronne n'eût pas été bien sûre en présence d'un pareil esprit, ambitieux, inquiet et enclin à toutes
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les chimères possibles et impossibles. Il rappela Jean de Solo, conseiller en litre de Don Juan et son émissaire auprès du Pape, et le remplaça par le célèbre et malheureux Escovedo. Mais ce nouveau secrétaire entra de tout cœur quoique plus en secret dans toutes ces visées romanesques. Déçu clans ses projets d'un nouvel empire sur les bords du grand désert d'Afrique, le champion de la croix se tourna vers les froides îles des mers septentrionales. Là, gémissait captive, la belle Marie d'Ecosse, victime de l'hérétique Elisabeth. L'esprit chevaleresque de Don Juan s'enflamma, les charmes féminins exercèrent sur lui leur influence ordinaire, — non moins célèbre que sa vaillance. Quels lauriers plus sainls le vainqueur des Sarrasins pouvait-il encore cueillir que ceux de la défaite des infidèles du nord ? Détrôner la fière Elisabeth; délivrer et épouser la reine d'Ecosse et régner avec elle sur les deux royaumes unis ! Quelle perspective ! Tout ce tjue le Pape put faire en fait de bulles, de bénédictions, de lettres d'excommunication, de patentes d'investiture, il le fit. de tout cœur. Don Juan pouvait devenir roi d'Ecosse et d'Angleterre, dès qu'il le trouverait bon ; il ne lui restait plus qu'à conquérir les deux royaumes.
Sur ces entrefaites, pendant que ces projets tenus encore à peu près secrets entre le Pape, Escovedo et lui-même, lui brûlaient le cerveau, Don Juan reçut en Italie la nouvelle de sa nomination au poste de gouverneur-général des Pays-Bas. Rien ne pouvait venir plus à propos. Dans les Provinces, il allait trouver dix mille vétérans espagnols, tout prêts aux aventurcs, endurcis à toutes les fatigues, avides de richesses, d'une audace presque surhumaine, justement les instruments qu'il lui fallait. Les circonstances étaient, il est vrai, bien critiques aux Pays-Bas; mais il aurait bientôt fait de ces petites agitations ; et alors
il pourrait voler à sa conquête. Cependant les événements marchaient si rapidement qu'il était menacé d'arriver trop tard. 11 avait dû perdre plusieurs jours à aller en Espagne prendre les derniers ordres du Roi. Les nouvelles des Provinces devenaient de plus en plus menaçantes. Alors, n'écoutant que son impétuosité et son amour des aventures, il partit, emmenant avec lui son ami et confident Octave de Gonzague, six hommes d'armes cl un courrier suisse adroit et expérimenté, bien au l'ait de toutes les routes de France. Ce n'était pas peu risquer, pour un catholique, gouverneur-général des Pays-Bas, que de traverser le royaume dans les circonstances du moment. Aussi, teignant sa brillante chevelure et son teint d'homme du Nord, pour se déguiser en nègre, Don Juan passa-l-il, pendant tout son voyage, pour le domestique de Gonzaguc. A son arrivée à Paris, il alla descendre à l'hôtellerie qui faisait l'ace à la demeure de l'ambassadeur d'Espagne, don Diègue de Guniga. Quand le soir fut venu, il eut avec ce seigneur une entrevue secrète, et apprenant entre autres choses qu'il y avait cette nuit-là un grand bal au Louvre, il résolut d'y aller sous un déguisement. Là, malgré toutes ses précautions, il eut le temps de voir et d'aimer immédiatement à la folie celte « merveille de beauté, » la belle et faible Marguerite de Valois, reine de Navarre. La visite qu'elle lit dans la suite à son jeune adorateur à Namur, sera racontée dans une page subséquente de cette histoire; elle devait marquer la dernière phase de la pittoresque carrière du jeune prince. Il eut encore, pendant son voyage, une entrevue avec le duc de Guise, pour dresser d'accord avec celui-ci tous les plans pour la délivrance et le mariage de la reine d'Ecosse, parente de ce grand seigneur; le 3 novembre, il arriva à Luxembourg. Voilà donc le jeune vainqueur de Lépante, l'esprit
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débordant, de projets, le cœur plein d'espérances, sur le seuil des Pays-Bas, où son entrée allait,, croyaitil, être le chapitre le plus brillant de son existence, — et tous ces projets, ces espérances, ces visions, n'existaient que pour bientôt se flétrir au contact de la froide réalité. Jetant bas son déguisement dès son arrivée à Luxembourg, le jeune paladin apparut à tous les yeux. Son aspect était aussi romanesque que sa naissance et ses exploits. Tous les chroniqueurs contemporains, Français. Espagnols, Italiens, Flamands, Romains, se sont complu à décrire sa beauté et la singulière fascination de son abord. Des traits réguliers, des yeux bleus d'une grande vivacité, une profusion de boucles brillantes, une taille un peu audessus de la moyenne, mais prise dans la perfection, tel était Don Juan. Grâce à la conformation particulière de sa tète, sa chevelure en retombant laissait les tempes dégarnies, et il y joignait l'habitude de la rejeter en arrière au-dessus du front. Cette habitude devint une mode parmi les courtisans, qui n'étaient que trop heureux de se retrouver clans un aussi brillant modèle. De même que Charles-Quint, lorsqu'il alla en Italie ceindre la couronne de fer, s'était fait presque raser les cheveux pour remédier aux maux de tête qui le tourmentaient en ce moment de crise, rendit de suprême bon goût les têtes rondes et tout a l'ait dégarnies, de même une profusion de cheveux rejelés en arrière, à la manière qu'on appela à la Don Juan d'Autriche, devenait la mode dominante partout où apparaissait le fils de l'Empereur.
Tel était le dernier croisé que les annales de la chevalerie aient enregistré; l'homme qui avait humilié le Croissant comme le Croissant n'avait plus été humilié depuis le temps des Tancrède, des Baudouin, des Plantagenet, — eh bien ! que valait ce brillant aventurier quand on le comparait au calme champion du
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Clmstianisme avec lequel il allait se trouver face à face? Entre le vrai héros et le héros de roman, le contraste était frappant. Don Juan avait cherché et trouvé la gloire dans des victoires dont le monde entier retentissait; Guillaume élevait lentement l'indépendance d'un peuple à travers une série de défaites. Il moulait une république et unissait les cœurs avec non moins do mépris pour le danger que Don Juan n'en avait montré dans ses grandes scènes de carnage et de réduction en servitude. Au milieu de flots de sang et de rôts de tortueuses intrigues, le brave et souple fils de l'Empereur n'avait qu'un but, sa propre grandeur. De misérables plans d'ambition personnelle, des conquêtes à son profit, des couronnes impossibles à mettre sur sa propre tête, voilà ce qui le poussait ; voilà les récompenses qu'il cherchait. Son existence était fiévreuse, capricieuse, passionnée. « Tranquille au milieu des vagues orageuses, » comme le disait sa devise favorite, le père de sa patrie repoussait du geste le diadème qui pour lui n'avait ni charmes ni valeur. Si leurs caractères différaient, leurs personnes ne différaient pas moins. Le jeune chevalier à la chevelure bouclée avait à trente et un ans l'aspect d'un adolescent. Maigre de corps, simple de costume, l'air bienveillant mais rêveur; les tempes dégarnies, non moins par les anxiétés que par le poids de son casque ; sérieux, presque dévot de manières, et suivant ses propres paroles, « Calvus et Calvinista, » Guillaume d'Orange à quarante-trois ans était un vieillard.
Peut-être y avait-il en Don Juan, quand il apparut à Luxembourg, toute la bonne foi que l'on pouvait attendre d'un homme venant en droite ligne du cabinet de Philippe. Le Roi lui avait donné pour instructions secrètes de pacifier les Provinces, mais sans rien concéder; car le Gouverneur était encore une fois
une nouvelle incarnation de cet absurde paradoxe de l'identité, parfaite entre le système de Charles-Quint et la douceur. Il avait pour ordre do ramener le gouvernement à ce qu'il était pendant le règne impérial. Dix-sept provinces, dont deux n'avaient que des protestants pour peuple, et qui toutes venaient d'accepter le principe d'une tolérance mutuelle entre Catholiques et Réformés, devaient donc être ramenées à un état de choses sous lequel tout hérétique était décapité, pendu ou brûlé vif. Pourvu que l'Inquisition, l'autorité absolue du monarque et la pratique exclusive du culte catholique romain fussent maintenues intactes, le Roi se déclarait fort désireux, « d'éteindre le feu de la rébellion et d'éviter au peuple l'extrême du désespoir. » Pour le reste, Philippe était disposé à la plus grande bonté, mais disait-il, « ce qu'il concédait était tout ce qu'il pouvait et devait concéder. » A ces inslructions, concises et claires, s'ajoutait un petit conseil tout à fait personnel, mais qui élait bien dans le caractère méticuleux de l'auteur. Il était recommandé à Don Juan de prendre bien soin de son âme, et d'être très prudent dans ses amours.
C'est muni de ces conseils et de ces instructions secrètes que le nouveau Cnpitaine-Général élait parti pour les malheureux Pays-Bas. Sa position était d'avance nécessairement fausse. L'homme que ses exploits guerriers avaient rendu célèbre, et qu'au su de tous une ambition immense dévorait, ne pouvait guère inspirer grande confiance dans les intentions pacifiques que s'attribuait le gouvernement. Le croisé de Grenade et de Lépante, le champion de l'ancienne Eglise, ne plairait probablement point à ces rudes Zélandais qui se laissaient plutôt hacher en pièces que de dire un Pater Noster, et qui à Leyde portaient des croissants au chapeau, pour montrer qu'ils en voulaient moins aux Turcs qu'au Pape. Le bâtard impé-
rial ne tirerait point grand crédit du sang qui coulait dans ses veines, dans un pays où plus qu'en aucun autre la naissance illégitime était objet de réprobation, et où tout récemment un édit brabançon rendu au nom du Roi, destituait tout fonctionnaire civil ou politique né hors mariage. Cependant ses instructions portaient bien qu'il devait amener, si la chose était possible, une pacification, tout en maintenant le pouvoir absolu de la Couronne et l'exercice de la religion catholique seule. Comment il parviendrait à faire accepter dans leur totalité ces deux points essentiels de son mandat, c'est ce qu'on laissait au temps et au hasard. Il y avait comme une vague idée, que le renom du nouveau Gouverneur, ses manières fascinalrices, son origine impériale, obtiendraient ce que ni la force ni la ruse, ni les finesses de Granvelle ni les brutalités d'Albe, ni les excès d'une soldatesque livrée au brigandage, n'avaient pu obtenir. Quant, aux plans de don Juan lui-même, ils n'existaient guère à l'état bien défini ; il n'avait que des projets fort audacieux à son propre profit, et sa préoccupation principale était l'accomplissement de ces nuageuses visions. En attendant, il se promettait d'arranger les difficultés pendantes, par quelque procédé facile et en même temps brillant, qui ne lui coûtât pas grand'peine et ne fût pas contraire aux intérêts du papisme et de l'absolutisme. Malheureusement pour ces plans si hâtifs, Guillaume d'Orange était en Zélande et la Pacification de Gand venait cl'être signée.
Le Prince ne vit certes pas avec plaisir l'arrivée de Don Juan. Ses profondes combinaisons trouvaient là un obstacle, peut-être même insurmontable. C'est ce qu'il prévoyait. Il était certain qu'il ne pouvait y avoir de projet d'arrangement comprenant la Hollande et la Zélande. Il savait qu'il était moins que jamais question de reconnaître la religion réformée. Il ne doutait pas
DON JUAN D'AUTRICHE
que beaucoup do grands seigneurs catholiques, d'hommes d'État vacillants, d'aspirants aux laveurs royales, ne fussent bientôt tout prêts à déserter la cause qui depuis si peu de temps était devenue la cause de tout le monde, et ne s'employassent à miner ce qu'euxmêmes avaient édifié. La Pacification de Gand ne pouvait être conservée dans sa lettre et son esprit par un lieutenant de Philippe; car, quelque interprétation, quelque torture qu'on pût infliger au texte de ce traité, on ne pouvait faire que tout, en reconnaissant le catholicisme comme religion de l'État, il ne concédât pas un certain degré de liberté de conscience. Un pas immense avait été fait par l'abolition des édits et l'interdiction de toute persécution. Un pas en arrière, c'était la perte de la nouvelle religion, la ruine de la Hollande et de la Zélande. « S'ils se peuvent accorder avecque Don Jehan d'Austria ce sera à nous à courrir, assavoir ceulx de la religion, à cause que leur intention est de ne souffrir personne de la religion, qu'il puisse tenir fix domicile en ces Païs-Bas. » Aussi était-ce avec la ferme résolution de contrecarrer et de rendre vaines toutes les tentatives de son antagoniste que Guillaume le Taciturne attendait le jeune Gouverneur. Don Juan parvenait-il à capter la confiance du pays, c'en était fait de la Hollande et de la Zélande. 11 fallait donc le combattre en secret et à découvert, — par des écrits publics et par d'inévitables pièges. Dans une pareille lutte avec le premier homme d'Étal du siècle, que pouvait espérer le jeune héros impatient et impétueux? 11 arrivait enflé de la confiance superbe du conquérant; il ne savait pas qu'on allait le jouer comme un enfant,
— l'enlacer dans les iilets qu'il allait tendre lui-même,
— le pousser à une lutte aveugle, à d'impuissantes colères, — aune mort sans gloire.
Le Prince, sans perdre de temps, s'était hâté d'exposer aux États-Généraux la conduite qu'ils allaient
devoir suivre. Selon lui, de leur attitude dans cette crise dépendaient les destinées des Pays-Bas. «Moïennant que nous en puissions faire nostre proutïict, la venue du Gouverneur, » disait-il, « se trouvera fort avantageuse pour nous, comme, au contraire, si nous ne nous en pouvons servir, sera le commencement de nostre totalle ruync. » La tendance de la lettre tout entière était d'inspirer aux autres la défiance qu'il ressentait sincèrement, et qu'il ne s'efforçait nullement de cacher ; de convaincre ses concitoyens de la nécessité d'améliorer la situation par l'expansion et non par la limitation imminente de leurs libertés ; enfin d'aider de toute sa puissance le renforcement de l'union entre les Provinces. Il assurait aux États que Don Juan n'avait été envoyé avec aussi peu de fracas, que parce que le Roi et le cabinet espagnol commençaient à désespérer de l'emporter par la force ouverte. « Aussi, » disait-il, « va-t-on sans aucun doute remplacer la force par la ruse. Dès que Don Juan serait arrivé à l'ascendant qu'il avait pour mission d'acquérir, son masque de douceur souriante ferait place aux desseins plus cruels qui se cachaient derrière sa surface. Il allait môme jusqu'à conseiller de se saisir de la personne de Don Juan. Par cette mesure, on épargnerait beaucoup de sang ; car tel était le respect du Roi pour le fils de l'Empereur qu'il accorderait plutôt aux États toutes leurs demandes que de laisser le noble prisonnier en captivité. » Dans une lettre longue et éloquente, datée de Middelbourg et adressée aux États-Généraux, il insista sur la nécessité pour eux de saisir l'occasion du moment pour recouvrer et affermir leurs libertés, et les pressa d'aftirmer hardiment en principe que le véritable et traditionnel gouvernement des Pays-Bas était le système représentatif constitutionnel. Don Juan, en arrivant à Luxembourg, avait demandé des otages en garantie do la sécurité
do.v juan d'Autriche 27
de sa personne ; cette démarche devail, frapper l'homme le plus froid, car c'était une infraction à tous les droits des Provinces. « Il vous demande de désarmer, » continuait Guillaume d'Urange, il veut des otages, mais n'y a-l-il pas eu un temps où le souverain du pays se présentait sans armes et découvert devant les Etats-Généraux, et jurait de maintenir les constitutions avant de pouvoir être reconnu comme seigneur. »
Il revenait constamment sur les soupçons que lui inspirait la prétendue droiture d'intentions du gouvernement, et cherchait à inspirer ses défiances à tous ceux avec lesquels il était en rapport. « Anvers, » disait-il, «jadis la puissante et la florissante cité, maintenant la plus triste et la plus désolée de toute la Chrétienté, Anvers a été frappée parce qu'elle a osé refuser l'entrée aux troupes du Roi. Vous pouvez être assurés que vous aurez tous place au même banquet. Nous pouvons oublier le passé, mais les princes, eux, n'oublient jamais quand ils ont dans les mains le moyen de se venger. Leur nature leur enseigne à atteindre leurs fins par la ruse, quand la violence ne saurait leur servir. Comme les petits enfants, ils sifflent aux oiseaux qu'ils veulent prendre. Des promesses et de belles paroles, voilà ce dont ils ne vous laisseront jamais manquer. »
Il suppliait les États de n'entamer avec le Gouverneur aucune négociation, quelle qu'elle fût, qui n'eût point pour base le départ immédiat delà soldatesque. « Ne convenez de rien avec lui, avant qu'au préalable, on n'ait renvoyé les Espagnols et. les autres soldats étrangers ; et gardez-vous bien de licencier les vôtres, car ce serait lui mettre on mains le couteau pour vous couper la gorge. » Puis il développait le plan de négociations qu'il croyait devoir être suivi. Son projet était des plus hardis, et l'on ne pouvait guère s'élon-
ner si Don Juan refusait de l'accepter sans hésiter, comme base d'une transaction. « Souvenez-vous que tout ceci n'est point un jeu, » disait le Prince, « et que vous avez à choisir entre deux choses : ou une ruine totale ou une vaillante défense. Don Juan doit donner l'ordre du départ immédiat des Espagnols. Il faut que nos privilèges soient révisés et que l'on exige un nouveau serment de les observer. Les Etals doivent réorganiser le conseil d'Élat et celui des finances. Ils doivent se réserver le droit de se réunir deux ou trois fois par an, et, en somme, aussi souvent qu'ils le voudront. Les États-Généraux doivent avoir la surveillance et l'administration de toutes les affaires. Partout les citadelles doivent être démolies. Il faut qu'aucune troupe ne puisse être enrôlée, aucune garnison établie sans le consentement des États. »
Naturellement, d'après le Prince, le maintien delà Pacification de Gand devait être stipulé dans tout arrangement conclu avec Don Juan ; dans tous ses écrits, soit publics, soit privés, le Prince appuyait sur cette nécessité. Du reste, c'était aussi l'opinion presque unanime de la population. Dès son arrivée à Luxembourg, le nouveau gouverneur avait dépêché aux États-Généraux un message d'introduction. Ce ne fut qu'à la fin du mois de novembre que les négociations commencèrent sérieusement. Le prévôt Fonck avertit les États que l'intention de Don Juan, son maître, était d'entrer dans Namur accompagné de cinquante cavaliers. La permission nécessaire lui fut néanmoins nettement refusée, et défense fut faite aux bourgeois de Namur de prêter serment de fidélité avant que le Gouverneur n'eût fait droit aux demandes préalables des États. Ces demandes furent catégori-' quement formulées par une députation des Etats- Généraux envoyée à Luxembourg. Don Juan reçut les délégués avec courtoisie, quoiqu'ils ne se montras-
DON JUAN D AUTRICHE
sent pas fort disposés à la conciliation. L'antipathie contre le gouvernement de l'Espagne ; la désaffection envers le monarque, dont le frère et le représentant était devant eux, perçaient dans toutes leurs paroles. De son côté, l'ardente nature du Gouverneur s'offen sait aisément. Un des dépuLés engagea tout simplement Don Juan à prendre le pouvoir en son propre nom, et à secouer le, joug de l'autorité de Philippe. L'ardent patriote lui promettait, s'il consentait d'en agir ainsi, que toutes les provinces l'accepteraient avec enthousiasme pour souverain et soutiendraient son gouvernement. Don Juan, furieux de l'injure que l'on faisait ainsi à sa loyauté, tira son poignard ôt s'élança sur l'audacieux gentilhomme. Celui-ci aurait probablement payé de sa vie ses imprudentes paroles, si les assistants n'avaient empêché pareille catastrophe. Cette scène n'était pas un prélude fort satisfaisant pour les négociations naissantes '.
Le 6 décembre, les députés remirent au Gouverneur une pièce exposant leurs demandes en huit articles, et leurs concessions en dix. Les États insistaient sur le départ immédiat des troupes, qui, bien entendu, ne devaient jamais revenir ; ils consentaient à ce qu'elles partissent par mer; ils réclamaient la mise en liberté de tous les prisonniers ; ils appuyaient sur la nécessité de maintenir le traité de Gand, dans lequel ne se trouvait rien qui ne tendît à la conservation de la religion catho-
1 Strada, X, 512. D'autres historiens racontent l'incident d'une manière différente ; selon eux, ce l'ut Elbertus Léoninus qui, de la part du Prince d'Orange, insinua à Don Juan que s'il consentait à prendre le pouvoir en son nom personnel il aurait l'appui du parti protestant et patriote. Ils prétendent que le Gouverneur , sans accepter l'offre, ne la rejeta cependant pas. — Voyez Ev. Reid. anu. il. 27 ; Wagenaar, VII,
lique ; ils exigeaient un acte d'amnistie ; voulaient la convocation des États-Généraux, composés comme l'était l'assemblée devant laquelle avait abdiqué Charles-Quint ; enfin il leur fallait un serment prêté par Don Juan en garantie du maintien de toutes les chartes et coutumes de la contrée.
Si on leur accordait ces conditions, les députés déclaraient s'engager, au nom des États, à ce que Don Juan fût reconnu comme gouverneur et à ce que la religion catholique et l'autorité du Roi fussent maintenues intactes. Toute alliance avec l'étranger serait rompue, toute troupe étrangère licenciée et une garde d'honneur d'habitants des Pays-Bas, comme celle dont Sa Majesté s'était contentée à sa « Joyeuse Entrée , » serait organisée. Enfin ils proposaient une trêve de quinze jours dans le but de négocier.
Don Juan répondit à ces propositions par un bref commentaire, mis en marge de chacun des dix-huit articles pris successivement. Il consentait au renvoi des Espagnols à condition que les États licenciassent leurs propres soldats. Il refusait de s'engager à ne pas rappeler ses troupes étrangères, si la nécessité s'en faisait sentir. Quant à la Pacification de Gand, il se déclarait prêt à conclure un traité de paix générale, à condition que la suprématie de l'Église catholique et l'autorité de Sa Majesté reçussent les garanties nécessaires. Après en avoir conféré avec le Conseil d'État, il publierait un acte d'amnistie. Il voulait bien que les Étals fussent réunis en Assemblée générale, quand il aurait acquis la certitude que l'on n'y déciderait rien de contraire à la religion catholique et à la souveraineté du Roi. Quant aux privilèges des Pays-Bas, il avait l'intention de les respecter comme nu temps de l'Empereur son pere. 11 exprimait combien il était satisfait des assurances et des offres des États, notamment en ce qu'elles avaient de favorable à l'Église
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et à l'autorité royale, ces deux points essentiels à la défense desquels il était accouru seul et sans garde au péril de sa vie ; mais l'offre d'une garde du corps destinée à remplacer les mercenaires ne fut pas accueillie aussi bien par Don Juan. Il se préparait, disait-il, à s'avancer jusqu'à Marche en Famenne, et se ferait accompagner d'une garde aussi forte qu'il le jugerait convenable el composée des soldats qu'il trouverait à sa disposition. Cette première entrevue n'amena rien de décisif. Les parties avaient seulement pris la mesure de leurs prétentions respectives, et après quelques jours d'escarmouches au moyen d'apostilles, de répliques et de dupliques, elles se quittèrent, plutôt excitées qu'apaisées.
Le départ des Espagnols elle traité de Gand étaient le nœud vital des négociations. Les États avaient dans l'origine consenti à ce que les troupes étrangères partissent par mer. Mais l'insistance que mettait Don Juan à exiger ce mode de transport éveilla leurs défiances. Quoiqu'ils n'eussent aucune idée des plans mystérieux d'invasion en Angleterre, qui faisaient tant tenir le Gouverneur à ce que Je départ des étrangers n'eût pas lieu par terre, ils ne tardèrent pas à apprendre qu'il était partout en rapports secrets avec les troupes. A la suite de ces menées, les principaux officiers de l'armée déclarèrent tous qu'ils ne voulaient point entreprendre un aussi long voyage par terre, à une époque aussi avancée de l'année ; quand les routes et les passages des Alpes étaient si difficiles et si dangereux ; alors surtout que la peste régnait en Italie, et pour d'autres motifs encore. D'autre part, les Etats, voyant l'anxiété et les détours de Don Juan à propos de cette question sans importance, résolurent atout hasard de le contrecarrer et d'insister sur le départ par terre. 11 faudrait, dirent-ils, trop de temps, trop d'argent el trop do vaisseaux pour opérer par
mer le transport d'uno armée aussi considérable, et en attendant, les États se verraient forcés de la nourrir encore pendant une période dont ils no prévoyaient pas le terme.
Pour soutenir la Pacification de Gand, les Étals dans le cours de décembre se munirent d'une consultation de onze professeurs de théologie, docteurs utriusquejuris de Louvain, déclarant que le traité ne contenait rien de contraire à la suprématie de la religion catholique. Tous les évoques, doyens, abbés et pasteurs des Pays-Bas rédigèrent une décision semblable. Un long mémoire, élaboré par le Conseil d'État, sur la demande des États-Généraux, déclara que la Pacification ne contenait, d'autre part, rien qui dérogeât au respect de l'autorité souveraine du Roi. Ainsi renforcés d'opinions qui, il faut l'avouer, étaient plutôt dogmatiques que raisonnées, et dont la défense logique eût été assez difficile, les États attendirent avec confiance, l'acceptation par Don Juan des conditions qu'ils lui avaient proposées. Dans l'entrelemps et pendant que les négociations subissaient un temps d'arrêt indéfini, une mesure importante vint augmenter encore la valeur de la Pacification de Gand.
Au commencement de Janvier 1577, fut conclue la célèbre « Union de Bruxelles. » Cette remarquable convention fut signée d'abord par huit personnages de grande influence ; entre autres, par l'abbé de Sainte- Gertrude, les comtes de Lalaing et de Bossu et le seigneur de Champagny. C'était un engagement pour tous les signataires, de veiller à l'expulsion immédiate des Espagnols et à l'exécution de la Pacification de Gand, de maintenir la religion catholique et l'autorité du Roi, et de défendre contre toute atteinte la patrie et ses constitutions. Généraliser les effets du traité de Gand, tel était le but de ce nouvel acte. Il ne devait pas être signé seulement par quelques députés,
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comme une convention diplomatique, mais tous les personnages marquants des Provinces devaient y concourir, afin de déployer aux yeux de Don Juan un tel appareil de forces réunies qu'il se sentît lui-même obligé de céder aux demandes des États. Ce que les premiers signataires s'étaient proposé réussit. L'engagement d'aider à chasser les Espagnols, tout en restant fidèles au Roi et au catholicisme, fit le tour des Provinces, passant de mains en mains. Il reçut aussitôt l'adhésion et la signature de tout ce qu'il y avait de respectable, de riche ou d'intelligent dans le pays; nobles, prèlres, bourgeois, se hâtèrent d'y souscrire. Les États-Généraux en avaient eux-mêmes décidé solennellement l'envoi clans toutes les villes, atin que chacun pût être mis en demeure de prendre parti ou pour sa patrie ou pour le despotisme. Dans chaque province deux copies des signatures recueillies furent commandées ; l'une devait être déposée dans les archives locales et l'autre envoyée à Bruxelles. En quelques jours la pièce se couvrit partout de signalures, le Luxembourg seul s'abstint. C'était un grand pas en avant. La Pacification de Gand n'était qu'un traité entre le Prince et les États de Hollande et de Zélande, d'une part, et quelquesunes des provinces, d'autre part, aussi n'avait-elle été signée que par les représentants des parties contractantes. Bien que reçue par des acclamations méritées et générales, elle n'avait pas la force d'un acte populaire. C'est ce que l'on s'était soigneusement efforcé de donner à « l'Union de Bruxelles. » Le peuple, tel qu'il était représenté par les divers degrés de sa hiérarchie sociale, avait été solennellement assemblé en conseil, et venait de rendre son verdict. La liberté d'action la plus complèle lui avait été laissée, et cependant l'opinion avait été unanime : les Espagnols devaient partir.
Une révolution subite avait tout récemment rendu au parti national la Frise, Groninguc et tous les territoires qui en dépendaient. Le Portugais De Billy s'était vu dépouiller de son autorité de slathouder du Roi, et les Etats l'avaient remplacé par le baron De Ville, frère du comte d'Hooghstraeten, et le même qui plus tard traître à la cause de la liberté, sous le nom de comte de Renneberg, se couvrit d'infamie. Dans toute celte contrée, l'Union de Bruxelles reçut l'adhésion empressée de toutes les classes. La Hollande et la Zélande n'acceptèrent pas avec moins d'allégresse que les Provinces du sud le compromis qu'on leur soumettait, car il ne leur offrait pas seulement des sûretés pour le passé, un appui nouveau pour la Pacification de Gand, il était le signe précurseur d'une alliance plus intime encore dans l'avenir- L'Union de Bruxelles fut en réalité le germe de « l'Union d'Utreeht, » cette racine vigoureuse d'une république qui devait avoir plus de deux siècles de durée. Malheureusement cette première union portait dans son sein même l'élément de sa destruction. Mais comment eût-on pu ne pas insérer de fortes protestations en laveur de la religion catholique dans une pièce à laquelle on voulait faire faire le tour des Provinces. Le but principal était de réunir autant de forces, et de taire sous les yeux du Gouverneur une manifestation aussi frappante que le permettaient les circonstances. Ce but immédiat fut atteint, une union temporaire se conclut, mais il était impossible que la combmaison eût une existence durable avec un dissolvant comme la suprématie catholique au nombre de ses éléments constitutifs. Ce fut précisément à cette totale fissure que se produisit par la suite la rupture ue i union. L Union suivante consacra définitivement a séparation des Provinces en Catholiques et Prolestantes ; en républiques autonomes et en dépendances
d'une monarchie lointaine. Quoi qu'il en soit, «l'Union de Bruxelles » produisit pour le moment cet admirable effet de réunir tous les amis do la patrie et les ennemis de la tyrannie étrangère, sur une question vitale — l'expulsion hors du pays de tout élément étranger. Us ne voulaient pas que le pied du soldat espagnol^ souillât plus longtemps leur sol. Tous avaient été contraints do se prononcer sans peur et sans équivoque, afin que les patriotes pussent se donner la main, et vouer les traîtres à l'infamie. La mesure était en stricte concordance avec les avis donnés à diverses reprises par le prince d'Orange ; c'était, presque à la lettre, la réalisation du Compromis qu'avant l'arrivée de Don Juan il avait déjà préconisé.
Les négociations avec le nouveau Gouverneur furent bientôt reprises, mais à Huy au lieu de Luxembourg. Une députation des États-Généraux, — dans laquelle figuraient beaucoup de signataires de l'Union de Bruxelles — vint trouver Don Juan qui la reçut avec une hautaine politesse. Mais les envoyés éLaienl décidés à mener les choses haut la main, et n'entendaient pas supporter ces dehors impérieux, ni tolérer de plus longs relards. Aussi, la politesse lit-elle bientôt place à la colère, et les reproches et les récriminations remplacèrent le digne et vide cérémonial qui avait caractérisé les entrevues de Luxembourg.
Les envoyés, notamment Sweveghem et Champagny, ne cachèrent nullement leurs sentiments envers la soldatesque espagnole et les Espagnols en général, et prirent un langage et un ton que le bouillant général n avait pas l'habitude d'entendre. Il se plaignit à l'issue de l'audience de ce que les habitants des Pays- Bas étaient fort mal élevés —qu'au lieu de plier le genou ils semblaient fort disposés à usurper le sceptre L insolence avait en effet pris la place de l'humilité, et
l'esclave d'hier appliquait aujourd'hui à son maître ses chaînes et son fouet. Des négociations commencées avec tant d'aigreur des deux parts ne pouvaient qu'être orageuses et lentes.
Les députés adressèrent tout d'abord au Gouverneur trois brèves questions. Était-il convaincu que dans la Pacification de Gand il ne se trouvait rien de contraire à la religion romaine et à l'autorité du Roi? Dans l'affirmative, était-il disposé à approuver ce traité dans toutes ses clauses? Etait-il prêt à renvoyer immédiatement ses troupes par terre, le voyage par mer soulevant trop de difficultés?
Le même jour, le 24 du mois de janvier, Don Juan répondit à ces trois questions — qui en réalité n'en formaient qu'une seule sous trois formes différentes. La réponse était aussi compliquée que la demande était simple. Elle consistait en six articles de propositions et vingt-un articles de réquisitions ; en tout vingt-sept articles. En somme, il proposait le renvoi des troupes étrangères, — la conclusion d'un traité de paix générale pour tout le pays — le gouvernement de l'empereur Charles comme type de son administration — l'intervention des États-Généraux dans les affaires publiques pour autant que le Roi y consentît — l'oubli et le pardon des offenses passées — la mise en liberté de tous les prisonniers. D'autre part il requérait les États de payer la solde arriérée des troupes préalablement au départ de celles-ci, et de fournir les vaisseaux nécessaires à leur transport, attendu que les Espagnols ne voulaient pas s'en aller par terre, et qu'à Luxembourg les députés des États avaient consenti h ce qu'il partissent par mer. Il demandait ensuite la dissolution de l'armée des États. Il lui fallait de la part de l'autorité ecclésiastique une preuve raisonnée de la parfaite innocuité de la Pacification do Gand au point de vue du catholicisme ; de
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la part des corps judiciaires une déclaration semblable au point de vue de la suprématie de Sa Majesté ; et de plus un serment prêté par les Etals-Généraux, jurant de maintenir inviolablemcnt la religion ei le Roi, et de s'employer à ce maintien dans la Hollande et la Zélande. 11 voulait pouvoir employer des fonctionnaires civils et militaires de toutes les nations, et exigeait enfin des États la promesse qu'ils empêcheraient le prince d'Orange de faire revenir d'Espagne, soit par force, soit par ruse, son iils, le comte do Buren.
Les députés s'indignèrent naturellement de celle longue tentative de mystification- Ils ne lui avaient, au fond, posé qu'une seule et fort simple question : Ralifierait-il le Iraité de Gand?El voilà qu'on leur donnait réplique en vingt-sept articles, sans qu'il fût répondu à leur demande. Ils veillèrent toute la nuit, préparant un protocole très violent, dans lequel ils renversaient pièce à pièce toutes les prétentions du Gouverneur. De bon matin, ils se présentèrent à Son Altesse, lui remirent leur document, et en même temps lui demandèrent nettement et de! vive voix, si oui ou non il voulait observer le traité. Ainsi acculé en présence des députés, des membres du conseil d'État venus de Bruxelles, et des délégués que l'Empereur venait d'envoyer assister aux délibérations, le Gouverneur répondit: Non. Il no pouvait ni ne voulait ratifier le iraité, parce que cet acte flétrissait les Espagnols du nom de rebelles; parce qu'il exigeait la délivrance du comte de Buren, — et pour beaucoup d'autres raisons qu'il ne lui plaisait point de dire. Alors s'engagea un débat orageux, qui dura toute la journée sans aboutir à aucun résultat. A dix heures du soir, les députés qui s'étaient retirés pour quelques instants, revinrent, porteurs d'une protestation, dans laquelle ils déclaraient n'être point responsables de la
rupture dos négociations, cl se laver les mains de l'effusion du sang qui pourrait s'ensuivre. A la lecture de cette pièce, Uon Juan fut pris d'un effroyable accès de rage. Il s'écria que les députés étaient des traîtres. Il jura que des gens qui se présentaient à lui, les poches pleines de protestations préparées d'avance, ne pouvaient qu'avoir été rebelles dès l'origine, et n'avaient jamais eu l'intention do s'arranger avec lui. Son langage et sa contenance trahissaient sa fureur. Il était las, disait-il, des menées des États. Qu'ils prissent bien attention à leurs actes, car le Roi ne laisserait pas leur rébellion impunie. Il allait tirer l'épée, — non pas la sienne, mais celle de Sa Majesté, et jamais guerre n'aurait été aussi terrible que celle qu'ils provoquaient par leurs insolences. Il ne s'arrêta pas la, mais ses injures rencontrèrent un tout autre accueil qu'une soumission muette et moutonnière. Ce n'était plus le temps où les députés des Élats-Généraux tremblaient devant la colère des vicaires du monarque. Les emportements de Don Juan n'étaient pas de l'huile sur une mer agitée, c'était le feu mis à la mine chargée. Les députés a leur tour laissèrent déborder leurs passions, et peu s'en fallut que des invectives on n'en vint aux voies de fait. Un des députés répliqua avec tant d'audace et de véhémence, que le Gouverneur saisissant sur la table une lourde sonnette d'argent la brandit vers la tête de l'insolent; heureusement l'intervention opportune d'un des ambassadeurs de l'Empereur empêcha le coup fatal d'être porté.
Cette infructueuse journée tirait à sa fin, quand les députés quittèrent Don Juan dans un état d'exaspération égal au sien. Aussi, ne fut-ce pas sans quelque surprise qu'ils se virent réveillés après minuit par un certain père Trigoso, qui venait les trouver, porteur d'un message conciliant de la part du Gouverneur.
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Endormis cl stupéfaits, ils en étaienl encore à se frotter les yeux, quand le duc d'Aerschol, l'évèque de Liège et plusieurs conseillers d'État arrivèrent. Ces personnages apportaient la nouvelle du consentement donné entin par Don Juan au maintien de la Pacification de Gand, ainsi que le prouvait une note de sa propre main dont ils étaient munis. Ce billet fut lu avec avidité, mais malheureusement ne répondit pas à l'attente générale. « Je consens » , disait don Juan, « à approuver la paix conclue entre les États et le prince d'Orange, à condition que rien n'y paraisse nuisible à l'autorité de Sa Majesté et à la suprématie de la religion catholique, et, en outre, sous réserve des points énumérés dans ma dernière communication. »
Des gens qui s'étaient, endormis sous l'influence d'une vive indignation, ne devaient guère être de meilheure humeur en se voyant soudain tirés de leur premier sommeil pour entendre la lecture d'un semblable message. Ce n'était qu'une nouvelle tentative de mystification. N'avaient-ils pas produit l'opinion très satisfaisante des principaux théologiens et jurisconsultes du pays, sur les deux points relatifs à la partie du traité de Gand? Dès lors, ne devaient-ils pas rejeter cette condition qu'imposait le Gouverneur pour sa propre et unique satisfaction? Ils retournèrent donc, avec un redoublement de mauvaise humeur, reprendre leur sommeil troublé.
Le malin venu, ils étaient déjà bottés et éperonnés, sur le point de reprendre le chemin do Bruxelles, quand ils reçurent de Don Juan un nouveau message. Cette fois, le langage du Gouverneur était plus admissible. « Je consens >., disait-il. « à ratifier la paix conclue entre les Élats cl le prince d'Orange, si je reçois dos autorités ecclésiastiques et de l'Université de Louvain, l'assurance satisfaisante que ladite paix
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ne contient rien qui déroge à la religion catholique — et la même assurance de la part du conseil d'Etat et de l'évftque de Liège et des délégués de l'Empereur, que le traité ne peut préjudicier en rien à l'autorité de Sa Majesté. » C'était enfin quelque chose de précis : ces conditions pouvaient être remplies. En l'ait, elles l'étaient déjà. Les assurances réclamées par le Gouverneur étaient déjà données; la Pacification de Gand était donc implicitement approuvée. Aussi les députés se rendirent-ils auprès de Don Juan, pour s'entretenir cette fois avec lui sur un ton plus amical. Néanmoins ce fut en vain qu'ils s'efforcèrent d'obtenir son consentement au départ des troupes par voie de terre, — le seul point encore en contestation. Don Juan caressant toujours en secret ses desseins mystérieuxsi intimement liés à l'embarquement de ses soldats, refusa de céder. 11 reprocha, au contraire, aux députés, l'imporl unité qu'ils montraient en produisant de nouvelles exigences, juste au moment où, sous sa responsabilité et sans mandat, il venait d'approuver le traité de Gand. Décidés dans leur for intérieur à l'emporter également sur le point encore contesté, mais ne se doutant nullement du motif secret qui produisait la résistance acharnée du Gouverneur, les députés prirent congé de lui dans les meilleurs termes, en lui promettant un rapport favorable sur les négociations, dès qu'ils seraient de retour à Bruxelles.
Après avoir concédé tant de choses, Don Juan fut bientôt contraint de concéder tout. L'empereur Rodolphe venait de succéder à son père Maximilien '. Le souverain défunt, dont les tendances dans la grande question de la tolérance religieuse étaient si intimement d'accord avec celles du prince d'Orange, avait en somme et malgré ses liens de famille et les néces-
L'Empereur Maximilien mourut le 12 Octobre 157G.
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sites politiques, fait pour les Pays-Bas à la cour do Philippe, tout ce que des paroles et des remontrances pouvaient faire. D'aide active, d'assistance pratique, il n'en avait certes pas apporté. Évidemment, il s'était trop acharné à cette impossibilité radicale : soutenir les Provinces sans offenser le Roi — ce qui dans le rude langage de Hans Jenitz était « vouloir avoir la peau lavée sans être mouille. » Il avait souvent entravé la liberté d'action du Prince, comme nous avons eu plusieurs fois occasion de le voir dans le cours de cette histoire ; néanmoins, la cause des Pays-Bas, de la religion et de l'humanité avait beaucoup perdu en le perdant. Rodolphe II, son successeur et son tils aîné, était un catholique ardent, qui ne pouvait continuer longtemps des relations amicales avec un prince proscrit el une population réformée. Le nouvel Empereur avait cependant reçu avec laveur les envoyés secrets d'Orange, et désirait sincèrement arriver à pacifier les Pays-Bas. Les agents avaient assisté à toutes les délibérations récemment avenues entre les Etats ei Don Juan, et ce furent leurs vives remontrances qui firent tomber les dernières objections du Gouverneur-Général. Dissimulanl un soupir de regret il remit à plus tard l'espoir mystérieux et chéri qui 1 avait amené dans les Provinces, el consentit au départ des troupes par voie de terre.
Tous les obstacles ayant ainsi disparu, le mémorable traite connu sous le nom d'Édit Perpétuel rut en m s lg né à Marche enFamenne le 12, et à Bruxelles le 17 du mois de février 1577. Cet édit, rendu au nom du Roi, comprenait 19 articles. Il approuvait et ratiuaitlapaixde Gand, en conséquence de l'avis favorable émis par les prélats, le clergé et les docteurs utrmgm jura de Louvain, qui avaient déclaré que, mon loin de pouvoir nuire à la suprématie de l'Église catholique ou à l'autoritédu Roi, cette paix, au con-
traire, était toute en leur faveur. Il promettait que << librement, franchement, sans relard d'aucune sorte et par terre, les soldats étrangers quitteraient le pays pour n'y plus revenir qu'en cas de guerre avec l'étranger. » — Les Espagnols se mettraient en marche dans quarante jours, les Allemands et autres aussitôt que les États-Généraux auraient pris les mesures nécessaires pour le payement de leurs gages. Il décidait la mise en liberté des prisonniers des deux parties belligérantes à l'exception du comte de Buren, qui ne devait être rendu à son père qu'après que celui-ci aurait exécuté les décisions que prendrait l'assemblée des États-Généraux. Il garantissait le maintien de tous les privilèges, chartes et constitutions des Pays- Bas. Il imposait aux États-Généraux le serment de protéger la religion catholique.il constatait leur engagement de procéder au licenciement de leurs troupes. Il donnait à Don Juan la certitude d'être inauguré comme Gouverneur-Général, dès que les Espagnols, les Italiens elles Bourguignons auraient quiltéle;territoire des Provinces.
Telles étaient les principales clauses de ce fameux traité que Philippe confirma quelques semaines plus lard, par une lettre adressée aux Etals de Brabant et par une ordonnance publiée à Madrid. Tout ce que les députés des États exigeaienl dès l'origine des négociations avait donc enfin été concédé par Don Juan. Us avaient réclamé le départ des troupes, soit par mer, soit par terre. Il avait d'abord résisté longtemps, mais avait enfin consenti à leur renvoi par mer. Alors on avait insisté sur la voie de terre. Il avait fini quoiqu'avec répugnance par céder également sur ce point. La ratification du traité de Gand avait d'abord été neltement refusée. Il arrivait dans le pays juste au moment, où le traité venait de se conclure et, par conséquent, était sans instruction sous ce rapport.
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Néanmoins, reculant peu à peu, il avait accepté le traité sous cerl aines réserves. Ces réserves, relatives aux deux grands sujets de la suprématie du Roi et du catholicisme, il voulait d'abord ne le faire dépendre que de sa propre appréciation. Sur ce point encore il avait été débordé. A son grand dépit il devait consen- ■ tir à substituer à sa conviction raisonnée les déclarations dogmatiques du Conseil d'État et des docteurs de Louvain. Comme il ne voyait pas trop bien comment un traité abolissant les ledits de Charles-Quint et les ordonnances du duc d'Albe — enlevant à la juridiction du Roi pour le confier aux États-Généraux le jugement de la question religieuse en Hollande et en Zélande — suspendant la persécution — établissant la tolérance — confirmant en qualité de slathouder du Roi dans le gouvernement de deux provinces rebelles et hérétiques, l'hérétique et le rebelle le plus dangereux des Pays-Bas — comme, disons-nous, il ne voyait pas trop bien de quelle manière un pareil traité « pouvait être plus avantageux que préjudiciable à l'absolutisme royal et à l'exclusivisme catholique », il avait naturellement commencé par hésiter.
Le Gouverneur avait ainsi déconcerté le prince d'Orange, non par l'opiniâtreté de ses résistances, mais par l'ampleur de ses concessions. Pour un instant toutes les combinaisons de Guillaume le Taciturne lurent déroutées. Si le Prince s'était attendu à tant de largesses, il eût probablement élevé ses prétentions beaucoup plus haut, car évidemment il ne désirait ni n'espérait la paix. Ce l'ut en vain que le duc d'Aerschot et l'évêque do Liège essayèrent d'amener ses députés à signer à Marche en Famenne l'arrangement du 27 janvier, qui servait de base à l'Édit Perpétuel. Tls refusèrent leur consentement avant d'avoir pris l'avis du Prince et des États de Hollande et de Zélande. Pendant ce temps les autres commissaires
faisaient marcher les affaires beaucoup plus rapidement. Les États envoyèrent au Prince une députation chargée de lui demander son opinion, mais avant qu'ils n'eussent même pu recevoir sa réponse, ils signaient le traité. C'était agir envers lui avec peu de courtoisie, si pas même avec mauvaise foi. Le Prince en fut surpris et indigné. Au fond, il n'avait aucune confiance en Don Juan ; toutes ses paroles et toutes ses lettres en témoignaient. 11 le croyait un profond hypocrite, et un ennemi aussi dangereux pour les Pays-Bas que le duc d'Albe ou Philippe lui-même. 11 avait étudié mûrement vingl-cinq lettres du Roi, du Gouverneur, de Jérôme de Roda et d'autres personnages, que le duc d'Aerschot qui les avait interceptées lui avait récemment confiées, et il y avait trouvé de quoi s'affermir dans ses premiers soupçons et même de quoi en concevoir de nouveaux. Quelques jours avant la signature du traité, de nouvelles lettres d'Alonzo de Vargas et d'autres personnes de marque, avaient encore été intercepLées ; elles avaient révélé tout un plan pour s'emparer des places fortes du pays et réduire ensuite celui-ci en une servitude complète. Le Prince en avait pris texte pour assurer aux Etats- Généraux que l'intention bien arrêtée du gouvernement n'avait été pendant tout le cours des négociations que de dissimuler, quel que pût être en public le langage de Don Juan et de ses agents. En conséquence il les implorait de « prendre pitié de ce pauvre peuple » et de sauver la patrie du piège qui lui était tendu. Depuis le premier jour, il avait exprimé la même défiance raisonnée et sincère, que de nombreuses preuves justifiaient d'ailleurs. Ce n'était donc pas sans raison qu'il s'irritait de la hâte que les États avaient mise à s'entendre avec le Gouverneur, — de l'aveuglement avec lequel, ainsi qu'il le dit par la suite, «comme sangliers écumants de rage ils venoient
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eux-mesmes se lancer dedans l'espieu du cœur sanguinaire de Don Juan. » Il était convaincu que celui-ci n'avait rien signé ni juré, qu'avec la restriction mentale de reprendre sa parole dès qu'il se repentirait de l'avoir donnée. Il doutait également rie la bonne foi et de la Fermeté des grands seigneurs. Il ne s'était jamais grandement îié aux protestations du courtisan d'Aerschot, et il n'avait pas môme loi entière dans le brave Champagny, malgré sa conduite lors du sac d'Anvers. Ce qui le lâchait surtout, c'était l'engagement non de démolir, mais de restituer, au contraire, au Roi ces citadelles haïes, nids de la tyrannie, par lesquelles les florissantes cités des Pays-Bas étaient tenues dans une continuelle inquiétude. Qu'elles fussent dans les mains du Roi, des nobles, ou des magistrats municipaux, elles lui étaient, toujours également odieuses, et depuis longtemps il avait pris la résolution de les raser jusqu'aux fondements. Bref, il croyait que les États s'étaient jetés dans la gueule du lion, et il rattachait d'avance les plus funestes conséquences au traité qui venait d'être conclu. Selon lui, et pour employer ses propres paroles : « toute la différence entre Don Juan, le duc d'Albe, et Louis de Requesens estoit... qu'il ne pouvoit pas si longtemps cacher son venin, et estoit plus impatient de tromper ses mains dans le sang. »
Dans la Pacification de Gand, le Prince avait trouvé la récompense des longs labeurs de toute sa vie. Il avait réuni en un faisceau dressé contre la tyrannie étrangère, un groupe de provinces sœurs par l'histoire, la langue et les coutumes. L'amour des libertés antiques, la haine des soldats espagnols rendaient entin à la Hollande et à la Zélande l'étreinte fraternelle de leurs voisines. Le démon du fanatisme religieux dont le corps politique avait été possédé pendant tant d'années, était conjuré ; car le traité de Gand, large-
ment interprété, ouvrait la porto à la tolérance universelle. Dans l'Édit Perpétuel le Prince voyait la destruction de son œuvre. La Hollande et la Zélande étaient encore une fois scindées d'avec les quinze autres provinces, et la guerre allait bientôt déchaîner de nouveau ses horreurs sur leur sol voué au malheur. Quant à l'article relatif au maintien de la Pacification de Gand, ce n'était à ses yeux que du vent; les diclons solennels du Conseil d'Étal et les subtilités des Louvanistes ne seraient qu'un bien frêle boulevard, quand le flot de la tyrannie monterait de nouveau. Ou bien on avait le dessein tacite de tolérer la religion réformée ou bien celui de l'extirper radicalement. Soutenir que le traité de Gand, loyalement interprété, était une garantie pour le despotisme du Roi ou de l'Église, c'était prétendre qu'un furieux enchaîné est plus dangereux dans les chaînes que libre et l'épée à la main ; c'était se refuser à voir la différence existant entre le convenlicule privé et l'échafaud public. L'Édit Perpétuel, tout en feignant de soutenir le traité de Gand, devait nécessairement le détruire d'un coup dès que la tyrannie, pendant un court repos, aurait, comme les aigles, refait son aire et ses petits. Dès lors Guillaume d'Orange pouvait-il accepter l'Édit Perpétuel, compromettre avec Don Juan? Dix mille fantômes sortaient du lac d'Harlem, des rues affamées et empestées de Leyde, des ruines fumantes d'Anvers, pour arrêter sa main et l'empêcher de pactiser avec un despotisme dont la souplesse égalait la cruauté.
Approuver l'Édit Perpétuel n'était donc pas la politique de Guillaume d'Orange, à qui Don Juan était suspect, Philippe odieux.
Suspectant ainsi Don Juan, abhorrant Philippe, doutant des nobles des Pays-Bas, n'ayant confiance que dans la masse des citoyens, Guillaume d'Orange
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ne pouvait appuyer l'Édit Perpétuel et rester fidèle à sa politique. De plus, les États avaient traité sans son assentiment et même contrairement a son avis formel ; raison de plus pour qu'il tût mécontent. Aussi ret'usa-t-il de publier et de reconnaître le traité en Hollande ou en Zélande. Quelques semaines avant, il avait en son nom personnel, soumis aux Etats de ces provinces une série de questions destinées à les éprouver ; il leur avait demandé entre autres choses : s'ils étaient prêts à soutenir encore une nouvelle guerre sanglante pour la défense de leur religion, même si le nouveau gouvernement reconnaissait tous leurs autres privilèges. Un débat long et animé s'était engagé qui, sans se terminer par aucune résolution positive, n'avait pas laissé que de faire voir chez les États des dispositions excellentes. Aussitôt après la signature de l'Edit Perpétuel, les États-Généraux avaient envoyé demander au Prince son opinion et son approbation. Immédiatement d'Orange, au nom de ta Hollande et de la Zélande, répliqua par un mémoire motivé, dans lequel' il faisait de graves objections à la teneur générale de l'Édit. Il se plaignait de ce que les Constitutions et les lois du pays fussent violées par l'abandon de cet ancien privilège qu'avaient les Etals-Généraux de se réunir quand bon leur plaisait, et par le maintien de la captivité du comte de Buren, qui n'était coupable d'aucun crime, et dont la détention prouvait que personne, quelles que fussent les promesses, ne pouvait se dire sûr de sa vie ou de sa liberté. La ratification du traité de Gand n'était, disait-il, ni précise ni catégorique, on la faisait dépendre d'une foule d'adroits subterfuges. Il s'élevait amèrement contre la clause de l'Édit, qui imposait aux États l'obligation de payer les gages de ces soudards qu'ils venaient de déclarer bandits et rebelles, et de la main desquels ils avaient souffert de si affreux outrages. Il flétrissait la
lâcheté de laisser ces mercenaires emporter avec eux tant de joyaux, de vaisselle, d'objets précieux, qui n'étaient que le produit de leurs rapines dans le pays. 11 finissait cependant en se déclarant prêt à signer l'Édit, si les Etats-Généraux s'engageaient d'avance, pour le cas où les Espagnols ne seraient point partis dans le délai convenu, à s'abstenir de reconnaître Don Juan et môme de communiquer avec lui, cl à entreprendre eux-mêmes parla force des armes l'expulsion des troupes étrangères.
Tel était la réponse à l'Édit Perpétuel, le premier manifeste solennel du Prince, uni du reste de cœur et d'esprit aux États de Hollande et de Zélande. Tout ce qu'il déclarait ainsi publiquement était d'ailleurs en conformité parfaite avec son sentiment intime. « Quelque mine que Don Juan d'Austrice face du contraire,» écrivait-il à son frère, « n'est aulcunement son intention d'entretenir la pacification, naguerres faicto en ces pays, et moins encoir de faire sortir les Espangnolz, avecq lesquelz il tint la plus estroicte correspondance qu'il peult. »
De son côté, le Gouverneur désirait ardemment se concilier le bon vouloir du Prince. Il ne cherchait qu'à gagner l'amitié de l'homme sans le concours duquel, il le savait, serait vain tout effort qui tendrait à recouvrer la Hollande et la Zélande et à rétablir la tyrannie royale et ecclésiastique, « C'est lui le pilote qui guide la barque, » écrivait Don Juan à Philippe. Lui seul peut la sauver ou la faire périr. Les plus grands obstacles seraient donc écartés si l'on parvenait à le gagner. Il avait proposé, et cela avait été approuvé par Philippe, de transférer au comte de Buren toutes les dignités du Prince, son père, à condition que celui-ci consentît à se retirer en Allemagne. Mais évidemment cette proposition ne devait pas rencontrer grand succès, car la charge de père de la
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patrie et de défenseur des libertés nationales n'était pas transmissible.
A Louvain, où il s'était rendu après la publication de l'Édit Perpétuel, Don Juan avait conféré avec le duc d'Aerschot, et ils avaient trouvé qu'il serait bon d'envoyer le docteur Léoninus en mission privée auprès du Prince. Avant de partir, le savant envoyé eut une longue conversation avec le Gouverneur. Celui-ci le chargea de représenter au Prince le danger et les incommodités auxquels Don Juan s'était exposé en venant d'Espagne pour pacifier les Pays-Bas. Léoninus devait ajouter l'assurance que le traité récemment conclu serait fidèlement observé, que les Espagnols se préparaient déjà à partir, qu'en cela et en toutes autres choses, ce que Don Juan avait promis serait réalisé, qu'il prendrait môme les armes contre quiconque l'empêcherait de remplir ses engagements : qu'en garantie de sa parole, il s'était mis au pouvoir des États. Il devait faire observer à Guillaume qu'il avait en ce moment l'occasion de rendre au Roi un service en récompense duquel il obtiendrait, non seulement le pardon de ses fautes, mais encore la faveur du monarque, et tous les honneurs qu'il pourrait désirer ; qu'ainsi il pourrait assurer l'avenir de sa maison ; que Don Juan lui serait bon ami, et comme tel qu'il ferait pour lui plus peut-être qu'il ne pensait. L'envoyé devait aussi faire voir au Prince que s'il persistait dans son opposition, chacun, avec juste cause, se tournerait contre lui, et qu'il en résulterait inévitablement la ruine de sa maison. Il lui protesterait que Don Juan ne venait que pour pardonner et oublier, pour réduire le gouvernement des Pays-Bas à sa forme ancienne et y établir une paix au moyen de laquelle ils pussent se relever des malheurs dont ils avaient souffert, de sorte que, si c'était pour cela que le Prince avait pris les armes, il était maintenant
de son devoir de les déposer et de faire tous ses efforts pour maintenir la paix et rétablir la religion catholique. Enfin Léoninus devait insinuer que si le Prince voulait écrire à Don Juan, Don Juan lui répondrait de manière à lui donner toute satisfaction. Dans ces instructions pacifiques et ces expressions d'amitié, Don Juan était sincère. « Le nom de Votre Majesté, » écrivait-il hardiment en rendant compte au Roi de ses efforts, « est autant abhorré et méprisé aux Pays-Bas, qu'on y aime et qu'on y craint celui du prince d'Orange. Je négocie avec lui, pour lui donnertoulessûretés, car je vois que rétablissement de la paix, ainsi que le maintien de la religion catholique et de l'obéissance due à Votre Majesté dans ces provinces, dépend maintenant de lui et que les choses en sont arrivées au point qu'il faut faire de nécessité vertu. S'il prêle l'oreille à mes propositions, ce ne sera qu'à des conditions très avantageuses pour lui : mais il faudra en passer par là plutôt que de perdre tout. »
Don Juan était sincère ; malheureusement il no savait pas que le Prince aussi était sincère. Le Croisé qui d'un seul coup avait jeté (renie mille païens dans l'abîme, et qui rêvait de la reine d'Ecosse et du trône d'Angleterre, n'avait dans le cerveau pas de place pour l'image d'anpalriote. Faveurs royales, prospérité de sa maison, dignités, charges, ordres, conditions avantageuses, tel était l'appât qu'il faisait miroiter aux yeux du prince d'Orange. 11 ne comprenait pas comment l'attachement à un pays à demi-submergé, et aune croyance méprisée, pourrait détruire le charme de ces belles conditions et de ce brillant avenir. Une concevait pas que ce rebelle, une fois bien assuré non seulement du pardon, mais même do lai-gesses, pût hésiter et repousser la main qu'un Roi lui tendait en signe de réconciliation. Don Juan n'avait pas pris la mesure exacLe de son grand adversaire.
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Le résultat de ses missions successives auprès du Prince devait lui faire voir plus clair '. Dans le cours de son entrevue avec d'Orange, à Middelbourg, Léoninus fit remarquer que Son Altesse ne s'était fait accompagner, en venant aux Pays-Bas, d'aucunes troupes; qu'elle s'était livrée au duc d'Aerschot; qu'elle était entrée à Louvain sans garde, sous la seule promesse des bourgeois et des étudiants; que tout cela montrait en elle des intentionssinceres.il engagea le Prince à ne pas laisser échappe)' une occasion si favorable de mettre sa maison à couvert de toute chance; il lui parla de Marias, de Sylla, de Jules César et d'autres promoteurs de guerres civiles, et en se retirant il le pria de penser mûrement à tout ce qu'il venait de lui proposer, et d'invoquer Dieu pour qu'il lui donnât de bonnes inspirations.
Le lendemain, Guillaume déclara à l'ambassadeur, que, après avoir prié Dieu de l'éclairer, il se sentait plus que jamais convaincu de l'obligation où il se trouvait d'exposer toute la situation aux États, envers lesquels il avait des obligations comme leur serviteur. Il ajouta qu'il ne pouvait oublier ce qui était arrivé aux comtes d'Egmont et do Horn, ni la manière dont avait été violée la promesse faite aux gentilshommes confédérés par la duchesse de Parme, ni la conduite du roi de France envers l'amiral Coligny. Il parla d'avis venus de tous côtés, d'Espagne, de France et d'Italie, et qui lui assuraient qu'on était décidé à lui
• ' Des détails complets sur la mission de Léoninus sont donnés par M. Gacliard dans la préface du troisième volume de la Correspondance de Guillaume le Tacit. pages LIV., sqq. Ce publiciste distingué les a tirés d'une relation manuscrite faite par Léoninus à son retour à Louvain, et do laquelle une traduction en espagnol a été trouvée par M. Gacliard dans les archives de Simancas.
faire la guerre, ainsi qu'aux États de Hollande et de Zélande. Aussi ceux-ci, dit-il, prenaient leurs mesures en conséquence, et savaient bien qu'un nonce du pape était arrivé aux Pays-Bas pour conclure une ligue contre eux. Dans la soirée, le Prince se plaignit de ce que les États-Généraux se fussent tant pressés de conclure avec Don Juan. Il signala plusieurs articles du traité, qui ne pouvaient qu'augmenter les défiances; et notamment l'engagement pris par les États d'entretenir et de faire entretenir la religion catholique romaine. Cet article élait, dit-il, en pleine contravention à la Pacification de Gand, qui avait remis ce point à une assemblée future des Étals-Généraux. Lôoninus s'appliqua, du mieux qu'il put, à réfuter son interlocuteur. Dans la dernière entrevue, le Prince persisla clans l'intention de rendre compte, avant tout, aux Etats de Hollande et de Zélande. Ne pas le l'aire, c'était selon lui s'exposer d'un côté, h se perdre, et de l'autre, à encourir l'indignation de ceux qui le soupçonneraient de les avoir trahis. Léoninus, en recevant la réponse destinée au duc d'Aerschol, pria le Prince de lui déclarer s'il y avait quelque apparence d'un arrangement pour l'avenir. D'Orange répondit, que, pour lui, il n'espérait pas qu'on pût parvenir à s'entendre, mais qu'il engageait Léoninus à se trouver à Dordrecht, lorsque les Élats s'y assembleraient.
Malgré le mauvais résultat de cette mission, Don Juan ne désespérait pas encore d'assouplir la raideur du Prince. Il espérait que s'il parvenait à avoir avec lui une entrevue personnelle, il saurait déraciner de l'esprit de son antagoniste bien des motifs de soupçon. « Nous ne sommes pas clans un temps, écrivaitil au Roi, où l'on doive avoir des préférences ni s'arrêter à des points d'étiquette : il faut tâcher de rétablir l'État par tous les moyens possibles, car la véritable
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autorité, la véritable réputation consiste h le conserver; et je ne connais d'autre voie pour prévenir sa ruine, que la réduction de cet homme qui exerce tant d'influence sur la nation. » Le Prince avait en réalité la partie belle. A peine eût-on trouvé un homme dans la Hollande et la Zélande qui no fût prêt en toute occasion à se plier à ce qu'il déciderait. Dans toutes les autres provinces, la masse du peuple avait en lui la confiance la plus absolue, le clergé et les grands nobles le respectaient et le craignaient tout en essayant en secret de contrecarrer ses desseins. En possession d'un pouvoir dictatorial dans deux des provinces, et d'une influence immense dans les quinze autres, rien ne lui était plus facile que de trahir sa patrie. L'instant était éminemment propice. Le monarque implacable était presque à genoux devant son vassal rebelle. On offrait tout : pardon, faveurs, puissance. «Vous ne sauriez vous imaginer », lui faisait dire Don Juan. « tout ce que je puis faire pour vous. » Le Gouverneur était impatient à l'extrême d'acheter le seul ennemi que Philippe eût à craindre. Le Prince, n'avait personnellement rien à gagner à continuer la lutte. La proscription, la mise hors la loi, l'humiliation, la ruine, l'assassinat, le martyre, — c'étaient là les seules palmes qu'il put espérer atteindre. Il avait beaucoup à perdre : hier encore comblé d'honneurs et de dignités, entouré d'éclat et de splendeur, ayant de vastes biens à partager entre ses nombreux enfants, tout à coup aujourd'hui il pouvait recouvrer tout cela, et peut-être bien plus encore! Et que fallaitil qu'il fît? Rien, vraiment. Déserter les convictions do toute sa vie, et trahir un ou deux millions de cœurs confiants— c'était là tout.
Quant aux. promesses que faisait le Gouverneur de traiter désormais le pays avec douceur, le Prince ne pouvait que les louer, même en doutant de leur
accomplissement. Dans sa réponse aux deux lettres de Don Juan, il remerciait Son Altesse, avec une gravité qui louche à l'ironie, de la bénigne courtoisie et de l'honneur signalé qu'elle s'était plu h lui montrer en le conviant si humainement et avec tel soin à une vie tranquille, en laquelle Son Altesse semblait faire consister le comble de la félicité de cette vie mortelle, et en lui promettant si libéralement sa laveur et sa grâce. Mais, poursuivail-il — et cette fois avec une gravité réelle — les promesses de Son Altesse, quant a la pacification et quiétude du pauvre peuple des Provinces, étaient chose de beaucoup plus grande et plus parfaite. D'autant que, quant a lui, il avait toujours respecté le bien du public incomparablement plus que le sien propre, « aiant », comme il le disait, « tousjours mis dessoubz les pieds mon regard particulier, ainsi que suis encore résolu de le faire, tant que la vie me demeurera. »
Voilà comment, quant à lui personnellement, Guillaume d'Orange reçut les avances que lui faisait le gouvernement. Sur ces entrefaites, Don Juan vint à Louvain. Il ne devait être inauguré comme Gouverneur-général qu' après que les conditions préliminaires de l'Édil Perpétuel auraient été exécutées et les troupes espagnoles renvoyées du pays, mais il lui semblait inconvenant de rester plus longtemps au seuil des Provinces. C'est pourquoi il s'avança jusqu'au cœur du territoire, se livrant sans défense à la loyauté du peuple et affectant une confiance chevaleresque qu'au fond il était loin de ressentir. Bientôt se pressèrent autour de lui les courtisans, les valets du pouvoir, les nobles chasseurs d'emplois. Des gens qui étaient restés invisibles, tant que l'issue d'orageuses négociations avait été douteuse, l'assiégeaient maintenant de leur obséquiosité et le suivaient comme son ombre. Tel grand seigneur voulait un régiment, tel autre un
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gouvernement, un troisième une clef de chambellan ; lous, des titres, des rubans, des places, des livrées, des gages. Don Juan distribuait faveurs et promesses avec une prodigalité magique. Philippe, en l'envoyant aux Pays-Bas, alin qu'il se conciliât tous les cœurs par ses grâces personnelles, héritage de l'Empereur son père, Philippe avait eu un dessein en voie d'accomplissement rapide, car ce n'étaient pas seulement les louanges vénales de sycophantes titrés que le jeune prince s'efforçait d'attirer, il se mêlait gaiement et sans morgue à toutes les classes de citoyens. Partout sa charmante ligure et ses manières engageantes produisaient leur effet ordinaire. Il dînait et soupait avec les magistrats à l'Hôtel de ville, honorait de sa présence les banquets populaires et se montrait tour à tour, et selon l'occurrence, affable, digne, spirituel, fascinateur ou solennel. A Louvain, les cinq ghildes militaires donnèrent un grand festival. Les invitations ordinaires furent envoyées aux autres corporations et à toutes les confréries d'hommes d'armes du pays d'alentour. Processions animées et splendides, repas somptueux, exercices militaires se succédèrent presque sans interruption. Le jour de la grande lutte d'adresse, tous les hauts fonctionnaires de la contrée furent invités selon la coutume, et le Gouverneur fut gracieusement prié de daigner assister avec eux à la solennité. Grande fut la joie de la multitude quand Don Juan, fidèle observateur de la tradition des princes et des empereurs de sa famille aux jours d'autrefois, vint se ranger lui-môme comme compétiteur parmi les arbalétriers. Plus grand encore lut l'enthousiasme quand le vainqueur do Lépante abattit l'oiseau, et fut proclamé roi pour l'année au milieu des éclats tumultueux de l'allégresse populaire. Suivant, l'antique usage, les capitaines de laghilde suspendirent l'oiseau d'or au cou de Son Altesse, et, se rangeant en cortège,
le suivirent jusqu'à la grande église. De là, après les cérémonies religieuses accoutumées, la foule courut autour des tables, où la santé du nouveau roi des arbalétriers fut arrosée de libations sans fin. La joie fut immense et bruyante à ce premier festival, auquel succédèrent partout, pendant ce peu de jours sereins, des fêtes nombreuses, tant les jovials habitants des Provinces croyaient au rétablissement sérieux de la paix. Ils étaient loin de se douter que la guerre, qui durant dix redoutables années avait dévoré la moelle de leur prospérité, n'était qu'à son début, et devait durer trop longtemps pour qu'eux et même leurs enfants en pussent voir le terme.
Quoi qu'il en soit, tout était joie et liesse dans les rues de Louvain. Le Gouverneur, par l'attrait de sa personne, réveillait chez beaucoup de gens le souvenir de l'Empereur jadis si populaire. Il promettait le maintien des libertés et le rétablissement de la prospérité. En outre, il venait d'abattre l'oiseau avec une adresse dont feu l'Empereur eût pu être jaloux, et de présider des banquets solennels avec une grâce que Charles n'eût peut-être pas atteinte. Ses charmes pour le moment tenaient lieu de vertus. « Telles étaient la beauté et la vivacité de ses yeux, » dit son conseiller intime, Tassis, « que d'un seul regard il gagnait tous les cœurs, » et cependant, victime prédestinée, il se sentait en secret exposé aux traits d'un tireur qui ne perdait point son temps au jeu du papegay, mais qui manquait rarement le but. « Tout le pays est à la dévotion du Prince, ainsi que presque tous ses habitants, » écrivait-il secrètement au Roi son frère, au moment même des manifestations enthousiastes qui précédèrent son entrée à Bruxelles.
Tandis que le Gouverneur prolongeait son séjour à Louvain, Escovedo, son secrétaire, s'occupait activement d'organiser le départ des Espagnols, car malgré
sos répugnances premières et les soupçons d'Orange, Don Juan voulait loyalement accomplir sa promesse. 11 fif môme l'avance rie 27,000 florins pour les irais do leur transport, mais cela ne suffisait pas, et pourvoir au payement des arriérés de solde et du montant total n'était pas chose facile. Les Éclats mettaient de la lenteur à fournir les 15,000 florins auxquels il s'étaient engagés. En outre, le crédit du Roi était bien bas. Il n'avait pas été. fait régulièrement honneur à ses derniers billets, et quelques-uns même avaient rencontré un refus de payement, qui n'allégeait guère la tâche du financier chargé de conclure de nouveaux emprunts. Escovedo ne ménageait point ses expressions à ce propos ; tous deux, Don Juan et lui, réclamaient du Roi une ponctualité complète dans tous les payements pour l'avenir. Us appuyèrent surtout surla nécessité de veiller à co qu'a l'échéance on soldât les billets tirés au nom de Philippe sur les banquiers lombards et que les Fiiggers d'Anvers avaient escomptés à gros intérêts. « Je supplie sérieusement Votre Majesté, » disait Escovedo, « de s'occuper de ces payements, à quelque prix que ce soit ; » et il ajoutait avec une franchise qui amuse, « ce sera un moyen pour Votre Majesté de rétablir son crédit, et pour le mien, je ne me soucie point de le perdre, quelque petit qu'il puisse être. » Don Juan était encore plus pressant. « Pour l'amour de Dieu, Sire, » écrivait-il, « ne soyez plus en défaut cette fois. Vous devez réfléchir à la nécessité de recouvrer votre crédit. S'il reçoit maintenant le coup mortel, tout fera défaut à Votre Majesté et les soldats seront poussés au désespoir. »
Grâce à dos miracles d'activitéde lapart d'Escovedo, et à la confiance qu'il inspirait personnellement, les fonds nécessaires furent réunis en quelques semaines. Mais de grandes difficultés s'élevèrent alors entre les officiers, pour le choix de celui qui commanderait
l'armée retournant au pays. Don Alonzo de Vargas, chef de la cavalerie, avait été désigné par le Gouverneur, mais Valdez, Romero et d'autres vétérans, refusèrent avec indignalion de servir sous lui qu'ils déclaraient être leur inférieur. Tout cela produisit une grande rumeur et de grands embarras, et, pour y mettre fin, on désigna comme commandant en chef le comte de Mansfôldt. Mais ce n'était que jeter de l'huile sur la flamme. Les Espagnols devinrent furieux de la préférence accordée à un étranger, et Alonzo de Vargas, se croyant spécialement outragé, osa adresser au Gouverneur le langage le plus insolent ! Néanmoins, la décision fut maintenue et les troupes quittèrent enfin le pays dans les derniers jours du mois d'avril. Une foule immense s'était rassemblée pour assister à leur départ et pouvait à peine en croire ses yeux, en voyant enfin s'éloigner l'incube sous l'oppression duquel le pays avait si longtemps gémi. Mais la joie des Pays-Bas, quelque extravagante qu'elle fût, était cependant modérée par l'idée que 10,000 Allemands restaient encore dans les Provinces, attachés au service du Roi, et que peutêtre le départ des Espagnols n'était qu'une feinte. Dans le fait, Escovedo, tout en exécutant les ordres de Don Juan, en s'occupant ainsi du départ des troupes espagnoles, ne se faisait aucun scrupule de dire au Roi combien il regrettait la mesure et doutait de ses bons effets. Il avait espéré jusqu'au bout qu'on trouverait dans l'état des affaires en France, un prétexte pour justifier le séjour de l'armée près des frontières de ce royaume. Il déclarait au Roi qu'il n'était point rassuré du tout sur la tournure que prendraient les affaires, après le départ des soldats, vu l'esprit de désobéissance que leur présence même n'avait pu complètement étouffer. Son espoir avait toujours été qu'on les garderait dans le voisinage, prêts à se jeter
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sur les îles de la Zélande à la première occasion favorable. « Pour nia part, » écrivait-il, « je n'ai point grand souci de l'occupation des places de l'intérieur, mais nous devons nous assurer des iles. Celte affairelà esl bien plus difficile, • poursuivait-il en faisant une allusion perfide aux projets secrets de Don Juan, « que le dessein sur l'Agleterre. Si celui-ci s'exécutait, l'autre irait de lui-même et s'accomplirait sans grands efforts. Que Votre Majesté n'aille pas croire que je dis cela pour appuyer le plan de Don Juan ; pareille idée esl. très loin de moi. »
Malgré les soupçons du peuple el les répugnances du gouvernement, les troupes ne se mirent pas moins en marche pour ne point s'arrêter avant d'être arrivées en Lombardie. Don Juan écrivit diverses fois au Roi pour appuyer chaudement les droits de ces vélérans et de leurs vaillants officiers, Romero, d'Avila, Valdez, Montesdocca,Verdugo,Mondragon, et les autres, à la reconnaissance et à la générosité du monarque. Ils étaient partis pour l'Italie rie fort mauvaise humeur, n ayant pas reçu la moindre récompense pour leurs longs et pénibles services. Certainement, pour peu qu'une inébranlable fermeté, une valeur désespérée, une cruauté, sœur de la sienne, pussent excuser aux yeux du monarque la révolte qui avait amené forcément leur départ, ces ouvriers avaient bien mérité leur salaire. Don Juan les avait apaisés en leur promettant, dès leur arrivée en Lombardie, d'amples satisfactions, et s'étaiL empressé de solliciter dans les termes les plus pressants la pleine satisfaction de leurs droits et de ses promesses. Quoique Don Alonzo de Vargas l'eût insulté « drapeau déployé, » comme il le disait, il ne laissa pas que d'intercéder pour lui auprès du Roi dans les termes les plus affectueux. « Son impatience ne m'a pas surpris, » disait le Gouverneur, « et je regrelLe qu'il ait été offensé, car je l'aime
et l'estime fort. Il a servi plusieurs années avec grande distinction et je puis vous assurer que, pour l'intégrité de caractère et la religion, c'est un homme jtout à fait extraordinaire. »
La première scène du départ des troupes avait été l'évacuation de la citadelle d'Anvers, et l'on avait résolu de confier au duc d'Aerschot le commandement de cette importante place de guerre. Les droits que lui donnaient sa qualité de général en chef, sous l'autorité du conseil d'État, et sa position à la tête de la noblesse catholique, ne pouvaient être méconnus, et cependant aucun des deux partis n'avait eu pleine confiance. Il était trop visiblement l'esclave de ses intérêts personnels. Arrogant quand il se sentait sûr de son terrain ou qu'il croyait celui d'autrui douteux, il devenait souple et rampant, quand les positions étaient changées. Sous prétexte de consulter d'abord Don Juan, il refusait à Guillaume d'Orange l'entrevue que demandait celui-ci, et plus tard voyant combien on tenait à se concilier le Prince, il le sollicitait luimême avec ardeur. Envers le Gouverneur-Général lui-même, il était insolent en février et plein de respect en mars. Il s'emparait de la première place à l'église, quand Don Juan n'était pas encore admis par les États, et, l'affaire à peine arrangée, il était le premier à s'élancer au devant de lui pour le complimenter. Accusé en plein conseil d'État de faire la chasse aux places, il y, jouait une scène de vertueuse indignation, mais se hâtait de s'assurer la plus haute dignité que pût conférer le Gouverneur. Quels que pussent être ses mérites, il est certain qu'il n'inspirait confiance ni aux partisans du Roi ni à ceux du Prince, quoique tour à tour il fit profession du plus chaud attachement à chacun des deux partis. Espagnols et patriotes, protestants et catholiques soupçonnaient en même temps le personnage et attribuaient à toutes
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ses actions un motif toujours différent de celui qu'il mettait en avant. Tel est souvent le jugement que s'attirent ceux qui ne pèchent en eau trouble que pour remplir leurs propres iilets.
Néanmoins le Duc fut nommé gouverneur de la citadelle. Sanchc d'Avila, châtelain jusqu'alors, refusa avec la fierté castillane de remettre la place à son successeur, et laissa à son lieutenant Martin d'Oyo l'accomplissement de celte cérémonie. Escovedo debout sur le pont-levis, à côté d'Aerschol, reçut le serment de fidélité : « Moi, Philippe, duc d'Aerschol, » s'écria le nouveau commandant, «je jure solennellement de tenir ce château pour le Roi et pour nul autre. » Ce à quoi Escovedo répondit : « Dieu vous vienne en aide, avec tous ses anges, si vous tenez votre serment ; sinon, que le diable vous enlève, en corps et en âme. » Les quelques assistants crièrent Amen ; et après cette hâtive formalité, les clés furent données au duc ; les prisonniers, d'Egmont, Câpres, Goignies et d'autres, furent relâchés, et les Espagnols se mirent en marche.