LE DESSOUS DES CARTES
Entrée triomphale de Don Juan à Bruxelles. — Le revers de la médaille. — Analyse de la correspondance secrète de Don Juan et d'Escovedo avec Antonio Perez. — Complot contre la liberté du Gouverneur. — Découragement et pressentiments sinistres de ce dernier. — Prescription de mesures sévères. — Position et principes du prince d'Orange et de sa famille. — Ses vues personnelles sur la question de paix et sur la guerre. — Sa tolérance envers les catholiques et les anabaptistes blâmée par ses amis. — Mort de Viglius. — Nouvelle missive du Gouverneur au prince d'Orange. — Détails sur les conférences de < rertruydenberg. — Nature et résultats de ces négociations. — Echange de papiers entre les envoyés et le Prince. — Exécution de Pierre Panis pour cause d'hérésie. — Trois partis dans les Pays-Bas. — Dissimulation de Don Juan. — Ses appréhensions au sujet de sa liberté.
Gomme nous l'avons déjà dit, les troupes s'étaient définitivement retirées du pays vers la fin d'avril ; immédiatement après, Don Juan fit son entrée triomphale à Bruxelles, le l L ' r mai. Il y avait longtemps qu'un aussi beau jour n'était venu réjouir le cœur des Brabançons. Depuis bien des années, tant de magnificence n'avait plus été déployée dans les Pays-Bas. Un cortège solennel de bourgeois, précédé de six mille
soldats el. suivi de compagnies franches d'archers et de mousquetaires dans leurs costumes pillorcsques, escorta le jeune prince à travers les rues de la ville. Don Juan était à cheval, enveloppé d'un long manteau verl, s'avancanl entre l'évêque de Liège et le nonce du pape. 11 passa sous d'innombrables arcs de triomphe. Devant lui, se balançaient des bannières sur lesquelles figuraient la bataille de Lépante et d'autres scènes importantes de sa vie. Toul le long de sa route, des ménestrels chantaient des vers, des poètes récitaient des odes, des sociétés de rhétorique représentaient des pièces, allégoriques en son honneur. Des jeunes tilles le couronnèrent de lauriers. D'innombrables beautés se pressaient à toutes les fenêtres, sur les toits, aux balcons ; leurs robes brillantes flottaient au dessus de sa tête, comme les brillants nuages d'été. « Une douce pluie de fleurs, » dit un aimable chroniqueur, « tombait légèrement de ces charmants nuages. » Don Juan était radieux. Cet enthousiasme de commande et ces décorations qui ont marqué mille fois la triomphale enlrée de héros de convention, eurent le succès traditionnel. La léte commença à l'église et finit au banquet; la journée était belle, la populace contente, et, après ce brillant festival, Don Juan d'Autriche se vit enfin Gouverneur- Général.
Trois jours plus tard, il prêta a l'Hôtel de Ville les serments ordinaires qu'il devait garder avec la bonne foi ordinaire aussi, et pour quelque temps tout parut serein et souriant.
Mais à ce tableau il y avait un revers. Rien ne saurait rendre en langage humain la haine que Don Juan portait aux Pays-Bas et à leurs habitants. 11 n'était venu dans ce pays que pour s'y l'aire un. marche-pied au trùne d'Angleterre, et, dans ses lettres infimes, il ne parlait jamais des Provinces ou du peuple qu'en
termes d'aversion. Il était clans une « Babylone do dégoût, » dans un « Enfer, » entouré « d'ivrognes, » de « sacs à vin, » de « canaille, » et ainsi de suite. Dos son arrivée il avait tout t'ait pour retenir les troupes espagnoles, et, quand il lui avait fallu y renoncer, pour les renvoyer au moins par mer, Escovedo partageait complètement les idées et les projets de son maître. Le complot, l'entreprise secrète, était la grande cause de l'arrivée de Don Juan dans cet affreux pays de Flandre. *
Aussi avait-il été, selon lui, très important de se mettre aussitôt à l'œuvre pour travailler à l'accomplissement de ce grand projet. Il entra donc en correspondance avec Antonio Perez, à cette époque le secrétaire d'Étal le plus intime du Roi. 11 ressort suffisamment des lettres du Gouverneur qu'il ne méditait pas de trahison. Cependant, avec l'expansion qu'il montrait à quiconque il croyait son sincère ami, il employait parfois des expressions qui pouvaient sembler équivoques. Ce défaut était plus encore celui du pauvre Escovedo. Dévoué à son maître, ayant une confiance aveugle dans la loyauté de Perez, il se laissait aller à des tournures de langage qui pouvaient devenir plus compromettantes encore, si jamais l'art infernal de Perez et la défiance universelle de Philippe en faisaient naître le besoin. Or, Perez, le fourbe, l'homme le plus audacieux, le plus consommé, le plus exempt de scrupules, qui existât dans cet abîme de duplicité qui s'appelait la cour d'Espagne, ourdissait à ce moment avec Philippe un complot, dans le but de tirer de la correspondance de Don Juan et d'Escovedo les preuves d'une trahison dont le Roi et son ministre avaient intérêt à les charger. Les dépêches d'Espagne étaient rédigées en vue de ce but, ; celles des Flandres étaient interprétées de même. Chaque lettre confidentielle reçue par
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Perez était immédiatement soumise au Roi, et en même temps chacune de celles qu'écrivait, cet artificieux démon, fourmillait d'allusions au danger de voir sa correspondance surprise par le Roi et de promesses d'un 'secret inviolable; à peine rédigée, la lettre était présentée à Philippe qui la critiquait et la commentait avant qu'elle fût copiée et envoyée dans les Pays-Bas. Perez jouait là un jeu de bandit, de traître et d'assassin, mais il s'en acquittait d'une façon magistrale. Il entraînait Escovedo dans l'abîme, il conduisait Don Juan au désespoir, et Philippe, trompé plus encore que les deux autres, trahi dans ce qu'il appelait ses affections, n'était que l'aveugle instrument d'un fourbe encore plus accompli que lui-même.
Presque aussitôt après son arrivée dans les Pays-Bas, Don Juan avait témoigné le plus impatient désir d'avoir auprès de lui Escovedo, qui n'avait pu accompagner son maître dans son voyage, et sans l'aide duquel cependant le Gouverneur ne pouvait mener aucune de ses entreprises à bonne fin.
« N'étant qu'un homme et non pas un ange,»
disait-il à Perez, «je ne puis faire tout ce que j'ai à faire, n'ayant personne en qui je me puisse confier. » Il protestait de son incapacité à faire plus qu'il ne faisait alors. Il se couchait à minuit et se levait à sept heures du matin, sans pouvoir trouver une heure dans la journée pour prendre régulièrement ses repas, ce qui lui avait causé déjà trois accès de fièvre. Il était plongé dans un abîme de défiance : chacun le soupçonnait et il n'avait de son côté confiance en personne, dans cette Babylone de dégoût. Il faisait observer à Perez qu'il pouvait lire ses lettres au Roi ou dans le conseil, attendu qu'il n'aurait jamais à dire que la vérité on toutes choses ; il était sûr d'ailleurs que Perez ferait tout pour le mieux, et il y a quelque chose de touchant dans cette confiance généreuse en t. v. 4
Percz et dans cette loyauté envers Philippe, exprimée par Don Juan, alors que tous deux cherchaient à 1 entraîner perfidement à des révélations compromettantes Les habitants des Provinces avaient certes peu de motifs d'éprouver de la confiance ou de 1 aflection pour le Gouverneur qui les détestait et s'en déliait si cordialement, mais Philippe n'avait aucune raison pour se plaindre de son frère. « Dites-moi si mes lettres sont lues au conseil et ce qu'en dit Sa Majesté, » écrivait Don Juan, « et surtout envoyez-moi de l'argent. Je suis au désespoir de me trouver vendu à ces gens, entièrement dénué de tout, et connaissant la lenteur avec laquelle toutes les affaires sont traitées en Espagne.
Il informa le Roi qu'il n'y avait qu'un seul homme dans tous les Pays-Bas, et qu'il se nommait le prince d'Orange. C'est à lui que l'on communiquait tout, avec lui que l'on négociait tout, et ses opinions étaient aveuglément suivies. Le Gouverneur dépeignait avec vigueur les craintes qu'il avait éprouvées, en se mettant àla discrétion des États par son voyage à Louvam, et la répugnance avec laquelle il avait consenti au départ des troupes espagnoles. Il se plaignait de ce que cette concession n'avait fait qu'accroître l'insolence des États. « Ils croient pouvoir faire et défaire tout ce qu'il leur plaît, maintenant que je suis à leur merci, » écrivait-il à Philippe ; « quoi qu'il en soit, je i'ais ce que vous m'ordonnez, sans considérer que je suis livré, et que je suis en grand danger de perdre . ma liberté, ce que je redoute le plus au monde, car je veux être justitié devant Dieu et les hommes. » Il n'exprimait cependant aucun espoir quant aux résultats de cet état de choses. Le manque de respect et la grossièreté ne pouvaient pas être poussés plus loin qu'ils ne l'avaient été, et d'autre part, le prince d'Orange, le gouverneur réel du pays, considérait son
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propre sulut comme attaché au maintien de l'état de choses actuel. En conséquence, Don Juan conseillait au Roi de se préparer à « une guerre longue et terrible » que l'on ne pouvait éviter que par un miracle, et qui ne devait pas le surprendre ainsi à l'improviste et sans défense. Il assurait qu'il était impossible d'exagérer l'audace du peuple, en voyant ainsi le Gouverneur désarmé. « On dit publiquement. » continuait-il, « que Votre Majesté n'est pas à craindre, l'épuisement de toutes ses ressources la rendant incapable de soutenir une guerre. Un des plus sanglants affronts qui nous aient jamais été infligés, est celui que nous a l'ait le marquis d'Havre, qui, après son retour d'Espagne, publia partout la pénurie du trésor royal. Ceci les a encouragés à se soulever, convaincus que, quelque désir qu'on en pût avoir, on n'avait aucun moyen de les châtier. Ils voient une preuve de la justesse de leur raisonnement dans l'absence de nouvelles levées el dans les arriérés considérables dûs aux vieilles troupes. »
Il déclarait ne demander qu'une chose, c'était d'être au moins égal à l'ennemi ; il laissait de côté ce que d'autres avaient toujours réclamé : une force double de celle des adversaires. Jetant un coup d'oeil sur les complications extérieures des Pays-Bas, il disait à Philippe que les Étals intriguaient avec l'Angleterre et la France. L'envoyé anglais avait exprimé de vives inquiétudes au sujet du départ possible des troupes espagnoles par mer, craignant que cela ne se reliât à une tentative pour délivrer la reine d'Ecosse. Uon Juan, qui n'avait eu d'autre but en arrivant dans les Provinces et dont l'âme était pleine de ce projet romanesque, le renia cependant énergiquement et le tourna en ridicule : « de telles idées, » avait-il dit à l'envoyé, « sont dignes de risée. Si l'on a retiré les troupes du pays, c'est pour raffermir la puissance de
Sa Majesté dans le Levant. » M. Rogers, rassuré, avait protesté de la vive amitié d'Elisabeth pour Sa Majesté et pour son représentant, protestations qui ne pouvaient pas être très sincères, après les nombreux attentats commis contre la vie de la Reine par Sa Majesté et par le représentant précédent de cette dernière. Néanmoins, Don Juan avait répondu très cordialement, demandé le portrait d'Elisabeth et exprimé son intention d'aller en Angleterre baiser sa royale main, si les affaires marchaient selon ses espérances. Don Juan informa le Roi, sur l'assurance de l'envoyé, qu'Elisabeth avait refusé des secours aux États, disant que si elle se mêlait de la chose, ce serait pour aider Philippe, surtout si la France bougeait.
Quant à la France, le Gouverneur conseillait à Philippe d'entretenir le duc d'Alençon dans l'espoir d'un mariage avec l'Infante, mais de ne jamais le réaliser, « le Duc étant non seulement le bouclier des héréLiques, mais s'adonnant en outre à des vices infâmes. » Un mois plus tard, Escovedo écrivait la chute des espérances de Don Juan et des siennes propres en ces termes pleins de tristesse: « Vous savez, » dit-il à Perez, « qu'un trône, — un fauteuil recouvert d'un dais, — est l'objet de notre convoitise et que tout le reste n'est rien. Ayant échoué dans notre tentative, nous sommes désespérés et semblables à des fous. Tout maintenant n'est que mort et dégoût. » Après avoir tracé ces paroles découragées, il continuait, quelques jours après, sur le ton lugubre : « je suis prêt à me pendre, » dit-il, « et je l'aurais fait déjà, si je ne voulais pas vivre pour être le bourreau de ceux qui nous ont fait tant de mal. Ah! senor Antonio Perez, » s'écria-t-il, « quelle terrible fermeté ont montrée ces démons, en faisant échouer notre plan. On dirait que l'enfer s'est ouvert, vomissant des diables pour venir confondre nos projets. » Après ces
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vigoureuses sorties, il informait son ami que l'envoyé anglais et les États, gouvernés par le prince d'Orange, et au pouvoir desquels se trouvaient les vaisseaux tant convoités, s'opposaient au départ des troupes espagnoles par mer. « Ces démons se plaignent de la dépense, » dit-il, « mais nous la subirions volontiers, si nous pouvions seulement avoir les vaisseaux. » Il dépeignait ensuite Don Juan comme abattu par ces déceptions, au point de n'être plus bon à rien et brûlant de quitter les Pays-Bas aussitôt que possible. Il ne tenait nullement h gouverner ces sacs à vin. Quiconque régnait dans les Provinces était obligé de faire exactement ce qu'elles lui ordonnaient. Un tel gouvernement n'était pas du goût de Don Juan ; sans aucune comparaison, une femme conviendrait mieux qu'un homme, et Escovedo proposait, en conséquence, l'Impératrice douairière, Madame de Parme ou même Madame de Lorraine.
Il recommandait alors que les troupes, obligées de quitter ainsi les Pays-Bas, par terre, fussent employées contre les hérétiques de France, ce moyen pouvant déguiser l'humiliation de leur. retraite. « On lirait ainsi dans l'histoire, » continuait le secrétaire, « que les troupes allaient en France pour défendre une grande cause religieuse, tandis qu'en même temps on les avait sous la main pour châtier au besoin ces ivrognes. Avoir les troupes en France, c'est presque les avoir dans les Provinces. » Il demandait pardon de l'incohérence de son style qui n'avait rien d'étonnant, vu le coup dont 'avait été frappé son esprit. Quant à Don Juan, il mourait d'envie de quitter le pays, et quoique l'armée fût petite pour un aussi grand général, il serait bon qu'il conduisît lui-même les troupes en France. « Cela sonnerait bien dans l'histoire que Don Juan allât restaurer le royaume de France, » disait le pauvre Escovedo, qui pensait tou-
jours fi la postérité, sans songer qu'après trois siècles, ses propres lettres devaient être commentées et soumises aux investigations les plus minutieuses ; « cela sonnerait bien, » disait-il, « que Don Juan allât restaurer le royaume de France et extirper les hérétiques avec six mille fantassins et douze cents cavaliers; c'est du reste un meilleur emploi de son temps que de gouverner de la canaille comme celle de ce pays. »
Si cependant tous leurs plans devaient échouer, le secrétaire suggérait à son ami Antonio de tâcher de faire de Don Juan et de ses amis des gens de cour. Il insinuait qu'une forlc administration pouvait être créée en Espagne avec Don Juan, le marquis de Los Vêlez et le duc de Sesa. « Avec de tels chefs, ayant Jean et Antoire pour acolytes, » il était d'avis que l'on pouvait l'aire bien des choses et que Don Juan pouvait devenir l'appui « des vieux ans de Sa Majesté. » Il implorait Perez, dans les termes les plus pressants, d'obtenir le consentement de Philippe à ce que son frère quittât les Provinces. « Autrement, » dit-il, « nous verrons périr l'ami que nous aimons tant, il tombera sérieusement malade, et en ce cas, bonsoir. 11 est trop délicat de constitution. » Escovedo protes tait qu'il mourrait plutôt lui-même. « Si Don Juan venait à mourir, » continuait-il, « adieu la cour, adieu le monde. » Il s'ensevelirait immédiatement dans les montagnes de Saint-Sébastien, « aimant mieux vivre parmi les animaux sauvages que parmi des courtisans. >» Escovedo poussé par des motifs qui ne respiraient pas le désintéressement le plus pur, mais avec une affection pour son maître du genre de celle que que les princes inspirent ordinairement, expliquait donc à Perez la nécessité de venir en aide à celui qui pouvait leur être utile. La première chose était de leur faire quitter les Pays-Bas. Cette pensée le poursuivait jour et nuit. Comme il était peu désirable que
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Don Juan seul s'en allât, il faudrait que lui, Escovedo, sous un prétexte quelconque, fût d'abord envoyé en Espagne. Un tel prétexte était aisé à trouver, car, comme Don Juan avait accepté le gouvernement, « il était nécessaire qu'il fît tout ce que ces canailles lui commanderaient. » Après tous ces minutieux détails, le secrétaire insistail auprès de son correspondant sur la nécessité du secret, ajoutant qu'il craignait spécialement « toutes les dames de la cour, grandes et petites ; mais qu'en toute chose il avait pleine confiance en Ferez. »
Presque en même temps, Don Juan écrivait à Perez sur un ton analogue : « Ah ! senor Antonio, » s'écriait-il, « combien sont certains ma disgrâce et mon malheur. Ruinés dans notre entreprise, après tant de travail et de soins. » Il avait espéré commencer l'œuvre avec les mêmes soldats qui devaient maintenant quitter le pays par terre, et il ne pouvait que les laisser aller ou bien rompre ouvertement avec les Etats. « Sa conscience, son devoir, et l'époque l'empêchaient de choisir cette dernière alternative. » Il lui fallait donc se résigner à la ruine de ses plans, « il ne pouvait songer désormais qu'à se faire ermite, condition où le travail de l'homme étant spirituel, n'est peut-être pas tout à fait inutile. » 11 était si accablé de ce coup, disait-il, qu'il songeail constamment à la vie des anachorètes ; celle qu'il menait lui était devenue insupportable. Il n'était pas fait pour les habitants des Pays-Bas, ni eux pour lui. Plutôt que de rester plus longtemps qu'il n'en fallait pour installer son successeur, il n'y avait pas de résolution qu'il ne fût prêt à prendre, fût-ce même d'abandonner tout et d'arriver en Espagne au moment où l'on s'y attendrait le moins. Lui aussi proposait l'Impératrice, douée à ses yeux de toutes les qualités qui lui manquaient, ou bien Madame de Parme ou Madame de Lorraine,
comme plus capables que lui-même de gouverner le pays. « Le peuple, » disait-il, « commence à m abhorrer et moi je l'abhorre déjà. » Il suppliait Perez de le tirer de ce pays par des moyens quelconques, honnêtes ou non : « per fas aut per nefas. » Ses amis devaient travailler à sa délivrance, s'ils voulaient le préserver du crime de désobéissance et même de l'infamie. Il exprimait la confiance la plus illimitée dans la loyauté de son correspondant, ajoutant que s'il n'y avait pour lui d'autre moyen de salut, sa lettre pouvait être communiquée au Roi. En général, le Gouverneur consentait toujours à ce que Perez, avant de les montrer au Roi, changeât tout ce qui pouvait paraître dur ou trop vif dans ses lettres, pourvu qu'il laissât en évidence la question principale, — celle de son rappel. En ceci, disait le Gouverneur avec véhémence, ma vie, mon honneur et mon âme sont en jeu ; quant aux deux premiers, je les perdrai certainement l'un et l'autre et, dans ma situation désespérée, je cours grand risque de perdre également la troisième.
De son côté, Perez était prodigue de protestations d'amitié envers Don Juan et Escovedo, rappelant dans toutes ses lettres la difficulté de toucher auprès du Roi la question de son frère, mais faisant parfois allusion à quelque ouverture accidentelle qui pouvait ne pas rester sans effet. Toutes ces lettres étaient néanmoins soumises à l'approbation de Philippe avant d'être envoyées, et toute la question dont Perez feignait de n'oser souffler mot à Sa Majesté était discutée à fond entre eux. Il avait fait son possible, disait-il, en lisant pièce par pièce les dépêches des Pays-Bas au Roi, souffrant d'une attaque de goutte, et il avait tâché d'insinuer quelques-uns des arguments employés par Don Juan et Escovedo et qui lui paraissaient les plus admissibles ; mais il avait bien-
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tôt vu qu'il n'y avait, rien à. espérer du Roi. Perez n'avait donc pas poussé plus loin la chose, « car. » disait-il, « si le Roi soupçonnait que nous avons en vue autre chose que ses intérêts, nous serions tous perdus. » Don Juan et ses amis devaient faire tous les efforts pour gagner la confiance entière du Roi, celle marche devant être plus favorable à la réussite de leurs plans secrets, que celle que suivait le Gouverneur en écrivant « avec tant de furie et d'anxiété de cœur. » Perez, en conséquence, avertissait fort sérieusement son correspondant du danger qu'il y avait « à frapper sans atteindre le but, » et essayait de lui persuader que son plus grand intérêt exigeait qu'il prolongeât sa résidence dans les Provinces. Il informait Don Juan que le Roi avait pris la plus grande part à son désappointement au sujet de l'Angleterre, Sa Majesté ayant désiré la réussite des projets de son frère. « Je lui ai fait valoir le plus possible, » disait Perez, « la magnanimité avec laquelle vous avez sacrifié vos intérêts personnels à son service. »
Le ministre tenait à Escovedo le même langage, clans un style encore plus intime et plus expansif.' « Nous devons rester à mille lieues de laisser supposer au Roi que nous soyons poussés par des motifs personnels, >» disait-il, « car nous connaissons le Roi et la délicatesse de ses affaires. Le meilleur moyen de nous concilier la bienveillance de l'homme, consiste à s'accommoder à ses goûts, et de ne paraître préoccupé que de ses seuls intérêts. » Cette lettre, comme toutes les autres, ayant été soumise à « l'homme » en question, avant d'être expédiée, fut soulignée par lui, à ce même paragraphe, et enrichie de l'annotation suivante : — « Il faut vous étendre davantage sur ce point, — quand même vous devriez recopier la lettre, afin que nous puissions voir quelle sera la nature de la réponse. »
Dans une autre lettre à Escovedo, Perez s appesantit sur l'impossibilité qu'il y a pour Don Juan de quitler les Pays-Bas à ce moment. Le Roi était si ferme sur ce point, disait-il, qu'il ne pouvait pas même être question de mettre l'affaire sur le tapis. « Nous ne ferions que perdre tout notre crédit auprès de lui pour autre chose. Vous savez quel homme terrible il est ; si jamais il soupçonnait chez nous des desseins personnels, nous manquerions complètement notre but. » Le secrétaire fut spécialement informe de la faute énorme que commettrait Don Juan en quittant son poste. Perez « s'était embarque clans la question, » en recommandant chaudement le Gouverneur à Sa Majesté. Le Roi avait répondu par un chaleureux éloge de Don Juan, ajoutant que sa plus grande satisfaclion. en ayant un tel frère, provenait de ce que celui-ci pouvait se trouver là où Sa Majesté ne le pouvait pas. 11 était donc hors de question pour Don Juan de quitter les Provinces. Le plus grand tact était nécessaire, ajoutait Perez, quand on avait affaire au Roi. « S'il soupçonnait jamais que nous avons^ un intérêt particulier, nons serions perdus et après cela nul Cicéron. nul Démosthènes ne parviendrait à agir sur lui. » Perez demandait que son attachement pour Don Juan fût dépeint sous les plus vives couleurs, à ce haut personnage qui devait se tenir pour assure que tout serait mis en œuvre pour le placer, en Espagne, à la tête des affaires, conformément aux suggestions d'Escovedo. « Mais il serait bien dangereux, . ajoutait-il, «rfe montrer à notre homme que nous y tenons, car dès lors nous ne réussirions jamais. Le seul moyen de l'avoir, consiste à lui laisser croire que tout va selon ses vœux, et non pas comme le desne Son Altesse, et (pie tous nous n'avons d autre vo onte que celle du Roi. ». A cet endroit « 1 homme terrible ,» joignit une courte note : « Ce paragraphe tait
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admirablement bien, », écrivit-il, ajoutant, avec sa tautologie caractéristique : « et ce que vous dites est excellent. »
« C'est pourquoi. » continuait le ministre ,< que Dieu vous garde, maître Escovedo, de venir ici maintenant, car nous serions tous perdus. Dans l'affaire anglaise je vous assure que Sa Majesté désirait extrêmement que le plan réussît, soit par le Pape ou autremenl. Et cordieu ! ceci m'y fait penser, ,, ajoutait Ferez, « comment diable ! senor Escovedo êlés-vous allé envoyer ce courrier à Rome au sujel de la conspiration anglaise, sans m'en avertir. .» Il racontait alors que le nonce du Pape en Espagne avait eu l'espril fort troublé de la chose, et l'avait envoyé chercher « J'y allai, » dit Perez, ,< et après avoir fermé la porté et regardé parle trou de la serrure pour voir si personne n'écoutait, il m'informa qu'il avait reçu du pane 1 avis de demandes faites par Don Juan à Sa Sainteté au sujet des bulles, des brefs et de l'argent destiné à 1 aider dans le projet anglais et de l'envoi de 80 000 ducats, expédiés en conséquence.,, Perez ajoutait'que le nonce brûlait de savoir comment la chose pourrait être communiquée au Roi sans faire de tort à Son Altesse. Il lui avait indiqué, continuait-il, la marche à suivre, et s était chargé lui-môme de dire au Roi nue sans nul doute, Don Juan avait écrit à Sa Majesté des lettres concernant les négociations avec Rome, mais que probablement ces dépêches s'étaient égarées Se donnant ainsi l'apparence d'avoir aplani l'affaire auprès du Roi, Perez terminait par un conseil pratique de haute importance, c'est-à-dire par prouver la nécessité de taire assassiner le prince «l'Orange, le plus promp oment possible. « Ne perdez pas dé vue.,,
!T a ' "Jï? taUt ' r ' JLmT une bonae occasion pour dépêcher d Orange, attendu qu'eu ce faisant, nous rendrons non seulement service à notre maître et aux
États, mais que cela nous vaudra également quelque
chose à nous-mêmes. » a'.wvw
Nous n'avons pas besoin de nous excuser d avoir présenté au lecteur une analyse un peu longue, peutêtre, de cette correspondance secrète S il se trouve quelque utilité dans les exemples de Frustre peu de chroniques peuvent offrir une morale plue met •utive. Ici un roi despote et son contident, en tete-à-tê e dans leur cabinet; là le vice-roi des provinces les plus importantes du royaume, également avec son secrétaire, et tous livrés, non pas à la recherche des moyens de travailler au bien des intérêts matériels et moraux du pays sur lequel Dieu leur a permis de régnerais uniquement en quête des moyens d ^ourdir aidés de la complicité et des subsides du Pape, de, conspirations contre la vie et le trône d'un souverain voisin. Dans ce plan, mais dans ce plan seul, les augustes conjurés sont d'accord. En toute autre chose,la Sance mutuelle et la plus insigne fourberie caractérisent leurs rapports. Le Gouverneur est plein d un dégoût inexprimable pour tout ce peuple « d ivrognes et de sacs à vin, » qui en ce moment même sèment des fleurs sous ses pas, et l'assourdissent de leurs cris de bienvenue ; le Roi, tout en feignant une confiance sans bornes dans le Vice-Roi, fait tout son possible, par l'entremise du plus rusé des intrigants de la terre P our l'amener à confesser des plans de trahison le ministre remplit des rames de papier de P™ teslal ^ QS affectueuses envers le Gouvernement et le Secrétaire accompagnées de blâmes pour la conduite du Roi et StrucLns sur la meilleure méthode »de rompe celui-ci, puis présente les dépêches à Sa Majesté pour qu'elle les corrige et les commente. Pour compléter e tableau, on voit le roi et son nuiuelxe prodamerla nécessité de faire assassiner le plus noble personnage de l'époque, et cela à la dupe qui, moins d un an plus
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lard doit périr frappée par leur sanglante astuce-
ZtX f e ? PS r! G f lnCipaI cons Pi^ur, celui qu contrôle tous les fils de celle trame compliquée es
Sre/l^ 6 CnVerSle R0i ' lG SocrétaL.'leGouverneur, elles engage tous dans de sombres et tortueuses vo.es qui ne conduisent qu'à l'accomplissement d ignobles et égoïstes desseins.
En réponse aux lettres de Perez, Don Juan exprimait constamment la satisfaction qu'elles lui donnent au m.heu de ses ennemis. « Il était fort désolé «
W ' °, S ° lr ° UVer dîins ce '' enfer et d'être obligé d y rester,» alors que le complol anglais avait échoué mais cependant ,1 prendrait patience el attendrait un' moment plus favorable. "'au un
Escovedo cependant, malgré toutes les suggestions
Juan ï,5r' r ° Pmi0n ' IUe k P^»^e Don suner m? T! ^? ' ?* deV6nue complètement dSÏt \^ m V ' eïlle femme avec sa quenouille, » disa, le secrétaire, « y serait plus à sa place, car si
en d a,!,!L Û T ien ' P f ■ VMip a leQrS fins > l] n ' v a ^ rien d autre chose à f ai re qu'à signer tout ce qu'ils
blTZTT'^ CaS de Baam,, Son Altesse'n't Su on le ni 'n C6rtai f nement P as «on poste, lors même
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S au l g f T riee 'l^He y restât davantage.
Wuant au projet d assassiner le prince d'Oraneo Escovedo priait Perez de bien croire qu'il était Sable de nen négliger à cet égard. « VouLave q e ^S d Orange est une pensée chère à mon cœu, » g£S
rr e Wdé Ui ? e - àrh0mraeparleC I Uel U devait MÏÏS n'ai S 1U ™ mc ' « Vous Pouvez croire que je nai jamais oubhé cette chose-là et que je ne l'ou-
1 ei ce plot ' Tr imUlall ° n ' et beaucou P' P° Ur réa " d'une L P ho J , ° ne P ersonne Propre à s'acquitter d une tache entourée de tant de dangers notoires, est
difficile à rencontrer. Quoi qu'il en soit, je ne perdrai pas cet objet de vue, jusqu'à ce que l'individu ait ele trouvé et la chose Faite. »
Un mois plus tard, Escovedo écrivait qu il était sur le point de se rendre en Espagne. 11 se plaignait de ce que son âge avancé lui conseillait le repos, et cependant Perez pouvait, disait-il, juger quel repos un pareil étatde choses lui permettait de goûter. Il ignorait, le malheureux, combien tôt son correspondant allait lui donner de tous les repos le plus long. Il disait aussi que le plaisir de revoir son pays était gâte pour lui paria nécessité où il était de revenir dans les Pays- Bas ; mais il ne savait pas que Perez allait lui épargner ce souci et l'envoyer faire un bien plus long
voyage. . .,-..■
Le Gouverneur-Général n'avait, en réalité, inspire
aucune confiance au parti populaire ni à son chef, et de son côté ne se fiait pas à eux ; à Louvain il s était plaint d'une conspiration ourdie conlre sa vie et sa liberté. Deux gentilshommes français, Bonmvet et Bellangrcville, avaient été arrêtés sous la charge d'avoir comploté de s'emparer de sa personne, et de l'emmener prisonnier à La Rochelle. L'instruction n'abou- > tit à rien, les prisonniers furent relâchés et les Etats - Généraux envoyèrent des excuses au duc d'Alençon, tant pour l'affront fait à deux de ses serviteurs, que pour les injustes soupçons qui avaient plané sur luimême. Mais Don Juan ne fut pas satisfait. Il persista à affirmer l'existence d'une conspiration et ne se cacha pas pour dire qu'il soupçonnait le prince d'Orange d'en avoir eu connaissance. Comme on peut le supposer, les investigations ne révélèrent rien â la charge de ce fin politique. Le Prince avait bien recommande secrètement qu'on arrêtât le Gouverneur aussitôt son arrivée, non pour attenter à sa vie m lui faire aucun mal, mais afin d'obtenir de meilleures condi-
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lions de Philippe, en vertu de l'affection ou du respect qu'on pouvait lui croire pour son frère On se rappellera que d'inutiles tenlalives avaient été faites aussi pour s emparer du duc d'Albe el du commandeur Requesens. De tels exploits étaient conformes à 1 esprit de 1 époque, et quoiqu'il soit douteux qu'il Y ait eu un complot sérieusement arrêté contre la liberté de Don Juan, il est certain qu'il en était con-
V (1. J IJ o U •
A pari ces projets réels ou supposés, Don Juan avait 1 idée fixe et constante que l'enthousiasme dont on saluait sa présence était faux, que sa destinée l'avait mené dans une mauvaise voie, et que le cœur du peuple, s attachant à un autre, ne se tournerait jamais vers lu,. On eût dit qu'instinctivement il sentait une loule de fils invisibles s'entrelacer autour de lui et que ce cœur vaillant et cette vigueur impétueuse frémissaient déjà sous les mailles du filet, qui devait les tenir captifs jusqu'à ce que toute vie les eût abandonnes.
L'affection universelle pour le Prince rebelle et le désespérant amour du peuple pour le plus odieux de
Sf Jf S ' Pe , 6S ( m ° rl0lS ' la Hberlé de ^nscience, étaient également incontestables. « Ils veulent être ibres, Sire » écrivait Escovedo au roi, « et vivre à
Grlncï Tn,T, Ce]a ^ ? ns ^™<*« à ^mêm e Grand Turc devenir le maître du pays. Mais du
tram dont Us y vont.ee sera plutôt le prince d'OraLe
- ce qui revient parfaitement au même.,. On espérait
cependant faire quelque chose de celte liberté de
"e C w e n f ° US n ' élaiCnL paS VOUés également à
fi le es S v PerS ltl0Q ' Gl CGL,X ^ «Want ^core
conrelom fi 1 "" ï aU Roi ' P ou vaienl être lancés
Sère tiZ ^ ^^ 0n Pâmait, de cette ma-
Tandis Z 1U , 4Ue Pr0fil de k liberté dc conscience, landis que les deux grands partis seraient aux prises
« et s'arracheraieni les cheveux, on pourrait peut-être avoir raison de tous deux à la fois. »> Sa Majesté était cependant avertie de s'attendre au pire, et de se bien persuader que le pays ne pouvait être guéri que par le feu et le sang. La position du Gouverneur était douloureuse et pénible. « Don Juan, » dit Escovedo, « a trente ans. » Je ne promets rien à Votre Majesté, si ce n'est que s'il n'a pas les secours nécessaires, il s'en ira au moment où Voire Majesté s'y attend le
moins. »
Rien n'était plus mélancolique que le tondes lettres du Gouverneur. Il se croyait détesté, même au milieu des démonstrations les plus amicales. Il se sentait obligé d'user de moyens modérés, quoiqu'il sût que la modération était inefficace. Il était enchaîné à son poste, quoique, selon lui, un autre l'eût occupé plus convenablement. Il s'efforçait encore de gagner l'affection du peuple, quoiqu'il la crût pour lui perdue sans espoir. Si la patience pouvait sauver le pays, il se croyait capable d'appliquer le remède, quoique jusqu'à présent il eût été sans effet et qu'il ne promît pas beaucoup pour l'avenir. « Jusqu'à ce moment, » dit-il, « je ne fais que crier dans le désert. » Il saisissait cette occasion pour insister auprès de Sa Majesté, dans un énergique langage, sur le besoin d'argent, Des agents secrets, des espions, espions sur espions étaient plus nécessaires que jamais, et c'était là un rouage très coûteux du mécanisme gouvernemental. Jamais on n'avait eu plus pressant besoin d'argent. Rien ne pouvait être plus important que de suivre fidèlement les plans financiers d'Esco-. vedo, et Don Juan, en conséquence, pressait sans cesse le Roi de ne pas laisser ses traites en souffrance. «L'argent, »» dit-il, « c'est la bouillie que nous devons administrer au malade ; » et il priait tous ceux qui s'intéressaient au succès de ses efforts, de veiller
DON JUAN D'AUTRICHE gf
à ce que Sa Majesté ne lui fil pas défaut dans cette importante question. Toutefois, malgré (ouïe 7 gueur et la sincérité de ses intentions 8 il donna i Z à espoir -à Sa Majesté quant au résulta de Trente Pacxflcation H voyait le prince d'Orange se for fi . « à grande force » dans la Hollande et dans a Zé lande ;i savait que Guillaume était appuyé par là F^me cl Angleterre, qui, malgré ses promesses fph! .ppe et a lui-même, avait offert de seconder les renées si les propositions de paix étaient rejetées en Hol ande, e , ,j (ait que (( J -™
la dévotion du Prince. » P Y L d
Don Juan était de plus en plus convaincu qu'une conspiration était ourdie contre sa liberté. Il ylZl une tel « .disproportion enlre les deux part Le par malheur, il se trouvait un jour bien ' p S » affirma, t-il, pas un dans le camp des fidèles ne bou-
Majesté quil méditait en secret une retraite dans
forsTon^t 5 ^; "^ a vec raison qu'et a fors son maître, il serait mieux à même d'exercer quelque influence sur les gens encore bien pensants qu étant retenu captif. Toutes ces réflexions, Ee les plus mesurées, laissaient percer chez lui S conv c faon intérieure qu'il ne pouvait rien que par Yèoêe D sou enait que, après tout, il n'y avait pas d'aufre re mode pour le corps malade que d'en couper immT diatement tous les membres gangrenés et i InrTaft
onséquemment SaMajesté de lui Fournir les 2™ ^ Procéder proprement à cette opération. Les ™ es -
S^u'i 1 , " ? b0 ° mie Ct de médicaments émoTaufl aSLlî fT^ em ^ é ^ s'accordaient quenré,m , mpUtall0n ainsi recommandée. C'est entre ^i!.^^' 1 ^ lui Une lulte — tinuelle avaient eU de V1 ° lenco cL les entra vcs qui lui
avaient ete imposées. Il se sentait déjà complètent
g2 RÉVOLUTION DES PAYS-BAS
déplacé, et quoiqu'il dédaignât de quitter son poste, tant que c'était celui du danger, il désirait que le Roi acceptât sa démission aussitôt que sa présence ne serait plus impérieusement réclamée par les circonstances II était certain que les gens ne croiraient jamais au pardon de Sa Majesté tant que resterait au milieu d'eux l'homme, objet de tant de soupçons de leur part; car ils ne voyaient en lui que «la foudre du courroux royal. » Le prince d'Orange et 1 Angleterre entretenaient leurs soupçons et leur hosti îtê. S'il était obligé de rester malgré lui, declarait-il au Roi, il ferait quelque chose qui surprendrait tout le
monde. , .. ,
Pendant ce temps, l'homme qui tenait réellement dans ses mains les questions de la paix ou de la guerre, restait à Middelbourg, regardant le flot gontlô des événements descendre avec lenteur vers le précipice Toute la population de la Hollande et de la Zélande était suspendue à ses lèvres. En approchant des domaines de Guillaume le Taciturne, Don Juan se sentait comme avançant dans un cercle enchanté, où le talisman de son nom illustre perdait toute sa puissance, où sa valeur était paralysée, où son épôe se rouillait, soudée, écrivait -il, dans le fourreau. « Les gens d'ici sont ensorcelés par le prince d Urange, » écrivait-il. a Ils l'aiment, le craignent et veulent l'avoir pour maître. Ils l'informent de tout et ne décident rien sans le consulter. » .
Pendant que Guillaume dirigeait et animait ainsi de son esprit toute la nation, ses amis intimes s inquiétaient de plus en plus des périls auxquels il était exposé. Sa mère qui avait déjà vu Henri, son dernier né, son Adolphe et son valeureux Louis couches dans leurs tombes sanglantes pour la cause de la liberté de conscience, était pleine d'anxiété sur le sort (mal de « son (ils et seigneur bien aimé, le prince cl u-
DGN JUAN D'AUTRICHE
range. >, Cependant celle femme magnanime s'alarmait plus encore à la pensée d'une paix dans laquelle cette liberté qui avait .déjà coûté tant de sang cher à son cœur, ne serait pas suffisamment garantie « Mon cœur demande des nouvelles certaines de Monseigneur ,>, écrivait-elle à Guillaume, « car ie crois que la paix projetée n'engendrera que l'oppression des âmes et des consciences. J'espère que Monseigneur et fils chéri sera soutenu par la grâce divine, pour qu'il ne fasse rien contre Dieu et le salut de son âme. Il vaut mieux perdre les biens temporels que ceux de l'éternité. » Voilà comment écrivait la mère de Guillaume, et l'on peut comprendre quel tressaillement sympathique ces douces paroles devaient exciter dans le cœur du Prince. Le fils de celui-ci 1 infortuné Philippe, habitant forcé de l'Espagne depuis dix ans, n'était pas encore déshabitué de son affection pour son illustre père et lui envoyait à chaque occasion de sympathiques messages. Il avait même donné récemment une preuve moins recommandable de son amour filial, aux dépens du malhcu-
Iv^tnïT 5 d iY a garde es P a g™ 10 - Cet officier ayant osé devant lu., parler irrespectueusement du prince d Orange, fut pris soudainement à bras le
et tué Sr 6 • )eUn ' 3 A '" 10 furieux ' jelù P« Ia fcn être et tué sur le coup. Après cet échantillon de procédé
le gouvernement espagnol crut nécessaire d'user dé
™TZl T a T c ! roils pour dompter un au * si b °«*-
knt caractère. Ils ne réussirent malheureusement que
d'arlTÏ J6an ^ NaSSaU ' de SOn CÔ,é ' était à court
avaS n î DOm f S1X C6nL miI1 ° florins avai ™t été
libSS de P , P » ' r' frèreS P °' lr k CaUSC de la
r con ^r L ° Uis etlui aVaient ' sans **•
ronnos nn 't ^ " UWe Sainle les cent raiIle couronnes que le ro, de France leur avait offertes pour
leur usage personnel, car ce n'était pas seulement le prince d'Orange qui avait sacrifié sa fortune et sa vie à la bonne cause ; les membres de sa famille, moins directement intéressés au bien-être du pays, avaient aussi fourni des subsides que l'on pouvait qualifier d'énormes et en disproportion évidente avec leurs moyens. Non seulement ils avaient donné tout l'argent qu'ils avaient pu réunir, en engageant leurs revenus et leurs terres, leur vaisselle et leurs meubles, mais, selon les paroles du comle Jean lui-même, « ils avaient enlevé les colliers et les joyaux du cou de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs mères, pour les offrir en vente comme s'ils étaient des marchands et des brocanteurs. » Écrasé sous le fardeau de dettes aussi considérables, Jean ne demandait pas à être remboursé. 11 écrivait seulement au Prince pour lui faire part de l'embarras extrême où il se trouvait, et pour demander quelque obligation ou reconnaissance des villes de Hollande et de Zélande, dont il n'avait encore reçu le moindre signe de gratitude, pas même un accusé de réception de ses bienfaits.
Le Prince consolait et rassurait de son mieux sa mère, son fils et son frère, en même temps qu'il soutenait son peuple. Ce fut alors qu'il reçut, de la part de Don Juan, une seconde ambassade plus solennelle. Le Gouverneur n'avait pas plus tôt également été reconnu comme le lieutenant de Sa Majesté et prêté à Bruxelles le serment nécessaire, qu'il s'était hâté de faire une nouvelle tentative pour se concilier le Prince. Don Juan ne voyait en lui qu'un gentilhomme de haute naissance et d'une influence sans bornes, qui s'était mis vis-à-vis de la Couronne dans une fausse position d'où il pouvait encore être retiré ; quant à ce caprice passager pour le fanatisme des réformes religieuses, qui avait pu obscurcir un moment
DON JUAN D'AUTRICHE }{5
cet esprit éclairé, s'en débarrasser devait, pensait-il être une tache des plus aisées pour un politique aussi expérimente que le Prince. Guillaume d'Orange de son coté regardait son jeune adversaire comme la personnification la plus brillante qu'il eût vue iusqu alors de 1 odieux esprit de persécution.
Il sera nécessaire de suivre avec plus de détails qu a 1 ordinaire l'échange de conversai ions, de lettres et de protocoles dont se composa l'administration courte mais importante de Don Juan ; car c'est précisément dans ces négociations que se révèle le mieux 1 espri de la lutte. En réalité, Don Juan voulait la paix, le sage Guillaume voulait la guerre car il savait qu'il n'y avait pas d'autre issue possible à la
fôliT" Y P f X n ' était nen ^ e la § uerre > sou * «a orme la plus dangereuse. La paix déchaînerait la
angue de tous les prêtres, et l'épée de tous les gen-
É HK°Ttr n 6S , C]UinZe pP ° VmCeS Contre les P^ts Etats de Hollande et de Z61ande.Il était parvenu à
ZLTn* f S P rovinces P ar le lien précipité du toute de Gand, et il s'était efforcé de consolider cette union par la olerance religieuse mutuelle. L'arrivée de Uon Juan 1 avait dérangé dans son œuvre. Il avait toutefois été impossible au Prince de faire pénétrer complè ement ses idées personnelles de tolérance
ZZ: if 118 CŒUr de S6S com P a g™ les plus dévoués Il ne pouvait guère nourrir l'espoir de trouver pjus de sympathie chez ses ennemis mortels N'éLait- 11 pas lui-même un objet de blâme parmi les réformes pour sa douceur envers les catholiques? Bien Plus, son conseiller intime, l'illustre Marnix de Sainle- Aidegonde, n'était-il pas au désespoir parce que le grince refusait de priver du droit de cité les Anabaptistes de Hollande ? Au moment même où Guillaume réunissait toutes ses forces pour concilier des sectes opposées, et faire pénétrer dans les cœurs la
conviction que Dieu seul avait le droit de scruter les consciences, — au moment même où il était de toute nécessité, pour l'existence de la patrie, que catholiques et protestants confondissent leurs relations politiques et sociales, n'était-ce pas pour lui une déception amère que de voir des hommes d'État, sages et partageant sa propre foi, incapables de s'élever jusqu'à l'idée de la tolérance. « L'affaire des Anabaptistes, » écrivait Sainte-Aldegonde, « a recommencé. Le Prince se refuse à leur dénier le droit de cité. Il m'a répondu sévèrement que leur oui était égal à notre serment, et que nous ne devrions pas nous appesantir sur cette question, à moins de vouloir reconnaître qu'il était juste pour les Papistes de nous contraindre à un service divin opposé à notre conscience. » Il semble à peine croyable que celte sentence, qui rend un si sublime hommage au caractère du Prince, fût en réalité une expression de blâme ardent, et cela de la part d'un protestant aussi fervent qu'éclairé. « Bref, » continue Sainte-Aldegonde avec un mécontentement croissant, « je ne vois pas comment nous pourrons faire selon nos vœux dans cette question. Le Prince m'a reproché que notre clergé travaille à obtenir la domination des consciences. Il louait, récemment, le dire d'un moine qui se trouvait ici naguère, et qui s'était écrié que notre pot n'avait pas élé au feu aussi longtemps que celui de nos adversaires, mais que, lorsque le moment serait venu, il se trouverait suffisamment noir. En un mot, le Prince craint qu'après quelques siècles la tyrannie cléricale no se trouve à cet égard parfaitement égale de part et d'autre. »
Au commencement de mai, le docteur Léoninus et Gaspard Schelz, seigneur de Grobbendonck, avaient été envoyés en mission par les États-Généraux auprès du prince d'Orange. Pendant que leurs négociations étaient encore pendantes, quatre envoyés spé-
DON JUAN D'AUTRICHE
ciaux de Don Juan arrivèrent à Middelbourg. A cette commission se joignit officieusement Léoninus, qui avait en général remplacé dans toutes ses charges Viglius récemment décédé. Depuis la mémorable arrestation du conseil d'État, il n'avail pas paru sur la scène des affaires publiques. Les arrêts auxquels l'avait condamné un comité révolutionnaire avaient été prolongés indéfiniment par une puissance plus haute, et, après une longue maladie, il avait disparu sans bruit du théâtre de la vie. Il y avait eu peu de docteurs, utriusquejurh, plus savants que lui ; peu de de politiques plus adroits, à son point de vue du moins. Sa devise favorite était « Vita mortaiiurn Vigiiïa, » et il agissait en conséquence, mais en l'interprétant d'une manière étroite. Sa vie avait été réellement une veille, mais, il faut le reconnaître, une veille au profit de Viglius seul. Le Palinure battu des orages, comme il se plaisait à se nommer lui-même, avait conduit si prudemment son navire Argo, qu'il avait sauvé la cargaison tout entière et avait au moins atteint le port avant d'y périr, tandis que d'autres, guidés par une boussole différente, se débattaient encore contre la tempêic.
Les agents de Don Juan étaient le duc d'Aerschot, le seigneur de Hierges, le seigneur do Willcrval et le docteur Meetkercke, accompagnés du docteur André Gaill, l'un des commissaires impériaux. Les deux envoyés des États-Généraux, Léoninus et Schelz, étant présents à Gertruydenberg, furent adjoinls à la députation. Entre eux lous s'engagea une conférence importante, dont les délails ont été conservés avec quelque minutie. Le prince d'Orange, accompagné de Samt-Aldegonde et de quatre autres conseillers, rencontra les sept champions bruxellois, dans une longue discussion qui ressembla bien plus à une passe d'armes ou une lutte d'adresse, qu'à un colloque amical en
vue d*un résultat pacifique ; on doit se souvenir que le prince d'Orange ne voulait point la paix. Il avait vu dans la Pacification de Gand une union des autres provinces avec la Hollande et la Zélande, centre Philippe. Il n'entendait pas qu'elle lût convertie en une union des autres provinces avec Philippe, contre la Hollande et la Zélande.
Meetkercke parla le premier. Il déclara que le Gouverneur les avait envoyés au Prince pour faire connaître ses bonnes intentions, représenter la fidélité avec laquelle avaient été remplies ses promesses, et engager le Prince, ainsi que les provinces de Hollande et de Zélande, à s'unir avec les autres provinces dans une commune allégeance à Sa Majesté. Son Altesse proposait également des entreliens sur la meilleure manière de convoquer les États-Généraux. Aussitôt que Meetkercke eut terminé ses observations, le Prince demanda que les divers points et articles des négociations leur fassent remis par écrit. Or, c'était précisément ce que les envoyés désiraient éviter. Il était beaucoup plus aisé et plus agréable de su lancer dans le champ des controverses générales, que de se voir tenu sur certains points déterminés. Ce fut spécialement dans ces conférences confuses, où les deux partis manquaient également de sincérité, que la parole qui vole était bien préférable à l'écrit qui reste. Tant de lignes sans durée avaient été tracées sur le papier, dans toutes ces négociations sans consistance, que quelques articles de plus ou de moins ne faisaient pas grand'chose; ils se seraient aussi aisément effacés que les autres.
Les commissaires, après avoir chuchoté entre eux pendant quelques minutes, refusèrent de rien mettre par écrit. Les protocoles, disaient-ils, n'engendraient que de la confusion.
« Non, non, » répondit le Prince, « nous ne voulons
rien d'autre que du noir sur du blanc. Sinon, on dira des choses, des deux côtés, qui plus tard, seront interprétées de différentes manières. Bien plus, on niera que certains points importants aient été même discutés. Nous savons cela. par expérience. Nous voyons ce traité solennel de Gand, que vous essayez de rendre infructueux et inutile sous prétexte que quelques-uns de ses articles, arrêtés verbalement, et non convenus particulièrement par écrit, ont élé compris dans un sens différent du sens le plus naturel. Les gouvernements donnés par commission de Sa Majesté, par exemple, y a-t-il un point plus clair? Et cependant on y cherche des gloses et des cavillalions, pour obscurcir la volonté des contractants. Vous me contestezmes autorités sur Utrecht, parce que le nom de cette ville n'est pas mentionné par écrit dans le traité. »
« Mais, » dit l'un des envoyés, pronanL vivement la parole, « ni le conseil d'Étal, ni la cour de Malines ne considèrent Utrecht comme ;ipparlenant au gouvernement de Votre Excellence. »
« Ni le conseil d'État, ni la cour de Malines, » répliqua le Prince, « n'ont quoi que ce soit à voir dans tout cela. Ce que je veux, est dans ma commission de Stathouder; personne ne l'ignore. » Il ajouta que bien loin que la mise par écrit rendît les affaires troubles, c'était au contraire, selon lui, le seul moyen de les rendre parfaitement claires.
Léoninus répondit avec douceur, qu'au surplus cela ne ferait pas de difficulté, et qu'on échangerait des protocoles. Mais qu'en attendant le Prince consentirait bien à leur faire l'honneur d'indiquer amiablement ses principaux points de grief, ainsi que les sûretés qu'il jugerait nécessaires pour lui et les États.
« Muis, » s'écria le Prince, « puisque l'on ne garde pas ce qui a été promis si solennellement à Gand, et ratifié par Don Juan et par Sa Majesté, quelle espérance
peut-on avoir que ce que l'on promettra dorénavant doive être maintenu et gardé? »
« En quoi est-ce, » demanda Schetz, « que vous vous plaignez que la pacification ne soit maintenue ? »
La-dessus, le Prince lâcha la bride à de chaleureuses récriminations. Il parla de son fils captif au loin, — de ses biens séquestrés à Bréda — de mille autres domaines confisqués — des garnisons de mercenaires allemands — d'antiques privilèges anéanlis — des ini'âmes édits qui, suspendus de nom, étaient en ce moment en pleine vigueur. Il se plaignit amèrement de ce que les citadelles, nids et repaires de la tyrannie, n'étaient pas encore rasées. « Vous me reprochez ma défiance, » leur dit-il ; « mais tant que vous laisserez debout les châteaux d'Anvers, Gand, Namur et tant d'autres, vous montrerez vous-mêmes que c'est vous qui n'avez pas la moindre confiance clans une pacification définitive et sérieuse. »
« Mais,» demanda doucereusement un des députés, « de tous ces points, quel est celui qui vous est le plus à cœur ? Que désire le plus vivement Votre Excellence? — De quelle manière le gouvernement pourrait-il vous donner pleine satisfaction ? »
« Ce que je désire, » répondit-il simplement, « c'est l'entière exécution de la Pacification de Gand. Si vous avez en vue le bien du pays en général, vos intentions sont bonnes, et je vous en remercie, sinon, il est inutile que vous me fassiez des propositions, car je ne m'occupe que du profit de ma patrie et non du mien propre.» Le Prince répéta encore à diverses reprises, qu'il voulait uniquement l'exécution du traité de Gand; ajoutant que, quand les Étals-Généraux seraient assemblés, il serait temps de s'occuper des conditions de sûreté réciproque.
Là dossus, le doclcur Léoninus fit observer que
DON JUAN D'AUTRICHE
Oi
peut-être l'assemblée générale des États n'était pas sans danger.Il fit valoir le grand nombre de ceux qui y seraient convoqués, la grande diversité d'humeurs qui régnerait parmi eux. Il s'y trouverait beaucoup de gens qui n'étaient pas toujours des plus discrets ni des plus entendus. Il alla même jusqu'à suggérer qu'il vaudrait mieux s'entendre sans recourir à la convocation des Etats-Généraux. Une amiable conférence sur les points en difficulté pourrait rendre superflue pareille assemblée, et éviter au pays les dangers qui peut-être en sortiraient. Le docteur termina, en alléguant l'exemple de la récente assemblée des États de France, qui n'avait fait qu'augmenter les discussions et les querelles. Cela semblait indiquer chez Don Juan des intentions bien différentes de celles que semblait annoncer le texte de ses propositions. Aviser avec le Prince aux moyens à employer pour réunir tes Etats-Généraux, c'était, à son point de vue, aviser avec lui aux moyens d'empêcher pareille assemblée. Certes, cela justifiait suffisamment la préférence que les envoyés du Gouverneur donnaient à des conférences officieuses, leurs répugnances pour les procès verbaux. 11 eût été malaisé, dans une pièce écrite, de taire de la réunion et de la non-réunion d'une assemblée une seule et même chose.
Le Prince répondit qu'il y avait une grande différence entre l'état de la France et celui des Provinces ici, le peuple tout entier était d'une même intention c volonté. Là, il était déchiré en factions, partialité et intrigues de familles. Puisqu'en la Pacification de Ltand, 1 on était convenu des points qui pouvaient être provisoirement convenus dans l'intérêt de la paix et de ceux qui mis à part devraient être promptement résolus par l'assemblée générale, le plus court était, selon lui, de maintenir les articles provisoires, et de convoquer les Etals sans retard. - C'était là parler
un langage concis et logique. Toutefois, on peut douter si le Prince était réellement aussi désireux des États-Généraux qu'il le paraissait. Au fond, les deux partis en présence ne faisaient que porter et parer des bottes, sans aucune intention sérieuse d'en venir a une conclusion, car personne ne désirait les États, quoique tout le monde affectât d'en parler avec grand espoir. — L'entretien continua.
« Au moins, » dit un député, « pourriez-vous, en attendant cette assemblée, indiquer en quoi vous vous sentez grevés, et ce que vous demandez pour votre assurance. »
« Nous ne sommes grevés en rien, nous n'avons rien à proposer, » répondit le Prince, « moyennant qu'on satisfasse aux articles de la Pacification. Nous ne demandons aucune autre assurance, et nous nous en référons à ce que voudra l'Assemblée. »
« Mais, » demanda Schetz, « quelle assurance nous donnerez-vous d'entretenir la Pacification ? »
« Nous ne sommes tenus à aucune assurance, » dit le Prince, « la Pacification est elle-même une assurance. C'est un arrangement provisoire conclu entre les deux parties et que toutes deux doivent maintenir, jusqu'après la décision de l'Assemblée. Il faut donc s'en tenir aux moyens que la Pacification établit, ou bien la désavouer et la rompre. Choisissez l'un ou l'autre. Mais, si vous la voulez Lenir, il faut de votre côté accomplir les points qui y sont contenus. Nous sommes prêts, nous, aies accomplir, et s'il ya quelque chose à nous reprocher jusqu'à présent, ce que nous ne croyons pas, nous sommes tout prêts à vous donner satisfaction. »
« Bref, » dit un des envoyés, « vous voudriez qu'après vous avoir livré le gouvernement d'Utrecht et d'Amsterdam avec toutes les places de Hollande et de Zélande, nous n'eussions de votre côté, nulle assurance que vous tiendrez la Pacification ? »
DON JUAN D AUTRICHE
«Mais répondit le Prince, « si nous accomplissons dès maintenant la Pacification, que voulez-vous de plus ? »
c A ce compte-là, » s'écrièrent les autres, « après avoir obtenu tout ce que vous demandez, et vous être par ce moyen fortifiés plus que vous ne le fîtes oncques, vous pourriez nous faire la guerre ! »
« La guerre ? » répliqua le Prince, « qu'est-ce que vous craignez ? nous ne sommes qu'une poignée de gens, un ver, contre le roi d'Espagne ; et vous êtes quinze provinces contre deux, qu'avez-vous à craindre ? »
« Ah ! » dit Meetkercke, « nous avons bien vu ce que vous pouvez faire, quand vous êtes maîtres de la mer. Ne vous laites donc pas si petits. »
« Mais » dit le Prince, « la Pacification de Gand pourvoit à tout cela. Vos députés ont jugé que vous étiez suffisamment bien gardés avec les points y contenus, et que vous n'aviez à l'aire d'autre garant. Quant à vous faire la guerre, c'est une chose sans fondement et sans apparence. Si vous aviez cru qu'il y eût quelque chose à craindre de ce côté, vous n'eussiez pas oublié de demander des assurances. Au contraire vous avez vu alors avec quelle rondeur nous y allions dans ce temps-là, dégarnissant sans défiance ce pays pour vous assister, avant même que la paix ne fût conclue. Encore que nous eussions alors été fondés à demander des garanties, nous ne l'avons voulu faire, parce que nous traitions avec les États en confiance. Nous avions bien expressément déclaré, que si nous eussions eu à traiter avec le Roi, nous eussions exigé de bien autres sûretés. Nous en demander aujourd'hui c'est de votre part folie. Nous n'avons pas moyen de vous affaiblir et du reste nous ne le jugeons pas expédient. »
Sur ce propos, Schelz reprit : « Pour vous dire la
vérité, nous nous fions bien à vous pour ce qui est de nous faire la guerre. Mais nous voyons, d'autre côté, que vous voulez partout répandre votre religion et ne vous contentez de la maintenir entre vous. Quelle assurance aurons-nous, quand on vous aura accordé tout ce que vous demandez, que vous n'innoverez rien contre la Pacification, au l'ait de la religion? »
« L'assurance que nous vous donnons, » répondit le Prince. « est que nous accomplissons réellement la Pacification. »
« Mais, » reprit Schelz, « promettez-vous formellement de vous soumettre à tout ce que les États- Généraux ordonneront, tant sur le fait de la religion en Hollande et en Zélande, que sur tous autres points ? » ■
C'était là un coup direct. Le Prince le para pour le moment. Dans son for intérieur, il n'espérait ni ne désirait que les Étals-Généraux convoqués solennellement par le Gouverneur général, sur les bases de la mémorable assemblée devant laquelle s'était passée la grande scène de l'abdication impériale, vinssent jamais à se réunir ; et tout en ne croyant avoir à craindre de la part de cette assemblée, si elle avait lieu, la prohibition du culte réformé en Hollande et en Zélande, il ne voulait en aucun cas se soumettre à semblable ordonnance.
Aussi fit-il à Grobbendonck la réponse suivante : « Je ne sais, car vous avez déjà enfreint et violé la Pacification, d'abord, par l'accord fait avec Don Juan sans notre aveu et en outre en l'ayant reçu comme gouverneur. »
« De sorte, » répéta Schetz, « que vous ne voudrez pas accepter la décision des États ? »
« Je ne dis pas cela,» reprit le Prince, continuant à parer le coup, « elle pourrait être telle que nous l'ac-
DON JUAN D'AUTRICHE
cepterions ; mais (elle aussi que nous ne l'accepterions pas. Nous ne sommes plus en l'entier de nos droits comme nous étions du temps de la première soumission faite à Gand. »
« Mais on vous remettra en votre entier, » dit Grobbendonck.
« Vous ne le pouvez, » répliqua le Prince, « car vous avez réduit à néant la Pacification. Nous n'avons donc plus rien à attendre des Étais, que d'être condamnés purement et simplement. »
« Vous ne voudriez donc, » dit de nouveau Grobbendonck, « vous soumettre aux États, touchant l'exercice de la religion? »
« Non, certes, » s'écria le Prince, acculé enfin et frappant à son tour, « non certes nous ne le voudrions point, car, pour vous dire la vérité, nous voyons que vous nous voulez extirper, et nous ne voulons point être extirpés ? »
« Ho ! » dit le duc d'Aerschot, « il n'y a personne qui veuille cela ! »
« Si l'ait, cerles, » dit le Prince, « nous nous sommes soumis à vous en bonne foi ; et maintenant, vous voulez nous obliger, nous et tout le monde, à promettre de maintenir cl faire maintenir partout la religion catholique romaine, ce qui ne peut être accompli qu'en nous extirpant. »
Une discussion longue, véhémente et savante sur des points de doctrine s'engagea à ce moment entre Sainte-Aldegonde, Léoninus et le docteur Gaill ; le Prince complètement édifié sur les résultats que pouvait avoir la conférence, mit à profit cette escarmouche pour se retirer. Il eut ensuite un entretien particulier avec Schetz et Léoninus, et leur reprocha de travailler à réduire leur patrie en servitude. Il saisit aussi certaine occasion de faire remarquer à d'Hierges qu'il fallait contenter le peuple ; que ce qui se
faisait pour le peuple avait des effets durables, tandis que la volonté des rois était éphémère. Au duc d'Aerschot, il déclara que si on ne lui remettait promptement Utrecht, il le prendrait. En outre, il lui donna le conseil de ne pas se fier au Roi, que c'était exposer sa tête. Que, quant à lui, jamais il n'aurait cette confiance, parce que le Roi l'avait trop souvent trompé. Que d'ailleurs le Roi avait pour maxime favorite, hœreticis non est servanda fîdes (il ne faut pas garder la foi jurée aux hérétiques) ; et, dit-il en terminant, « pour ce qui est de moi, je suis chauve et calviniste (cal/jo y calbanisla) et je veux mourir ainsi. »'
L'échange officiel de protocoles ne tarda pas à avoir lieu. Mais la conversation qu'avaient tenue les deux parties, montre suffisamment quelle était la situation des affaires. Il n'y avait rien de changé aux intentions des réformés ni des royalistes. Philippe et ses représentants continuaient à lutter pour les deux mêmes points, tout en réclamant des éloges pour la modération qu'ils montraient en demandant si peu. Ils étaient prêts à céder en tout, sauf quant au pouvoir absolu du Roi et au maintien exclusif du catholicisme. Le prince d'Orange de son côté ne réclamait non plus que deux points : l'ancienne constitution du pays et la liberté religieuse. Il est évident que la lutte était au fond toujours la même. On n'était pas plus près qu'on ne l'avait été, d'une réconciliation entre l'absolutisme et la liberté nationale, entre la persécution et la tolérance. La Pacification de Gand avait été un pas en avant. Ce traité ouvrait la porte aux libertés civiles et religieuses ; mais c'était un arrangement entre les diverses provinces, et non pas un pacte entre le peuple et le monarque. Il avait bien été déclaré orthodoxe par les casuistes de Bruxelles et les licenciés de Louvain, et confirmé par un édit royal ; mais croire que le Roi eût foi en ces arrêts dogmati-
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ques était aussi absurde que croire à ces arrêts euxmêmes. Si réellement la Pacification de Gand n'avait entamé en rien l'infaillibilité de Rome et du Roi, les efforts d'Orange et le triomphe des Réformés n'avaient été que folie.
Les envoyés, suivant leurs instructions, procédèrent donc à l'exposé d'une proposition formelle au prince d'Orange et aux États de Hollande et de Zélande de la part de Don Juan. Ils faisaient valoir le départ des Espagnols, comme si ce fait seul eût donné satisfaction à tous les griefs et justifié dorénavant toutes les prétentions. Us demandaient en conséquence la publication immédiate, en Hollande et en Zélande, de YÉdit perpétuel. Ils insistaient sur la cessation immédiate des hostilités envers Amsterdam, demandaient au Prince de renoncer à Ulrechl, et dénonçaient les efforts faits par lui et ses partisans pour propager leurs doctrines hérétiques dans les autres provinces. Ils faisaient remarquer en terminant, que la question générale des religions ne pouvait être abordée, parce que d'après le traité de Gand, elle était réservée aux États-Généraux.
La réponse délivrée le lendemain par le Prince d'Orange et les députés, soutenait que l'Édit perpétuel était fort différent du traité de Gand dont il affectait d'être la réalisation ; que la promesse de ne pas violer les anciennes constitutions n'avait pas été tenue ; que les troupes allemandes n'avaient pas été congédiées, que les biens du Prince en Bourgogne et dans les Pays-Bus ne lui avaient pas été rendus; que son fils était encore retenu prisonnier; que le gouvernement d'Utrecht lui avait été retiré ; que les anciens privilèges, au lieu d'être développés, avaient été restreints, et enfin que le Gouverneur avait réclamé et obtenu le droit de ne convoquer les Étals-Généraux que quand bon lui semblerait : ce qui était une viola-
lion de leur ancien droit de s'assembler spontanément. Puis venaient des plaintes sur ce que les adhérents de la Réforme ne pouvaient librement circuler dans les différentes provinces, conformément aux stipulations de Gand ; sur ce que Don Juan, malgré tous ces torts, avait été proclamé Gouverneur-Général sans le consentemenl du Prince ; sur ce qu'il était entouré d'une foule -d'étrangers. Espagnols, Italiens et autres, Escovedo, Gonzaguo.etc, ainsi que par des renégats comme Tassis, entourage qui ne faisait que le prévenir contre le pays et le peuple, en tenant toujours ouverte « une porte de derrière » à d'innombrables maux. Enfin on affirmait qu'au moyen du dernier traité d'Union on avait introduit une nouvelle inquisition, inquisition encore plus cruelle que ne l'était l'ancienne ; car l'inquisition espagnole n'informait que contre les suspecls, tandis que maintenant on fouillait dans la conscience et les actes de tout le monde, sous prétexte de maintenir l'Union.
Tel fut le résultat de cette seconde ambassade du Gouverneur-Général au prince d'Orange. Don Juan n'en envoya plus. Les deux adversaires avaient maintenant pris la mesure de leurs épées, et ne devaient pas tarder à jeter le fourreau. Peu de semaines après ce qui précède, le Gouverneur écrivit à Philippe que le prince d'Orange ne délestait rien au monde autant que Sa Majesté, ajoutant avec une exagération toute castillane, qu'il boirait le sang du Roi, s'il le pouvait.
Une ibis bien en selle, Don Juan eut pendant un moment le temps de s'orienter. Ce n'était qu'un moment, il le savait, car il avait peu de confiance dans l'aspect des affaires. Un de ses premiers actes, en assumant le gouvernement, suffit toutefois à montrer l'interprétation qu'il donnait à la Pacification de Gand. Un édit fut publié par tous les évêques, « maîtres des
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hérétiques » et les conseils provinciaux, ordonnant l'exécution des canons de Trente et des autres décrets ecclésiastiques. Ces autorités reçurent Tordre de garder leurs troupeaux avec plus de soin que jamais et de « les protéger contre les loups dévorants qui rôdaient autour d'eux. » La mesure porta immédiatement ses fruits ; un malheureux tailleur de Malines, nommé Pierre Panis, honnête homme mais hérétique, fut arrêté comme ayant prêché ou exhorté dans une assemblée. Il avoua qu'il avait été à la réunion, mais il nia qu'il y eût prêché. On lui demanda alors de dénoncer ceux qui y avaient été avec lui ; il refusa et tut condamne à mort. Le prince d'Orange, pendant le cours de ce procès, écrivit une lettre véhémente au Conseil de Malines, le suppliant de ne pas rallumer le l'eu des persécutions religieuses. Son appel fut vain; le pauvre tailleur fut décapité à Malines le 15 juin, en présence du vainqueur de Lépante, arrivé pour donner plus -de solennité à la scène. Ainsi, au même moment où Guillaume d'Orange prolégeait les anabaptistes de Middelbourg dans leurs droits de citoyens, alors même qu'ils ne voulaient pas en accepter les charges, le fils de l'Empereur trempait ses mains dans le sang d'un malheureux dont le seul crime était d'assister à un prêche sans dénoncer le prédicateur. Les amis les plus intimes du Prince s'offensaient do son libéralisme. L'ombre de l'Empereur au contraire se fût levée de son tombeau pour venir approuver le fils respectueux qui ranimait ses édits sanguinaires et son système impitoyable. Trois partis étaient en ce moment en présence : les nobles, qui détestaient les Espagnols, mais qui voulaient rester séparés du peuple ; les partisans de Don Juan que Ton appelait « les Johannistes » el les partisans du prince d'Orange, car Guillaume le Taciturne avait toujours senti la nécessité de s'appuyer sur quelque
chose de plus solide que les gens de cour, roseaux battus des vents et cédant toujours au moment même où l'on s'appuyait le plus sur eux. Ses efforts avaient constamment tendu à élever les classes moyennes, à fonder un tiers parti solide, comprenant une bonne part de la richesse et de l'intelligence du pays, se recrutant toujours dans le peuple et se retrempant sans cesse dans l'enthousiasme national ; un parli qui contînt presque toutes les capacités politiques du pays, — et ses efforts avaient abouti. Certainement le Gouverneur et son secrétaire étaient dans le vrai, quand ils disaient que les habilantsdes Pays-Bas aimeraient mieux avoir pour maître le Turc que l'Espagnol et que leurs cœurs n'appartenaient au fond qu'au prince d'Orange.
Quant aux grands, ils étaient pour la plupart de ceux « qui essayent de nager entre deux eaux, » comme le disait le Prince. Il n'y avait que fort peu de soutiens déterminés du régime espagnol, tels que les Berlaymont et les Tassis. Les autres tournaient comme le vent soufflait. D'Aerschot, le grand chef du parti catholique, n'était qu'un bas courtisan, faux et flatteur envers Don Juan comme envers le Prince ; il voulait jouer le premier rôle dans cette grande époque ; mais il ne parvint, en flattant et en trahissant tous les partis, qu'à se taire honnir par tout le monde. Son fils et son frère n'étaient guère plus respectables. Le Prince savait combien peu de confiance il devait avoir en de tels alliés, malgré les signatures et les serments donnés par eux à la Pacification de Gand. Il savait également combien peu le Gouverneur se regardait comme lié par ce fameux traité. A la vérité les troupes espagnoles avaient été renvoyées ; mais, de dix à quinze mille mercenaires allemands étaient encore au service du Roi, en garnison dans les places importantes et tenant solidement les citadelles. Les
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s'emparer de la personne du Grand-Commandeur? Évidemment, le prince d'Orange était fort désireux d'exécuter un plan qui lui donnerait, vis-à-yis de Philippe, les mêmes avantages que tirait celui-ci de la capture du comte de Buren, et Don Juan n avait pas besoin de renseignements pour le savoir. Au mois de mai le vicomte de Gand avait pénétré de force jusqu à son 'lit au milieu de la nuit et, réveillant en sursaut, lui avait déclaré formellement qu'il ne donnait pas une épingle pour la vie de Don Juan, ^i celui-ci ne quittait pas Bruxelles. 11 venait, lui dit-il, d apprendre au'unc conspiration était tramée contre sa vie et sa liberté, et qu'une fuite immédiate était son seul moyen
de salut. , , >
Le Gouverneur s'enfuit à Malines ou les mêmes avertissements ne tardèrent pas à se reproduire car le sacriQce solennel de Pierre Panis,le pauvre tailleur hérétique de cette ville, n'avait pas réussi à happer de terreur le cœur de tous les habitants des Provinces. Un jour, vers la fin de juin, le duc d'Aerschot en sortant à cheval avec Don Juan lui donna le détail de plusieurs complots soit passés soit présents, dont U avait découvert ou inventé l'existence ; il lui montra la copie d'une lettre écrite du prince d'Orange aux États, dans laquelle on leur recommandait de se saisir, par la force, de la personne de son Altesse. Le Duc était à cette époque et resta longtemps encore lié avec le Prince d'une amitié fraternelle, et avait l'habitude de signer ses lettres a d'Orange, « votre très affectionné frère et ami cordial pour vous servir.» Mais cela ne l'empêchait pas d'accomplir ce quil appelait son devoir, en dévoilant les plans de son ami. Il est vrai qu'il donnait en même temps au Prince des informations sur les secrets du gouvernement et qu'il lui envoyait des lettres interceptées de ses ennemis, mettant ainsi sa conscience à 1 aise des
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deux côtés et préparant ses voiles à prendre le vent de quelque point qu'il soufflât. Quoi qu'il en soit, le Duc rappela à cette occasion à Son Excellence le dédain avec lequel on l'avait traité à Bruxelles, et les menaces insolentes dont les citoyens avaient osé poursuivre ses serviteurs et ses secrétaires, jusque aux portes de son palais. Il l'assura que les mêmes sentiments existaient à Malines, et que ni lui ni sa suite n'y étaient pas plus en sûreté que dans la capitale, et cela à cause d'une conspiration organisée pour s'emparer de sa personne. Les conspirateurs, dit-il, étaient soutenus par un grand parti populaire qui se parait du nom d'anli-johannistes, et avait adopté un costume symbolique comme les mécontents du temps du cardin il Granvclle. Il assura au Gouverneur que presque tous les membres des États-Généraux étaient impliqués dans ces intrigues. « Et que deviennent alors leurs promesses ?» demanda Don Juan. « Leurs promesses ! >» s'écria le Duc en faisant claquer ses doigts, « aujourd'hui plus personne dans le pays ne se croit lié par des promesses ! » Le Gouverneur demanda quel était le but que les États voulaient atteindre, en cherchant à le priver ainsi de sa liberté. Le Duc l'informa que c'était pour le tenir captif, jusqu'à ce qu'ils l'eussent forcé à signer tous les actes qu'il leur conviendrait de lui présenter. Gela s'était déjà fait jadis dans le pays, dit le Duc, qui raconta "à l'appui, de quelle façon un des prédécesseurs de Son Altesse, prince du pays, après avoir été contraint de signer un monceau de chartes et. de privilèges, avait fini par être jeté des fenêtres de son propre palais sur les piques d'une populace insurgée. Le Gouverneur s'écria qu'il ne convenait pas que le fils de Charles- Quint, le représentant de Sa Majesté Catholique, entendît deux fois de semblables récits. Rentré dans sa demeure, il réfléchit quelques jours sur ce qu'on ve-
nail de lui dire, et soudain, résolu à quitter Malines, il fit vendre tout ce qui ne lui était pas indispensable, et même jusqu'au vin de ses caves. Puis ayant laissé voir que son absence de Bruxelles et de Malines était destinée à durer longtemps, il profita d'une occasion imprévue pour transporter ailleurs sa résidence.