‹ La révolution des Pays-Bas au XVIe siècleChapitre 10 sur 15 · MI · texte numérisé non relu

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faisait plus de mal que n'en pourraient réparer des mois d'efforts et peut-être des torrents de sang. Quel était au juste le procédé au moyen duquel Philippe, par sa seule présence, devait guérir tous ces maux, c'est ce que le Président n'expliquait pas.

Quant aux mesures que proposait le roi après tant de retards, elles étaient naturellement plus qu'inutiles ; car les événements avaient marché pendant que lui réfléchissait. Les moyens qu'il indiquait n'étaient, suivant Viglius, «qu'un emplâlre pour la blessure, qu'un sabot pour enrayer la roue. » Il insistait sur la nécessité de convoquer les États-Généraux comme l'unique remède aux périls dont le pays était environné, si le Roi ne voulait pas venir en personne. Il exprimait l'espoir qu'en organisant ainsi une consultation générale, on trouverait quelque calmant qui pourrait rendre aux affaires publiques un aspect sinon parfait, au moins satisfaisant, «de sorte, disait-il, que la république, si elle doit tomber, tombe au moins sur ses pattes comme les chats, et se casse les jambes plutôt que de se casser le cou. »

En dépit de ce pittoresque exposé de la question, et en dépit des représentations pressantes de la Duchesse Marguerite qui déclarait à son frère que tous, noblesse et peuple, proclamaient de tous côtés la nécessité de convoquer les États-Généraux, Philippe, en cette circonstance comme en bien d'autres, resta fidèle à ses instincts. Il savait fort bien que les Etats-Généraux des Pays-Bas et le despotisme de l'Espagne étaient deux choses incompatibles, et il reculait avec une indicible aversion devant l'idée de semblable convocation. Cependant un peu de cette dissimulation si chère ne pouvait faire de mal. En conséquence, il écrivit à la Duchesse qu'il était résolu à ne jamais permettre une réunion des États-Généraux. Il lui défendit de consentir à cette mesure, dans quelque circonstance

que ce fût, mais il lui ordonna de garder sur cette défense le plus profond secret. Il désirait, dit-il, que le peuple crût que la convocation n'était refusée que momentanément, et que la Duchesse espérait recevoir plus tard l'autorisation demandée. Son vœu était, il le déclarait nettement, que le peuple ne désespérât pas d'arriver à obtenir une assemblée, quoiqu'il fût quant à lui bien décidé à ne jamais consentir à cette mesure, car il savait trop bien ce que voulait dire cotte convocation des États-Généraux. Certes, après une déclaration aussi franche, bien que secrète, de la part du disciple de Machiavel, Marguerite ne pouvait plus que regarder d'avance comme superflus tous les arguments qu'à l'avenir, elle ou d'autres viendraient à faire valoir en faveur de la mesure si ardemment désirée de tous.

Telle était donc la politique dont Philippe avait, en secret, fait, choix, avant même de connaître les événements inattendus qui allaient fondre sur lui. Il maintiendrait l'inquisition et les Édits, il exterminerait les hérétiques, dût-il y perdre tous ses royaumes et même la vie ; jamais il ne consentirait à la réunion de la représentation nationale. Quelles allaient donc être ses émotions, quand on viendrait lui parler de vingt mille hérétiques armés assemblés dans le même lieu, pour pratiquer leurs rites impies, de quinze mille dans un autre, et cela dans presque toutes les villes des Provinces ; quand on lui décrirait la trombe qui avait balayé tout ce que, depuis des siècles, l'Église accumulait de trésors ; quand il lirait les lettres désespérées dans lesquelles Marguerite avouait avoir enfin dû commettre un acte indigne de Dieu, de son Roi et d'elle-même, en accordant la liberté du culte aux renégats de l'ancienne foi.

Le compte-rendu que faisait la Duchesse était en réalité des plus tristes. Elle déclarait que la douleur

lui rongeait l'âme, et que le rouge lui montait au visage, quand elle songeait à loul ce qui venait de se passer. Elle prenait Dieu à témoin qu'elle avait résisté longtemps, passé des nuits d'insomnie, en proie aux tortures de la fièvre et des anxiétés. Après cet exorde de pénitente, elle confessait que, prisonnière et pour ainsi dire assiégée dans son palais, malade de corps et d'âme, elle avait promis aux confédérés pardon et sûreté, et la liberté pour les hérétiques de tenir leurs assemblées aux endroits où, en fait, ils les avaient déjà tenues. Ces concessions devaient garder valeur jusqu'à ce que le Roi, d'accord avec les États-Généraux, eût définitivement réglé toute la matière. Cependant elle faisait remarquer qu'elle n'avait consenti à ces deux demandes qu'en son propre nom et non en celui du Roi. Le Roi n'était pas lié par sa promesse à elle, et elle exprimait l'espoir qu'il n'aurait aucun égard à pareil engagement. Elle continuait en suppliant son frère d'arriver aussitôt que possible venger les outrages soufferts par l'ancienne Eglise, et en ajoutant que, si celte consolation lui était enlevée, elle ne pourrait plus longtemps soutenir le poids de la vie. C'était le seul espoir qui pût encore empêcher son trépas.

Certes c'était là parler. Elle n'était pas moins véhémente dans ses plaintes à propos de l'influence dont certains personnages avaient fait usage pour empêcher complètement l'exercice de sa propre autorité. « C'est pourquoy », disait Marguerite, « je me mange le cœur et n'en serois quitte sans la présence de Vostre Majesté. »

Il n'y a pas de doute quant aux personnages auxquels elle imputait ainsi de l'avoir tenue en servage et de l'avoir contrainte à accorder ces infâmes concessions. Dans ses lettres secrètes en italien, elle offrait en pâture au Roi un tissu de faussetés des plus extravagantes et des plus invraisemblables, de la

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nfiVOLUTÎON DES PAYS-BAS

fabrique en grande partie de Noircarmes et de Mansfeldt, sur la conduite que tenaient dans ces graves conjonctures d'Orange, d'Egmont, de Hom et d Hooghstraeten. Tous, disait-elle, s'étaient, déclarés contre Dieu et contre la religion. De Horn, au moins elnil d avis de massacrer tous les prêtres et les moines du pays, si Ton n'accordait satisfaction entière aux réclamations des hérétiques. D'Egmont s'était ouvertement prononcé pour les Gueux et levait des troupes en Allemagne. D'Orange avait la ferme résolution de se rendre maître de toute la contrée et de la partager entre les seigneurs et lui. Le Prince avait dit que si a Duchesse se réfugiait à Mons, comme elle en avait le dessein, on convoquerait immédiatement les États- Generaux et on prendrait avec eux les mesures nécessaires. D'Egmont avait tonu le même langage, et il avait ajouté qu'il irail l'assiéger elle-même dans' Mons à la tête de quarante mille hommes. Tous ces seigneurs avaient d'ailleurs déclaré qu'ils étaient résolus à l'empêcher de fuir, h réunir les Étals, et à la traîner de iorce devant celle assemblée, pour lui arracher son consentement à toutes les mesures qu'ils trouveraient bon de prendre. Dans de (elles circonstances, elle avait été forcée de différer son départ et de faire les concessions qui l'avaient accablée de douleur.

C'est par ces calomnies infâmes, démenties par tous les faits et dépourvues de toute preuve, sauf les bruits rapportés par un homme comme Noircarmes, que « cette femme nourrie en Rome et en quelle n'y avait a ajouter foi », creusait la tombe d'hommes qui faisaient tous leurs efforts pour lui rendre service.

Nous avons déjà fait allusion à la fureur de Philippe quand il reçut les premières nouvelles del'iconoclastie. Il était au bois de Ségovie, malade d'une fièvre intermittente, quand elles arrivèrent, et il est facile de concevoir que sa colère ne vint pas améliorer son

état. Cependant, après la première explosion d'indignation, il trouva quelque soulagement dans la pratique de son hypocrisie habituelle. Tout en mûrissant lentement la vengeance la plus effroyable que jamais oint du Seigneur ait, de propos délibéré, exercée sur son peuple, il écrivit à la Régente « que n'estoit son intention de traicler le païs ny ses vassaulx et subjects aultrement que bon et clément prince d'icelluy, ni les ruynor, ni mectre en servitude ; car il ne vouloit procéder sinon aveoq toutle humanité el doulcouret voye de grâce, évitant toulle aigreur. »

Telles étaient les intentions qu'affichait le souverain au moment même où le terrible ducd'Albe, qui devait être chargé de montrer pour le Roi « toutle cette humanité, doulceur et grâce », commençait déjà ses préparatifs pour sa fameuse expédition aux Pays-Bas.

L'essence de la transaction conclue 1p 23 août entre les Confédérés et la Régente, c'était la tolérance accordée aux prêches du culte réformé dans tous les endroits où à cette date ils s'étaient déjà établis de fait. C'est sur cette base que d'Egmont, de Horn, d'Orange, d'Hooghstraeten et les autres, entreprirent encore une fois de rétablir la tranquillité dans les diverses provinces.

D'Egmont partit pour son gouvernement de Flandre, et à dater de ce moment s'évanouirent chez lui toutes prétentions au rôle do chef populaire, lesquelles du reste n'avaient jamais été très sérieuses. Pendant tout le cours de cette année sa conduite avait été des plus vacillantes. 11 était sous l'influence d'Orange; il avait des instincts généreux, beaucoup de vanité, el l'orgueil de son haut rang ; tout cela lui rendait bien difficile à supporter que des étrangers dominassent dans un pays au gouvernement duquel il se regardait comme appelé par droit de naissance, concurremment avec ses pairs. Cela ne l'empêchait pas, surtout quand

il était en compagnie de Noircarmes, do Berlaymont et de Viglms, d'exprimer, quoi qu'en aient dit calommeusement ceux-ci, la plus profonde répulsion contre les hérétiques. Il était catholique fervent, et à ses yeux l'iconoclastio était un crime impardonnable. « Il nous faudra, » disait-il, « tôt ou tard prendre les armes pour mettre ces Réformés à la raison, sans cela ils finiront par nous faire la loi. » D'autre part, les graves mais douces remontrances d'Orange calmaient son irritation. Pendant une partie de l'été, les Réformés étaient devenus si forts en Flandre, que plus de soixante mille hommes armés s'étaient à certain jour trouvés réunis aux différents prêches publics tenus dans cette province. « Tout ce qui leur manquait, « c'était un Jacquemart ou un Philippe Van Artc- <( velde, » dit un catholique du temps, « mais ils auraient dédaigné de marcher sous la bannière d'un brasseur, et ils avaient osé jeter les veux, pour en faire leur chef, sur le guerrier le plus 'illustre de son époque. » Sans nul doute, si d'Kgmont avait prêté un seul moment l'oreille à ces aspirations, il eût pu entrer en campagne contre le gouvernement avec des forces invincibles, s'emparer de la capitale, emprisonner la Régente et se rendre maître de toute la contrée entièrement hors d'état de se défendre, avant que Philippe n'eût eu le temps d'écrire plus de dix dépêches sur l'événement.

Ces espérances des Réformés, pour autant qu'on puisse leur donner ce nom, allaient rencontrer la plus amère déception. D'Egmont arriva dans les Flandres, non en chef de rebelles, non en prudent pacificateur', mais en partisan absolu du gouvernement, et disposé à tirer sommairement vengeance de toutes les personnes suspectes qui lui tomberaient sous la main. Il ordonna l'exécution d'un grand nombre d'iconoclastes et d'autres hérétiques. Toute la province trembla,

car, quoique la Régente n'eût pas mis à sa disposition des troupes fort nombreuses, le nom du vainqueur de Saint-Quentin et de Gravelines valait à lui seul plusieurs régiments. Sa sévérité fut extrême. Ses exploits sanguinaires lurent dignement secondés par son socrétaire BakkerzeeL personnage qui exerçait sur son maître la plus grande influence, et qui maintenant taisait de farouches efforts pour racheter la part qu'il avait prise au Compromis, en persécutant ceux que cette ligue avait eu pour objet de protéger. « Parmi tant de difficultés et perplexités, » dit un historien wallon, « cette vertueuse princesse fut consolée de ce que Bacquerzeele, gentilhomme au service du comte d'Egmont, exploicta près de Grandmont; car il defl'eict une grande troupe de sacrilèges et briseurs d'imaiges ; constitua prisonniers environ une trentaine et en fit pendre le lendemain à la chaulde une vinclaine, entre lesquels y avait ung prédicant. »

De pareils procédés de la part et sur l'ordre de l'illustre capitaine que l'on avait, par un absurde espoir, regardé comme le prolecteur éventuel des libertés civiles et religieuses du pays, firent naître une consternation profonde. La Flandre et l'Artois étaient pleins de femmes et d'enfants abandonnés, qu'avaient laissés derrière eux les milliers de suspects fuyant le pays pour échapper à la fureur d'Egmont. On n'entendait partout que les cris et les touchantes lamen-' talions de ces pauvres créatures. On supplia avec instances le comte Louis d'intercéder pour les Réformés persécutés. « Vous à qui le Seigneur, de Sa grâce a si richement eslargy ses dons, » écrivait Utenhove à Louis, « avecq le bon vouloir et singulière bonté qui se lict survostre face, vous avez aussi la puissance de tirer les pauvres affligés de la geule des loups ravissans. » Le comte répondit à cet appel et s'efforça d'adoucir lu sévérité d'Egmont, mais sans

grand succès. La Flandre ne larda pas à être pacifiée et il ne fut pas permis à celte importante province de jouir des bienfaits de l'accord qu'on avait arraché à la Duchesse. Les prêches furent prohibés et les ministres et leurs congrégations saisis p| châtiés, même dans les endroits où le culte avait été établi antérieurement au 23 août. Il n'y avait certes dans les vigoureux efforts du maître el rie son serviteur rien qui sentit la trahison envers Philippe et qui pût taire prévoir le sort réservé à d'Egmont et à Bakkerzeel.

La conduite d'Orange à Anvers fut en harmonie complète avec toute sa carrière. Il arrivait dans le dessein sincère d'aboutir à une pacification, mais il savait qu'il n'était possible d'atteindre ce but qu'en maintenant loyalement l'Accord intervenu entre les confédérés et la Régente. Il rentra à Anvers le 26 août et y trouva l'ordre presque rétabli. Les bourgeois ayant enfin pris sérieusement l'alarme, el la furie des iconoclastes s'étant complètement apaisée, il n'avait pas été fort difficile d'obtenir un certain degré de bon ordre. La tranquillité cependant s'était plutôt rétablie d'elle-même, et ce ne fut que lorsque le calme eut succédé à la tempête, que les faces placides des bourgmestres réapparurent au-dessus des flots.

Trois iconoclastes que l'on avait pris sur le fait furent pendus h 1 28 août par ordre des magistrats '. La présence d'Orange leur donna le courage de procéder à ces exécutions qu'il ne pouvait du reste em-

1 C'est là le récit de lfoofd, III, 110, lit. Les trois émeutiers furent exécutés, non sur l'ordre du Prince (comme l'a affirmé .M. Groen van Prinsterer, Archivés et Correspondance, II, 201), mais sur l'ordre de l'autorité locale. — >• En alstoen moedt geschept hebbende, ten derden daaghen daar naa, drio van de gevange beeldstormers met de galge, de rest met ballingschap ol't anders straften ». — Hooi'd, ubi sup.

pêcher, l'article 5 de l'Accord enjoignant formellement de châtier les émeutiers. Les magistrats voulurent qu'en cette occasion le « châtiment » fût. exemplaire, et d'Orange n'avait pas le pouvoir d'intervenir dans l'action régulière dos autorités de la cité, tant qu'elles se maintenaient clans les limites de la loi. Toutefois, il ne prit aucune part à cette exécution et, pour empêcher le retour de nouvelles violences, il se hâta de rédiger un projet de convention sur la base des concessions faites par Marguerite. Des prêches publics de la religion réformée avaient déjà eu lieu dans l'intérieur de la ville. Le 22, les Réformés avaient pris possession d'au moins trois églises. Le sénat avait député le pensionnaire Wesenbeck pour parlementer avec les ministres : car en ce moment les magistrats n'étaient pas en mesure de commander. Tafiin, le prédicant wallon, s'était montré traitable et avait consenti à suspendre l'exercice de son ministère. 11 avait de plus accompagné le pensionnaire à la cathédrale, dans le but de persuader à Herman Modet qu'il ferait également mieux de retarder la prédication qu'il y préparait. Il avait trouvé cet éloquent enthousiaste, déjà au milieu de l'église, brûlant d'impatience de monter sur la brèche, et absolument incapable de résister à la tentation d'entonner un psaume et de prêcher un sermon flamand, dans l'enceinte des murs qui pendant tant de siècles n'avaient retenti que d'accents et de chants liturgiques romains. Tout ce qu'il put accorder aux sollicitations de son collègue et des magistrats, c'est que son sermon serait court. Mais il avait trop compté sur sa puissance de continence, car son sermon non seulement devint, très long, mais en outre il en prêcha un second le même jour dans l'après-midi. La ville d'Anvers tomba ainsi sous l'application de l'article septième du traité du 24 août, puisque antérieurement à la signature de cet Accord, un prêche y avait eu lieu dans la cathédrale.

Le 2 septembre, après de longues et nombreuses entrevues avec les principaux de la religion réformée, le Prince conclut enfin, conformément à l'Accord, un traité en seize articles entre les Réformés, les magistrats et le gouvernement. C'était l'œuvre d'un véritable homme d'État, et si les dépositaires de l'autorité suprême avaient pu s'élever à la hauteur d'intelligence que montrait Guillaume de Nassau, si Philippe avait été capable de comprendre un pareil esprit, le Prince, le seul qui, clans ce temps de déchirements, possédât le talent de gouverner les volontés les plus divergentes, eût conservé au monarque et à ses héritiers ce groupe magnifique de provinces, sans en perdre une seule.

Si le Prince jouait un jeu, il le jouait du moins avec honneur. Avoir conçu l'idée de la tolérance religieuse à une époque de dogmatisme universel ; travailler à introduire un mutuel respect entre des opinions contradictoires, dans un temps où les dissidents étaient pour la plupart aussi fanatiques que les orthodoxes, et où les Réformés proclamaient orgueilleusement non pas la liberté de toutes les doctrines chrétiennes, mais seulement une foi nouvelle en remplacement des autres ; admettre la possibilité de plusieurs routes pour arriver au Ciel, alors que les ardents de toutes les sectes voulaient fermer tous les sentiers autres que le leur ; de pareilles idées, de pareils projets étaient-ils des péchés ? Dans ce cas, il y eût eu perte à en faire l'échange contre les meilleures vertus de l'époque. Et cependant c'était là, aux yeux de grand nombre de ses contemporains, le crime le plus odieux du Prince. 11 commençait à cette époque à se séparer complètement de l'ancienne Église, mais déjà depuis longtemps il était d'avis que les empereurs, les rois et les papes avaient jusqu'alors pris trop de soin des âmes de leurs sujets, et en avaient envoyé pré-

maturémenl un trop grand nombre devant le grand juge. Il élait tout aussi peu disposé a accorder aux Calvinistes, aux Luthériens et aux Anabaptistes, de pleins pouvoirs pour arriver au même but. « Il trouvoit mauvaise la sévérité de nos théologiens,» a dit un de ses contemporains catholiques, résumant dans un seul paragraphe tous les crimes religieux du Prince, « en tant qu'ils voloient garder exactement les anciennes constitutions et cérémonies de l'Église, sans céder ung seul point à leurs adversaires ; blasmoit les Calvinistes comme gens séditieulz et sans repos, et, néantmoins avoit en horreur le placart de l'Empereur qui les condempnoil à la mort, estimant, ainsy que l'aisoienl lors beaucoup de catholiques, que c'estoil chose cruelle de faire mourir ung homme pour seulement avoir souslenu une opinion, ja soit qu'elle tut erronée; disant qu'en choses qui touchoienl nostre conscience, la cognoissance et punition devoit estre réservée à Dieu ; alléguant la sentence que certain grossier d'Allemaigne allégua quelquefois à l'empereur Charles cincquiesme : Sire, serves vous des corps sans vous souscier des âmes. Brief, qu'il l'eust volu croire, l'on eusl estably une espèce de religion qu'il fantastiquoit en son esprit demie catholique et demie luthérienne, pour donner contentement aux uns et aux aultrcs, qu'il estimoil estre le vrai moyen pour appaiser les troubles de la chrestienté. »

Ce tableau tracé par un de ses plus brillants et de ses plus âpres ennemis, au lieu de l'aversion qu'il avait pour but d'inspirer, excite notre admiration.

Les articles du traité avenu à Anvers assignaient trois églises aux diverses sectes de Réformés, stipulaient (jue catholiques et protestants s'abstiendraient également de troubler le culte l'un de l'autre, et pourvoyaient à ce qu'à l'avenir, la bonne entente qui ne devrait jamais cesser de régner entre des frères cl des

concitoyens, môme d'opinions différentes sur des questions de rites et de doctrines, ne pût plus être détruite par des défis réciproques, soit dans des sermons, soit dans des chansons de rue.

Telle est la base sur laquelle fut établie, par Guillaume d'Orange, non seulement à Anvers mais encore à Utrecht, à Amsterdam et dans les autres villes principales île son gouvernement, une paix religieuse de trop courte durée et malheureusement presque aussitôt brisée que créée.

Malgré ses infatigables efforts, le Prince n'avait que de faibles espérances d'arriver à une solution pacifique. Il sentait que le dernier pas fait parla Réforme l'avait conduite sur la pente du précipice. Il ne goûtait pas d'aussi rapides progrès. Il savaitque le Roi nepardonnerait jamais aux iconoclastes. Il devinait qu'il ne sanctionnerait jamais l'Accord du 24 août. Sir Thomas Gresham qui, en sa qualité de représentant de la reine prolestante d'Angleterre dans la grande métropole commerciale de l'Europe, était parfaitement au courant de la tournure que prenaient les choses, conseillait déjà de choisir quelque autre place de commerce pour la vente des produits anglais. Il faisait savoir à son gouvernement que le négoce ne trouvait aucune sécurité à Anvers « dans ces temps de querelles. » Il était dans la grande intimité du Prince ; celui-ci l'invita à dîner le 4 septembre, et lui fil lire tout haut par le pensionnaire Wesenbeck qui était présent, le traité qui devait être ce jour-là proclamé à l'Hôtel de Ville. D'Orange cependant n'exprima pas grande confiance dans les deslins futurs des Provinces et dans les dispositions du Roi. « Pendant toute la conversation, » dit Gresham, « le Prince ne cessa de me dire : Je sais que cela ne satisfera pas le Roi. »

Pendant que d'Egmont s'évertuait dans les Flandres et d'Orange à Anvers, le comte de Horn avait fait

de son mieux dans l'importante cité de Tournai. Les qualités de l'Amiral n'étaient pas précisément l'intelligence et le talent de manier les hommes, mais il était parti avec les plus honnêtes desseins du monde : faire observer l'Accord et faire autant que possible plus en faveur du gouvernement qui 1 des Réformés. Cependant, dans le but de bien disposer les membres « de la religion, » et de prouver son désir sincère de ramener la paix, il acceptâtes quartiers qui lui avaient été préparés dans la demeure d'un marchand calviniste de la ville, plutôt que de s'établir dans la citadelle avec le vieux et dur gouverneur Moulbais. Cela blessa fortement les Catholiques, et inspira aux Réformés l'espoir d'obtenir la liberté des prêches dans l'intérieur des murs. Ils avaient, du reste, droit à ce privilège, car les prêches dans la ville étaient établis en fait avant le 24 octobre. Néanmoins, le Comte penchait dans le sens contraire, et, d'accord avec les vœux de la Duchesse, il voulait les réduire à leurs services hors des murs.

Par une circonstance d'assez mauvais augure, le jour de son arrivée, il avait soupe avec quelques-uns des habitants notables dans la « salle de la géhenne, » là où l'on donnait la question, local qui n'était pas do nature à faire naître un trop bon appétit. Le dimanche suivant, on lui avait offert un grand banquet auquel assistaient les principaux bourgeois, dans une des maisons de la place du marché. Cette fêle fut troublée par une querelle qui avait pris naissance dans la cathédrale. Dans les souterrains de cet édifice, à en croire les traditions, était caché un trésor immense ; souvent les chanoines s'étaient vantés, à ce que l'on rapportait, d'avoir dans ces richesses enfouies de quoi rebâtir leur iemple avec plus de magnificence que jamais, quand même il viendrait à être entièrement détruit. Aussi, dès son arrivée, l'Amiral avait-il

placé une garde nombreuse dans l'église et commencé de grandes fouilles à la recherche de cette mine imaginaire. La Régente informa son frère que le Comte poursuivait cette œuvre dans le dessein de s'approprier tout ce que l'on trouverait. Comme elle savait qu'il était tout à fait ruiné, c'était là, d'après elle, la meilleure explication à donner de ces travaux. De Horn avait cependant promis expressément à la Duchesse que tout ce qui viendrait à tomber en sa possession par cette voie-là ou par toute autre, serait soigneusement restitué jusqu'au dernier sou aux propriétaires légitimes. On ne trouva rien qui pût justifier les fabuleuses légendes des moines, mais les chercheurs d'or n'en mirent pas moins tout en émoi. Les chanoines, craignant naturellement pour la sûreté de leur fantastique trésor, avaient forcé la consigne et pénétré dans l'église au moyen de la signature frauduleusement obtenue d'une des autorités de la ville. Une querelle s'ensuivit entre ce personnage et le commandant de la garde de la cathédrale ; pour y mettre fin, ils se rendirent ensemble au lieu où se tenait le banquet. Le Comte, avec sa rudesse habituelle, infligea une sévère remontrance au coupable, et le menaça, pour le cas où il recommencerait, de le faire immédiatement garrotter, bâillonner et envoyer à Bruxelles où il recevrait le châtiment qu'il méritait. L'affaire ainsi arrangée, le banquet continua : « Les marchands tous fort joyeulx que le comte avoit ainsi espouffé ledict procureur. » Les fouilles continuèrent encore quelque temps, jusqu'à ce qu'enfin on vint à craindre d'endommager les fondements de l'église, mais on ne découvrit que quelques menues pièces de monnaies avec d'autres objets de mince valeur.

De Horn avait pris ses quartiers dans la ville, afin d'être mieux à portée de réprimer tout tumulte et afin d'inspirer confiance au peuple. Les cinq sixièmes

des habitants de Tournai étaient de la religion réformée, et, pour ce motif, il ne trouvait pas prudent de tenter la suppression violente de leur culte. En arrivant, il avait lancé une proclamation par laquelle il ordonnait la remise immédiate aux mains du Magistrat de tout ce qui pouvait avoir été enlevé dans les maisons religieuses, et cela sous peine, pour les récalcitrants, « d'être incontinent étranglés au gibet. » Néanmoins rien ne fut rapporté, par la raison fort simple que rien n'avait été volé. En conséquence il n'y eut personne à étrangler.

Son premier soin fut ensuite la publication de l'Accord du 24 août, et il annonça qu'il était dans ses intentions bien arrêtées de le faire scrupuleusement observer. Les prêches étaient toujours suivis avec le même enthousiasme que pendant la tempête dont les images avaient été victimes, et qui maintenant était entièrement apaisée. C'était encore par quinzaine de mille que les fidèles se rendaient dans les faubourgs pour y entendre Ambroise Wille ; mais ils étaient des plus paisibles dans leur conduite. Il fut convenu entre l'Amiral et les directeurs des consistoires réformés, qu'il serait assigné à ceux-ci trois lieux de réunion, à désigner par de Horn. A ces endroits, qui étaient en dehors des murs, les Réformés reçurent l'autorisation de bâtir des édifices pour leurs assemblées. La Duchesse donna son assentiment exprès à cet arrangement.

Nicolas Taffin, un des conseillers, adressa au nom des Réformés « une brave et élégante harangue » aux Magistrats, pour leur représenter que, suivant les calculs les plus modérés, les trois quarts de la population étaient dissidents et que, puisque la Régente avait ordonné la construction de nouveaux temples et que les Catholiques conservaient la possession de toutes les églises de la ville, il n'était que juste de

faire supporter par la commune la dépense des nouveaux édifices. Mais on lui répondit avec indignation qu'il ne fallait pas s'attendre à voir les Catholiques payer pour le maintien de l'hérésie, surtout dans un moment où les iconoclastes venaient de les jeter dans l'exaspération. Aussi le conseiller Taffin n'obtint-il par sa « brave et élégante harangue » qu'un maigre subside de quarante livres.

Les constructions n'en furent pas moins immédiatement commencées. Beaucoup de nobles et de riches bourgeois y contribuèrent, les uns par des dons en argent, d'autres en fournissant des chênes, des peupliers, des ormes et autres bois de charpente pour les besoins de la bâtisse. On posa les fondations du premier temple hors de la porte de Cocquerel. Des débris de statues et d'autres ornements provenant des églises récemment dévastées, servirent à celte maçonnerie et cela fort malheureusement, car les Catholiques ne purent que sentir leur fureur s'accroître, en voyant ces saints des deux sexes, qui pendant tant do siècles avaient occupé « des positions si révérées et si élevées », descendre au point de n'être plus que des moellons à la base de temples dont les constructeurs flétrissaient du nom d'idoles tous ces objets sacrés.

Bientôt l'automne toucha à sa fin, et le peuple réclama à grands cris l'autorisation de tenir les prêches dans l'intérieur de la ville. Les nouveaux édifices ne pouvaient être terminés avanl l'hiver ; et en attendant, les réunions en plein air devenaienl un moyen de culte des plus désagréables, dans la saison de rafales et d'averses qui s'approchait. D'autre part, la Duchesse fut indignée de ces réclamations et ordonna à de Horn de ne consentir, sous aucun prétexte, à ce que l'intérieur de Tournai fût souillé de ces rites hérétiques. Ce fut en vain que l'Amiral lui

représenta la justice de ces désirs, puisque l'exercice du culte réformé avait déjà eu lieu dans diverses églises de la ville, avant l'Accord du 24 août. La Duchesse n'avait signé cette convention que pour la violer. Elle avait enfin reçu de l'argent et l'autorisation de lever des troupes, et était en voie de prendre rapidement un ton tout différent de sa méprisable attitude du mois d'août. Comme d'Egmont, d'Orange et d'Hooghstraeten, de Horn n'avait été employé qu'atin de tirer parti de son influence personnelle auprès des Réformés. A la première occasion favorable, on allait jeter de côté, et les instruments et l'œuvre qu'ils avaient accomplie.

L'Amiral se trouvait dans la position la plus intolérable. Honnête, simple et sans adresse, il était arrivé dans une ville pleine d'hérétiques, avec la mission de mettre à exécution les concessions que le gouvernement venait de faire à l'hérésie. Il voulait l'accomplir, et il se voyait observé, contrecarré, soupçonné par l'administration à Bruxelles. Le gouverneur Moulbais, qui occupait la citadelle, était censé sous ses ordres ; cependant il refusait de lui obéir, et, évidemment par suite d'instructions secrètes de la Régente, il se déclarait résolu à bientôt réduire à coups de canon la ville à l'obéissance. De Horn le requit de prendre l'engagement de ne pas inlroduire de nouvelles troupes dans le château. Moulbais jura que jamais âme vivante ne recevrait de lui pareille promesse. L'Amiral s'emporta avec sa violence ordinaire, regrettant, disait-il, que son frère Montigny eût dans la citadelle un si mauvais lieutenant ; mais il ne put ébranler le vieux soldat qui, mieux que de Horn, savait quel jeu se préparait. Tous les jours entraient au château de nouveaux renforts ; les soldats de la garnison s'étaient vantés tout haut « que bientôt ils auraient à manger de la chair de bourgeois sur leurs

tables, » et le bon effet de laproclamalion fie l'Amiral à son arrivée était complètement détruit.

De Horn se plaignait amèrement de la position qu'on lui faisait. Il se savait en butte à d'odieuses et incessantes calomnies tanl à Bruxelles qu'à Madrid. Il avait fait de son mieux, dans une crise des plus graves, pour servir le gouvernement sans violer ses propres engagements, mais il déclarait n'être théologien ni juriste, et, par conséquent, être dans l'impossibilité d'accomplir, suspect et sans appui, une tâche que lns plus savants docteurs du Conseil trouveraient euxmêmes irréalisable. Plutôt avoir à supporter un siège contre les Turcs dans quelque forteresse, s'écriait-il, que de rester dans une pareille situation ! Il faisait tout ce qu'il était capable de faire, et toul ce qu'il faisait, on le trouvait mauvais. Il y avait, disait-il, une grande différence entre se trouver dans une ville et en parler de loin.

Vers le milieu d'octobre, il fut rappelé par la Duchesse, dont les lettres jusqu'alors avaient été toujours si ambiguës que, quant à lui, disait-il, il n'avait jamais pu en deviner le véritable sens. Avant de quitter la ville, il commit le plus impardonnable de ses crimes. Pressé par le chef de la congrégation des Réformés, de les autoriser à pratiquer leur culte dans la Halle des Drapiers, jusqu'à ce que leurs temples fussent achevés, le Comte leur donna son consentement provisoire et soumis à révocation de la part de la Régente, à laquelle l'affaire allait être immédiatement communiquée.

De Horn partit et les Réformés prirent incontinent possession de la Halle. Ils la trouvèrent dans un état complet de saleté et do désordre, encombrée de bancs, d'échafaudages, de poutres, de potences, et de tous les engins servant aux exécutions publiques. La foule se mit spontanément à l'œuvre, et débarrassant

la Halle de tout ce mauvais bois, balayant, lavant, blanchissant, tout en chantant en chœur les psaumes de Clément Marol, quand vint l'heure de midi, ils avaient mis la salle en état de servir. Une chaire et des bancs pour la congrégation avaient remplacé le gibet et l'échafaud démontes. On a peine à comprendre comment pareille œuvre pouvait constituer un crime capital. Eh bien ! De Horn, catholique sincère cependant, en tolérant des faits aussi honteux venait de commettre envers Philippe et envers Dieu la plus mortelle de ses offenses.

L'Amiral revint à Bruxelles. Le secrétaire De La Torre ', personnage tout à fait subalterne, l'ut dépêché à Tournai avec les ordres de la Régente. Le gouverneur Moulbais, qui réunissait maintenant en lui l'autorité civile et militaire, fut averti de tout préparer pour la réception d'une garnison, qui allait sans retard lui être envoyée sous les ordres de Noircarmes. La Duchesse maintenant avait des armes dans les mains, et son langage devenait hardi. De La Torre avertit les Réformés « de regarder à leur faict pendant que la verge estoil verte et croissante, aflin qu'elle ne fût ceuillé pour eux ; car ne convenoit pas aux subjects de marchander avec leur Prince. »

On ne se donna pas même la peine de chercher quelque prétexte décent pour violer l'Accord du 24 août, dés que le gouvernement se sentit assez fort pour le rompre. On répéta bien que les prêches supprimés

1 La Torre arriva à Tournai le 28 octobre 1566, suivant le récit de De La Barre. Ce manuscrit (déposé aux Archives de Bruxelles, et c'est la seule copie connue), fut par la suite à la disposition du Tribunal de sang. Le secrétaire De La Torre a annoté, à divers endroits, sur la marge : « L'autlieur ment ». Les passages, ainsi combattus par ce vulgaire instrument de la tvrannie, n'ont trait qu'à lui-même. — Pasquier de la Barre, MS., f. 57, v» 59.

n'avaient pas été élablis avant cet arrangement ; mais on l'ait, les prêches avaient existé presque partout, et maintenant on les interdit partout sans exception. On cul recours aussi à cette ridicule argutie, que sous le nom de prêches ne devaient pas être compris d'autres exercices religieux, tandis qu'il était notoire que jamais ils n'avaient été séparés. Mais il est oiseux de mettre à découvert les mensonges do la tyrannie, quand à peine elle daigne se déguiser elle-même. Les dissimulations qui ont résisté à l'action des siècles sonl plus dignes d'investigalions sérieuses, et malheureusement celte époque nous en fournit suffisamment de cetle espèce.

Vers la lin de l'année, la ville de Tournai fut complèlemenl remise sous le joug el la religion réformée supprimée. Le 2, janvier 1567, le seigneur de Noircarmes se présenta devant les portes à la tête de onze compagnies el porteur de l'ordre do la Duchesse Marguerite, de renforcer la garnison ei de désarmer les habitants. 11 donna aux magistrats une heure et demie pour se décider à obéir sans murmurer. Il déclara son intention de maintenir l'Accord du 24 août ; affectation singulièrement ridicule dans de telles circonstances, ainsi que le montra l'événement. Les notables furent convoqués, la soumission décidée et, dans le délai tixé, les magislrals apportèrent à Noircarmes l'acceptation pure et simple de ses conditions. Ce sanguinaire personnage leur répondit qu'ils avaient agi fort sagement, car s'ils avaient tardé une minute de plus à recevoir la garnison, il aurait immédiatement « réduil la ville en cendres et passé tous les habitants au fil de l'épée. » Il avait reçu plein pouvoir d'en agir ainsi el, dans la suite des événements, Noircarmes devait faire voir, en plus d'une effroyable circonstance, qu'il était capable de réaliser "celle menace.

Les soldats, qui avaient marché toute la nuit précédente et qui étaient fermement persuadés que la ville refuserait les conditions proposées, furent extrêmement désappointés de voir leur échapper le pillage sur lequel ils avaient compté. Huit à neuf cents paysans sans aveu, qui avaient suivi les régiments, munis chacun d'un grand sac vide qu'ils espéraient remplir en achetant aux soldats leur butin, ou en volant eux-mêmes à la faveur de la nuit de rapine et de carnage à laquelle on s'attendait, partageaient le mécontentement des soldats, qui les chassèrent honteusement de la ville. On procéda sur-le-champ au désarmement des habitants. On leur prit toutes les belles armes dont ils avaient été forcés de se munir à leurs frais, quand les magistrats les avaient enrégimentés sous huit bannières, pour défendre la ville contre tout danger de tumulte ou d'invasion ; ce qu'il y avait de plus beau en fait d'épées, d'arquebuses, de poignards et de pistolets fut partagé par Noircarmes entre ses officiers. Voilà comment Tournai fut pacitié.

Pendant tout le cours de ces événements en Flandre, à Anvers, à Tournai, à Malincs, la Duchesse avait montré plus de perfidie que jamais. Elle avait désavoué des actes que ceux auxquels elle avait fait appel dans le moment du danger, n'avaient posés que sur ses ordres; elle avait feint de les louer de leur conduite, tandis qu'en secret elle défigurait leurs actions et calomniait leurs motifs, et elle avait mis en œuvre tous ses moyens pour lever des troupes à l'étranger, pendant qu'elle s'efforçait d'amuser les confédérés et les sectaires en affectant une fausse clémence.

Quand d'Orange se plaignit de ce qu'elle avait censuré les mesures qu'il avait prises à Anvers, et de ce qu'elle tenait un langage blessant pour lui, elle protesta qu'elle approuvait pleinement tout ce qu'il avait

fait, — à l'exception seulement de l'autorisation donnée aux hérétiques de tenir leurs proches dans la ville el d exercer d'autres pratiques que leurs sermons — el '[no. si elle étail mécontente de lui, il pouvait être assuré qu'elle le lui dirait à lui-même plutôt que de 1 attaquer quand il avait le dos tourné. Le Prince, qui avait été contraint par la nécessité el pleinement autorisé d'ailleurs par les termes de l'Accord à concéder ces deux points, en réalité le nœud vital des mesures qu'il avait prises, répondit avec beaucoup de calme, qu'il n'était pas assez léger pour croire qu'elle '''il parlé de Façon à lui nuire, s'il n'avait pas été certain de son fait, ainsi qu'il en fournirait bientùl la preuve. D'Orange c'était pas homme à se laissertromper sur sa situation réelle, ni sur le caractère de ceux à qui il avait affaire. Marguerite ne manqua pas d'écrire encore dans le môme sens à d'Hooghstraeten sur le compte du Prince, et de lui affirmer que rien n'étail plus loin de ses intentions que de représenter la conduite de«son cousin,» le prince d'Orange, comme contraire aux intérêts de Sa Majesté; « car elle cognoiasoil desja passé lointemps quelle estoit son affection au service de Dieu et du Roy, » et la diligence qu'elle l'avait toujours vu mettre à l'exécution de ce qui lui semblail convenir audit service. Elle envoya de plus le conseiller d'Assonleville en mission spéciale auprès du Prince, pour que ce doucereux personnage informai ledil cousin d'Orange qu'il était et avail toujours élé aimé el chéri par Sa Majesté, et que « elle l'avoil tousjours aymé comme son propre frère ou enfant. »

Elle écrivit à de Horn, pour approuver en général sa conduite, en termes assez vagues toutefois, et pour lui déclarer la grande confiance qu'elle avail en son zèle, en sa loyauté et. en ses bonnes intentions. Elle accorda le même éloge à d'Hooghstraeten, et

quanl a d'Egmont, elle ne cessait de lui reprocher les soupçons qu'il semblait vouloir s'entêter à entretenir sur ses véritables dispositions à elle et sur celles de Philippe, al égard de la conduite et des intentions du

Comle.

On a déjà pu voir en partie quels étaient ses sentiments intimes et ses rapports secrets, sur le compte des illustres personnages qu'elle encourageait et louait ainsi. Ses descriptions prenaient de jour en .jour de plus sombres couleurs. Elle disait à son frère que d'Orange, d'Egmont et de Horn étaient sur le point de se mettre eux-mêmes à la tête des confédérés, lesquels allaient prendre les armes et avaient levé des troupes ; que la religion luthérienne allait être instaurée par la Force, que tous les pouvoirs seraient confiés au triumvirat ainsi créé par les seigneurs, et que Philippe serait en réalité entièrement dépouillé des provinces qui avaient si longtemps appartenu à ses ancêtres. EUe tenait toutes ces informations de Mansfeldt, auquel les nobles ne cessaient de répéter d'un air ironique qu'il .jouait le rôle d'un valet fidèle qui ne recevrait jamais ses gages.

Elle ajoutait qu'un plan était déjà adopté pour le partage'du pays ; qu'Auguste de Saxe devait avoir la Frise et l'Overyssel ; le comte de Bréderode, la Hollande ; le duc de Clèves et Lorraine, la Gueldre ; le roi de France, les Flandres, l'Artois et le Hainaut, avec d'Egmont pour Stathouder perpétuel de ces provinces ; le prince d'Orange, le Brabant, et ainsi de suite. Un massacre général de tous les Catholiques avait été convenu par d'Orange, de Horn et d'Egmonl, pour le moment où le Roi mettrait le pied à bord du navire qui devait l'amener dans le pays. Ce fait si remarquable, Marguerite l'appuyait auprès de Philippe do la respectable autorité de Noircarmes. Elle s'excusait d'avoir employé les services de ces

nobles sous l'empire de la nécessité. Leur conduite en Flandre, à Anvers, a Tournai, à Malines, avait été des plus Pépréhensibles, et elle avait été forcée de les desavouer sur les points les plus importants. Quant à • I Egmont, c'est avec la plus grande répugnance qu elle lui avait confié des forces dans le dessein de réduire 1rs sectaires flamands. Elle avait craint de paraître se défier de lui, mais cependant elle était convaincue que tous les soldais sous les ordres d'Egmont étaient autant d'ennemis contre le Roi En dépit de ses protestations de fidélité à l'ancienne religion et à Su Majesté, elle craignait qu'il ne trempât dans quelque noir complot contre Dieu et le Roi. Quand on songe h la façon impitoyable dont en réalité le malheureux Comte avait sévi contre les sectaires, et les preuves sanguinaires qu'il avait fournies de sa fidélité « à Dieu et au Roi, » il semble à peine croyable que Marguerite ait pu écrire (ouïes ces assertions monstrueuses.

La Duchesse, de plus, avertit à plusieurs reprises son frère, que les nobles avaient l'habitude de se procurer copie de toute la correspondance échangée entre Madrid et Bruxelles, et qu'ils dépensaient de grosses sommes pour arrivera lire ses propres lettres et celles de Philippe, même les plus intimes. Elle le priait, en conséquence, d'être sur ses gardes, parce qu'elle croyait que toutes leurs dépêches étaient lues. Dans de telles circonstances, et ses dépêches contenant tout ce que nous venons de voir, ses plaintes sur l'incrédulité qu'opposaient les seigneurs à ses protestations d'affection, sont vraiment étonnantes.

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