‹ La révolution des Pays-Bas au XVIe siècleChapitre 9 sur 15 · PHILIPPE LE PRUDENT · texte numérisé non relu

PHILIPPE LE PRUDENT

Politique secrète du gouvernement. — Berghes et Montigny en Espagne.— Débats à Ségovie.— Correspondance entre la Duchesse et Philippe.— Relards et dissimulation du Roi.— Communications secrètes au Pape. — Effet dans les Provinces des lettres du Roi au gouvernement. — Instructions secrètes a la Duchesse. — Paroles désespérées de Marguerite. — Ses faux rapports concernant d'Orange, d'Egmont et les autres. — Fureur et duplicité de Philippe. — Efforts d'Egmont dans les Flandres. — D'Orange retourne à Anvers. — Son esprit de tolérance. — Convention du 2 septembre. — De Horn à Tournai. — Fouilles dans la cathédrale. — Fréquentation presque universelle des prêches. — On commence à bâtir des temples. — Position difficile de Horn. — Prêches dans la halle des drapiers. — De Horn est rappelé. — Noircarmes à Tournai. — Correspondance affectueuse de Marguerite avec d'Orange, d'Egmont, de Horn et Hooghstraeten. — Ses calomnies secrètes à leur sujet.

D'Egmont dans les Flandres, d'Orange à Anvers, de Horn à Tournai, d'Hooghstraeten à Malines, faisaient tous leurs efforts pour réprimer l'émeute et éloigner tout désastre. Quelle était pendant ce temps la conduite du gouvernement? La politique secrètement suivie à Bruxelles et à Madrid peut se résumer

dans la formule ordinaire: dissimulation, retards et

puis encore dissimulation.

C'est maintenant le moment de passer rapidement en revue les actes tant publics que secrets du Roi et de ses représentants, depuis le jour où Berghcs et Monligny arrivèrent à Madrid. Ces infortunés gentilshommes avaient été reçus avec une apparente cordialité, et admis à des entrevues fréquentes mais insignifiantes avec- Sa Majesté. Le courant sur lequel ils étaient embarqués était profond et perfide, mais en même temps égal et lent. Ils assurèrent au Roi que ses lettres, ordonnant l'exécution rigoureuse de l'inquisition et des Édijs, avaient engendré tous les maux dont les Provinces étaient affligées. Ils lui dirent que des Espagnols et des suppôts d'Espagnols avaient voulu accaparer le gouvernement du pays à l'exclusion des nobles et des citoyens indigènes, mais que bientôt l'on verrait si les habitants des Pays-Bas étaient faits pour être foulés aux pieds comme les peuples abjects de Milan, de Naples et de Sicile. De telles paroles frappaient l'oreille royale de sons fort inaccoutumés, mais les envoyés, tous deux catholiques et fidèles au Roi, ne s'imaginaient pas, qu'en exprimant ainsi leur opinion sur les causes du mécontement, pour accomplir ce qu'ils croyaient leur devoir et satisfaire aux désirs du Roi, ils "commettaient un acte de haute trahison.

^ Quand la nouvelle des prêches publics arriva en Espagne, il y eut presque tous les jours des délibérations au bois de Ségovio. Les personnages éminents qui composaient le conseil royal étaient le duc d'Albe, le comte de Feria, don Antonio de Tolède, don Juan Manrique de Lara, Ruy Gomez,Quixada, le conseiller Tisnacq, nommé récemment président du Conseil d'État, et le conseiller Hopper. Six Espagnols et deux habitants des Pays-Bas, dont l'un était de plus d'une

intelligence bornée el d'un caractère servile, pour traiter des affaires locales des Pays-Bas, et cela au moment où une exlrême irritation y régnait ! Los envoyés avaient reçu pour instructions d'insister sur la nécessité d'accorder trois points principaux : l'abolition de l'inquisition, la modération desÉdils conformément au projet rédigé à Bruxelles, et un large pardon du passé. Chacune de ces propositions souleva de longs débats. Philippe parlait peu; mais il écoutait attentivement les longs discours du Conseil et prenait une incroyable quantité de notes. Dans l'opinion de tous, ces dernières demandes de la part des habitants des Pays-Bas venaient ajouter un quatrième anneau à la chaîne de leurs trahisons. Le premier était la cabale par suite de laquelle Granvelle avait été renvoyé; le deuxième, la mission d'Egmont dont l'objet principal avait été d'obtenir une modification du conseil d'État, do façon à mettre ce corps sous le contrôle de quelques nobles orgueilleux et rebelles; le troisième, la présentation de l'insolente et séditieuse requête, et voilà que maintenant, pour couronner le tout, arrivait une proposition qui tendait à la fois à l'abolition de l'inquisition, à la révocation des Édits et au pardon de criminels que la mort seule pouvait suffisamment punir!

Après bien des contestations, on décida cependant que ces trois points seraient accordés, sauf certaines restrictions. Abolir l'inquisition, c'eût été enlever à l'Église le seul instrument dont elle eût jusqu'alors fait usage pour maintenir sa souveraine puissance sur les consciences et les croyances de ses sujets. Autant eût valu concéder la liberté religieuse, au moins à chacun individuellement dans sa propre demeure ; et quelle concession pouvait être plus pernicieuse? Cependant on crut pouvoir permettre sans trop d'inconvénient la suspension temporaire de l'inquisition papale, maintenant que l'inquisition épiscopale avait

pris tant de force et de développement ; à condition toutefois que celte dernière variété de l'institution fût maintenue dans toute son énergie. Quant à la Modération, on trouva qu'il valait mieux différer la solution de cette question jusqu'au voyage prochain de Sa Majesté dans les Provinces. Si cependant la Régente jugeait absolument nécessaire de faire quelque changement, elle devait présenter un nouveau projet, celui qu'elle avait envoyé ayant été déclaré inadmissible. Enfin, quant au pardon général, il ne pouvait être accordé que sous beaucoup de conditions et de restrictions. Pourvu que celles-ci fussent stipulées de façon à laisser en dehors toutes les personnes que l'on trouverait nécessaire de châtier, l'amnistie était possible. Autrement il n'y fallait pas penser.

Pendant le cours de ces délibérations, Marguerite de Parme avait pressé son frère de prendre une décision ; elle dépeignait l'état de désorganisation du pays sous les couleurs les plus vives, et, quoique parfaitement au courant de la pensée intime de Philippe, elle insistait pour qu'il prît, une décision favorable aux trois points réclamés par les envoyés. Elle insistait surtout sur l'impossibilité où elle se trouvait de résister à la moindre rébellion,et demandait un secours en hommes et en argent pour le cas où la Modération ne serait pas approuvée par Sa Majesté.

Le dernier jour du mois de juillet était arrivé, avant que le Roi ne se décidât à faire connaître par écrit sa décision sur la crise qui avait éclaté dans la première semaine d'avril. Mais avant que sa lettre ne parvînt à destination, le mal auquel elle était appelée à servir enfin de remède avait déjà passé par ses deux phases successives des prêches en plein champ et de la guerre aux images. Naturellement ces nouveaux symptômes allaient exiger de nouveaux débats, de nouvelles réflexions et beaucoup de nouvelles notes avant de pouvoir être pris corps à corps.

En attendant, on les considérerait comme non avenus. Voilà ce qu'était la haute prudence du souverain, tandis que l'incendie dévorait ses provinces.

Quant à sa haute dissimulation, il la mit en œuvre dans le sens indiqué par ses conseillers. Philippe n'avait jamais une idée à lui, jamais il ne concevait un plan, mais il demeurait toujours fidèle à la fausseté de son caractère, tout en se conformant avec constance aux suggestions d'autrui. On no saurait commettre de plus grande méprise que d'attribuer du talent à ce monarque pédant et lourd. Sous le rapport de l'intelligence, il ne méritait que le dédain ; c'est sa méchanceté et sa duplicité presque surnaturelles qui l'ont fait s'élever dans l'histoire au-dessus des régions vulgaires. Il écrivit donc à la Régente, que le pardon sollicité pouvait être accordé sous certaines conditions; que les évèques étant maintenant en nombre tel « qu'ils pouvaient prendre soin de leurs ouailles, » et l'inquisition épiscopale se trouvant par là établie sur un pied suffisamment solide, l'inquisition papale pouvait être abolie. Enfin, que si l'on continuait après cela à désirer encore la modération des Édits, il fallait envoyer un nouveau projet à Madrid, celui qu'avaient apporté Berghes et Montigny n'étant pas satisfaisant. En combinant ces merveilleux moyens de faire cesser des troubles qui provenaient d'une haine implacable contre l'inquisition sous toutes ses formes, il suivait non seulement l'avis, mais encore il s'appropriait le langage de ses conseillers.

Certainement, rien de tout cela n'était fort encourageant pour les cœurs patriotiques dans les Pays-Bas. Une amnistie avec tant de restriclionsqu'elle ne comprenait que ceux qui n'avaient failli en rien; une inquisition épiscopale excitée à de nouvelles rigueurs, par le motif que les fonctionnaires de l'inquisition papale allaient cesser d'agir ; une promesse de délibérer

plus tard sur la modération des Édits, quand un projet acceptable serait présenté au monarque, qui trouvait trop d'indulgence dans celui qu'on venait de rédiger, — telles étaient les propositions de la Couronne. Et encore, Philippe crut-il avoir été trop loin dans la voie delà douceur et avoir montré trop de franchise en se contentant d'aussi légers mensonges que ceux du projet qu'il venait d'esquisser. Aussi fit-il venir un notaire, devant lequel, en présence du duc d'Albe, du licencié Menchaca et du docteur Velasco,il déclara que, malgré l'autorisation donnée à Marguerite de Parme d'accorder une amnistie à tous ceux qui s'étaient compromis dans les derniers troubles, comme il ne l'avait fait que sous la pression des circonstances, sans spontanéité ni liberté, il ne se considérait pas comme engagé par cette autorisation, et que, au contraire, il se réservait le droit de punir tous les coupables, et particulièrement ceux qui avaient été les auteurs et les fauteurs de la sédition.

Voilà pour le pardon qu'il promettait dans sa correspondance officielle !

Quant aux concessions qu'il croyait avoir faites dans la question de l'inquisition et des Édits, il sauvegarda sa conscience par un autre procédé. Reprenant de la main droite tout ce que la gauche avait accordé, il n'eut pas plutôt expédié ses lettres à la duchesse Régente qu'il en envoya d'autres à son ambassadeur à Rome. Par ces dernières il chargeait Requesens d'apprendre au pape la récente décision royale sur les trois points, et de lui faire observer que le Roi n'avait pas eu le temps de consulter préalablement Sa Sainteté. Toutefois, continuait Philippe « le prudent, » il était préférable qu'il en fût ainsi, puisque l'abolition de l'inquisition ne pouvait avoir de valeur que si le pape, qui avait établi cette institution, consentait à sa suppression. Mais il fallait garder sur cepoint le secret le plus profond.

Voilàpeur l'inquisition ! L'instruction papale devait continuer à exister, malgré les lettres officielles, à moins que le pape ne consentît à la détruire, et Sa Sainteté avait, comme nous l'avons vu, envoyé à. Bruxelles quelques semaines auparavant l'archevêque de Sorrente, uniquement poury concerterles mesures secrètes à prendre pour renforcer le «Saint-Office» dans les Provinces.

Quant au plan de modération desÉdits, Philippe, par l'intermédiaire de Requesens, informait Pie V, que le projet envoyé par la Duchesse n'ayant pas été approuvé, des ordres avaient été transmis pour qu'on en rédigeât un autre dans lequel tous les articles veillant au châtiment sévère des hérétiques devaient être maintenus, et quelques changements introduits, d'accord avec le Conseil d'État, le Conseil privé, et les Chevaliers de la Toison d'Or, — mais sans aucune tendance à l'indulgence. Au contraire, le Roi assurait à Sa Sainteté que s'ils atténuaient le moins du monde la sévérité des châtiments, ils ne recevraient jamais l'approbation royale. Philippe continuait en suppliant le le Pape «de ne pas être scandalisé » du pardon proposé, car il ne devait nullement s'étendre aux coupables en matière de religion. Tout cela devait être également tenu entièrement secret. Le Roi ajoutait que plutôt que de permettre le moindre préjudice à l'ancienne religion, il aimerait mieux sacrifier tous ses états, et perdre cent vies, s'il les avait ; car jamais il ne consentirait à régner sur des hérétiques. Il disait qu'il apaiserait les troubles des Pays-Bas sans violence, si c'était possible, parce que des mesures de rigueur entraîneraient la ruine totale du pays. Cependant il était déterminé à avoir recours à ces mesures si ses résolutions ne pouvaient s'accomplir autrement. Dans ce cas, le Roi se ferait lui-même l'exécuteur de ses desseins personnels, et ni les périls qu'il pourrait cou-

rir, ni la ruine des Provinces, ni celle de ses autres royaumes ne l'empêcheraient de tenter toul ce qu'un prince chrétien est tenu de faire, pour maintenir la religion catholique et l'autorité du Saint-Siège, etpour donner la preuve de son attachement personnel au pontife régnant, qu'il aimait et estimait au-delà de toute expression.

C'était là parler sans détours ; c'était là faire clairement pressentir toutes les horreurs qui allaient bientôt se produire. C'était là dire la vérité; mais aussi Philippe parlait-il au seul 'iomme vis-à-vis duquel il fut jamais sincère. Cependant même en cette occasion il se permettait un mensonge, par lequel, il est vrai, Sa Sainteté ne fut point trompée. Philippe n'avait aucune intention de se rendre en personne dans les Pays-Bas, et le Pape savait qu'il n'en avait aucune. « Je le sens dans mes os, » disait tristement Granvelle, personne à Rome ne croit au voyage de Sa Majesté dans les Provinces. » A partir de ce moment toutefois, Philippe commença à promettre cette visite, que l'on présenta en toute occasion comme la panacée destinée à guérir tous les maux, et qui devait servir d'excuse pour des délais continuels.

Il est permis de croire que si la politique secrète de Philippe avait été mieux connue dans les Pays-Bas, la révolte eût éclaté plus tôt. Mais l'administration à Bruxelles fil de grands efforts pour représenter comme des plus satisfaisantes la teneur des dépêches reçues de Madrid. L'inquisition papale allait être abolie, une amnistie proclamée, une nouvelle modération accordée, plus lard ; que pouvait-on désirer de plus? Toutefois, bien qu'il ne vît point le dessous des cartes, le peuple n'en soupçonna pas moins la vérité, et d'Orange la devina clairement. Viglius écrivait que si le Roi ne se hâtait de faire la visite qu'il projetait, il arriverait Irop tard, et que chaque semaine de perdue

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