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Il faut maintenant que nous examinions certams événements importants qui se passaient en 1 temps que ceux exposés dans le précédent chapitre, aim que le lecteur puisse se rendre un compte exact
Sanrî Z ", Pr' 0nnageS l™P»ux de ce
grand drame, vers la fin de l'année 1566. Le prince d Orange avait, ainsi que nous l'avons vu, consciencieusement employé toute son énergie à achever la pacification de la métropole commerciale, sur les bases approuvées par la Duchesse. Il avait établi une paix régleuse temporaire, seul moyen, dans la situation critique des choses, de détourner l'orage prêt à éclater ; mais il avait laissé la loi suivre son cours contre quelques séditieux, que la justice avait régulièrement condamnés. Il avait travaillé jour et nuit - au milieu d'immenses obstacles, de calomnies incessantes d avis contradictoires, - à rétablir l'ordre clans le chaos ; il avait même risqué sa vie, - en se jetant un jour au milieu d'un rassemblement tumultueux, ou, armé d'une hallebarde arrachée à l'un de ses gardes, il avait frappé plusieurs des perturbateurs et avait ainsi dispersé, seul pour ainsi dire, une émeute menaçante et dangereuse ; il était resté à Anvers, cédant aux pressantes sollicitations des magistrats qui lui représentaient tous les prêtres comme menacés de mort et tous les marchands comme prêts a quitter la ville, du moment qu'il auraitledos tourné 11 était cependant indispensable qu'il fit une apparition clans son gouvernement de Hollande, où régnaient des désordres de même nature que ceux d'Anvers et ou tous les partis et toutes les classes de citovèns demandaient leur stathouder à grands cris. Malgré tous ses efforts, il se trouvait vis-à-vis du gouvernement dans une position sur laquelle il ne se faisait point illusion. Les phrases mielleuses de Marguerite les prudentes louanges du « bénin et débonnaire »'
Philippe, n'avaient aucune prise sur cet homme d'État accoutumé à lire, à travers les actions des hommes, jusqu'au fond de leur cœur. Il apercevait déjà la perlidie et la vengeance imprimées en traits indélébiles dans le cœur de Philippe et dans celui de Marguerite. Ce qui l'avait surtout indigné, c'était l'insulte que lui avait faite la Duchesse Régente en envoyant le duc Éric de Brunswick avec des troupes en Hollande pour protéger Gouda, Woerden et d'autres villes situées dans le gouvernement même du Prince. Il savait parfaitement sous quelles couleurs, ainsi que les autres soigneurs, il était dépeint au souverain.il était déjà convaincu que la contrée était destinée à être réduite à l'étal de pays conquis par des mercenaires étrangers, et que sa vie, en môme temps que celle de beaucoup d'autres nobles, serait alors sacrifiée. Le moment était venu, où il lui était enfin légitime de chercher autour de lui des moyens de se défendre lui-même et son pays, pour le cas où le Roi viendrait à pousser l'égarement jusqu'à mettre à exécuLion les desseins que soupçonnait le Prince. Et le moment approchait rapidement où un homme d'État, occupant aux yeux du monde une position aussi élevée que la sienne, ne pourrait plus se soustraire à l'obligation de choisir le rôle auquel sa vie désormais devait être consacrée. Il fallait qu'il devînt un instrument aveugle de la tyrannie, ou rebelle, ou exilé. Pour un homme aussi habitué à lire dans l'avenir, le moment de choisir était même déjà arrivé. De plus, il doutait — et les événements devaient d'une manière éclatante justifier ses doutes. — qu'on l'acceptât comme instrument du despotisme, quand bien même il eût eu quelque inclination à se prostituer à un pareil service. C'est donc d'alors, et pour ces motifs, qu'il faut évidemment faire dater chez Guillaume e Taciturne, les premières pensées de trahison, si
toutefois c'esl trahir qu'entreprendre de protéger contre les atteintes d'un despote étranger, des libertés
antiques et garanties par des chartes jurées. Le Prince dépêcha un envoyé secrel au comte d'Egmont. pour lui représenter quels graves soupçons l'envoi du duc ■ I" Brunswick en Hollande prouvait chez la Duchesse, et pour lui proposer de prendre des mesures qui pussent obvier aux dangers qui menaçaient le pays. Il donnait à entendre que Catholiques et Protestants seraient broyés dans une même conquête, aussitôt que seraienl achevés les formidables préparatifs d'invasion que faisait Philip,,,.. Quant à lui, disail-il.il ne voudrai! pas pester dans le pays pour assistera la ruine et au désespoir du peuple, et pour tomber en victime passive de la vengeance qu'il prévoyait. Cependant, s'il pouvait compter sur l'appui d'Egmont et (1 V Horn > U était tout disposé, après approbation <l^s Etats-Généraux, à risquer des préparatifs contre l'invasion armée des Espagnols, qui allaient venir réduire les Provinces en esclavage. Toutefois, ajoutait-il, des hommes comme eux trois ne devaient pas « se laisser couper l'herbe sous le pied. » et le moment d'agir étail tout proche.
Voilà le plan donl le prince d'Orange était disposé à tenter l'exécution. Employer son influence et celle de ses amis, pour s'interposer entre un souverain bigot jusqu'à la folie et un peuple en proie à une frénétique exaltation religieuse; pour résister, s'il en étail besoin, à la force brutale par la force même, et pour contraindre le souverain à respecter les chartes qu'il avait juré de maintenir intactes et qui étaient bien plus anciennes que son droit de souveraineté; voila jusqu'où Guillaume d'Orange poussait déjà la' trahison, car il ne pouvait d'aucune autre façon rester fidèle à sa patrie et à son propre honneur.
Rien ne sortit de cette ambassade secrète, car le
cœur et le destin d'Egmont étaient déjà fixés Néanmoins, avant que d'Orange ne partît pour le Nord, ou les provinces hollandaises réclamaient impérieusement
sa présence, eut lieu à Termonde une entrevue mémorable entre d'Orange, d'Egmont, de Ilorn, Hooghstraeten et le comte Louis. Les points débattus dans cette conférence furent probablement les mômes que ceux qui avaient l'ait l'objet de l'ambassade secrète dont nous venons de parler. Le conciliabule lut de courte durée. Les seigneurs se rencontrèrent à onze heures et s'entretinrent jusqu'à l'heure du dîner, c està-dire entre midi et une heure. La discussion porta sur le contenu d'une lettre que de Horn venait de recevoir de son frère Montigny, alors à Ségovie et qui peignait en termes saisissants la fureur de Philippe à l'occasion des événements dont les Pays-Bas avaient été récemment le théâtre: le Baron ajoutait combien lui-même avait été étonné et indigne de ce qu'il eût éié impossible aux nobles d'empêcher des outrages comme les prêches publics, la destruction des images et l'Accord. Us s'occupèrent aussi du mécontentement manifesté parla Duchesse, à propos des actes du comte de Horn à Tournai, et ils lurent ensemble des lettres 1res remarquables, qu'on leur avait données comme ayant été écrites à Marguerite de Parme par l'ambassadeur d'Espagne à Pans, Don Francis d'Alava. Ces lettres étaient supposées. Au moins la Bégenfe l'aflirme-t-elle ainsi dans sa correspondance en italien, et, dans ses lettres secrètes à Philippe, elle disait ordinairement la vérité. Cette fois la sagacité de Guillaume d'Orange avait été mise en défaut. Mais la fidélité frappante avec laquelle la politique actuelle et les vues dugouvernement y étaient
décrites, l'exactitude avec laquelle des événements encore à venir y étaient prédits, et certaines nuances délicates qui donnaient un grand air de vérité à
ces c, é pê ches apocryphes, pouvaient aisément trom-
Prince UU CSpnL HUSSi Pùn6,ranl lue celui du
Les lettres parlaient des sentiments profondément et depuis longtemps hostiles, qui animaient S à 1 égard d Orange, d'Egmont et de Horn, comme d un fait bien connu et du signataire et de sa correspondante ; mais elles recommandaient à la Duchesse d affecter, dans ses rapports avec ces nobles, la cordialité la plus sincère. L'intention du Roi était de se servir d eux et de les anéantir ensuite, disait le signa-
aesse'in f™! ** ? ^^ étÛt de -couder ce dessein. * Les émeutes et les (roubles n'ont pas eu heu sans eur participation secrète. » disait le feux S 1 ,' Cl V ° lre All * sse Peul être assurée qu'ïs seion les premiers à qui Sa Majesté s'adressera" non pour leur conférer des honneurs et des dignités mais bien pour les châtier comme ils le méritent. Toute! s Votre Altesse ne doit leur montrer aucun symptôme de déplaisir; elle doit, au contraire, les maintenir constamment dans la pensée que Sa Majesté les tient
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cette persuasion, on pourra plus facilement les employer, mais quand le temps sera venu.onles traitera
uè n , e e a R t ema u ère - V ° Lre AUeSSe P eut être ""««S que le Roi ne désire pas moins qu'elle-même, de leur
taire recevoir la punition qu'ils méritent. » On engageai en outre la Duchesse « à agir avec les trois Seigneurs, d après l'exemple que lui donnait le gouvernement espagnol dans ses rapports avec les envoyés de Berghes et Montigny, auxquels on faisait bonne ligure, mais que Ton surveillait de très près et que jamais on ne laisserait sortir vivants de l'Espagne » La suite de cette lettre faisait allusion à des engagements existants entre la France et l'Espagne, pour la destruction de l'hérésie ; et de cette allusion aux résul-
tats que l'opinion générale attribuait, quoique sans fondement, à la Contërence de Bayonne, semble ressortir la preuve décisive que réellement la lettre était apocryphe. Plus loin on s'y plaignait amèrement de la conduite de la Reine Régente, désignée comme (( certaine dame bien connue de Votre Altesse, une personne sans loi, sans amitié el sans sincérité ; l'hypocrite la plus consommée qui soil au monde. » Après diverses preuves de la duplicité de Catherine de Médicis, l'auteur de la missive poursuivait : « Elle m'envoie de fréquents messages par son petit nain noir, dans l'espérance de découvrir mes secrets h l'aide de cet espion. Mais je suis sur mes gardes, et je me flatte d'en apprendre plus sur son compte qu'elle n'en apprend sur le mien. Jamais elle ne pourra se vanter d'avoir trompé un Espagnol. »
Il nous a paru indispensable de donner quelques extraits de ces pièces célèbres, h cause de la grande importance que l'on y attacha, tant à la Conférence de Termonde que pendant le procès d'Egmont et de Horn. Les écrivains hollandais de ce temps n'ont jamais douté qu'elles ne vinssent d'Alava ; et, ce qui est plus remarquable, Strada, l'historiographe des Farnèse, après avoir cité les dénégations de Marguerite sur l'authenticité de ces lettres, ajoute froidement : «Était-ce une invention des conspirateurs ou réellement des dépêches d'Alava? C'est ce que je ne déciderai pas; toujours est-il que la Duchesse déclara que ces dépêches étaient fausses. »
Une chose certaine, c'est que, quand on lit ces pages, quand on voit avec quelle sûreté l'écrivain plonge dans l'abîme des fourberies du cabinet espagnol ; avec quelle clarté il expose des événements encore couverts alors du voile de l'avenir, on est tenté de s'écrier : « Aut Alava, aut Diabolus ; » ou bien l'ambassadeur a écrit les dépêches, ou c'est Guillaume d'Orange. Car
quel autre que celui-ci aurait pu voir aussi clair dans l'avenir et dans le cœur de Philippe ?
Gomme cette accusation n'a jamais, que nous sachions, été portée contre le Prince, il est superflu de discuter jusqu'à quel point pareille supercherie eût été immorale. Sans doute une certaine tendance a recourir aux stratagèmes dans sa longue guerre contre l'Espagne, fait tache sur ce caractère d'ailleurs si noble. Mais avant de le condamner au tribunal de la conscience, que l'on scrute et que l'on pèse mûrement quelles ruses infernales il rencontra dans la politique qu'il avait à combattre, et combien était sainte et sublime la cause pour laquelle il livra la longue bataille de toute sa vie.
Il fut sans doute question à Termonde de l'opportunité ou de la possibilité de résister par la force à l'armée espagnole avec laquelle, selon toute probabilité, Philippe allait envahir les Provinces et venir arracher la vie aux chefs de partis. Le comte Louis était disposé à prendre ses mesures en Allemagne pour préparer cette résistance. Il est très probable que le Prince soutint aussi cette proposition. Ainsi que dans son message antérieur à d'Egmont, il doit avoir parlé de la nécessité de lever des troupes, pour soutenir, contre la violence, les décisions des États-Généraux. Toutefois, rien de semblable n'est prouvé. D'Egmont, dans tous les cas, s'opposa au projet, alléguant que: « i] ne falloit jamais avoir mauvaise opinion de l'intention d'un si bon Roy, comme Philippe ; et qu'il n'avoit encore jamais fait une chose mauvaise, ny semblable envers nul de ses subjects ny aultres ; et que .si quelqu'un se craindoit d'aultre chose, pouvoit sortir le Pays.» D'Egmont exprima aussi des doutes sur l'authenticité des lettres attribuées à Alava, mais il consentit à les prendre avec lui à Bruxelles et à les mettre sous les yeux de la Régente ; celle-ci ; lorsqu'elle
les vit, affirma vivement au Comte qu'elles étaient fausses.
La Conférence finit après avoir duré une heure et demie. Les nobles se rendirent alors a un dîner auquel d'autres personnes paraissent avoir été présentes, et la célèbre entrevue de Termonde fut ainsi terminée. Après le repas, les cinq seigneurs montèrent achevai, et s'en allèrent, chacun de son côté
A dater de ce moment, les positions respectives de ces chefs de la noblesse se dessinèrent plus nette ment. Guillaume d'Orange resta dans un isolement presque complet. Sans l'assistance d'Egmont toute résistance quelque peu efficace à l'invasion imminente des Espagnols, semblait hors de question Or le Comte avait pris sa résolution, irrévocable et fatale Après diverses oscillations pendant la période ora' geuse qui venait de s'écouler, son esprit, malgré toutes les causes de perturbation qui l'avaient influencé jusqu ici, s'était tourné maintenant d'une façon décidée du côté de la fidélité au Roi. Hélas ! en K ouvernant vers celle étoile polaire, il devait rencontrer un naufrage complet ! Le malheureux Comte défendu contre toute crainte de Philippe par le mur d'airain d une conscience tranquille, ne voyait rien dans son passe qui pût le faire pâlir de peur. En outre, il était confiant par nature, catholique de religion, et royaliste par habitude et conviction. Tout cela l'empêchait de douter un seul instant que les services rendus par lui à la Couronne, ne fussent pas plus que suffisants pour contrebalancer les quelques paroles en l'air ou les quelques démonstrations insolentes dont il avait pu jadis se rendre coupable.
De Horn avait pris une autre voie, mais qui l'éloignait également du Prince, et le conduisait au
en aveugle L Amiral n avait jamais commis aucun
acte de trahison. Il avait fait de son mieux, au contraire, dans plusieurs circonstances difficiles, pour prévenir la rébellion et sauvegarder les intérêts du plus ingrat des souverains. Il était décidé maintenant à se draper dans sa vertu, à se retirer de la vie de cour, pour laquelle il n'avaitjamais senti de vocation, et à rompre toute liaison avec un gouvernement par lequel il se voyait très mal traité. Chagrin, irrité, désappointé, ruiné et calomnié, il ne voulait avoir plus longtemps affaire ni avec le Roi, ni avec la Duchesse. 11 avait des griefs d'ancienne date contre la famille royale tout entière. Jamais il n'avait pardonné à l'Empereur de lui avoir refusé, dans sa jeunesse, l'emploi de chambellan. Il avait longtemps et fidèlement servi Philippe, et jamais il n'avait reçu un sou de salaire ou merced, malgré tous ses travaux comme conseiller d'État, comme amiral et comme surintendant en Espagne ; tandis que son frère cadet avait reçu pendant longtemps un traitement annuel de neuf ou dix mille florins. 11 avait dépensé quatre cent mille florins au service du Roi; ses propriétés étaient hypothéquées pour toute leur valeur, et il en avait été réduit à vendre son argenterie de famille. Il avait servi de son mieux la Duchesse à Tournai et prévenu les « Vêpres siciliennes » qui, à son arrivée, étaient imminentes. Il avait sauvé les Catholiques d'un massacre général, et malgré tout cela, il apprenait par Montigny que toutes ses actions étaient défigurées en Espagne et ses intentions présentées sous les plus noires couleurs : son cœur ne le porlait plus à rester au service de Philippe, quand bien même il en eût encore eu les moyens. Il avait donné pour instructions h son secrétaire Alonzo de Laloo, envoyé par lui depuis plusieurs mois à Madrid, de ne plus s'occuper des indemnités et « mercedes » réclamées par son maître et de signifier simplement au Roi qu'il
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abandonnait toute sollicitation et se démettait de tous ses emplois. 11 pouvait, aussi bien que l'empereur Charles, se faire ermite pour le restant de ses jours. S'il n'avait que peu, il saurait vivre de peu. C'est dans ce sens qu'il parlait h Marguerite de Parme, à d'Assonleville, à tous ceux qui l'entouraient. C'est précisément dans ce style et sur ce ton qu'il écrivit a Philippe, défendant avec indignation ce qu'il avait fait à Tournai, protestant contre la conduite tortueuse de la Duchesse et déclarant tout net qu'il ne voulait pas traiter plus longtemps, avec des femmes, de choses qui concernaient l'honneur d'un homme. Emporté par la conscience de l'injustice criante qu'on lui faisait, l'Amiral s'exprima alors en des termes que vraisemblablement Philippe devait ne pas lui pardonner. 11 n'avait entrepris la pacification de Tournai que parce que c'était le gouvernement de Montigny, et qu'il avait promis ses services toutes les fois qu'on les lui demanderait. De Horn était un frère aimant et dévoué, et il est louchant de le voir féliciter Montigny de se trouver, après tout, mieux en Espagne que dans les Pays-Bas. Ni la fidélité, ni le catholicisme sincère, qui méritaient à de Horn les éloges de Montigny, dans les lettres intimes de celui-ci, ne purent sauver les deux frères du fatal destin dont l'accomplissement approchait rapidement pour tous deux.
Ainsi de Horn, aveugle comme d'Egmont, et ne se doutant point qu'un seul pas en dehors de l'obéissance passive avait creusé entre Philippe et lui un abîme infranchissable, résolut d'attendre la fin do ses jours dans un sombre isolement. Personnage quelquefois peut-être un peu intéressé, mais honnête homme pour son époque, d'intelligence médiocre, mais brave, généreux et droit dans ses desseins, harcelé par les traits de la calomnie, pourchassé par
toute la meute des flatteurs du pouvoir, et toujours de plus en plus près, à mesure que le pouvoir gagnait le dessus, ,1 se retira dans son « désert, » comme il appelait son vieux manoir ruiné de Weerdt, où il se tint comme un loup acculé, grondant contre la Régente, conlre Philippe et contre tout le monde
Ainsi les deux chefs sur la coopération desquels d Orange avait cru jusque-là pouvoircompter, s'étaient totalement séparés de lui. La confédération des nobles s était aussi dissoute, après n'avoir accompli que peu de choses malgré ses bruyantes démonstrations et avoir perdu tout crédit auprès du peuple par la résiliation formelle du Compromis, en conséquence de 1 Accord du mois d'août. Comme corps, ils avaient justifié le sarcasme d'Hubert Languct qui disait que : « les nobles confédérés avaient ruiné leur patrie par leur extravagance et leur incapacité ». Ils avaient proane une cause sainte, par d'indécentes orgies- ils avaient compromise par des démonstrations séditieuses, et l'avaient abandonnée quand elle avait le plus besoin de défenseurs. Bakkerzeel s'était distingue en faisant pendre des sectaires dans les Flandres • • Toison d'Or »,, De Hammes, après avoir donné beaucoup de scandale à Anvers et aux environs depuis 1 Accord, avait fini par accepter un grade dans 1 artillerie de l'Empereur et trois cents couronnes delà duchesse Marguerite, pour frais d'équipement 1 . Cu-
1 Lettre inédite (J3 septembre) rie Marguerite de Parme à 1 hihppe II, Archives de Bruxelles, MS. - La Duchesse exprimait un proiond regret de ce que les statuts de l'ordre dont de Hammes était un des serviteurs, l'empêchassent de l'arrêter et de le punir de tous ses crimes. Ses conseils, Viglius, d'Assonleville et autres devaient plus tard faire de nouvelles découvertes sur ces privilèges, quand il s'agit de mettre à mort non plus un simple employé, mais les plus illustres chevaliers de 1 Ordre,
lembourg servait la cause de la liberté religieuse en profanant les églises dans ses domaines héréditaires, brisant les statues, dînant dans les chapelles et donnant la sainte hostie à manger à son perroquet. Rien n'était plus absurde que ces actes d'irrévérence qui offensaient les catholiques et dégoûtaient les patrioles honnêtes. Rien n'était plus en désaccord avec les sentiments d'Orange, qui avait pour premier principe l'abstention mutuelle de toute insulte entre toutes les dénominations de Chrétiens. Et cependant on no peut, sans en être révolté, voir l'indignation qu'affectaient devant de pareilles offenses certains êtres des plus méprisables. Ainsi Armenteros, dont le nom était synonyme de vol public, qui depuis des années entassait des monceaux d'or, par ses concussions, ses ventes au plus offrant des hauts emplois civils et ecclésiastiques, ses corruptions et ses rapines de toute espèce, Armenteros ne pouvait contenir son horreur à la pensée d'hosties mangées par des perroquets ou « rôties à la fourchette » par des prêtres renégats ; il épanchait ses douleurs à ce sujet dans le sein de son fidèle Antonio Perez, cet homme qui devait faire retentir l'Europe du bruit de ses débauches, de ses infamies politiques et de ses meurtres de sangfroid.
Il y avait néanmoins, parmi les confédérés, plusieurs hommes à qui il était réservé de rendre d'honorables services à la cause nationale. Les noms de Louis de Nassau, de Marnix de Sainte-Aldegonde, de Bernard de Mérode, devaient plus tard être gravés en lettres d'or dans les annales de leur patrie ; mais alors ils étaient impatients, inconsidérés, non soumis encore au contrôle de Guillaume d'Orange. Louis attendait avec anxiété que le Roi arrivât d'Espagne, à la tête d'une armée, et que « la danse de l'ours commençât. » Bréderode, bruyant, braillard et absurde comme tou-
jours, jetait le ridicule sur la cause nationale par ses bouffonneries, et mettait toute la nation en danger par ses tentatives infructueuses de rébellion.
Pour le prince d'Orange, quel parti prendre? Il ne trouvait personne qui comprît ses vues. Vers la fin de l'année, il avait acquis la certitude que le plan du gouvernement était arrêté. Il ne faisait aucun mystère de la résolution qu'il avait prise de ne jamais servir d'instrument à l'oppression que l'on projetait pour le peuple. Il s'était à plusieurs reprises démis de ses charges, et il était décidé maintenant à faire accepter une bonne fois sa démission. S'il usait de dissimulation, c'était parce que l'hypocrisie de Philippe ne permettait la franchise à personne. Quand le souverain désavouait constamment tout projet hostile à l'égard de son peuple, et témoignait une affection extrême à des hommes que dans sa pensée il avait déjà condamnés à l'échafaud, comment le Prince eût-il pu le dénoncer ouvertement ? Sauver sa patrie et ses amis d'une ruine imminente, était son devoir. Aussi se tenait-il dans l'attitude d'un surveillant. L'œil vigilant du Prince poursuivait Philippe jusqu'au fond de son cabinet. Le Roi assurait à sa sœur que les craintes qu'elle avait conçues à l'égard de leur correspondance étaient sans fondement. Il mettait toujours ses papiers sous clef et portait cette clef sur lui. Malgré cela la clef lui était dérobée et les papiers étaient lus. D'Orange avait coutume de faire remarquer que les hommes de loisir pouvaient s'occuper de recherches philosophiques et des secrets de la nature, mais que son affaire à lui était d'étudier le cœur des rois. Il connaissait L'homme et la femme qu'il avait à combattre. Nous en savons assez sur la politique que suivaient en secret Philippe et Marguerite, pour apprécier avec quelle exactitude le Prince avait jugé toute la situation. Si ses amis avaient écouté ses avertissements, ils eussent pu vivre
et lutter contre la tyrannie. S'il avait suivi leur exemple de fausse loyauté, il y aurait eu une victime de plus, victime plus illustre que toutes les autres, e1 tout un pays plongé dans un esclavage sans espoir.
C'est par de telles considérations que nous pouvons nous expliquer ses rapports avec un homme comme Bréderodc. Les entreprises de ce dernier, de Tholouse et d'autres, ainsi que la résistance de Valenciennes, n'auraient guère pu être empêchées, même par l'opposition du Prince. Se sachant lui-même déjà proscrit et condamné par le tyran, eût-il été se mettre en campagne contre des hommes, dont les actes bien que prématurés et sans succès possible, n'avaient pas moins pour but de s'opposer à la tyrannie ? 11 laissait à d'Egmont une telle loyauté. Jusque tard dans l'automne, il avait continué à croire à la possibilité de convoquer les États-Généraux et de l'aire, en Allemagne, des préparatifs pour prêter main-forte à leurs décrets. Les confédérés et les sectaires s'étaient vanlés de pouvoir facilement lever une armée de soixante mille hommes, rien que clans les Provinces, de ce que douze cent mille florins leur seraient fournis mensuellement par les riches marchands d'Anvers, et ajoutaient qu'il était absurde de supposer que les mercenaires allemands enrôlés par la Duchesse dans la Saxe, la Hesse et d'autres pays protestants, lui seraient jamais d'une grande assistance contre les adhérents à la religion réformée. Sans se confier plus que de raison h ces assertions exagérées, le Prince pouvait, à bon droit se croire assez fort, — avec l'aide des confédérés, d'Egmont et de sa propre influence, immense à Anvers et dans son gouvernement, — pour soutenir les pouvoirs constitués de la nation même contre une armée espagnole, et s'interposer justement et efficacement entre le tyran furieux et le pays que celui-ci se préparait à écraser. Les Catholiques les
plus compétents étaient eux-mêmes d'avis que si d'Egmont se déclarait pour la Confédération, il pourrait entrer en campagne à la tête de soixante mille hommes, et d'un seul coup se rendre maître do lout le pays. Uni au prince d'Orange, ils eussent constilué ensemble une force morale et matérielle, réellement invincible. C'est pour cela Que non seulement d'Orange, mais encore toute la population du pays, les Catholiques aussi bien que les Protestants, eL la Duchesse Régente elle-même, demandaient la convocation des États-Généraux. Malgré la résolution fermement arrêtée, mais secrète, qu'avait prise Philippe de ne jamais permettre la réunion de ce corps, mais de laisser cependant subsister l'espoir qu'il serait quelque jour réuni, Marguerite n'avait cessé d'importuner son frère pour qu'il accordât la convocation. «Il y a moins de danger », se sentait-elle forcée de dire elle-même, « à assembler les Étals-Généraux, qu'à ne pas les assembler; il vaut mieux conserver la religion calhotholique dans une partie du pays que de la perdre entièrement. » « Plus on différera, disait-elle, plus les affaires publiques deviendront désespérées. Si on tarde plus longtemps à prendre cette mesure, foule la Flandre, la moitié du Brabant, Loule la Hollande, la Zélande, la Gueldre, Tournai, Lille et Malines seront perdus pour toujours, sans aucune chance de jamais y restaurer l'ancienne religion. » En résumé, le pays était « sans foi, ni roi, ni loi », et aucune délibération quelconque des États-Généraux ne pouvait entraîner une situation pire. Puisque telle était l'opinion de la Duchesse et, suivant elle-même, celle de presque lous les bons catholiques du pays, était-ce chose étonnante et trahison que les efforts du Prince en faveur de la mesure ?
Toutefois, à mesure qu'elle se sentit plus forte, et que le peuple, terrifié du sort de Tournai et de Valen-
tiennes, commença à perdre courage, la Duchesse vit s'affaiblir les raisons d'assembler les Étals-Généraux. D'Orange, de son côté, complètement abandonné par d'Egmont et de Horn, et n'ayant que peu de confiance dans le caractère des ci-devant confédérés, se renferma dans une inaction relative, mais vigilante.
Vers la fin de l'année fut mis en circulation un pamphlet écrit de sa main et fort remarquable, dans lequel il démontrait au gouvernement du Roi, avec sa profondeur de pensée, sa modération de langage et sa modestie habituelles, la nécessité d'accorder, jusqu'à un certain point, la liberté religieuse. L'homme qui depuis son enfance, pour ainsi dire, avait occupé les emplois civils et militaires les plus élevés du pays et qui, aux yeux de ses ennemis comme à ceux de ses amis, passait pour le personnage le plus important des trois millions d'habitants de sa patrie, cet homme s'excusait de risquer d'être tenu pour « présomptueulx » en mettant son avis en avant. « Je ne vouldrois », disait-il, « en ungne affaire de telle importance, estre plus saige et prétendre plus avant que mon aage et expérience ne comporte ; néantmoings voïant les affaires aux extrêmes perplexités, ayme mieux être tenu pour tel, considérant principalement estre le debvoir d'ung chacun, soit vieux ou jeusne, d'ayder et assister en une nécessité si grande, la pairie de tout son pouvoir. »
Voilà donc quelles étaient l'attitude des principaux personnages et la situation des affaires dans les Pays-Bas, vers la fin de l'année 1566, si féconde en événements, et la dernière année de paix que dussent voir la génération d'alors et la génération suivante. Le gouvernement, faible quand l'année avait commencé, était plus fort quand elle finissait. La Confédération était dissoute et les confédérés dispersés. La Requête, les banquets des gueux, les prêches publics,
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les fureurs des Iconoclastes, l'Accord du mois d'août, avaient élé suivis d'une réaction. Tournai avait accepté une garnison. D'Egmonl, complètement soumis au pouvoir, s'occupait à contraindre toutes les villes des Flandres et de l'Artois à recevoir des troupes en quanlité suffisante pour y maintenir une obéissance aveugle et. y étouffer toute démonstration hérétique. de façon que la Régente avait, pour ainsi dire, le loisir nécessaire pour opérer la réduction de Valenciennes.
Cette ville antique, située dans le Hainaut et sur les frontières de France, devait sa fondation à l'empereur Valentinien, de qui elle avait par la suite conservé le nom. Érigée originairement par lui en lieu de refuge, elle avait obtenu le privilège d'offrir un asile aux débiteurs, aux gens hors la loi, et même aux meurtriers. Ge vieux droit s'était maintenu, avec certaines modifications, jusqu'à l'époque qui nous occupe maintenant. Jamais toutefois, à en croire le gouvernement, pas même aux temps les plus barbares, la ville n'avait abusé de son droit d'asile, comme elle le faisait alors. Qu'était-ce que des débiteurs, des voleurs et des assassins en comparaison des hérétiques? Et ces hérétiques, les pires ennemis de leur propre race, fourmillaient dans la cité rebelle ; ils osaient y pratiquer les plus infâmes rites de Calvin; ils y obéissaient aux plus corrupteurs de tous les prédicants : Guy de Bray et Pérégrin La Grange ! La ville était un foyer d'hérésie et de sédition, et il semblait arrêté de commun accord que le combat décisif pour ce que l'on appelait la religion nouvelle, se livrerait au pied de ses murailles.
Dans une situation riante, au milieu d'une vallée fertile, entourée de remparts redoutables et de fossés profonds, Valenciennes, traversée par l'Escaut qui permettait d'inonder les prairies environnantes, était
à cette époque regardée presque comme imprenable. La ville fut sommée d'accepter une garnison à peu près en même temps que Tournai. A cette demande du gouvernement, on répondit par un refus pôremptoire. Vers le milieu de décembre, Noircarmes ordonna aux magistrats d'envoyer une députation à Condé, pour y conférer avec lui. En conséquence, le pensionnaire Oulrcman se rendit dans cette dernière ville, accompagné de plusieurs de ses collègues. Cette députation n'était pas opposée à la demande du gouvernement. Les magistrats des villes étaient en général fort éloignés de toute idée de rébellion ; mais clans Valenciennes, le pouvoir réel, en ce moment, était entre les mains du consistoire calviniste et des ministres. Les députés, à leur retour de Condé, convoquèrent les principaux membres et les prédicateurs de la religion réformée. On représenta à ceux-ci que le devoir leur ordonnait d'user immédiatement de toute leur influence en faveur de la demande faite à la ville par le gouvernement. « Puissé-je devenir muet comme un poisson, » répondit fièrement La Grange, » puisse ma langue se coller à mon palais, avant que je ne conseille à mon peuple d'accepter une garnison de mercenaires cruels, destinés à fouler aux pieds leur liberté de conscience ! »
Le conseiller Outreman fit observer au fougueux ministre que s'il craignait pour sa propre vie et celle de ses collègues, on demanderait au gouvernement toutes les garanties nécessaires pour qu'ils pussent s'éloigner avec un sauf-conduit. La Grange répondit qu'il ne craignait rien pour lui-même; que le Seigneur saurait bien protéger ceux qui répandaient sa sainte parole et qui y croyaient, mais qu'il ne leur pardonnerait pas, s'ils allaient tendre le cou à ses ennemis.
Il fut bientôt évident que toute transaction était impossible. Les magistrats n'avaient plus aucune au-
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