‹ La révolution des Pays-Bas au XVIe siècleChapitre 13 sur 15 · MM · texte numérisé non relu

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tonlé ; les prédicateurs étaient tout-puissants, et les citoyens, dit un catholique contemporain, habitant de Valenciennes, « se laissaient conduire par leurs ministres comme un troupeau de bœufs. » La Duchesse rendit donc, le 17 décembre 1566, un décret proclamant la mise de la ville en état de siège et déclarant rebelles tous ses habitants. Les crimes qui leur attiraient cette pénalité étaient minutieusement exposés dans le décret. Des prêches de la religion réformée avaient été autorisés dans deux ou trois églises ; le sacrement selon le rite calviniste avait été publiquement administré, et tous les communiants avaient formellement abjuré toute adhésion à la religion catholique;— à la liste de leurs iniquités, les habitants venaient d'ajouter le refus séditieux de recevoir la garnison que leur envoyait la Duchesse. Pour de pareilles offenses, la Régence croyait de son devoir de défendre aux habitants toute livraison de vivres et provisions, sous peine d'être tenus comme complices de leur rébellion, et comme tels exécutés par la hart.

La ville fut aussitôt investie par Noircarmes avec toutes les troupes que l'on pouvait y employer. Les confédérés promettaient du secours aux assiégés ; Guillaume d'Orange les encourageait secrètement à persister dans leur juste refus; Bréderode et d'autres se livraient à des démonstrations hostiles destinées à rester infructueuses ; mais dans Fentretemps les habitants n'avaient d'autre appui que l'intrépidité de leurs cœurs et la force de leurs bras.

D'abord on soutint le siège avec allégresse. On fit de fréquentes sorties, on risqua de vives escarmouches, dans lesquelles les Huguenots, d'après le témoignage de l'un des plus ardents catholiques du temps, se conduisirent avec la bravoure de troupes éprouvées, cl comme si de toute leur vie ils n'eussent fait

autre chose que porter leurs armes. On organisa des expéditions contre les monastères des environs dans le but de se procurer des vivres, et les débris de statues, provenus du pillage des églises, servirent à construire au-dessus d'un bras de la rivière, un pont que, par dérision, on nomma le Pont des Idoles. Noircarmes et les six officiers qui commandaient sous lui, semblaient conduire les opérations avec mollesse; on les surnomma les Sept Dormants. Une paire de lunettes gigantesques, de trois pieds de circonférence, fut plantée sur les remparts, afin d'apercevoir, aussitôt son arrivée, l'artillerie que l'on disait être envoyée aux assiégeants par les papistes d'Arras. Le conseiller Outreman, qui avait quitté la ville avant le siège, y entra sur l'invitation de Noircarmes. Il fut reçu avec mépris ; on répondit par des cris de fureur à ses propositions en faveur du gouvernement ; on lui jeta des pierres, et il fut très heureux de pouvoir s'échapper vivant. Les chaires retentissaient du récit des exploits immortels de Josué, de Judas Machabée et d'autres héros bibliques. Les miracles accomplis en leur faveur servaient à entrelenir l'enthousiasme du peuple, tandis que les mouvements qui se produisaient sur divers points du voisinage renforçaient l'espoir d'un soulèvement général dans tout le pays. Ces espérances devaient être déçues. Il est vrai qu'en deux endroits différents un grand nombre de Réformés s'étaient réunis. Environ trois mille sectaires étaient rassemblés à Lannoy sous les ordres de Cornaille qui, jadis serrurier et ensuite prédicateur calviniste, se disposait maintenant à tenter la fortune comme général. Mais sa troupe était sans ordre ni discipline. Elle se composait de paysans armés de fourches, de jeunes étudiants et de vieux soldats retirés du service, armés d'arquebuses rouillées, de piques et.de hallebardes. Une compagnie du môme

genre, s'élevant à] douze cents hommes à peu près, s'organisait à Watrelols. On espérait que des forces imposantes seraient bientôt sur pied, et que les deux troupes, après avoir opéré leur jonction, marcheraient au secours de Valenciennes. On se vantait qu'avant peu de temps il y aurait trente mille hommes en campagne. Parmi les Catholiques, on craignait même tant soit peu qu'il en fût ainsi.

Ce fut alors que Noircarmes et ses « sept dormants » firent voir qu'ils étaient éveillés. Au commencement de janvier 1507, ce farouche, soldat, parmi les vices duquel la nonchalance ne figura jamais, tomba sur l'armée du serrurier à Lannoy, pendant que le seigneur de Rassenghien atlaquail, le même jour, la troupe campée à Wotrelots. Au premier choc Noircarmes tua ou mit en fuite la moitié de ses ennemis. Cette masse hétérogène se débanda dès l'abord. Le ministre se battit bien, mais ses soldats indisciplinés prirent la fuite aussitôt qu'ils aperçurent l'ennemi. Ceux qui portaient des arquebuses les jetèrent loin d'eux, sans même les décharger, afin de courir plus vite. Un millier d'entre eux au moins restèrent morts sur le carreau ; d'autres furent culbutés dans la rivière. D'après les rapports des Catholiques, on en extermina deux mille six cents dans l'espace d'une heure. Rassenghien, de son côté, attaqua, avec cinq ou six cents réguliers, les forces de Tériel, qui étaient en nombre double des siennes. La moitié des Réformés fut bientôt massacrée ou mise en fuite. Toutefois six cents d'entre eux, qui avaient déjà vu le feu, se réfugièrent dans le cimetière de Watrelots. Là, retranchés derrière les murs de pierre, ils soutinrent vaillamment l'attaque des Catholiques. Le sommeil des morts qui reposaient dans ce paisible cimetière de village, fut tout à coup troublé par le tumulte d'un combat des plus sanglants. Ce retranchement temporaire fut bien-

tôt emporté, et les Huguenots battirent en retraite clans l'église. Une grêle de balles vinl pleuvoir sur eux pendant qu'ils se pressaient sous le porche étroit. Bientôl quatre cents cadavres furent gisants au milieu des tombeaux. Le reste de la troupe fut traqué dans l'église, et de l'église dans le clocher. Alors on alluma un grand feu au pied de la tour, et on l'y entrelintjusqu'à ce que tous fussent rôtis ou suffoqués. Pas un homme n'échappa.

Voilà quelle fut l'issue de la première bataille livrée dans les Pays-Bas, pour la cause de la liberté religieuse. 11 faut avouer que cela n'avait rien de très encourageant pour les amis de l'indépendance. L'orgueil des partisans du gouvernement, fut proportionné aux appréhensions qu'ils avaient conçues quant au dénouement de ce soulèvement dans le pays wallon. « Ces bons hypocrites, » écrivait un correspondant de Guillaume d'Orange, « haulcent pour l'heure la teste comme trommetaires et ne sont quacy plus traictables d'orgueil. » Le duc d'Aerschot et le comte de Meghen donnèrent de grands banquets à Bruxelles, dans lesquels tous les bons chevaliers burent largement en réjouissance de la victoire, et à la santé de Sa Majesté et de Madame. « Je vis justement Berlaymont passer devant ma fenêtre, » écrivait Schwarlz au Prince. « l\ venait du dîner d'Aerschot avec une figure aussi rouge que le nouveau chapeau du Cardinal. »

D'autre part, l'humiliation des citoyens de Valenciennes fut en raison directe de la joie de leurs adversaires. Il n'était plus question maintenant des sept dormants ; il n'y avait plus de lunettes dressées sur des lances, pour épier l'arrivée des renforts envoyés à l'ennemi. On sentait que le gouvernement était bien éveillé, et que la ville serait bientôt témoin de grandes horreurs qu'elle pourrait voir sans besicles. Le siège fut poussé avec plus de vigueur. Noircarmes prit une

position très avantageuse à Saint-Arnaud, d'où il pouvait intercepter toute communication entre la ville et la campagne environnante. Tous les villages du voisinage lurent mis au pillage ; tous les champs dévastés. Toutes les infamies dont une soldatesque brutale peut accabler des paysans sans défense, prirent libre carrière. Des hommes et des femmes qui tentaient de communiquer avec la ville, furent tués de sang-froid par centaines. Les villageois furent dépouillés du peu qu'ils possédaient; au cœur de l'hiver, on mit tout nus de pauvres enfants pour s'emparer des haillons dont ils étaient couverts ; des femmes et des jeunes filles furent vendues à l'encan, au son du tambour ; on brûla à petit feu des malheureux, malades ou blessés, afin d'amuser les soldats. En un mot, tous les fléaux que peut produire la force des armes! surexcitée par le fanatisme religieux, s'abattirent sur la tête de cette malheureuse population qui avait osé adorer Dieu dans des églises chrétiennes, sans observer le rituel romain.

Cependant, la ville ne perdit pas courage. Toute la population avait été enrôlée sous différentes bannières. Les riches, aussi bien que les pauvres, avaient pris les armes pour défendre les murailles qui les protégeaient. Les indigents de la ville avaient été formés en trois compagnies qu'on appelait énergiquement « les Tous-Nuds, » et plus d'une lutte acharnée fut soutenue hors des portes de la ville par les habitants que, suivant un d'entre eux, catholique, « on eût pris tous pour de vieux routiers et soldats expérimentés, et non pas pour des bourgeois et artisans de prime abord. » Il faut en même temps constater, à l'honneur de Valenciennes, et d'après la même incontestable autorité, qu'aucun des habitants catholiques de la ville ne fut injurié ni insulté. On ne permit pas aux prêtres qui étaient restés dans Valenciennes de

célébrer la messe, mais ils n'eurent à supporter de la part du peuple, ni un mol ni un regard injurieux.

Les habitants de la ville demandèrent assistance aux Confédérés. Us envoyèrent aussi aux chevaliers de la Toison d'Or, une adresse qui exposait en termes pathétiques et émouvants, l'histoire de leurs griefs. Ils en appelaient à ces illustres et puissants chevaliers, afin qu'ils empêchassent l'accomplissement de l'immense désastre qui menaçait tant de têtes innocentes. « N'attendez pas, » disaient-ils, « que la foudre soit tombée, que le déluge nous ait submergés, que les feux qui déjà flambent aient réduit le pays en un amas de cendres brûlantes, et qu'il ne reste plus rien à faire que d'abandonner une contrée désolée à la barbarie étrangère. Prêtez l'oreille à la cause de l'opprimé. Par là, votre conscience deviendra comme un bouclier d'airain ; par là, le bonheur de tout un peuple témoignera devant les anges, de votre fidélité au Roi, aux vrais intérêts de sa grandeur et de sa gloire. »

11 n'était pas probable que cet appel émouvant produisit grand effet, adressé à un ordre dont Philippe était le chef, Viglius le chancelier, et dont faisaient partie d'Egmont, Mansfeldt, d'Aerschot, Berlaymont et d'autres. La ville ne pouvait espérer trouver de l'assistance dans ces hautes régions.

Cependant, le téméraire Bréderode était en train de préparer, sur une grande échelle, une diversion qui, si elle eût réussi, aurait sauvé Valenciennes, et avec elle tout le pays. Pendant tout l'automne et l'hiver, cet excentrique personnage n'avait cessé de fomenter des troubles dans différentes parties du pays. Partout où il arrivait, sortaient aussitôt des fenêtres de ses appartements des bruils d'orgie et de tumulle. Des gens à mine suspecte et de toutes sortes de costumes, assiégeaient sans cesse sa porte et s'attachaient à ses pas. Malgré tout cela, les autorités se trouvaient obli-

gécs de le traiter avec respect. Se trouvant à Hornes, il avait offert un grand banque! aux principaux habitants de la ville. On y avait bu copieusement à la Santé des Gueux eL leur cri de ralliement avait retenti par toute la maison. Au milieu du festin, Bréderode avait passé la médaille des Gueux au cou du bourgmestre, qui avait bien consenti à être son convié en cette occasion, mais îùivail nullement l'intention de s'enrôler dans aucune gueuserie soit politique soit véritable. L'excellent magistrat fut néanmoins bien près d'être incorporé à la fois et dans l'une et dans l'autre. L'emblème dont il avait été' si publiquement décoré le mit dans un grand embarras, lorsque les effets de son orgie avec « le grand gueux » se furent dissipés, et il l'ut peu de temps après puni de son imprudence par la confiscation de la moitié de ses biens.

Dans les premiers jours de janvier, Bréderode s'était retiré dans sa ville de Viane. Là, en vertu de ses droits de seigneur, il avait enlevé des églises toutes les statues et autres attributs papistes, procédant toutefois à celte opération sans bruit et avec convenance. Il avait aussi enrégimenté à Viane un certain nombre de mauvais sujets sans discipline et fait renforcer les fortifications de la ville, afin de résister, disait-il, aux attaques dont le menaçait le duc Éric de Brunswick avec ses mercenaires allemands. On avait établi dans la place une imprimerie d'où sortaient constamment, au grand déplaisir du gouvernement, des pamphlets satiriques, des livres de psaumes et d'autres productions malsaines. Un grand nombre de turbulents sans foi ni loi profitaient de l'hospitalité du Comte. A en croire le docteur Viglius, toute la lie et la fange des Provinces s'étaient accumulées à Viane comme en un grand cloaque. Sur les bords tranquilles du Lech, sur lesquels cette ville est bâtie, « l'hydre de la

rébellion » se tenait repliée sur elle-même et prête à s'élancer.

On supposait que Bréderode méditait de vastes plans politiques et militaires, et les bravades de ce conspirateur bruyant tenaient Marguerite de Parme dans une appréhension continuelle. Comme de coutume, ce fut à Guillaume d'Orange qu'elle eut recours. Mais le Prince était très peu disposé à venir à son secours. Dans ses discours en public commençait à percer son profond dégoût pour la politique du gouvernement. Il avait fait, pendant l'automne et l'hiver, tout ce que pouvait puissance humaine pour le salut de la couronne du Roi et le bonheur du peuple. Nous avons rapporté ses services à Anvers. Aussitôt qu'il avait pu s'arracher de cette ville, où les magistrats et toutes les classes de citoyens s'attachaient à lui comme à leur seul sauveur, il s'était hâté de pacifier les provinces de Hollande, de Zélande et d'Utrecht. Il y avait conclu, dans les principales villes, des arrangements sur les mêmes bases que celles qu'il avait adoptées à Anvers, et auxquelles la Duchesse avait, au mois d'août, donné son approbation. Une pouvait plus être question de rétablir l'ordre sans accorder aux Réformés, qui constituaient, et de beaucoup, la plus grande partie de la population, la liberté de célébrer leurs exercices religieux dans quelque lieu non consacré, à l'intérieur des villes.

A Amsterdam, par exemple, comme le disait le Prince à la Duchesse, il y avait une multitude de gens ignorants et barbares, marins et autres semblables, à qui il était impossible de faire entendre raison sur le point des prêches hors de la ville, et ce, pareeque, dans cette saison, la campagne était entièrement submergée. Marguerite avait eu la charmante idée de faire tenir les prêches en bateau, ce que le Prince ne trouvait guère praticable. « Je ne scay, » disait-il,

« qui peult cela avoir mis en avant à vostre Altèze pour ce qu il n y a nulle apparince ni moien le povoir faire. ,. 11 lui fit savoir également que ces barbares marins avaient des droits évidents à leurs prêches en ville, car ils avaient déjà pris l'habitude, antérieurement au traité du mois d'août, de les donner dans un endroit nomme : « le Lastaige, droit, devant la ville. » — «Au nom de Dieu, écrivit alors Marguerite, qu'ils ayent leurs prêches audict Lastaige. » Comme c'était là tout ce que « les barbares » demandaient, un accord fut conclu, avec le plein assentiment de la Régente, à Amsterdam et dans les autres villes du Nord. Les cathoîques gardèrent les églises et les cathédrales, mais la plus grande portion de la population obtint la permission, pour la saison d'hiver, d'adorer Dieu à pied sec, dans des magasins et des chantiers.

Quelques semaines après, cependant, tout ce qui avait été convenu fut audacieusement annulé par la Duchesse; elle révoqua son autorisation, et fit proclamer une prohibition absolue de toute espèce de prêches, tant au dedans qu'au dehors des murs. La puissance du gouvernement s'accroissait. Noircarmes et Rassenghienne venaient-ils pas de tailler en pièces trois ou quatre mille de ces sectaires entrés en campagne, sous la conduite de ministres huguenots, de serruriers et autres capitaines de même espèce ? Tous les amis d'un bon gouvernement « ne portaient-ils pas la tête haute, comme des dromadaires ? »

On comprendra facilement que le Prince ne pouvait complaisamment permettre à une femme impérieuse, faible et perfide, de le berner sans cesse de la sorte! Depuis quelque temps, chaque fois que la tempête et les flots soulevés l'avaient paralysée, elle l'avait appelé à son secours ; et chaque fois, dès qu'elle s'était sentie en sûreté, elle avait désavoué ses actes et calomnié ses intentions. Les anciennes provinces néer-

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laRdaises, où respirait encore lo vieil esprit balave, il venait de les pacifier par son influence personnelle et d'incessants efforts. Toutes les communions et toutes les classes lui étaient reconnaissantes de ses labeurs. Les Réformés n'avaient guère gagné, mais ils étaient satisfaits. Les Catholiques conservaient leurs églises, leurs biens et leur supériorité. Les États de Hollande avaient voté un don de cinquante mille florins, comme récompense des peines qu'il sciait données pour rétablir la paix. Quoique endetté et à court d'argent, il avait refusé le présent, parce que, disait-il à Philippe, « il avait à cœur de faire voir que les services qu'il rendait n'avaient pour mobiles ni son avarice, ni son intérêt particulier, mais procédaient de la vraie affection qu'il avait toujours eue et aurait toujours au service de Sa Majesté et au bien du pays. » Malgré tout cela, à peine eut-il tourné le dos, que la Régente détruisit tout son ouvrage.

Un nouvel acte du gouvernement venait do le placer presque en état de rébellion ouverte. Tous les fonctionnaires, depuis 1rs gouverneurs de province jusqu'aux officiers subalternes dans l'armée, avaient été requis de prêter un nouveau serment de fidélité, «novum et hactenus inusitatum religionis juramentum, » comme le Prince l'appelait, et qui, ajoutait-il, était l'équivalent de l'inquisition. L'ordre formel avait été donné à quiconque tenait un emploi de Sa Majesté, de s'engager à obéir aux ordres du gouvernement en quelque lieu et conlre qui que ce fût, sans aucune réserve ni restriction. Le comte de Mansfeldt, maintenant « factotum à Bruxelles, » avait prêté le serment avec grand empressement. 11 en avait été de même d'Aerschot, de Berlaymont, de Meghen et, après une légère hésitation, d'Egmont. D'Orange rejeta la proposition. Il avait prêté assez de serments qu'il n'avait jamais violés et qu'il ne se proposait de violer pas

plus maintenant qu'auparavant. Il était encore prêt, comme toujours, à faire tout ce qui pouvait servir le véritable intérêt du Roi. Quiconque osait aller plus loin n'était ni un serviteur fidèle du gouvernement, ni un véritable ami du pays. Quant à lui, jamais il ne s'abaisserait jusqu'à un engagement aveugle, au moyen duquel on pourrait le contraindre à des actes peut-être à son avis nuisibles au salut de la Couronne, à la prospérité delà chose publique et à son propre honneur. 11 acceptait de bon cœur l'alternative qui se présentait à lui. Il se démettait de toutes ses charges, et ne voulait pas servir plus longtemps un gouvernement dont il désapprouvait la politique, et un Roi à qui il était suspect.

La démission ne fut pas acceptée par la Duchesse, qui fit de nouveaux efforts pour retenir auprès d'elle l'homme dont les services étaient nécessaires à son administration. Nonobstant l'attitude défensive et expectante qu'il venait d'adopter, elle le pria de prendre des mesures pour que Bréderode abandonnât ses projets dangereux. Elle reprocha aussi au Prince d'avoir fourni à ce personnage de l'artillerie pour garnir ses fortifications. D'Orange répondit, non sans quelque hauteur, qu'il n'était pas le gardien de Bréderode et n'avait pas de raisons pour se mêler de ses affaires. Il lui avait donné trois petites pièces de campagne promises depuis longtemps ; non pas qu'il mentionnât cette circonstance pour excuser le don, «car, Dieu mercy, » disait-il, « avons tousjours eu la liberté, en ce pays, donner l'un à l'autre de nos parents et amis ce que bon nous sembloit, sans estre prins de mauvaise part. Et samble, sous très humble correction, les choses estre venuz bien avant puisque l'on regarde à si petites minuties. » Certes, comme seigneur suzerain de Viane, et menacé dans ses droits seigneuriaux, le Gomte pouvait sç croire justifié de

fortifier les remparts de sa petite place forte, et, le Prince ne pouvait guère être sérieusement accusé de compromettre le salut de la monarchie par le présent insignifiant qui avait inquiété la Régente.

Ce n'est pas sans regret que l'on voit l'amitié accordée par le Prince à un individu aussi compromettant que Bréderode ; mais étant maintenant en hostilité avec le gouvernement, étant convaincu par des indices dont le temps devait montrer la profonde justesse, que sa propre tête ainsi que celle de beaucoup d'autres, était déjà vouée à l'échafaud et que le pays était condamné à souffrir la plus abjecte servitude, d'Orange se sentait disposé à plus d'indulgence pour les folies de ceux qui essayaient, quoique à la légère et sans aucune chance de réussite, de conjurer les horreurs qu'il prévoyait. Le temps des raisonnements était passé ; tout ce que sa profonde sagesse et son expérience des affaires publiques pouvait lui suggérer, il l'avait mis à la disposition d'une femme qui, au moment même où elle s'appuyait sur son bras, cherchait à lui porter des coups mortels, et d'un roi qui avait déjà signé son arrêt de mort, tout en reprochant à son « cousin d'Orange » de ne pas croire assez h l'affection royale. Devait-il maintenant aider à l'asservissement de sa patrie en contrecarrant ce que faisaient dos hommes sur lesquels il n'avail aucun droit de commandement, et qui, après tout, ne tentaient que de s'opposer à la tyrannie ? L'eût-il fait, il savait parfaitement quelle récompense on réservait à sa fidélité. Il ne tenait nullement à des honneurs comme ceux qu'il prévoyait être réservés à tous ceux qui s'étaient, ne fût-ce qu'un instant, interposés entre le Roi et sa vengeance. Quant à lui, il avait à accomplir la délivrance d'un pays, la fondation d'une libre république. C'était là pour lui beaucoup à faire, avant que de s'exposer à tomber sous les coups de l'assassin couronné.

Dans les premiers jours de février, Bréderode, Hooghslraelen, de Horn et quelques autres gentilshommes, vinrent rendre visite au Prince, h Bréda. On suppose qu'à cette occasion, d'Orange fut consulté sur la nouvelle démarche que projetait Bréderode. Celui-ci voulait présenter, en grande solennité, une nouvelle pétition à la Duchesse. Le Prince reçut probablement ce projet avec froideur. Il n'y a aucun motif qui puisse nous faire croire à son approbation, et il dut regarder la chose comme superflue, si pas comme puérile. Néanmoins Bréderode, qui avait la manie des démonstrations et qui se croyait doué d'un génie tout particulier pour cette espèce de besogne, écrivit à la Régente pour solliciter un sauf-conduit, sous l'égide duquel il pourrait arriver jusque à Bruxelles avec sa pétition. On le lui refusa avec dédain. Il se rendit alors à Anvers, d'où il envoya le document à Bruxelles dans une lettre.

Dans cette nouvelle requête, il réclamait comme un droit l'exercice de la religion réformée ; il sommait la Duchesse de licencier les troupes qu'elle avait rassemblées et en même temps de se conformer fidèlement au « traité du mois d'août. » Ces prétentions étaient quelque peu plus hardies que celles du mois d'avril précédent, bien que le parti libéral fût devenu plus faible et la confédération entièrement dissoute. Bréderode, sans doute, croyait qu'il était d'un bon général de jeter le dernier pain dans le camp de l'ennemi, avant d'opérer la reddition de laplace. Marguerite de Parme le força nettement de rabattre ce ton hautain. « Bile se demandait,» disait-elle, « à quelle espèce de gentilshommes appartenaient ceux qui, après avoir pétitionné un an auparavant pour l'abolition de l'inquisition, s'avisaient maintenant de parler de prêches dans les villes. Les concessions d'août avaient toujours été odieuses, et étaient annulées maintenant.

Vous et vos complices, » disait-elle ensuite au comte, «ferez bien de vous retirer chez vous et es lieux de vos résidences sans vous mesler des affaires publiques, ains vous conduire de sorte que, si vous y contrevenez, je ne pourray laisser d'y pourveoir, comme au repos publicq je trouverai convenir. »

Bréderode, qu'on ne déconcertait pas aisément, méprisa ce conseil et demeura à Anvers ; et, considérant la réponse do la Régente comme une déclaration formelle de guerre, il se mit en devoir de lever des troupes dans la ville et aux alentours.

D'Orange était revenu à Anvers dans les premiers jours de février. Pendant son absence, Hooghslraeten, sur les instances du Prince et de la Duchesse, avait rempli les fonctions de gouverneur. Ce gentilhomme, qui était très jeune et très ardent, avait, pendant tout l'hiver, mené les affaires haut la main, chaque fois que s'était manifestée la moindre tendance séditieuse. Libéral par principes et ami dévoué du Prince d'Orange, il était néanmoins décidé h prouver que les champions de la liberté religieuse n'étaient pas des promoteurs desédition. Un tumulte s'élant produit dans la cathédrale, où une populace furieuse était occupée h mettre en pièces tout ce qui restait à briser dans cette église, et à accabler les papistes d'injures à propos de leur culte, le petit comte qui, dit un catholique contemporain, « avait le courage d'un lion, » s'élança au milieu des mutins, l'épée à la main, en dépêcha trois sur place et, aidé de sa suite, réussit à tuer, blesser ou faire prisonniers tous les autres. Il poursuivit ensuite jusque dans sa retraite l'instigateur de ce tumulte, et, l'ayant fait arrêter au milieu de la nuit, il le fit pendre en chemise sans autre forme de procès. Des procédés aussi expôdilifs étaient bien loin du calme el de la modération que montrait d'Orange en toute occasion; mais ils eussent dû sut-

fire à convaincre Philippe que tous les adversaires de 1 inquisition n'étaient pas des gens sans aveu. Quand le Prince revint à Anvers, on jugea convenable de laisser pour quelque temps Hooghstraeten partager avec lui le gouvernement de la ville.

Pendant tout le mois de février, Bréderode demeura à Anvers, enrôlant secrètement des troupes Il avait probablement l'intention, pour autant qu'on puisse dire d'un homme aussi inconsistant et aussi irréfléchi qu'il avait une intention, il avait l'intention disons-nous, de tenter un coup de main sur l'île de Walcheren. Si l'on parvenait à s'emparer de villes aussi importantes que Flessingue et que Middelbourg, il ne doutait pas qu'on pût résister à 1 invasion armée dont on était menacé maintenant d un moment à l'autre. D'Orange avait envoyé un officier dans ces deux villes, pour prendre connaissance de leur état et les prévenir de ne recevoir aucune garnison du gouvernement sans sa propre autorisation. En cela il favorisait les projets de Bréderode, mais jusqu'à ce point il en avait parfaitement le droit ; car Walcheren était situé dans ce qui avait été son gouvernement, et il n'avait aucune envie de laisser ces villes partager le sort de Tournai, de Valenciennes, de Bois-le-Duc et d'autres que des mercenaires étrangers avaient fait ou allaient faire passer sous leurs fourches caudines.

Il est aussi probable que le Prince ne se mit pas tort en peine d'arrêter les enrôlements de Bréderode La tranquillité d'Anvers Ven était pas troublée et d Orange semblait maintenant, s'être restreint à veiller au salut de celte ville. Il était burgrave d'Anvers par droit d hérédité, mais il n'était et. ne devait jamais plus être officier de Philippe. Malgré l'aigre demande de Marguerite, le Prince ne prit donc aucune mesure bien efficace pour défendre de toute atteinte la cou-

ronne de Philippe. Peut-être aussi regardait-il le débat avec certaine indifférence. Il rendit cependant une ordonnance pour interdire formellement les enrôlements que poursuivait le Comte. Un gentilhomme , du nom de Van der Aa, qui avait pris une paît très active à ces levées d'hommes, fut contraint de quitter la ville. Bréderode était déjà parti pour le Nord, ou il allait continuer ses rassemblements de troupes.

En attendant, il y avait eu de grandes alarmes a Bruxelles. D'Egmont, qui ne négligeait aucune occasion «le prouver sa fidélité, offrit de se jeter incontinent dans l'île de Walcheren, afin d en expulser tous les rebelles qui pourraient y avoir pénètre [1 rassembla à cet effet sept ou huit cents vétérans wallons quil.infa sa disposition en Flandre, clans le petit port du Sas de Garni, tout prêts à exécuter ce projet « digne, dit un écrivain catholique, «le son courage et magnanimité bien cognus. » La Duchesse exprima au Comte sa gratitude pour la fidélité et le devoumenl doTil faisait preuve, mais ses offres de services restèrent inutiles. Les rebelles, montés sur quelque, peS bâtiments, avaient croisé à Ventour de Flessm-

Kue, pendant la première quinzaine de mars, mais ils s'étaient vu refuser successivement l'entrée de tous Ls ports de l'île. Ils remontèrent alors l'Escaut et débarquèrent à un petit village nommé Austruweel, a un neu plus d'un mille d'Anvers.

P Le chef de l'expédition était Marmx de Tholouse, frère de Marnix de Sainte-Aldegonde. Ce jeune seigneur, gentilhomme accompli et «le grands talents, avait quitté les études pour secourir a cause de la liberté religieuse. De même que son illustre frère, d était déjà sincèrement converti aux doctrines de la religion réformée. Il n'avait cependant, pour commander une expédition militaire, d'autres qualités que son courage. C'était un tout jeune homme, sans au-

cune expérience de ]a guerre. Sa troupe n'était guère qu'un ramassis de vagabonds et de gens sans

Telle qu'elle était, sa petite armée prit aussitôt à Aus truweel une position avantageuse et parfaite ment choisie. Il avait l'Escaut et ses digues en queue et en flanc, à droite et à gauche, le village etîes digues. En front, il fît élever un retranchement e

la r U é S v e o r Ue n p r Sé - G,eSt * ^ M pknté l '««SS de la révolte et qu accoururent, de jour en jour plus

nombreux, es mécontents des environs. En très peu de temps, û eut trois mille hommes dans son camp Ltff Bréderode travaillait en Hollande et !e vantait d entrer, avant peu, en campagne, à la tête d au moins s,x mille hommes. Ils marcheraient en semb e au secours de Valenciennes étiraient clicterla paix à Bruxelles même.

On ne pouvait évidemment permettre qu'un tel élat de choses subsistât. La Duchesse accepta non sans rembler, l'offre que lui faisait Philippe de Lan ov seigneur de Beauvoir, commandant de ses gardes a Bruxelles d'aller détruire immédiatement ce nid de rebelles La moitié de ces gardes fut mise à sa dispo! sition, et d Egmont y joignit quatre cents de ses vétérans wallons.

Ainsi mis à la tête de huit cents hommes seulement, mais tous choisis, ce vaillant officier procéda à 1 exécution de son entreprise en toule hâle et en grand secret. Vers le 12 mars, toute la troupe se ml en

r Zl°l7 Petit r détachements - afin de n'éveiller aucune défiance. Les soldats n'étaient armés que d'é-

pees et de poignards ; les casques, les boucliers, les arque bu ]es CQrse]etS) 1m ^ ^

et les ambours avaient été remis aux officiers, qui les firent transporter clandestinement au lieu du rendez- Yous. Le lendemain au point du jour, de Beauvoir re-

joignit ses soldats, à l'abbaye de Saint-Bernard, à une lieue d'Anvers. Là, il leur distribua leurs armes, leur donna des rafraîchissements cl leur fit une courte harangue. D'après ses instructions, ils devaient s'avancer sans drapeaux ni tambours, jusqu'à ce qu'ils lussent en pleine vue de l'ennemi ; la première section devait alors engager le feu, puis se replier au dernier rang peur recharger, la seconde la suivrait et ferait de même ; il leur recommanda surtout de ne pas tirer un seul coup d'arquebuse, avant qu'ils pussenl distinguer le visage des ennemis.

La petite armée s'ébranla, et après une marche de courte durée, elle se trouva en vue d'Austruweei. Déployant alors ses bannières, elle s'élança vers le fort avec de bruyantes acclamations. Ces assaillants seraient sortis soudain du sein de la terre que Tholouse n'eût pas été plus surpris. On lui avait assuré que le gouvernement à Bruxelles était dans une anxiété extrême. Quand il entendit retentir à l'improviste les clairons et les acclamations, il crut que c'était un détachement des troupes promises par Bréderode qui arrivait. La croix qu'il aperçut sur les bannières flottantes le détrompa bientôt. Néanmoins, comme ung brave et généreulx gentilhomme qu'il estoit, » il mit sans perte de temps ses hommes en ordre de bataille, les conjura de défendre leurs remparts qui étaient imprenables pour une troupe aussi faible, et leur recommanda spécialement d'attendre avec patience pour faire feu, que les ennemis fussent assez près pour être vus distinctement.

Ces ordres ne furent point écoutés. « Le jeune, escholier, » comme de Beauvoir l'avait surnommé, n'eut pas le pouvoir de communiquer son sang-froid à la bande mal organisée qu'il commandait. Tous étaient déjà frappés de terreur, rien que par l'apparition inattendue de l'ennemi. Les catholiques avan-

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çaient avec le calme de vétérans et visaient avec autant de soin que s'ils eussent été en la place de leurs ennemis, derrière le retranchement. Les soldats de Tholouse liraient précipitamment, et bien au dessus de la tête des assaillants. Presque tous ceux qui se montraient au-dessus des remparts, lombaient aussitôt frappés à mort. Les catholiques franchirent le fossé et emportèrent la place par une seu'e et vigoureuse charge. Les rebelles firent peu de •■sislance et prirent la fuite, dès qu'ils virent l'ennemi entrer dans leurs fortifications. Ce ne fut pas une bataille, ce fut une battue. Plusieurs centaines d'entre eux furent égorgés dans le camp même, d'autres en même nombre furent culbutés dans l'Escaut ; six ou huit cents se réfugièrent dans une ferme ; mais les hommes de Beauvoir mirent le feu à ce J aliment et tous ceux qui s'y trouyaient furent brûlés vifs ou tués à coups d'arquebuse. On ne fit aucun quartier. Des trois mille défenseurs du fort, à peine un seul échappa au carnage. Le corps de Tholouse fut haché en cent pièces. Le seigneur de Beauvoir avait raison quand il assurait à la Duchesse, dans la courte lettre par laquelle il lui donnait avis de ce fait d'armes, que dans sa petite troupe il y avait « de fort vaillantz hommes. » Certainement ces soldats avaient exécuté vite et bien l'entreprise qu'où leur avait confiée. De la grande assemblée de rebelles, qui chaque jour semblait devenir plus formidable, il ne restait aucun vestige.

On avait pu, d'Anvers, contempler dans tous ses détails ce drame sanglant. Le combat avait duré depuis le point du jour jusqu'à dix heures du matin; pendant lout ce temps, les remparts d'Anvers du côté d'Austruweel, les toits des maisons, les tours des églises étaient restés chargés de spectateurs curieux et passionnés. Le son des tambours et des

trompettes, le fracas de la mousquelerie, les acclamations des vainqueurs el les cris de désespoir des vaincus, arrivaient à des milliers d'oreilles profondément sympathiques aux rebelles que l'on frappait d'un châtiment terrible. 11 y avait dans Anvers quarante mille ennemis de l'Église romaine. De ce nombre la majeure partie se composait de Calvinistes, et de ces Calvinistes, plusieurs milliers du haut des créneaux contemplaient le désastreux combat.

L'exaltation devint bientôt irrésistible. Vers dix heures, de grandes masses de sectaires commencèrent à se précipiter du côté de la Porto-Rouge par laquelle passait le chemin le plus direct pour atteindre le théâtre du combat, le pont-levis de la porte d'Austruweel ayant été détruit pendant la nuit par ordre du prince d'Orange. On les voyait sortir de toutes les rues et de toutes les ruelles de la ville. Les uns étaient armés de lances, de piques cl d'arquebuses ; d'autres portaient des marteaux de forgerons ; d'autres encore, des pertuisanes, des haches d'armes, d'énormes épées à deux mains du siècle précédent ; tous étaient déterminés à sortir de la ville, pour porter secours à leurs amis qu'on massacrait clans la campagne environnante. La femme de Tholouse, qui ignorait encore la mort de son mari, quoiqu'elle vît bien sa défaite, courait de rue en rue, appelant les Calvinistes à sauver ou à venger leurs frères expirants.

Ce fut bientôt un effroyable tumulte. Dix mille hommes étaient sur pied et en armes. C'est alors que d'Orange, à qui ses ennemis ont parfois reproché une nature timide et pusillanime, montra de quelle trempe il était. La religion du devoir ne lui ordonnait plus de défendre la couronne de Philippe; désormais ce soin devait être confie aux mercenaires que soudoyait l'inquisition; mais la nombreuse population d'Anvers,

les femmes, les enfants et les immenses richesses de cette ville, la plus florissante du monde, avaient été remis à sa garde et il en avait accepté la responsabilité. Montant à cheval, il fut en un instant à la Porte- Rouge, devant la plus redoutable multitude que jamais homme ait affrontée. Il était presque seul" et sans escorte. Hooghstraelen vint bientôt le rejoindre avec les mêmes intentions. Le Prince fut accueilli par des cris de malédiction. Mille voix rauques de fureur le traitaient de valet du pape, de ministre de l'Antéchrist, et l'accablaient de cent autres épithètes du même genre. Sa vie même fut menacée. Un drapier, transporté de colère, lui mit sur la poitrine le canon de son arquebuse, en s'écriant : « Meurs, vil traître, toi par la faute de qui nos frères viennent de périr misérablement dans ces campagnes. » Une autre main, sortant de la foule, écarta l'arquebuse, tandis que le Prince, impassible au milieu de ces farouches démonstrations contre sa vie et des outrages qu'on lui prodiguait, continuait à la foule sa harangue, tranquille, grave, impérative. Guillaume d'Orange avait dans la physionomie comme dans le langage une irrésistible autorité ! Par quel autre talisman eût-il pu contenir, ne fût-ce qu'un moment, sans recourir à la force, sans employer de soldats, dix mille calvinistes furieux, armés, qui en voulaient à sa personne et brûlaient de se venger sur 'les Catholiques ?

La poterne de la Porte-Rouge était enfoncée avant que d'Orange et son collègue Hooghstraeten n'arrivassent. Les plus ardents des Calvinistes se préparaient à sortir pour s'élancer sur l'ennemi à Austruweel. Le Prince, parvenu enfin à se faire écouter par la foule, fit observer que la bataille était déjà finie, les Réformés complètement taillés en pièces, l'ennemi en tram de s'éloigner, et qu'une multitude mal

armée et sans ordre, n'était pas en état de faire tourner la chance de cette journée. La plupart se rendirent à ces raisons et abandonnèrent leur projet. Toutefois, cinq cenls des plus ardents insistaient encore pour franchir les portes ; les gouverneurs, après avoir bien représenté à ces fanatiques que leur sang retomberait sur leur propre tête, leur permirent, quoique avec répugnance, de sortir de la ville. Le surplus du rassemblement, non calmé, mais indécis et tout disposé à tirer vengeance sur les Catholiques de l'intérieur d'Anvers, du désastre éprouvé hors des murs, se précipita tumultueusement dans la longue et large rue qu'on appelle le Meir, située au cœur même

de la cité. . .

Dans l'entretemps, l'ardeur de ceux qui s étaient élancés hors de la porte s'était sensiblement refroidie, dès qu'ils s'étaient trouvés en rase campagne. De Beauvoir, dont les hommes après la victoire s'étaient éparpillés à la poursuite des fugitifs, avait entendu les rumeurs de la ville soulevée. Dans la prévision d'une attaque, il rallia sa petite armée en une masse compacte prête h soutenir un nouveau combat. Plus heureux que leurs frères d'armes, les soldats de Tholouse que l'on avait fait prisonniers en dernier lieu, avaient été épargnés dans l'espoir qu'ils fourniraient rançon. Il y en avait trois cents, et un pareil nombre de prisonniers n'était pas sans danger pour une troupe de huit cents hommes au moment où peut-être ils allaient avoir à livrer une nouvelle bataille. De Beauvoir donna l'ordre a ses soldats de les fusiller tous. Dès que cet ordre eut été exécuté, les Catholiques se mirent en marche vers Anvers, tambours battants et enseignes déployées. Les cinq cents Calvinistes, ne se souciant pas "de les attendre et étant en réalité trop inférieurs en nombre, rentrèrent dans la ville en aussi grande hâte qu'ils en étaient sortis. De Beau-

voir s'avança jusque tout contre le fossé, sur Je bord duquel il planta la bannière de linfbrtuné Tholouse en faisant sonner une fanfare de défi. Puis voyant

clïï e°r ^ lta f f Cr f Ve - De Puaient nulSen desim le combat, d se retira en emportant son tro-

sanl' a ^ P r1 ,led f SOrdreàl ' in1érieurétaitall ^roissant Les Calvinistes s étaient rassemblés en grand nombre sur le Meir. La partie de la voie publique que 1 on nommait ainsi, large et majestueuse rue? plS même une place, était bordée d'imposants édifices et communiquait par plusieurs rues latérales avec la Bourse et d'autres monuments publics D ès les prmieres heures de l'après-midi, douze ou quinte mule Galvimstes^ouearmés.pi^tsàeombat^setXSenî les issues a aide de pavés et de chariots renversés Ayant forcé l'entrée de l'arsenal, ils s'y étaien pleuré' quelques pièces de campagne, maintenant braquées sur chaque rue et chaque ruelle aboutissant au Meir Ils av ai ent aussi envahi les prisons de la ville et délù vré tous les prisonniers qui, tant par reconnaissance

des défenseurs des retranchements du Meir. Tout semblait conduire à une épouvantable catastrophe Du sein d e cette mu]titude omnipotentGi enlr J^

1 enthousiasme religieux, mais qui renfermait mêlés en une masse hétérogène les éléments de tous les crimes des hommes, on entendait distinctement s'élever des voix qui menaçaient de piller les églises et les maisons des Catholiques, de mettre à sac la ville tout entière et ses immenses richesses. Une panique indescriptible avait gagné tout le monde. Les* cris les femmes et des enfants, attendant.pleins d'angoisses le sort qui leur était réservé, eussent suffi, dit un témoin oculaire, « pour attendrir les cœur les plus durs. »

Mais la vigilance et le courage du Prince ne se laissaientpas devancer par l'insurreclion. Il avaitmis sur pied les huit compagnies de soldats enrôlés en septembre, et les avait massées sur la place en face de l'Hôtel de Ville, pour la défense de ce monument et du Magistrat. Il avait appelé le sénat de la ville, le conseil des anciens, les doyens des ghildes, les maîtres de quartiers, à conférer avec lui, dans la Chambre du Conseil. Au péril de ses jours, il s'était de nouveau présenté devant la multitude furieuse qui occupait, le Meir, et, malgré leurs canons et leurs clameurs, il avait amené les mutins à désigner huit députés chargés de venir à l'Hôtel de Ville pour y traiter avec lui et les magistrats. Cela fait, il avait rédigé sans délai ni tergiversations, six articles auxquels les députés donnèrent leur assentiment, et que les magistrats acceptèrent de toul cœur. Aux termes de ces articles, les clefs de la ville devaient rester aux mains du Prince et de Hooghstraeten, les postes et gardes de la ville être partagés entre les bourgeois et les soldats ; les magistrats devaient refuser de recevoir quelque garnison que ce fût ; aux habitants serait confiée la défense des chartes et privilèges et nolamment de la Joyeuse Entrée.

Ces arrangements, soumis à l'assemblée du Meir par les huit députés, ne furent pas reçus avec faveur. Les Calvinistes demandaient les clefs de la ville. Us ne se souciaient guère d'être enfermés à la merci de n'importe qui ; déjà ils menaçaient de faire sauter l'Hôtel de Ville, si on ne leur remettait pas les clefs. Ils exigeaient que la place devant l'Hôtel de Ville fût occupée par des bourgeois, sans distinction de religion, au lieu de troupes mercenaires.

La nuit tombait, et aucun arrangement définitif n'était encore conclu. Néanmoins on parvint à une trêve temporaire par une concession relative à la garde

Oit

de la ville. Il fui convenu que les bourgeois, tant les Calvinistes ou les Luthériens que les Catholiques seraient, employés également. Mais par une manœuvre habile, on trouva moyen de placer aux portes et sur les remparts, et non sur la place de l'Hôtel de Ville, les Calvinistes désignés pour le service de garde.

La nuit fut pleine d'anxiétés. L'armée des insurgés, lorte de quinze mille hommes, restait campée et barricadée sur le Moir, les armes chargées et les canons pointés. Pendant toute la nuit, retentirent les cris farouches de : « Vivent les Gueux ! A bas les Papistes! » et autres du même genre; mais les démonstrations hostiles en restèrent là.

Pendant toute la journée du lendemain, les Calvinistes restèrent dans leurs retranchements, et les Catholiques et les soldats de la commune à leurs postes près de l'Hôtel de Ville. Du matin jusqu'au soir, le Prince siégea dans la salle du conseil, avec les autorités municipales, les députés de « la religion » et les dignitaires des ghildes, pour élaborer le projet d'un nouveau traité de paix. Vers le soir, on était tombé d'accord sur quinze articles à proposer aux insurgés et à leur imposer par la force, s'ils ne les acceptaient pas de bon gré. D'après cet arrangement, il devait ne pas y avoir de garnison ; la convention conclue en septembre et qui tolérait l'exercice du culte réformé à certains endroits désignés dans l'intérieur de la ville étaitmaintenue ; lesmembres des divers partis devaient s'abstenir d'insultes réciproques ; les deux gouverneurs, I-Iooghstraclen et le Prince, conservaient les clefs ; la ville devait être gardée à la fois par des soldats et des bourgeois, sans distinction de croyance religieuse ; on maintiendrait un corps de quatre cents hommes de cavalerie et une flottille de vaisseaux de guerre pour la défense de la place, et cela aux frais de tous, laïques et religieux, Catholiques et Réfor-

mes, sans aucune exceplionni distinction d'individus.

Il avait été résolu que les gouverneurs, accompagnés des magistrats, se rendraient immédiatement sur le Meir, pour proposer ces conditions aux insurgés. Mais sur ces entrefaites la nuit était venue, et l'on apprit que l'irritation des Calvinistes avait crû plutôt que diminué, et qu'il était douteux que les conditions fussent acceptées. II était donc nécessaire d'attendre les événements du lendemain. plutôt quede provoquer une bataille île nuit dans 1rs rues.

Le Prince passa toute la nuit en efforts pour conjureras dangers dulendemain. Les Calvinistes avaient résolument exprimé leur répugnance contre tout arrangement raisonnable. Ils avaient menacé de procéder sans plus de délai au pillage des maisons religieuses el des demeures des catholiques riches, et à l'expulsion de tous les papistes hors de la ville. Ils avaient sommé les Luthériens de les seconder dans leur révolte, sous peine de se voir traiter exactement comme les Catholiques eux-mêmes. Le Prince, qui était lui-même Luthérien et partageait jusqu'à un certain point les préjugés universellement répandus contre les Calvinistes, dont il Unit cependant par embrasser la croyance, n'ignorait pas que l'inimitié entre les Luthériens elles Calvinistes était aussi acharnée que celle qui divisait les Catholiques et les Réformés. Il mita profit ces dispositions des partisans de la confession d'Augsbourg, pour sauver la ville. B eut, pendant la nuit, des entrevues avec les ministres et, les membres les plus influents des églises luthériennes, et réussit à les amener à s'allier aux Catholiques et à tous les amis de l'ordre, contre celte armée de bandits qui voulaient mettre la ville à sac. Dans le silence de la nuit, les Luthériens, au nombre de trois ou quatre mille, prirent les armes et allèrent camper sur le bord du fleuve, près du couvent Saint-Michel. t. u. |9

Le Prince fit venir également les doyens de toutes les ghildes commerciales étrangères, les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Anglais, ceux de la Hanse, et requit leur assistance pour la protection de la ville, leur ordonnant de rester tout armés, dans leurs comptoirs respectifs, et prêts à agir au premier signal. Il fut convenu qu'on les tiendrait, par de fréquents avis, au courant de la marche des événements.

Le 15, au matin, la ville d'Anvers offrit un spectacle effrayant. Trois armées différentes étaient sur pied dans l'enceinte de ses murailles. Les Calvinistes, au nombre de quinze mille, occupaient le Meir ; les Luthériens, armés et brûlant d'en venir aux mains, se tenaient près de Saint-Michel ; les Catholiques et les soldats de la ville étaient postés sur la Grand'Place. D'après les évaluations les plus modérées, il y avait en tout trente-cinq à quarante mille hommes sous les armes '. Tous les partis étaient excités et dévorés du désir de combattre. Le feu des haines religieuses enflammait tous les cœurs. Bon nombre de malfaiteurs et de vagabonds qui, à la faveur des derniers évène-

1 L'estimation du gouvernement porte le nombre des Calvinistes armés seuls à 14,000. — Correspondance de M. d'Autriche, 226, 227. — Sir Thomas Gresham les portait à 10,000 hommes armés et prêts à combattre, et faisait monter à 50,000 le nombre total de ceux des différents partis. — « So that, sir, by crédible report, there rose up of ail sorts above fyftie thousand menne very wel armed. » — Lettre du 17 mars 1566, dans Burgon.

Le prince d'Orange, qui était toujours très modéré dans ses calculs en semblable circonstance, fixait seulement à 28,000 la force totale des deux partis. — « Dan E. L. mœgen uns ver. trauen das zu baiden seiten in die acht und zwantig thau send bewerter man gewesen seindt ». — Lettre au Landgrave Guillaume. Archives et Correspondance, III, 59. — Cela ne s'applique qu'aux hommes armés et prêts à combattre.

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ments, avaient trouvé refuge à Anvers, grossissaient les rangs des Calvinistes, profanant de leur présence une cause sainte et inspirant à un parti fanatique les plus sanguinaires résolutions. Il fallait, une fois pour toutes, traquer sans pitié ces Papistes, de là même façon que, durant tant d'années, ceux-ci avaient traqué les Réformés. Il fallait frapper de la peine du talion ces hommes qui s'étaient engraissés de dépouilles prises sur de bons chrétiens. Leurs maisons devaient être mises à sac, leurs corps jetés aux chiens. Tels étaient les cris que proféraient des milliers d'hommes armés.

D'autre part, les Luthériens, aussi irrités et aussi riches que les Catholiques, voyaient dans chaque Calviniste un voleur et un assassin. Ils avaient soif de leur sang, tant était ardent l'esprit de fanatisme, trait caractéristique de cette époque, et dont heureusement dans notre siècle, plus froid et plus sceptique, on peut à peine concevoir les excès. Selon toute probabilité, les rues d'Anvers allaient être, ce jour-là, le théâtre d'un sanglant combat, d'un engagement général, pendant lequel la ville, quels que fussent les vainqueurs, serait certainement livrée au massacre, à l'incendie et au pillage. Tel était le dénoûmenl fatal, à en croire tous les témoins oculaires et tous les historiens du temps, à quelque croyance et à quelque pays qu'ils appartiennent, n'eussent été la sagesse et le courage d'un seul homme. Guillaume d'Orange savait quelles ne pouvaient manquer d'être les conséquences d'une bataille dans les murs d'Anvers. Il prévoyait l'horrible désastre et la désolation qui atteindraient le foyer de chacun. « Jamais hommes ne furent plus désespérés et plus désireux de combattre », dit. sir Thomas Gresham, qui avait lui-même attendu d'heure en heure l'ordre de prendre part à la lutte. Si, dans cette fatale matinée, le Prince ne parvenait pas à conjurer

les malheurs suspendus sur Anvers, nulle autre puissance humaine ne pouvait, sauver celte ville delà destruction.

Les articles préparés le 14 avaient déjà été approuvés par ceux qui représentaient les intérêts des Catholiques et des Luthériens. Ils furent lus le matin de bonne heure aux troupes assemblées sur la place et près de Saint-Michel et accueillis par de vives acclamations. Il était maintenant nécessaire que les Calvinistes les acceptassent, sinon la bataille était engagée du coup. A dix heures, Guillaume d'Orange, accompagné de son collègue Hooghstraeten, de délégués des autorités municipales, et d'une centaine de soldats, se rendit à cheval au Meir. Ils portaient des écharpes rouges au-dessus de leur armure, signe de reconnaissance convenu entre tous ceux qui avaient résolu de terrasser l'insurrection. Les 15,000 Calvinistes, plus intraitables cl plus irrités que jamais, offraient toujours le même aspect menaçant. Néanmoins, le Prince, pul pénétrer au milieu de la place; par son ordre, les articles furent lus à haute voix, après quoi il lit avec beaucoup de sang-froid quelques observations à la foule. Il fit remarquer que l'arrangement qui lui était offert, était fondé sur les concessions de septembre, que la liberté des cultes y était reconnue, que toute garnison étrangère était d'avance défendue et que l'on ne pouvait raisonnablement exiger ni honorablement concéder rien de plus. Il leur dit qu'une lutte serait sans espoir pour eux, puisque les Catholiques et les Luthériens, qui admettaient le traité comme juste, étaient en nombre double du leur. Il les adjura donc d'un ton sévère et doux, de manifester leur acceptation de la paix ainsi offerte par la répétition des paroles qu'il prononcerait en terminant. Alors, d'une voix ferme, le Prince s'écria : « Vive le Roi! » Ce fut la dernière fois que l'on entendit ces mots sortir des lèvres de

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l'homme que Philippe avait déjà proscrit. La foule des Calvinistes hésita un instant, puis subjuguée par oe calme imposant, convaincue par ce noble langage, elle s'unit en une formidable clameur de : « Vive le Roi! »

C'en était fait, la paix était acceptée, le combat qui faisait trembler était conjuré, Anvers était sauvé. Les députés des Calvinistes approuvèrent aussitôt régulièrement les articles et les signèrent. Un échange de paroles pacifiques s'établit entre des concitoyens qui, une heure auparavant, avaient soif du sang l'un de l'autre; l'artillerie et les autres armes de guerre furent réintégrées aux arsenaux. Calvinistes, Luthériens et Catholiques déposèrent tous les armes, et, à trois heures de l'après-midi, la ville était entièrement rentrée dans l'ordre. Cinquante mille hommes, tous armés, avaient été sur pied et pendant trois jours avaient à chaque instant attendu le combat, et cependant le tumulte était maintenant apaisé, sans qu'un seul coup eût été frappé.

En fait, le Prince avait fait tourner à l'avantage de tous l'animosité mutuelle des sectes protestantes; il avait conjuré l'effusion du sang par les armes mêmes à l'aide desquelles devait se livrer le combat. S'il eût été possible qu'un homme comme Guillaume le Taciturne, occupai le trône sur lequel était, assis Philippe le Prudent, combien autres eussent été et l'histoire de l'Espagne et les destinées des Pays-Bas. Mais Gresham avait raison, en pensant que la Régente et la cour « ne prendraient pas l'affaire en bonne part ». Marguerite de Parme était incapable de comprendre un esprit comme celui d'Orange, ou d'apprécier justement ses efforts. Elle était entourée de soldats mercenaires et sans scrupules, qui saluaient la guerre civile comme la plus lucrative des spéculations. Le « factotum » Mansfeldt, les comtes d'Arenberg et de

Meghen, le duc d'Aerschot, le sanguinaire Noircarmes, comptaient déjà quelle part leur reviendrait dans les confiscations éventuelles ; car s'il n'y avait pas de glorieux lauriers à cueillir dans la guerre civile qui s'approchait, il devait au moins y avoir de l'or à ramasser. « Meghen et son régiment désolent le pays », écrivait Guillaume au Landgrave de Hesse, « et réduisent les populations à la misère. D'Arenberg fait la même chose en Frise; ils ne pensent qu'au moyen de rançonner les pauvres Chrétiens, sous prétexte de religion, et à devenir riches et puissants aux dépens du sang et des trésors de leurs frères. »

Le seigneur de Beauvoir écrivit à la Duchesse, réclamant tous les domaines de Tholouse et de son frère Sainte-Aldegondo, comme récompense pour sa victoire d'Austruweel; pendant ce temps, Noircarmes inaugurait à Valenciennes cette carrière de meurtres et de rapines qui, continuée quelques années après, à Mons, devait couvrir son nom d'une, juste infamie.

De la part d'une telle Régente, entourée de pareils conseillers, Guillaume de Nassau devait-il s'attendre à beaucoup d'applaudissements pour sa conduite? Que leur faisait, à eux, qu'une des villes les plus riches et les plus populeuses de la chrétienté eût été préservée du sac et du carnage ? Le sac et le carnage n'étaientils pas leur élément naturel ? Et quelle offense plus cruelle Guillaume pouvait-il commettre contre Dieu et Philippe, que d'accorder, comme il venait de le faire, la liberté des cultes aux Luthériens et aux Calvinistes, au milieu d'un pays chrétien? Aussi Marguerite de Parme dénonça-t-elle l'acte par lequel Anvers avait été sauvé, « comme une très nouvelle et exorbitante capitulation », et se garda-t-elle bien d'adresser le moindre éloge soit au Prince, soit aux magistrats.

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TABLE DES MATIÈRES

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