‹ La révolution des Pays-Bas au XVIe siècleChapitre 3 sur 15 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

renseignements secrets, pour qui il obtenait des faveurs spéciales, et qui, en récompense, lui faisait envoyer par son gouvernement des présents de chaînes d'or et de grosses sommes en argent comptant, remis aussi secrètement que les services dont ils étaient le prix étaient rendus avec adresse. Néanmoins, bien que la réalité fût déjà plus que soupçonnée, et que ses concussions dont sa longue carrière est remplie, dussent bientôt prendre une telle gravité qu'il finit par être poursuivi par le gouvernement, et mourut avant la conclusion du procès, le seigneur de Grobbendonck était souvent employé dans les négociations les plus délicates, et à l'époque où nous sommes, c'était un homme de grande importance dans les Pays-Bas.

Le trésorier-général donnait donc son banquet mtmorable à plusieurs seigneurs do distinction Pendant le repas, la conversation roula, comme cela était inévitable, sur le Cardinal. Son ostentation, son avidité son insolence, fournirent un thème inépuisable. Le vin avait coulé en abondance, comme cela arrivait toujours dans ces fêtes flamandes; - toutes ces têtes Gères et emportées commencèrent à s'exciter et a s'échauffer; l'odieux Prélat continua de plus belle a être le sujet de leur conversation, et tour à tour 1 objet de fougueuses invectives ou de méprisantes railleries. Le pompeux étalage qu'il affectait dans ses équipages dans sa livrée, dans tout ce qui tenait à son train de maison, avait fréquemment attiré leurs sarcasmes, et maintenant fournissait de nouveau matière à leurs plaisanteries. Au clinquant et à 1 éclat dont s'entourait le Cardinal, on opposait les coutumes de 1 Allemagne, les vêtements simples dont on parait dans ce pays les domestiques des plus grandes maisons. Alors quelqu'un proposa, en signe public de mépris pour Granvelle, d'inventer sur-le-champ une

livrée, aussi différente que possible de la, sienne, et que lous les gentilshommes présenls adopleraienl indistinctemenl pour leurs propres serviteurs. De cette façon, le peuple que le Cardinal voulait éblouir de son luxe, serait instruit à eslimer tout ce faste à sa juste valeur. On résolut de choisir quelque chose de 1res simple à la mode allemande. En même temps l'assemblée, maintenant tout entière aux fumées du vin et au démon de la satire, décida qu'on ajouterait à la livrée un emblème exprimant le mépris général pour Granvelle. La proposition fut accueillie par acclamation, mais qui inventerait ce costume symbolique? Ils étaient tous également prêts et audacieux, mais il fallait en outre un esprit ingénieux. A la fin on se décida à trancher la question par le sort. Au milieu des éclats de rire, les clés furent jetés. Comme enjeu, tous ces hommes risquaient peut-être leur vie, mais celte réflexion ne faisait qu'ajouter plus de piquant au jeu. D'Egmont gagna. Ce fut le plus fatal triomphe que jamais il eût remporté, — un trophée plus funeste même que ceux de Saint-Quentin et de Gravelines.

Peu de jours après, les personnes attachées à la maison d'Egmont surprirent Bruxelles, en se montrant sous une nouvelle livrée : pourpoint et, haut de chaussures du gris le plus grossier, manches longues et pendantes, sans galons d'or ni d'argent, et sur le tout un seul ornement. Un emblème, qui ressemblait à un capuchon de moine ou à une marotte de fou, était brodé sur chaque manche. Cet emblème était à l'adresse du Cardinal, tout comme par conslraste la sévérité affectée du costume. Il n'y avait pas de doute sur la signification du capuchon, mais ceux qui y voyaient plus de ressemblance avec un bonnet de bouffon, se remémoraient certaines expressions mordantes dont Granvelle s'était souvent servi. Aux jours

de sa plus grande insolence, il avait eu coutume de traiter les seigneurs les plus considérables de zanis et de bouffons. On supposa que la marotte brodée faisait allusion h ces sarcasmes et voulait rappeler à l'arrogant prélal que, comme aux temps antiques, un Brutus pouvait être caché sous le costume de fou. Quel que fût l'à-propos ou le mordant de l'invention, toujours est-il que la livrée eut un succès immense. D'après leurs conventions, les nobles qui avaient dîné chez le trésorier, la commandèrent pour tous leurs serviteurs. Jamais nouveau costume ne devint aussi vite à la mode. L'impopularité du ministre y concourait autant que la bizarrerie de l'emblème. La livrée à la marotte fit fureur. Jamais, depuis que Bruxelles était ville, jamais on n'avait vu pareille presse chez les merciers, les passementiers et les tailleurs. Le drap de Frise était devenu introuvable dans le Brabant. Toute la serge de Flandre avait été taillée en capuchons de moine. La Duchesse d'abord en rit comme tout le monde, mais le Cardinal eut soin d'informer de suite le Roi de la chose. Peutêtre la. Régenle n'était-elle pas trop fâchée de voir jeter du ridicule sur l'homme qu'elle détestait si cordialement ; aussi accepla-t-elle d'assez bonne grâce les excuses insignifiantes présentées à ce sujet par d'Egmont et d'Orange. Elle écrivit à son frère que, bien que les gentilshommes n'eussent été animés d'aucune intention mauvaise, elle avait trouvé bon de les exhorter à ne pas pousser trop loin la plaisanterie. Cependant, comme déjà deux mille paires de manches étaient faites, le plus qu'elle avait pu obtenir, c'était que les marottes ou capuchons de moine ne parussent plus à l'avenir sur la livrée. Il s'ensuivit un changement dans le costume, à peu près vers l'époque du départ du Cardinal. Un faisceau de flèches ou quelquefois une gerbe de blé remplaça les capuchons. On

donna diverses interprétations de ce nouvel emblème. Suivant les nobles, il symbolisait l'union de tous leurs cœurs pour le service du Roi, tandis que Leurs ennemis insinuaient que c'était évidemment un signe de conspiration. Le costume, ainsi modifié, fut porté par les gentilshommes eux-mêmes, aussi bien que par les gens de leur suite. 'Après le départ du Cardinal, d'Egmont dina à la table de la Régente, vêtu d'un pourpoint de camelota manches pendantes ei à boutons marqués du faisceau de flèches.

Dans le moment, le Cardinal affecta de ne désapprouver cette mode qu'à cause de ses tendances séditieuses. Les marottes el les capuchons, faisait-il observer avec douleur à Philippe, étaient la partie la moins grave de l'offense, car une injure à sa propre personne pouvait être aisément pardonnée. Mais les gerbes de blé et les faisceaux de flèches étaient de 1res mauvais indices, parce qu'ils dévoilaient et confirmaient l'existence d'une conspiration, ce que ne pouvait en aucun cas tolérer un prince ayant quelque souci de sa propre autorité.

Cet incident de la livrée occupa l'attention du public et excita la haine universelle pendant les derniers mois du séjour du ministre dans le pays. Dans l'en-, tretemps, les trois seigneurs s'impatientaient fort de ne recevoir aucune réponse à leur lettre. Marguerite de Parme pressait son frère de leur donner satisfaction, en lui répétant leurs plaintes amères de ce que leur caractère et leur conduite étaient constamment le sujet de faux rapports adressés à leur souverain, et en lui dépeignant son propre isolement. Elle se représentait comme entièrement privée de l'appui de ces grands personnages qui, malgré ses assurances positives du contraire, persistaient à penser qu'ils étaient regardés par le Roi comme des conspirateurs, et qu'ils étaient menacés d'être punis comme des traîtres.

Philippe, de son côté, apprenait par cœur les dépêches de Granvelle, remplies d'allusions à des conspirations, et tenait conseil avec le duc d'Albe, qui avait déjà recommandé d'abattre plusieurs têtes pour crime de trahison. Le prince d'Orange, qui possédait des agents secrets dans la maison du Roi, et recevait copie des papiers les plus mystérieux du palais, en savait trop pour se laisser tromper par les paroles mielleuses de la Régente. A la fin cependant, Philippe commença en secret à céder. Il demanda avis à d'Albe, pour savoir si, en somme, il ne vaudrait pas mieux que le Cardinal quittât les Pays-Bas, au moins pour quelque temps, sous prétexte d'une visite à sa mère en Bourgogne, et que le comte d'Egmont fût invité à se rendre à Madrid, afin de parvenir ainsi à détacher un des anneaux de la chaîne, comme Granvelle en avait suggéré l'idée. Le Duc répondit qu'il n'avait pas de doutes sur l'insolence croissante des trois seigneurs, telle qu'elle était dépeinte dans les lettres de la duchesse Marguerite, ni sur leur intention de taire du Cardinal leur première victime ; il était de règle ordinaire dans toutes les révoltes contre les souverains de commencer par attaquer le premier ministre. Il ne pouvait donc admettre que le Roi cédât et que Granvelle fût rappelé. Néanmoins, si cela devait absolument se faire, il préférait que le Cardinal se rendît en Bourgogne sans demander de congé ni à la Duchesse ni à Philippe, et que là il écrivît pour refuser de revenir, alléguant que sa vie était trop exposée dans les

Pays-Bas.

Après beaucoup d'hésitation, le monarque a la^tin s'arrêta à un plan qui se recommandait par l'extrême duplicité dont il était empreint et par l'écheveau compliqué de petites fourberies qu'il allait rendre nécessaire. Le Roi qui n'était jamais complètement heureux dans son élément, que lorsqu'il préparait les ingré-

dienls d'un mensonge bien complexe, se mit activement à la besogne au fond de son cabinet. Il consigna dans diverses lettres adressées à la Régenle, aux trois seigneurs, à d'Egmont seul et à Granvelle, certaines parties soigneusement mesurées de son plan général ; ces parties prises séparément étaient destinées à tromper presque tout le monde et y réussirent en fait, non seulement pendant l'époque contemporaine mais même après, pendant trois siècles; rapprochées en synthèse au contraire, ainsi que par suite de récentes découvertes on peut le faire aujourd'hui, elles tormaientun mensonge énorme et multiface, qui fournit aux observations de l'homme d'étude un curieux spécimen de l'alchimie politique de ces temps-là, de ce nue l'on appelait la politique de Machiavel. La manière dont prit fin l'administration de Granvelle est d'ailleurs fort importante, non seulement à cause des résultats immenses et presque infinis qui s'ensuivirent, mais encore à cause du jour qu'elle répand sur le vrai caractère du Cardinal et sur celui de « son

maître.» -nu-r

Le courrier qui devait porter des lettres de Philippe aux irais seigneurs, fut retenu pendant trois semaines afin de permettre à Armenteros, qui était chargé des dépêches plus importantes et plus secrètes pour la Duchesse et pour Granvelle, d'arriver à Bruxelles le premier. Toutes les lettres cependant étaient prêtes en même temps. La lettre d'instructions pour Armenteros lui enjoignait de dire à la Régente qu'il fallait châtier les hérétiques avec un redoublement de rigueur qu'elle devait refuser de convoquer les LLats- Généraux sous, aucun prétexte, et que si on la pressait trop fortement, elle devait en référer directement au Roi Quant à Granvelle, le secrétaire devait annoncer que Sa Majesté délibérait encore, et que la Duchesse serait informée de la décision, dès que celle-ci serait

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prise. Il devait exprimer l'étonnement du Roi d'apprendre que les seigneurs voulaient s'abstenir de paraître au Conseil d'État, et leur intimer d'une façon péremptoire l'ordre de retourner immédiatement à leur poste. Comme ils n'avaient spécifié aucun grief particulier contre le Cardinal, le Roi voulait encore réfléchir sur ce sujet !

Philippe écrivait en même temps une noie secrète à la Duchesse, dans laquelle il annonçait qu'il n'avait pas encore envoyé les lettres pour les trois seigneurs, parce qu'il désirait qu'Armenteros arrivât avant le courrier. Cependant il joignait deux notes pour d'Egmont; Marguerite devait remettre celle de ces notes qui, dans son opinion, serait la meilleure d'après les circonstances. Dans l'un de ces documents, le Roi accueillait cordialement, et clans l'autre, il déclinait poliment l'offre récente d'Egmont de visiter l'Espagne. Il transmettait aussi une lettre secrèle, écrite de sa propre main, pour le Cardinal. Armenleros, qui ne voyageait que lentement, à cause de l'état de sa santé, arriva à Bruxelles vers la fin de février. Cinq ou six jours plus tard, c'est-à-dire le 1 er mars, le courrier arriva portant les dépêches pour les seigneurs. Dans sa lettre à d'Orange, d'Egmont et de Horn, le Roi exprimait son étonnement de leur résolution de s'éloigner du conseil d'État. « Et partant, comme qu'il soyt,» disait-il d'un ton impératif, «ne faillez d'y rentrer et monstrer de combien vous estimez plus mon service et le bien de mes pays au delà, que autre particularité quelconque. Pour ce qui regarde Granvellé,» continuait Philippe, « puisque vous ne voulez dire les particularités, mon intention est d'y penser encoires pour y pourveoir comme il conviendra. »

Cette lettre était datée du 19 février (1564), ainsi d'un mois plus tard à peu près que la lettre secrète à Granvellé, portée par Armenteros, bien que toutes les

dépêches eussent été rédigées en même temps, et fissent partie d'un seul et même plan. Dans cette courte note à Granvelle, gisait le cœur de tout le mystère.

« Dans toutes les lettres que vous m'avez écrites ces mois derniers, j'ai beaucoup considéré ce que vous dites de la mauvaise volonté que quelques-uns ont à votre égard aux Pays-Bas, et notamment du soupçon que vous aviez que s'ils en venaient à des excès, ce serait en commençant par votre personne, el en prenanl de là occasion pour ce qu'ils voudraient ou prétendraient faire. J'ai considéré surtout l'avis que vous donne le curé de Sainte-Gudule, et ce que vous avez appris touchant le Génois qui s'entretient à Weerdt : choses qui m'ont mis en peine, non seulement à cause du prix que j'attache à votre vie, qui importe tant pour mon service, mais aussi par les suites qui seraient à craindre, s'il vous arrivait quelque chose ; ce que Dieu ne veuille ! Par ces motifs, j'ai pensé qu'il serait bien, pour laisser se calmer la haine que ceuxlà vous portent, et pour voir comment ils remédieront aux affaires des Pays-Bas, que, de même que vous allâtes dernièrement à Malines, ce qui m'a paru très à-propos, vous sortissiez de ces provinces pour quelques jours, afin d'aller voir votre mère et cela du su de la duchesse de Parme, ma sœur, et avec la permission que vous demanderez à cet effet. Je lui écris qu'elle vous la donne, sans qu'il paraisse qu'elle ait ordre d'ici pour cela, et vous la prierez de nïécrire, afin que j'y donne mon consentement. De celle manière, mon autorité ni la vôtre ne recevra d'atteinte, et selon la tournure que prendront les choses, il sera donné ordre à votre retour et aux autres choses qu'il y aurait en outre à régler. Prenez les précautions nécessaires pour que votre sortie se fasse de manière à ce que personne ne coure aucun risque ; je ne cesserai, de mon côté, d'avoir l'œil à ce qui touche votre

RÉVOLUTION DES PÀYS-BA.S

honneur et réputation, puisqu'il y va également de la mienne . »

En deux mots, Philippe éloignait ainsi pour toujours ce ministre impopulaire. Il mettait une limite à la durée de son absence ; mais ce n'était et ce ne pouvait être qu'une feinte. S'il ne se sentait pas la force de maintenir le Cardinal en place, il n'était pas probable qu'il tentât de sitôt la tâche bien plus difficile encore de le réinstaller après sa chute. Mais il valait mieux, croyait-il, pour ménager l'amour-propre de Granvelle, lui laisser une vague possibilité de retour que de lui envoyer purement et simplement sa démission.

Tandis donc que le Roi refusait d'accorder quelque attention aux représentations des nobles, et affectait de tenir encore en délibération le rappel ou le maintien du Cardinal, il avait, en réalité, déjà rappelé celui-ci. Toutes les minutieuses indications sur la permission à demander à la Duchesse pour une démarche que déjà le Roi avait prescrite, et sur l'indulgence à solliciter de celui-ci pour un départ qui n'était que le strict accomplissement de ses propres injonctions, furent suivies à la lettre.

Aussitôt l'ordre royal reçu, le Cardinal fit secrètement ses préparatifs de départ. D'autre part, la Régente remit au comte d'Egmont celle des deux lettres de Philippe dans laquelle il déclinait l'offre d'une visite personnelle de ce seigneur ; la Duchesse pensa

1 Le texte de cette fameuse note est donné dans un extrait des « Bulletins de l'Académie Royale de Bruxelles,» t. xn, pp. 9, 10 par M. Gachard. Ce sagace investigateur historique, auquel la découverte de ce billet secret est due, ajoute fort justement : v L'Académie comprendra la joie que me fit éprouver cette découverte ; ce sont là des jouissances qui dédommagent de bien des fatigues, de bien des ennuis. » — p. 9.

que, dans l'état actuel des affaires, elle trouverait plus d appui chez lui que chez les autres nobles Cependant, comme Granvelle différait son dénart' même après l'arrivée du second courrier, elle se trouva de nouveau dans une grande perplexité. Les trois nobles considéraient la lettre que Philippe leur avait écrite, comme « sèche et laconique, ,, et d'Orange refusa d'une manière absolue d'obtempérer à 1 ordre de rentrer au Conseil d'État. Dans une séance de ce conseil, le 3 mars, séance à laquelle n'assistaient que Granvelle, Viglius et Berlavmont, Marguerite leur fit part de ses vaines tentatives d'amener les seigneurs à obéir aux derniers ordres du Roi et leur demanda leur opinion. C'est alors que lui fut donne le singulier conseil « de les laisser ronger encore un peu leur frein et de voir ensuite. » Même au dernier moment, le Cardinal qui répugnait à s'avouer vaincu, quoique désirant en secret se retirer penchait pour une dernière lutte. Mais la Duchesse armée des ordres exprès du Roi et fatiguée de tenir en main les rênes des affaires, pendant que de si torts et. de si rétifs personnages « rongeaient leur fran » insista en particulier auprès du Cardinal pour quil fit connaître son départ immédiat. Pasquinades et pamphlets se multipliaient chaque jour, plus acerbes les uns que les autres; la livrée au bonnet de iou se répandait rapidement dans toutes les classes du peuple, et les seigneurs refusaient nettement de revenir sur leur résolution de ne plus paraître au conseil d Etat, tant que Granvelle serait maintenu II

n„rtî y M w V faire ' Ci le 13 mars ' le Cernai partit Malgré tout le mystère dont la chose était entourée, Guillaume d'Orange n'y fut pas trompé ; il crut fermement que le ministre avait été rappelé et quil était on ne peut plus improbable de jamais le voir revenir. « Quoique le Cardinal parle de revenir

bientôt, » écrivait-il à Schwartzbourg, nous espérons que, comme il a menti à l'égard de son départ, il se sera abstenu de dire la vérité dans ses nouvelles assertions. » Cette opinion était, du reste, l'opinion de tous ceux qui recevaient du prince d'Orange leurs renseignements ou leurs inspirations. Beaucoup de personnes crurent même que Granvelle avait été rappelé 'comme un homme en disgrâce et tout à fait contre son gré. « Quand le Cardinal, » écrivit le secrétaire Lorich au comte Louis, » reçut du Roi l'ordre du départ, il grogna comme un ours et se retira seul dans ses appartements pour faire ses préparatifs. Il dit qu'il reviendra dans deux mois, mais il en est parmi nous qui croient que ce seront deux longs mois, qui grossiront tout seuls, comme l'argent que prêtent les Juifs. » A peine le départ de Granvelle fut-il connu, qu'un plaisant appliqua sur la porte de son palais, à. Bruxelles, une affiche portant en grandes lettres les mots : « A vendre présentement. » Malgré les précautions du Roi, et quoique peu de personnes connussent la vérité, on ne laissa pas, généralement, de la soupçonner.

Le Cardinal quitta Bruxelles avec une suite nombreuse, de brillants équipages, et en grand apparat. La Duchesse lui prêta ses propres mules et une escorte, car le Roi avait expressément recommandé que toutes précautions fussent prises contre les éventualités d'un coup de main. Il n'y avait cependant rien à craindre de ce côté, chacun se contentant du bonheur de voir partir le ministre. Bréderode et le comte Hoogstraelen se tenaient ensemble à la fenêtre d'une maison près de la porte de Caudenbergh, pour jouir du spectacle de la retraite de l'ennemi. Aussitôt que le Cardinal eut franchi la porte pour se diriger vers Namur, sa première étape, ils s'élancèrent dans la rue, montèà deux sur un même cheval, Hoogs.traeten, qui était

seul botté, en selle et Bréderode en croupe, et ils galopèrent après le Cardinal avec une joie d'écoliers échappés. Ainsi équipés, ils continuèrent à escorter le Cardinal dans son voyage. A certain moment, ils se trouvèrent si près de sa voiture qui traversait un ravin, que de la hauteur où ils s'étaient arrêtés pour l'observer ils auraient pu lui adresser la parole ; mais ils se couvrirent le visage de leur cape et le laissèrent passer. « Ce sont de jeusnes gens, » disait bénignement le Cardinal, en racontant tous ces détails à la Duchesse, « et n'y l'ault l'aire non plus de fondement de ce que l'on en voyt. » Il ajoutait qu'un gentilhomme appartenant au comte d'Egmont l'avait suivi pendant le voyage, descendant aux mêmes auberges que ceux de sa suite, dans l'espoir, sans doute, de surprendre quelque chose dans leurs actes ou leurs conversations ; mais que si telle avait été l'intention de cet homme, il avait dû ne pas recueillir grand'chose do ses efforts, rien n'ayant été plus gai que toute la compagnie, ni plus discret que ses entretiens.

Le Cardinal commença aussitôt à mettre en œuvre le système de fourberies que, pour masquer sa démission, Philippe avait imaginé. L'homme auquel le Roi avait ordonné de quitler les Pays-Bas et sur lequel avaitpesé la Duchesse pour le faire obéir sur-le-champ, adressa des lettres hypocrites à tous deux ; il écrivit de Namur à la Régente, la priant de ne pas manquer d'implorer l'indulgence du Roi en sa faveur, pour l'absence qu'en pareil cas et pour des motifs personnels, il osait se permettre; de Besançon, il écrivit à Philippe, lui disant que le désir de revoir sa mère dont il était séparé depuis dix-neuf ans, et son pays natal auquel il était devenu depuis ce même temps étranger, l'avait induit à profiter du voyage do son frère, pour accompagner ce dernier pendant quelques jours en Bourgogne. Il avait, disait-il, obtenu à cet effet la

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permission de la Duchesse, laquelle lui avait promis d'écrire tout particulièrement au Roi par le plus prochain courrier, pour implorer son indulgence en faveur de la liberté qu'ils avaient osé prendre tous les deux. De la même ville il écrivit de nouveau à la Régente, lui disant que certains nobles prétendaient avoir appris d'Armentcros que le Roi avait ordonné au Cardinal de quitter le pays pour n'y plus revenir; toutes choses, ajoutait-il, d'invention Renardesque et dont il ne faisait que rire.

Tout naturellement son frère, en compagnie duquel il allait voir cette mère dont il était séparé depuis dixneuf ans, fut aussi bien mystifié que tous les autres. Chantonnay ne connaissail au voyage que les motifs ostensiblement allégués, et ne se doutait pas que son frère eût bien pu attendre dix-neuf autres années avant d'aller revoir leur mère commune, si l'ordre du Roi ne lui avait fait quitter les Pays-Bas.

D'autre part, Philippe avait joué son rôle dans la comédieavec une grande habileté. Viglius, Berlaymont, Morillon et tous les autres cardinalistes moins marquants, furent complètement dupés par des lettres adressées officiellement a la Duchesse en réponse à la sienne propre et à la notification du Cardinal : « Je ne saurais trouver mauvais, disait le Roi, le congiè que vous m'escripvez avoir donné au Cardinal de Granvelle de se pouvoir absenter pour deux ou trois mois et entendre à ses affaires particulières, attendu ce qui luy importoit, et qu'il n'y avoit apparence de mouvement des voisins, bien que je cognoisse la faulte que fera son absence à mon service. » Aussitôt que ces lettres eurent été lues au Conseil, Viglius les transmit fidèlement à Granvelle, comme renseignement, les accompagnant de cette candide réflexion : Ceci est bien aultre langaige que celui qu'aulcuns tiègnent icy, que vostre illustrissime seigneurie s'est retirée par

ordonnance de Sa Majesté. » Morillon envoya aussi au Cardinal la copie du môme passage de la dépêche royale, disant très judicieusement : « Je ne says ce qu'ils diront depuis les dernières lettres du monarque leues au conseil d'Estat en leur présence. » La Duchesse, comme c'était son devoir, nia carrément, en toute occasion, qu'Armenteros lui eût apporté le moindre écrit recommandant ou ordonnant la retraite du minisire. Elle exhiba consciencieusement les lettres de Sa Majesté prouvant le contraire, « et encore, » disait Viglius, l'on ne sçait garder les gens de parler. » Granvelle ne manqua pas une occasion de mystifier sur cette question chacun de ses correspondants, s'appuyanl naturellement, pour corroborer ses dires, sur les lettres que le Roi avait écriles pour être lues en public. « Vous voyez par les lettres de Sa Majesté à Madame de Parme, » disait-il à Morillon, t combien il est faux que le Roi m'ait ordonné de quitter les Flandres et dans quelle confusion se trouvent les personnes qui ont forgé cette histoire. » Il était bien forcé de jouer son rôle dans le programme royal, mais il le joua avec une adresse et un zèle qui faisaient honneur à ses sympathies intimes pour la politique du Roi. Philippe dissimulait avec plus de naturel, mais lui y mettait plus de grâce. Personne ne p.irul trop insignifiant pour être trompé ; personne non plus trop auguste. L'empereur Ferdinand n'eut pas meilleur sort que «l'écuyer» Bordey. « A mon parlement, aulcungz hayneux, » écrivait-il au potentat, « avoyent publié que l'on m'avoit chassé pour non retourner; ce bruyt s'est résolu en fumée par les lettres que Sa Majesté a escript à Madame, respondant à ce qu'elle lui avoit escript touchant le congé qu'elle m'avoit donné pour faire ce voyaige. » Philippe adressa à Granvelle une lettre autographe et particulière, naturellement pour qu'elle fût montrée, dans la-

quelle il feignait d'avoir appris tout récemmenl que le Cardinal avait obtenu de la Régente la permission « d'aller visiter sa mère, dans le but d'arranger des affaires de famille, » et il donnait gravement son approbation à cette démarche. En même temps, il ne tut pas possible au Roi de résister à la tentation d'ajouter un trait nouveau de dissimulation à son rôle déjà si beau dans la comédie. Granvelle et Philippe avaient trompé tout le monde ; Philippe fit plus, il trompa Granvelle. Le Cardinal avait fait mystère de sa retraite à Pollwiller, à Viglius, à Morillon, à l'Empereur, à son propre frère et môme au secrétaire du Roi, Gonzalo Perez ; mais il ne se doutait pas que Perez, qu'il croyait duper aussi ingénieusement que tous les autres, était lui-même le rédacteur de la lettre de rappel, que Philippe n'avait l'ail que recopier de sa main, en la marquant comme « secrète et confidentielle » {Del mono del Rey, sécréta). Granvelle eût dû bien deviner cependant, que dans une circonstance pareille, Philippe ne pouvait guère s'en être rapporté à ses propres capacités littéraires.

Les mois se succédèrent et Granvelle restait dans la retraite, faisant de son mieux pour prendre la chose en philosophe. Déjà, pendant les derniers temps de sa résidence dans les Pays-Bas, il avait vécu forcément dans une solitude relative. Son foyer avait été déserté par tous ces adorateurs du pouvoir qui rendent rarement hommage au soleil couchant. Aussi, même avant son départ, avait-il déjà commencé à discourir sur les charmes de la retraite, les fatigues de la grandeur et le besoin du repos pour l'homme brisé par les orages de la vie politique. Un grand homme, disait-il, est comme un lac auquel la multitude altérée vient boire jusqu'à ce que les eaux se troublent, se corrompent et enfin s'épuisent. Selon lui, le pouvoir était plus séduisant pour celui qui le recherchait que

pour celui qui en avait goûté. Ce que l'homme possédait valait toujours bien moins que ce qu'il espérait. Dans celle veine d'éloquentes banalités, le ministre chancelant en élait déjà venu à épiloguersur la vanité des choses humaines. Lorsqu'il fut établi dans sa charmante retraite de Bourgogne, il eut plein loisir de poursuivre ses méditations en ce sens. Il y vécut dans la solitude, attendant que la barbe lui eût poussé jusqu'à la ceinlure, car il avait fait vœu, à ce que l'on dil. de ne pas se raser avant d'être rentré dans les Pays-Bas. Parmi les gentilshommes des Provinces, d'aucuns disaient que s'il en étail ainsi, la barbe pourrait bien lui pousser jusqu'aux pieds. Il prétendait souhaiter d'être sourd et aveugle, pour ne plus rien connaître des événements du monde, et se dépeignait comme enterré dans la littérature et comme n'étant plus bon à rien, sinon à rester dans son cabinet enchaîné à ses livres, ou occupé de ses affaires particulières et d'exercices de dévotion. Il possédait une résidence délicieuse à Orchamps, où il passait une grande partie de son temps. Dans une de ses lettres au vice-chancelier Seld, il dépeint avec beaucoup de vigueur et de délicatesse, les charmes de sa retraite : « Je ne me trouve pas si mal qu'aux Indes », écrivait-il, « mais suys en doulx lieux où je vous ay souhaité mille et mille fois, pour ce que je suis certain que vous les jugeriez à propoz pour philozopher, et dignes de l'habitation des muses, avec force belles montagnes, haultes jusques au ciel, fertilles à tous coustelz et remplyes de fort belles vignes et de toute sorte de bons fruictz ; les rivières et les valées belles et larges, l'eau clère comme cristal, une infinité de fontaines, truictes et umbres inumérables et les meilleurs du monde ; les champs en bas fort fertilles pleines et fort belles prayeries, et en l'ung des coustelz chaleurs grandes, et en l'autre, quelque chauld qu'il face,

ung frais délectable; et n'y a faillie de bien bonne compagnye du pays, de parens el d'amys, avec vins les meilleurs, comme vous sçavez, du monde. »

On voit bien par là que le Cardinal n'était pas un ascète. Son ermitage renfermait de tout autres objets que ceux d'étude et de dévotion, et sa vie retirée était, en fait, celle d'un voluptueux. Son frère, Chantonnay, lui reprochait la somptuosité et le désordre de son existence qui se passait dans les plaisirs et la bonne chère. Il affectait d'être on né peut plus satisfait du cours pris par les événements, « car Dieu », disait-il, « est par dessus, à quy il fault remettre le tout, quy saura bien payer chascun selon ses mérites ».I1 déclarait être déterminé à tirer plaisir et profit de tout, même du mauvais vouloir de ses adversaires. « Vélà ma philosophie », s'écriait-il, « se procurer avec tout cela de vivre le plus joyeusement que l'on peut, et se rire du monde, des appassionnez et de ce qu'ils dient sans fondement ». Il est évident que sa philosophie, en tant qu'il en eût une, était celle d'Épicure. Toutefois, ce n'était qu'affectation pure, comme sa nature et sa vie entière. Malgré les montagnes hautes comme le ciel, les grottes à la fraîcheur délicieuse, les truites et les meilleurs vins de Bourgogne du monde, qu'il vantait avec tant d éloquence, il devint bientôt on ne peut plus impatient de sa retraite forcée. Sa prétention de « se livrer le plus possible au repos et à la tranquillité « ne trompait aucun de ceux auxquels i] s'adressait sur ce ton édifiant. Tandis qu'il affectait d'être sourd et aveugle à toute politique, il n'avait d'yeux et d'oreilles que pour elle. Les affaires du monde étaient son élément, et la charmante solitude qu'il feignait d'admirer n'était pour lui qu'un roc sur lequel il gisait échoué. Il brûlait de rentrer dans le monde, mais il n'avait pas fort beau jeu. Son maître était plus que jamais indécis en toutes choses. Uran-

velle était prêt à rester en Bourgogne aussi longtemps que Philippe le désirera il. 11 était prêt aussi à courir « aux Indes ou au Pérou, ou dans le feu », pour peu que son Roi lui en témoignât le désir, ou même à retourner aux Pays-Bas, au mépris de tous les dangers dont on pourrait semer sa route. 11 est probable qu'il nourrit pendant longtemps l'espoir que l'orage passerait sur les Provinces, et qu'il lui serait possible d'y reprendre le pouvoir. Guillaume d'Orange, quoique plus d'à moitié convaincu que l'on ne tenterait pas de replacer le ministre, crut nécessaire de surveiller strictement ses mouvements. « Nous debvons », disaitil, « toujours eslre sur nostre garde el ne nous lesser tromper, car pcul-estre par ce bon semblant l'on nous veult endormir pour après avoir melieur moien de exécuter leurs desseings ; à la reste tout choses sont ici tort paisibles et tout le monde bien aise du parlement de ce bon Cardinal ». Le Prince ne commit jamais la faute de méconnaître les talents de son redoutable adversaire, et dans la circonstance présente, il sentait la nécessité de se tenir sur le qui-vive. «Nous avons affaire à un oiseau adroit et rusé, disaitil, qui ne dort ni jour ni nuit, quand il y a moyen de nous donner un coup de bec ». L'honnête Bréderode, après s'être réjoui du spectacle de son ennemi battant en retraite, ne larda pas à craindre son retour et s'exprimait à cet égard avec la comique véhémence qui lui était habituelle. « L'on dict icy pour certain que le rouge est sur son retour », écrivait-il au comte Louis, « et seroit desjà arrivé à Namur où Berllemont l'est allé recepvoir ; le diable après eus deus seroyt ungne belle chasse ». Quoi qu'il en fût, les chances de ce retour allaient chaque jour en s'amoindrissant. Marguerite de Parme haïssait le Cardinal avec la plus grande cordialité. Ce ne fut que pour tomber en des mains plus méprisables encore qu'elle se vit affran-

chie de sa domination, mais pendant quelque temps, elle parut jouir avec délices de la liberté qu'elle avait reconquise. A en croire Viglius, la oour," après le départ de Granvelle, donnait le spectacle d'une école de garçons et de filles au moment où le maître a le dos tourné. Il en voulait amèrement à la Duchesse pour la joie qu'elle montrait d'être émancipée. Le pauvre Président était traité avec le dédain le plus marqué par Marguerite qui s'efforçait de montrer aux eardinalistes en général l'aversion qu'ils lui avaient inspirée. Le secrétaire Armenteros alla même jusqu'à défendre à Bordey, qui était le cousin et l'homme du Cardinal, de jamais lui parler en public. La Régente ne tarda pas à devenir plus intime avec d'Orange et d'Egmont qu'elle ne l'avait jamais été avec le Cardinal. On lui fit voir, et à sa grande indignation, quel zéro elle avait été en réalité durant l'administration de Granvelle : « L'on peult facilement voir quelle heure il est », écrivait Morillon au ministre déchu, « car elle ne vous écrit ni ne prononce jamais votre nom ». Quant à Armenteros, avec qui Granvelle continuait à être en bonnes relations, il était infatigable dans ses efforts pour empêcher le prélat, jadis toutpuissant, de se relever de sa chute. S'étant insinué dans la confiance de la Régente, il s'appliquait à communiquer aux principaux seigneurs diverses lettres écrites a Marguerite parle Cardinal, où celui-ci engageait la Duchesse à ne pas se fier à eux. « Vélà ce diable», disait Armenteros, « qui pensoit bien faire son paradis icy ; il s'en va, et ne retournera plus ; l'on lui en gardera bien ». On ne fut pas longtemps sans croire, au moins comme chose très probable, que le Roi ne faisait que temporiser et que le départ volontaire du ministre n'était qu'un leurre. Il va sans dire que là-dessus on ne pouvait rien savoir de positif. Philippe y avait trop bien pourvu, mais cela n'empê-

chait pas que beaucoup offrissent de parier gros que Granvelle ne reviendrait pas, et ne trouvassent que peu de contradicteurs. D'aucuns pensaient que si réellement le grand homme avait encore joui de quelque vestige de la faveur royale, l'attitude de la Duchesse n'eût pas été aussi tranchée. Us la voyaient rougir d'indignation au seul nom du Cardinal prononcé devant elle. Ils l'entendaient remercier le Ciel de ce qu'elle n'avait qu'un fils, car si elle en eût eu un second, il aurait dû être ecclésiastique, et aussi vil que l'étaient tous les prêtres. Ils étaient témoins des outrages qu'elle amassait chaque jour sur la tète du pauvre Viglius, non moins parce qu'il était un ami de Granvelle que parce qu'il se préparait, sur ses vieux jours, à entrer dans les ordres. Il était en vérité bien loin ce temps où Marguerite, animée pour l'évêque d'une affection respectueuse, écrivait secrètement au Saint-Père de Rome, pour solliciter le chapeau rouge en faveur de l'objet de sa vénération. C'est à Philippe qu'elle écrivait maintenant, et pour lui dire qu'elle voyait clair dans les affaires des Pays-Bas, plus clair que jamais jusqu'alors. Elle affirmait à son frère que tous les efforts de Granvelle et des siens, — Viglius et toute leur séquelle (seqttaci), — n'avaient tendu qu'à produire une révolution qu'ils espéraient voir en pleine éruption quand Philippe serait venu clans les Provinces. Leur grande affaire, disait-elle, était de pêcher en eau trouble, et dans ce but, ils avaient toujours eu pour plan de s'attribuer entièrement le contrôie de toutes les affaires. C'était là le motif de leur constante opposition à la convocation des États-Généraux. Us craignaient que ton ri examinât leurs livres et que l'on ne découvrît leurs fraudes, leurs injustices, leurs simonies et leurs rapines. Comme cela devait naturellement arriver, si la tranquillité venait à être rétablie dans le pays, ils avaient

fait do leur mieux pour fomenler et maintenir la discorde. La Duchesse, peu de lemps après, entretint son royal frère de récits très détaillés d'actes de simonie, de péculat et de dilapidations, commis par Viglius, actes que le Cardinal avait aidés et fomentés et dont il avait tiré profit. Au point de vue de l'histoire, ces révélations sont d'un prix inestimable. Elles n'augmentent certes pas notre estime pour le rôle de Marguerite, mais elles jettent un jour éclatant sur le caractère de l'administration de Granvelle. Il est à remarquer que pendant que la Duchesse faisait de Granvelle un semblable portrait, pour la galerie secrète de son souverain, elle s'adressait sous main au ministre exilé, sur un ton de condoléance et presque de repentir ; elle éprouvait, disait-elle, un amer regret d'être entrée dans les vues de Guillaume d'Orange. Elle promettait de proclamer partout que le Cardinal était un honnête homme, irréprochable dans ses mœurs comme dans son administration, et le plus fidèle et le plus zélé des serviteurs du Roi. Elle reconnaissait, ajoutait-elle, les obligations qu'elle lui avait, et éprouvait pour lui une affection toute fraternelle. Si les seigneurs flamands l'avaient induite à s'employer pour enlever au Cardinal les rênes du gouvernement, elle commençait déjà à en éprouver du repentir, et elle méritait que le Roi son frère la fit décapiter pour avoir été cause d'une aussi grande calamité.

Il n'y avait guère moyen d'accorder le langage que Marguerite tenait ainsi simultanément à Granvelle et à Philippe, mais elle avait été élevée à l'école de Machiavel et Loyola l'avait vue à ses pieds.

Le Cardinal répondit avec la même onction, décla. rant qu'après une telle lettre de la Duchesse, il ne lui restait plus rien à désirer, car elle renfermait une justification « entière et parfaite » de sa propre con-

duile. II connaissait sans nul doute les véritables sentiments de la sœur de Philippe, mais il était trop politique pour entrer en querelle avec un personnage d'aussi grande importance.

Un incident qui se produisit peu de mois après le départ du ministre, fil voir en quelle estime on le tenait dans toutes les classes de la population des Pays-Bas. Le comte de Mansteldt célébra le baptême de son fils, Philippe-Octave, par une splendide série de fêtes à Luxembourg, la capitale de son gouvernement. Outre les tournois et autres jeux semblables par lesquels, à cette époque, les classes supérieures de la société européenne avaient coutume de se divertir, il y eut une grande mascarade où le public fut admis comme spectateur. La partie de cette «mômcrie » qui eut le plus de succès fut un groupe arrangé pour ridiculiser Granvelle. Un individu revêtu d'un costume de cardinal et coiffé du chapeau rouge, traversa posémentl'arène, achevai. Devant lui, marchaitun homme déguisé en ermite, à longue barbe blanche, marmottant des prières sur un rosaire qu'il montrait avec affectation. Derrière le cardinal à cheval, venait le diable dans le costume traditionnel du Prince des ténèbres, fustigeant l'homme et la monture d'un fouet de queues de renards ; la bête s'emportait en piaffant et en donnant au cavalier cent secousses ridicules, le lout à l'immense joie des spectateurs. L'allusion faite par le moyen des queues au nom de Simon Renard et aux innombrables tours joués à Granvelle par cet infatigable et ardent ennemi, jeta la multitude dans le ravissemenL Rien ne pouvaiL égaler la vigueur des coups distribués au personnage qui représentait le ministre, si cen'estles applaudissements queprovoqua cette salire en action. Ce spectacle bouffon absorba tout l'intérêt de la mascarade et dut être plusieurs fois répété. On eût dit qu'il était impossible de rassasier

les spectateurs de ce châtiment du grand coupable.

Cette affaire fit grand bruit dans le pays. Les cardinalistes se sentirent naturellement outragés de cette scène, mais ils n'étaient pas les plus forts. Aucune censure n'intervint de la part du gouvernement de Bruxelles, et Mansfeldt n'en fut pas moins et pour longtemps encore, le principal soutien de l'autorité royale dans les Pays-Bas. Il était donc clair que Granvelle n'était plus soutenu par aucun parti ni aucune influence.

Dans l'entretemps, il était resté dans sa retraite; mais son absence ne faisait pas décroître sonimpopularité. Plus d'un an après son départ, Berlaymont disait encore que les nobles détestaient le Cardinal plus que jamais et l'eussent mangé vif, s'il fût tombé entre leurs mains. Ses chances de retour s'éteignaient peu à peu. Ce fut alors que Chantonnay lui conseilla de montrer les dents. Il persuada à Granvelle de ne pas rester ainsi tranquille dans sa disgrâce ; il lui rappela que les princes montraient de chaudes affections quand ils avaient besoin des gens, mais que quand ils les avaient à trop bon compte, ils n'en faisaient plus guère de cas, étant accoutumés à dédaigner tous ceux qu'ils voyaient à leurs pieds. Par des lettres fréquentes, il pressa le Cardinal de reprendre courage, de se rendre formidable et de se relever de son humble attitude. Tout le monde dit, lui faisaitil remarquer, que la partie est engagée entre le Roi et vous, et avant peu chacun rira de vous, qu'on tiendra pour une dupe.

Excité ou enhardi par ces remontrances et las de sa solitude, Granvelle finit par abandonner toute intention de retourner aux Pays-Bas, et vers la fin de 1565, partit pour Rome, où il participa à l'élection du pape Pie V. Cinq ans après, il fut employé par Philippe à la négociation de l'alliance entre l'Espagne, Rome et

Venise contre les Turc;. Il devint ensuite vice-roi de Naples, et en 1575, il revint ù Madrid prendre une part aclive à la mise en ordre des affaires publiques « dont le désordre, dit l'abbé Boisot, ne pouvait plus être arrêté par des hommes d'une capacité médiocre. « Il y mourut le 21 septembre 1586, àl'àge de soixantedix ans, et fut enterré à Besançon.

Nous nous sommes longuement étendu sur l'administration de ce remarquable personnage, parce que cette période est d'une importance vitale dansl'hisloire des Pays-Bas. Le ministre qui s'occupe d'un peuple chez lequel la guerre civile se lève menaçante, encourt une non moins lourde responsabililé qucl'homme qui s'avance pour dompter la révolte mûre et déjà armée. Toutes les causes qui devaient produire ia grande rébellion étaient déjà entrées en action, alors que Granvelle occupait le pouvoir. G'csl donc de la manière dont il se comporta en présence do tous ces éléments actifs et menaçants des convulsions naissantes, que dépend sa valeur comme figure historique. Sapersonnalité pesait d'un si grand poids dans le gouvernement, le pouvoir qu'il maniait était si vaste et sa vigueur si infatigable, qu'on ne sauniil exagérer la grandeur de l'influence qu'il a pu exercer sur les destinées du pays confié à ses soins. C'est pour cette raison que, malgré les grandes difficultés de cette tâche, nous nous sommes efforcé de tracer son portrait, peint pour ainsi dire de sa propre main. Quelques remarques générales pourtant avant d'aller plus loin. Le devoir de l'historien consiste à fixer sur une toile unique et immuable, lïmage aux couleurs changeantes comme le caméléon, que l'adroit Cardinal a laissée de luimême. Il n'est pour ainsi dire aucune théorie dont son caractère ne puisse être l'objet, et qu'on ne puisse soutenir d'abondantes citations prises dans ses ouvrages ; bien plus : les conclusions les plus contra-

dicLoires sur sa nature intime peuvent souvent être tirées de l'examen d'une seule et même lettre, parmi ses interminables lettres particulières. Quand on s'embarque sous sa conduite, il devient souvent presque impossible de discerner où l'on va. La l'ace du rameur se présente à vos yeux pleine de sérénité, mais pendant qu'il regarde dans une direction, il rame dans un sens tout à fait opposé. Il en était déjà ainsi il y a trois siècles. Faut-il donc s'étonner de ce qu'alors plusieurs ne voyaient pas l'abîme vers lequel glissait, sous cette impulsion, la barque qui portait leur fortune ?

Nul n'a jamais songé à contester les talents de Granvclle. Ennemis ou amis, il a reçu de tous la plénitude d'hommages auxquels ses facultés lui donnaient droit de prétendre. Nul doute que son génie fût d'une essence aussi rare que subtile. Mais sa plus grande puissance était évidemment du ressort de l'art dramatique. Il pénétrait le caractère de ceux avec lesquels il était en rapport, et savait s'en revêtir comme s'il eût été le sien. C'est sur d'augustes personnages qu'il pratiquait surtout son art ; son plan était de gouverner le monde en dominant les têtes ointes. En apparence, un esclave humble et souple, mais en réalité, tant que durait son pouvoir, le despote de ses maîtres, il exerçait une puissance sans bornes, en assumant leurs rôles avec une telle exactitude qu'eux-mêmes s'y laissaient prendre. Il est impossible de ne pas admirer l'aisance avec laquelle ce Protée accompli jouait successivement le rôle de Philippe et celui de Marguerite, au milieu du dédale des affaires compliquées et des volumineuses correspondances de son gouvernement.

Quand des envoyés de haut rang recevaient pour l'Espagne quelque mission confidentielle, le Cardinal, agissant comme Duchesse, rédigeait leurs instruc-

lions, - comme sœur de Philippe, dévoilait, dans des lettres secrètes, leurs motifs apparents, - et enfin comme Roi, répondait à leurs représentations d'un ton de sagesse grave ; transmettant à Madrid dépêches, lettres et modèles pour les réponses royales assez à temps pour qu'avant l'arrivée de l'ambassadeur qui en étail chargé, on put les étudier à fond Quiconque partait de Bruxelles pour Madrid, dans 1 espoir d échapper à l'influence de l'ubiquiste Cardinal, était sûr de se trouver face à face avec lui. jusque dans les plus secreis recoins du cabinet du Roi le jour ou fl était reçu en audience. S'entretenir avec Philippe ou Marguerite, ce n'était que communiquer avec Antoine. L'habileté avec laquelle il jouait son

jeu, tranquillement assis dans saluxueuse villa, tantôt allongeant le bras bien loin pour faire mouvoir le Roi à Madrid, tantôt plaçant Marguerite sur la case qu'il jugeait convenir, et faisant manœuvrer ses évêcuies ses chevaliers de la Toison, ses autres dignitaires moins importants, les Richardol, les Morillon, les Vigl.us, les Berlaymont, sans autre préoccupalion que a poursuite de son propre plan de bataille, celte habile é est vraiment de nature à exciter toute notre admi-

Sïfff T apUlUde aUX affaires et sa facu 'té de déch ffrer les caractères élaient extraordinaires; mais a fallait que les affaires fussent celles du despotisme et les caractères, d'une nature inférieure 11 lisait couramment dans l'esprit de Philippe et de Marguen e d Egmonf ou de Berlaymont, d'Albe ou de Viglms; mais ,1 manquait de sonde pour les abîmes dune amc comme celle de Guillaume le Taciturne bon génie était plein d'adresse et de subtilité ; mais il manquait de profondeur. Il visait au pouvoir en faisan de .puissants ses esclaves, mais il manquait de cette inlelhgencequ.se mesure en plein soleil aux grands événements et aux grands esprits. Dans la vfolen le

bataille politique qui constitua toute son administration, il tut battu et écrasé par la force plus grande d'un homme dont la tactique était ouverte et digne, et qui, cependant, n'avait point de défense contre les armes empoisonnées de son ennemi.

Ses talents littéraires étaient fort remarquables ; il était d'une fécondité prodigieuse et il écrivait sans difficulté en sept langues différentes. Cette aptitude polyglotte n'était pas en elle-même un fait bien remarquable, car elle était le résultat des nécessités de son éducation et de sa position géographique. Peu d'hommes de son pays, de son époque, ne connaissaient que leur langue maternelle. Le prince d'Orange, qui n'élevait aucune prétention à une science plus qu'ordinaire, connaissait au moins cinq langues. D'Egmont, qui passait pour ignorant, sans aucun doute en possédait trois parfaitement. Mais ce qui distinguait le Cardinal, ce n'était pas seulement la facilité, mais surtout l'élégance, la vigueur et la vivacité également remarquables de son style dans quelque langage qu'il lui plût de s'exprimer. Ses lettres et ses autres écrits, considérés au point de vue littéraire, ne le cédaient en rien aux œuvres des premiers écrivains de l'époque. Ses improvisations mêmes étaient estimées des modèles de rhétorique abondante et facile, à cette époque où l'éloquence n'était guère cultivée. Cependant, c'est en vain que sous le flot harmonieux et limpide de ses périodes on chercherait la moindre paillette d'or. Pas une pensée profonde, virile, n'est à trouver dans toutes ses productions. Si parfois l'on croit avoir à admirer une perle de vraie philosophie, bientôt un examen plus attentif force à reconnaître qu'on a été la dupe d'un faux éclat. Dans sa retraite, aucune étude sérieuse d'une branche quelconque de la science humaine n'était appelée à charmer ses loisirs. La passion du savoir,

le dévouement aux progrès de l'esprit, celle vertu qui souvent a mérité la gloire à des natures plus basses que la sienne, ne vint jamais ennoblir sa solitude. Il avait des goûts élégants, il bâtissait de superbes palais, rassemblait des tableaux et parlait des beauxarts avec l'habileté et l'éloquence d'un connaisseur parlait, mais les fruits parlûmés de la philosophie étaient pour lui amers et desséchés.

Son caractère moral est encore plus difficile à saisir que le caractère de son intelligence. C'est une lâche embarrassante que de pénétrer la vraie structure inlime d'une nature qui semble n'ôtre d'aucune nature. Ce n'est pas qu'il changeât, mais chaque jour il se manifestait sous de nouveaux aspects. Il offrait cependant des qualités incontestables. En général il était calme et courageux. Au milieu d'une nation dont il était exécré ; exposé à l'opposition furieuse d'adversaires des plus puissanls ;'presque entièrement privé d'amis, sauf le lâche Viglius et le cumulard Morillon ; trahi en secret par Marguerite de Parme ; insulté par les nobles altiers ; menacé par des assassins nocturnes, il ne perdit jamais ni son sang-froid, ni sa force, ni sa placide arrogance. Il était organiquement brave. Il n'était pas passionné dans ses haines. Dire que d'instinct il fût porté à pardonner, serait commettre une grosse erreur ; mais il savait subordonner une vengeance aux intérêts de sa politique. Quand l'offenseur était puissant, il savait temporiser, même après les plus graves injures. Jamais il ne montra de rancune envers la Duchesse. Même après sa chute du pouvoir, il intercéda auprès du pape en faveur de la principauté d'Orange que le pontife se disposait à confisquer. Le Prince alors était encore aussi vrai catholique que le Cardinal. Il était en bons termes avec son souverain et semblait avoir devant lui une carrière pleine de prospérités. Ce n'était pas un person-

nage à qui l'on dût chercher querelle. Plus tard, quand la position du grand homme dans le monde se fut plus clairement dessinée, l'ancienne affection du Cardinal pour celui qui avait été son élève et son ami, ne l'empêcha pas de suggérer le fameux ban qui mit à prix la tète du Prince et mit sa vie à la merci du premier assassin venu. Elle ne l'empêcha pas de se livrer à toute la joie d'un ennemi, quand parurent les primeurs de cet encouragement au meurtre. Elle ne l'empêcha pas de rire de bon cœur des souffrances que son ancien ami devait avoir subies, la face traversée par une balle de mousquet, et de la belle figure qu'ainsi mutilé il avait dû offrir aux yeux de sa « nonnain apostate. » — Elle ne l'empêcha pas de se refuser à croire et à se consoler, quand il apprit le retour de l'illustre victime à la vie et à la santé. Il sut toujours dissimuler, sans oublier pour cela ses rancunes. Certes, s'il fut jamais ce chrétien miséricordieux qu'il prétendait être, on ne saurait avoir assez d'étonnement pour le destin final d'Egmont, de Horn, de Montigny, de Berghes, d'Orange et d'une foule d'autres qu'il honorait de son inimitié.

Ses dépenses étaient grandes et sa vie luxueuse. Il n'en laissait pas moins son frère, Champagny, — homme d'une noble nature, malgré ses fautes, et doué de talents à peine inférieurs aux siens, — languir pendant longtemps dans une abjecte pauvreté, soutenu seulement par la charité d'un ancien serviteur, Son amour des richesses était passé en proverbe. Nul bénéfice n'était ni trop gros ni trop maigre pour échapper à sa rapacité, quand il était en son pouvoir de l'absorber. Chargé d'emplois et de privilèges, gorgé d'or, il approchait de son souverain avec les plaintes d'un mendiant. Il parlait de ses biens comme « d'une misère, » quand il sollicitait des dons ou des grâces, et exprimait sa gratitude dans un langage

d'esclave, quand il les avait reçus. Ayant obtenu l'abbaye de Saint-Amand, c'est à peine s'il put attendre que Tévêque de Tournai fût enterré, pour réclamer les vastes revenus d'Afflighem, assurant au Roi que ses rentrées n'étaient par an que de dix-huit mille couronnes. En même temps, et tout en recevant ou poursuivant ainsi les larges rentes de Saint-Amand et d'Afflighem, il arrachait l'abbaye de Trulle aux mains expectantes de pauvres subalternes, et acceptait des tapisseries et des barriques de vin de Jacques Lequien et d'autres, comme taxe sur les bénéfices qu'il leur procurait. Et cependant, l'homme qui, ainsi que son père, s'était si longtemps engraissé des deniers publics ; l'homme qui avait jadis encouru les acerbes remontrances de l'Empereur pour sa cupidité ; l'homme dont la famille, outre ses rémunérations et ses propriétés personnelles, possédait déjà de grandes parties du domaine royal : dix-neuf baronnios et seigneuries en Bourgogne, le comté de Cantecroix et d'autres domaine-s dans les Pays-Bas, cet homme avait l'effronterie d'affirmer que lui et les siens avaient toujours mis le service de leur maître avant leur profit particulier.

En entamant l'appréciation rie la conduite du ministre envers les Provinces, nous sommes arrêté sur le seuil par une foule d'asserLions divergentes, de nature à aveugler ou à distraire le jugement. 11 l'aut apprécier son caractère dans son ensemble et d'après ses résultats généraux, en tenant un compte soigneux des équivoques et des contradictions. La vérité est une et claire, mais la lumière qui la frappe se divise et se change, réfractée à travers le prisme de l'hypocrisie. Le trait marquant de l'administration do Granvellc est un conflit constant entre le ministre et les chefs de la noblesse des Pays-Bas. Le terrain de la lutte était la question religieuse. Que l'on tourne ou

Vk

que Ton torture le sens de cette querelle, comme le voudront les ressources de l'esprit de l'homme, un fait est hors de doute, c'est que le but essentiel de Granvelle était d'étendre et de renforcer l'inquisition, et celui de ses adversaires, de la renverser. Il fallait nécessairement, pour que ce tribunal pût triompher, que les anciennes chartes roulassent dans la poussière. Les nobles, quoique tous catholiques, défendaient la cause des malheureux martyrs religieux, les privilèges de la nation et les droits de leur ordre. Ils étaient conservateurs et luttaient pour l'existence de certains grands faits entièrement conformes à toutes les notions de la raison divine et humaine, — pour d'anciennes constitutions acquises au prix du sang et des richesses des générations. « Je maintiendrai, » telle était la devise de Guillaume d'Orange. Philippe, absolu et fanatique au delà de toute idée, se fût peutêtre montré inaccessible à toute représentation, même de la part de Granvelle. Néanmoins le ministre eût pu tenter l'effort, et la responsabilité en devient plus lourde pour lui qui, partageant le pouvoir el dirigeant la marche, ne cessa pas un seul instant de représenter les généreuses résistances à une cruauté frénétique, comme une offense envers Dieu et le Roi.

On invoque des passages de ses lettres pour prouver qu'il regardait les Espagnols comme « orgueilleux et usurpateurs ; » qu'il se défendait avec indignation d'avoir jamais voulu soumettre les Pays-Bas aux troupes de cette nation ; qu'il recommandait d'éloigner les régiments étrangers; qu'il conseillait au Roi, s'il venait dans les Provinces, de n'amener avec lui que peu de soldats espagnols. Soit, mais il faut remarquer d'autre part, que, de son propre aveu, il employa, pour conserver les troupes étrangères dans les Provinces, tous les expédients imaginables ; qu'il déplora,

« du plus profond de son âme, » leur départ forcé, et qu'il ne consentit à cette mesure que quand le peuple fit tumulte et que les Zélandais menacèrent de submerger leur pays. « Vous pouvez juger des moyens que l'on emploie pour exciter le peuple, » écrivait-il à Perez en 1563, « on a fait courir le bruit que le duc d'Albe allait venir dans les Pays-Bas pour les tyranniser. » Cependant il appert des déclarations de Del Rio, un des membres du conseil de sang, que « le Cardinal Granvelle auroit à Sa Majesté expressément conseillé qu'il convenoit une armée d'Espaignolz avec quelque chef pour mainstenir le pays en l'obéissance de Sa Majesté et en la religion calholicque ; » et que « le duc d'Albe fut envoyé pour chef par conseil du cardinal Spinosa et advis du cardinal de Gvanvelle, comme il en est assez apparu par plusieurs lettres escriptes en ce temps-là à ses amys. » Le même témoignage nous apprend que la politique recommandée formellement par Granvelle «estoit de mectre avec le temps l'ordre de l'administration de justice et gouvernement à la façon d'Espaignc, d'Italie et le tout réduire soubz le conseil d'Espaigne. » Quand le terrible Duc partit pour son expédition de feu et de sang, le Cardinal lui adressa une lettre de basse flatterie 1 ; il y disait que « tout le monde savait que nul n'était plus disposé que lui à une affaire de pareille importance;» il le pressait d'avancer le plus rapidement possible sur les Pays-Bas avec son armée, afin que la Duchesse de Parme ne pût se laisser aller à l'indulgence ou aux concessions envers les villes où il s'agissait

1 Cette lettre remarquable n'a jamais été publiée. Elle ne se trouve pas dans la Collection de Besançon, mais figure parmi une quantité de lettres écrites par Granvelle, durant son séjour à Rome, et qui sont maintenant à la Bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles. Sa date est du 16 mai 1567,

d établir des forteresses et d'opérer révocation do chartes dont elles étaient déchues ; il lui donnait aussi beaucoup de conseils quanL aux mesures générales a adopter et aux personnages à employer à son arrivée, parmi lesquels il lui recommandait d'une manière toute spéciale l'infâme Noircarmes. Dans un autre document trouvé parmi ses papiers, ces mêmes points se rencontrent, ainsi que beaucoup d'autres, longuement développés. La réunion de toutes les Provinces en un seul royaume dont le Roi eût été le souverain absolu ; l'établissement d'une loi universelle par la religion catholique, «bien entendu que ladicto loy généralle ne soit en aulcune manière appelée Inquisition, à cause que naturellement il n'y a chose qui soit tant odieuse à ces nations septentrionales que ce vocable de l'Inquisition d'Espaigne, nonobstant que la chose en soi-même et de son commencement soit saincte et honeste ;» l'abolition et l'annihilation des grands conseils de communes, seule forme de représentation populaire dans le pays ; la construction de nombreuses citadelles et forteresses, garnies de troupes espagnoles, italiennes et allemandes : telles étaient les mesures élaborées dans ce remarquable document.

La franche et virile opposition des nobles était flétrie comme une cabale par le prêtre irrité. Il murmurait sans cesse à l'oreille du Roi, que leur ligue était une conspiration de traîtres digne d'être poursuivie par le fiscal-général ; que les seigneurs avaient pour but de renverser entièrement l'autorité du souverain ; qu'ils voulaient mettre leur Roi en tutelle, le forcer à plier sous leurs ordres, choisir pour leur chef un autre prince du sang, établir une république avec l'aide des troupes de l'étranger. Si l'on ne veut admettre que, versées goutte à goutte d'un air mystérieux dans l'oreille de Philippe — qui, pareil à Denys, son antique modèle, se complaisait à écouter les délations

contre ses sujets et les plaintes de ses captifs, — de pareilles insinuations devaient nécessairement engendrer dans l'esprit du Roi une gangrène dangereuse, il serait difficile d'indiquer un moyen propre à produire ce résultat. Cependant le Cardinal prétendait n'avoir jamais rien fait pour nuire aux gentilshommes, et répétait « qu'ils ne lui en voulaient que pour ses efforts à maintenir l'autorité du maître. » Dans presque toutes ses lettres, il exposait en leur faveur l'excuse ou même l'approbation, par quelques vagues généralités, mais en même temps il faisait la chronique des moindres petits faits de nature à les discréditer. Les faits, il priait instamment le Roi de les garder pour lui ; la louange vague, au contraire, ne pouvait être assez communiquée à ceux qui en étaient l'objet. Jetant sans relâche dans les profondeurs de l'âme soupçonneuse de son maître, ses petites insinuations, comme autant de petits cailloux, il savait bien que lé flot d'amertume, montant ainsi toujours, finirait par déborder ; il n'en tournait pas moins une face toujours souriante vers ceux qui devaient être un jour ses victimes. Il y avait dans son ironie quelque chose de la douce prière de l'inquisiteur demandant à l'exécuteur d'agir sans rudesse avec ses prisonniers. Et le résultat que, de la part de Philippe, il pouvait espérer de cette prière, était assez semblable à celui qu'on pouvait espérer du bourreau. Ses critiques eussent-elles même été uniformément indulgentes, la position des nobles et des principaux citoyens, ainsi assujettis à une surveillance secrète mais incessante, eût été trop blessante pour être supportée.' Ils ne savaient pas, ainsi que nous le savons nous-mêmes après trois cents ans, que leurs paroles les plus vaines et leurs gestes les plus insignifiants, aussi bien que leurs actes de plus grande importance, étaient soigneusement annotés pour, dans les réduits secrets du cabinet et

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de l'esprit du Roi, être lus, relus et appris par cœur en Espagne ; néanmoins, ils suspectaient l'espionnage du Cardinal et l'accusaient hautement de leur nuire en secret.

Les hommes qui refusaient de brûler leurs semblables pour des différences d'opinion religieuse, étaient flétris, stigmatisés par lui comme des démagogues ; comme des prodigues ruinés qui cherchaient à échapper à leurs dettes dans le tumulte d'une guerre civile ; comme des hérétiques déguisés, n'attendant qu'une occasion pour se montrer dans leur véritable aspect. Montigny, qui, en sa qualité de Montmorency, était proche parent du Connétable et du Grand-Amiral de France, et comme tel, se trouvait avec eux en corresrespondance, était signalé comme huguenot; c'est-àdire, aux yeux de Philippe, comme le plus monstrueux des malfaiteurs.

Quoique nul ne sût plus largement que lui semer les réflexions pieuses et les textes sacrés, il y avait cependant toujours une arrière-pensée, même dans ses lettres les plus édifiantes. Un coin du masque se soulève parfois, et découvre la face cruelle de la vengeance lente, mais implacable. «Je sçay fort bien, » écrivait-il à Viglius, peu après sa disgrâce, quod Domino vindicta, et je pense jusques à ores vous avoir donné assés à cognoistre que je l'entends ainsy, et Dieu m'est tesmoing que je pardonne pour son service et luy obéir, fort volontiers tout le passé. » Néanmoins, il ajoutait clans la même lettre : « Ma théologie, cependant, ne cl ici pas que l'on doibve souffrir de sorte que par souffrir vous donniez moyen à vos enne mys de vous pis faire, et c'est cela que j'ai voulu dire, cjue, sy la justice du Prince n'a son lieu, que je seray enfin contraincl, puis que tout se souffre, avec sy grande offense de Dieu, de la me faire moy-même. Ceci dure trop, furor fit laesà saspius patientià. Il fault

que chacun s'ayde comme il peult, et j'espère que je n'auray i'aulte de moyen et que sy je veux brouiller les cartes, je le scauray aussi bien Caire et peult être plus notablement qucaultres. » Peu de semaines plus tard, écrivant au même, il disait : « Nous aurons nostre tour, et nous resjouyrons ensemble. Ce que le Roy commande, ores (encore) que ce fust pour entrer en ung l'eug, je y obéiray quoy qu'en doibve advenir et serviray en ce qu'il vouldroyt, sans en ce craindre ny respecter personne, et veulx demeurer jusques au bout idem homo, Durate, et est la teste dure assez, quand je veulz entreprendre quelque chose. — Nec animum despondeo. » Il y avait certes là un présage significatif d'une grande fureur générale dans l'avenir, et dès lors qu'importe que les portraits par lui tracés .de Berghes, de Horn, rie Monfigny et d'autres, offrissent en moins grand nombre les teintes flatteuses donl il avait coutume de relever le sombre coloris de ses autres tableaux? Envers d'Egmont surtout, sa conduite était difficile à saisir et au premier coup d'oeil impénétrable. Ce gentilhomme s'était montré des plus violents dans son opposition, il avait tiré le poignard contre lui, il l'avait plusieurs fois insulté personnellement et avait couronné sa conduite aggressive par l'invention de la célèbre livrée à la marotte de fou. Malgré fout cela, le Cardinal parlait le plus souvent de lui avec pitié ef indulgence, le dépeignant comme bien disposé au fond, mais seulement mal conseillé par d'autres; comme un «grand ami des fumées, » facile à entraîner par les flatteries et les largesses. Quand il fut question pour d'Egmont de se rendre à Madrid, le Cardinal renouvela ses louanges, en y joignant des sollicitations pressantes pour qu'elles fussent rapportées au Comte. D'où venait donc tant de miséricorde chrétienne chez l'auteur du ban contre le prince d'Orange et chez le panégyriste du t. u. 8

duc d'Albc? La véritable explication de cette longanimité du Cardinal gît dans l'évaluation qu'il avait faite du caractère d'Egmont. Granvelle avait pris la mesure do l'homme, et rien ne pouvait lui l'aire prévoir que Philippe mettrait un jour tant de maladresse et tant de cruauté dans sa conduite envers ce dernier. Au contraire, il y avait toute raison pour que le Cardinal vit dans d'Egmont un personnage que de brillants services, un rang illustre et de puissantes alliances, devaient conduire à des destins prospères. On disait même partout que Philippe était sur le point de le nommer gouverneur général des Pays-Bas, afin de mieux le détacher du prince d'Orange, tout en le liant plus étroitement à la Couronne. C'était donc un homme à qui pardonner. Le soupçon d'hérésie semblait seul pouvoir porter dommage aux destinées de l'illustre gentilhomme, et d'Egmont était d'une orthodoxie inébranlable ; il était même fanatique de la foi catholique. Il avait dit en particulier a la duchesse de Parme, qu'il avait toujours désiré voir appliquer les édits dans toute leur rigueur, et il dénonçait comme ennemi, quiconque l'accusait de vouloir adoucir le système en vigueur. Il passait, il est vrai, pour avoir, vers l'époque du départ de Granvelle, déclaré post pocula, » que la querelle n'était pas avec le Cardin;d, mais avec le Roi, qui administrait très mal les affaires publiques, même en matière de religion. Mais une bravade de ce genre, proférée après boire par un gentilhomme encore sous l'influence d'un récent triomphe politique, ne pouvait guère avoir plus de poids dans les prudents calculs de Granvelle que des vœux formels en faveur de la persécution. La vérité est que d'Egmont avait une peur extrême de l'inquisition. Le héros de Gravelines et de Saint-Quentin tremblait devant Pierre Titelman. De plus, malgré tout ce qui s'était passé, ses sentiments envers le Car-

dinal avaient subi un changement : il disait fréquemment que la présence de ce dernier dans les Pays-Bas était impossible, mais qu'il serait cependant heureux de le voir pape. Il avait hautement désapprouvé la mascarade dont on avait rendu Granvello la victime, aux fêtes de baptême du comte deMansf'eldl. Pendant son séjour à Madrid, non seulement il s'exprimait en bons termes sur le compte de (Jranvelle, mais il ne souffrait même pas que Ton articulât en sa présence un seul mot désobligeant pour le Prélat. Mais par contre, quand d'Egmont fut tombé en disgrâce et devenu prisonnier, le Cardinal s'empressa de mettre sous les yeux du Roi ce qu'il considérait comme la preuve la plus concluante de la trahison imaginaire du Comte: une pièce dont l'officier public, chargé de la poursuite, n'avait pas eu connaissance.

On peut voir par cet examen rétrospectif, combien il est difficile de saisir toutes les subtilités de ce remarquable caractère. Ses sophismes, même entachés de contradiction, sont si adroits, que souvent il est presque impossible de les combattre et de les démêler. Il se faisait un grand mérite de n'être point l'auteur des nouveaux évêchés ; mais, que l'on s'en souvienne, il fit tous ses efforts pour mettre à exécution cette mesure déclarée par lui « œuvre si sainte qu'il sacrifierait, pour la faire réussir, sa fortune et sa vie. » Il refusa l'archevêché de Malines, mais ses motifs étaient purement sordides. Celte promotion diminuait momentanément ses revenus, sans rien ajouter, d'après lui, à sa distinction personnelle. Il déclarait « n'avoir besoing de ce titre pour croistre de dignité, estant ya Cardinal avec TEvesché d'Arras. » Mais, en alléguant ce motif, il commettait, un flagrant anachronisme. Il n'était pas cardinal, quand il refusa le siège de Malines, car il ne reçut le chapeau rouge que le 26 février 1561, et avait alors accepté déjà l'ar-

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chevêche depuis le mois de mai de l'année précédente. Il affirmait que « nul ne défendrait la liberté et les privilèges des Provinces mieux que lui ; » mais il préférait la tyrannie de son souverain au maintien de la Joyeuse Entrée. Il se plaignait de l'insolence des États, qui voulaient se mêler des subsides; il repoussait la convocation des corps représentatifs par l'action desquels seuls pouvait être sauvé tout ce qu'il y avait de « liberté et de privilèges dans les pays ; » il recommandait l'entière suppression des conseils de la commune dans les villes. 11 prétendait, avoir toujours combattu l'opinion que « rien pût être accompli par la terreur, la mort et la violence, » et cependant il poussait à la mission du duc d'Albe qui était « la terreur, la violence et la mort » incarnées. Il s'indignait de s'entendre accuser d'avoir conseillé l'introduction de l'inquisition d'Espagne dans les Provinces, mais son motif était que le mot sonnait mal aux oreilles des gens du Nord, quoique la chose en elle-même fût des plus recommandables.il montrait un désir extrême de voirie peuple abandonner cette crainte de l'inquisition d'Espagne ; mais il était le souteneur infatigable de l'inquisition des Pays-Bas, que Philippe déclarait avec raison être des deux institutions « la plus impitoyable. » Il était l'auteur, non pas des édits, mais de leur remise en vigueur, littéralement et mot pour mot, avec tout le luxe d'horreurs qu'y avait amoncelées Charles-Quint, et il avait imaginé l'emploi du nom de l'Empereur pour sanctifier ce système infernal. Il s'occupait lui-même, personnellement, de l'exécution de ces épouvantables lois, quand le juge et le bourreau faiblissaient à la tâche. Il ne cessa jamais de déclarer ennemis tous ceux « qui conseilleraient à Sa Majesté de permettre une modération des édits, » ni de représenter au Roi que s'il consentait au moindre adoucissement, les choses iraient plus mal dans les

Provinces qu'en France. Il mil une diligence extrême à établir, côte à côte avec ces édits et avec l'inquisition papale déjà en pleine vigueur, l'inquisition épiseopale récemment renforcée. Il ne manquait aucune occasion d'encourager ces diverses branches de l'industrie de la persécution. Quand, à la fin, la clameur des Flamands opprimés retentit dans la dénonciation unanime des quatre États de Flandre contre Pierre Titelman, le Cardinal, du fond de sa luxueuse demeure, fit entendre sa voix, non par un sentiment de pitié envers tous ces infortunés arrachés chaque jour de leurs humbles demeures pour périr par le fer ou le feu, mais par un sentiment de protection en faveur de l'inquisiteur qui accomplissait ces œuvres de démon. « Je regrette fort, » écrivait-il à Viglius, « que les Estats des Flandres ayent prins la mouche sy expressément contre l'inquisiteur Titelman; véritablement il a bon zèle, mais il est en aulcunes choses indiscret et esclandreux ; sy le faut-il aulcunement supporter, afin que l'on ne luy mecte telle bride que son autorité soit du tout énervée. » Le lecteur qui connaît ce Pierre Titelman peut décider jusqu'à quel point était réelle la douceur tant vantée du joyeux épicurien qui trouvait à louer et à encourager un pareil monstre de cruauté.

Si la popularité était une marque de mérite chez un homme public, il faudrait que le Cardinal cessât d'y prétendre. Depuis le jour où Gresham le déclarait « haï de tout le monde, » jusqu'au jour de son départ, la haine dont il était l'objet, n'avait fait que s'étendre avec rapidité. Il vint dans les Provinces chargé de deux accusations très graves. L'empereur Maximilien affirmait que le Cardinal avait tenté de l'empoisonner, et il persista dans cette imputation jusqu'à sa mort '. Une autre accusation était généralement plus

1 Apologie d'Orange, 26. — Il est fait également allusion à

accréditée : il était l'auteur des faux célèbres qui avaient fait tomber le landgrave Philippe de Hesse dans le piège d'une longue captivité '.

Nous avons maintenant suffisamment examiné sa carrière, tant au dehors qu'au dedans des Pays-Bas. Pas une charge n'a été élevée contre lui h la légère ; une scrupuleuse recherche de l'évidence a toujours précédé. Bien plus, toutes ont, en général, pour témoin

cette accusation dans un pamphlet publié au temps de la tentative d'assassinat du Prince d'Orange, 'par Jaureguy : « Tu t'es bien osé addresser par commandement de ton maistre au feu Empereur Maximilien, lorsqu'il estoit encores Roy de Bohême, et tu l'as empoisonné ; ce qu'il a déclairé jusqu'à la fin de sa vie, mais ne l'osoit publier pour n'irriter ton ma ître. » — Discours sur la blessure du Prince d'Orange, imprimé en l'an 1582.

» Ce l'ait est contesté. Hormayr, dans son Plutarque autrichien, le taxe « d'invention puérile, misérable et fausse. »> D'autre part, le Prince d'Orange, qui, en sa qualité de page favori de l'Empereur, était habitué d'entendre et de retenir maints secrets d'État, l'ait allusion à cette imputation, d'une manière peu équivoque, dans une lettre écrite en 1574. «Se souvenant tous jours des mots « ewig und einig » qui fust laict cydevant au contract de l'eu Landgrave de Hessen. » Archives et Correspondance, V. 63. — Il est vrai que le prince n'accuse pas ici d'une manière précise le cardinal (alors évêque d'Arras) d'être l'auteur du t'ait, mais son nom était inséparable de l'anecdote, qu'elle fût vraie ou fausse. « Il est vrai », dit de Thou (tome I,liv. IV, 267), .< qu'on attribua une conduite si lâche à l'évêque d'Arras, homme fourbe et rusé, qui, par 1 altération d'une seule lettre (puis il explique la chose dans une note), avoit eu le secret de tromper le Landgrave. »\ on Rommel rapporte le fait de la même façon. Philip, d. Grossmuth, I. 536-542, cité par Groen v. Prinst., V. 65. Von Raumer, Ges. Eur, I. 548, parle de la circonstance comme d'un malentendu et non d'une perfidie. Groen van Prinsterer, après avoir traité le sujet avec sa sagacité et sa science ordinaires, maintient la vérité de l'anecdote.

principal, l'aveu sorti de la bouche même du coupable. Quand on considère le mystère dont s'entourait le cabinet espagnol et la politique machiavélique qui caractérisait ce siècle, il n'est plus étonnant qu'il se soil produit de grandes méprises et des contradictions sur 1<^ vrai caractère de cet homme, jusqu'à ce qu'eniin d'anciens documents tirés de la poussière soient venus l'éclairer d'une nouvelle lumière. Le mot « Durale » que le Cardinal avait pris pour devise, pourrait à bon droit être inscrit sur le masque qu'enfin on lui a arraché, mais qui était formé de matériaux si durs ([uc pendant trois siècles il a déçu le monde.

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