CHAPITRE V
LA MOISSON MURIT.
Rentrée des trois seigneurs au conseil d'État. — Politique d'Orange. — Corruption dans le gouvernement. — Efforts
du Prince en faveur d'une réforme. — Influence d'Armenteros. — Position difficile de Viglius. — Son désir de prendre retraite. — Accusations portées secrètement contre lui par la Duchesse devant Philippe. — Signes précurseurs des temps. — Intérêt que prend Philippe aux détails de la persécution. — Exécution de Fabricius et tumulte à Anvers.
— Cruautés horribles exercées sur les protestants. — Remontrance du magistrat de Bruges et des quatre Etats de Flandre contre Titeluian. — Opiniâtreté de Philippe. — Le Concile de Trente. — Querelle au sujet de la préséance, entre les ambassadeurs de France et d'Espagne. — Ordonnance de publier les décrets du concile clans les Pays- Bas. — Opposition à cette mesure. — Répugnances de la Duchesse. — D'Egmont accepte d'aller en mission en Espagne. — Débats violents dans le Conseil au sujet de ses instructions. — Remarquable discours d'Orange. — Apoplexie de Viglius. — Nomination temporaire de Hopper. — Départ d'Egmont. — Scène honteuse à Cambrai. — Caractère de l'Archevêque. — D'Egmont en Espagne. — Flatteries et corruptions. — Conseil de Docteurs. — Véhémentes déclarations de Philippe. — Les instructions à d'Egmont au départ de celui-ci. — Conduite d'Orange dans sa principauté.
— Rapport d'Egmont au conseil d'État sur les faits de sa
mission. — Sa vanité. — Philippe renouvelle ses ordres pour la continuation de la persécution. — Indignation d'Egînont. —Habitudes de dissimulation du Roi. — Reproches d'Orange à d'Egmont. — Assemblée de Docteurs à Bruxelles.
— Le résultat de leurs délibérations est transmis à Philippe.
— Excitation dans les Pays-Bas. — Nouveau mode de punir les hérétiques. — Entrevue de Catherine de Médicis et de sa fille la Reine d'Espagne, à Bayonne. — Erreurs sur le résultat de cette entrevue. — Diplomatie d'Albe. — Conduite adroite de Catherine. —Lettres très strictes de Philippe à la Duchesse, au sujet de l'inquisition. — Consternation de Marguerite et de Viglius. — Nouvelle publication des Edits, de l'Inquisition et du Concile de Trente. — Fureur du peuple. — Résistance des principaux seigneurs et du conseil de Brabant. — Cette cour déclare toute l'inquisition illégale en Brabant. —Le prince Alexandre de Parme est fiancé à Donna Maria de Portugal. — Portrait de celleci. — Préparatifs splendides pour leurs noces. — Assemblée de la Toison d'Or. — Discours de Viglius. — Mariage du prince Alexandre.
Pendant le restant de l'année au printemps de laquelle le Cardinal avait quitté les Pays-Bas, tout ne fut qu'anarchie, confusion et corruption. Il y avait eu d'abord comme une sensation générale de soulagement. Philippe avait échangé avec d'Orange, d'Egmont et de Horn des lettres du ton le plus affectueux. Ces trois seigneurs, aussitôt la retraite de Granvelle consommée, s'étaient empressés d'écrire au Roi pour l'assurer de leur désir d'obéir aux ordres royaux et de reprendre leurs sièges dans le conseil d'Etat. Mais ils avaient en môme temps averti la Duchesse que le retour du Cardinal dans le pays serait pour eux le signal d'une démission immédiate. Ils venaient tous les jours au conseil et y travaillaient avec la plus grande ardeur, souvent jusque bien avant dans la nuit. D'Orange avait en vue trois grands objets, par
la réalisation desquels, suivant lui, le pays pouvait encore être sauvé et les bouleversements imminents évités. C'était la convocation des Élats-Généraux, l'adoucissement ou l'abolition des édits, et la suppression du Conseil Privé et du Conseil des Finances pour ne laisser subsister que le Conseil d'État. Les deux premières mesures, s'il les obtenait, renversaient naturellement toute la politique absolutiste que Philippe et Granveile avaient intronisée ; aussi était-il peu probable de voir la détermination secrète du gouvernement subir sous ce rapport la moindre modification. Quant au Conseil d'État, les pouvoirs limités laissés à ce corps sous l'administration du Cardinal avaient été un des principaux griefs articulés contre ce ministre. Les Conseils de Justice et des Finances étaient des abîmes d'iniquité. La corruption la plus ébontée y régnait en souveraine. La gangrène avait envahi tout le gouvernement. Les fonctionnaires publics étaient d'une vénalité criante et notoire. L'administration de la justice était empoisonnée dans ses sources, et le peuple ne pouvait plus étancher sa soif de chaque jour à ce fleuve infecté. Il n'y avait plus d'autre loi que colle delà bourse la mieux garnie. Les plus hauts dignitaires du choix de Philippe étaient devenus les boutiquiers les plus avides qui eussent jamais converti le temple divin de la justice en une caverne de voleurs. La loi était une marchandise vendue par les juges au plus offrant. Pour le chaland pauvre, il n'y avait que la prison et les coups, et s'il était suspect d'hérésie, le bûcher ou le glaive ; mais pour le riche rien n'était impossible. Le pardon des crimes les plus atroces, les passeports, les sauf-conduits, les charges d'honneur ou de confiance étaient en vente publique et adjugés aux plus hauts enchérisseurs. C'est contre cet océan de corruption que le brave Guillaume d'Orange marchait, le front haut,
31 mM
intrépide et résolu. De tous les hommes importants du pays, il était le seul qui, pendant tout le cours de sa carrière publique, fût resté à l'abri des insinuations de son ennemi le plus mortel, et n'eût jamais été accusé par celui-ci de n'avoir pas les mains pures de toute souillure. Son honneur était intact ; l'ombre même d'un soupçon ne l'avait jamais effleuré. Le Cardinal avait pu lui reprocher des embarras pécuniaires par suite desquels une large portion de ses revenus était forcément consacrée à la liquidation de ses dettes, mais il n'avait pu l'accuser d'avoir jamais tenté de sortir de ses difficultés en plongeant la main dans le trésor public, alors qu'il eût pu cependant se le faire si aisément ouvrir.
Mais il devint bientôt de la dernière évidence que la lutte contre le monstre à plusieurs têtes de la corruption générale, serait aussi désespérée que celle qu'on venait de livrer contre le Cardinal qui l'avait si longtemps nourri et dirigé. Le Prince fut accusé d'ambition et d'intrigue. On répétait partout qu'il voulait à tout prix concentrer tous les pouvoirs gouvernementaux dans le conseil d'État , et en faire ainsi un Sénat omnipotent et irresponsable, tandis que le Roi serait réduit à la condilion d'un Doge de Venise. On ajoutait, cela va de soi, que le but d'Orange était de diriger un nouveau Conseil des Dix. Oui certes, le Prince était ambitieux. La naissance, la richesse, le génie et la vertu ne sauraient être départis en pareille proportion à aucun homme, sans entraîner après eux le désir de les faire valoir. C'était bien plus par une loi nécessaire de sa position, que par un penchant personnel, qu'il était appelé à s'imposer à son époque et à conduire ses semblables. Mais il n'employait point d'artifices pour arriver à la suprématie qu'il sentait devoir lui appartenir dans tous les cas, et quelle que fût sa position nominale dans la
hiérarchie politique. Déjà, quoique venant à peine d'accomplir sa trentième année, ce n'était plus ce grand seigneur, brillant et sans soucis, que nous avons vu debout, le jour do l'abdication impériale. Sa joue se creusait, son corps s'amaigrissait, le sommeil le fuyait. Les maux dont il était chaque jour le témoin : l'absolutisme, la cruauté, la pourriture gouvernementale, avaient sillonné sa face de rides prématurées. «J'enlendz que le prince d'Oranges est fort morne, » écrivait Morillon à Granvelle, « quod etiam legitur in facie et a rnultis notatur. Aulcungs des siens dient qu'il ne pea/t dormir. » En vérité, le Roi eût bien dû prendre garde qu'il y avait là un homme dangereux et qui pensait trop. «Des hommes au front lisse et qui dorment la nuit» eussent bien mieux valu sans doute, dans l'opinion du Roi; cependant, il consentait à employer pendant quelque temps celui qui devait être un jour son plus grand et son invincible antagoniste, sans cesser cependant de le surveiller et de le soupçonner. Le Prince continuait à paraître assidûment au Conseil et faisait de son mieux, en traitant dans sa demeure hospitalière nobles et bourgeois, pour se maintenir en bons rapports avecle plus grand nombre fie ses concitoyens. Il n'avait pas tardé, toutefois, à être tout à fait dégoûté de la Cour. D'Egmont était plus indulgent pour les honteuses pratiques qui y prévalaient, et trouvait un plaisir presque puéril à dîner à la table de la Duchesse, vêtu, comme la plupart des jeunes nobles, d'un pourpoint court de camelot orné des fameux boulons à la gerbe de blé.
Le Prince éprouvait plus de répugnance à compromettre sa dignité personnelle, en supportant les procédés honteux et la méprisable suprématie d'Armenteros ; aussi fut-il bientôt évident que d'Egmont était à la Cour beaucoup plus en faveur que d'Orange. En même temps, le Comte cultivait avec non moins de
soin les bonnes grâces des Bruxellois des classes moyennes et inférieures, tirant au «papegai» avec les bourgeois, saluant chacun par son nom, et assistant aux joyeux banquets de l'Hôtel-de- Ville et des corps de. métiers. Le Prince, quoique amené de temps en temps à prendre forcément part à ces plaisirs populaires, ne trouvai! guère, dans t'étai des affaires, sujel de se réjouir. Quand ses devoirs officiels le conduisaient au palais, il était parfois obligé d'y l'aire antichambre une heure entière, pendant qui' le secrétaire Armenteros était en entretien privé avec Marguerite sur les points les plus importants de l'administration. Voir les matières d'intérêt public les plus graves livrées à de pareilles mains, ne pouvait manquer d'aigrir l'orgueil du Prince et de blesser son patriotisme. Thomas de Armenteros n'était qu'un simple secrétaire privé, — un commis. Il n'avait aucun droit à la connaissance des hautes questions réservées aux conseillers en titre de Sa Majesté. C'était en outre un infâme concussionnaire. H était en train d'édifier rapidement une immense fortune parle trafic éhonté qu'il faisait de bénéfices, de charges et d'emplois tanl de l'État que de l'Église. Dans le public on transformait son nom i'Armenteros en celui d' Aryenteros, comme convenant mieux a l'homme qui était fait pour ainsi dire des deniers publics. Son intimité confidentielle avec la Duchesse lui valait aussi le surnom de «Barbier de Madame, » par allusion au fameux ornement delà lèvre supérieure de Marguerite, et à l'influence bien connue qu'exerçaient en leur temps le barbier du duc de Savoie, et celui de Louis XI. Cet homme offrait en vente publique les dignités et les emplois, même de la plus grande responsabilité. La Régente non seulement se prêtait à ces procédés, mais encore, pour comble do bassesse, elle prenait sa part des fruits de ce honteux commerce. Elle aussi amassait, par Tinter-
médiaire de son secrétaire, une grande fortune personnelle. La Duchesse s'est mise sur le pied de vendre les places au plus offrant, disait Morillon : « Son Alteze y vat bride avallée. » Le spectacle qu'offrait la salle du Conseil était souvent intolérable, non seulement pour les cardinalisles, que l'on y traitait avec une insolence affectée, mais pour quiconque aimait l'honneur et la justice, ou prenait le moindre intérêt à la prospérité de l'État. Rien n'avait moins de majesté que le maintien de la Duchesse, qui, sans la moindre gêne, assise auprès d'Armenteros, l'entretenait à part, lui parlant à l'oreille, éclatant de rire, faisant des gorges chaudes, et se disputant avec lui pendant que se débattaient les affaires d'État les plus graves et les moins destinées à être confiées au secrétaire. Il était impossible que d'Orange ne fût pas offensé à l'extrême de semblable conduile, bien que personnellement il fût traité avec un peu plus de respect. Quant aux anciens adhérents de Granvelle, les Bordey, les Bave, les Morillon, le favori allait jusqu'à leur défendre de le saluer quand ils le rencontraient dans les rues. Berlaymont était traité parla Duchesse de la façon la plus insultante. «Qu'est-ce qu'il dict, qu'est-ce qu'il dict ? » demandait-elle d'un ton froidement dédaigneux, quand il se hasardait à exprimer son opinion au sein du conseil d'État. » Viglius, que Berlaymont accusait de faire en vain tous ses efforts pour se rapatrier avec les seigneurs, Viglius élait tombé dans une disgrâce encore plus marquée que tous les autres cardinalistes. Il regrettait, disait-il, de ne pas être en Bourgogne, buvant le bon vin de Granvelle. La patience avec laquelle il recevait les insultes journalières des gens du gouvernement, le rendait méprisable aux yeux de son propre parti. Ses amis le dépeignaient comme craintif à un point incroyable, timide par trop de richesse, ayant peur de son ombre. Il
devenait plaintif à l'excès, exprimant en toute occasion son vif désir de prendre sa retraite et de finir ses jours en paix. Son fidèle Hopper le soutenait et le consolait, mais Joachim lui-même était impuissant à adoucir ses peines, quand il venait h penser qu'après toutes les peines qu'il avait prises avec ses collègues, « ils n'auraient battu le buisson que pour les autres, » et étaient privés de leur part dans le butin. Rien ne pouvait être plus humiliant que le traitement infligé par Marguerite au savant Frison. Tandis que les autres conseillers étaient appelés à la séance pour trois heures, le Président n'était convoqué que pour quatre heures. Il lui était impossible d'obtenir audience do la Duchesse, saut' en la présence de l'inévitable Armenteros. On ne lui permettait pas d'ouvrir la bouche, quand par hasard il avait rassemblé assez de courage pour risquer l'expression de ses opinions. Son autorité était devenue lettre morte. Lui arrivait-il de combattre la convocation des États-Généraux par les arguments mêmes qu'à son instigation la Duchesse avait maintes t'ois employés dans ce but, on le traitait avec la même indifférence. « Le pauvre président, » écrivait Granvelle au premier secrétaire du Uoi, Gonzalo Ferez, «a peur, à ce que j'apprends, de dire un mot, et est forcé d'écrire exactement tout ce qu'on lui commande. » En même temps cependant, le pauvre Président que l'on mortifiait et maltraitait ainsi, avait parfois la vanité de se croire un formidable el audacieux personnage. Ce même homme, que ses amis les plus intimes déclaraient avoir peur de son ombre, se dépeignait à Granvelle comme allant droit devant soi, disant franchement son avis en toute occasion, el se faisant craindre des gens, s'il ne pouvait s'en faire aimer. Mais le Cardinal savait à quoi s'en tenir sur ce hardi tableau de l'imagination du docteur.
Viglius désirait ardemment se retirer, mais ne
Md»,
voulait à aucun prix paraître frappé de disgrâce. Il comprenait d'instinct, quoique non au courant de la situation réelle des choses, que son grand patron avait été battu et banni. Il n'avait pas le moindre désir de se trouver dans la même position. Il aspirait, comme il le disait pieusement lui-même, à se retirer du monde, « afin d'avoir quelque peu de tems pour compter avec N. Seigneur son écot avant de déloger de celte vie. » Il voulait cependant plaire « au maistre, » en même temps qu'au Seigneur. Il désirait obtenir du Roi la permission de s'en aller en paix. Et pour employer son langage fleuri, il désirait être aspergé, en prenant congé, « de l'eau bonite de la Cour. » En outre, il tenait beaucoup à ses appointements, s'il ne tenait guère aux sarcasmes de la Duchesse. D'Egmont et d'autres l'avaient engagé à résigner la charge de président entre les mains de Hopper, afin, vu son état de faiblesse, de réserver toutes ses forces pour le Conseil d'État. Viglius ne goûtait nullement ces propositions. Il disait qu'en résignant les sceaux, et avec eux le rang et le salaire auxquels ils donnaient droit, il deviendrait un « saint déposé. » Il n'avait pas la moindre inclination, aussi longtemps qu'il resterait sur le terrain, d'abandonner ces profits et ces honneurs « et de se laisser contenter d'estre l'asnc du Conseil d'État. » Cependant, avec la sagacité d'un vieux navigateur, il avait déjà jeté l'ancre dans la rade la mieux assurée contre les tempêtes qu'il prévoyait devoir sans retard balayer le pays. Avant la fin de l'année dont nous traitons en cemoment,*le savant docteur en droit s'était fait recevoir docteur en théologie, et de cette façon s'était déjà fait attribuer la riche prébende de Saint-Bavon à Gand. C'était pour se consoler, en cas de perte de ses dignités séculières, et pour se dédommager de la froideur de la Duchesse. Il n'hésitait pas à attribuer la répulsion marquée que
Marguerite manifestait à son endroit, à la crainte qu'elle avait conçue de son inflexible intégrité de caractère. A l'en croire, la véritable raison pour laquelle Armenteros etla Duchesse ne l'aimaient pas, c'était « qu'il n'élait point de leur advis quant aux lothcries, vendition des offices, avanchemenl aux abbayes, et aullres plusieurs choses, par lesquelles l'on se hasfe de faire lost sa main, et laisser après soulcier les aultres. » En une autre occasion, il déclarait dans une lettre adressée à Granvelle, que « tous les offices se donnaient aux plus offrants, que le motif du ressentiment de la Duchesse conlro le Cardinal et contre lui, était qu'ils l'avaient pendant si longtemps empêchée de tirer de la vente des bénéfices, offices et au 1res faveurs, le profit qu'elle en tirait maintenant. » La Duchesse, de son côté, présentait les procédés et la politique tant passés que présents des cardinalistes, comme factieux, corrompus et égoïstes au plus haut point. Elle assurait à son frère que la condition désastreuse à laquelle les affaires ne se trouvaient que trop évidemment réduites, provenait entièrement des simonies, des rapines et des friponneries de Granvelle, de Viglius et de toute leur séquelle. Elle affirmait que, depuis le départ du Cardinal, ils faisaient de leur mieux pour prouver, par leur inertie et leur résistance, qu'ils étaient déterminés à entraver tout progrès, tant qu'il serait absent. Et pour employer les termes énergiques dans lesquels elle parlait à Philippe : « Viglius lui faisait souffrir les peines de l'enfer. » Elle le dépeignait comme mettant une opposition constante à tous les actes du pouvoir, et elle allait jusqu'à lancer de soupçonneuses insinuations, non seulement contre sa probité, mais même contre son orthodoxie. Philippe prêtait une oreille avide à ces scandaleux rapports sur l' ex-premier ministre et ses amis. C'est une leçon d'histoire bien instructive, que de percer de ses regards
■^r'.TiS"'.!*—
le nuage de dissimulation dans lequel les acteurs de
cette remarquable époque vivaient enveloppés, et de les surprendre occupés à se porter dans l'ombre de furieux coups d'épée, en dépit d'amitiés antérieures et même do protestations actuelles. Il est édifiant de voir le Cardinal, mettant en œuvre tout son génie et toutes ses feintes, correspondre en termes familiers avec Armenteros qui ne manquait aucune occasion de le diffamer; de voir Philippe tendant une oreille surprise, mais empressée, aux délations de Marguerite contre le Cardinal, qu'au môme instant il assurait de sa confiance inaltérable ; de voir enfin Viglius, l'auteur de l'édit de 1550 et l'adversaire constant do tout adoucissement à ses horreurs, tomber en parfaite quiétude et sans s'en douter le moins du monde, dans les filets de l'inquisiteur Titclman. Sur les sollicitations de Philippe, qui demandai! avidement que ces révélations fussent complétées, Marguerite informa son frère de faits nouveaux que lui avaient confiés, mais sous le serment d'un secret absolu, Titelman et son collègue Del Canto. Us lui avaient affirmé, disaitelle, que l'orthodoxie de Viglius était l'objet des doutes les plus graves. Il avait vécu avec des hérétiques pendant une grande partie de sa vie, et il avait mis en place beaucoup de personnes suspectes. Quant à son népotisme, à ses simonies, à ses fraudes, il n'y avait pas à en douter. Il avait richement pourvu de bénéfices tous ses parents et tous ses amis en Frise. Il ne s'était fait prêtre et homme d'Église dans sa vieillesse, que pour mettre la main surla prévôté de Saint-Bavon, malgré ses infirmités qui ne lui permettaient pas de chanter messe, ni même de rester debout à l'autel. En outre, les inquisiteurs l'avaient accusé d'avoir volé à cette institution et envoyé en Frise, des anneaux, des joyaux, de l'argenterie, du linge, des literies, des tapisseries et d'autres meubles encore ; de s'être approprié
cent mille florins d'argent comptant qu'avait laissés le dernier abbé, ce qui constituait un scandaleux abus de confirmée. La Duchesse ne tarda pas à faire suivre ce récit d'un inventaire des biens ainsi détournés, au nombre desquels figurait l'ameublement de neuf maisons, et pria Philippe d'ordonner à Vigliua d'en faire la restitution immédiate. S'il est vrai, comme le dit le proverbe, que « querelle, de fripons est bonheur pour les bons, » il n'est pas moins certain que quand d'illustres personnages se livrent des attaques réciproques, les historiens trouvent ouvertes les portes de la vérité. Ne venons-nous pas de voir l'édifiant tableau de la corruption de la régence espagnole dans les Pays-Bas, peint par le président du conseil d'État, et celui des malversations du Président peint par la Régente.
Il se produisit au mois d'octobre de cette année, à Anvers, un tumulte digne d'attention. Un moine carmélite, Christophe Smedt, connu vulgairement sous le nom de Fabricius, avait fui de son couvent à Bruges, avait adopté les principes de la Réformation et en conséquence pris femme. 11 avait résidé pendant quelque temps en Angleterre ; mais sur l'invitation de ses amis, il était revenu pour entreprendre la tâche dangereuse de prêcher l'Évangile dans la métropole commerciale des Pays-Bas. 11 ne tarda pas h être dénoncé aux autorités par une certaine bonnetière, dont le surnom populaire était « Lange Griet » (la grande Marguerite) et qui, dans le but de gagner le salaire promis aux délateurs, avait feint d'être convertie aux nouvelles doctrines. Le prédicant fut aussitôt saisi et mis à la torture. 11 refusa courageusement de trahir aucun des membres de sa congrégation et, avec le même courage, avoua et soutint sa foi religieuse. Il fut condamné aux flammes et, pendant tout le temps qui précéda son exécution, il ne cessa de
soutenir ses amis par des lettres d'encouragement et do consolation religieuse, écrites du fond de son cachot. Il fit parvenir à la femme qui l'avait trahi, un message dans lequel il lui accordait un entier pardon et l'exhortait seulement au repentir. Son calme, sa modération et sa douceur excitaient l'admiration universelle. Aussi, quand cet humble imitateur du Christ fut, à travers les rues d'Anvers, conduit au bûcher, l'émotion populaire était-elle évidente. Une multitude à l'aspect menaçant se pressait autour des exécuteurs ; mais lui, la conjura avec instance de ne pas s'exposer elle-même aux plus grands périls, en se soulevant en sa faveur. Il exhorta cependant tous ceux qui l'écoutaient à rester fidèles à la grande vérité pour laquelle il allait sacrifier sa vie. La foule, tout en suivant le cortège des bourreaux, des halleburdiers et des magistrats, chantait en chœur le psaume CXXXI. Quand la victime fut arrivée sur la place du marché, elle s'agenouilla sur le sol pour l'aire sa dernière prière. Mais l'exécuteur la forçant avec rudesse à se relever, l'enchaîna immédiatement au poteau et lui passa autour du cou une lanière de cuir. A ce moment, l'indignation du peuple ne put être plus longtemps contenue ; une pluie de pierres vint tomber sur les magistrats et les soldats qui, après une faible résistance, prirent la fuite à toutes jambes. Les plus avancés des insurgés se précipitèrent dans l'enceinte pour sauver le prisonnier. Il était trop tard. L'exécuteur, au moment de prendre la fuite, avait broyé la tête de la victime d'un coup de marteau de forge et transpercé le corps d'un coup de poignard. Quelquesuns des assistants soutinrent plus tard que les lèvres et les doigts remuaient encore comme dans un reste de prière et que ces faibles mouvements avaient duré jusqu'à ce que les flammes s'élevanl, le cadavre se fut abîmé dans la masse ardente. Pendant toute la
journée, au milieu des cendres fumantes qu'avait laissées le bûcher consumé, le cadavre carbonisé et à demi rongé de la victime resta gisant au milieu de la place, spectacle horrible aux yeux de tous, amis ou ennemis. On finit par le lier à une pierre et par le jeter dans l'Escaut. Tel fut le sort que Christophe Fabricius subit pour avoir prêché à Anvers le christianisme. Pendant la nuit, un placard anonyme, écrit avec du sang, fut apposé sur les murs de l'hôtel de ville; il annonçait qu'il y avait dans la cité des hommes qui tireraient une vengeance signalée de ce meurtre. Toutefois rien ne fut fait qui tendît à l'exécution de cette menace. Le Roi, quand il reçut avis de celte affaire, entra d;ms un transport d'indignation furieuse et écrivit à sa sœur des lettres frénéLiques ; il lui ordonnait de frapper à l'instant tous ceux qui pouvaient avoir pris part à cette infâme émeute. Mais comme une des personnes compromises avait déjà été arrêtée et pendue sur-le-champ , et comme les autres avaient pris la fuite, l'affaire n'alla pas plus loin.
Les scènes de violence, les persécutions frénétiques grandissaient rapidement vers un degré d'horreur qui devait les rendre intolérables aux catholiques comme aux calvinistes. Les prisons regorgeaient de victimes, les rues étaient encombrées de malheureux conduits au supplice. Le spectacle de tant de barbaries exercées, non sur des criminels mais le plus souvent sur des personnes remarquables par la décence de leur conduite et leur vie irréprochable, finit par exaspérer la population de plusieurs cités importantes, notamment dans les Flandres. Ce fui alors que l'on vit les bourgmestres, échevins et conseil de la ville de Bruges, tous catholiques, remontrer humblement à la Duchesse Régente, que mailre Pierre Titelman, inquisiteur de la Foi chrétienne, contre toutes les for-
mes de droit, exerçait journellement inquisition parmi les habitants, non seulement contre ceux suspectés ou accusés d'hérésie, mais contre tous, quelque purs qu ils lussent ; que tous les jours il citait devant lui les premières personnes venues, hommes ou femmes, et les forçait par violence à faire tels aveux qu'il jugeait convenir ; qu'il allait arracher les gens de leur propre maison, et même de l'asile sacré des églises, le plus souvent pour se venger de paroles injurieuses pour lui personnellement, mais toujours sous prétexte d'hérésie, et sans formes ni mandats de justice. C'est pourquoi ils demandaient qu'on le forçât à procéder en tous cas à une instruction préparatoire conjointement avec les échevins de la ville, à laisser les témoins faire leurs dépositions sans les intimider par des menaces, et à conduire toutes les poursuites ultérieures conformément aux formes de loi, qu'il violait toutes en général, en déclarant du reste ouvertement « qu'il en userait comme il entendrait. »
Les quatre États de Flandre avaient, de leur côté représenté les mêmes faits au Roi clans une adressé solennelle, et terminé leur brève mais vigoureuse description des énormités de Titelman, en faisant appel à Philippe pour la suppression de ces pratiques horribles, si manifestement violatrices des anciennes chartes qu'il avait juré de maintenir. Mais semblable appel adressé à Philippe était de nature à attirer sur la tête de l'inquisiteur, bien plutôt les bénédictions royales que le blâme sollicité. Les pétitions et les remontrances furent lues au Conseil Privé, et, à ce que dit le Président « y furent trouvées de fort mauvais goust ». Dans le débat qu'elles soulevèrent, Viglius et ses amis rappelèrent à la Duchesse, en termes sévères, la ferme volonté qu'avait si souvent exprimée le Roi. D'autre part, on représenta vivement les conséquences dangereuses que pouvait entraîner
m*> B81 Bl
lo désespoir auquel serait poussé le peuple. En définitive ce mouvement produisit peu de chose. La Duchesse annonça qu'elle ne pouvait rien décider au sujet de ces requêtes avant plus ample information, mais qu'elle avait engagé Titelman « de se conduire en l'exercice de son office avec toute discrétion, modestie et respect ». Cette discrétion et cette modestie continuèrent toutefois à resler invisibles; l'inquisiteur ne modifia en rien sa manière d'agir, et il continua librement son infâme carrière jusqu'à sa mort, laquelle se fit attendre encore plusieurs années. A dire vrai, Marguerite elle-même avait une frayeur mortelle de cet horrible personnage. Il assiégeait l'entrée de son appartement, presque chaque jour avant même qu'elle ne fût levée, réclamant avec instance des audiences qu'elle n'osait lui refuser. « Que je meure », disait Morillon, « si elle n'a pas de Titelman une peur incroyable ». Dans de telles circonstances, soutenue par le Roi en Espagne, par la Duchesse à Bruxelles, par le conseil privé et par un des principaux membres de ce que l'on avait pris un moment pour le parti de la liberté, il ne fut pas difficile à l'Inquisition de rester maîtresse du terrain, en dépit des protestations solennelles des États et des sourdes malédictions du peuple.
Philippe, bien loin d'avoir la moindre disposition à céder sur le point de la grande persécution religieuse, était plus ferme que jamais dans son dessein de la poursuivre. 11 avait déjà, dès le mois d'août de cette année, expédié l'ordre à la Duchesse de faire publier et exécuter les décrets du Concile de Trente dans tous les Pays-Bas. La mémorable dispute sur la préséance, qui s'était élevée enLre l'envoyé d'Espagne et celui de France, avait fi.il naître quelque espoir d'une autre décision. Mais ceux qui s'étaient ainsi imaginé que., par suite de cette querelle d'étiquette, Philippe
se relâcherait de son attachement à l'Église, étaient destinés à une amère déception. Il fit savoir à sa sœur, que, dans la grande cause universelle du Christianisme, il ne se laisserait pas dominer par des ressentiments personnels. Et comment eût-on pu espérer une autre décision? Son envoyé à Rome et ses représentants au Concile avaient prohibé absolument tout doute sur la sainteté des décrets de celui-ci. « Douter de l'infaillibilité du Concile, comme certains ont osé le faire », disait François de Vargas, « et le croire capable d'erreur, c'est, de toutes les hérésies, la plus diabolique. Rien n'est plus que ce sentiment, propre h porter le trouble et le scandale dans le monde ». Aussi l'archevêque de Grenade, disait-il avec raison à l'évêque de Tortosa, « que s'il venait à exprimer une opinion semblable en Espagne, on le brûlerait vif». Ces idées excessives étaient partagées par le Roi. Et c'est pour cela, qu'au moment où l'Europe entière se dressait en quelque sorte sur la pointe des pieds pour mieux voir comment Philippe se vengerait de l'affront fait à son ambassadeur, Philippe désappointa l'Europe entière.
Au mois d'août 1564, il écrivit a la Duchesse Régente que les décrets devaient être publiés et mis en vigueur sans aucun délai. Ils avaient trait à trois sujets : les doctrines que l'Église avait à inculquer, la réforme des mœurs ecclésiastiques et l'éducation du peuple. En même temps étaient établies des règles de police générale, qui avaient pour résultat d'exclure les hérétiques de toute participation aux avantages ordinaires de la vie sociale, et, en fait, de les excommunier absolument. Les auberges ne pourraient désormais recevoir aucun hôte, les écoles aucun enfant, les aumôneries aucun pauvre, les cimetières aucun cadavre, à moins que hôtes, enfants, pauvres et cadavres ne fussent munis des preuves de l'orthodoxie la plus
incontestable. Des sages-femmes d'un romnnisme à l'abri de tout soupçon pourraient seules exercer leurs fonctions; elles seraient obligées de faire déclaration, dans les vingt-quatre heures, de toutes les naissances ; les clercs de paroisse devraient avec la même pon(> tualité faire connaître aux autorités chacun de ces accroissemenis, afin que le baptême catholique fût administré dans le plus bref délai. Naissances, morts et mariages ne pourraient désormais se produire d'une façon légale qu'à l'ombre de l'Église. Nul être humain ne pourrait se regarder comme né ou défunt s'il n'était pourvu d'un certificat du prêtre. L'hérétique étail mis, pour autant que le dogme ecclésiastique pût l'y mettre, au ban de l'humanité et exclu de la terre consacrée et du salut éternel.
Les décrets contenaient plusieurs dispositions qui, non seulement étaient contraires aux privilèges des Provinces, mais encore aux prérogatives du souverain. Pour ce double motif, plusieurs des seigneurs du Conseil trouvaient qu'il convenait au moins de faire des réserves en les promulguant. C'était aussi l'opinion de la Duchesse, mais le Roi, par ses lettres des mois d'octobre et novembre 1564, interdit expressément toute altération du texte des ordonnances et fournit une copie de la forme en laquelle les canons avaient été publiés en Espagne, en exprimant en même temps son désir de voir employer le même mode dans les Pays-Bas. Marguerite se trouva grandement embarrassée. Il était évident que la publication ne pouvait plus être différée. Philippe avait formulé ses ordres, mais de graves sénateurs et de savants docteurs de l'Université appuyaient fortement sur la nécessité de certaines exceptions. Le parti extrême, ayant Viglius pour chef, était favorable à exécution des décisions royales. Il ne put cependant 1 emporter, et la Duchesse fut poussée à tenter d'ob-
tenir de son frère l'autorisation de faire quelques modifications. Le Président était de l'opinion, que les décrets, même avec les restrictions proposées, « ne donneraient contentement au peuple, qui d'ailleurs ne se debvoit mesler de ceste théologie. » L'excellent "Viglius oubliait que la théologie s'était déjà beaucoup trop mêlée du peuple pour qu'il fût encore possible de détourner complètement d'elle les regards de celui-ci. Des hommes et des femmes qui pouvaient à tout instant se voir appeler à la roue, au bûcher ou h l'échafaud, en conséquence des nouveaux règlements de l'Église, et dont la naissance, le mariage, le décès et la destinée dans l'autre monde étaient engagés dans la question, avaient bien le droit de s'occuper quelque peu de celle-ci sans pour cela devoir être taxés de grande indiscrétion.
Dans l'alternative où la Duchesse en était réduite, elle eut encore une fois recours à l'envoi d'une mission spéciale en Espagne. A la fin de l'année (1564) il fut décidé que d'Bgmont serait l'envoyé. Montigny s'excusa à raison d'affaires pressantes ; le marquis de Berghes « à cause de son indisposition et corpulence ». D'Egmont avait accepté le mandat et était près de partir, quand s'éleva dans le sein du conseil un débat des plus orageux. Viglius avait reçu Tordre de préparer les instructions du Comte. Lorsqu'il en eut tracé le projet, il le présenta en séance. La pièce était conçue en termes vagues et pouvait à volonté avoir grande signification ou n'en avoir aucune. Personne n'avait encore trouvé à y redire, quand vint le tour du prince d'Orange d'exprimer son opinion. Alors s'ouvrirent les lèvres du Taciturne, pour livrer passage à un long et véhément discours ; un de ces discours comme il en prononçait rarement, mais comme lui seul peut-être pouvait en prononcer. Il n'y eut ni réticences, ni déguisement, ni timidité
dans son langage. Il se plaça fermement sur le terrain de la nécessité d'une explication franche. L'envoi d'un ambassadeur du rang el de l'illustration du comte d'Egmont ne pouvait avoir d'autre but que de faire connaître au Roi toute la vérité. Il fallait que Philippe l'apprit enfin. Il fallait l'avertir d'une façon nette que toute cette mise en scène de placards et d'échafauds, de bourreaux anciens et d'évêques nouveaux, de décrets, d'inquisiteurs et de délateurs, devait une fois pour toutes être renversée. Ils avaient fait leur temps. Les Pays-Bas étaient des provinces libres, ils étaient entourés de pays libres ; ils étaient déterminés à revendiquer leurs antiques privilèges. Sa Majesté devait, en outre, entendre une description exacte de l'effroyable corruption qui rendait odieux le système judiciaire et administratif dans toutes ses parties. La vénalité qui notoirement régnait partout, dans les tribunaux, clans le conseil, dans tous les offices publics où l'intégrité est le plus nécessaire, fut dénoncée en termes sanglants par le Prince. Il arracha les masques et accusa ouvertement de corruption et d'infamie le chancelier de Brabant, Engelbert Maes. Il insista pour que le Roi fût informé de la nécessité d'abolir les deux conseils inférieurs et de renforcer le conseil d'État, en y introduisant dix à douze membres nouveaux, à choisir entre les plus patriotes, les plus purs et les plus capables. Surtout, il fallait franchement déclarer à Sa Majesté que les canons de Trente, répudiés par tout le monde, même par les princes catholiques d'Allemagne, ne pouvaient absolument pas être mis en vigueur dans les Pays- Bas et qu'il serait fatal de l'essayer. Il finit en déclarant qu'il était bon catholique el voulait demeurer dans la Foi, mais qu'il ne pouvait voir sans déplaisir les princes aspirer à gouverner les âmes de leurs sujets et à leur enlever leur liberté en matière do conscience et de religion.
Certes c'était là parler sans détours ni précautions oratoires, et dans le développement dos points principaux que nous venons d'indiquer brièvement, Guillaume d'Orange déchaîna le torrent de son éloquence, emportant après elle sur ses flots rapides la conviction. Il parla ainsi jusqu'à sept heures du soir ; alors la Duchesse leva la séance. Le conseil se sépara et la Régente alla souper. Mais l'effet produit par ce discours sur la plupart des membres n'était que trop évident; Viglius était consterné, perplexe, désespéré. Il voyait clairement qu'à l'exception peut-être de Berlaymont, tous ceux qui avaient prêté ou prêteraient dorénavant l'oreille aux puissants arguments d'Orange seraient inévitablement séduits ou mis en désarroi. Entré au lit, le Président y chercha vainement le sommeil, il se tournait et se retournait, repassant point par point dans son esprit le discours du Prince et s'efforçant de répondre à tous. Il sentait combien il était important d'affaiblir l'impression que d'Orange avait produite. De plus, le savant docteur avait, comme nous l'avons déjà souvent remarqué, une haute idée de sa dialectique. Aussi fallait-il de toute nécessité, que le lendemain, dans sa réplique, l'éclat de son éloquence mît dans l'ombre celle de son antagoniste. Le Président passa ainsi une nuit mauvaise et agitée, à prononcer et à entendre en imagination toutes sortes de harangues. Dès l'aube il se leva et commença à s'habiller. Mais les émotions de la soirée de la veille et l'insomnie qui en avait été la suite avaient frappé d'un choc trop rude son organisation débile et déjà quelque peu atteinte par l'âge. Avant qu'il eût pu achever sa toilette, une attaque d'apoplexie le renversa inanimé sur le sol. Les domestiques, en entrant dans son appartement, le trouvère;)!. déjà roide et portant tous les signes de la mort. Au bout de quelques jours, il recouvra en partie ses fa-
cultes physiques, mais son intelligence demeura bien longtemps chancelante, et peut-être môme ne revintelle jamais à sa vigueur première.
Cet événement rendit indispensable le remplacement de Viglius dans le conseil. Il avait souvent exprimé des velléités de retraite, mais n'avait jamais pu se résoudre à les exécuter. Ses fonctions furent momentanément confiées à l'un de ses amis et compatriotes, Joachim Hopper, comme lui, docte Frison de race antique et d'érudition grande, très versé dans la philosophie et la jurisprudence, alors professeur à Louvain et membre du conseil de Malines. Il était, en outre, l'auteur du projet et le fondateur de l'Université de Douai ; institution que, suivant le désir de Philippe, il avait réussi à organiser complètement en 1556, afin d'offrir à la jeunesse wallonne une université de langue française, en place de ce Paris séducteur et dangereux. Pour le surplus, Hopper était tout simplement un homme de routine. Il avait souvent été employé par Philippe pour des affaires secrètes, sans toutefois jamais être admis à en pénétrer la véritable portée. Son esprit était des plus confus, et son style entortillé et pesant au possible. « Ce pauvre maître Hopper, « disait Granvelle, « n'écrivait pas dans le meilleur français du monde, que le Seigneur lui fasse miséricorde. Il était très-savant dans les lettres, mais ne s'entendait guère aux grandes affaires. » Ses manières étaient aussi serviles que son esprit était étroit. Jamais il ne contredisait la Duchesse, de sorte que ses collègues avaient coutume de l'appeler « Conseiller oui Madame, » et il faisait tous ses efforts pour être l'ami de tout le monde.
On se rendit en partie aux arguments d'Orange, et le projet d'instruction proposé par Viglius pour d'Ègmont reçut en conséquence des modifications sérieuses. Dans le texte préparé par le nouveau Président,
au moins insinuait-on à Sa Majesté qu'il serait convenable de mitiger les édits et de montrer quelque pitié pour les souffrances de son peuple. Mais le document fut en somme bien loin de satisfaire le Prince, qui, de plus, n'avait peut-être pas grande confiance dans le caractère de l'envoyé.
D'Egmont se mit en route dès le commencement de janvier (1565). Il voyageait en grand appareil. Plusieurs nobles de ses amis l'escortèrent jusqu'à Cambrai, où ils mirent à profit la circonstance en organisant pendant tout le séjour du Comte qui se prolongea jusqu'à la fin de janvier, une redoutable série de banquets. Les plus connus d'entre ces gentilshommes étaient Hoogstraeten, Bréderode, Mansfeldt le cadet, Culembourg et Noircarmes. Avant de se séparer définitivement de l'ambassadeur, ils rédigèrent un acte qu'ils signèrent de leur sang et remirent ensuite dans les mains de la Comtesse. Us y promettaient, vu « leur très singulière affection et indicible obligation » pour d'Egmont, que si pendant sa mission en Espagne, quelque mal venait à lui être fait, sur leur foi « de gentilshommes et de chevaliers d'honneur, » ils en tireraient vengeance contre le cardinal Granvelle et tous autres qui pourraient en être les instigateurs '.
1 Groen v. PrinsL, V. I. 345, tiré d'Arnold. Histoire Denkwiird. p. 282. — Il est à remarquer qu'après le retour du comte de l'Espagne, Hoogstraeten reçut ce singulier engagement de la comtesse et le donna à Mansfeldt pour qu'il le brûlât en sa présence. Mansfeldt, toutefois, fut d'avis de le conserver, à cause de Noircarmes, dont la signature figurait sur la pièce, et qu'il savait être assez faux et assez perfide pour le mettre un jour dans la position de devoir lui reprocher sa conduite passée- — Ibid. On verra par la suite que Noircarmes ne justifia que trop l'opinion do Mansfeldt, mais que la carrière ultérieure de Mansfeldt lui-même lui enleva tout droit à adresser le moindre reproche à aucun des nobles bourreaux de Philippe.
Partout où se trouvait Bréderode, on devait s'attendre à de rudes assauts de bouteilles. Aussi avant la fin de ce séjour à Cambrai, cette antique résidence fut-elle troublée par le scandale d'une scène des plus grossières. On offrait dans la citadelle un banquet à d'Egmont et à ses amis. Bréderode, son cousin de Lumey, et d'autres nobles de Bruxelles, y assistèrent. L'archevêque de Cambrai, personnage très détesté du parti libéral dans les Provinces, était également invité au festin. Pendant le repas, ce Prélat, que d'Egmont traitait avec un respect marqué, avait été de la part do quelques-UEO des convives, moins polis, l'objet de beaucoup de railleries et de grossières plaisanteries. Les efforls de ces bons vivants avaient surtout tendu à l'écraser sous le poids de fréquents défis à qui viderait le mieux les grands hnnaps employés alors ; ils s'étaient mis en tête d'arriver à faire rouler l'Archevêque sous la fable. Celte plaisanterie prolongée était entremêlée de rudes sarcasmes sur les nouveaux évêchés. Cependant la conversation avait aussi porté sur d'autres poinls, et on en était arrivé tout naturellement à la mission d'Egmont. Bréderode fit observer que c'était hasarder beaucoup que de laisser un personnage de cette importance quitler le pays dans des temps aussi critiques ; que si par malheur il arrivait quelque chose au Comte, ce serait une immense perte pour les Pays-Bas. L'Archevêque irrité par la conversation qui avait précédé, pria, d'un ton ironique, Bréderode de se rassurer : « Il se présentera bien » dit-il « quelque d'Egmont nouveau. » A ces mots, Bréderode hors de lui s'écria avec véhémence : « Tolèrerons-nous un pareil langage de la part de ce prêtre ? » et Culembourg, se tournant vers l'aggresseur, lui dit : « Votre observation serait bien mieux placée, quant à vous-même. Si vous veniez à mourir, il ne serait guère difficile d'en trouver cinq cents de votre mérite.
fe
tm
pour vous remplacer sur le siège de Cambrai. » La conversation, on le voil, devenait personnelle. L'Évê. que désireux de cesser cet échange de paroles piquantes, prit un gobelet de vin et, le levant vers Bréderode, lui porta une santé. Le gentilhomme déclina l'offre. Quand la nappe eut été enlevée, les flacons circulèrent de plus belle. L'orgie accourait rapide et furieuse. Un des plus jeunes d'entre les gentilshommes, assis auprès de l'Évoque, prit le bonnet de celui-ci, se le mit sur la tête, vida un verre à la santé du Prélat, puis passa le verre et le bonnet à son voisin. Verre et bonnet firent ainsi le tour de la table, jusqu'au vicomte de Gand qui, lui, se leva de son siège et rendit respectueusement le couvre-chef à son propriétaire. Bréderode prit alors une grande coupe d'or et d'argent, » la remplit jusqu'aux bords et, buvant à la confusion du cardinal Granvelle, la vida d'un trait, en stigmatisant l'ex-ministre d'une épithète plus vigoureuse que décente. Puis il provoqua toute la compagnie à se réunir à lui dans ce toast, en dénonçant comme cardinalistes tous ceux qui refuseraient. L'Archevêque qui n'avait pas digéré les affronts qu'on lui avait fait subir, commit l'imprudence de se rejeter de nouveau dans cette mêlée, et de faire appel à la raison des convives. C'est comme s'il en avait appelé à la bande des compagnons de Camus. Il n'y gagna rien que de nouvelles insultes. Bréderode s'avança vers lui, en le menaçant du geste. D'Egmont suppliait le Prélat de se retirer, ou tout au moins de ne pas s'occuper d'un gentilhomme qui si évidemment n'avait plus sa raison. Mais l'Évêque insista, et mêlant ensemble reproches, menaces et ordres impérieux, voulut absolument faire cesser ces indécentes saturnales. Se retirer eût été pour lui plus sage. Le comte de Hoogstraeten, jeune homme de très petite taille, avait saisi le bassin doré dans lequel les convives s'étaient lavé les mains avant
de se mettre à table. « Tranquille, tranquille, petit homme, » lui dit doucement d'Egmonl qui faisait tous ses efforts pour refréner le tumulte. « Comment ! Petit homme ! » répliqua le Comte furieux ; « apprenez qu'il n'y a jamais eu do petit homme dans la famille. » Et en disant ces mots, il lança le bassin et l'eau qu'il contenait à la tête de l'Archevêque. Hoogstraeten avait déjà eu plusieurs fois l'occasion de montrer sa bravoure ; il devait, dans clos circonstances encore h venir, s'élever à un haut degré d'héroïsme; mais il faut avouer qu'une pareille attaque envers un prêtre n'était pas de nature àjeler un'grand lustre sur la chevaleresque maison de Lalaing. L'Évoque fut couvert d'eau, mais évita heureusement le vase. Le jeune Mansfeldt, honteux de cet outrage, s'avança pour tâcher d'excuser la conduite de son compagnon et calmer le Prélat insulté. Mais celui-ci exaspéré, comme l'on pense, au plus haut point, le repoussa avec rudesse en s'écriant : « Arrière ! arrière ! qu'est-ce que cet enfant qui me sermonne ? » Sur quoi, Mansfeldt en colère, leva la main vers l'ecclésiastique et, en signe de mépris, lui fil claquer les doigts en pleine figure. Quelques-uns prétendirent même qu'il avait atteint du poing le nez de l'Archevêque ; d'autres qu'il avait voulu frapper celui-ci de son poignard. En somme rien de plus indécent et de plus lâche ne peut se concevoir que la conduite de tous ces nobles en cette occasion. Leur état d'ivresse et le caractère bien connu de leur victime expliquent, mais sans pouvoir l'excuser, ce spectacle ignoble. On voit sans s'étonner des hommes comme Bréderode prendre plaisir à bafouer de la sorte un évoque, mais lo rôle joué par Hoogstraeten dans cette triste scène ne saurait inspirer qu'une douloureuse surprise.
Enfin le Prélat, s'écriant qu'apparemment on ne l'avait invité que pour l'insulter, quitta la salle accom-
pagné de Noircarmes et du vicomte de Gand, en promettant que ses amis et ses parents sauraient bientôt le venger. Le lendemain tputefois une réconciliation fut préparée, pour autant qu'elle était possible, parles efforts d'Egmont qui dîna seul avec le prélat. Dans la soirée, Hoogstrae) en, Culembourg et Bréderode vinrent rendre visile à l'Évoque ; ils restèrent enfermés avec lui une grande heure ; après quoi ils se séparèrent, en apparence les meilleurs amis du monde.
Cette scène scandaleuse , qui s'était passée non seulement en présence d'une grande quantité de convives, mais qui plus est, d'une masse de domestiques, ne manqua pas de faire grand bruit dans le pays. Il ne pouvait y avoir qu'un seul avis parmi les gens respectables sur la conduite des nobles qui s'étaient déshonorés de la sorte. Bréderode lui-même, qui semblait du reste, comme on doit s'y attendre, n'avoir conservé de toute l'affaire qu'un souvenir très confus, ne paraissait pas bien sûr les jours suivants, que lui et ses amis eussent fort mérité d'être applaudis. Il n'était pas, du reste, toujours d'accord avec lui-même sur ce sujet, quoique également véhément dans les assertions les plus opposées. Tantôt il soutenait, — après dîner cela va sans dire, — qu'il aurait tué l'archevêque si on ne les avait séparés de force ; tantôt il dénonçait comme d'insignes menteurs, tous ceux qui voudraient insinuer qu'il avait commis ou projeté la moindre injure contre le prélat ; menaçant, avec la même audace dans les deux cas, de se battre avec quiconque contredirait ce qu'il avançait.
On fit de la scène une sorte do comédie, que des masques représentèrent à une fête de noces donnée parle conseiller d'Assonleville, à l'occasion du mariage de la fille du conseiller Hopper ; un des fils du j)résident-juge d'Artois y joua même un des principauxrôles. Il est à supposer que puisque des personnages
de ce rang et en rapports intimes avec le gouvernement prenaient part à ces choses-là, c'est qu'on regardait la querelle comme très pardonnable. La vérité est que l'Évêque était cardinaliste, et pour ce motif en grande défaveur auprès des membres du gouvernemenl. C'était, de plus, un homme d'un caractère perfide et sanguinaire et par conséquent détesté du peuple. Il avait l'ait tous ses efforts pour détruire dans Valenciennes l'hérésie par le fer et le feu. « Une chose dirois-je bien, » écrivait-il à Granvelle dans une lettre par hasard interceptée, « qu'il semble que le pot est découvert, et tiens que l'on cognoistera à ceste heure le tout, et ne fust qu'on dict que nous aultres de la profession ecclésiastique, crions tousjours le sang, je dirois que, puisque l'on esta ceste heure à la besoigne, il fauldrat pousser vivement oullre et s'attacher aux principaulx, sans avoir regard s'ilx sont pouvres ou riches, ni mesmes que par là ville porroit venir en décadence. » Tel était le Prélat, en théorie. Ce qu'il était en pratique peut être apprécié par l'exemple suivant de sa manière d'agir, qui fut posé à quelque temps de là. Un habitant de Cambrai s'élant converti à la croyance luthérienne se rendit auprès de l'Archevêque, pour le prier de lui permettre de quitter le pays en emportant ses biens avec lui. Le pétitionnaire s'était présenté dans la matinée, on l'engagea à revenir dans l'après-midi recevoir réponse; ce qu'il fit. Mais au lieu du Prélat, ce fut au bourreau qu'il eut alors affaire ; celui-ci entraîna incontinent le Luthérien sur la grande place et lui trancha la tête. Il est plus qu'évident qu'un ministre dn Christ doué de semblables penchants, tant que le pays serait habité par des Chrétiens, ne devait guère y rencontrer beaucoup de sympathies, môme insulté delà façon la. plus sanglante au milieu d'une orgie de buveurs.
D'Egmont quitta Cambrai le 30 janvier, au milieu
des adieux les plus affectueux de tous ses amis, et surtout deBréderode qui lui assura par mille serments que pour lui rendre service il renierait Dieu lui-même. Sa réception à Madrid fut des plus brillantes. Quand il parut pour la première fois au palais, Philippe s'élança de son cabinet dans la grande salle de réception, et lui sauta au cou en l'embrassant avec chaleur, sans laisser au Comte le temps de ployer le genou et de baiser sa royale main. Pendant toute la durée de son séjour, il dîna fréquemment à la table particulière du Roi, honneur que Philippe accordait rarement, et tous les grands dignitaires de la cour le comblèrent de plus de fêtes et de flatteries que n'en avait encore reçues jusqu'alors aucun sujet de la couronne d'Espagne. C'était à qui amoncellerait le plus d'honneurs sur celui que le Roi avait résolu d'honorer. Philippe allait le prendre tous les jours dans son propre carrosse, le conduisit voir les merveilles du nouvel Escurial qu'il était occupé à bâtir pour commémorer la bataille de Saint-Quentin, et quoique l'on fût encore dans l'hiver, insista pour lui faire goûter les délices de sa retraite dans la forêt de Ségovie. Les conseils de Granvelle sur la méthode à employer pour gagner aisément « l'ami des fumées » n'étaient pas restés stériles dans le cerveau de son royal disciple. Le Comte était logé dans le palais de Ruy Gomez, qui ne tarda pas à se sentir en position, conformément à ce que lui avait assuré d'avance Armenteros dans une lettre confidentielle, de faire accepter par l'ambassadeur tout ce que Philippe désirerait. La flatterie fut administrée à doses énormes. On n'eut garde d'omettre des arguments plus solides, et qui furent efficaces pour convaincre le Comte que Philippe était le plus clément et le plus généreux des princes. Il lui fut fait remise des créances du Roi sur le domaine de Gaesbeek que d'Egmont venait d'acquérir. On lui fit don absolu de
la seigneurie de Ninove qu'il tenait en engagèrent on joignit à ces cadeaux une somme d'argent considérame. lin total, les dons que l'ambassadeur reçut de la munificence royale montèrent à cent mille couronnes Ainsi fêlé, adulé et chargé de présents, d'Egmon[
justifiaplus que suffisamment l'opinion qu'Armenteros exprimait dans sa lettre, en disant que le Comte était très facile à mener pour ceux qui étaient en crédit auprès de lui. A peine d'Egmonl effleura-t-il les questions politiques qui l'avaient amené à Madrid Au sujet des ÉdUs certes Philippe ne dissimula pas, bien
nlain ?R aSSa n eUr . SCn "" pluS tard «nôrcmont plaint à Bruxelles. En réalité, d'Egmonl, enivré de
* encens q U on lui prodigua à la cour d'Espagne, fut différent d'Egmont dans les Pays-Bas, soumis à
S'f-M / egard Perçant et calme et de l'influence
— su et rf PmCe d '° Pange ' Phllippe ne luid0nna aucun sujet de supposer qu'il entrât dans ses vues de
changer quelque chose au système religieux des Provinces au moins dans le sens des idées du parti et? , H U C °/l traire ' a réUnit "" conciliabule dedoc CnZl f ^ T tiqUCS aUX "«rations duquel le RoTLï i 1 "', 1 ^ ' - aSSister; et en cette occ ^ion le Sétéet ai^T atl0n , de t0US Par ^ferveur de sa pitié et la véhémence de ses exclamations. Tombant
blfe n il U D X ria e iT ^ T V™^' '° Ut aUmilieu del ' a ^ Wee.il pria Dieu de bien vouloir lui conserver toujours 1 mêmes dispositions, et protesta de sa ferme Téso
e ït Dieu T^ " dire le maUre de ^X> manff^i, r* Sei S neur> - Un semblable spectacle ZZ li SUfhsammen ^ aux yeux de tous les assisse n 1 fi se . nl,menls du Roi; aussi d'Egmont ne fit-il aucun effort pour obtenir la moindre relaxation des éd.ts religieux, que du reste il avait lui-même déckrés dignes d'approbation et bons à maintenir. Quanta question de l'extension du Conseil d'État, Sinpe
s'en débarrassa en quelques vagues observations que d'Egraont, animé d'un zèle fort tiède en ce moment, comprit peut-être mal. Ils discutèrent tout aussi légèrement la question de la méthode à suivre dans le châtiment des hérétiques, afin de leur conserver la peine, mais de leur enlever la gloire du martyre, et ici encore d'Egmont eut la mauvaise chance de se méprendre sur l'intention du roi, et d'interpréter comme preuve de clémence ce qui n'était qu'un, nouveau raffinement de cruauté. En somme, il n'y eut guère de négociations entre le monarque et l'ambassadeur. Quand le Comte parlait d'affaires, le Roi se mettait à lui parler de ses filles et du désir qu'il éprouvait de les voir bien pourvues par de brillants mariages. Comme les Allés d'Egmont étaient au nombre de huit, outre deux fils, il devait naturellement être enchanté de ce que le Roi s'y intéressait tant, au point même de leur chercher des maris. Le Roi l'entretint, comme ondevait s'y attendre, de la fameuse livrée aux marottes de fou. Le Comte tourna la chose en plaisanterie, assurant que ce n'avait été qu'une fantaisie burlesque, imaginée à table après boire, et affirmant avec chaleur que, pas plus en cette occasion qu'en aucune autre, on n'avait eu en vue de manquer au respect ou à la fidélité dus à Sa Majesté. Et, ajoutait d'Egmont, si un seul gentilhomme se fût permis contre le Roi le moindre mot malséant, il l'eût lui-même transpercé sur la place, quand c'eût été son propre frère ! A ces protestations si vives, le Roi répondit par une douce réprimande quant au passé, et un avis sévère quant au futur. « Que cela n'arrive plus, Comte, » lui dit le Roi pendant une promenade qu'ils faisaient ensemble dans le carrosse royal. D'Egmont alla même jusqu'à s'exprimer en termes bienveillants sur le compte du Cardinal, pour répondre à l'approbation de sa propre conduite en général, qu'on lui faisait con-
naître avoir été donnée par cet adroit ministre dans sa correspondance avec Sa Majesté. Après tout cela, le Comte pouvait-il supposer que l'on songerait encore à l'affaire des livrées ? Voilà de quelle façon paisible s'écoulèrent les heures de cette ambassade dont les préliminaires avaient nécessité tant d'éloquence delà part du prince d'Orange, et presque fait mourir d'apoplexie le président Viglius. A son départ, d'Egarant reçut de Philippe une lettre d'instructionssur le rapport qu'à son retour à Bruxelles, il devrait faire à la Duchesse. Après beaucoup de choses des plus flatteuses pour lui personnellement, on chargeait l'ambassadeur de raconter l'incroyable douleur dont le Roi se sentait oppressé parles nouvelles du progrès que faisait l'hérésie, mais aussi son immuable décision de ne permettre aucun changement de religion dans ses États, dût-il même mourir de mille morts pour l'empêcher. Le Roi, devait ajouter d'Egmont, priait la Duchesse de convoquer immédiatement le' Conseil en une session extraordinaire, à laquelle prendraient part deux ou trois évoques, quelques théologiens et des jurisconsultes d'une sévère orthodoxie, qui, tous ensemble, sous prétexte de discuter la question du concile de Trente, auraient à examiner « si l'on ne pourrait pas trouver un nouveau mode d'exécuter les hérétiques, non pas un mode qui diminuât leurs souffrances (ce qui certainement n'était pas dans les désirs du Roi, et ne saurait être ni agréable à Dieu ni salutaire pour la Religion), mais un mode qui pût exclure toute espérance de gloire, — cet excitant puissant à l'impiété. » Quant aux changements suggérés pour le Conseil d'État ou les deux autres conseils, le Roi voulait être représenté comme répugnant à toute décision définitive, avant d'avoir reçu de la Duchesse Régente un avis et des renseignements détaillés sur cet objet.
Celait là, évidemment, s'expliquer avec suffisamment de clarté et de franchise sur la plus grave des deux queslions et d'une façon très peu encourageante sur l'autre. Cependant d'Egmont, qui partit pour les Pays-Bas immédiatement après avoir reçu ces instructions, ne manil'esl a rien qu'une entière satisfaction. Philippe lui présenta comme devant être son compagnon de voyage, le jeune prince Alexandre de Parme, qui se rendait à Bruxelles pour y visiter sa mère, et recommanda à son attention toute spéciale ce jeune homme qui plus lard joua un rôle si imporlant dans l'histoire des Flandres. D'Egmont adressa de Valladolid au Roi, une lettre dans laquelle il se perdait en extases devant l'Escurial et la forêt de Ségovie, et déclarait qu'il retournait aux Pays-Bas « l'homme le plus satisfait du monde. »
Il atteignit Bruxelles vers la fin d'avril. Le cinq de mai, il parut au Conseil, et se mit en devoir de rendre compte de son entrevue avec le Roi, et des opinions et intentions de celui-ci. Tout cela était déjà suffisamment connu. Des lettres, écrites après le départ de l'ambassadeur, l'avaient précédé, et Philippe, tout en y exprimant en général la même manière de voir que celle que contenaient ses instructions à d'Egmont, s'y était prononcé formellement contre tout projet d'étendre le Conseil d'État et de supprimer l'autorité des deux autres conseils. Néanmoins, le Comte lit son rapport conformément à la lettre qui lui avait été confiée à Madrid, et assura aux auditeurs que le Roi n'était que bonté et n'avait rien tant à cœur que le salut éternel et temporel des Provinces. Le siège de Malte empêchait pour le moment le Roi de visiter les Pays- , Bas ; mais cette visite n'était que remise pour un temps très court. Pour remédier au déficit du trésor des Provinces, des envois considérables allaient sans tarder arriver d'Espagne. Pour parer aux difficultés
Eï*
toujours croissantes de la question religieuse, Sa Majesté recommandait la convocation de neuf personnes desavoir et de sainteté, dont la mission serait de préparer un système nouveau, qui satisfit aux objections don le mode actuel de châtiment des hérétiques avait été 1 objet. [
A peine est-il besoin de dire que ce résultat si mince de la mission d Egmont n'était pas do nature à donner a d Orange et à ses adhérents plus de confiance et de tranquillité. Cependant l'explosion de leur ressentiment ne fut pas immédiate. L'aspect général des choses futpaiS.ble pendant quelques jours. D'Egmonl manifestait une grande satisfaction de l'accueil qu'il avail rencontré en Espagne, el dépeignait sousles plus vives couleurs les dispositions amicales du Roi en vers les principaux seigneurs. Immédiatement après son arrivée, il se rendit dans son gouvernement assembla les Etals d'Artois dans la ville d'Àrras et eur délivra les lettres que leur envoyait le Roi Dans Le discours qu'il fit à cette occasion, il informa les Etats que Sa Majesté avait donné des ordres pour 1 exécution stricte et littérale des édits de l'Empereuril ajouta qu'il avait dit franchement au Roi ce qu'il pensait de ce sujet, dans le but de le dissuader de suivre les conseils que d'autres soutenaient avec beaucoup d ardeur. Il décrivit Philippe comme le plus libéral et le plus débonnaire des princes, mais ses conseillers espagnols comme cruels et sanguinaires. L. était au temps à faire voir si les épithètes ainsi appliquées aux conseillers n'eussent pas mieux convenu au monarque que les éloges dont le couvrait sa vicime aveugle et prédestinée. Un remarquera, en outre que le langage tenu par d'Egmont devantles États d Artois était en désaccord complet avec la réponse qu il avait faite à la duchesse douairière d'AerschoL alors qu il avait dénoncé comme ennemis fous ceux