‹ La révolution du 24 février (volume 2)Chapitre 103 sur 111 · LIVRE HUITIÈME. 2IS · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME. 2IS

bien se souvenir de notre molle inertie de la veille, de nos lâches adhésions du lendemain, et se demander ce que ces tristes manifestations décelaient en nous d’affection et d’énergie réelles? Voilà trois fois, en trente-quatre ans, que nous voyons ainsi le gouvernement de ce pays s’abîmer subitement sous ce vaste amas de forces apparentes, qui n’étaient que corruption et faiblesse en réalité. Le aoi est PORT, très-fort, écrivait M. de Chateaubriand dans les premiers mois de 1815 : quelques semaines après, le roi très-fort était à Gand. Il n’y a en France que M. de la Fayette et moi de populaires , disait Charles X vers la fin de 1828, après son retour de la tournée d’Alsace : moins de deux ans après, son trône était culbuté, et ce prince si noble et si loyal allait mourir tristement sur la terre étrangère. Qui ne considérait encore, dans la journée du 23 février, le gouvernement du roi Louis-Philippe, en apparence si puissant et si solidement établi , comme a l’abri de tout danger sérieux? Et le lendemain au soir, ce gouvernement si puissant était à bas, et tellement détruit, qu’il n’en restait pour ainsi dire plus vestige. Eh bien, je dis qu’un système capable de faire à ce point illusion sur la solidité des garanties de durée qu’il procure à nos gouvernements, un système qui, trois fois en trente-quatre ans, a pu les exposer à de telles catastrophes, est un système imposteur, indigne de la confiance dont il est en possession, qui n’a de la force que les apparences, et qui n’offre réellement au pouvoir aucun gage de stabilité ; un système qui sème autour de lui la corruption et la défiance, qui amasse les difficultés et les périls, et qui, lorsque l’heure est venue de le défendre contre quelque danger véritablement grave, n’a plus le

216 RÉVOLUTION DU 2i FÉVRIER.

degré d’énergie nécessaire pour cela, corrompu qu’il est lui-même par les vices de sa propre nature.

J’ajoute que s’il a de très-grands inconvénients au point de vue politique, au point de vue économique il n'en offre pas moins. 11 faut prendre garde, en effet, que plus, à son instigation, le gouvernement accapare de choses, plus il usurpe de branches d’aetivité, plus il détourne de capitaux de leur destination naturelle pour leur donner un cours artificiel, et moins il y a infailliblement dans la société de travail et de bien-être. Il m’a semblé qu’on avait quelque sentiment de ceci après la révolution de février, pendant le cours des entreprises du parti socialiste, lorsque ce parti essayait de transformer en travaux par associations ou en régies publiques un certain nombre d’industries privées; et l'un des hommes d’Etat les plus éminents de l’Angleterre, sir Robert Peel, l’avait on ne peut mieux compris, lorsqu’il disait à la chambre des communes, le 17 avril 1848, aux applaudissements de l’assemblée entière, que fes substilutions d’entreprises nationales aux entreprises particulières ne pouvaient être avantageuses aux otivriers, et qu’au contraire elles tendaient à les plonger dans la confusion et la misère. Rien n’était plus profondément vrai que eette observation. Je m’étonne seulement qu’en en faisant ici d’analogues, on ne sentît pas que de telles remarques s’appliquaient avec une égale justesse è tous les travaux, de quelque ordre qu'ils fussent, intellectuels ou matériels, et qu’il n’en était guère, s’il en était, que le gouvernement pût transformer en régies publiques sans de graves inconvénients pour toutes les classes qui, de près ou de loin, participaient à leur exécution, et pour la société tout entière.

Page 1