LIVRE DEUXIÈME
peler, mais qui étaient beaucoup trop nombreuses pour qu’il fût possible de les regarder comme accidentelles, et qui sont venues révéler au monde le triste état où nos mœurs politiques étaient tombées.
La révélation de ces faits Immoraux a été pour la considération du gouvernement un véritable désastre. D’euxmémes, et quand nul commentateur officieux ne se fût trouvé là pour les mal interpréter, ils n’auraient pu manquer de lui causer dans l’esprit public un grave dommage. Mais ils ont eu encore le déplorable effet de fournir contre lui à ses ennemis une arme terrible. Ils sont devenus un texte d’accusation sur lequel toutes les oppositions se sont ruées ; et quelque peu honorables que pussent être les motifs qui les faisaient agir, leur plainte, au fond légitime, n’a malheureusement pas manqué son effet. Elles l’ont colportée , de banquet en banquet, au milieu des populations les plus excitables, dans les départements du royaume les plus effervescents ; et la corruption du gouvernement, dénoncée en tous lieux, est ailée partout attrister, attiédir, désaffectionner les cœurs honnêtes, et soulever en même temps contre lui les passions anarchiques qui devaient , quelques mois plus tard, sous la direction de ses ennemis les plus redoutables, venir faire explosion à Paris.
C’étaient déjà là des effets bien graves. Ces effets pourtant étaient loin d’être les plus fâcheux. Le plus fâcheux effet de ce qu’on appelait la corruption gouvernementale a été de fermer les yeux au gouvernement sur les dangers qu’elle lui faisait courir, et, à mesure qu’elle l’exposait à plus de désaffection et d’inimitiés, à mesure qu’il avait plus besoin de défense, d’engourdir le dévouement, le zèle, la vigilance,
le courage de scs serviteurs. Rien ne manquait à coup sûr, en fait d’organisation et de forces matérielles : les forts détachés étaient là, et la fortification continue, et l’armée permanente, et la centralisation, et le budget, et les innombriibles fonctionnaires, et la majorité du parlement; une seule chose était ou semblait être absente : l’honnêteté, le sentiment du devoir, l’affection pour quelqu’un et pour quelque chose, et, en face des ennemis du gouvernement, devenus d’autant plus furieux qu’ils commençaient à croire à la possibilité de le détruire, un désir intelligent et courageux de le maintenir. 11 ne semble vraiment pas qu’un tel désir préoccupât sérieusement personne. On eût dit que les esprits étaient ailleurs. Peut-être, en effet, dans ces moments suprêmes, se laissait-on encore absorber par le soin de ses intérêts les plus étroitement personnels, et je ne voudrais pas répondre que, dans les ministères et à la chambre , les sollicitations n’aient été leur train jusqu’aux derniers moments. Au moins est-il certain qu’on semblait avoir oublié partout qu’il y eût un gouvernement à défendre, et qu’on était tombé, à cet égard, dans un état d'engourdissement et d’insensibilité dont on n’a pu être tiré que par la chute même de la monarchie, et lorsqu’il s’est agi d’aller faire au gouvernement républicain sa soumission et ses révérences. Je ne veux pas rappeler la triste, l’ignoble bâte qu’on y a mise. C’est, sans comparaison, le fait de ce genre le plus dégradant qu’ait présenté , depuis soixante ans, le spectacle de nos revirements politiques. Cet abandon immédiat du gouvernement détruit, ce soudain empressement auprès du singulier pouvoir qui venait si inopinément prendre sa place, enfin l’inexprimable banalité de cœur que