LIVRE TROISIÈME
les grands pouvoirs de l’État, et qu’il se renfermât strictement dans les limites de son autorité constitutionnelle. Je n’examine pas ici si la première était excusable : j’en dirai ma pensée plus loin, quand il faudra conclure et montrer jusqu’où doit s’étendre le mouvement réactionnaire auquel le pays est livré depuis que la seconde a été accomplie. Je demande seulement k ceux qui, dès l’origine, parlaient avec tant d’exaltation de cette dernière, à quel titre ils la jugeaient susceptible d’étre excusée ?
11 ne saurait, je l’accorde, être permis à un gouvernement quelconque, et surtout à un gouvernement constitutionnel, et moins encore au gouvernement d’un pays aussi irritable et aussi impétueux que le nôtre, d’essayer de river violemment et frauduleusement sa nation à un état de choses dont elle sentirait le besoin de sortir. Mais une telle faute avait-elle été commise ? Peut-on dire que, par ruse ou par force, le gouvernement de juillet eût placé la France dans une situation qui ne lui permit plus de faire prévaloir régulièrement scs justes vœux ?... 'Je ne crois pas qu’il soit possible de faire à cette question une réponse trop nettement et trop fermement négative.
Non, il n’est pas vrai que la royauté de juillet eût fait quelque chose de pareil. Il n’est pas vrai qu’elle eût mis notre pays dans l’impossibilité de remédier par les voies légales à ce qu’il pouvait y avoir d’abus dans son gouvernement. II n’est pas vrai le moins du monde qu’elle l’eût réduit à la nécessité cruelle de recourir pour cela à une révolution. La liberté de la presse était entière. Il faut dire tout aussi alïirmativement que celle des élections l’était aussi. On aurait pu, je ne le nierai point,
58 RÉVOLUTION DU Si FÉVRIER.
désirer, dans bien des cas, que les populations s’y portassent avec des pensées plus éclairées et plus pures. Il n’cst pas douteux que les choix des majorités électorales ne parussent déterminés assez fréquemment par des motifs peu intelligents ou peu élevés. Mais que ces choix, souvent fort tristes, fussent faits d’instinct ou par suggestion, toujours est-il qu’ils étaient parfaitement volontaires, et ils n’accusaient, hélas! que d’une façon trop naïve l’ignorance et surtout la corruption de l’esprit public. Je ne sache pas que cette corruption, déjà bien ancienne, et qui était entretenue et fomentée par les partis non moins activement que par le pouvoir, fût l’effet de la surprise ou de la violence, ni que le gouvernement en particulier eût jamais forcé personne à se laisser influencer par lui. Il n’y avait dans ses condescendances, ni même, à dire vrai, dans ses instigations, rien contre quoi il ne fût on ne peut plus aisé de se défendre, si on l’avait voulu. L’expérience des élections qui ont été faites depuis seize mois l’a prouvé, je crois, d’une manière irrécusable, et les chefs de la révolution de février ont pu voir, dès le mois d’avril suivant, qu’il n’était pas si aisé qu’on le pense de faire voler ce pays autrement qu’il ne lui plaît. A quoi leur ont servi, en effet, pour cela leurs légions de commissaires, et les pouvoirs illimités de ces étranges agents, et leurs tentatives d’intimidation, et leurs destitutions en masse, et leurs fraudes éhontées, et leurs violences sans frein ni mesure? Dira-t-on que des collèges électoraux, composés de l’universalité de la population majeure et virile, étaient plus en état de se défendre et de faire prévaloir leur véritable volonté que ne l’avaient été ceux du précédent régime? Je