LIVRE TROISIÈME
tience et d’efforts, elle a conquis pour tout homme une série d’inappréciables droits : le droit d’acquérir, de posséder, de disposer, de transmettre ; le droit d’acquérir s’entend par le travail ; le droit d’exercer toute sorte d’honnêtes travaux, et non-seulement de travaux manuels, mais de travaux intellectuels et moraux ; le droit d’écrire, d’enséigner, d’exercer et de professer le culte de son choix; le droit de conserver et d’accumuler les fruits de ses travaux de toute espece; le droit de disposer de ces fruits; celui de les échanger et de les transmettre. La préoccupation politique la plus profonde des peuples occidentaux, depuis de longs siècles et de génération en génération, était d’étendre ces divers droits, de les perfectionner, de les affranchir de plus en plus de toute inutile entrave. On sait où nous en étions en France de ce travail, quand la révolution est venue nous surprendre, et pourquoi elle est venue. Elle est venue avec l’incroyable prétention non-seulement de l’arrêter ce travail, mais de le détruire, de nous faire brutalement rebrousser chemin jusqu’à l’origine de la société et recommencer la société d’après des données nouvelles. Elle est venue avec la pensée de substituer violemment aux travaux particuliers des travaux généraux, de déposséder les individus au profit des masses, de confisquer toute liberté et toute propriété individuelles au profit de je ne sais quelle liberté et quelle propriété collectives auxquelles seraient préposés des régulateurs. Voilà les réformes libérales qu’elle est venue apporter aux amis de la liberté. Ils espéraient d’elle des merveilles, et il a fallu qu’ils appliquassent immédiatement toutes leurs forces à lui disputer ce qu’ils avaient mis trois mille ans à conquérir. De quoi s’agissait-il pour
eux la veille de son triomphe? Vous en souvicnt-il? De la liberté de l’enseignement, je crois, du libre échange de peuple à peuple? Oubliez tout cela, leur a-t-on dit; remettez à d’autres temps ces conquêtes; vous y pourrez songer % quand vous aurez battu et rebattu la bête sauvage de février, la révolution démagogique et sociale ; quand vous lui aurez arraché des mains l’ancienne société, qu’elle est en train de mettre en lambeaux. Il s’agit, pour le moment, de dérober à ses coups la famille, l’hérédité, la propriété, institutions primordiales contre lesquelles vous n’auriez pas cru que toutes les portes de l’enfer réunies fussent capables de prévaloir, et qu’elle a l’inimaginable folie d’attaquer, et l’impudent espoir de détruire.
Mais la révolution aurait été faite dans une pensée aussi raisonnable qu’elle avait en réalité un but stupide et insensé ; elle aurait été entreprise en vue de la liberté même et ne se serait rien proposé qui n’eût pour objet son avancement, qu’elle l’aurait mal servie encore, et qu’elle l’aurait mal servie quand, par impossible, elle aurait fuit arriver au pouvoir les hommes qui lui étaient les plus dévoués.
Qu’y aurait-il eu, en effet, de changé dans le pays après ce nouveau revirement d'hommes et de choses? Y aurait-il eu un bon sentiment ou une bonne idée de plus? Les amis éclairés de la liberté s’y seraient-ils rencontrés en plus grand nombre? Y aurait-il eu pour eux un grand avantage à se voir portés prématurément au pouvoir? Leur aurait-il servi à grand’chose de se trouver en majorité dans le ministère s’ils ne l’avaient pas été à la chambre et s’ils l’étaient encore moins dans le pays? La révolution, par son caractère démocratique, élevait immédiatement à l’électorat et à