LIVRE QUATRIÈME
passions étaient ou n’étaient pas ennemies, et si les hommes honnêtes qui favorisaient, sans le savoir, les desseins abominables qu’elles recélaient, étaient oq p’él^icnl pas aveugles. Cependant, à ces mots d’aveugles et d’enneniies, quelques hommes, dans le nombre des aveugles surtout, s’étaient tenus pour offensés, comme si on leur eût adressé le reproche le plus injurieux et le plus injuste, et, plus que jamais, ils s’étaient montrés disposés à faire cause commune avec ceux qu’on avait eu, disaient-ils, la maladresse de qualifier d’ennemis. Or, ces ennemis étaient, pour la plupart, des conspirateurs trop exercés pour ne pas chercher à faire habilement leur profit de l’émotion de leurs utiles auxiliaires, et ils s’étaient bien promis de recueillir, avec leur concours volontaire ou forcé, le fruit de l’agitation violente qui avait été semée depuis six mois. C’était de Paris que cette agitation était partie; c’était à Paris qu’elle revenait, avec les nombreuses recrues qu’elle avait faites en route et le surcroit d’exaltation dont elle s’était animée en courant. Tout était prêt, quand on commença, à l’occasion du dixième paragraphe de l’adresse, la discussion sur la réforme, les banquets et le droit de réunion, pour en faire sortir tout ce qu’elle devait produire. Les chefs de l’intrigue révolutionnaire avaient convoqué à Paris le ban et l’arrièreban des sociétés secrètes; ils s’y trouvaient entourés déjà d’une multitude d’hommes dangereux, et il ne leur manquait plus, en quelque façon, que de faire surgir du fond même du débat engagé devant la chambre une querelle qui leur permit de pousser les choses aux dernières extrémités. Rien ne leur fut moins difficile. Il leur suffit pour cela de provoquer à Paris même, en ayant soin de la rendre dès
l’abord assez inquiétante pour que le gouvernement fût inévitablement entraîné à la prohiber, une de ces réunions sous forme de banquet qui avaient inspiré la phrase contre hs passions ennemies ou aveugles, réunions auxquelles une partie de l'opposition constitutionnelle avait assisté, auxquelles elle ne pourrait se dispenser d’assister encore, et qu’elle allait être obligée de prendre sous sa protection. Leur art, en évitant de se trop produire, en poussant l’opposition constitutionnelle à se mettre en avant, en lui laissant croire qu’elle avait l’initiative du mouvement et qu’elle en resterait maltresse, fut de l’engager déplus en plus dans leur propre voie, et de lui faire commettre, au profit de leurs desseins, toutes les fautes qu’ils avaient besoin qu’elle fit pour en assurer le succès. Elle fut assez malheureuse pour ne s’en épargner aucune.
Sa seule présence dans une entreprise où figuraient et jouaient le rôle le plus actif des partis redoutables, organisés, armés, ennemis déclarés du gouvernement, en était déjà une énorme.
Cette première faute se trouvait sensiblement aggravée par le peu de soin qu’elle avait pris de se rendre compte de sa situation et des suites que pourrait avoir sa démarche. Elle ne prenait pas garde que, quel que pût être son crédit, elle n’exerçait, en réalité, d’influence que sur des opinions désorganisées; qu’elle ne disposait proprement d’aucune force ; qu’elle n’avait aucun moyen matériel de dominer la situation, et que, dans un moment donné, il lui serait impossible d’empêcher que les partis anarchiques n’ahusassent contre elle-même des passions qu’elle leur aurait aidé à soulever.