LIVRE CINQUIÈME. U
habituellement A'inique, quelquefois dÜnfàme, et contre laquelle, étant presque enfant, il avait, leur disait-il un jour, fait le serment d’Annibai. En même temps qu’il déblatérait ainsi contre la société existante, et qu'il accusait de tous leurs maux cette société, qui, à beaucoup d’égards, n’en pouvait mais, il exaltait devant eux, outre mesure, l’arrangement économique qu'il s’agissait d’y substituer, et leur en faisait espérer des biens immenses. « Sachez-le , disait-il, vous serez non-seulement puissants, vous serez non-seulement riches, vous serez rois, car tous les hommes sont égaux, tous les hommes sont rois. » Il ne mettait, pour ainsi dire, pas de bornes à ses promesses, et un jour, escorté par ses auditeurs jusqu’à sa voiture : « Je veux, leur dit-il, faire que les choses s’arrangent de si bonne sorte que vous soyez tous un jour en mesure d’avoir un équipage comme moi. »
Tels furent les actes par lesquels s’annonça , dès les premiers moments, la république étrange qu’il s’agissait de fonder, et à laquelle on n’avait garde d’abord d’imposer scs noms véritables. Il se peut bien que, dans l’intérieur du gouvernement, ces actes n’eussent pas, au même degré, l’assentiment de tout le monde ; mais les hommes qui le composaient avaient tons consenti à les revêtir de leur approbation ostensible , et la signature d’aucun d’eux ne manque malheureusement au Moniteur, ni au Bulletin des his. J’ai même le regret de remarquer que la fin déplorable où tendaient ces mesures insensées a été plus tard , de la part de l’un des membres les plus considérables du gouvernement, l’<d)jet d’une sorte d’apologie publique, qui, bien qu’assez confuse et assez embarrassée dans scs formes,
ne laissait pas d’élrc fort explicite au fond , et qu’à vrai dire il avait été d’abord très-permis de craindre que les mesures en question ne fussent de la part du gouvernement tout entier l’objet d’une approbation sincère. Au moins était-il évident qu’il visait à s'en servir comme d’un épouvantail , comme d’un instrument de salut révolutionnaire , et qu’à la moindre crainte de contre-révolution, il était tout prêt à permettre, sinon à favoriser, les manifestations démagogico -socialistes les plus faites pour épouvanter l’esprit public.
D’abord le public , que rien n’avait préparé à ces audacieuses folies , et qui , bien que déjà fort abasourdi de la soudaine apparition d’un gouvernement républicain qu’on n’avait eu garde de lui annoncer, ne regardait pourtant pas comme impossible de s’accommoder de ce régime; qui voyait ailleurs, en Suisse par exemple, et surtout aux Etats- Unis, des exemples de républiques laborieuses, honnêtes, paisibles, prospères, heureuses, et qui ne regardait pas comme absolument impraticable l’implantation en France de quelque chose de pareil ; d’abord , dis-je , le public s’était montré assez disposé à se rallier à l’établissement de la république ; et si les auteurs les moins insensés de ce hardi changement n’avaient pas eu la conscience si troublée de ce qu’ils venaient de faire, s’ils n’avaient pas senti qu’ils n’étaient que les honteux artisans d’une conspiration inopinément réussie , et non les chefs d’une révolution honorable, préparée de longue main et arrivée à maturité ; s’ils avaient cru à la république et s’ils l’avaient comprise, s’ils avaient compris qu’en transformant le pouvoir, en en élargissant la base et en en remplaçant le chef héréditaire par