‹ La révolution du 24 février (volume 2)Chapitre 56 sur 111 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

un chef électif, la république ne pouvait d’ailleurs avoir d’autre objet que celui qui est naturellement assigné à tout gouvernement raisonnable ; que sa tâche essentielle était de procurer au pays , avec la plus grande somme de sécurité possible , la plus grande étendue possible de liberté ; que son principal mérite , son véritable titre à l’adoption du pays devait être de lui procurer ces avantages p lus complètement et à moins de frais que la monarchie n’avait réussi à le faire ; s’ils avaient compris cela , dis-je , et s’ils s’étaient mis avec bonne foi , avec confiance , avec courage, en devoir d’ajuster le gouvernement de leur création à ces fins honorables et sensées , je ne doute pas que la population n’eût adhéré avec passion â leur entreprise, sans même avoir besoin d’y être aidée par la mobilité ordinaire de ses impressions et par le laisser-aller de ses affections un peu banales. On l’a pu voir , au surplus , par ses premières manifestations, par la libéralité de scs dons patriotiques , par l’empressement qu’elle a mis à solder d’avance scs contributions, et, en un mot, par tout ce qu’elle a montré d’abord de bon vouloir aux auteurs de la révolution, sur la simple espérance qu’ils allaient faire quelque chose de pareil, et donner au pays cette république intelligente , libérale , modérée , qu’on s’était mis tout à coup â croire possible. Jamais, il faut le dire, révolution moins désirée , moins prévue , moins nécessaire , moins légitime, n’avait été acceptée, au moins en apparence, avec une si singulière facilité.

Mais on sent combien ces dispositions , beaucoup trop débonnaires , beaucoup plus débonnaires qu’elles n’étaient avisées , et au fond desquelles on aurait voulu sentir plus

m RÉVOLUTION DU 84 FÉVRIER.

de noblesse, durent changer rapidement à l'annonce, peu comprise d’abord, des desseins subversifs du dëmagogismc socialiste, et, quand on commença à se rendre compte de la fin qu’il s’agissait d’assigner à la révolution; quand on vit qu'au lieu de songer à mettre une justice plus complètement exacte dans les rapports des diverses classes , et de leur procurer à toutes plus de sécurité et de liberté, il s’agissait tout uniment de rançonner du mieux qu’on pourrait, et par toute sorte de voies, celles qui possédaient quelque chose, dans l’intérêt de celles qui n’avaient pris encore la peine de rien acquérir, et de placer celles-ci, par la violence, dans une situation en réalité aussi préjudiciable pour elles qu’elle serait injuste et tyrannique pour les classes qu’il s’agissait d’écraser à leur profit.

Chaque jour on vit ces desseins se manifester avec moins de réserve , et les premières mesures qu’on avait prises conduire plus ouvertement aux effets qu’on en avait attendus. 11 s’établit, comme on le voulait, parmi les travailleurs des divers métiers, des grèves systématiques. La désertion se mit rapidement dans les ateliers. Les ouvriers les plus habiles et les plus estimables recevaient de leurs camarades les moins laborieux l’injonction d'entrer en lutte avec les chefs d’entreprise, et de se placer à leur tète pour les conduire hors des établissements particuliers. En même temps qu’on désertait ces établissements , on se portait en foule dans les ateliers nationaux. Le nombre des ouvriers qui s’y étaient fait inscrire, et qui d’abord n’avait été que de quelques milliers , s’était élevé , en quelques mois , à plus de cent mille. La contagion avait gagné , et l’exemple des ouvriers de Paris avait été imité partout, à Rouen, à Lyon,

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