LIVRE SEPTIÈME
autre chose. Ce résultat a été la conséquence de l’esprit qui la dominait, c’est-à-dire de sa tendance à substituer le plus possible l’activité collective de l’État à celle des individus, à transformer en services publics les industries, les professions particulières, et par cela même à circonscrire déplus en plus le domaine des libertés privées.
Toutefois, si elle n’a pas accru ces biens précieux, en a-t-elle rendu l’acquisition plus facile? Non; elle a, au contraire, rendu tout progrès véritable plus malaisé. Non-seulement, en effet, elle a profondément perverti l’esprit de réforme, en substituant, encore une fois, et sans la moindre nécessité, les procédés révolutionnaires à la propagande pacifique ; en donnant à croire qu’il n’était pas de réforme qu’on ne pût brusquer ; en portant effrontément les mains sur toute chose, et en essayant d’opérer une multitude de changements à vue ; en débutant enfin , dans ces innovations précipitées, par la plus considérable de toutes, c’està-dire par la substitution à la monarchie constitutionnelle d’une république à laquelle personne ne songeait ; mais elle a contribué même à rendre tout plus malaisé en étendant démesurément le droit de suffrage, et en voulant que rien désormais ne pût se faire que du consentement universel. Qu’on songe, en effet, à ce qu’il fallait déjà de patience et de temps pour accomplir une réforme utile, quand on n’avait besoin d’attendre, pour l’opérer, que de l’avoir fait comprendre et vouloir à la majorité d’un corps électoral composé seulement des deux à trois cent mille familles les plus aisées et les plus instruites du pays, et qu’on se demande ce qu’il en devra falloir aujourd'hui que nous allons vivre sous le suffrage universel , et que, pour accomplir la
I7i RÉVOLUTION DU 24 FÉVRIER.
même réforme, il faudra en donner l’intelligence et en inspirer le désir aux musses populaires, c’est-à-dire à un corps électoral formé de neuf à dix millions de citoyens.
Mais enfin si le régime sorti de la révolution répond moins bien que celui qu’elle a détruit à l’objet attendu de tout gouvernement raisonnable, s’il donne moins de sécurité et de liberté, s’il présente en outre l’inconvénient de rendre les progrès plus difficiles, a-t-il du moins l’avantage d’etre moins dispendieux et de ne pas imposer au pays d'aussi lourdes charges? 11 semble que tout devait permettre d’en espérer ce résultat, et le nom de république dont on l’avait affublé à son origine, et les magnifiques promesses qui en avaient accompagné l'établissement. « On ne verra plus de budgets de quinze cents millions ! » s’élait écrié d'une voix triomphante M. Garnier-Pages, parlant à des hommes de finance. On ne verra plus de budgets de quinze cenis millions! L’iionornblc membre du gouvernement provisoire disait plus vrai que peut-être il ne le croyait. Et, en effet, dès la première année, on a vu s’élever à plus de dixhuit cenis millions les dépenses de la république; et si le budget proposé pour l’année suivante n’en a demandé d'abord que seize cent quaranle-cinq , si la loi des finances n'en a même accordé que quinze cent soixante et douze , il faut remarquer que ces quinze cent soixante et douze millions dépassent déjà de cent dix-huit les qua’oize cent cinquante-quatre qu’avait demandés la monarchie pour l'année dernière, et que d'ailleurs ce n'est là qu’un premier chiffre, un simple aperçu, qui sera probablement suivi de la demande de maints crédits supplémentaires. De sorte que, pour nous mettre, après avoir bouleversé la société et