AVANT-PROPOS
Le travail que renferme ce volame porte sar les faits qui se sont accomplis an milieu de nous, de Pinsurrection de février 1848 à celle de juin 1849.
L'objet que je m'y propose est moins de raconter ces faits et d'écrire une sorte d'histoire de la révolution, que de tâcher de la faire comprendre; d'en exposer clairement la nature, les effets, les causes, et surtout, en en déterminant les causes avec autant de justesse et de netteté qu'il a dépendu de moi, de contribuer^ si je le puis, à donner une direction éclairée et efficace aux louables efforts que la population qui l'a si douloureusement subie fait, depuis quinze mois, pour la régler, la réduire, et, au besoin, la réprimer.
J'espère que ce que l'ouvrage peut contenir de jugements sévères à l'adresse du grand désordre public qui en fait le sujet, n'étonnera personne, ou du
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moins n'étonnera aucune des personnes de qui je puis avoir Thonneur d'être un peu connu.
Depuis trente- cinq ans passés que j'use, comme écrivain, du droit que nous avons tous de participer à la discussion des intérêts qui nous sont communs , notre malheureux pays a eu à traverser bien des crises de Tordre de celle dont je m'occupe. Je ^me me suis jamais refusé la satisfaction de conscience de dire, en termes simples mais énergiques, l'impression que ces événements me faisaient éprouver.
Le 19 mars 1815, lorsque l'insurrection militaire qui ramenait l'empereur de l'tle d'Elbe était déjà à Fontainebleau et s'avançait comme un torrent sur Paris , je poursuivais avec chaleur devant les tribunaux des journaux légitimistes qui nous avaient accusés, M. Comte et moi, d'être les complices de cette damnable. entreprise, et les juges, plus embarrassés que nous de cette poursuite, ajournaient prudemment toute décision.
Plus tard, et quand l'Empire, momentanément restauré, était dans la plénitude de sa puissance, vers l'époque du Ghamp-de-Mai , on voulut savoir quelle suite nous entendions donner à notre plainte contre les journaux qui nous avaient taxés de. complicité avec les auteurs du 20 mars. Je répondis au juge que le succès de cette révolution n'en changeait point à nos yeux le t^arac^re et que nous persistions à dé-
clarer calomniateurs ceax qui noas avaient accusés de la favoriser.
A une époque plus rapprochée de quinze ans de celle où j'écris ceci, le 26 juillet 1830, informé par un ami du hardi coup d'État que venait de frapper le ministère Polignac , je quittai inunédiatement ma femme, mes enfants, mes livres, une existence douce et aisée, et, par un double sentiment de fidélité au chef de rÉtat et de respect pour les institutions établies , j'allai, sans prendre conseil de personne, et quand rien encore ne bougeait, souscrire dans plusieurs journaux l'engagement, sonspeinedelaviej denepay^ aucune contribulion jusqu'à ce que j'eusse vu rapporter les ordonnances monstrueuMS consignées au Moniteur^ ordonnances , écrivais-je, subversives de nos lois les plus fondamentales , et violemment attentatoires à l'honneur du roi et à la sûreté du trône ^.
Enfin, condamné, il y a seize mois, à voir une nouvelle entreprise révolutionnaire, plus coupable encore que celles que je viens de rappeler, et ayant eu, le 24 février, la douleur d'assister, à la Chambre
*■ I) faut distinguer de la très légitime et très louable résistance qui fut opposée en juillet i830 k l'entreprise réirolutionnaire du ministère Polignac, celle qui fut conlinuée, après la défaite du ministère et l'abdication du roi, contre Tancienne monarchie. Celle-ci était moins nécessaire et moins légitime, il faut bien TaTouer. Je m'en expliquerai dans le dernier livre de l'ouvrage.
des doutés, à la scène où cette révolatian s'était ac* complie, je ne pus prendre sur moi de laisser ignorer à ses auteurs ce que m'avait fait éprouver le ^ectacU odieux dont ils m'avaient rendu témoin, et, m'adres* sant par écrit à celui d'entre eux qui me paraissait politiquement le plus considérable et le plus regrettable* ment affiché, je leur fis connaître que je refusais touu adhésion au régime quils venaient d'établir ^ et que, lié régulièrement à un autre ordre politique ^ je ne me tiendrais pour valablement libéré que lorsque la nation française^ revenue d'une première émotion^ et loyalement consultée, aurait manifesté son vœu, dans une liberté véritable^
Il n'y a donc dans les sentiments de répulsion contre la révolution de février, qui ont pu se trahir dans les pages qui suivent, rien qui ne soit parfaitement d'accord avec les faits de toute ma vie, et rien même que je n'eusse d^à manifesté, dès les premiers moments de cette révolution, en m'adressant directement à ses chefs, et en m'efforçant d'ailleurs de rendre ma protestation publique ^
Et non seulement ces sentiments s'expliquent par
^ Je publie à la fin du volume, sous forme de pièces justificatives, la lettre que j'adressai le 4 mars 1848 h l'un de nos journaux les plus considérables et les plus honorablement accrédités, en lui transmettant, pour qu'il voulût bien la rendre publique, celle que j'avais écrite le 29 février k M. de Lamartine^ touchant la ré-
la suite de faits apologétiqaes que je viens de me pennettre de rappeler, mais ils s'expliquent surtout par les considérations r^échies qui à cet égard avaient déterminé de tout temps ma conduite. J'avais, en effet, depuis longues années, cette conviction, et tous mes écrits en ont rendu témoignage, que les révolutions, expédient détestable à peu près partout, sont particulièrement inexcusables dans les pays de discussion et de publicité, où les amis des bonnes réformes, pour peu qu'ils soient nombreux et qu'ils aient de valeur, sont sers de faire prévaloir de plus en plus l'autorité des idées raisonnables , et où les idées nouvelles vraiment dignes de faveur se voient presque toujours accueillies par les pouvoirs publics même avant d'avoir rigoureusement le droit de l'être, c'est-à-dire avant d'avoir acquis une véritable majorité.
J'ajoute que lorsque la révolution de février est venue nous surprendre, cette conviction, que les révolutions sont une détestable manière d'accélérer la marche d'un pays, me paraissait vraie surtout appliquée à la France. Je considérais ce qu'elle avait fait
Tolulion qui venait de s'accomplir, et en faisant suivre cette communication de remarques sur la république et sur la royauté déchue, dont je sollicitais également l'impression. L'honorable éditeur du journal dont il s'agit ne jugea pas qu'il fût possible de déférer & ma demande.
expliquée, ce qu'il y avait d'extravagant et d'immoral dans ses principes , à quel point se& résultats allaientétre inévitablement désastreux, et j'ai été graduellement entraîné à la considérer comme une des plus détestables actions politiques qui eût été commise parmi nous depuis longtemps, et peut-être en aucun temps.
Il serait donc difficile, on le conçoit, que le travail qu'on va lire ne se ressentit pas un peu de la nature des impressions et des jugements sous l'influence desquels il a été écrit. Et, néanmoins, je n'ai eu garde, on le reconnaîtra j'espère, de me laiseer aller à une aveugle passion. Il s'^st moins agi pour moi d'accuser la révolution, de l'apostropher, de la qualifier durement, que de la bien faire comprendre, que de donner une idée juste et claire des causes qui l'ont amenée, que de mettre à nu surtout les travers sur lesquels s'appuie parmi nous l'esprit révolutionnaire J'ai voulu indiquer à la conscience publique, devenue hostile à cet esprit, et qui voudrait, s'il se pouvait, ne plus voir reparaître au milieu de nous aucun de ces hideux et sanglants désordres , de ces désordres humiliants et ruineux qu'on appelle révolution, comment et de quel côté elle devait pour cela diriger ses efforts.
C'était bien là, je crois, la chose essentielle. C'est au moins celle dont la nécessité m'a le plus vivement frappé. U est d'autant plus urgent de s'expliquer sur
les causes de la révolation qu'on pourrait se demander si ces causes sont comprises de tous ceux qui ont Tair de la combattre. Je ne sais pas bien si certains hoiàmes d'ordre sont ennemis de la révolution et des causes qui Tout amenée, ou ennemis seulement des révolutionnaires qui Tout faite^ et qui se seraient donné le tort grave de les supplanter. Au moins me paralt-il que ces prétendus hommes d'ordre soutiennent des principes, et travaillent à affermir et à aggraver encore des abus que je crois, pour ma part, essentiellement révolutionnaires. Peut-être, même, abusent-ils un peu pour cela de la dif&culté de la situation où nous nous trouvons, et spéculent-ils sur l'accord forcé que nous sommes obligés de nous imposer pour rester en mesure de nous défendre. Il me parait tout à fait désirable que les choses sortent à cet égard de l'état équivoque et obscur où on semble s'efforcer de les retenir, et que ceux qui combattent franchement l'esprit révolutionnaire sachent enfin où sont, au vrai, leurs amis et leurs ennemis.
Peut-être ce travail pourra-t-il leur aider à les reconnaître, et commencera-t-il à faire entrer la lumière dans une situation qui a grand besoin de s'éclaircir..