LIVRE PREMIER
Le fftalt même de lu t^ t^-volatlon.
Il existait en France , il y a à peine seize mois , un gouvernement qui passait, quoique d'une date peu ancienne encore, pour un des mieux et des plus fermement assis quMl y eût en Europe. Cet établissement politique était en possession de tout ce qui est vulgairement regardé comme propre à constituer un gouvernement fort. Il s'appuyait sur une nombreuse majorité parlementaire. II disposait d'un budget de quinze cents millions. Il avait sous sa main une armée exercée, disciplinée, aguerrie de près de quatre cent mille hommes, dont une portion notable, concentrée à Paris et dans les forts qui l'entourent, pouvait, à un moment donné, être rapidement dirigée sur tel point de la ville où viendrait à éclater quelque grand désordre. A cette armée puissante s'en joignait une seconde plus nombreuse encore d'administrateurs et de fonctionnaires civils de tous les ordres qui enveloppait le territoire comme d'un réseau. Enfin Tensemble de ces forces matérielles, décuplé, ce semble, par l'esprit d'unité qui en avait dirigé la formation, puisait dans cette unité même et dans ce que nous désignons en France par le nom de centralisation, un ascendant qui
est regardé chez nous comme quelque chose d'irrésistible. Ajoutons que. cet établissement, conduit par un chef tenu pour habile et ferme, sorti toujours victorieux, à la tribune et dans la rue, des luttes Tiolentes qu'il avait eues à soutenir contre Tesprit de faction, consacré par une possession de dix-huit années, dont les huit ou neuf dernières avaient été relativement paisibles, accepté même temporairement par ses ennemis avec une sorte de résignation, et destiné, aux yeux des plus ardents, à durer au moins autant que la vie de son chef, ne semblait, à l'approche de ses derniers moments, et le 23 février encore, tourir aucun danger vraiment sérieux, et que sa chute, atrivée il y a seize mois, demeure pour le plus grand nombre des esprits, tant on y était peu préparé, tant elle a été imprévue et soudaine, un sujet permanent de stupéfaction, et est universellement regardée comme un des faits les plus singuliers qu'ait jamais présentés l'histoire.
Un jour, un moment, un souffle a tout détruit, où du moins a tout semblé détruire. Le gouvernement, le grand et puissant gouvernement de Juillet, culbuté à Paris en quelques heures, et n'essayant de se rallier nulle part, fkute, sans doute, de voir hors de Paris, grâce à notre organisation administrative et à notre centralisation tant vantées, aucun point où l'on pût prendre l'initiative de quelque résistance, rien qui eût l'air d'une force et qui présentât l'ombre d'un appui, a tout à coup disparu du pays sans y laisser de son autorité la moindre trace; et telles ont été la surprise, l'émotion, l'épouvante de l'Europe que la révolution accomplie à Paris , et par cela même
dans toute la Pratice, s*est propagée, commte là flamme d'une traînée die ^loudré, de Paris à Berlin, à Vienne, à Munich, & îlîlah, et, sans qtie lious euôsîons riteh à feire pour cdà, dé française, ou même de sîmplebéht parisienne qu'elle était, est devchiie presque subitement européenne.
Comment ce t>n)digé s*est-il accompli? Ûlielle irrésistible force a produit tout à coup des effets «i foudroyants et si Tasteis? Et, pour nous restreindre, dans cette recherche, au fait principal, à la catastrophe qui a déterminé toutes les autres, pour réduire ici la question au fait qui ne regarde que nouis, comment est-il arrivé que notre gouvernement ait disparu, ainsi qu'il l'a fait, devant une émetile qui n'avait pas même été tentée avec Tespôir, que dis-je? avec la pensée de le détruire? qui ne croyait pas cette pensée susceptible encore d'être réalisée ? Le fait a été si extraordinaire qu'il ne paraissait pas intelligible, même à ceux qui en avaient été les témoins ou les acteurs, et que, i^ans chercher à en pénétrer les causes, en se bornant à le considérer eii lui-même et seulement par son côté matériîel, on ne parvenait point à 18'en rendre comjpte. Chacun inlerirogeait ses souvenirs ; on se demandait ce qui s'était pasfeé^ quelle défaite avait subie le gbuverneitient, quelle victoire avaient remportée fees adversaires? On cherchait, avec une curiosité impatiente et irritée; dans les récits les plus favorables aux émeutiers vainqueurs, quelque chose qui pût expliquer tant soit peu raisonnablement leur prodigieux triomphe. On cherchait, hélas! bien en vain. Ni alors, ni depuis n'ont été découverts dans ces tristes Journées de février,
qu'aucun historien, à coup sûr, ne sera tenté de qualifier de glorieuses y ni bataille, ni combat qui en puissent expliquer le dénouement plus qu'étrange, et, avec quelque faste qu'en aient longtemps parlé les triomphateurs, on peut hardiment les défier de le rattacher à un fait d'armes quelconque dont le monde sache le nom. Void, en effet, tout ce qu'on découvre en se livrant à l'examen attentif et circonstancié des événements de ces trois jours, dont le résultat a été à la fois si subit, si inattendu et parait encore si inexplicable.
Le premier jour , le 22 février, des rassemblements sur des points nombreux , des promenades ou , si l'on veut, des mouvements, sans dessein apparent bien déterminé, vers la Chambre des députés, la place de la Concorde, les Champs-Elysées, la Madeleine. Quelques tentatives de barricades dans divers quartiers. Des postes isolés, de quelques hommes, désarmés par des bandes nombreuses. L'un de ces postes pris et brûlé, aux Chaùips- Élysées. Quelques boutiques d'armuriers pillées. Quelques coups de fusils échangés entre des gardes municipaux et des émeutiers au centre de la ville, et, dans la rue Beaubourg notamment, une tentative pour enlever à la garde municipale quelques prisonniers, qu'elle conserve après un échange de plusieurs coups de fusil avec les assaillants. C'est le seul engagement de la journée qui ait un caractère meurtrier. La 'troupe a eu à faire diverses charges pour dissiper les rassemblements, mais sans être obligée de se servir de ses arn^s, et surtout de ses armes à feu. A l'arrivée de la nuit, tout rentre dans Tordre sur les points qui avaient été le plus agités durant le jour.
Seulement, 'vers les huit heures, des rassemblements nombreux dans le quartier Poissonnière et à la porte Saint-Denis paraissent assez dignes d'attention pour qu'une batterie d'artillerie, placée au centre d'un carré de troupes, doive s'installer sur le boulevard Poissonnière et y bivouaquer toute la nuit. En somme, la journée s'est passée sans luttes violentes. La nuit, une vive agitation se manifeste dans le quartier des Halles et au Marais.
On s'attendait pour le lendemain à des collisions plus sérieuses. Des dispositions furent prises qui paraissaient avoir pour objet de tenir libres les quais jusqu'à l'Hôtel de Ville, la rue de Rivoli, la rue Saint-Honoré jusqu'aux halles, le boulevard jusqu'à la porte Saint-Denis, et, par la rue Saint-Denis, la communication du boulevard avec les quais et les halles. Le Carrousel et le jardin du Palais- Royal furent interceptés. On occupa fortement la place Vendôme et la place des Victoires. De nombreux détachements de troupes furent distribués sur divers points, notamment sur le boulevard au bas de la rue Poissonnière, aux approches de la porte Saint-Denis, et dans le quartier des Halles. Les abords de la Chambre des députés furent gardés. Aux Champs-Elysées étaient réunis des réserves importantes d'infanterie et de cavalerie. De fortes patrouilles enfin sillonnaient les quartiers du centre. Ces précautions paraissaient plus que suffisantes pour parer aux éventualités de la journée; et, dans le cours de la journée, en effet, il ne fut rien tenté qui exigeât des répressions bien vigoureuses. Il y eut cependant, dans les quartiers du centre, des barricades formées sur un assez
grand qombre de ppinls, i^ l'en^fée da ta qic 4^ Prou* vaireç, ^axis Içs rqe$ à^e Çléry, Po^$$Q]pnièr6, du Petit-Car* reaUi Bpurl)Qn-YilleQeuyç, et notammeut dans le^ rw$ qui traverseat la rue Saint-Deqis, a^x points où ell^» débouchent danç cette voie de circulation impprt^nte. Mais beaucoup de ces barricades ^'étaient pa$ m^qie gardées, et, sur aucun point, elles ne furent sérieusement défendues. La fusillade s'engagea, ss^ns se soutenir, eu divers endroits, rue de Cléry, rue du Petit-Carreau, ve^ps la rue Meslay, dans le quartier du 'l'emple, dans la rue de Rambuteau, et elle n*eut que des suites pe^ graves. U y eut des blessés sur divers points, mais presque point de tués. Les relations que j'ai lues ne font mention que de trois ou (^e quatre. L'excellente garde municipale de Paris, qui, en sa qualité même de garde niunicipale, se trouvait naturellement chargée du maintien de l'ordre et de la sûreté dans la ville, et à qui 1^ portion active de la^ lutte avait été spécialement dévolue, ne perdit pas, dans les deux journées, un seul homme*. Ce qu'offrirent de plus triste et de pjiu^ inquiétant les manifestations de la matinée, ce furent les sympathies de la garde nationale pour l'émeute. Elle souffrit, sur un certain non^bre de points, que les séditie\ix prissent position derrière elle ; elle couvrit leurs cris de sa protection ; elle s'y associa du mieux qu'elle pût ; elle fut les faire entendre rue de Rivoli, sous les fenêtres du château, précédée et suivie d'une
* J'ai sous les yeux un relevé fait au minisièfe de la guerre des pertes que la garde municipalo a essuyées 4ans les jottroées de février. Toutes se^ perWs aoç\i du (^^ra^er jour, ^u 24*
fovle ameutée ; bien plus, ell^. se montra deux fois (place des Petits-Pères) disposée à résister à ce que la troupe tenterait de faire pour les réprimer. Et néanmoins il ne semblait pas qu'il y eût d'exaspération dans les âmes. Ni la garde nationale, ni même l'émeute ne paraissaient préoccupées d'idées de renversement; et s^tôt qu'on fut informé que le roi ^envoyait ses ministres, vers les deux heures de l'après-midi, tout changea immédiatement d'aspect ; le ressort de la sédition sembla se détendre ; la lutte cessa ; et telle était la sécurité du gouvernement que Tordre fut dpnné de faire rentrer les troupes et qu'oA renvoya à Vincennes les prolonges de l'artillerie. Ainsi, . dans la matinée du 23 février, pas plus que dans la journée du 22, nul fait d'armes, nul succès miUtaire de Témeute, je ne dirai pas qui explique, mais qui fasse pressentir le moins du monde Tévénenxent immense qui va s'accomplir. J'omets à dessein de mentionner le sinistre événement du soir, qu'il est impossible de séparer des faits du lendemain S4, et à la suite duquel commence immédiatement, dans le drame que nous exposons, quelque chose de tout nouveau.
Journée du 24. Voyant que les événements tournaient à la paix, dans Taprès-midi du 23, les principaux fauteurs du mouvement insurrectionnel avaient senti qu'il était urgent de le ranimer et de lui imprimer un caractère plus, énergique. La partie la plus redoutable de Tinsurrection, les affiliés des sociétés secrètes, leurs membres surtout les plus dangereux, convoqués à Paris de tous les points du royaume, y étaient déjà arrivés au nombre de plusieurs milliers. Us n'avaient pas dçnné encore, ou du moins ils
n'avaient pris qu'une part très faible à l'œuvre de subversion qu'on avait entreprise et qui menaçait d'avorter misérablement. L'heure était donc venue de les engager dans la lutte. Mais comment justifier, quand satisfaction venait d'être donnée, et que tout semblait près de finir, une soudaine recrudescence de la sédition ? Il fallait un fait sur lequel la partie honnête et sincèrfe du public opposant pût aisément prendre le change, et qui, loin de lui donner l'éveil, fût de nature à l'engager plus avant et avec plus de passion dans les desseins de l'émeute. On sait de quoi l'on s'avisa et par quel infâme coup de Jarnac fut marquée l'entrée en scène des nouveaux acteurs. Le succès de leur ruse fut complet, et l'émotion publique répondit, autant qu'ils le pouvaient souhaiter, à l'exécution meurtrière qu'ils avaient eu l'art de provoquer sur le boulevard. L'événement d'ailleurs, il faut le reconnaître, fut habilement et vigoureusement exploité. La nuit, employée par tout ce qu'il y avait de plus violent parmi les insurgés à soulever la capitale, fut employée par une partie de sa population, abominablement dupée, à dresser des barricades, à préparer des moyens de défense, et le 24, à l'aube du jour, des masses compactes d'émeutiers, dont la plupart donnaient les signes d'une violente exaltation, se trouvaient réunies aux approches de la porte Saint- Denis, où avaient été préparés des moyens de résistance considérables... Veut-on que j'arrive tout d'un coup à l'issue de ce mouvement, préparé avec une habileté si infernale? Je dirai que, moins de huit heures après, la nouvelle émeute était devenue une révolution, et qu'elle entrait triomphante au palais des Tuileries. Mais comment
y arrivait-elle? Quelle bataille avait-elle livrée? Quelle armée avait-elle détruite? Elle n'avait ni livré de bataille, ni détruit d'armée. Des forces considérables, marchant en colonnes serrées, avaient été envoyées à sa rencontre ; mais, avant même qu'elles eussent agi, le gouvernement avait fait savoir qu'il renonçait à l'emploi des troupes, qu'il s'en remettait, pour la police de la ville et pour sa propre sûreté, au zèle de la garde nationale ; et les troupes, en effet, comme si on avait voulu livrer passage à l'émeute, avaient été retirées presque aussitôt qu'envoyées. Ce que voyant, et se sentant animée à ce spectacle d'un surcroît d'excitation d'autant plus grand que le péril devenait moindre, Témeute a marché vaillamment sur les Tuileries, où elle est entrée au bout de peu d'heures, et où, à la rigueur, elle aurait pu arriver sans coup férir. Seulement, croyant avoir besoin, pour rendre son invasion plus facile, de laisser éclater sur son passage le bouillant courage qui l'emportait, elle a imaginé, chemin faisant, de se ruer avec toutes ses forcés, sur le poste qu'occupait au Château-d'Eau, place du Palais-Royal, un détachement de gardes municipaux et de soldats du 14«de ligne, et, après avoir fraternisé avec la troupe qui occupait les cours du palais, et s'être établie dans la cour d'honneur, en face du poste qu'elle voulait prendre, elle s'est mise en devoir de l'assiéger, bientôt après d'y mettre le feu, et elle a fini par s'en emparer, après y avoir tué, asphyxié ou pris un certain nombre d'hommes. Mais, sans ce combat, ignoble à force d'être inégal, et où il n'y a eu, de toute manière, d'honneur que pour les vaincus ; sans ce combat, dont les chefs de Témeute se seraient
sans doute, ^p^^é la honte, s'its n'av^îçnt cru ei^ aTpir be^spin pour entretenir au ch&teau une certaine én^otion et y faciliter le trs^vai) de ral;>diçation et du départ du roi, elle y serait, je le répète» entrée sans tirer un coup de fusil; et j'ajoute qff^e le roi étai^t parti, quand elle y est arrivée, et les troupes qui défendaient l'approche de la demeure roy«Je s'élant paiement retirées, elle a pu y pénétrer, en effet, sans éprouver de résistance d'aucune espèce. J'ajoute encore que, bientôt après, elle n'a pas eu plus de peiiie à envahir la Chambre qu'elle n'en avait eu à s'emparer du palais du roi ; qu'elle a pu passer sans la moindre difficulté au travers des troupes qui couvraient la place de la Concorde ; que sa seule prouesse de ce côté a été d'exterminer, sans plus de nécessité que de pérU, un poste de quelques gardes municipaux, qui stationnait dans l'un des angles de la place, à l'entrée de la rue des Champs- Elysées, et qu'elle est arrivée au sein de la représentation nationale sans avoir rencontré l'apparence d'un obstacle sur son chemin. Pour donner, au surplus, une idée des efforts qu'elle a eus à faire, et que la victpire a couronnés, il suffit de dire qu'il n'a pas été tiré contre elle un coup de eano;a, et que la garde n^uuicipale, sur qui s'est épuisée sa fureur, et la seule troupe à peu près avec qui elle ait eu affaire, a eu seulement onze honunes tués, cinc[ blessé^ à mort qui ont succombé à leurs blessures, et trente blessés moins grièvement : en tout quarante-six hommes atteint^ ^
1 Jç puise ce$ ^laijls ^ans le relevé kit au ministre de la guerre qu^ j'ai çit^ plus baut (Vou la note de la p^ç 6).
Q n'eB\ donc pas de bçtni^e yplon^é qui pût 4(^»mr dans les siiiccè^ mili^ves obtenu? par la sédition le ^4 févri^er une e;KpUcation tant soit peu raiso^nçible du dé* nouement lamentable de cette journée. U n'y a , quoi qu'on fasse , ^uçuu moyen de c^onner h ce i^âipipu^fïnt unç interprétation le nioins du mpnde tiéroique. (iCa faits résistent obstinéipçnt. Oin ne saurait apercevoir de victoire où il n'y ^ pas même eu de bs^taille, et il n'y a point eu ici de bataille. L'émeute, en réa]\ité, n'a eu qu'à tnarcher devant elle ; et , quelque bruit qi^'çUe ait fait de sçn triomphe, il sainte aux yeux que , pour le comprendre, il faut à pçi^e regarder de son côté.
Malheureusement, en donnaiit qn^ autre direction ^ ses regards, çn les tournant du côté des pouvoirs publics et de tout ce qui aurait dû opposer une vigoureuse résistance à la séditiçn, pn fait des découvertes fort tristes, il est vrai, mais beaucoup plus explicatives.
Et d'abord la première chose qui frappe, c'est l'excès de sécurité et de foi en sa dur^ dans lequel vivait le go.uvprnement. D s'était yisiblement laissé gagner par cette espèce d'^fatuation bien connue qui résulta d'uqe, Ion* guç ppi^session pais^^le c(n pouvoir ; et, re^té neuf ans s^s avoir eu h^ yépr^njier d's^gression matérielte, il semblait ne plus croire qu'il pût avoir de ce çôtéi de péril sérieu^^ à redouter. Op. pourrait mêmp. d|re que sa confiance à cet égard était sans bornes, et çite^ plus d'un fait caractéristique h^ Tappu) d? 9^^^ as^çirtipn. Le lundi 21 février, trois jours s^v^nt sa chute, l'un des npinistres les plus spécialement chargés de veiller h sa sûreté, s'éton-
nait devant des députés de la majorité, un peu troublés de ce qui se passait, qu'ils pussent concevoir pour la stabilité du pouvoir la moindre inquiétude, et, les qualifiant gaiement d'alarmistes, il les engageait à dîner pour le jeudi suivant, où le gouvernement de Juillet de*vait avoir cessé d'exister. Le mardi, quoique la réforme parlementaire fût le prétexte invoqué par la sédition et que sa colère dût se diriger surtout contre la Chambre, aucune précaution n'avait été prise pour en interdire l'accès aux émeutiers, qui purent, dès le début du soulèvement, 7 pénétrer sans obstacles et se répandre dans Tintérieur des salles et des bureaux. Le mercredi, après la démission des ministres, le gouvernement, je l'ai déjà dit, était dans un tel état de sécurité, qu'il faisait rentrer les troupes et qu'il renvoyait à Vincennes une partie du matériel indispensable au service de Fartillerie. Le jeudi matin, on était sans la inoindre inquiétude à l'étatmajor général de la place, jusqu'aux premières nouvelles qu'y fit parvenir de l'état de la sédition l'officier général envoyé pour la combattre. Le roi lui-même ne paraissait pas en éprouver encore, lorsqu'on vint lui apprendre que l'émeute tournait à la révolution, et que son abdication était devenue indispensable. En abdiquant pour luimême, enfin, il ne croyait pas le moins du monde que le soulèvement qui lui faisait cette grave violence fût dirigé contre sa dynastie ; il est parti fermement convaincu qu'il laissait son petit-fils sur le trône ; et sa confiance à cet égard était telle encore, vingt-quatre heures après que tout était fini pour lui et les siens, qu'il écrivait de Dreux, le 25 février, à son ancien inten-
dant de la liste civile de lui faire préparer des relais sur la route de Dreux au château d'Eu, où, il comptait aller s'installer. On voit si le gouvernement avait dans sa durée une foi robuste. Ai-jç besoin de dire que cet excès de sécurité n*a pu être que très fatal, et qu'il a dû con*tribuer beaucoup à la faiblesse des mesures qui ont été prises?
Cette faiblesse, d'une autre part, a été excessive, il faut bien le dire, et elle Ta été partout.
Il parait qu'à l'approche des événements, voyant le caractère que l'opposition prenait à la Chambre, et l'appui que cette opposition, si passionnée et si imprévoyante, trouvait dans une partie de la garde nationale et de la population aisée de Paris , le roi , frappé de ce qu'il y avait dans ces manifestations de folie et d'ingratitude, en avait ressenti un chagrin profond, et qu'il prenait par moments les affaires dans un dégoût qu'il ne dissimulait qu'avec peine et qui allait jusqu'au découragement. Cette disposition d'esprit, si nouvelle chez le roi, ne rappelait guère l'énergie caloie et mesurée, mais active, intelligente, résolue qu'il avait toujours opposée aux entre* prises de l'ordre de celle qu'il allait avoir à combattre, et il faut convenir qu'elle s'accordait mal avec les graves et impérieuses nécessités de sa situation .
C'est du trône même, cela paratt certain, qu'émana spontanément, le matin du 23 février, à la suite des cris que la garde nationale venait de faire entendre rue de Rivoli, sous les fenêtres du château, la pensée de congédier le ministère. « SiM.Guizot est un honnête homme, » au-
fait dît la reîne, — cette noble reine qui , dans lés derniers ihômèritë d'e cettfe affireuse 'crise itonrtant, montra tant de dighilé et d'intrépide courage, — « SI M. Guizot est un honnête homme, il fee Retirera ; i et ces patoles de la reine, qui trahissaient la pensée dh toi, et 'q\ie lé roi, en effet, s'asbtint de conibattre, furent îmmédîalettient transmises au ministre qu'elles concernaient.
J'ignore jusqu'à quel point M. Guiîot et ses collègues résistèrent, dans le conseil, à ce dangereuiJ[)rojet de congédier devant Témeute, demandant son renvoi les armes à la maiii, un ministère qui, après idut, avait au sein de là représentation nationale une légitime, ùtie indontestable majorité, et ce qû*ils firent d'efforts pour détourner le roi de celte mesure ; mesure évidénimetit tardive ou prématurée , qu'on aurait dû peut-être prendre avant , <iu'il feérait ^[iossible de prendre après, mais qu'on ne pouvait avoir un ioaomeht là pensée d'adbpter pendant l'émeute; t^ûA, adoptée en pleine étneîitë^ ne )[)btiv&it serlir qu'à augkâentet' l'audace des plus dangereux ennemis du KiA^ t[ii'& leur ih^irer une Confiance en eiix-mêmes qu'ils n'avai^t point, ou ^e dû moins 11^ n'avaient paâ mahifeâtée au début de la siédition ; qu'à désorganiser, en mêùÊÈe temps que le gouv^neniënt-, la majorité parlementaire; qti'à (éitè perdît à cette majorité tout courage, en lui enlevant toute direction ; qu'à démanteler enfin l'antorité royale^ et^ au moment où elle était environnée de graves périls ^ à lui ravir ses garanties naturelles, un^conëeil des hiihistres responsable et une majorité fermement uniB i ee conseil... Toujours est-il que le ministère parut se résigner très naturellement à cet acte
-i5de déplorable faiblesse, qui allait laisser le roi en présence dé la sédition sans aucuh appui véritable, c'esUàdire sans aiitire appui que celui d^ùhe majorité désavouée, entre un ministère dissous et un ministère à reconstruire, et qu'il viht annoncer sa retraite à la Chambre au beau milieu de Tlnsurrection.
La majorité, ainsi reniée devant Témeute et abandonnée de ses chefs, ne devait avoir que trop tôt Toccasion de mohtrer qu'elle ne se Croyait pas obligée à plus d'énergie que ne venaient d'en déployer les ministres. Cette occasion lui ftit offerte dès le lendemain, et nous verrons bientôt comment elle soutint in extremis Tépreuve qu'elle était destinée à subir à son tour. Dû moment que les pouvoirs les plus élevés lâchaient pied devant la févolle, il était bien difficile qtie le reste rie suivit pas.
Ce relâchement déplorable, auquel on n'était que trop prépai'é, et qui était d'une nature si contagieuse, hé tarda pas en effet à se propager. U ite communiqua presque immédiatement des hiintstrés à leurs agents d'exécùtloti, et il eut bientôt gagné tout ié motidë. Quiconque aurait voulu, dans le cours des vhigt-quatre heures qui s'écoulèrent de la retraite du mitiistère à l'abdication et ad départ du roi, allet* examiner, dés le soh- déjà du 23 février, mais le matin du 24 surtout, et dans ces dernières heures où une défense active. Intelligente, énergique, animée était devenue d'une nécessité si pressante, aller, dis-je, examiner dans quel état se trouvait la défense, l'aurait trouvée partout, à Tétat-ihajor général, à THôtel-de-Ville, au palais des Tuileries, àla Chambre des doutés, et stir Tes ditets pôlbtè
où stationnaient des troupes , dans un état d'inaction , d'incurie, de désarroi, de laisser-aller inexprimables.
J'ai dit que le 24 au matin on avait fait avancer en colonnes des forces considérables à la rencontre de la sédition. C'était l'heure suprême où tout allait se décider, et le salut du gouvernement dépendait tout à fait du degré d'habileté et de résolution avec lequel on allait user de ces forces. La* seule chose que crut avoir à faire, en arrivant sur les lieux, l'officier général qui les commandait, ce fut d*écrire à Tétat-major de la place, au moins est-ce là un bruit tout à fait accrédité, qu'en présence de la population qu'il avait devant lui et de l'exaltation dont elle paraissait animée, il ne croyait pas qu'il y eût de résistance possible!... Et le gouvernement qui connaissait les dispositions de la garde nationale, qui savait qu'une portion était tiède et peu active, et la partie ardente et active ouvertement favorable à la sédition, qui voyait par conséquent qu'il n'y avait de salut pour lui que dans la fidélité des troupes et dans un usage de leur dévouement aussi vigoureux que paraissait l'exiger la violence de l'insurrection, le gouvernement, dis-je, donna Tordre de retirer les troupes et de s'en remettre pour la répression de l'insurrection au zèle de la garde nationale. Je ne cherche point à la suite de quelle délibération, ni sous la responsabilité de qui, put être donné un ordre d'une nature si grave, un ordre qui devait avoir et qui eut inunédiatement des effets si désastreux. Toujours est-il qu'il ne pouvait être donné que sous le contre-seing d'un ministre, et qu'il avait dû se trouver un ministre pour le contre-signer, puisqu'il avait été donné.
Il semble qu'en renonçant à se servir des troupoB on aurait dû s'abstenir au moins de porter la résolution qu'on venait de prendre à la connaissance de la sédition. On ne pensa pas même qu'il fût à propos de s'imposer cette réserve. Croyant sans doute que l'émeute se calmerait d'autant plus que le gouvernement se montrait plus débonnaire, on s'empressa, bien loin de là, de publier qu'il renonçait à se servir pour sa défense des seules forces sur lesquelles il pouvait compter, et qu'il consentait à ne devoir son salut qu'à celles dont une notable portion fraternisait avec l'émeute.
En exécutant l'ordre de retirer les troupes, il eût au moins fallu s'efforcer d'exécuter cette triste et périlleuse opération de manière à les conserver entières, à les préserver de tout contact avec la sédition, à empêcher qu'on ne s'emparât de leurs munitions et de leurs armes. Il est profondément regrettable d'avoir à dire qu'on n'eut pas même ce soin. Cette retraite, sans avoir combattu, prit graduellement le caractère d'une déroute après une défaite. Les troupes, comme si elles se fussent rendues, partirent le fusil sur l'épaule, et quelques^nes même la crosse en l'air; peu à peu elles furent pénétrées par la foule, elles se trouvèrent livrées à la sédition, elles fraternisèrent en quelque sorte avec elle, et ce fut dans ce contact déplorable de l'armée avec la sédition, qui rendait le désarmement à peu près infaillible, que des corps entiers furent graduellement amenés à livrer, en effet, à la révolte tout ce qu'ils avaient d'armes et de munitions.
Dans ce mouvement de retraite, si désastreusement effectué, on put bientôt voir comment était compris et
comment on croyait, devoir exécuter Tordre de retirer les troupes. Une batterie de quelques canons avec leurs caissons descendait les boulevards et se dirigeait vers la Madeleine, précédée à quelque distance d'un bataillon de troupes à pied, et presque immédiatement suivie d'un on plusieurs escadrons de cavalerie. Arrivée sur le boulevard des Italiens, à la hauteur de la rue de Choiseul, une bande isolée d'énieutiers , composée tout au plus d'une quarantaine d'hommes, parmi lesquels même figuraient un bon nombre d'enfants, se mit en devoir de l'arrêter, demandant à l'officier général qui la commandait ce qu'il prétendait en faire, où il menait ces canons, lui enjoignant insolemment de les laisser là, sautant sur les caissons pour piller les munitions; et Tofficier général, cédant aux injonctions de cette misérable petite bande, eut l'inexplicable faiblesse de faire dételer les chevaux et d'abandonner là ses canons.
Plus loin, sur la place de la Concorde, on eut, bientôt après, d'autres exemples du sens étrange qui était donné à la défense de se servir de l'armée pour réprimer la sédition. On avait fini par désintéresser les troupes même du soin de leur mutuelle défense; et un détachement de quelques gardes municipaux, qui occupait le poste placé à l'entrée de la rue des Champs-Elysées, à l'un des angles de la place de la Concorde, ayant été assailli par une bande d'insurgés, put être massacré, sous les yeux des troupes qui stationnaient sur la place, à moins de cent pas de là, sans que de leur part il y eût le moindre mouvement fait pour s'opposer à cette boucherie inutile.
Telle était devenue la ponctuelle obéissance des chefs
à r^rdre qu'ite «Paient reçu de ne pas employer les troupes à la réprefisîon de l^msurreetion, qu'une bande d'insurgés Vêtant présentée sur la place, se dirigeant vers le pont pour aller envahir la Chambre, la disperser et en expulser la régence, cosmie on avsdt chassé la royauté du pahi^ des Tuileries, il ne fut pas non plus fait par la troupe le moindre mouvement pour barrer aux insurçés le passage, et que ce hardi coup de main, qui allait terminer la révolution et achever de renverser la dynastie, put être exécuté sans rencontrer Tombre d*un obstacle.
Ajoutons que si, du côté de la plaée de la Concorde, il ne fut rien fait par la troupe pour s'opposer au passage tles insurgés qui allaient envahir la Chambre, il n'y avait pas eu, du côté de la Chambre, plus de précautions prises pour s'c^yposa* à cette irruption. Non seulement les promoteurs de la régence de madame la duchesse d'Orléans n'avaient domié à la régente aucune escorte, ni songé à rien faire pour assurer une issue honorable à l'acte courageux qu'dle allait accomplir à la Chambre des députés; mais le président de la Chaml)re, à qui il appartenait de faire toutes les réquisitit)ns nécessaires pour assurer la d^nité, Tendre, la tranqutffîité des éétibérations de l'AssemUée, n'avait pris pour cela que les mesures les plus Imafâsantes. Non seut^nent il n'y avait, à la i^incipale porte du palais, du côté de ta place Bourbon, que des gardes nationaux sans munitions, autant dire sans armess mais la Chambre n'étatt pas même gardée du côté du pont, par où elle devait naturellement être envahie, et par où on renvahit en effet sans rencontrer l'apparence d'une résistance.
— ÎO —
La royauté de Juillet n'avait plus, en quelque sorte, qu'une chance de salut, et cette chance était dans le degré de fermeté avec lequel la Chambre saurait défendre le refuge que le petit-fils du roi, devenu subitement roi par l'abdication de son grand-père, était venu chercher dans son sein, sous la conduite de la duchesse d'Orléans, sa mère, et de son onde le duc de Nemours. Ce refuge, hélas! ne fut pas mieux défendu que ne l'avait été tout le reste. Non seulement la Chambre souffrit qu'un petit nombre d'émeutiers, qui avaient pénétré dans son enceinte à la suite de la duchesse d'Orléans, y demeurassent et assistassent à la délibération qui allait s'ouvrir; mais elle supporta qu'un de ces intrus , appuyé par une partie des autres, protestât insolemment contre l'adhésion que l'immense majorité de l'Assemblée donnait avec acclamation à l'avènement du jeune roi, et elle permit qu'un petit nombre de ses membres, abondant dans le sens de ces contradicteurs sans qualité, osassent contester l'autojité du nouveau règne, et demander l'établissement d'un gouvernement provisoire, sans même accorder ce provisoire au gouvernement légal, celui du jeune roi et de la régence, quelle qu'elle dût être. Un seul député, M. Barrot, osa prendre la parole en faveur de la régence, ainsi désavouée et combattue, en y mettant d'ailleurs pour condition l'appel immédiat au pays, et il ne fut soutenu de personne.
Il y a plus, et, pour donner une idée du singulier état de distraction ou d'affaissement où étaient tombés les esprits, je suis forcé de dire que, bien que les autorités de la Chambre fussent très explicitement informées, et
— aide plusieurs côtés, qu'une bande armée d'étneutiers allait bientôt arriver, qui couperait court à la discussion par la force, et disperserait yiolemment les députés; et» bien que la place de la Concorde fût couverte de troupe» dont il était ou devait être, ce semble, bien aisé d'obtenir l'assistance, il n'y eut, en ce moment critique, absolument rien de fait pour conjurer le péril qui menaçait l'Assemblée et assurer au besoin sa défense. On eût dit qu'on se tenait d'avance pour vaincu, et qu'on faisait consister la prudence h s'abstenir de toute mesure de sûreté qui aurait pu avoir pour effet d'entraîner l'apparence d'une collision.
Enfin, et puisqu'on renonçait à défendre le gouvernement dans la capitale, on aurait dû tout au moins (étaitil rien de plus sdsé?) ménager soit au roi, soit à la régence, sur quelque point rapproché de Paris, une retraite honorable et sûre où les troupes les auraient accompagnés, où les Chambres se seraient réunies, et où la révolution aurait pu se dénouer d'une façon moins déplorable, n ne parait pas même qu'on y eût songé. Au moins l'événement a-t-il donné à penser qu'il n'y avait eu sur ce point capital absolument rien de concerté, aucune espèce de décision prise...
Maintenant, et en présence de ces faits, dont j'abrège la douloureuse exposition, éprouvera-t-on une grande difficulté à se rendre compte de la catastrophe que nous cherchons à nous expliquer ? J'en doute. Il n'est que trop évident, en effet, que le gouvernement a moins succombé sous la force et retendue des agressions dont il a été
L'objet que sous la faiblesse inouïe de sa i^opre résistance^
Reprenez, en effet, ce que nous venons de dire, et \Qyez, en quelques mots, ce qu'il ; a eu.
Ce qu'il y a eu, c'est, du côté de la sédition, en se renfermant dans les faits accomplis du mercredi soir au jeudi ^près l'invasion de la Chambre, une surprise odieuse faite aux sentiments de la pc^ulation, déjà fort remuée par le travail antérieur des banquets et par les luttes du matin et de la veille ; la mise en scène au milieu de la nuit des victimes qu'on venait d'obtenir; l'exposition de leurs cadavres aux regards de la foule ; ces cadavres promenés, à la lueur des torches, dans les rues et les faubourgs de la ville les plus agités ; des cris violents à la trahison ; des appels furieux à la vengeance ; le tocsin sonné dans les églises de plusieurs quartiers ; une série d'efibrts extrêmes enfin pour soulever la population, tout en évitant de rien dire qui pût éveiller sa défiance, pas un mot surtout de la révolution qu'on allait accomplir à ses dépens, et une extrême adresse à s'emparer d'elle en s'animant de la passion qu'on avait réussi à lui inspirer ; toute une application enfin de la célèbre théorie révolutionnaire qui a été depuis professée à Bourges '; mais au fond pourtant.
* « Croyez-Yous que les révolutions s'accomplissent en disant le mot pour lequel elles se font ?... Non; on saisit le sentiment qui règne dans la foule, on s^en empare, puis, en un tour de main, on subslituç au gouvernement dont on veiU se débarrasser celui qu'on veut mettre k la place » (Déposition de M. I,edrfh90ilin defffuU la haute cour de Bourges).
et malgré la violente émotion qu'on était parvenu à pro* duire, à force d'audace et de fourberie, rien qui suffit pour rendre raison du succès fabuleux qu'on a fmalement obtenu, de. cette radicale destruction en quelques heures d'un gouvernement puissant, dont les forces, le matin encore, étaient entières, et de la marche triomphante de l'émeute sur les Tuileries, et du fameux tour de main qui, bientôt après, a terminé tout à la Chambre,.,, si l'explication de ces résultats extraordinaires n'était donnée d'ailleurs par la série de faiblesses que je viens d'avoir la douleur de relater, et qui ont été tout ce qu'il y a eu de la part des défenseurs du gouvernement.
C'est dans ces faiblesses, il n'y a malheureusement pas moyen de le nier, c'est-à-dire dans les déterminations de plus en plus graves qui ont été prises, de la démission des ministres à l'abdication du roi et à la retraite de la Chambre, qu'a été la cause immédiate et directe de la catastrophe arrivée, beaucoup plus encore que dans les ruses, les hardiesses, les fureurs, les cris, et les quelques faits d'armes, fort peu nobles, des meneurs de la sédition. Le gouvernement est tombé parce qu'il a consenti à ne se pas défendre, parce qu'il s'est de moins en moins défendu, parce qu'à mesure qu'il s'abandonnait lui-même, il a été de plus en plus abandonné par tout ce qui lui devait aide et appui. Depuis le mercredi, au moment de la retraite du ministère, jusqu'au lendemain à l'heure où tout a été fini, il n'a travaillé et on n'a travaillé autour de lui qu'à faire toujours plus beau jeu à l'émeute ; et sa chute, au milieu des forces considérables dont il était entouré, doit être surtout imputée à la visible altération
de ses facultés morales, à un excès de confiance d'abord, à de rapides et toujours plus graves accès de découragement ensuite, à Tindécision et au trouble de ses conseillers, à la mollesse de ses principaux agents d'exécution, à je ne sais quel délabrement général des intelligences et des courages, triste fruit, hélas! des préoccupations intéressées et des passions sordides qui avaient envahi l'esprit public, qui l'avaient corrompu, et dont le gouvernement avait h se reprocher de s'être rendu plus ou moins complice. A ces dernières heures si humiliantes, ce fut en quelque sorte à qui s'abandonnerait le plus. Chacun semblait se reposer sur autrui du soin de la sûreté commune ; et, du sein de ces majorités compactes, qui s'étaient montrées habituellement si animées pour la conservation des abus, du sein de ces masses si savamment organisées d'agents militaires et civils de toute sorte, sur qui reposait le salut universel, et où, tout à l'heure encore, on faisait éclater une si vive émulation pour son avancement et un zèle si ardent pour l'exaltation de ses services, il serait difficile de dire ce qu'il est sorti d'actes de courage et de dévouement. On n'a paru se réveiller que le lendemain de la révolution, quand a été proclamée la république, et lorsque est venue l'heure d'aller faire acte d'adhésion... Digne fin du triste état où étaient tombées les mœurs publiques, et qui avait, on ne peut le méconnaître, quelque chose de hautement providentiel.
Reste à examiner ce qui avait préparé cette situation morale. Le gouvernement, disons-nous, est tombé surtout parce qu'il ne s'est pas défendu. Mais pourquoi ne s'est-il pas défendu ? Qu'est-ce qui avait produit cet énervemcnt
~ 28 — universel qui a rendu, en quelque façon, sa défense impos* sible, et donné à sa chute le caractère ignominieux d'une dissolution? C'est la première recherche à faire, recherche importante où il s'agit de montrer, dans sa cause initiale la plus active, l'événement étrange dont nous cherhons l'explication.
LIYRE DEUXIEME.
Caase fondamentale de la réTolntlon.
Cette cause» malheureusement très peu aperçue, qvoi* qu'elle soit on ne peut plus apparente, qu'elle ait été mainte fois signalée, et que, ppur mon compte, depuis plus de trente ans, je n'aie cessé de dénoncer et de poursuivre le travers détestable d'esprit et de mœurs au fond duquel elle réside, et de montrer ce que ce travers, (fernicieux à tant de titres, a de particulièrement désastreux pour la paix publique et pour la sûreté du gouvernement; — la cause qui fait qu'il ne peut plus exister parmi nous d'établissement politique un peu durable; — la cause qui, depuis moins d'un demi-siècle, à des intervalles de douze, quinze, dix-huit années, a successivement culbuté les uns sur les autres tous ceux que nous avons essayé de fonder; — cette cause, voudrons-nous enfin le comprendre ? cette cause est dans l'idée erronée et vicieuse que notre nation se fait de l'objet même du gouvernement, et dans la nature des avantages que prétend en tirer à peu près tout le monde.
11 est des pays, je puis citer l'Angleterre et mieux encore les États-Unis, où les citoyens de toutes les classes ne demandent guère au gouvernement que deux clK)ses :
de la sécurité et de la liberté; c'est-à-dire qu'il les protège le mieux et aux moindres frais possibles contre toute espèce d'agression, d'injure, de donunage, de prétention ou d'entreprise injuste, et que du reste il ne se mêle de leurs affaires que le moins qu'il pourra ; qu'il ne s'en mêle que pour réprimer ce qui pourrait s'y manifester d'actions réprimables ; qu'il les laisse d'ailleurs à leur libre arbitre , à toute leur spontanéité ; qu'il leur abandonne aussi entière que possible la responsabilité de leur existence. Je ne prétends pourtant pas que les choses s'y passent littéralement ainsi, et que l'action du gouvernement s'y borne uniquement à administrer à tous une bonne et impartiale justice : j'aurais, si je voulais énumérer tout ce que le gouvernement, en Angleterre et même aux États-Unis, est d'ailleurs chargé de faire, à entrer dans des détails assez longs. Mais enfin il n'en reste pas moins vrai que dans ces pays, si pleins de vie, de sève, de mouvement, de féconde activité, dans ces pays les plus paisibles et les plus prospères du monde, ce que les citoyens demandent essentiellement et presque exclusivement aux pouvoirs publics, c'est, en les mettant autant que possible à l'abri de toute entreprise injuste , publique ou privée , intérieure ou étrangère , de les abandonner d'ailleurs à leur propre responsabilité, et, par cela même qu'ils sont responsables, de les laisser libres, de laisser largement et franchement ouvert devant eux l'accès, sans exception, de tous les travaux, de toutes les professions, de toutes les carrières.
Nous sommes l'antipode de ces pays-là. S'ils considèrent la société comme un corps doué d'une vie propre
et qui se développe pour ainsi dire spontanément, nous la considérons au contraire comme un corps qui ne peut se passer, dans ses fonctions les plus naturelles, d*impulsion et de direction et dont le gouvernement est le principal et presque Tunique organe. Autant les individus, aux États-Unis et en Angleterre, ont personnellC'ment d'énergie et consentent volontiers à répondre d'euxmêmes , autant cette responsabilité nous pèse et nous effraie; autant ils attachent de prix au libre usage de leurs facultés productives, autant cette liberté nous est indifférente, j'allais dire antipathique. Les seules libertés qui nous plaisent, au moins les seules que recherchent parmi nous les partis, sont celles qui ont un caractère politique, l'électorat, le droit de réunion et d'association, la liberté de la presse et de la tribune, celles qui nous rapprochent du pouvoir, qui nous permettent au besoin de l'escalader, de renverser et de supplanter ceux qui le possèdent, de: participer d'une façon quelconque à son action et aux innombrables avantages dont il lui est donné de disposer parmi nous. Les autres ne nous importent guère. Qu'en ferions-nous? Il ne nous suffirait point que l'État nous laissât tous les moyens honnêtes possibles de nous faire nous-mêmes une existence; il faut qu'il nous la fasse, ou tout au moins qu'il nous aide à nous la faire. L'assistance publique, en France, est un service qui va à tout le monde, aux grands conune aux petits mendiants, et dont, sous une forme ou sous une autre, il n'est guère de personne qui ne veuille tirer parti . Les profits aléatoires d'une profession libre ne nous plaisent point ; il nous convieht mieux que l'État usurpe la
— 50 ~ profesrion , ^*îl la oonvertiwe en senrice public et qu'il nous prenne à «on Bervîce ; nous préférons en effet de beaucoup un traitement réduit, mais fixe, à des gains plû6 considérables, mais moins assurés, et q^u'H nous faudrait {«rendre la peine de nous assurer nous-mêmes. 4}ue si nous consultons à vivre d'une profession , au moins faut-il que TÉtat nous en garantisse le monopole, qu'il limite le nombre des personnes à qui il sera permis de l'exercer, ou bien qu'il en accroisse les bénéfices de qudque autre manière, par des subventions, des primes , des encouragements quelconques. Pour peu que soient chanceuses ces entreprises, nous hii demandons sans façon d'en assumer la responsabilité, de participer a la dépasse, (te nous garantir un certain intérêt de nos capi<^ taux. Nous savons fort bien qu'il ne peut nous accorder rien de tout cela qu'*en le prenant swr le fonds de resi^oupces et des libertés communes ; mais nous n'y regardons pas 4e si près. On dirait que bôs diverses révolur tiens he nous ont appelés à paorticiper i la Vie publique ^qtte pow nous offrir le moysen de «lertk^e au lûllage les revenus et la liberté du public. Ei, de vrai, à mesure que tes névdiitions «e succèdeM , la tendance toujours plus invétérée et plus gà!kérale des esprits, parmi nous, est de oonsidérer k gimvernem^nt comme une proie, comme une sorte de domaine, comme une prise de possession du pays, «conskine la ressource des fortunes délabrées ou déftruiies , comaie l'iiodustrie de ceux qui n'en ont point, cotlusie un appftt €(Sert aux aventuriers dte toute -espèoe .^e fevA jeter sur la place un enseîgnemonl pvh blic détestabtement dirigé, et distribué plus mal encore,
comme le secours enfin de tous ceux qui, rie demandant pas de fonctions, Teulent an moins que, par forme de compensation, la communauté se charge d'encout*agef leurs entreprises particulières, d'en préparer le succès, d'en réparer les échecs , d'en accroître les profits par toute sorte de privilèges iniques.
Depuis soixante ans que nous sommes en révolution, nous n'avons pas encore eu la bonne fortune, et il y ^ malheureusement de bonnes raisons pour cela, démettre la main sur un gouvernement assez sensé pour corn*prendre ce qu'il y a d'immoral et de pernicieux dans ces tendances, ou assez honnête et assez ferme pour entre*prendre sérieusement de les corriger. Ken loin de là, nos divers régimes, et ceux notamment dont l'organiisation a revêtu les formes les plus régulières, l'Empire, la Restauration et la royauté de luillet, se sont appM* qués , à qui mieux mieux , à favoriser ces dispos^ions perverses qui leur permettaient, tout en flattant la passion publique, de «'arroger toujoura plus de pouvoir, de chercher à accroître de plus «n plus leurs r^sources financières, et ils n'ont pas psoii douter un moment qu'en agissant de la sorte, ils ne Assert la choee )a phis propre à les mettre en possession d'une forte et duraMe autorité.
De ces efForts wocesstfs, per^tatits eit toujc^lrs croissanls vers mn même but, ^ résulté l'élaMissement colossal, rétablissement sans pareil en aucun pays du monde, que nous nommons, en France, VAdministrq^ion^ établissement qui a graduellement substitué sa malfaisante Bclivité à toutes les autres , ou ^nhovùwmè tovtes les anliies
à la sienne ; qui a plus ou moins absorbé dans sa sphère d'action, non seulement celle des départements, des communes , et de la plupart des associations de toute espèce, mais, à beaucoup d^égards même , celle des individus; qui a transformé en services publics des branches de travaux considérables et nombreuses , appartenant sans conteste au domaine de l'activité générale et privée ; qui a rétabli, en le modifiant, au profit de beaucoup d'autres, Tancien régime des corporations , et livré à un nombre limité d'individus le monopole de ces dernières; qui n'en a pas pu souffrir, même dans le nombre de celles qui sont reâtées dans le domaine public, une seule de vraiment libre, une seule qu'il n'ait soumise, sous des rapports multipliés , tout en négligeant fréquemment de réprimer les écarts où elles peuvent toutes tomber, à des tutelles inutilement onéreuses et gênantes, dont l'objet le plus essentiel était de multiplier les offices susceptibles d'être offerts à l'esprit de sollicitation.
Je voudrais pouvoir montrer quelle est la place qu'il est parvenu à usurper, par ces divers moyens , dans le vaste ensemble de nos travaux de toute espèce, matériels et immatériels , et faire suffisamment comprendre de quel immense et inextricable réseau d'entraves se compose , à l'heure qu'il est , ce que nous appelons en France la liberté de l'industrie. Je ne puis entrer ici dans ce détaiP, mais un résumé , en quelques lignes, du progrès qu'ont fait ,
^ Je l'ai fait ailleurs, dans un ouvrage étendu sur la Liberté Bii Travail, où ont été successivement abordés tous les grands ordres de travaux qu'embrasse dans son cadre l'économie natu-
en moins de cinquante ans, nos dépenses publiques» pourra donner une idée de l'extension qu'a dû prendre , dans ce laps de temps, notre établissement administratif, et de ce que nos gouvernements ont consenti à faire pour la satisfaction du déplorable travers de mœurs dont je m'occupe. .
Au commencement de ce siècle, et dans les plus belles années du Consulat, 800 millions suffisaient à Fadministration de la France. Ce fut là, en effet, le chiffre du budget de 1802. Veut-on savoir quels accroissements ce chiffre a reçus depuis, à mesure que l'établissement administratif a dû étendre ses attributions et ouvrir ses cadres à plus de monde ? Voici : En 1807, les 800 millions de 1802 étaient graduellement montés à 720. En 1810, les 720 s'étaient élevés à 798. Six ans plus tard, en 1816, après les révolutions de 1814*1818, et bien que ces grands événements eussent réduit d'un tiers le territoire de la France impériale et substitué à l'état de guerre l'état de paix, les 798 millions du budget impérial de 1810 ne se trouvaient pas moins remplacés par un budget de 884 mUlions. A ce budget en succédait , en 1822, un de 912, et, en 1829, la loi de finances en votait , pour 1830, un de 972, le dernier de la Restauration. A cette époque, comme à ceUes de toutes les crises révolutionnaires précédentes , les dépenses administratives ont pris un accroissement beaucoup plus marqué. Le plus faible
relie de la sociélé, et où j'ai eu occasion de faire connaître le régime auquel chacun de ces ordres de travaux a été soumis par notre législation administrative.
budgefdu gouvernement de juillet 18^0 , celui de 183$ , n^a pas pu se Solder par moins de 1 milliard 31 millions; et, dans le coùi^à des douze années (jui suivent, de ië38 A 1847, iés dépenses obéissent à un mouvement de progression si vif et SI persistant, qu'elles s'élèvent, sans s'arrêter, de 1 milliard 21 millions à plus de 1 milliard et demi. Enfin , en 1848, la révolution de février, obéissant aux mêmes impulsions que la plupart des précédentes, produit des effets tout pareils, et l'irrUptioh Violente d'une nouvelle fournée d'ambitieux, pluâ nombreuse et plus affamée qu'aucune des précédentes, élève, en une année, le budget del,SOO millions à plus de 1,800. Ainsi, en quarante-six ans, de 1802 à 1848, nos dépenses publiques, sous l'infhiencè de là passion à laquelle obéit notre pays et de l'établissement admiiitstratif que cette passion y développe sans relâche, se sont graduellement élevées de cinq cents millions â plus de disc-huit cents. Elles ont pris tin accroisseniérit de plus de treize' cents millions *.
Est-ce qu^uii résiiltàl A frappant ne dira rien â la sagacité de nos hommes politiques t Est-ce (|ti'iis né verrdrit là qii*an fait saiis stgnificafioh ; où n'en présentant qu'une d'innocente ou inême de favorable? Je ne puis hésîler, quant à moi j S voif dans cet effrayant accroissement dés dépenses dé notre adinlinf stration , correspondant à cefni
^ Les dépenses qui ont été volées pour 1848, lant par le budget rectifié de cet exercice que par des décrets spéciaux, sont en réalité de i,823,070,SiO ff. (Ôudget de l'exercice de 1813, 1. 1, page 6). Il dépasse donc de 1,321 ùiilJions celui de 1802, qui était de SOS millions.
des attributions et dû personnel âe tous ses services , la isuite du travers que je signalé , et , dans ce travers déplorable , la caîlse et l'explication de tous nos désordres publics. Plus il prend racine dans nos mœurs , plus il se fortifie et se généralise, et plus s'altère visiblement l'esprit de notre nation ; plus s'affaiblissent ses instincts industrieux, et plus acquièrent chez elle d'extension et d'âpre énergie les passions cupides et bassement dominatrices, be proche en proche, toutes les classes de la société veulent arriver au pouvoir et en faire leur ressource. Le mot grossier : Ote-toiâe là, que je m y mette! ce mot qui, depuis soixante ans , est toute la morale de nos révolutions , toutes les classes , du sommet de la société à ses assises les plus inférieures , veulent pouvoir le prononcer chacune à leur tour. Les classes moyennes, il y a soixante ans, l'avaient dit aussi brutalement que possible à l'ancienne aristocratie ; la démocratie, il y a seize mois , l'a dit non moins durement aube classes moyennes, et déjà lé démagogismé socialiste en rebat avec violence les oreilles de la démocratie , que la dernière révolution a mise en possession du pouvoir.
C'est tout simple. Encore une fois, tout ceci est la conséquence omigée du travers que je dénonce et du système extravagant d'administration qui se développe depuis soixante ans, au milieu de nous, sous la damnable influencé d'é ce travers. L'extension toiijours plus outrée qu'aux dépens des ressources et de la liberté de tout le monde , il fait prendre aux attributions, aii personnel, aux dépenses dé l'administration , a ces deux: effets également regrettables , d'énerver et de circonscrire la bonne acti-
vite du pays, et tout à la fois d'exciter et d'étendre toujours davantage sa mauvaise activité , d'oblitérer de plus eu plus son industrie et de fomenter de plus en plus son ambition. Elle décourage sa bonne activité par la direction artificielle qu'elle imprime à ses travaux , par les innombrables entraves dont elle les embarrasse , par les ressources considérables qu'elle leur soustrait, par l'altération, surtout , qu'elle fait subir à ses facultés industrielles, qui n'avaient déjà pas trop de spontanéité et d'énergie propre , et dont elle perpétue l'inexpérience et l'inertie en les accoutumant à ne pouvoir se passer d'appuis factices et de secours abusifs. D*un autre côté, elle encourage ses passions ambitieuses, d'une manière détournée, en énervant son industrie, et, d'une façon directe, en alléchant très vivement ces passions. On conçoit , en effet, avec quelle ardeur un pays très modérément industrieux de sa nature, dont des causes nombreuses tendent h amortir encore l'industrie , et qui voit devant lui un gouvernement en possession d'attributions innombrables et disposant de ressources pour ainsi dire illimitées, doit aller au devant des moyens d'élévation et de fortune qu'il lui présente , et sentir, à ce spectacle , toutes ses passions cupides et ambitieuses violemment surexcitées.
Il n'en faut pas douter, c'est pour satisfaire de telles passions , dans lesquelles ils se flattent de trouver un appui, sans que rien ait pu les avertir jusqu'ici de la sottise de cette espérance, que nos gouvernements se perdent, comme à plaisir , les uns après les autres ; qu'ils altèrent rapidement leur constitution ; et qu'à force de rendre leur administration envahissante, oppressive, dispendieuse,
corruptrice, ils finissent par désaffectionner le pays; après l'avoir rendu indifférent, par le rendre hostile, et par se trouver placés, sans autre appui que celui d*un personnel blasé, amolli ,' démoralisé par une plus ou moins longue possession du pouvoir , et devenu incapable de tout généreux effort pour les défendre , en présence d'ennemis furieux, affamés , à qui rien ne répugne pour parvenir à les supplanter, et qui finissent toujours, en effet, par les culbuter et prendre leur place.
C'est pour employer à son profit ces mauvaises passions, que le régime impérial, cet âge d'or des fonctionnaires, cette vaste fabrique de rois et de commis, fut si rapidement entraîné, il y a quarante-cinq ans, à ériger la guerre en système, à lui imprimer le caractère d^une profession, à la faire dégénérer en industrie, à envahir au dehors tant de territoires, à mettre au dedans la main sur tant de choses qui appartenaient au domaine de l'activité privée, à multiplier indéfiniment les offices, à diviser et subdiviser les traitements, à étendre de plus en plus ses attributions et ses dépenses; et, pour que rien ne pût l'arrêter dans le cours de ces usurpations, à supprimer avant tout les libertés publiques, à élever, en un mot, cette colossale domination, à la fois politique et administrative, qui, à force de devenir envahissante et absolue, avait fini par lasser la patience universeUe et par soulever devant elle une masse d'inimitiés contre laqueUe la France épuisée s'était trouvée impuissante à la défendre et avait dû être heureuse de la voir succomber.
C'est faute d'avoir pu employer à la fois le personnel de l'Empire, ce personnel immense qui, à l'époque où avait
cominei|cé là dé|>àc|e dp la dopiination impériale, avait dû sp replier et venir s'accjimuler leutement sur Iç territoire d^ l'ai^cienne France; c'est, dis-je, faute d'avoir pu employer à la fois ce personnel et celui <ju'à leur retour de rémigration ils avaient vu accourir près d'eux de tou^ les points du royaume ; c'est surtout pour avoir traité celui-ci avec une extrême prédilection, que les Bourbons dp la branche aînée se sont vu entourés, dès les prçniiers temps de leur restauration, de tant d'oppositions implacables, poursuivis de tant de conspirations. C'est pçur pouvoir se rendre agréables à leurs amis ej répondre, d'ailleurs, autant qu'il était en eux, aux convoitises, aux sollicitations universelles qu'ils ont rappelé ce qu'ils ont pu ^es abus de l'ancien régime; maintenu scrupuleusement ceux que la Révolution et l'Empire y avaient ajouté pu substitué ; conservé, en les exagérant, les attributions et les dépenses de l'administratiopi impériale ; contesté l'exercice de toutes les libertés qui pourraient compromettre l'existence des abus ; refusé longtemps celles du jury et de la presse ; les reprendre après les avoir données; fraudé les élections sans scrupule, et, faute de pouvoir* suffisamment les msdtriser, supprimé violemment par les ordonnances de juillet les garanties constitutionnelles, qu'ils pnt finalement détaché d'eux le pays, et que, dans un moment de crise redoutable, ils se sont vus, sans autre appui que celui d'un corps de fonctionnaires que quinze ans de paisible jouissance avaient plus ou moins amollis, en présence de compétiteurs ardents et nombreux, avec (pii la société consentait à faire cause conimune, et qui, après une courte lutte, les ont violemment renversés.
= ss =
Mi0JSif si Isi dçfniëre rqjaiité, s^i^s a:yqir coijounis ab^qr lument les mêmes fautes, et, notamment, sans ay^ff brisé la coqsU|utipn , a subi néanmoins Iç même sort, n'hésitons p^ h affirmer ç^vm c'^^t {>pi|r une caisse fonçièreinent pareille, c'est-à-dire pour ^yoir consenti h satisfaire^ avec ^n impardonnable laisser aller, beaucoup trop d'avides prétçntiçns, çt n'avoir pu, mêfpe ep cédant toujours, réussir à beaucoup près à les contenter toutes. PiB même ^e la Restauration, obéissant à la loi de sa nature, avait éloi^pé d'elle le persoimel d^ l'E^mpire et dç la Réyolution, la royauté de Juillet a dû rappeler ce personnel qui avait puissamment contribué à la fonder, et le substituer à celui de l'ancien régime : c'était, en quelque sorte, l'objet essentiel de sop établissement, la condition même de son existence ; et, toutefois, de la masse d'hommes qui sont aussitôt accourus pour recueillir l'héritage du parti qu'elle venait d'éconduire , elle n'a pu employer qu'une très faible portion. De là l'origine presque immédiate de deux partis qui se sont dressés contre elle^ et qui, malgré la violente opposition de leur nature et la dissi-. dence npn moins vive et non moins profonde de leurs affections et de leurs idées , ont bientôt uni leurs efforts pour la détruire. A la tribune, dans la presse, dans Iq, rue, elle a eu à soutenir contre ces deux partis dix-huit ans de luttes acharnées ; et si, dans ces luttes, où elle fnt. si longtemps heureuse, elle a fini par succoniber, c'est qu'à force de céder aux exigences déréglées de tout ce qui était lié à sa cause, elle a fini par donner contre ellemême de justes griefs à ses enneniis, par exciter la désaffection et le dégoût de la partie saine de la nation et
par ruiner l'honnêteté et l'énergie de ses serviteurs mêmes.
Le tort commun à ces gouvernements, tous trois réguliers pourtant et véritablement amis de Tordre, a été de croire qu'ils travaillaient à s'affermir en se créant de faux appuis, en cédant à d'immorales exigences, en se faisant un moyen d'influence du maintien d'une multitude d'abus. La monarchie de Juillet, je suis forcé de le reconnaître, n'a pas été plus irréprochable, sous ce rapport, que ne l'avaient été la Restauration et l'Empire. Peutêtre l'a-t-elle été moins. Constamment placée entre les obsessions de la cupidité et les agressions de l'esprit de désordre, elle n'a pas su déployer contre les passions cupides, à beaucoup près autant d'énergie et d'habileté qu'elle en avait longtemps montré contre les passions perturbatrices. C'a été là sa faute et aussi son malheur. Ouvertement tombée dans la corruption, elle y a perdu jusqu'à l'énergie dont eUe avait besoin pour se défendre.
Je sais fort bien quelle est la puissance du travers public qui l'entraînait de ce côté. Combattre ce travers avec avantage lui eût été plus difficile encore, peut-être, que de lutter avec succès contre les désordres de la rue. Et pourtant la chose était à là fois possible et indispensable : — Indispensable, car si l'on cédait au débordement des prétentions cupides, il était aisé de prévoir qu'on ne saurait bientôt plus à qui entendre, qu'on se susciterait toute sorte d'embarras, qu'on s'environnerait d'obstacles, qu'on se mettrait dans l'impossibilité de réformer aucun abus, de limiter aucune dépense, et que, pour se procurer un certain nombre de dévouements douteux, ou courrait le
risque de se voir bientôt entouré d^une multitude d'hostilités violentes; — Possible, car, si Ton s'adressait franchement au bon sens du pays et à ses sentiments honnêtes, on était presque assuré de trouver de Técho. Il fallait s'armer d'intentions droites; ne pas dissimuler les difficultés de sa situation; faire remarquer à quelles attaques d'un côté, et de l'autre à quelles obsessions on était en butte ; faire de fréquents appels à l'intérêt éclairé du public ; prendre dans cet intérêt un solide apptii contre les intérêts particuliers et leurs insatiables exigences ; montrer, sans précipitation , mais avec suite, par la justesse et la libéralité de ses vues qu'on voulait que la révolution eût été faite pour le légitime avantage de tous et non pour l'intérêt injuste et déréglé de quelques-uns; faire comprendre enfin qu'aucun bien ne serait possible s'il fallait satisfaire à toutes les convoitises que la révolution avait fomentées et à toutes celles qu'elle pourrait exciter encore.
II est impossible de ne pas avouer qu'on n'a pas su ou qu'on n'a pas voulu se servir de ces moyens pour com* battre la corruption ; que, bien loin de là, on a songé à se faire de la corruption un instrument de défense ; que, pressé par la nécessité de se défendre, on a cherché contre le désordre un point d'appui dans la corruption ; qu'on a travaillé sans relâche à se faire de la corruption une arme puissante. C'est pour cela qu'on a défendu avec tant d'Âpreté et de jalousie les attributions les plus abusives ; qu'on a manifesté jusqu'au bout l'intention de n'en rien céder; que, pour n'en rien perdre, on a indéfiniment ajourné l'établissement de libertés promises; qu'on a
pmf^ ce$^ ^çcni Iq f)Pip)(Ce d^s epiplo^; qu'on s'est l^iss^ ^tratper à ^ugmçqt^f ia(léfiq|mept le chiffre 4es dér penses; qu'en p^pifle pajx, et ayec ^ps recettes toujoiirs proissanteç^ ^yec des })U(lg^ts de quatorze à quinze cents millions, ^pn seiilpinent on n'a trouyé le nooyen de supprimer ni de réduire aucun impôt, mais on n'a jamais pu pe suffire, on ^ vu tous les ans ses budgets se fermer en déficit, et que^ pour aligner ses recettes et ses dépenses, il 8^ fallu recourir, à plusieurs reprises, ^u minpux exp^ dient des eaiprunt§ ; c'est encore pour cela et pour poii- Ypi^ ajouter toujours à sf^ moyens irréguliers d'influence, qu'on s'est efforcé d'accréditer les doctrines les plus favp^ riibi^s à l'extension de l'arbitraire administratif, à l'omnipot^Qce de TÉtat, à son intervention toujours plus (lardie et moins péna^ée dans le doinaine ^e l'activité parliciilière^
L'çffe^ naturel de ces mesures a été de détourner de plus en plus l'esprit public des fins honorables de la révo-
> On s trouve une preuve très explicite de la disposition systématique où Ton était de ne rien céder de ces mauvais moyens de gouvernement, dans des projets de discours sur la corruption politique quel M. GuizQt #vait pir^parés dnraf t la session de 4847 (at^ mois, de juillet), et qu'a publiés, en 1848, la Retme rétrospective de M. Taschereau.
« Le gouvernement, y est-il dit, ne laissera pas énerver et paralyser entre ses mains les moyens réguliers et légitimes de gouverner, par crainte de la responsabilité qui s'y attache.
« H ne se laissera pas entraîner par d'aveuglfs clipieurs à géner^ k entraver rezerdcç, le d^eloppeipei^t 4es droits çt des intér^ privés légitimes.
« .,M\ei droit 1^ la corruption partout où elle existç réellement;
— *5 — llilipn q^i avait fefl4^ k fjQjîyprflpjneat, p>8t-à-(liw (le 1^ poursuite dçs ^Jimn réfp]rpîes, et de surpxçiter de p|vi§ en plus les mauvaises p^ssiqus (}u p^yç; (^e ^éuéfalis^r^ en l'avivant enfcore, son coût d^jjf ^j vif pt si étepdu poi^^* la recherche des en^plpis ^t de toqs les ff^^r^s de fy\&n,V dont I^ ^oi|verne|nept diçppse; de donner h ce travers ]ç caractère d'une épidépiie; (^e le faire desçeiidre des Çh^brpjj daps jçs^ jCoUéçeç ^iepforaux, ^fms t^^tç^ le^ clcjssps
pjoursuiyez-la, frappez-^ sans hésiter; piais ne, frappez pas le gpii- Ycrnement d'impuissance, 64 cro^anl h toutes les clameurs quj raccu$ent de corruption.
« ... Je ne veux sacrifier ni les moyens réguliers et |égi(imes de goqverneiment y ni les droits et les libertés de§ citoyens. »
Ce que le ininistre entendait ici par moyens réguliers $( légitimes de gouvernement y ce n'él£^it, à coup sûr, aucun des pouvoirs élémentaires dont Tautorité de tout gouvernement se compose, et que nul ne pouvait avoir l'idée de contester au nôtre; mais c'était apparemment les pouvoirs, d'une légitimité très contestable, qui mettent pl^s ou Qioins k la discrétion de notre gouvernement les ressources et la liberté du public, et qui entrent dans l'immense bagage de ses attributions adminislratives , tels, par exemple, quç le pouvoir d'accorder des subventions de beaucoup d'espèces , de distribuer des bourse^, de concé(^er des entreprises, d'en répartiip les actions , d'autoriser des défrichements , de faire des concessions de mines, d'inter(iiriQ ou ^e permettre l'entrée de certains produits étrangers, etc., etc.; et ce que le ministre appelait les droits et les libertés des citoyens, c'était le droit qu'il voulait qu'ils eussent de le solliciter, de le supplier d'user h leur profit de tous ces pouvoirs arbitraires. Le ministre ne voyait de corruption que dans l'usage illégal ou v^nal qu'il pourrait arriyer à des hommes publics défaire de ces pouvoirs abusifs, et, du reste, il ne trouvait riei^
de citoyens, et de transformer les relations du pays avec son gouvernement en un système organisé de sollicitation universelle; d'entraîner le gouvernement à se servir, pour se rendre les populations favorables des innombrables moyens d'action dont il s'était fait investir ; et non seulement de la distribution des emplois, mais même de ses attributions administratives de toute espèce, du droit de concéder des mines, dé classer des chemins, d'au-
que d'honnête et de régulier, k ce que le gouvernement en fût saisi , et k ce que la population fût obligée de passer par ses mains pour jouir de certains avantages auxquels elle avait naturellement droit, etc. Il va sans dire que je vais plus loin dans ce que je dis de la corruption politique, et que j'applique ce mot au fait même de s*être emparé des pouvoirs dont je parle, ou de les avoir retenus dans ses mains, et d'avoir voulu faire dépendre, sans nécessité comme sans droit , sous une multitude de rapports , le bien- être des populations de la bonne volonté du gouvernement. C'est justement parce qu'il avait les mains pleines de ces dangereux pouvoirs, et que chacun voulait avoir sa part des innombrables faveurs dont ils lui permettaient de disposer, que le dernier gouvernement se voyait harcelé de tant de demandes , et soupçonné de ne pas faire de son autorité arbitraire un usage bien impartial et bien désintéressé. Dieu me préserve de croire qu'il en ait usé souvent comme des affaires célèbres ont prouvé qu'on l'avait pu faire quelquefois; mais s'il avait la dignité de ne s'en pas servir dans un grossier intérêt de lucre, il a pu lui arriver de tenir compte, dans l'usage qu'il en faisait, de la ligne politique suivie par les impétrants, et c'était Ik de la corruption belle et bonne. Ce honteux moyen de gouvernement , au point surtout où notre régime administratif en implique l'usage, sera pour tous les gouvernements qui l'emploieront une infaillible cause de ruine.
toriser des défrichements, de permettre des fondations d'entrepi:i9es théâtrales, et d'une multitude d'autres droits plus ou moins entachés d'usurpation et d'injustice; de l'exciter à accroître sans cesse ces pouvoirs abusifs ; de l'accoutumer à ne se déterminer dans l'usage qu'il en faisait que par la considération de l'importance des personnes et des bons offices qu'il en pouvait espérer; et telles étaient à cet égard les habitudes prises, qu'on y cédait sans trouble et sans hésitation ; on se croyait autorisé à cet égard à faire profession d'une certaine indulgence, d'une certaine facilité de mœurs; on tenait qu'il fallait passer quelque chose à la faiblesse humaine : il n'est pas douteux qu'on n'eût conservé le goût des hommes capa* blés, mais il est moins certain qu'on eût retenu dans toute son intégrité celui des honnêtes gens; peut-être, en leur qualité d'honnêtes gens, ne paraissaient-ils que médiocrement propres aux affaires, et je ne sais si, dans un certain monde, où une certaine habileté était fort en renom, on ne serait pas allé jusqu'à dire qu'un peuple n'avait pas besoin d'estimer son gouvernement.
On sent quel devait être, au miUeu du relâchement général, l'effet de telles maximes, professées dans les régions supérieures de la société. Cet effet, hélas! dans les derniers temps de la monarchie constitutionnelle, s'est manifesté par une série d'actions coupables que je n'ai pas besoin de rappeler, mais qui étaient beaucoup trop nombreuses pour qu'il fût possible de les regarder comme accidentelles, et qui sont venues révéler au monde le triste état où nos mœurs politiques étaient tombées.
La révélation de ces faits îirihidràux a été poiîr la considération du gouvernement un véritable aésastre. D'euxmêmes, et quand nul commentateur oMcieux né se fût trouvé là ]pour les mal interpréter, ils n'auraient pu manquer de lui causer dans Fesprit public un grave dommage. Mais ils ont eu encore le déplorable elTet de fournir contre lui k ses ennemis une arme terrible. Ils sont devenus un texte d'accusation sur lequel toutes les oppositions se sont ruées; et, quelque peu honorables que pussent être les motifs qui les faisaient agir, leur plainte, àii fond légitime, n'a malheureusement pas manqué son elfet. Elles l'ont colportée, de banquet en banquet, au milieu des populations les plus excitables, dans les départements du royaume les plus effervescents; et là corruption du goùverncïneht, dénoncée en tous lieux, est allée partout attrister, attiédir, désàflectîonrier les cœiirs honnêtes, et soulever en même temps contre liû les passions anarchiques qui devaient, quelqîies mois pïiïs tard, sous la direction dé ses ennemis les pîUs feddùtàèles, venir faire explosion à Paris.
C'étaient déjà li des effets bien gravés. Ces effets pourtant étaient loin d'être lès plus fâcheux . Le plus fâclfieux effet de ce qu'on appelait là corruption goiïvernementalè a été dé fermer les yeux ait gouvernement sur lés dangers qu'elle lui /aisait courir, et, à mesuré qu'elle fèxposait à plus de désaffection et d'inimitiés, à mesure qii'îl avait plus besoin de défense, d'engouMir Te dévouement, le zèle, la vigilance, le courage de ses serviteurs. Rien ne manquait à coup sûr, en fait d'organisation et de forces hiafé-
rielies : les forts détachés étaient là, et la rortificaiion continue, ei l'armée permanente, et là centralisation, et le budget, éi les innombrables fonctionnaires, et la majorité au parlement; une seule cbose était du semblait être absente : rhonnèteté, le sefîtitnent dil devoir, l'affection pour quelqu'un et pour quelque chose, et, en face des ennemis du gouvernement, devenus d'autant plus furieux qu'ils commençaient à croire à la possibiUté de le détruire, un désir intelligent et courageux de le maintenir. Il ne semble vraiment pas qu'un tel désir préoccupât sérieusement personne. On eût dit que les esprits étaient ailleurs. Peut-être, en effet, dans ces moments suprêmes, se laissait-on encore absorber par le soin de ses intérêts les plus étroitement personnels, et je ne voudrais pas répondre que, dans les ministères et à la Chambre, les sollicitations n'aient été leur train jusqu'aux derniers moments. Au moins est-il certain qu'on semblait avoir oublié partout qu'il y eût un gouvernement à défendre, et qu'on était tombé, à cet égard, dans un état d'engourdissement et d'insensibilité dont on n'a pu être tiré que par la chute même de la monarchie, et lorsqu'il s'est agi d'aller faire au gouvernement républicain sa soumission et ses révérences. Je ne veux pas rappeler la triste, l'ignoble hâte qu'on y a mise. C'est, sans comparaison, le fait de ce genre lé plus dégradant qu'ait présenté, depuis soixante ans, le spectacle de nos revirements politiques. Cet abandon inunédiat du gouvernement détruit, ce soudain empressement auprès du singulier pouvoir qui venait si inopinément prendre sa place, enfin l'inexprimable banalité de
cœur que faisait supposer une transition si brusque et si peu motivée ont été les derniers traits par où la corruption s'est traliie et rendue manifeste. C'est à ces traits qu'on a pu voir à quel point toute pudeur et toute bonne*, teté politiques étaient perdues.