‹ La révolution du 24 févrierChapitre 16 sur 32 · DU GOUVERNEMENT DANS LA DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

DU GOUVERNEMENT DANS LA DÉMOCRATIE

II y a des hommes que cette lutte n’inquiète point. Ils ont pleine confiance dans la nature humaine. Selon eux , laissée à elle-même , elle va au bien. Tous les maux de la société viennent des gouvernements qui corrompent l’homme en le violentant ou en le trompant. La liberté, la liberté en toutes choses et pour tous. Presque toujours elle

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suffira à éclairer ou à contenir les volontés, à prévenir le mal ou à le guérir. A côté de la liberté, un peu de gouvernement , le moins possible , pour réprimer le désordre extrême et matériel.

D’autres ont , pour se rassurer contre le triomphe du mal dans l’homme et dans la société, un moyen plus décisif. Il n’y a, disent-ils, point de mal naturel et nécessaire, car nul penchant humain n’est mauvais en soi ; il ne devient tel que parce qu’il n’atteint pas le but auquel il aspire. C’est un courant qui déborde, ne pouvant couler. Que la société soit organisée de telle sorte que tous les instincts de l’homme y trouvent chacun sa place et sa satisfaction ; le mal disparaîtra ; la lutte cessera; et toutes les forces humaines concourront harmonieusement au bien social.

Les premiers méconnaissent l’homme; les seconds méconnaissent l’homme et nient Dieu.

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Que tout homme descende en lui-même et s’observe attentivement. Pour peu qu’il sache regarder et qu’il consente à voir, il sera profondément troublé de la guerre incessante que se livrent en lui les bons et les mauvais penchants , la raison et le caprice, le devoir et la passion, le bien et le mal, pour les appeler par leur nom. On contemple avec anxiété les agitations , les chances extérieures de la vie humaine. Que serait-ce si on assistait aux agitations , aux chances intérieures de l’âme humaine ? C’est là qu’il faut voir combien en un jour, en une heure, il peut se rencontrer de périls, de pièges, d’ennemis, de combats, de victoires et de revers ! Je ne dis pas cela pour décourager l’homme ni pour humilier sa liberté. Il est appelé à vaincre dans cette lutte de la vie , et c’est à sa liberté qu’appartient l’honneur de vaincre. Mais la victoire est impossible pour lui, et sa défaite est certaine s’il n’a une idée juste et un sentiment profond de ses dangers, de ses faiblesses et des secours dont il

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a besoin. Il y a une immense ignorance de la nature de l’homme et de sa condition à croire que , laissée à elle-même, la liberté humaine va au bien et peut y suffire. C’est l’erreur de l’orgueil ; erreur qui énerve du même coup l’ordre moral et l’ordre politique, le gouvernement intérieur de l’homme et le gouvernement général de la société.

Car la lutte est la même, et le péril aussi pressant, et le secours aussi nécessaire dans la société que dans l’homme. Beaucoup de ceux qui vivent aujourd’hui ont eu cette destinée de voir, plusieurs fois dans le cours de leur vie, l’édifice social près de se dissoudre , et ses appuis , ses liens manquant de toutes parts. Sur quelle immense étendue, avec quelle effroyable rapidité ont éclaté, à chaque épreuve semblable, toutes les causes de guerre et de mort sociale qui fermentent incessamment au milieu de nous! Qai n’a tressailli à cette révélationsoudaine des abîmes sur lesquels vit la société, et

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des frêles barrières qui l’en séparent, et des légions destructives qui en sortent dès qu’ils s’entr’ouvrent? Pour moi, j’ai assisté, jour par jour, heure par heure, à la plus pure, à la plus sage, à la plus douce, à la plus courte de ces secousses redouta-^ blés; j’ai vu, en juillet 1830, dans les rues et dans les palais , à la porte des conseils nationaux et au sein des réunions populaires, cette société livrée à elle-même qui faisait ou regardait faire la révolution. Et en même temps que j’admirais tant de sentiments généreux, tant d’actes d’intelligence forte, de vertu dévouée et de modération héroïque, je frissonnais en voyant s’élever et grossir, de minute en minute, un vaste flot d’idées insensées, de passions brutales, de velléités perverses, de fantaisies terribles près de se répandre et de tout submerger, sur un sol qu’aucune digue ne défendait plus. La société venait de repousser victorieusement la ruine de ses lois et de son honneur, et elle était sur le point de tomber en ruines elle-

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même au milieu de sa victoire. C’est à cette lumière que j’ai appris les conditions vitales de l’ordre social et la nécessité de la résistance pour le salut.

Résister, non-seulement au mal, mais au principe du mal , non-seulement au désordre , mais aux passions et aux idées qui enfantent le désordre, c’est la mission essentielle, c’est le premier devoir de tout gouvernement. Et plus la démocratie a d’empire, plus il importe que le gouvernement garde son vrai caractère et joue son vrai rôle dans la lutte dont la société devient le théâtre. Pourquoi tant de sociétés démocratiques, quelques unes si brillantes, ont-elles si promptement péri ? Parce qu’elles n’ont pas souffert qu’au milieu d’elles le gouvernement fit son devoir et son métier. Elles ont fait plus que le réduire à la faiblesse; elles l’ont condamné au mensonge. C’est la triste condition des gouvernements démocratiques que ,

chargés de réprimer le désordre, on les veut complaisants et flatteurs pour les causes du désordre. On leur demande d’arrêter le mal quand il éclate , et on leur commande de l’encenser tant qu’il couve. Je ne connais rien de plus déplorable que ces pouvoirs qui , dans la lutte des bons et des mauvais principes, des bonnes et des mauvaises passions, plient eux-mêmes à chaque instant le genou devant les mauvaises passions et les mauvais principes, et puis essaient de se redresser pour combattre leurs excès. Vous ne voulez pas des excès; réprouvezles dans leur source. Vous voulez la liberté, le développement large et glorieux de l’humanité ; vous avez raison. Connaissez donc les conditions, prévoyez les conséquences de ce grand fait. Ne vous aveuglez pas sur les périls, sur les combats qu’il fera éclater. Et dans ces combats et ces périls, n’exigez pas de vos chefs qu'ils soient hypocrites ou faibles devant l’ennemi; ne leur imposez pas le culte des idoles, fussiez- vous vous -mêmes les

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idoles ; permettez-leur, enjoignez-leur de n’adorer, de ne servir que le vrai Dieu.

Je pourrais me donner le plaisir de rappeler ici les noms et la mémoire de tant de pouvoirs qui sont tombés honteusement pour s’étre lâchement asservis ou prêtés aux erreurs et aux passions des démocraties qu’ils avaient mission de gouverner. J’aime mieux citer ceux qui ont glorieusement vécu en leur résistant. J’ai plus de goût à prouver la vérité par l’exemple des sages et de leurs succès que par celui des insensés et de leurs revers.

La France démocratique doit beaucoup à l’empereur Napoléon. Il lui a donné deux choses d’un prix immense : au dedans, l’ordre civil solidement constitué; au dehors, l’indépendance nationale fortement établie par la gloire. A-t-elle jamais eu un gouvernement qui l’ait plus rudement traitée, qui ait montré , pour les idées et les passions favorites

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de la démocratie, moins de complaisance? Dans l'ordre politique , Napoléon ne s’est préoccupé que de relever le pouvoir, de lui rendre les conditions de sa force et de sa grandeur. Il a vu là , pour une société démocratique comme pour toute autre , un intérêt national de premier ordre , et , selon lui , le premier des intérêts.

Mais Napoléon était un despote. S’il a bien compris et bien servi quelques-uns des grands intérêts de la France, il en a profondément méconnu et blessé d’autres non moins sacrés. Comment aurait-il été favorable aux instincts politiques de la démocratie, lui si hostile à la liberté ?

Je ne conteste point ; je ne cours pas risque d’oublier que Napoléon était un despote, car je n’ai point eu à l’apprendre. Je le pensais quand il était

là. Eût-il pu être autre ? Eût-il pu accepter la liberté *

politique, et pouvions-nous alors la recevoir? Je ne décide pas cette question. Il y a des hommes,

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très-grands, qui conviennent à certaines crises maladives et passagères , non à l’état sain et durable de la vie des peuples. Peut-être Napoléon n’a-t-il été que l'un de ces hommes-là. Qu’il ait méconnu quelques-uns des principes vitaux de l’ordre social , quelques-uns des besoins essentiels de notre temps , personne n’en est plus convaincu que moi. Mais il a rétabli au sein de la France démocratique l’ordre et le pouvoir. Il a cru et prouvé qu’on pouvait servir et gouverner une société démocratique sans condescendre à tous ses penchants ; c’est là sa grandeur.

Washington ne ressemble point à Napoléon ; celui-là n’était pas un despote. Il a fondé la liberté politique, en même temps que l’indépendance nationale de sa patrie. Il n’a fait servir la guerre qu’à la paix. Monté sans ambition au pouvoir suprême, il en est descendu sans regret, dès que le salut de sa patrie le lui a permis ; il est le modèle des

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chefs de république démocratique. Qu’on examine sa vie, son âme, ses actes, ses pensées, ses paroles; on n’y trouvera pas, pour les passions et

les idées favorites de la démocratie, une seule

marque de condescendance, un seul instant de laisser-aller. Il a constamment lutté, lutté jusqu’à la fatigue et la tristesse, contre ses exigences. Nul homme n’a été plus profondément imbu de l’esprit de gouvernement, du respect de l’autorité. Il n'a jamais excédé les droits du pouvoir selon les lois de son pays ; mais il a affirmé et maintenu ces droits, en principe comme en fait, aussi fermement, aussi fièrement qu’il l’ertt pu faire dans un État ancien, monarchique ou aristocratique. Il était de ceux qui savent que, pas plus dans une république que dans une monarchie , pas plus dans une société démocratique que dans toute autre, on ne gouverne de bas en haut.

Les sociétés démocratiques n’ont point ce privi-

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lége que l’esprit de gouvernement y soit moins nécessaire, ni que ses conditions vitales y soient autres et moins élevées qu’ailleurs. Par une infaillible conséquence de la lutte qui s’établit infailliblement dans leur sein, le pouvoir y est incessamment appelé à se décider entre des impulsions contraires qui le sollicitent à se faire l’artisan du bien ou le complice du mal, le champion de l’ordre ou l’esclave du désordre. La fable du choix d’Hereule est son histoire de tous les jours, de tous les moments. Tout gouvernement, quels que puissent être sa forme et son nom, qui, soit par le vice de son organisation ou de sa situation, soit par la corruption ou la faiblesse de sa volonté, ne suffira pas à cette tâche inévitable, passera bientôt comme un fantôme malfaisant, ou perdra la démocratie au lieu de la fonder.

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