‹ La révolution du 24 févrierChapitre 17 sur 32 · DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE · texte numérisé non relu

DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE

Je ne veux parler qu’avec respect du gouvernement républicain. En soi, c’est une noble forme de

gouvernement. Elle a suscité de grandes vertus.

Elle a présidé à la destinée et à la gloire de grands peuples.

Mais le gouvernement républicain est chargé de la même mission, tenu aux mêmes devoirs que

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tout autre gouvernement. Il ne peut réclamer, à cause de son nom, ni dispense, ni privilège. Il faut qu’il satisfasse aux besoins, soit permanents, soit actuels, de la société qu’il est appelé à régir.

i Le besoin permanent de toute société, le premier besoin de la France actuelle, c’est le besoin de la paix au sein de la société elle-même.

On parle beaucoup d’unité, de fraternité sociale. Mots sublimes qui doivent être des faits et non pas nous faire oublier les faits. Rien ne perd plus certainement les peuples que de se payer de mots et d’apparences.

Pendant que les mots d’unité et de fraternité sociale retentissent au milieu de nous , la guerre sociale y retentit aussi, flagrante ou imminente, terrible par les maux qu’elle fait souffrir et par ceux qu’elle fait prévoir.

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Je ne veux pas appuyer sur cette plaie si douloureuse. Pourtant, il faut qu’on la sente et qu’on la sonde, pour la guérir. C’est une ancienne plaie. La lutte des diverses classes de notre société * rempli notre histoire. La révolution de 1789 en a été la plus générale et la plus puissante explosion. Noblesse et tiers état, aristocratie et démocratie, bourgeois et ouvriers, propriétaires et prolétaires, autant de formes, autant de phases diverses de la lutte sociale qui nous travaille depuis si longtemps. Et c’est au moment où nous nous vantons de toucher à l’apogée de la civilisation, c’est au bruit des plus humaines paroles qui puissent sortir de la bouche des hommes, que cette lutte renaît plus violente, plus farouche que jamais!

C’est un fléau, c’est une honte que notre temps ne peut accepter. La paix intérieure, la paix entre toutes les classes de citoyens, la paix sociale ! c’est le besoin suprême de la France , c’est le cri de salut

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La République démocratique nous la donnerat-elle ?

Elle n’a pas bien débuté à cet égard. A peine née, elle a subi et rendu la guerre civile. C’est pour elle un grand malheur. Les gouvernements ont beaucoup de peine à sortir de ce qui fut leur berceau. La République démocratique y parviendrat-elle? avec du temps, rétablirait-elle la paix sociale?

Un fait me frappe et m’inquiète beaucoup : c’est l’ardeur que la République a mise à se nommer expressément et officiellement démocratique.

Les États-Unis d’Amérique sont, dans le monde, le modèle de la république et de la démocratie. Ont-ils jamais songé à s’intituler : République démocratique?

Je ne m’étonne point qu’ils n’y aient pas songé .

Il n’y avait chez eux point de lutte entre l’aristocratie et la démocratie, entre une société ancienne aristocratique et une société nouvelle démocratique. Bien loin de là ; les chefs de la société des États-Unis, les descendants des premiers colons, la plupart des principaux planteurs dans les campagnes et des principaux négociants dans les villes, l’aristocratie naturelle et nationale du pays, étaient à la tête de la révolution et de la république; ils la voulaient, ils la soutenaient, ils s’y dévouaient avec plus d’énergie et de constance qu’une grande partie du peuple. La conquête de l'indépendance et la fondation de la république n’ont point été, aux États-Unis, l’œuvre et la victoire de certaines classes contre d’autres classes; toutes les classes y ont concouru , sous la conduite des plus élevées, des plus riches, des plus éclairées, qui, plus d’une fois, ont eu grand’ peine à rallier les volontés et à soutenir le courage de la population.

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Quand il y avait des officiers à choisir pour les corps de troupes qui se formaient dans les divers États, Washington adressait partout cette recommandation : « Prenez des gentlemen ; ce sont les plus sûrs, comme les plus capables. »

Plus qu’aucun autre, le gouvernement républicain a besoin du concours de toutes les classes de citoyens. Si la masse de la population ne l’adopte pas chaudement, il est sans racines; si les classes élevées le repoussent ou le délaissent, il est sans repos. Et dans l’un et l’autre cas, pour vivre, il est réduit à opprimer. Précisément parce que, dans l'ordre politique, les pouvoirs républicains sont faibles et précaires, il faut qu’ils puisent , dans les dispositions de l’ordre social, beaucoup de force morale. Quelles sont les républiques qui ont longtemps et honorablement vécu, résistant aux défauts et aux orages naturels de leurs institutions ? Celles-là seules chez qui l’esprit républicain a été vrai et général ;

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qui ont obtenu à la fois, d’une part, le dévouement et la confiance du peuple , de l’autre, l’appui décidé des classes qui, par leur situation acquise, par leur fortune, par leur éducation, par leurs habitudes, apportent dans les affaires publiques le plus d’autorité naturelle, d’indépendance tranquille, de lumières et de loisir. A ces conditions seulement la République s’établit et dure, car à ces conditions seulement elle gouverne sans troubler la paix sociale , et sans condamner le pouvoir à la déplorable alternative d’être désorganisé par l’anarchie ou tendu jusqu’à la tyrannie.

Les États-Unis d’Amérique ont eu ce bonheur. II manque à la République française. Elle en convient; que dis-je! elle le proclame, elle en fait gloire. Que veulent dire aujourd’hui , parmi nous , oes mots République démocratique invoqués , adoptés comme le nom officiel , comme le symbole du gouvernement ? C’est l’écho d’un ancien cri de

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guerre sociale: cri qui s’élève et se répète, de nos jours, à tous les étages de la société; prononcé avec colère contre certaines classes par d’autres classes qui, à leur tour, l’entendent avec effroi retentir contre elles-mêmes. Démocrates au-dessus, Aristocrates au-dessous. Tour à tour menaçants et menacés, envieux et enviés. Continuels et choquants changements de rôle, d’attitude, de langage. Déplorable confusion d’idées et de sentiments contraires. La guerre dans le chaos.

J’entends la réponse : « Cette guerre a été un fait, le fait dominant de notre histoire, de notre société, de notre révolution. On ne cache point, on ne tait point des faits pareils. Celui-ci a enfin trouvé son terme et sa loi. Ce n’est point la guerre que nous proclamons en nous intitulant République démocratique; c’est la victoire, la victoire de la démocratie. La démocratie a vaincu; elle reste seule sur le champ de bataille; elle lève sa visière;

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elle se nomme et prend possession de sa conquête. »

Illusion ou hypocrisie! savez-vous comment un gouvernement, démocratique ou autre, proclame et prouve sa victoire quand elle est réelle et définitive? En rétablissant la paix. A ce signe seul, vous aurez vaincu. Est-ce que la paix règne en France? Est-ce qu’elle s’approche ? Est-ce que les divers éléments de la société, de gré ou de force, satisfaits ou résignés , croient vraiment à la paix , et viennent se calmer et se ranger sous la main de la République démocratique? Entendez les interprétations qui se donnent, les commentaires qui s’élèvent de toutes parts sur ces mots dont vous avez fait le drapeau du gouvernement républicain ; voyez les faits qui éclatent ou qui grondent partout, à la suite de ces commentaires. Est-ce là de la paix? Y a-t-il là, je ne dis pas même la réalité, mais seulement l’apparence d’une de ces victoires

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fortes et sages qui compriment , du moins pour un temps , les luttes sociales , et assurent aux nations une longue trêve ?

Il y a des faits si immenses, si éclatants qu’aucun pouvoir ni aucun mensonge humain n’est en état de les cacher. Dites , tant qu’il vous plaira , que le jour de la fraternité est venu , que la démocratie , telle que vous l’établissez , met un terme à toute hostilité, à toute lutte de classes, assimile et unit tous les citoyens. La vérité, la vérité terrible, luit au-dessus de ces vaines paroles. Partout les intérêts, les passions, les prétentions, les situations, les classes diverses sont aux prises, avec tout l’emportement d’espérances ou de craintes sans limites. C’est évidemment dans le chaos de la guerre sociale que la République démocratique, dès ses premiers pas, par ses premiers actes, est près de se plonger et de nous plonger.

Nous donne-t-elle du moins des armes pour

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nous en défendre? Nous ouvre-t-elle des issues pour en sortir?

Je vais au delà de son nom. Je regarde aux idées politiques qu’elle proclame et qu’elle rédige en lois de l’État. Mon inquiétude, loin de diminuer, s’accroît. De même que, sur le drapeau de la République démocratique, j’ai retrouvé la guerre sociale, de même, dans sa constitution, je retrouve le despotisme révolutionnaire. Point de pouvoirs distincts et assez forts par eux-mêmes pour se contrôler et se contenir réciproquement. Point de solides remparts à l’abri desquels les droits et les intérêts divers se puissent établir. Nulle organisation de garanties , nul contre-poids de forces au centre de l’État et au sommet du gouvernement. Rien qu’un moteur et des rouages, un maître et des agents. Partout les libertés individuelles des ci- ^ toyens seules en présence de la volonté unique de la majorité numérique de la nation. Partout le prin-

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cipe du despotisme en face du droit de l’ insurrection.

Telle est, dans l’ordre social, la position que prend la République démocratique; tel, dans l’ordre politique, le gouvernement qu’elle construit.

Que peut-il sortir de là?

Certainement ni la paix, ni la liberté.

Quand la République a été proclamée, au milieu de l’inquiétude générale et profonde, un sentiment s’est manifesté : « Attendons. Peut-être la République sera autre qu’elle n’a été. Que l’expérience se fasse; qu’elle ne soit point troublée par la violence. Nous verrons. » Ainsi ont pensé de bons citoyens.

Ils ont tenu parole. De leur part du moins, aucun trouble n’a ébranlé la République ; aucun obstacle ne lui a été suscité.

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La même idée a prévalu eu Europe. Par sagesse sans doute, non par aucun espoir bien veillant. Mais peu importent les motifs de l’Europe; son attitude est calme ; aucun acte, aucun danger venu du dehors ne trouble la République française dans son essai d’établissement.

De son côté, c’est justice de le reconnaître, la République a fait des efforts pour être autre que ne le craint le sentiment public. Elle a respecté la foi des hommes. Elle a défendu, à la dernière heure, il est vrai, mais enfin elle a défendu la Yie de la société. Elle n’a pas rompu la paix européenne. Elle n’a pas renoncé à la probité publique. Efforts méritoires qui honorent des hommes et attestent l’instinct général du pays. Efforts impuissants qui ralentissent, mais qui n’arrêtent point le mouvement de l’État sur une pente funeste. Les * hommes qui voudraient l'arrêter ne prennent pied nulle part. A chaque instant, à chaque pas, ils

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glissent , ils descendent. Ils sont dans l’ornière révolutionnaire ; ils se débattent pour ne pas s’y enfoncer; mais ils ne savent , ou n’osent, ou ne peuvent en sortir. Un jour, quand on y regardera librement et sérieusement, on sera épouvanté de tout ce qu’ils ont livré ou perdu, et du peu d’effet de leur résistance. Il est vrai : la République ne fait pas tout ce qu’elle a fait jadis ; mais elle n’est point autre qu’elle n’a été. Qu’il s’agisse d’organisation sociale ou d’institutions politiques, des conditions de l’ordre ou des garanties de la liberté , elle ne sait pas mieux ni autre chose que ce qu’elle savait il y a cinquante ans. Ce sont les mêmes idées, les mêmes tentatives, souvent les mêmes formes, les mêmes paroles. Spectacle étrange! la République se redoute elle-même et voudrait se transformer ; elle ne sait que se copier.

Combien de temps, pour réussir ou pour échouer, durera encore l’épreuve? Nul ne le sait. Mais jus-

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qu’ici la France a évidemment droit de craindre que ses intérêts suprêmes , la paix, sociale et la liberté politique, ne soient mis, ou laissés, par la République démocratique, dans un immense péril.

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