‹ La révolution du 24 févrierChapitre 2 sur 32 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Le fait même de la révolution.

Il existait en France , il y a à peine seize mois , un gouvernement qui passait, quoique d'une date peu ancienne encore, pour un des mieux et des plus fermement assis qu’il y eût en Europe. Gel établissement politique était en possession de tout ce qui est vulgairement regardé comme propre ü constituer un gouvernement fort. 11 s’appuyait sur une nombreuse majorité parlementaire. Il disposait d’un budget de quinze cents millions. Il avait sous sa main une armée exercée, disciplinée, aguerrie de près de quatre cent mille hommes, dont une portion notable, concentrée à Paris et dans les forts qui l’entourent, pouvait, à un moment donné, être rapidement dirigée sur tel point de la ville où viendrait à éclater quelque grand désordre. A cette armée puissante s’en joignait une seconde plus nombreuse encore d’administrateurs et de fonctionnaires civils de tous les ordres qui enveloppait le territoire comme d’un réseau. Entin l'ensemble de ces forces matérielles, décuplé, ce semble, par l’esprit d’unité qui en avait dirigé la formation, puisait dans cette unité même et dans ce que nous désignons en France par le nom de centralisation, un ascendant qui

est regardé chez nous comme quelque chose d’irrésistible. Ajoutons que cet établissement, conduit par un chef tenu pour habile et ferme, sorti toujours victorieux, à la tribune et dans la rue, des luttes violentes qu’il avait eues à soutenir contre l’esprit de faction, consacré par une possession de dix-huit années, dont les huit ou neuf dernières avaient été relativement paisibles, accepté môme temporairement par ses ennemis avec une sorte de résignation, et destiné, aux yeux des plus ardents, à durer au moins autant que la vie de son chef, ne semblait, à l’approche de ses derniers moments, et le 23 février encore, courir aucun danger vraiment sérieux, et que sa chute, arrivée il y a seize mois, demeure pour le plus grand nombre des esprits, tant on y était peu préparé, tant elle a été imprévue et soudaine, un sujet permanent de stupéfaction, et est universellement regardée comme un des faits les plus singuliers qu’ait jamais présentés l’histoire.

Un jour, un moment, un souffle a tout détruit, ou du moins a tout semblé détruire. Le gouvernement, le grand et puissant gouvernement de Juillet, culbuté h Paris en quelques heures, et n’essayant de se rallier nulle part, faute, sans doute, de voir hors de Paris, grâce à notre organisation administrative et à notre centralisation tant vantées, aucun point où l’on pût prendre l’initiative de quelque résistance, rien qui eût l’air d’une force et qui présentât l’ombre d’un appui, a tout à coup disparu du pays sans y laisser de son autorité la moindre trace; et telles ont été la surprise, l’émotion, l’épouvante de l’Europe que la révolution accomplie à Paris , et par cela môme

dans toute la France, s’est propagée, cotnihe la flamme d’une traînée de pondre, de Paris à Berlin, à Vienne, à Munich, à Milan, et, sans que nous eussions rien à faire pour cela, de française, ou même de simplement parisienne qu’elle était, est devenue presque subitemeht européenne.

Comment ce prodige s’est-il accompli? Quelle irrésistible force a produit tout à coup des effets si foudroyants et si vastes? Et, pour nous restreindre, dans cette recherche, au fait principal, à la catastrophe qui a déterminé toutes les autres, pour réduire ici la question au fait qui ne regarde que nous , comment est-ii arrivé que notre gouvernement ait disparu, ainsi qu’il l’a fait, devant une émeute qui n’avait pas même été tentée avec l’espoir, que dis-je? avec la pensée de le détruire? qui ne croyait pas cette pensée susceptible encore d’être réalisée ? Le fait a été si extraordinaire qu’il ne paraissait pas intelligible, même à ceux qui en avaient été les témoins ou les acteurs, et que, sans chercher à en pénétrer les causes, en se bornant à le considérer en lui-même et seulement par son côté matériel, on ne parvenait point à s’en rendre compte. Chacun interrogeait ses souvenirs ; on se demandait ce qui s’était passé, quelle défaite avait subie le gouvernement, quelle victoire avaient remportée ses adversaires? On cherchait, avec une curiosité impatiente et irritée, dans les récits les plus favorables aux émeutiers vainqueurs, quelque chose qui pût expliquer tant soit peu raisonnablement leur prodigieux triomphe. On cherchait, hélas! bien en vain. Ni alors, ni depuis u’ont été découverts dans ces tristes journées de février,

qu’aucun historien, à coup sûr, ne sera tenté de qualifier de glorieuses, ni bataille, ni combat qui en puissent expliquer le dénouement plus qu’étrange, et, avec quelque faste qu’en aient longtemps parlé les triomphateurs, on peut hardiment les défier de le rattacher à un fait d’armes quelconque dont le monde sache le nom. Void, en effet, tout ce qu’on découvre en se livrant à l’examen attentif et circonstancié des événements de ces trois jours, dont le résultat a été à la fois si subit, si inattendu et parait encore si inexplicable.

Le premier jour , le 22 février, des rassemblements sur des points nombreux, des promenades ou, si l’on veut, des mouvements, sans dessein apparent bien déterminé, vers la Chambre des députés, la place de la Concorde, les Champs-Elysées, la Madeleine. Quelques tentatives de barricades dans divers quartiers. Des postes isolés, de quelques hommes, désarmés par des bandes nombreuses. L’un de ces postes pris et brûlé, aux Champs- Elysées. Quelques boutiques d’armuriers pillées. Quelques coups de fusils échangés entre des gardes municipaux et des émeutiers au centre de la ville, et, dans la rue Beaubourg notamment, une tentative pour enlever à la garde municipale quelques prisonniers, qu’elle conserve après un échange de plusieurs coups de fusil avec les assaillants. C’est le seul engagement de la journée qui ait un caractère meurtrier. La troupe a eu à faire diverses charges pour dissiper les rassemblements, mais sans être obligée de se servir de ses armes, et surtout de ses armes à feu. A l’arrivée de la nuit, tout rentre dans l’ordre sur les points qui avaient été le plus agités durant le jour.

Seulement, vers les huit heures, des rassemblements nombreux dans le quartier Poissonnière et à la porte Saint-Denis paraissent assez dignes d’attention pour qu’une batterie d’artillerie, placée au centre d’un carré de troupes, doive s’installer sur le boulevard Poissonnière et y bivouaquer toute la nuit. En somme, la journée s’est passée sans luttes violentes. La nuit, une vive agitation se manifeste dans le quartier des Halles et au Marais.

On s’attendait pour le lendemain à des collisions plus sérieuses. Des dispositions furent prises qui paraissaient avoir pour objet de tenir libres les quais jusqu’à l’Hôtel de Ville, la rue de Rivoli, la rue Saint-Honoré jusqu’aux halles, le boulevard jusqu’à la porte Saint-Denis, et, par la rue Saint-Denis, la communication du boulevard avec les quais et les halles. Le Carrousel et le jardin du Palais- Royal furent interceptés. On occupa fortement la place Vendôme et la place des Victoires. De nombreux détachements de troupes furent distribués sur divers points, notamment sur le boulevard au bas de la rue Poissonnière, aux approches de la porte Saint-Denis, et dans le quartier des Halles. Les abords de la Chambre des députés furent gardés. Aux Champs-Èlysées étaient réunis des réserves importantes d’infanterie et de cavalerie. De fortes patrouilles enfin sillonnaient les quartiers du centre. Ces précautions paraissaientplus que suffisantes pour parer aux éventualités de la journée ; et, dans le cours de la journée, en effet, il ne fut rien tenté qui exigeât des répressions bien vigoureuses. 11 y eut cependant, dans les quartiers du centre, des barricades formées sur un assez

grand nombre de points, à l’entrée de la rue des Prouvai res, dans les ruesdeCléry, Poissonnière, du Petit Carreau, Bourbon- Villeneuve, et notamment dans les rues qui traversent lu rue Saint-Denis, aux points où elles débouchent dans cette voie de circulation importante. Mais beaucoup de ces barricades n’étaient pas même gardées, et, sur aucun point, elles ne furent sérieusement défendues. La fusillade s’engagea, sans se soutenir, en divers endroits, rue de Cléry, rue du Petit-Carreau, vers la rue Meslay, dans le quartier du Temple, dans la rue de Rambuteau, et elle n’eut que des suites peu graves. U y eut des blessés sur divers points, mais presque point de tués. Les relations que j’ai lues ne font mention que de trois ou de quatre. L’excellente garde municipale de Paris, qui, en sa qualité même de garde municipale, se trouvait naturellement chargée du maintien de l’ordre et de la sûreté dans la ville, et à qui la portion active de la lutte avait été spécialement dévolue, ne perdit pas, dans les deux journées, un seul homme'. Ce qu’offrirent de plus triste et de plus inquiétant les manifestations de la matinée, ce furent les sympathies de la garde nationale pour l’émeute. Elle souffrit, sur un certain nombre de points, que les séditieux prissent position derrière elle; elle couvrit leurs cris de sa protection ; elle s’y associa du mieux qu’elle pût ; elle fut les faire entendre rue de Rivoli, sous les fenêtres du château, précédée et suivie d’une

' J’ai sous les yeux un relevé fait au ministère de la guerre des pertes que la garde municipale a essuyées dans les journées de février. Toutes ses perles sont du dernier jour, du 24.

foule ameutée ; bien plus, elle se montra deux fois (place des Petits-fères) disposée h résister à ce que la troupe tenterait de faire pour les réprimer. Et néanmoins il ne semblait pas qu’il y eût d’exaspération dans les âmes. Ni la garde nationale, ni même l’émeute ne paraissaient préoccupées d’idées de renversement; et sitôt qu’on fut informé que le roi renvoyait ses ministres, vers les deux heures de l’après-midi, tout changea immédiatement d'aspect ; le ressort de la sédition sembla se détendre; la lutte cessa; et telle était la sécurité du gouvernement que l’ordre fut donné de faire rentrer les troupes et qu'on renvoya à Vincennes les prolonges de l’artillerie. Ainsi, dans la matinée du 23 février, pas plus que dans la journée du 22, nul fait d’armes, nul succès militaire de l’émeute, je ne dirai pas qui explique, mais qui fasse pressentir le moins du monde l’événement immense qui va s’accomplir. J’omets à dessein de mentionner le sinistre événement du soir, qu’il est impossible de séparer des faits du lendemain 24, et à la suite duquel commence immédiatement, dans le drame que nous exposons, quelque chose de tout nouveau.

Journée du 24. Voyant que les événements tournaient à la paix, dans l’après-midi du 23, les principaux fauteurs du mouvement insurrectionnel avaient senti qu’il était urgent de le ranimer et de lui imprimer un caractère plus énergique. La partie la plus redoutable de l’insurrection, les affiliés des sociétés secrètes, leurs membres surtout les plus dangereux, convoqués à Paris de tous les points du royaume, y étaient déjà arrivés au nombre de plusieurs milliers. Ils n’avaient pas donné encore, ou du moins ils

n’avaient pris qu'une part très faible à l’œuvre de subversion qu’on avait entreprise et qui menaçait d’avorter misérablement. L’heure était donc venue de les engager dans la lutte. Mais comment justifier, quand satisfaction venait d’ôtre donnée, et que tout semblait près de finir, une soudaine recrudescence de la sédition ? Il fallait un fait sur lequel la partie honnête et sincère du public opposant put aisément prendre le change, et qui, loin de lui donner l'éveil, fût de nature à l'engager plus avantetavec plus de passion dans les desseins de l’émeute. On sait de quoi l’on s’avisa et par quel infâme coup de Jarnac fut inarquée l’entrée en scène des nouveaux acteurs. Le succès de leur ruse fut complet, et l’émotion publique répondit, autant qu’ils le pouvaient souhaiter, à l’exécution meurtrière qu’ils avaient eu l’art de provoquer sur le boulevard. L’événement d’ailleurs, il faut le reconnaître, fut habilement et vigoureusement exploité. La nuit, employée par tout ce qu’il y avait de plus violent parmi les insurgés à soulever la capitale, fut employée par une partie de sa population, abominablement dupée, à dresser des barricades, à préparer des moyens de défense, et le 24, à l’aube du jour, des masses compactes d’émeutiers, dont la plupart donnaient les signes d’une violente exaltation, se trouvaient réunies aux approches de la porte Saint- Denis, où avaient été préparés des moyens de résistance considérables... Veut-on que j’arrive tout d’un coup à l’issue de ce mouvement, préparé avec une habileté si infernale? Je dirai que, moins de huit heures après, la nouvelle émeute était devenue une révolution, et qu’elle entrait triomphante au palais des Tuileries. Mais comment

y arrivait-elle? Quelle bataille avait-elle livrée? Quelle armée avait-elle détruite? Elle n’avait ni livré de bataille, ni détruit d’armée. Des forces considérables, marchant en colonnes serrées, avaient été envoyées à sa rencontre ; mais, avant même qu’elles eussent agi, le gouvernement avait fait savoir qu’il renonçait à l’emploi des troupes, qu’il s’en remettait, pour la police de la ville et pour sa propre sûreté, au zèle de la garde nationale ; et les troupes, en effet, comme si on avait voulu livrer passage à l’émeute, avaient été retirées presque aussitôt qu'envoyées. Ce que voyant, et se sentant animée à ce spectacle d’un surcroît d’excitation d’autant plus grand que le péril devenait moindre, l’émeute a marché vaillamment sur les Tuileries, où elle est entrée au bout de peu d’heures, et où, à la rigueur, elle aurait pu arriver sans coup férir. Seulement, croyant avoir besoin, pour rendre son invasion plus facile, de laisser éclater sur son passage le bouillant courage qui l’emportait, elle a imaginé, chemin faisant, de se ruer avec toutes ses forces, sur le poste qu’occupait au Château-d’Eau, place du Palais-Royal, un détachement de gardes municipaux et de soldats du 4 4e de ligne, et, après avoir fraternisé avec la troupe qui occupait les cours du palais , et s’être établie dans la cour d’honneur, en face du poste qu’elle voulait prendre, elle s’est mise en devoir de l’assiéger, bientôt après d’y mettre le feu, et elle a fini par s’en emparer, après y avoir tué, asphyxié ou pris un certain nombre d’hommes. Mais, sans ce combat, ignoble à force d’être inégal, et où il n’y a eu, de toute manière, d’honneur que pour les vaincus; sans cc combat, dont les chefs de rcmcule se seraient

sans doute épargné la honte, s’ils n’avaient cru en avoir besoin pour entretenir au château une certaine émotion et y faciliter le travail de l’abdication et du départ du roi, elle y serait, je le répète, entrée sans tirer un coup de fusil ; et j 'ajoute que le roi étant parti, quand elle y est arrivée, et les troupes qui défendaient l’approche de la demeure, royale s’étant également retirées, elle a pu y pénétrer, en effet, sans éprouver de résistance d’aucune espèce. J’ajoute encore que, bientôt après, elle n’a pas eu plus de peine à envahir la Chambre qu’elle n’en avait eu à s’emparer du palais du roi ; qu’elle a pu passer sans la moindre difficulté au travers des troupes qui couvraient la place de la Concorde ; que sa seule prouesse de ce côté a été d’exterminer, sans plus de nécessité que de péril, un poste de quelques gardes municipaux, qui stationnait dans l’un des angles de la place, à l’entrée de la rue des Champs- Elysées, et qu’elle est arrivée au sein de la représentation nationale sans avoir rencontré l’apparence d’un obstacle sur son chemin. Pour donner, au surplus, une idée des efforts qu’elle a eus à faire, et que la victoire a couronnés, il suffit de dire qu’il n’a pas été tiré contre elle un coup de canon, et que la garde municipale, sur qui s’est épuisée sa fureur, et la seule troupe à peu près avec qui elle ait eu affaire, a eu seulement onze hommes tués, cinq blessés à mort qui ont succombé à leurs blessures, et trente blessés moins grièvement : en tout quarante-six hommes atteints '.

1 Je puise ces détails dans le relevé fait au ministère de la guerre que j’ai cité plus haut (Voir la note de la page 6).

Il n’est donc pas de bonne volonté qui pût découvrir dans les succès militaires obtenus par la sédition le 24 février une explication tant soit peu raisonnable du dénouement lamentable de cette journée. Il n’y a , quoi qu’on fasse , aucun moyen de donner à ce dénouement une interprétation le moins du monde héroïque. Les faits résistent obstinément. On ne saurait apercevoir de victoire où il n’y a pas môme eu de bataille, et il n’y a point eu ici de bataille. L’émeute, en réalité, n’a eu qu’à marcher devant elle ; et , quelque bruit qu’elle ait fait de son triomphe, il saute aux yeux que , pour le comprendre, il faut à peine regarder de son côté.

Malheureusement, en donnant une autre direction à ses regards, en les tournant du côté des pouvoirs publics et de tout ce qui aurait dû opposer une vigoureuse résistance à la sédition, on fait des découvertes fort tristes, il est vrai, mais beaucoup plus explicatives.

Et d’ahord la première chose qui frappe, c’est l’excès de sécurité et de foi en sa durée dans lequel vivait le gouvernement. Il s’était visiblement laissé gagner par cette espèce d’infatuation bien connue qui résulte d’une longue possession paisible du pouvoir; et, resté neuf ans sans avoir eu à réprimer d’agression matérielle, il semblait ne plus croire qu’il pût avoir de ce côté de péril sérieux à redouter. On pourrait même dire que sa confiance à cet égard était sans bornes, et citer plus d’un fait caractéristique à l’appui de cette assertion. Le lundi 21 février, trois jours avant sa chute, l’un des ministres les plus spécialement chargés de veiller à sa sûreté, s’éton-

nait devant des députés de la majorité, un peu troublés de ce qui se passait, qu’ils pussent concevoir pour la stabilité du pouvoir la moindre inquiétude, et, les qualifiant gaiement d’alarmistes, il les engageait à dîner pour le jeudi suivant, où le gouvernement de Juillet devait avoir cessé d’exister. Le mardi, quoique la réforme parlementaire fût le prétexte invoqué par la sédition et que sa colère dût se diriger surtout contre la Chambre, aucune précaution n’avait été prise pour en interdire l’accès aux émeutiers, qui purent, dès le début du soulèvement, y pénétrer sans obstacles et se répandre dans l’intérieur des salles et des bureaux. Le mercredi, après la démission des ministres, le gouvernement, je l’ai déjà dit , était dans un tel état de sécurité , qu’il faisait rentrer les troupes et qu’il renvoyait à Vincenncs une partie du matériel indispensable au service de l'artillerie. Le jeudi matin, on était sans la moindre inquiétude à l’étatmajor général de la place, jusqu’aux premières nouvelles qu’y fil parvenir de l’état de la sédition l’officier général envoyé pour la combattre. Le roi lui-même ne paraissait pas en éprouver encore, lorsqu’on vint lui apprendre que l’émeute tournait à la révolution, et que son abdication était devenue indispensable. En abdiquant pour luimême, enfin, il ne croyait pas le moins du monde que le soulèvement qui lui faisait cette grave violence fût dirigé contre sa dynastie ; il est parti fermement convaincu qu’il laissait son petit-fils sur le trône ; et sa confiance à cet égard était telle encore, vingt-quatre boires après que tout était fini pour lui et les siens, qu’il écrivait de Dreux, le 25 février, à son ancien inlcn-

dant de la liste mile de lui faire préparer des relais sur la route de Dreux au château d’Eu, où il comptait aller s’installer. On voit si le gouvernement avait dans sa durée une foi robuste. Ai-je besoin de dire que cet excès de sécurité n’a pu être que très fatal, et qu’il a dû contribuer beaucoup à la faiblesse des mesures qui ont été prises?

Cette faiblesse, d’une autre part, a été excessive, il faut bien le dire, et elle l’a été partout.

Il paraît qu’à l'approche des événements, voyant le caractère que l’opposition prenait à la Chambre, et l’appui que cette opposition, si passionnée et si imprévoyante, trouvait dans une partie de la garde nationale et de la population aisée de Paris , le roi , frappé de ce qu’il y avait dans ces manifestations de folie et d’ingratitude, en avait ressenti un chagrin profond, et qu’il prenait par moments les affaires dans un dégoût qu’il ne dissimulait qu’avec peine et qui allait jusqu’au découragement. Cette disposition d’esprit, si nouvelle chez le roi, ne rappelait guère l’énergie calme et mesurée , mais active , intelligente, résolue qu’il avait toujours opposée aux entreprises de l’ordre de celle qu’il allait avoir à combattre, et il faut convenir qu’elle s’accordait mal avec les graves et impérieuses nécessités de sa situation.

C’est du trône même, cela paraît certain, qu’émana spontanément, le matin du 23 février, à la suite des cris que la garde nationale venait de faire entendre rue de Rivoli, sous les fenêtres du château, la pensée de congédier le ministère. « SiM. Guizot est un honnête homme, » nu-

rail dit la reine, — cette noble reine qui , dans les derniers moments de cette affreuse Crise pourtant, montra tant de dignité et d’intrépide courage, — « Si M. Guizot est un honnête homme, il se retirera ; * et ces paroles dé la reine, qui trahissaient la pènsée du roi, et que le roi, en effet, s’asbtint de combattre, furent immédiatement transmises au ministre qu’elles concernaient.

J’ignore jusqu'à quel point M. Guizot et ses collègues résistèrent, dans le conseil, à ce dangereux projet de congédier devant l’émeute, demandant son renvoi les armes à la main, un ministère qui, après tout, avait au sein de la représentation nationale une légitime, une incontestable majorité, et ce qu’ils firent d’efforts pour détourner le roi de cette mesure ; mesure évidemment tardive ou prématurée, qu’on aurait dû peut-être prendre avant, qu’il serait possible de prendre après, mais qu’on ne pouvait avoir un moment la pensée d’adopter pendant l’émeute; qui, adoptée en pleine émeute, ne pouvait servir qu’à augmenter l’audace des plus dangereux ennemis du roi, qu’à leur inspirer une confiance en eux-mêmes qu’ils n’avalent point, ou que du moins ils n’avaient pas manifestée au début de la sédition ; qu’à désorganiser, en même temps que le gouvernement, la majorité parlementaire* qu’à faire perdre à cette majorité tout courage, en lui enlevant toute direction ; qu’à démanteler enfin l’autorité royale, et, au moment où elle était environnée de graves périls , à lui ravir ses garanties naturelles, un conseil des ministres responsable et une majorité fermement unie à ce conseil... Toujours est-il que le ministère parut se résigner très naturellement à cet acte

de déplorable faiblesse, qui allait laisser le roi en présence de la sédition sans aucun appui véritable, c’est-àdire sans autre appui que celui d’une majorité désavouée, entre un ministère dissous et un ministère à reconstruire, et qu’il vint annoncer sa retraite à la Chambre au beau milieu de l’insurrection.

La majorité, ainsi reniée devant l’émeute et abandonnée de ses chefs, ne devait avoir que trop tôt l’occasion de montrer qu’elle ne se croyait pas obligée à plus d’énergie que ne venaient d’en déployer les ministres. Cette occasion lui fut offerte dès le lendemain, et nous verrons bientôt comment elle soutint in extremis l’épreuve qu’elle était destinée à subir à son tour. Du moment que les pouvoirs les plus élevés lâchaient pied devant la révolte, il était bien difficile que le reste ne suivît pas.

Ce relâchement déplorable, auquel on n’était que trop préparé, et qui était d’une nature si contagieuse, ne tarda pas en effet à se propager. Il se communiqua presque immédiatement des ministres à leurs agents d’exécntlon, et il eut bientôt gagné tout le monde. Quiconque mirait voulu, dans le cours des vingt-quatre heures qui s’écoulèrent de la retraite du ministère à l’abdication et au départ du roi, aller examiner, dès le soir déjà du 23 février, mais le matin du 24 surtout, et dans ces dernières heures où une défense active, intelligente, énergique, animée était devenue d’une nécessité si pressante, aller, dis-je, examiner dans quel état se trouvait la défense, l’aurait trouvée partout, à l’état-major général, à l’Hôtel-de-Ville, au palais des Tuileries, à la Chambre des députés, et sur les divers points

où stationnaient des troupes , dans un état d’inacünn , d’incurie, de désarroi, de laisser-aller inexprimables.

J’ai dit que le 24 au matin on avait fait avancer en colonnes des forces considérables à la rencontre de la sédition. C’était l’heure suprême où tout allait se décider, et le salut du gouvernement dépendait tout à fait du degré d’habileté et de résolution avec lequel on allait user de ces forces. La seule chose que crut avoir à faire, en arrivant sur les lieux, l’officier général qui les commandait, ce fut d’écrire à l’état-major de la place, au moins est-ce là un bruit tout à fait accrédité, qu’en présence de la population qu’il avait devant lui et de l’exaltation dont elle paraissait animée, il ne croyait pas qu’il y eût de résistance possible!... Et le gouvernement qui connaissait les dispositions de la garde nationale, qui savait qu’une portion était tiède et peu active, et la partie ardente et active ouvertement favorable à la sédition, qui voyait par conséquent qu’il n’y avait de salut pour lui que dans la fidélité des troupes et dans un usage de leur dévouement aussi vigoureux que paraissait l’exiger la violence de l’insurrection, le gouvernement, dis-je, donna l’ordre de retirer les troupes et de s’en remettre pour la répression de l’insurrection au zèle de la garde nationale. Je ne cherche point à la suite de quelle délibération, ni sous la responsabilité de qui, put être donné un ordre d’une nature si grave, un ordre qui devait avoir et qui eut immédiatement des effets si désastreux. Toujours est-il qu’il ne pouvait être donné que sous le contre-seing d’un ministre, et qu’il avait dû se trouver un ministre pour le contre-signer, puisqu’il avait été donné.

Il semble qu’en renonçant à se servir des troupes on aurait dû s’abstenir au moins de porter la résolution qu’on venait de prendre à la connaissance de la sédition. On ne pensa pas même qu’il fût à propos de s’imposer cette réserve. Croyant sans doute que l’émeute se calmerait d’autant plus que le gouvernement se montrait plus débonnaire, on s’empressa, bien loin de là, de publier qu’il renonçait à se servir pour sa défense des seules forces sur lesquelles il pouvait compter, et qu’il consentait à ne devoir son salut qu’à celles dont une notable portion fraternisait avec l’émeute.

En exécutant l’ordre de retirer les troupes, il eût au moins fallu s’efforcer d’exécuter cette triste et périlleuse opération de manière à les conserver entières, à les préserver de tout contact avec la sédition, à empêcher qu’on ne s’emparât de leurs munitions et de leurs armes. 11 est profondément regrettable d’avoir à dire qu’on n’eut pas même ce soin. Cette retraite, sans avoir combattu, prit graduellement le caractère d’une déroute après une défaite. Les troupes, comme si elles se fussent rendues, partirent le fusil sur l’épaule , et quelques-unes même la crosse en l’air ; peu à peu elles furent pénétrées par la foule, elles se trouvèrent livrées à la sédition, elles fraternisèrent en quelque sorte avec elle, et ce fut dans ce contact déplorable de l’armée avec la sédition, qui rendait le désarmement à peu près infaillible, que des corps entiers furent graduellement amenés à livrer, en effet, à la révolte tout ce qu’ils avaient d’armes et de munitions.

Dans ce mouvement de retraite, si désastreusement effectué, on put bientôt voir comment était compris et

comment on croyait devoir exécuter l'ordre de retirer les troupes. Une batterie de quelques canons avec, leurs caissons descendait les boulevards et se dirigeait vers la Madeleine, précédée à quelque distance d’un bataillon de troupes à pied, et presque immédiatement suivie d'un ou plusieurs escadrons de cavalerie. Arrivée sur le boulevard des Italiens, à la hauteur de la rue de Choiseul, une bande isolée d’émeutiers , composée tout au plus d’une quarantaine d’hommes, parmi lesquels même figuraient un bon nombre d’enfants, se mit en devoir de l’arrêter, demandant à l’officier général qui la commandait ce qu'il prétendait en faire , où il menait ces canons , lui enjoignant insolemment de les laisser là, sautant sur les caissons pour piller les munitions; et l’officier général, cédant aux injonctions de cette misérable petite bande, eut l’inexplicable faiblesse de faire dételer les chevaux et d’abandonner là ses canons.

Plus loin, sur la place de la Concorde, on eut, bientôt après, d’autres exemples du sens étrange qui était donné à la défense de se servir de l’armée pour réprimer la sédition. On avait fini par désintéresser les troupes même du soin de leur mutuelle défense ; et un détachement de quelques gardes municipaux, qui occupait le poste placé à l’entrée de la rue des Champs-Élysées, à l’un des angles de la place de la Concorde, ayant été assailli par une bande d’insurgcs, put être massacré, sous les yeux des troupes qui stationnaient sur la place, à moins de cent pas de là, sans que de leur part il y eût le moindre mouvement fait pour s’opposer à cette boucherie inutile.

Telle était devenue la ponctuelle obéissance des chefs

à l’ordre qu’ils avaient reçu de ne pas employer les troupes à la répression de l’insurrection, qu’une bande d'insurgés s’étant présentée sur la place, se dirigeant vers le pont pour aller envahir la Chambre, la disperser et en expulser la régence, comme on avait chassé la royauté du palais des Tuileries, il ne fut pas non plus fait par la troupe le moindre mouvement pour barrer aux insurgés le passage, et que ce hardi coup de main, qui allait terminer la révolution et achever de renverser la dynastie, put être exécuté sans rencontrer l’ombre d’un obstacle.

Ajoutons que si, du côté de la place de la Concorde, il ne fut rien fait par la troupe pour s’opposer au passage des insurgés qui allaient envahir la Chambre, il n’y avait pas eu, du côté de la Chambre, plus de précautions prises pour s’opposer à cette irruption. Non seulement les promoteurs de la régence de madame la duchesse d’Orléans n’avaient donné à la régente aucune escorte, ni songé à rien faire pour assurer une issue honorable à l'acte courageux qu’elle allait accomplir à la Chambre des députés; mais le président de la Chambre, à qui il appartenait de faire toutes les réquisitions nécessaires pour assurer la dignité, l’ordre, la tranquillité des délibérations de l’Assemblée, n’avait pris pour cela que les mesures les plus insuffisantes. Non seulement il n’y avait, à la principale porte du palais, du côté de la place Bourbon, que des gardes nationaux sans munitions, autant dire sans armes, mais la Chambre n’était pas même gardée du côté du pont, par où elle devait naturellement être envahie, et par où on l’envahit en effel sans rencontrer l’apparence d’une résistance.

La royauté de Juillet n’avait plus, en quelque sorte, qu’une chance de salut, et cette chance était dans le degré de fermeté avec lequel la Chambre saurait défendre le refuge que le petit-fils du roi, devenu subitement roi par l’abdication de son grand-père, était venu chercher dans son sein, sous la conduite de la duchesse d'Orléans, sa mère, et de son oncle le duc de Nemours. Ce refuge, hélas! ne fut pas mieux défendu que ne l’avait été tout le reste. Non seulement la Chambre souffrit qu’un petit nombre d’émeutiers, qui avaient pénétré dans son enceinte à la suite de la duchesse d’Orléans, y demeurassent et assistassent à la délibération qui allait s’ouvrir; mais elle supporta qu’un de ces intrus , appuyé par une partie des autres, protestât insolemment contre l’adhésion que l’immense majorité de l’Assemblée donnait avec acclamation à l’avénement du jeune roi, et elle permit qu’un petit nombre de ses membres, abondant dans le sens de ces contradicteurs sans qualité, osassent contester l’autorité du nouveau règne, et demander l’établissement d’un gouvernement provisoire, sans même accorder ce provisoire au gouvernement légal, celui du jeune roi et de la régence, quelle qu’elle dût être. Un seul député, M. Barrot, osa prendre la parole en faveur de la régence, ainsi désavouée et combattue, en y mettant d’ailleurs pour condition l’appel immédiat au pays, et il ne fut soutenu de personne.

Il y a plus, et, pour donner une idée du singulier état de distraction ou d’affaissement où étaient tombés les esprits, je suis forcé de dire que, bien que les autorités de la Chambre fussent très explicitement informées, et

de plusieurs côtés, qu’une bande armée d’émeutiers allait bientôt arriver, qui couperait court à la discussion par la force, et disperserait violemment les députés; et, bien que la place de la Concorde fût couverte de troupes dont il était ou devait être, ce semble, bien aisé d’obtenir l’assistance, il n’y eut, en ce moment critique, absolument rien de fait pour conjurer le péril qui menaçait l’Assemblée et assurer au besoin sa défense. On eut dit qu’on se tenait d’avance pour vaincu, et qu’on faisait consister la prudence à s’abstenir de toute mesure de sûreté qui aurait pu avoir pour effet d’entraîner l’apparence d’une collision.

Enfin, et puisqu’on renonçait à défendre le gouvernement dans la capitale, on aurait dû tout au moins (étaitil rien de plus aisé?) ménager soit au roi, soit à la régence, sur quelque point rapproché de Paris, une retraite honorable et sûre où les troupes les auraient accompagnés, où les Chambres se seraient réunies, et où la révolution aurait pu sc dénouer d’une façon moins déplorable. 11 ne parait pas même qu’on y eût songé. Au moins l’événement a-t-il donné à penser qu’il n’y avait eu sur ce point capital absolument rien de concerté, aucune espèce de décision prise...

Maintenant, et en présence de ces faits, dont j’abrège la douloureuse exposition, éprouvera-t-on une grande difficulté à se rendre compte de la catastrophe que nous cherchons à nous expliquer ? J’en doute. Il n’est que trop évident, en effet, que le gouvernement a moins succombé sous la force et l’étendue des agressions dont il a été

l’objet que sous la faiblesse inouïe de sa propre résistance.

Reprenez , en effet , ce que nous venons de dire , et voyez, en quelques mois, ce qu’il y a eu.

Ce qu’il y a eu, c’est, du côté de la sédition, en sc renfermant dans les faits accomplis du mercredi soir au jeudi apres l’invasion de la Chambre, ufte surprise odieuse faile aux sentiments de la population , déjà fort remuée par le travail antérieur des banquets et par les luttes du matin et de la veille; la mise en scène au milieu de la nuit des victimes qu’on venait d’obtenir; l’exposition de leurs cadavres aux regards de la foule ; ces cadavres promenés, à la lueur des torches, dans les rues et les faubourgs de la ville les plus agités ; des cris violents à la trahison ; des appels furieux à la vengeance ; le tocsin sonné dans les églises de plusieurs quartiers ; une série d’efforts extrêmes enfin pour soulever la population, tout en évitant de rien dire qui pùt éveiller sa défiance, pas un mot surtout de la révolution qu’on allait accomplir à ses dépens, et une extrême adresse à s’emparer d’elle en s’animant de la passion qu’on avait réussi à lui inspirer ; toute une application enfin de la célèbre théorie révolutionnaire qui a été depuis professée à Bourges '; mais au fond pourtant,

1 « Croyez-vous que les révolutions s’accomplissent en disant le mot pour lequel elles se font?... Non; on saisit le sentiment qui règne dans la foule, on s'en empare, puis, en un lourde main, on substitue au gouvernement dont on veut se débarrasser celui qu’on veut mettre k la place » {Déposition de M. Ledru-Rollin devant la haute cour de Bourges).

et malgré la violente émotion qu'on était parvenu à produire, à force d’audace et de fourberie, rien qui suffît pour rendre raison du succès fabuleux qu’on a finalement obtenu, de cette radicale destruction en quelques heures d’un gouvernement puissant, dont les forces, le matin encore, étaient entières, et de la marche triomphante de l’émeute sur lès Tuileries, et du fameux tour de main qui, bientôt après, a terminé tout à la Chambre,... si l’explication de ces résultats extraordinaires n’était donnée d’ailleurs par la série de faiblesses que je viens d’avoir la douleur de relater, et qui ont été tout ce qu'il y a eu de la part des défenseurs du gouvernement.

C’est dans ces faiblesses, il n’y a malheureusement pas moyen de le nier, c’est-à-dire dans les déterminations de plus en plus graves qui ont été prises, de la démission des ministres à l’abdication du roi et à la retraite de la Chambre, qu’a été la cause immédiate et directe de la catastrophe arrivée, beaucoup plus encore que dans les ruses, les hardiesses, les fureurs, les cris, et les quelques faits d’armes, fort peu nobles, des meneurs de la sédition. ■ Le gouvernement est tombé parce qu’il a consenti à ne se pas défendre, parce qu’il s’est de moins en moins défendu, parce qu’à mesure qu’il s’abandonnait lui-même, il a été de plus en plus abandonné par tout ce qui lui devait aide et appui. Depuis le mercredi, au moment de la retraite du ministère, jusqu’au lendemain à l’heure où tout a été fini, il n’a travaillé et on n’a travaillé autour de lui qu’à faire toujours plus beau jeu à l’émeute ; et sa chute, au milieu des forces considérables dont il était entouré, doit être surtout imputée à la visible altération

de ses facultés morales, à un excès de confiance d’abord, à de rapides et toujours plus graves accès de découragement ensuite, à l’indécision et au trouble de ses conseillers, à la mollesse de ses principaux agents d’exécution, à je ne sais quel délabrement général des intelligences et des courages, triste fruit, hélas ! des préoccupations intéressées et des passions sordides qui avaient envahi l’esprit public, qui l’avaient corrompu, et dont le gouvernement avait à se reprocher de s’ètre rendu plus ou moins complice. A ces dernières heures si humiliantes, ce fut en quelque sorte à qui s’abandonnerait le plus. Chacun semblait se reposer sur autrui du soin de la sûreté commune; et, du sein de ces majorités compactes, qui s’étaient montrées habituellement si animées pour la conservation des abus, du sein de ces masses si savamment organisées d’agenls militaires et civils de toute sorte, sur qui reposait le salut universel, et où, tout à l’heure encore, on faisait éclater une si vive émulation pour son avancement et un zèle si ardent pour l’exaltation de ses services, il serait difficile de dire ce qu’il est sorti d’actes de courage et de dévouement. On n’a paru se réveiller que le lendemain de la révolution, quand a été proclamée la république, et lorsque est venue l’heure d’aller faire acte d’adhésion... Digne fin du triste état où étaient tombées les mœurs publiques, et qui avait, ou ne peut le méconnaître, quelque chose de hautement providentiel.

Reste à examiner ce qui avait préparé cette situation morale. Le gouvernement, disons-nous, est tombé surtout parce qu'il ne s’est pas défendu. Mais pourquoi ne s’est-il pas défendu ? Qu’ est-ce qui avait produit cet énervement

universel qui a rendu, en quelque façon, sa défense impossible, et donné à sa chute le caractère ignominieux d’une dissolution? C’est la première recherche à faire, recherche importante où il s’agit de montrer, dans sa cause initiale la plus active, l’événement étrange dont nous cherlions l’explication.

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