‹ La révolution du 24 févrierChapitre 3 sur 32 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Cause fondamentale de la révolution.

Cette cause, malheureusement très peu aperçue, quoiqu’elle soit on ne peut plus apparente, qu’elle ait été mainte fois signalée, et que, pour mon compte, depuis plus de trente ans, je n’aie cessé de dénoncer et de poursuivre le travers détestable d’esprit et de mœurs au fond duquel elle réside, et de montrer ce que ce travers, pernicieux à tant de titres, a de particulièrement désastreux pour la paix publique et pour la sûreté du gouvernement; — la cause qui fait qu’il ne peut plus exister parmi nous d’établissement politique un peu durable ; — la cause qui, depuis moins d’un demi-siècle, à des intervalles de douze, quinze, dix-huit années, a successivement culbuté les uns sur les autres tous ceux que nous avons essayé de fonder ; — cette cause, voudrons-nous enfin le comprendre ? cette cause est dans l’idée erronée et vicieuse que notre nation se fait de l’objet même du gouvernement, et dans la nature des avantages que prétend en tirer à peu près tout le monde.

11 est des pays, je puis citer l’Angleterre et mieux encore les États-Unis, où les citoyens de toutes les classes ne demandent guère au gouvernement que deux choses :

de la sécurité et de la liberté ; c’est-à-dire qu’il les protège le mieux et aux moindres frais possibles contre toute espèce d’agression, d’injure, de dommage, de prétention ou d’entreprise injuste, et que du reste il ne se mêle de leurs affaires que le moins qu’il pourra ; qu’il ne s’en mêle que pour réprimer ce qui pourrait s’y manifester d’actions réprimablcs ; qu’il les laisse d’ailleurs à leur libre arbitre, à toute leur spontanéité; qu’il leur abandonne aussi entière que possible la responsabilité de leur existence. Je ne prétends pourtant pas que les choses s’y passent littéralement ainsi, et que l'action du gouvernement s’y borne uniquement à administrer à tous une bonne et impartiale justice : j’aurais, si je voulais énumérer tout ce que le gouvernement, en Angleterre et même aux États-Unis, est d’ailleurs chargé de faire, à entrer dans des détails assez longs. Mais enfin il n’en reste pas moins vrai que dans ces pays, si pleins de vie, de sève, de mouvement , de féconde activité , dans ces pays les plus paisibles et les plus prospères du monde, ce que les citoyens demandent essentiellement et presque exclusivement aux pouvoirs publics, c’est, en les mettant autant que possible à l’abri de toute entreprise injuste, publique ou privée, intérieure ou étrangère, de les abandonner d’ailleurs à leur propre responsabilité, et, par cela même qu’ils sont responsables, de les laisser libres, de laisser largement et franchement ouvert devant eux l’accès, sans exception, de tous les travaux, de toutes les professions, de toutes les carrières.

Nous sommes l’antipode de ces pays-là. S’ils considèrent la société comme un corps doue d’une vie propre

et qui se développe pour ainsi dire spontanément, nous la considérons au contraire comme un corps qui ne peut se passer, dans ses fonctions les plus naturelles, d’impulsion et de direction et dont le gouvernement est le principal et presque l’unique organe. Autant les individus, aux États-Unis et en Angleterre, ont personnellement d’énergie et consentent volontiers à répondre d’euxmêmes, autant cette responsabilité nous pèse et nous effraie; autant ils attachent de prix au libre usage de leurs facultés productives, autant cette liberté nous est indifférente, j’allais dire antipathique. Les seules lil>ertés qui nous plaisent, au moins les seules que recherchent parmi nous les partis, sont celles qui ont un caractère politique, l’électorat, le droit de réunion et d’association, la liberté de la presse et de la tribune, celles qui nous rapprochent du pouvoir, qui nous permettent au besoin de l’escalader, de renverser et de supplanter ceux qui le possèdent, de participer d’une façon quelconque à son action et aux innombrables avantages dont il lui est donné de disposer parmi nous. Les autres ne nous importent guère. Qu’en ferions-nous? Il ne nous suffirait point que l'État nous laissât tous les moyens honnêtes possibles de nous faire nous-mêmes une existence; il faut qu’il nous la fasse, ou tout au moins qu’il nous aide à nous la faire. L’assistance publique, en France, est un service qui va à tout le monde, aux grands comme aux petits mendiants, et dont, sous une forme ou sous une autre, il n’est guère de personne qui ne veuille tirer parti . Les profits aléatoires d’une profession libre ne nous plaisent point; il nous convient mieux que l’État usurpe la

profession , qu’il la convertisse en service public et qu’il nous prenne à son service ; nous préférons en effet de beaucoup un traitement réduit, mais fixe, à des gains plus considérables, mais moins assurés, et qu’il nous faudrait prendre la peine de nous assurer nous-mêmes. Que si nous consentons à vivre d’une profession, au moins faut-il que l’État nous en garantisse le monopole, qu’il limite le nombre des personnes à qui il sera permis de l’exercer, ou bien qu’il en accroisse les bénéfices de quelque autre manière, par des subventions, des primes , des encouragements quelconques. Pour peu que soient chanceuses ces entreprises, nous lui demandons sans façon d’en assumer la responsabilité, de participer à la dépense, de nous garantir un certain intérêt de nos capitaux. Nous savons fort bien qu’il ne peut nous accorder rien de tout cela qu’en le prenant sur le fonds de ressources et des libertés communes ; mais nous n’y regardons pas de si près. On dirait que nos diverses révolutions ne nous ont appelés à participer à la vie publique que pour nous offrir le moyen de mettre au pillage les revenus et la liberté du public. Et, de vrai, à mesure que les révolutions se succèdent , la tendance toujours plus invétérée et plus générale des esprits, parmi nous, est de considérer le gouvernement comme une proie, comme une sorte de domaine, comme une prise de possession du pays , comme la ressource des fortunes délabrées ou détruites , comme l’industrie de ceux qui n’en ont point, comme un appât offert aux aventuriers de toute espèce que peut jeter sur la place un enseignement public détestablement dirigé, et distribué plus mal encore,

comme le secours enfin de tous ceux qui, ne demandant pas de fonctions, veulent au moins que, par forme de compensation, la communauté se charge d’encourager leurs entreprises particulières, d’en préparer le succès, d’en réparer les échecs, d’en accroître les profits par toute sorte de privilèges iniques.

Depuis soixante ans que nous sommes en révolution, nous n’avons pas encore eu la bonne fortune, et il y a malheureusement de bonnes raisons pour cela, de mettre la main sur un gouvernement assez sensé pour comprendre ce qu’il y a d’immoral et de pernicieux dans ces tendances, ou assez honnête et assez ferme pour entreprendre sérieusement de les corriger. Bien loin de là, nos divers régimes, et ceux notamment dont l’organisation a revêtu les formes les plus régulières, l’Empire, la Restauration et la royauté de Juillet, se sont appliqués, à qui mieux mieux, à favoriser ces dispositions perverses qui leur permettaient, tout en flattant la passion publique, de s’arroger toujours plus de pouvoir, de chercher à accroître de plus en plus leurs ressources financières , et ils n’ont pas paru douter un moment qu’en agissant de la sorte, ils ne fissent la chose la plus propre à les mettre en possession d’une forte et durable autorité.

De ces efforts successifs , persistants et toujours croissants vers un même but, est résulté l’établissement colossal, l’établissement sans pareil en aucun pays du monde, que nous nommons, en France, Y Administration, établissement qui a graduellement substitué sa malfaisante activité à toutes les autres , ou subordonné tonies les autre»

à la sienne ; qui a plus ou moins absorbé dans sa sphère d’action, non seulement celle des départements, des communes , et de la plupart des associations de toute espèce , mais , il beaucoup d’égards môme , celle des individus; qui a transformé en services publics des branches de travaux considérables et nombreuses , appartenant sans conteste au domaine de l’activité générale et privée ; qui a rétabli, en le modifiant, au profit de beaucoup d’autres, l’ancien régime des corporations , et livré à un nombre limité d’individus le monopole de ces dernières; qui n’en a pas pu souffrir, même dans le nombre de celles qui sont restées dans le domaine public, une seule de vraiment libre, une seule qu’il n’ait soumise, sous des rapports multipliés , tout en négligeant fréquemment de réprimer les écarts où elles peuvent toutes tomber, à des tutelles inutilement onéreuses et gênantes, dont l’objet le plus essentiel était de multiplier les offices susceptibles d’ôtre / offerts à l’esprit de sollicitation.

Je voudrais pouvoir montrer quelle est la place qu’il est parvenu à usurper, par ces divers moyens , dans le vaste ensemble de nos travaux de toute espece, matériels et immatériels , et faire suffisamment comprendre de quel immense et inextricable réseau d’entraves se compose , à l’heure qu’il est , ce que nous appelons en France la liberté de l’industrie. Je ne puis entrer ici dans ce détail', mais un résumé , en quelques lignes , du progrès qu’ont fait ,

1 Je l’ai fait ailleurs, dans un ouvrage étendu sur la I.ibf.rt£ du Travail, où ont été successivement abordés tous les grands ordres de travaux qu’embrasse dans son cadre l’économie nalu-

en moins de cinquante ans, nos dépenses publiques, pourra donner une idée de l’extension qu’a dû prendre , dans ce laps de temps, notre établissement administratif, et de ce que nos gouvernements ont consenti à faire pour la satisfaction du déplorable travers de mœurs dont je m’occupe.

Au commencement de ce siècle, et dans les plus licites années du Consulat, 500 millions suffisaient à l’administration de la France. Ce fut là, en effet, le chiffre du budget de 1802. Veut-on savoir quels accroissements ce chiffre a reçus depuis, à mesure que l’établissement administratif a dû étendre ses attributions et ouvrir ses cadres à plus de monde ? Voici : En 1807, les 500 millions de 1802 étaient graduellement montés à 720. En 1810, les 720 s’étaient élevés à 795. Six ans plus tard, en 1816, après les révolutions de 1814-1815, et bien que ces grands événements eussent réduit d’un tiers le territoire de la France impériale et substitué à l’état de guerre l’état de paix, les 795 millions du budget impérial de 1810 ne se trouvaient pas moins remplacés par un budget de 884 millions. A ce budget en succédait , en 1822, un de 912, et, en 1829, la loi de finances en volait, pour 1830, un de 972, le dernier de la Restauration. A cette époque, comme à celles de toutes les crises révolutionnaires précédentes, les dépenses administratives ont pris un accroissement beaucoup plus marqué. Le plus faible

relie de la société, et où j’ai eu occasion de faire connaître le régime auquel chacun de ces ordres de travaux a été soumis par notre législation administrative.

budget du gouvernement de juillet 1830 , celui de 1833 , n’a pas pu se solder par moins de 1 milliard 91 millions; et, dans le cours des douze années qui suivent, de 1835 à 1847, les dépenses obéissent à un mouvement de progression si vif et si persistant , qu’elles s’élèvent , sans s’arrêter, de 1 milliard 21 millions à plus de 1 milliard et demi. Enfin, en 1848, la révolution de février, obéissant aux mêmes impulsions que la plupart des précédentes , produit des effets tout pareils, et l'irruption violente d’une nouvelle fournée d’ambitieux, plus nombreuse et plus affamée qu’aucune des précédentes, élève, en une année , le budget de 1 ,500 millions à plus de 1 ,800. Ainsi, en quarante-six ans, de 1802 à 1848, nos dépenses publiques, sous l’influence de la passion à laquelle obéit notre pays et de l’établissement administratif que cette passion y développe sans relâche , se sont graduellement élevées de cinq cents milliom à plus de dix-huit cents. Elles ont pris un accroissement de plus de treize cents millions *.

Est-ce qu’un résultat si frappant ne dira rien à la sagacité de nos hommes politiques? Est-ce qu’ils ne verront là qu’un fait sans signification , ou n’en présentant qu’une d’innocente ou même de favorable? Je ne puis hésiter, quant à moi , à voir dans cet effrayant accroissement des dépenses de notre administration , correspondant à celui

1 Les dépenses qui ont été volées pour 1848, tant par le budget rectifié de cet exercice que par des décrets spéciaux, sont en réalité de 1,823,070,310 fr. (Budget de l’exercice de 1848, t. I , page 6). 11 dépasse donc de 1,321 millions celui de 1802, qui était de 502 millions.

des attributions et du personnel de tous ses services , ta suite du travers que je signale , et , dans ce travers déplorable , la cause et l’explication de tous nos désordres publics. Plus il prend racine dans nos mœurs , plus il se fortifie et se généralise, et plus s’altère visiblement l’esprit de notre nation; plus s’affaiblissent ses instincts industrieux, et plus acquièrent chez elle d’extension et d’âpre énergie les passions cupides et bassement dominatrices. De proche en proche, toutes les classes de la société veulent arriver au pouvoir et en faire leur ressource. Le mot grossier : Ote-toi de là, que je m’y mette! ce mol qui, depuis soixante ans , est toute la morale de nos révolutions , toutes les classes , du sommet de la société à ses assises les plus inférieures , veulent pouvoir le prononcer chacune à leur tour. Les classes moyennes, il y a soixante ans, l’avaient dit aussi brutalement que possible à l’ancienne aristocratie; la démocratie, il y a seize mois, l’a dit non moins durement aux classes moyennes , et déjà le démagogisme socialiste en rebat avec violence les oreilles de la démocratie , que la dernière révolution a mise en possession du pouvoir.

C'est tout simple. Encore une fois , tout ceci est la conséquence obligée du travers que je dénonce et du système extravagant d’administration qui se développe depuis soixante ans , au milieu de nous , sous la damnable influence de ce travers. L’extension toujours plus outrée qu’aux dépens des ressources et de la liberté de tout le monde, il fait prendre aux attributions, au personnel, aux dépenses de l’administration , a ces deux effets également regrettables , d’énerver et de circonscrire la bonne acfi-

vité du pays, et tout à la fois d’exciter et d’étendre toujours davantage sa mauvaise activité , d’oblitérer de plus en plus son industrie et de fomenter de plus en plus son ambition. Elle décourage sa bonne activité par la direction artificielle qu’elle imprime à ses travaux , par les innombrables entraves dont elle les embarrasse , par les ressources considérables qu’elle leur soustrait, par l’altération, surtout, qu’elle fait subir à ses facultés industrielles, qui n’avaient déjà pas trop de spontanéité et d’énergie propre , et dont elle perpétue l’inexpérience et l’inertie en les accoutumant à ne pouvoir se passer d’appuis factices et de secours abusifs. D’un autre côté, elle encourage ses passions ambitieuses, d’une manière détournée, en énervant son industrie, et, d’une façon directe, en alléchant très vivement ces passions. On conçoit , en effet , avec quelle ardeur un pays très modérément industrieux de sa nature, dont des causes nombreuses tendent à amortir encore l’industrie , et qui voit devant lui un gouvernement en possession d’attributions innombrables et disposant de ressources pour ainsi dire illimitées , doit aller au devant des moyens d’élévation et de fortune qu’il lui présente , et sentir, à ce spectacle , toutes ses passions cupides et ambitieuses violemment surexcitées.

Il n’en faut pas douter, c’est pour satisfaire de telles passions , dans lesquelles ils se flattent de trouver un appui, sans que rien ait pu les avertir jusqu’ici de la sottise de cette espérance, que nos gouvernements se perdent, comme à plaisir , les uns après les autres ; qu'ils altèrent rapidement leur constitution ; et qu’à force de rendre leur administration envahissante, oppressive, dispendieuse,

corruptrice , ils finissent par désaffectionner le pays ; après l’avoir rendu indifférent , par le rendre hostile, et par se trouver placés, sans autre appui que celui d’un personnel blasé, amolli , démoralisé par une plus ou moins longue possession du pouvoir , et devenu incapable de tout généreux effort pour les défendre , en présence d’ennemis furieux, affamés, à qui rien ne répugne pour parvenir à les supplanter, et qui finissent toujours, en effet, par les culbuter et prendre leur place.

C’est pour employer à sou profit ces mauvaises passions, que le régime impérial, cet âge d’or des fonctionnaires, cette vaste fabrique de rois et de commis, fut si rapidement entraîné, il y a quarante-cinq ans, à ériger la guerre en système, à lui imprimer le caractère d’une profession, à la faire dégénérer en industrie, à envahir au dehors tant de territoires, à mettre au dedans la main sur tant de choses qui appartenaient au domaine de l’activité privée, à multiplier indéfiniment les offices, à diviser et subdiviser les traitements, à étendre de plus en plus ses attributions et ses dépenses ; et, pour que rien ne pût l’arrêter dans le cours de ces usurpations, à supprimer avant tout les libertés publiques, à élever, en un mot, cette colossale domination, à la fois politique et administrative, qui, à force de devenir envahissante et absolue, avait fini par lasser la patience universelle et par soulever devant elle une masse d’inimitiés contre laquelle la France épuisée s’était trouvée impuissante à la défendre et avait dû être heureuse de la voir succomber.

C’est faute d’avoir pu employer à la fois le personnel de l’Empire, ce personnel immense qui, à l’époque où avait

commencé la débâcle de la domination impériale, avait dû se replier et venir s’accumuler lentement sur le territoire de l’ancienne France; c’est, dis-je, faute d’avoir pu employer à la fois ce personnel et celui qu'à leur retour de l'émigration ils avaient vu accourir près d’eux de tous les points du royaume; c’est surtout pour avoir traité celui-ci avec une extrême prédilection, que les Bourbons de la branche aînée se sont vu entourés, dès les premiers temps de leur restauration, de tant d’oppositions implacables, poursuivis de tant de conspirations. C’est pour pouvoir se rendre agréables à leurs amis et répondre, d’ailleurs, autant qu’il était en eux, aux convoitises, aux sollicitations universelles qu'ils ont rappelé ce qu’ils ont pu des abus de l’ancien régime; maintenu scrupuleusement ceux que la Révolution et l’Empire y avaient ajouté ou substitué ; conservé, en les exagérant, les attributions et les dépenses de l’administration impériale; contesté l’exercice de toutes les libertés qui pourraient compromettre l’existence des abus ; refusé longtemps celles du jury et de la presse ; les reprendre après les avoir données; fraudé les élections sans scrupule, et, faute de pouvoir suffisamment les maîtriser, supprimé violemment par les ordonnances de juillet les garanties constitutionnelles, qu’ils ont finalement détaché d’eux le pays, et que, dans un moment de crise redoutable, ils se sont vus, sans autre appui que celui d’un corps de fonctionnaires que quinze ans de paisible jouissance avaient plus ou moins amollis, en présence de compétiteurs ardents et nombreux, avec qui la société consentait à faire cause commune, et qui, après une courte lutte, les ont violemment renversés.

Enfin, si la dernière royauté, sans avoir commis absolument les mêmes fautes, et, notamment, sans avoir brisé la constitution , a subi néanmoins le même sort, n’hésitons pas à affirmer que c’est pour une cause foncièrement pareille, c’est-à-dire pour avoir consenti à satisfaire, avec un impardonnable laisser aller, beaucoup trop d’avides prétentions, et n’avoir pu, même en cédant toujours, réussir à beaucoup près à les contenter toutes. De même que la Restauration, obéissant à la loi de sa nature, avait éloigné d’elle le personnel de l’Empire et de la Révolution, la royauté de Juillet a dû rappeler ce personnel qui avait puissamment contribué à la fonder, et le substituer à celui de l’ancien régime : c’était, en quelque sorte, l’objet essentiel de son établissement, la condition même de son existence ; et, toutefois, de la masse d’hommes qui sont aussitôt accourus pour recueillir l’héritage du parti qu’elle venait d’éconduire , elle n’a pu employer qu’une très faible portion. De là l’origine presque immédiate de deux partis qui se sont dressés contre elle, et qui, malgré la violente opposition de leur nature et la dissidence non moins vive et non moins profonde de leurs affections et de leurs idées , ont bientôt uni leurs efforts pour la détruire. A la tribune, dans la presse, dans la rue, elle a eu à soutenir contre ces deux partis dix-huit ans de luttes acharnées; et si, dans ces luttes, où elle fut si longtemps heureuse, elle a fini par succomber, c’est qu'à force de céder aux exigences déréglées de tout ce qui était lié à sa cause, elle a fini par donner contre ellemême de justes griefs à ses ennemis, par exciter la désaffection et le dégoût de la partie saine de la nation et

par ruiner l’honnêteté et l’énergie de ses serviteurs mêmes.

Le tort commun à ces gouvernements, tous trois réguliers pourtant et véritablement amis de l’ordre, a été de croire qu’ils travaillaient à s’affermir en ' se créant de faux appuis, en cédant à d’immorales exigences, en sc faisant un moyen d’influence du maintien d’une multitude d’abus. La monarchie de Juillet, je suis forcé de le reconnaître, n’a pas été plus irréprochable, sous ce rapport, que ne l’avaient été la Restauration et l’Empire. Peutêtre l’a-t-elle été moins. Constamment placée entre les obsessions de la cupidité et les agressions de l’esprit de désordre, elle n’a pas su déployer contre les passions cupides, à beaucoup près autant d’énergie et d’habileté qu’elle en avait longtemps montré contre les passions perturbatrices. Ç’a été là sa faute et aussi son malheur. Ouvertement tombée dans la corruption, elle y a perdu jusqu’à l’énergie dont elle avait besoin pour se défendre.

Je sais fort bien quelle est la puissance du travers public qui l’entraînait de ce côté. Combattre ce travers avec avantage lui eût été plus difficile encore, peut-être, que de lutter avec succès contre les désordres de la rue. Et pourtant la chose était à la fois possible et indispensable : — Indispensable, car si l’on cédait au débordement des prétentions cupides, il était aisé de prévoir qu’on ne saurait bientôt plus à qui entendre, qu’on se susciterait toute sorte d’embarras, qu’on s’environnerait d’obstacles, qu’on se mettrait dans l’impossibilité de réformer aucun abus, de limiter aucune dépense, et que, pour se procurer un certain nombre de dévouements douteux, on courrait le

risque de se voir bientôt entouré d’une multitude d’hostilités violentes; — Possible, car, si l’on s’adressait franchement au bon sens du pays et à ses sentiments honnêtes, on était presque assuré de trouver de l’écho. Il fallait s’armer d’intentions droites; ne pas dissimuler les difficultés de sa situation ; faire remarquer à quelles attaques d’un côté, et de l’autre à quelles obsessions on était en butte ; faire de fréquents appels à l’intérêt éclairé du public ; prendre dans cet intérêt un solide appui contre les intérêts particuliers et leurs insatiables exigences ; montrer, sans précipitation , mais avec suite, par la justesse et la libéralité de ses vues qu’on voulait que la révolution eût été faite pour le légitime avantage de tous et non pour l’intérêt injuste et déréglé de quelques-uns; faire comprendre enfin qu’aucun bien ne serait possible s’il fallait satisfaire à toutes les convoitises que la révolution avait fomentées et à toutes celles qu’elle pourrait exciter encore.

11 est impossible de ne pas avouer qu’on n’a pas su ou qu’on n’a pas voulu se servir de ces moyens pour combattre la corruption ; que, bien loin de là, on a songé à se faire de la corruption un instrument de défense ; que, pressé par la nécessité de se défendre, on a cherché contre le désordre un point d’appui dans la corruption ; qu’on a travaillé sans relâche à se faire de la corruption une arme puissante. C’est pour cela qu’on a défendu avec tant d’àprelé et de jalousie les attributions les plus abusives ; qu’on a manifesté jusqu’au bout l’intention de n’en rien céder; que, pour n’en rien perdre, on a indéfiniment ajourné l’établissement de libertés promises; qu’on a

sans cesse accru le nombre des emplois; qu’on s’est laisse entraîner à augmenter indéfiniment le chiffre des dépenses; qu’en pleine paix, et avec des recettes toujours croissantes, avec des budgets de quatorze à quinze cents millions, non seulement on n’a trouvé le moyen de supprimer ni de réduire aucun impôt, mais on n’a jamais pu se sufiire, on a vu tous les ans ses budgets se fermer en déficit, et que, pour aligner ses recettes et ses dépenses, il a fallu recourir, à plusieurs reprises, au ruineux expédient des emprunts ; c’est encore pour cela et pour pouvoir jouter toujours à ses moyens irréguliers d’influence, qu’on s’est efforcé d’accréditer les doctrines les plus favorables à l’extension de l’arbitraire administratif, à l’omnipotence de l’État, à son intervention toujours plus hardie et moins ménagée dans le domaine de l’activité particulière1.

L’effet naturel de ces mesures a été de détourner de plus en plus l’esprit public des fins honorables de la révo-

1 On trouve une preuve très explicite de la disposition systématique où l’on était de ne rien céder de ces mauvais moyens de gouvernement, dans des projets de discours sur la corruption politique que M. Guizot avait préparés durant la session de J 847 (au mois de juillet), et qu’a publiés , en 1848 , la Revue rétrospective de il. Taschereau.

« Le gouvernement, y est-il dit, ne laissera pas énerver et paralyser entre ses maius les moyens réguliers et légitimes de gouverner, par crainte de la responsabilité qui s’y attache.

« 11 ne se laissera pas entraîner par d’aveugles clameurs k gêner, à entraver l’exercice, le développement des droits et des intérêts privés légitimes.

« ...Allez droit à la corruption partout où elle existe réellement;

lution qui avait fondé le gouvernement, c’est-à-dire de la poursuite des bonnes réformes, et de surexciter de plus en plus les mauvaises passions du pays; de généraliser, en l’avivant encore, son goût déjà si vif et si étendu pour la recherche des emplois et de tous les genres de faveur dont le gouvernement dispose ; de donner à ce travers le caractère d’une épidémie ; de le faire descendre des Chambres dans les collèges électoraux, dans toutes les classes

poursuivez-la, frappez-la sans hésiter; mais ne frappez pas le gouvernement d’impuissance, en croyant à toutes les clameurs qui l’accusent de corruption.

« ... Je ne veux sacrifier ni tes moyens réguliers et légitimes de gouvernement, ni les droits et les libertés des citoyens. »

.Ce que le ministre entendait ici par moyens réguliers et légitimes de gouvernement , ce n’était , h coup sûr, aucun des pouvoirs élémentaires dont l’autorité de tout gouvernement se compose, et que nul ne pouvait avoir l’idée de contester au nôtre; mais c’était apparemment les pouvoirs, d’une légitimité très contestable, qui mettent plus ou moins à la discrétion de notre gouvernement les ressources et la liberté du public, et qui entrent dans l’immense bagage de ses attributions administratives, tels, par exemple, que le pouvoir d’accorder des subventions de beaucoup d’espèces , de distribuer des bourses, de concéder des entreprises, d’en répartir les actions, d’autoriser des défrichements, de faire des concessions de mines, d’interdire ou de permettre l’entrée de certains produits étrangers, etc., etc.; et ce que le ministre appelait les droits et les libertés des citoyens, c’était le droit qu’il voulait qu’ils eussent de le solliciter, de le supplier d’user U leur profit de tous ces pouvoirs arbitraires. Le ministre ne voyait de corruption que dans l’usage illégal ou vénal qu’il pourrait arriver à des hommes publics défaire de ces pouvoirs abusifs, et, du reste, il ne trouvait rien

de citoyens, et de transformer les relations du pays avec son gouvernement en un système organisé de sollicitation universelle; d’entrainer le gouvernement à se servir, pour se rendre les populations favorables des innombrables moyens d’action dont il s’était fait investir ; et non seulement de la distribution des emplois, mais môme de ses attributions administratives de toute espèce, du droit de concéder des mines, de classer des chemins, d’au-

que d’honnête et de régulier, h ce que le gouvernement en fût saisi , et h ce que la population fût obligée de passer par ses mains pour jouir de certains avantages auxquels elle avait naturellement droit, etc. Il va sans dire que je vais plus loin dans ce que je dis de. la corruption politique, et que j’applique ce mot au fait même de s'être emparé des pouvoirs dont je parle, ou de les avoir retenus dans ses mains, et d’avoir voulu faire dépendre, sans nécessité comme sans droit, sous une multitude de rapports, le bien-être des populations de la bonne volonté du gouvernement. C’est justement parce qu’il avait les mains pleines de ces dangereux pouvoirs, et que chacun voulait avoir sa part des innombrables faveurs dont ils lui permettaient de disposer, que le dernier gouvernement se voyait harcelé de tant de demandes, et soupçonné de ne pas faire de son autorité arbitraire un usage bien impartial et bien désintéressé. Dieu me préserve de croire qu’il en ait usé souvent comme des affaires célèbres ont prouvé qu’on l’avait pu faire quelquefois ; mais s’il avait la dignité de ne s’en pas servir dans un grossier intérêt de lucre, il a pu lui arriver de tenir compte, dans l’usage qu’il en faisait, de la ligne politique suiue par les impétrants , et c’était là de la corruption belle et bonne. Ce honteux moyen de gouvernement , au point surtout où notre régime administratif en implique l’usage, sera pour tous les gouvernements qui l’emploieront une infaillible cause de ruine.

— Motoriser des défrichements, de permettre des fondations d’entreprises théâtrales, et d’une multitude d’autres droits plus ou moins entachés d’usurpation et d’injustice; de l’exciter à accroître sans cesse ces pouvoirs abusifs ; de l’accoutumer à ne se déterminer dans l’usage qu’il en faisait que par la considération de l’importance des personnes et des bons offices qu’il en pouvait espérer ; et telles étaient à cet égard les habitudes prises, qu’on y cédait sans trouble et sans hésitation ; on se croyait autorisé à cet égard à faire profession d’une certaine indulgence, d’une certaine facilité de mœurs; on tenait qu’il fallait passer quelque chose à la faiblesse humaine : il n’est pas douteux qu’on n’eût conservé le goût des hommes capables, mais il est moins certain qu’on eût retenu dans toute son intégrité celui des honnêtes gens; peut-être, en leur qualité d’honnêtes gens, ne paraissaient-ils que médiocrement propres aux affaires, et je ne sais si, dans un certain monde, où une certaine habileté était fort en renom, on ne serait pas allé jusqu’à dire qu’un peuple n’avait pas besoin d’estimer son gouvernement.

On sent quel devait être, au milieu du relâchement général, l’effet de telles maximes, professées dans les régions supérieures de la société. Cet effet, hélas ! dans les derniers temps de la monarchie constitutionnelle, s’est manifesté par une série d’actions coupables que je n’ai pas besoin de rappeler, mais qui étaient beaucoup trop nombreuses pour qu’il fût possible de les regarder comme accidentelles, et qui sont venues révéler au monde le triste état où nos mœurs politiques étaient tombées.

La révélation de ces faits immoraux a été pour la considération du gouvernement un véritable désastre. D’euxmêmes, et quand nul commentateur officieux ne se fût trouvé là pour les mal interpréter, ils n’auraient pu manquer de lui causer dans l’esprit public un grave dommage. Mais ils ont eu encore le déplorable effet de fournir contre lui à ses ennemis une arme terrible. Ils sont devenus un texte d’accusation sur lequel toutes les oppositions se sont ruées; et, quelque peu honorables que pussent être les motifs qui les faisaient agir, leur plainte, au fond légitime, n’a malheureusement pas manqué son effet. Elles l’ont colportée, de banquet en banquet, au milieu des populations les plus excitables, dans les départements du royaume les plus effervescents; et la corruption du gouvernement, dénoncée en tous lieux, est allée partout attrister, attiédir, désaffectionner les cœurs honnêtes, et soulever en même temps contre lui les passions anarchiques qui devaient, quelques mois plus tard, sous la direction de ses ennemis les plus redoutables, venir faire explosion à Paris.

C’étaient déjà là des effets bien graves. Ces effets pourtant étaient loin d’être les plus fâcheux . Le plus fâcheux effet de ce qu’on appelait la corruption gouvernementale a été de fermer les yeux au gouvernement sur les dangers qu’elle lui faisait courir, et, à mesure qu’elle l’exposait à plus de désaffection et d’inimitiés, à mesure qu’il avait plus besoin de défense, d’engourdir le dévouement, le zèle, la vigilance, le courage de ses serviteurs. Rien ne manquait à coup sûr, en fait d’organisation et de forces maté-

rielles : les forts détachés étaient là, et la fortification continue, et l’armée permanente, et la centralisation, et lé budget, et les innombrables fonctionnaires, et la majorité du parlement ; une seule chose était ou semblait être absente : l'honnêteté, le sentiment du devoir, l’affection pour quelqu’un et pour quelque chose, et, en face des ennemis du gouvernement, devenus d’autant plus furieux qu’ils commençaient à croire à lp possibilité de le détruire, un désir intelligent et courageux de le maintenir. Il ne semble vraiment pas qu’un tel désir préoccupât sérieusement personne. On eût dit que les esprits étaient ailleurs. Peut-être, en etfet, dans ces moments suprêmes, se laissait-on encore absorber par le soin de ses intérêts les plus étroitement personnels, et je ne voudrais pas répondre que, dans les ministères et à la Chambre, les sollicitations n’aient été leur train jusqu’aux derniers moments. Au moins est-il certain qu’on semblait avoir oublié partout qu’il y eût uu gouvernement à défendre, et qu’on était tombé, à cet égard, dans un état d’engourdissement et d’insensibilité dont on n’a pu être tiré que par la chute même de la monarchie, et lorsqu’il s’est agi d’aller faire au gouvernement républicain sa soumission et ses révérences. Je ne veux pas rappeler la triste, l’ignoble hâte qu’on y a mise. C’est, sans comparaison, le fait de ce genre le plus dégradant qu’ait présenté, depuis soixante ans, le spectacle de nos revirements politiques. Cet abandon immédiat du gouvernement détruit, ce soudain empressement auprès du singulier pouvoir qui venait si inopinément prendre sa place, enfin l’inexprimable banalité de

cœur que faisait supposer une transition si brusque et si peu motivée ont été les derniers traits par où la corruption s’est trahie et rendue manifeste. C’est à ces traits qu’on a pu voir à quel point toute pudeur et toute honnêteté politiques étaient perdues.

Page 1