‹ La révolution du 24 févrierChapitre 9 sur 32 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

Réaction que la révolution a provoquée. Comment doit être dirigée cette réaction et Jnoqu'où elle doit s'étendre.

Quelles que fussent d’abord , au moins en apparence, la mollesse du pays et sa disposition à se résigner à la révolution nouvelle, pour peu qu’elle fût honnête et sensée , il n’était pas possible qu’un fait si plein de violence et de fraude; un fait où toutes les oppositions constitutionnelles avaient été si effrontément jouées ; où la grande masse de la population d’ailleurs avait été comptée pour si peu de chose ; où, sans prendre la peine de la consulter , une poignée d’hommes venait de disposer souverainement d’elle et de renverser de fond en comble ses institutions ; il n’était pas possible , dis-je , qu’un changement si étrange, si en dehors de toutes les prévisions, si au delà de tout ce qu’on avait pu attendre, si brusquement opéré, si audacieusement surpris, et au fond duquel d’ailleurs se laissaient apercevoir , dès les premiers moments, les desseins les plus extravagants et les plus tyranniques , n’éveillât pas bientôt la susceptibilité , la raison, la dignité naturelles de la nation , et ne finit pas par rencontrer des résistances de plus en plus insurmontables. -

Ces résistances n’ont pas tardé à se manifester. Elles ont commencé au bout de peu de semaines, et, comme de juste , l’initiative en a été prise à la source même du mal, c’est-à-dire au sein de cette garde nationale parisienne que les factieux avaient su engager si habilement dans leur entreprise , et à qui ils avaient fait faire une révolution, la révolution la plus radicale, sans que seulement elle y songeât et en fût le moins du monde avertie. Qui n’a présentes à sa pensée les démonstrations successives du 16 mars, du 16 avril, du 15 mai et surtout cette horrible lutte des derniers jours de juin , où la population de Paris, déjà si cruellement atteinte dans sa fortune, a dû payer en outre de tant de sang la faute de l’assistance qu’elle avait prêtée aux émeuliers de février? — A ces actes de Paris, ont correspondu, dans les départements , des manifestations non moins significatives , et , avant tout, la réception plus que vive qui a été faite, en tant de lieux, à ces commissaires plus ou moins généraux du gouvernement provisoire , qui n’ont pu tenir devant la réprobation dont leur personne , leur mission , leurs actes étaient l’objet, et qui ont été forcés de vider honteusement la place, sans qu’on ait seulement pu songer à Paris à les venger de cet affront ; — et ces élections politiques d’avril, qui, en dépit des violents efforts de la république rouge, ont envoyé à Paris une Assemblée assez raisonnable et assez bien intentionnée, pour que cette république-là n’ait pu en soutenir la présence et ait dû essayer de la détruire dès le début de la session ; — et l’ardeur indicible que la garde nationale des départements, à la nouvelle des entreprises insurrectionnelles de mai et

de juin, a mise à venir au secours de la capitale ; — et les graves échecs que le suffrage universel , dans l’élection des conseils généraux et municipaux, a fiait subir, à peu près partout, à l'esprit révolutionnaire; — et ces délibérations d’un caractère si nouveau par lesquelles les conseils généraux de maints départements ont cru devoir faire connaître à qui de droit que les provinces commençaient à se lasser des révolutions que Paris faisait ou laissait faire dans ses murs ; qu’à l’avenir on ne les trouverait plus disposées à accepter de confiance les gouvernements, ainsi improvisés sans leur concoure, qu’on se permettrait de leur expédier par les malles-postes, et qu’à la première apparition de ce genre, ils se réuniraient, sans attendre, bien entendu , de convocation , et verraient quelles déterminations ils avaient à prendre. — Des manifestations réactionnaires sont arrivées à la révolution des lieux d’où elle semblait devoir le moins en attendre, et elle a eu l’affront de voir les assemblées représentatives des seules républiques qui soient au monde, la diète suisse et le congrès des États-Unis, refuser d’abord d’adresser des félicitations à la France au sujet d’une création aussi équivoque que l’établissement républicain de février. — Mais c’est surtout au sein de l’Assemblée nationale, de cette Assemblée formée par les auteurs mêmes de la révolution , pour les besoins de leur cause , par des moyens tout de leur choix, et sortie sous leur direction peu scrupuleuse de ce suffrage universel qu’ils déclaraient être la seule expression fidèle et légitime de la pensée du pays, c’est, dis-je, au sein de celte Assemblée que s’est surtout manifestée la réaction. Elle a contenu le démagogisme

aiiti-social qui s’annonçait sous le nom de république démocratique et sociale , ralenti le mouvement de démolition et de subversion auquel cette république était livrée, repoussé ses motions les plus extravagantes, rapporté ce qu’il y avait de plus sauvage dans les résolutions qu’elle avait provoquées, et écarté ses gens en môme temps qu’elle révoquait leurs mesures. — Et cependant, quelque réelles que fussent ces réparations, on paraissait loin de les trouver suffisantes, et telle était partout la vivacité de l’esprit réactionnaire, que le gouvernement, alarmé, avait cru devoir exprimer à la Chambre le désir qu’elle chargeât un certain nombre de députés d’aller dans les départements, tâcher d’éclairer l’esprit public et de le convertir à la république. Mais l’Assemblée, frappée des inconvénients et de l’inutilité d’une telle mission , avait refusé d’approuver qu’elle fût donnée â aucun de ses membres ; et telle était, en effet, la force du courant qui entraînait les esprits dans une voie différente de celle où on voulait les forcer d’entrer , qu’elle n’aurait pu entreprendre de changer leur direction sans risquer de se compromettre et de produire un effet précisément contraire à celui qu’on voulait obtenir. Force a donc été de les laisser à leur pente naturelle, et le choix peu républicain (peu républicain du moins par le nom du personnage choisi) qui a été fait pour la présidence de la république, à une majorité de six millions de voix , a bientôt fait voir dans quel esprit marchait la France, et quelles étaient la nature et la force des sentiments qui l’entraînaient. Depuis, ces sentiments, dans lesquels pourtant il entrait moins d’hostilité pour la république que pour la manière dont elle a été

établie, et pour les circonstances au milieu desquelles elle s’est produite, ont continué à se manifester; et, après avoir éclaté de plus en plus dans une série d’élections partielles , elles se sont mieux fait comprendre encore dans ces élections générales des 13 et 14 mai, qui auraient été aussi significatives que les amis de l’ordre pouvaient le souhaiter, si des divisions déplorables , fruit d’une confiance follement exagérée , ne les avaient exposés, dans un certain nombre de départements, à des échecs contre lesquels tout autorise à penser qu’il leur était très possible de se défendre.

Il n’y a point à se préoccuper des accusations plus ou moins violentes dont ces tendances ont été et continuent d’être l’objet. La réaction ne marche qu’à visage découvert, n’avance que par les voies constitutionnelles, ne veut que ce que voudra le pays, constitutionnellement interrogé et agissant dans les limites qu’il a lui-même assignées à l’exercice de sa souveraine puissance. Et non seulement la réaction est irréprochable dans ses procédés, mais elle l’est dans la fin qu’elle se propose et dans les réparations qu’elle poursuit. Peut-être, quand l’heure de réviser la constitution sera venue, lui arrivera-t-il de vouloir, si c’est en effet la volonté du pays , qu’il soit proposé des changements à la constitution même. II lui sera parfaitement permis alors d’apprécier le fond et la forme de son nouveau gouvernement ; et il serait par trop étrange que la révolution, qui, pour tout bouleverser, n’a pris conseil de personne , lui contestât le droit de faire, avec l’assentiment universel, régulièrement manifesté, ce qu’au 24 février, elle s’est permis de faire, avec uue si remarquable

impudence , sans autre avis que celui d’une poignée de conspirateurs, assistés ou poussés par une cohue ameutée de quelques milliers d’hommes.

Mais ce n’est pas de cela qu’il s'agit. La France, à l’heure qu’il est, ne juge pas son nouvel établissement politique. Elle s’est retranchée de bonne foi , temporairement du moins, dans ce qu’on appelle la république intelligente et modérée contre une autre république bornée et violente qui n’est pas celle que le pays avoue; et tout son travail, depuis plus de quinze mois, est de lutter contre les tendances anti-sociales d’un socialisme stupide, et contre les entreprises subversives d'une démagogie qui ne consent à se soumettre à rien, qui ne reconnaît pas plus la volonté des huit millions d’électeurs qui ont paru adhérer à la république , que celle des collèges électoraux choisis , mais infiniment plus restreints, sur lesquels s’appuyait la monarchie, et qui, trois fois en treize mois, du 18 mai 1848 au 13 juin 1849, a entrepris de renverser par la violence l’ordre politique que le suffrage universel avait constitué.

Très réellement, il s’agit moins pour le pays, dans le mouvement de réaction auquel il est livré, de revenir à tel ou tel des régimes déchus , que d’avoir raison enfin d’un esprit de subversion qui s’attaque indistinctement à tous les régimes, et qui, depuis soixante ans, n’a consenti à en laisser durer aucun. La question seulement est de savoir s’il donne à ses efforts une direction suffisamment intelligente , et l’essentiel , à mon avis , est de lui faire comprendre que le vrai moyen de réagir avec fruit contre l’esprit révolutionnaire serait de s’attaquer enfin sérieu-

sement au travers national que j’ai signalé, au commencement de ce travail, comme la cause la plus radicale de nos désordres , c’est-à-dire à ce travers qui considère le gouvernement comme une proie naturellement offerte à l’avidité de tous, qui fait qu’il n’est pas plutôt fixé dans de certaines mains que d’autres tout aussitôt se coalisent pour le ravir à celles-là, et qui est cause tout à la fois de l’instabilité de tous nos établissements politiques et du caractère de plus en plus dispendieux et oppressif qu’ils tendent à prendre en se renouvelant.

Il n’y a point à se le déguiser, ce travers a déjà eu dans le pays de tels effets, qu’il finit par y rendre le gouvernement impossible.

D’une part, en effet, il a opéré tant de bouleversements, et par suite amené tant de mutations d’hommes, que le gouvernement, quel qu’il soit, qui est destiné à s’installer définitivement dans notre pays , aura à traiter avec le personnel, vivant ou représenté par ses héritiers, de quatre ou cinq régimes, de quatre au moins ; et d’un autre côté, par l’effet même de ces mutations et du monstrueux accroissement de personnel qui s’en est suivi, les services se sont tellement multipliés et les dépenses publiques tellement accrues que tous nos budgets se ferment depuis longtemps en déficit, et que nos charges annuelles dépassent, à l’heure qu’il est, de plusieurs centaines de millions les recettes possibles *.

1 Quoique la loi de finances du 19 mai dernier ne fixe qu’à 160 millions le déficit du budget de l’année courante, ce déficit est bien de 298 millions tout au moins ; car il n’est pas possible

Voilà la situation que nous a faite le vice dont il s’agit , situation qui s’est aggravée à chaque révolution nouvelle, que celle de février a poussé au dernier excès, et qui finit, dis-je, par rendre chez nous le service public matériellement impossible.

Quel parti prendre en effet en présence de tous les personnels de gouvernement que nos innombrables revirements de pouvoir ont mis successivement en scène, depuis soixante ans, et qui se regardent tous, au même degré, sinon au même titre, comme les souverains seigneurs et maîtres de ce pays? Qui choisir entre les hommes de l’ancien Régime, de la Révolution, de l’Empire, de la Restauration , de la royauté de Juillet, de la République nouvelle?... Il n’est possible évidemment, ni de les appeler tous, car les finances d’aucun pays n’y pourraient suffire, ni d’en appeler un à l’exclusion des autres, car tous les non appelés, se Uguant contre celui qu’on aurait élu, finiraient immanquablement par l’abattre.

Et, d’un autre côté, comment suffire à des dépenses de

qu’on veuille considérer comme une ressource naturelle et ordidinaire les 138 millions de l’amortissement, qui sont affectés cette année aux services généraux. Ces 138 millions, en effet, se composent, en très grande partie, sinon en totalité, de rentes qui appartiennent au public, qu’il a chèrement payées, au rachat desquelles il a consacré des milliards, qui devraient être employées à en racheter d’autres, surtout dans un moment où elles sont à bas prix, qu’on ne peut détourner de cette destination sans causer au public un grave dommage ; et l’acte qui oserait les affecter d’une manière permanente aux services généraux du budget serait le coup d’État financier le plus hardi qui eût été tenté à aucune époque.

16 à lé cents millions avec des recettes de 12 à 14 cents millions qu’il est à peu près impossible d’accroître, et des déficits annuels de plusieurs centaines de millions, qu’on ne parvient à combler que par des anticipations ruineuses, en dévorant l’avenir par de continuels emprunts , et en rendant le présent de plus en plus précaire et redoutable. S’il serait difficile d’employer les personnels de quatre ou cinq régimes , quand on a à peine , en créant une multitude de services abusifs et en encombrant tous les services, de la place pour celui d’un seul, est-il plus aisé de suffire à des dépenses colossales et toujours croissantes avec des déficits toujours plus grands, et de combler le vide des déficits par des expédients qui ne peuvent que les augmenter encore, et qui, en effet, vont sans cesse les accroissant?

11 suffit d’énoncer ces difficultés pour faire comprendre que, tant que durera la cause qui les a produites, il sera naturellement impossible de les surmonter, que, bien loin de là, elles deviendront de plus en plus insurmontables, et que le travers sous l’influence duquel elles sont nées et elles s’aggravent toujours davantage, le travers qui ne cesse de fomenter chez nous des révolutions, qui multiplie indéfiniment les personnels, qui exagère le nombre et les attributions des services, qui enfle outre mesure les dépenses, nous pousse dans une voie sans issue et où l’encombrement et l’ardeur des rivalités pourraient finir par provoquer d’horribles catastrophes.

Encore une fois donc, ce que doit se proposer le pays, dans l’honnête et salutaire mouvement de réaction auquel il est livré, c’est moins de revenir à tel ou tel des

régimes déchus, que de procéder enfin, dans la formation de celui qui est destiné à leur survivre, monarchique ou républicain , de manière à tâcher enfin de décourager le travers immoral et funeste sous l’influence duquel tous étaient nés et tous ont péri.

Pour cela , la première et la plus indispensable des précautions à prendre, c’est de ne pas procéder révolutionnairement, et, par haine des révolutions, de ne pas risquer d’en faire une nouvelle, de ne pas permettre qu’un nouveau parti quelconque vienne se substituer violemment à ce qui existe, et fournir à l’esprit révolutionnaire de nouveaux aliments. Le pays, au lieu d’attendre des libérateurs, qui ne manqueraient pas, quels qu’ils fussent, de lui faire payer leur victoire, et de maintenir à leur profit des abus qu’il faut enfin réprimer, le pays doit se délivrer lui-même et n’avoir raison que par les voies constitutionnelles des partis avides et des régimes écrasants que l’esprit révolutionnaire a enfantés au milieu de nous.

Ses succès , à cet égard, dépendront tout à fait du degré d’habileté qu’il saura mettre dans sa conduite, tant à l’égard des partis qui se disputent l’avantage non médiocre de le servir, qu’à l’égard du système d’administration illibéral et exorbitamment dispendieux qui est né, au milieu du conflit de leurs ambitions, des vues intéressées qui leur sont communes.

Obligé de traiter avec tant de personnels différents, et placé dans la double impossibilité de les appeler tous et d’en préférer exclusivement aucun, il lui est impérieusement commandé de faire ses choix parmi les uns et les autres avec un tel degré de bon sens, de justice et d’im-

partialité que les exclusions si nombreuses, qu’il sera forcé de donner, perdent tout caractère d’offense.

Et, d’un autre côté, forcé de donner l’exclusion à tant de inonde, il devra se faire une loi plus impérieuse encore de ne maintenir, au profit des appelés ou des conservés, rien de véritablement abusif, d’arriver, au contraire, ne fût-ce que par un sentiment de justice envers les exclus, à la suppression sagement ménagée des services et des dépenses non nécessaires, et de faire en sorte, ainsi, que le sacrifice imposé aux non appelés porte avec lui sa compensation , de s’arranger, en circonscrivant par la suppression des abus le domaine des services publics, pour agrandir le plus possible celui de l’activité particulière, et pour rendre toujours plus libre et plus accessible l’exercice de toutes les professions.

Ces règles sortent des nécessités de la situation avec un caractère tellement impérieux, qu’il serait vraiment étrange qu’on n’en voulût point tenir compte. Je doute qu’il soit désormais au pouvoir de personne de les violer impunément. Nous avons fait de tels progrès dans l’industrie des révolutions et dans l’art de fomenter des troubles, les nombreux partis qui se disputent le pouvoir sont devenus à la fois si habiles et si ardents, qu’il n’en est pas un, même au nombre des plus considérables, qui , ayant réussi à s’emparer du pouvoir, parvînt à s’en assurer la possession s’il voulait lui conserver le caractère oppressif et dispendieux que nos soixante ans de luttes d’ambition et de cupidité lui ont fait prendre. Tous les autres lui feraient une guerre si cruelle qu’il serait bientôt jeté bas. D’où je tire cette conclusion, que l’heure présente est bien

près d’être devenue l’heure des résolutions désintéressées, l’heure des réformes que depuis si longtemps les amis de la liberté poursuivent, et que, puisqu’il n’est plus possible de constituer une domination au profit de personne, il serait temps, peut-être, et grand temps, de songer à fonder un gouvernement raisonnable au profit de tous ; je veux dire un gouvernement dont les attributions et les dépenses fussent enfin ramenées à des proportions plus justes et plus sensées.

Rien n’est assurément plus louable que de songer à licencier les partis. Mais, pour y réussir, il faut tâcher de les désintéresser, et pour cela deux choses, dis-je, sont indispensables :

1° S’imposer la loi , en ne prenant dans les myriades d’aspirants qui accourront vers le gouvernement de tous les points de l’horizon qu’un petit nombre d'élus, de faire ses choix avec une extrême justice ;

Et 2°, en donnant aux non appelés la satisfaction de ne se voir préférer que des hommes véritablement dignes, leur procurer, en outre, à titre de réparation, l’avantage de voir devant eux un champ plus vaste et moins embarrassé, où leur activité se puisse déployer plus à l’aise, obliger le pouvoir à restituer graduellement au domaine de l’activité privée tout ce qu’il a été conduit à lui dérober de liberté et d’espace pour satisfaire aux exigences de plus en plus grandes des masses d’hommes que nos luttes révolutionnaires ne cessaient d’attirer dans les voies de l’ambition.

Il est absolument indispensable d’entrer dans quelques développements sur chacune de ces deux conditions de

salut, et d’abord sur celle qui est relative aux choix d’hommes à faire, et au maniement ou à l’arrangement des partis, la plus vive, sans contredit, et la plus délicate des deux, sinon la plus importante.

Les partis qui occupent chez nous la scène politique, en écartant, bien entendu, la démagogie et le socialisme, monstruosités anti-sociales qu’il est impossible de faire entrer honorablement dans aucune combinaison, sont au nombre de quatre, qui , bien que rentrant plus ou moins les uns dans les autres, restent assez distincts pour être considérés séparément : la démocratie , le bonapartisme ou l’ impérialisme , le parti de l’ancienne aristocratie, désigné par le nom de parti légitimiste , et enfin le parti sur lequel s’appuyait le dernier gouvernement , parti qu’on a appelé tour à tour consen-ateur , orléaniste, et qu’à vrai dire, ne désigne suffisamment aucune de ces appellations.

On sait, assez approximativement, de quelles portions de la nation se compose chacun de ces partis, et ce qui en constitue essentiellement la force. Quoiqu’ils diffèrent beaucoup par leur nature, leurs moyens, leur importance, ils sont tous assez puissants pour avoir réussi, en se combinant de diverses manières, à s’emparer successivement du pouvoir et à en retenir plus ou moins longtemps la possession. Aussi serait-il impossible d'en écarter systématiquement aucun , et surtout de tenir éloignés de la scène ceux qui sont manifestement les plus considérables, et par exemple les partis légitimiste et orléaniste, en ce moment privés de leurs chefs, et dont le dernier même,

disloqué il. y a seize mois par l’ouragan révolutionnaire,

est demeuré depuis plus ou moins désorganisé. Vouloir constituer quelque chose de solide en tenant à l’écart ces deux partis, serait la plus extravagante des entreprises, et cela est si vrai que, bien qu’ils ne figurent point en nom dans l’établissement transitoire qui régit en ce moment notre pays, on peut dire qu’ils ont puissamment contribué à lui donner l’être, et qu’il ne se maintient, en quelque sorte, que par leur concours. Il est si vrai que rien de stable ne se pourrait fonder en leur absence, que notre dernier établissement politique est tombé pour une moindre irrégularité, et qu’il a suffi, pour qu’il ne pût se soutenir, de l’éloignement et de l’état d’hostilité où s’est tenue l’ancienne aristocratie territoriale , quelle que fût d'ailleurs, en dehors d’elle, l’importance des classes sur lesquelles le gouvernement s’appuyait.

On ne peut donc s’occuper utilement dans notre pays d’une recomposition du corps politique sans y faire entrer tous les partis désignés plus haut. On ne le peut pas surtout sans y comprendre les deux derniers dont je viens de parler, et la rentrée en scène des partis légitimiste et orléaniste ne saurait être ajournée longtemps. Le rappel plus ou moins prochain des chefs de ces partis, même en faisant abstraction de toute idée de changement dans les formes du gouvernement, est la conséquence naturelle du sentiment honorable qui pousse le pays à réagir avec vigueur contre les passions révolutionnaires qui les ont fait successivement expulser. Le pays a compris qu’au fond de ces odieuses scènes de révolution, auxquelles il assiste depuis soixante ans, se cachaient presque toujours de misérables questions de personnes;

que la grande préoccupation des meneurs était de supplanter les pouvoirs établis, et que ces mutations de pouvoir, déterminées par les motifs ordinairement les moins honorables, accomplies au milieu de l'émotion et de la souffrance de tous , étaient infailliblement suivies de beaucoup de résultats déplorables , rarement compensés par les biens qui pouvaient les accompagner aussi, et qu’il serait possible d’obtenir par des procédés infiniment moins violents et plus sûrs. Il a senti qu’il était temps de travailler à décourager une industrie si profondément perverse, et que l'intérêt de son repos, de sa dignité, de sa justice lui prescrivaient d’avoir raison des bouleversements de ce genre qui auraient été opérés sans nécessité. C’est ainsi , si je ne me trompe, qu’il va être amené, plus ou moins prochainement, à rappeler sur la . scène, avec leurs chefs, les partis vaincus dans les deux révolutions dernières.

Déjà, et dans cette bonne pensée, il s’est successivement élevé du Gouvernement-Provisoire à la Commission-Executive, de celle-ci au Pouvoir-Exécutif qui l’a remplacée, et il est arrivé ainsi, de redressements en redressements, jusqu'à la Présidence du 10 décembre. La question est de savoir s’il s’arrêtera en si beau chemin ; s’il pensera que l’élection présidentielle de décembre a été une réparation suffisante de l’entreprise de février, et s’il ne voudra pas arriver jusqu’à celte entreprise même; si même il s’arrêtera à la révolution de février, et s’il ne croira pas devoir remonter tout d’un coup jusqu’à celle de 1830; si, voulant avoir raison de celles des dernières révolutions qui ont été accomplies sans véritable nécessité, et

seulement pour satisfaire des ambitions et des cupidités personnelles , il ne sera pas entraîné à examiner ce qu’il doit penser à cet égard de la révolution de juillet.

Je suis forcé de dire que, si l’intelligence, le courage, l’honnêteté politiques ne lui font pas défaut, il ira hardiment jusque-là , et qu’un examen sévère des entraînements auxquels il eut la faiblesse de céder, il y aura bientôt dix-neuf ans, lorsqu’il donna son assentiment à la révolution qui venait d’être accomplie, pourra le porter à penser qu’il consacra alors par son approbation un acte qui était loip d’être entièrement irréprochable , et qui, l’événement ne l’a que trop prouvé, pouvait avoir plus tard des résultats fort tristes. Ce qui fut parfaitement irréprochable, en juillet , ce fut la résistance aux ordonnances. Mais cette nécessaire et légitime résistance pouvait-elle, surtout après l’abdication du roi et du duc d’Angoulême, et après la transmission régulière du pouvoir royal au duc de Bordeaux, sous la régence du duc d’Orléans, cette résistance, dis-je, pouvait-elle, sans dépasser le but, aller jusqu’à appeler par une révolution le duc d’Orléans au trône? Il me paraît impossible, aujourd’hui que nous jugeons ces événements de sang-froid, de ne pas répondre négativement. Cette révolution, en effet, n’était ni constitutionnelle, ni nécessaire. Outre que le roi Charles X , sans tenir compte de son irresponsabilité, s’était noblement puni, en abdiquant, du crime d’Étal qui avait justement soulevé la population de Paris, il y avait des ministres pour répondre de ce crime ; il y avait des collèges électoraux et une majorité parlementaire pour forcer le gouvernement à marcher dans les

voies de la constitution. Des institutions qui avaient été assez fortes pour sortir victorieuses de l’assaut formidable que celles-ci venaient de soutenir, l’étaient assez , sans aucun doute, pour continuer à se défendre, d’autant plus qu’en ce moment rien n’était moins difficile que d’obtenir qu’elles fussent fortifiées. Rigoureusement donc la révolution n’était pas plus nécessaire qu’elle n’était légale , et elle ne s’est accomplie que parce qu’elle offrait aux passions ambitieuses le moyen de se satisfaire par l’ostracisme politique d’un parti tout entier. Or, cette expulsion du gouvernement infligée à un grand parti , cette sorte de proscription politique d’une classe importante de citoyens, renouvelée de la première révolution, était un fait de la nature la plus grave ; et si le pays, plus habile et plus ferme, avait su empêcher que les choses fussent poussées jusque-là, s’il n’avait pas permis qu’une résistance d’abord légitime dégénérât en une injuste spoliation et entraînât l’éloignement des affaires de tout un parti, il aurait, en s’opposant à ce bouleversement, empêché probablement que, dix-sept ans plus tard, celui-ci n’en amenât un nouveau, plus injuste et plus désastreux encore.

A Dieu ne plaise qu’en faisant ces remarques je veuille rien dire qui paraisse accuser la maison d’Orléans. Cette noble maison avait été fort innocente du crime des ordonnances, de la résistance que ce crime avait soulevée, du dénouement enfin qu’avait eu cette résistance. On sait de reste qu’elle n’avait pas provoqué ce dénouement, qu’elle s’était tenue à l’écart, dans l’inaction et le silence, qu’elle n’était pas venue à la rencontre du pouvoir, qu’il

avait fallu aller la chercher au contraire, et qu’elle ne s’était rendue, après une honorable résistance, qu’à la nécessité de prévenir par son acceptation l’établissement imminent d’une république, encore moins préparée alors qu’elle ne l’était au mois de février 1848, et dont on lui doit d’avoir fait ajourner de dix-huit ans la désastreuse épreuve. Fallût-il admettre d’ailleurs que le duc d’Orléans eut tort, en 1830, d’accepter la couronne qui lui était offerte , et qui allait être détruite s’il ne l’eût acceptée, on ne saurait nier du moins qu’il n’ait expié aussi noblement que possible ce tort, d’ailleurs douteux, par les dix-huit années de sécurité, de paix, de liberté, de prospérité sans égale dont il a fait jouir la France, au péril presque continuel de sa vie et au prix d’une très considérable portion de sa fortune. Avoir puni cette famille si noble, si éminente, si gracieuse, si bienveillante, si française, si cordialement dévouée à son pays et à tant d’égards si exemplaire, si digne de servir aux autres de modèle et de se voir placée à la tète de toutes, comme elle l’a été; l’avoir punie par la violence, par l’outrage, par l’exil, par la spoliation, par le délaissement, par l’oubli du bien qu’elle avait fait à la France, est une action inqualifiable, qu’il faut renoncer à expliquer et surtout à excuser. Que parle-t-on de la faiblesse du roi, à la dernière heure de son règne , quand l’inactivité d’esprit , quand le relâchement de cœur, quand la dissolution morale étaient partout, et que peut-on dire à cet égard qui ne soit à l’adresse de tout le monde ? Quel reproche de faiblesse d’ailleurs peut-on faire à ce prince qui ne rappelle aussitôt les occasions si nombreuses où il avait fait

preuve de courage et de sang-froid? Sans parler de la bravoure militaire si naturelle à sa race, et dont il avait personnellement donné d’éclatants témoignages dans les premières guerres de la révolution , qui ne se souvient de la fermeté calme et de l’admirable présence d’esprit qu’il n’a cessé de montrer dans les jours les plus agités de son règne, et surtout dans les moments critiques, et malheureusement si nombreux, où sa vie a été directement attaquée ? Qui oserait lui faire un crime de n’avoir pas voulu conserver son pouvoir à la condition de le rendre odieux, et qui niera que s’il eût consenti à éteindre dans le sang, quelque insensée et quelque criminelle qu’elle pût être, cette insurrection à laquelle une partie beaucoup trop nombreuse de la population parisienne avait l’inconcevable folie de s’associer, on ne se fût servi de ce fait pour flétrir les dernières années de sa vie et vouer son nom à l’exécration publique? Que signifient encore ces incroyables reproches d’avarice, qu’on joint avec tant de justesse et d’à-propos au reproche de faiblesse? Quelle maison royale a plus donné que la maison d’Orléans? Et que peut-on dire de l’avarice du roi qui ne rappelle que, pendant dix-sept ans, il a appliqué sa liste civile presque entière et les revenus si considérables de son domaine privé à des usages d’un intérêt presque exclusivement public, à restaurer et à décorer des monuments nationaux d’un haut intérêt pour l’art et pour l’histoire, à prodiguer les encouragements aux beaux-arts, à doter nos musées de collections précieuses, à défrayer les nombreux voyages qu’imposaient à ses fils des intérêts de service ou les devoirs de leur situation, à distribuer des

secours innombrables, à recevoir, à amuser toute la société de Paris? qu’il n’a pas employé moins de soixante millions à restaurer des palais qui étaient des propriétés nationales ? qu’il n’a pas distribué, dans le cours de son règne, moins de vingt-cinq millions en secours? que, non content d’appliquer à ces généreux usages la presque totalité de ses revenus, il y a consacré, en définitive, une portion considérable du fonds composant sa fortune personnelle? qu’ayant laissé, à la suite d’une administration si libérale, il faudrait dire si prodigue, plus de trente-deux millions de dettes, il a voulu qu’elles fussent intégralement payées sur ses biens patrimoniaux? que ses fils y ont engagé solidairement leur fortune ? que ses belles-filles ont exigé que leur dot n’y fût point épargnée?... Voilà pourtant les monuments de l’avarice royale ! Lecteurs honnêtes, qu’en pensez-vous? et comment vous paraît-il que ces faits, dont j’abrège et affaiblis malheureusement l’expression, justifient la situation que nous avons faite à la noble et populaire royauté de 1830? Mais peut-être cette situation est-elle mieux expliquée par la corruption politique également reprochée au roi ? La corruption du roi ! comme si la corruption du pays était descendue du trône ! comme si cette corruption n’était pas partout ! comme si les diverses oppositions n’étaient pas les premières à en donner l’exemple ! comme s’il était jamais arrivé à aucune d’elles de combattre une tendance vicieuse des collèges électoraux, au risque de compromettre leur popularité ! Mais qui ne sait que nous ne sommes jamais pour rien dans les travers publics, généraux, et bien et dûment nationaux auxquels,

sans le vouloir el quelquefois sans le savoir, nos gouvernements obéissent? Ce n’était pas le pays qui était corrompu, c’était le roi. Le roi était le bouc émissaire sur la tète de qui on prétendait accumuler toutes les iniquités d’Israël. Messieurs, sacbez-le bien, ces iniquités étaient les nôtres. Ce que vous appelez la corruption du roi n’était que la corruption publique. Vous dites que le roi était corrompu ! Je dis qu’il l’était dix fois moins que la corruption du pays ne lui demandait de l'être. Cette corruption n’a jamais cessé de le violenter. Ses ministres peut-être auraient pu l’en mieux défendre. Mais il n'en reste pas moins vrai qu’elle n’a cessé de l’assaillir, de le contraindre, de lui imposer ses volontés. Chacun prétendait faire des questions de dynastie du triomphe de ses injustices. Le roi s’est toujours trouvé placé entre deux sortes de séditions : celle des hommes violents et celle des hommes obséquieux, l’émeute des rues et celle des Chambres et des antichambres, l’émeute qui lui tirait des coups de fusil et celle qui le poursuivait de ses obsessions, et celle qui l’assiégeait sans relâche de ses placets... Et, quand il se trouvait dans une situation si difficile et si pénible par l’effet même des travers publics, n’est-il pas odieux de vouloir lui faire un crime de ces travers qui ont fini par entraîner sa ruine, et d’y chercher des excuses pour le sort qui lui a été fait, pour les amers et inépuisables dégoûts dont fut abreuvé son règne, pour l’exil où on l’a jeté, pour le délaissement et l’oubli qui sont le prix de ses services?... Encore une fois, une telle conduite ne se peut qualifier, et je souhaite, pour l’honneur de mon pays, qu’elle soit suivie d’une réaction qui

en répare, s’il se peut, l’abominable injustice ! Plus nous avons été mal pour le roi, et plus ce prince, dont la vie fut si remplie de vicissitudes, a été odieusement renversé, pillé, proscrit, oublié, et plus il est juste que les âmes honnêtes se tournent vers lui, qu’elles l’honorent, le respectent, le consolent

Et néanmoins, quels que soient les hommages dont l’émotion, la pitié, la gratitude prescrivent de l’entourer et les profondes sympathies que mérite d’inspirer sa famille, les sentiments dont il continuera d’être l’objet ne doivent pas empêcher de reconnaître ce qu’il y eût d’imprudent et d’irrégulier dans l’acte révolutionnaire qui lui délégua le pouvoir, il y a 19 ans, qui, au-dessous de lui, substitua violemment aux classes qui le possédaient des classes nouvelles, qui furent mises subitement en possession de tous les postes de l’État, et que la nation, revenue des émotions de 1830 et instruite par les événements, sente le besoin de réparer l’usage immodéré qu’elle fit alors d’un très légitime triomphe, qu’elle réprouve la satisfaction illégitime qui fut donnée aux passions ambitieuses et à l’esprit de révolution, au préjudice d’une classe entière de citoyens, évincée du gouvernement avec les chefs constitutionnels du pays sans aucune nécessité véritable, et qu’elle marque cette réprobation, autant qu’il est en elle de le faire, non pas sans doute en ne rappelant de l’exil que les princes qui furent alors proscrits, mais en les rappelant en première ligne, et en leur restituant, ainsi qu’à la classe exclue avec eux, dans l’acte législatif qui fera cesser toutes ces proscriptions odieuses, le rang et la préséance que la révolution leur avait injustement ravie.

Jamais, il me semble, on n’a dû mieux comprendre qu 'aujourd’hui it quel point il est nécessaire de veiller à ce que les lois naturelles de l’avancement politique , dans la société , ne soient pas interverties, à ce que les classes et les familles les premières nées à la vie publique et les plus anciennement distinguées ne perdent pas, sans cause légitime, le rang qu’elles avaient légitimement acquis ; et, quand on voit quelles sont à cet égard les conséquences d’un premier désordre; quand on considère avec quelle violence, lorsqu’une classe s’est trop cavalièrement substituée à ses devancières, toutes, de proche en proche, et jusqu’aux plus infimes, tendent à supplanter à leur tour celles qui les avaient devancées, et usurpent, sans plus de vergogne que de titres, tout ce qu’il y a d’important et d’élevé dans la société, il serait difficile de ne pas reconnaître que la grave infraction aux lois de l’avancement qui a eu lieu en 1830 ne peut se passer d’ètre réparée.

On observe que, sous la monarchie de 1830, il était parfaitement loisible à la classe que la révolution avait évincée du gouvernement de prendre rang dans le nouvel établissement politique. Sûrement; mais sans ses chefs et en second ordre , mais en se plaçant à la suite de la classe qui l’avait vaincue et supplantée : le pouvait-elle d’une manière honorable? Y a-t-il profit pour quelqu’un à ce qu’une classe quelconque manque à sa propre considération ; et, si l’on a à cœur de les réconcilier toutes, n’est-il pas essentiel de les traiter toutes avec bienséance ? Ce fut une grave faute, je le répète, après le triomphe de juillet, que de traiter en vaincue celle qui avait occupé le pouvoir, et de vouloir, une fois encore, la

rejeter au second rang. Elle ne pouvait accepter cette déchéance ; et si celle qui venait de prendre sa place ne le comprit pas alors, elle doit le mieux comprendre aujourd’hui que, supplantée à son tour, elle s’est vue menacée d’être rejetée dans les conditions inférieures, et qu’elle a couru un moment le risque d’être aussi maltraitée comme bourgeoisie que sa devancière, dans un autre temps, l’avait été comme noblesse. Il n’y a qu’une manière de réparer envers celle-ci l’injuste exclusion qui lui fut donnée en 1830 : c'est, en rappelant de l’exil les princes dont elle voulut partager la fortune et avec qui elle descendit noblement du pouvoir, de marquer nettement qu’on n’a plus l’intention de l’exclure."

Il faut même avoir la sincérité d’avouer que la réparation ne devrait pas s’arrêter à cet acte de rappel, et que , pour témoigner d’une manière suffisante à quel point on réprouve aujourd’hui l’esprit révolutionnaire qui la fit écarter, il y a dix-neuf ans, et tout ce qu’il put se mêler à cette détermination de passions ambitieuses et de calculs intéressés, il serait désirable que la nation, sitôt que le permettra la nouvelle constitution à laquelle elle s’est librement soumise, crût de sa justice et de sa sagesse de reporter par l’élection à la tête des affaires le chef constitutionnel du gouvernement qui, en 1830, fut indûment renversé.

Je n’examine pas si, alors ou plus tard, il y aura lieu pour elle de songer à ramener le gouvernement à ses anciennes formes , et de revenir à cet égard sur ce qui s’est passé il y a seize mois. Peut-être. Il est bien difficile, en effet, qu’un peuple qui se respecte et qui sent un peu ce

qu’il vaut consente à se soumettre longtemps, au moins sans l’avoir légitimé par un suffisant examen et par un vote régulier et tranquille, à un établissement politique aussi insolemment improvisé, aussi violemment introduit, aussi frauduleusement intronisé que l'a été la république actuelle. Mais ceci est une question à part. Il ne s’agit pas précisément à l’heure qu’il est de réaction contre les formes du gouvernement, mais de réaction contre l’esprit révolutionnaire. Il est non seulement tout aussi permis, mais tout aussi nécessaire sous la république que sous la monarchie d’avoir cet esprit en exécration. Les républiques américaines ne toléreraient pas plus que le czar de toutes les Russies que, de trimestre en trimestre, de nouvelles cohues de quidams et d’aventuriers , de nouvelles troupes de barbares , remontant des profondeurs de la société , prétendissent se substituer par la violence aux classes qui les auraient devancées dans l’ordre des développements réguliers de la société. C’est cet ordre, qu’ils soient républicains ou monarchiques, que les gouvernements doivent maintenir avec fermeté là où il existe et rétablir autant que possible là où il a été troublé ; et c’est précisément parce qu’il doit être rétabli là où il a été troublé que je demande qu’on revienne, autant que faire se pourra, sur les interversions violentes qu’il peut avoir subies dans nos dernières révolutions, et qu’on rappelle le plus tôt possible de l’exil non seulement les augustes proscrits de 1848, mais encore et d’abord ceux de 1830, qui sont ceux que la violence frappe depuis le plus longtemps, sinon avec le plus d’injustice.

L’essentiel, dans la société, c’est que les classes et les

familles soient rangées dans l’ordre naturel et historique de leur développement. Mais, s’il est désirable que cet ordre ne soit pas troublé par la violence, il ne l’est pas moins, prenons-y bien garde ! que la violence n’essaie pas de maintenir un ordre qui aurait cessé d’être le vrai. S’il importe à la restauration poursuivie de l’ordre public en France que les pouvoirs injustement renversés soient rétablis, il importe davantage encore peut-être que, dans cet ordre, ainsi restauré, il n’y ait de positions privilégiées pour personne ; qu’aucune classe ne s’y puisse arranger pour se maintenir artificiellement dans une position élévée; qu’aucune n’y entoure sa position d’ouvrages de défense qui aient pour objet de la rendre inaccessible ou moins accessible ; qu’aucune ne s’y sépare des autres par des lignes de démarcation ; que toutes concourent ; que , sans se confondre , toutes communiquent entre elles , et qu’enfm, de la base au sommet de la société, le mouvement d’ascension et de décadence auquel toutes les classes et toutes les familles doivent être livrées, ne soit troublé par rien d’arbitraire.

Ajoutons que, plus ceci est important, et plus il le serait que, pour témoigner à cet égard de l’excellence de ses dispositions , le pouvoir légitime qu’aurait restauré la volonté nationale, si cette restauration si désirable était opérée, fit dès l’abord ses choix indistinctement partout, sans considération d’origine ou de parti, sans injuste préférence pour personne, et en prenant le mérite partout où il se serait franchement manifesté.

Telle est, si je ne me trompe, la première règle à s'imposer à l’égard des partis, si l’on veut parvenir à les pa-

cifier : rétablir entre eux , en commençant par la tète, l'ordre que la ■violence a interverti, les replacer dans leur situation naturelle, les faire d’ailleurs loyalement concourir, et s’appliquer en faisant ses choix indistinctement partout, à ne montrer de préférence que pour les hommes les plus dignes, s’imposer rigoureusement la loi d’une exacte justice envers tous.

Le second moyen, ai-je dit, est de ménager, en dehors du gouvernement, à tout ce qui ne sera pas appelé, c’est-àdire au très grand nombre, le plus d’espace qu’il se pourra ; de laisser libres et ouverts le plus de débouchés possible , et pour cela de tendre énergiquement à modifier, dans un sens favorable à la liberté, le régime administratif que les passions révolutionnaires ont développé parmi nous, de faire un contrôle sévère de ses attributions et de ses dépenses, et d’arriver, avec tout le temps, avec tous les ménagements nécessaires, sans doute, mais avec une inflexible fermeté, à la suppression de ce qu’elles présentent d’excessif.

J’ai grand besoin d’insister ici sur un point si capital et d’exposer les graves raisons qu’il y a, pour que le gouvernement, quel qu’il soit, que le suffrage universel fera définitivement sortir de la crise où nous sommes se désiste enfin , ne fût-ce d’abord qu’en principe et dans ses tendances, du système d’administration exorbitant et écrasant qui est né , dans le cours de nos soixante ans de révolution , du débordement des ambitions et des cupidités individuelles.

On sait où mène ce système. On l'a assez pu voir, de-

puis longtemps, et à mesure que des révolutions nouvelles, donnant accès à de nouvelles troupes d’ambitieux et d’hommes avides, ont provoqué des entreprises déplus en plus étendues sur le domaine de l’activité privée, et donné lieu à une extension toujours plus désordonnée des dépenses publiques. Cet abus, déjà criant sous l’Empire, et tellement accru par la Restauration qu’on ne croyait pas, vers la fin de ce régime, qu’il fût possible d’ajouter encore au nombre des fonctionnaires et à celui des millions qu’il fallait affecter au service public, s’est animé d’un tel surcroît d’énergie à la révolution de 1830 que, sous le gouvernement né de celte révolution, en pleine paix, sans cause apparente , ou du moins sans autre cause que celle que je ne cesse de signaler, le nombre des fonctionnaires s’est accru d’environ trente-cinq mille1, et le chiffre des dépenses, matériel et personnel réunis, de plus de 500 milljons*. 11 y a eu toujours plus de choses exécutées par l’État, ou entreprises sous sa direction, et soumises à sa gênante et onéreuse tutelle. Au nom de je ne sais quelle utilité générale abstraite, qu’on eût été fort embarrassé d’expliquer un peu sensément, on a empiété, avec une familiarité chaque jour plus outrecuidante et plus hardie, sur les droits individuels les plus respectables. Il n’est pas

• Rapport du comité des finances de l’Assemblée constituante sur le projet de budget rectifié de 1848.

’ Il parait que, dans ces 500 millions et plus d’accroissement qu’ont pris les dépenses publiques sous le gouvernement de juillet, il y aurait à faipe entrer pour emiron 63 millions celui qui est provenu de la multiplication des fonctionnaires. Voir le rapport que je viens de citer.

de formes sous lesquelles la liberté et la propriété particulières iraient été attaquées. L’autorité, systématiquement et candidement perturbatrice, a donné à cet égard aux factions l’exemple des plus dangereuses témérités, et ses doctrines administratives, objet de tant d'admiration, mènent si directement au socialisme que, lorsque les événements de février sont venus mettre en scène les sectes socialistes, ces sectes, pour essayer de réaliser leurs utopies, n’ont eu en quelque sorte qu’à suivre la voie tracée par le régime administratif en vigueur*. C’est ainsi qu’à l’exemple de ce que ce régime avait fait pour les cultes, pour l’enseignement, pour les travaux publics et pour d’autres branches d’activité d’une moindre importance, le gouvernement provisoire, dès le lendemain de la révolution, a entrepris de concentrer dans des ateliers sociaux des industries livrées jusque-là à l’activité particulière. C’est ainsi qu’un peu plus lard il a conçu, manifesté et

1 11 ne laisse pas d’être piquant de voir celui de nos hommes d’État qui est le partisan le plus décidé et le gardien le plus jaloux de ce régime être conduit k avouer qu’il nous mène insensiblement au communisme : « En Angleterre, dit M. Thiers, on a, k l’égard « des hommes, un très grand respect pour l’individualité; et ici,

« au contraire, on a un tel respect de tous, et si peu de respect dé « l’individualité, que cela nous conduit insensiblement au comrau- « nisme. » (Discours sur le remplacement militaire, séance do ' l’Assemblée nationale du 21 octobre 1848). Ce qui n’empêche pas que le très honorable M. Thiers, dans un livre élégant et raisonnable sur la propriété, et ailleurs, ne fasse au communisme et au socialisme une guerre animée. On fait la guerre au communisme, et on défend k outrance un système administratif qui y conduit insensiblement. <■ - . : . .

partiellement essayé de réaliser la pensée de mettre la main sur les mines, les canaux , les chemins de fer, les banques, les assurances , et d’en transformer l’exploitation, jusque-là privée, en régies publiques, dont la direction et tous les principaux emplois seraient livrés aux chapeaux ronds et aux habits noirs du socialisme. C’est encore ainsi qu’ayant l’intention de ne rien négliger pour rendre les fonctions publiques accessibles à toutes les classes de citoyens, il a demandé au delà de 47 millions pour l’instruction primaire des classes les moins aisées , et manifesté l’intention de leur donner gratuitement aussi l’éducation professionnelle et tous les genres possibles d’éducation. Il serait long d’énumérer tout ce que projetait ce singulier gouvernement pour agrandir encore le champ déjà illimité des services publics et mener à la perfection celte administration générale qui, en quarantesix ans, j’en ai déjà fait la remarque, de 1802 à 1848, a fait monter nos budgets de cinq cents à plus de dix-huit cents millions !

Ces entreprises ont rencontré de vives résistances, il est vrai, et l’Assemblée nationale notamment a été loin de les approuver toutes. Mais que n’a-t-on pas admis néanmoins? On a admis que l’État assumât sur lui la responsabilité de toutes les misères et qu’il érigeât partout l’aumône en service public. On a admis qu’il ouvrit à ses frais aux classes les plus dépourvues les écoles militaire et polytechnique. On a admis qu’il organisât à leur profit sur toute la surface du sol l’enseignement professionnel de l’agriculture. On a admis qu’il fût fait à ses frais des avances à diverses classes d’industries et d’associations.

On a admis qu’il concentrât toutes les banques en une, et que cet ordre d’entreprises fût érigé en une sorle de service public. On a admis qu’il fût autorisé à organiser sur toute l’étendue du pays un vaste service d’hygiène publique, et qu’il se chargeât d’une sorte de gouvernement général de la santé. Que sais-je? Dans la folle manie dont nous sommes atteints de tout convertir en fonctions et en fonctionnaires , ne s’est-on pas avisé , dans ces derniers temps, de donner des médecins en titre aux chemins de fer, et ne voudra-t-on pas qu’ils aient aussi leur aumônier, leur avocat, leur notaire1? La république, en fait de créations d’emplois et de services, est loin, sans doute, d’avoir accompli tout ce qu’elle aurait voulu ; mais , dans cette voie d’arrangements communistes ou socialistes , elle a laissé bien loin derrière elle la monarchie qu’elle avait renversée , et si je ne puis dire de combien elle a accru la masse du peuple fonctionnaire , il est au moins assuré que, dès la première année de son règne, elle a augmenté la somme des dépenses publiques de plusieurs centaines de millions.

Ainsi, le régime administratif que les ambitions et les cupidités révolutionnaires ont fondé parmi nous, depuis 4789, particulièrement depuis l’Empire, et qui, sous l’influence de ces passions, toujours plus générales et plus actives, va se développant de plus en plus, nous mène grand train au socialisme, qu’on a l’air de vouloir combattre pourtant ; et ce régime suscite au gouvernement

1 tl a été nommé des médecins attitrés, notamment, pour le chemin de Paris h Chartres et pour celui de Paris à Lyon.

des difficultés politiques, économiques et financières de la nature la plus sérieuse, difficultés qu’il croit aplanir en lui faisant sans cesse des concessions, et qui' s’aggravent, au contraire, d’autant plus qu’il lui cède davantage, et lui fait prendre plus de développements.

Le gouvernement, par exemple, serait bien peu sage s'il considérait ce déplorable régime comme un appui véritable pour lui, et s’il croyait puiser dans ce que présentent d’excessif les attributions et les millions dont il le dote des moyens réels de stabdité et de durée. C’est par là que le régime le compromet, au contraire, qu’il fomente autour de lui tant de dangereuses passions, qu’il lui suscite tant de rivalités redoutables, qu’il fournit à ses adversaires tant de griefs légitimes, quoique reprochés presque toujours sans mesure et saus bonne foi. Plus le système d’ailleurs étend les attributions du pouvoir, et plus il aggrave sa responsabilité, et plus il multiplie les points par où il est vulnérable, et plus il donne aux populations sujet de l’accuser de ce qu’elles éprouvent de maux. Destiné en apparence à accroître son influence sur tous, il l’affaiblit et le discrédite devant tous, au contraire : devant le gros du public qu’il désaffectionne parce qu’il est sacrifié ; devant ses ennemis, à qui il fournit contre lui leurs meilleures armes; devant ses amis mêmes, qu’U comble de faveurs sans les rendre plus dévoués. On pourrait presque dire que c’est auprès de ses amis qu’il lui nuit davantage : ils s’empressent fort autour de lui , sans doute, tant qu’il est debout et tout-puissant ; ils se disputent alors ses bonnes grâces; ils le poussent, pour qu’il puisse satisfaire leurs convoitises, à des abus qui lui aliènent l’estime et l’afîec-

tion du grand nombre; puis ils l’abandonnent au moment du péril, et ils ne manquent presque jamais de le renier quand il est à terre. A-t-ou besoin d’exemples? 11 ne serait pas nécessaire d’aller loin pour en découvrir, et l’histoire contemporaine en est pleine. Si, après ce qu’on a vu, à la chute des précédents régimes, du dernier surtout, nos gouvernements ne sont pas corrigés de leur disposition déplorable à chercher la force dans la possession d’une prérogative illimitée, dans l’usage habituel et familier d’une foule d’attributions abusives, dans le pouvoir de distribuer un nombre infini d’emplois, c’est qu’ils sont décidément incorrigibles. A quoi a servi, pour les faire vivre, de concentrer tant de pouvoirs dans leurs mains, d’amasser autour d’eux tant de forces, de donner à leur capitale un suprême ascendant sur le reste du pays ? A , quoi ont servi pour cela les attributions innombrables, les emplois indéfiniment multipliés, les armées de soldats et de fonctionnaires, les budgets de 1,800 millions, les faveurs illégitimes accordées à tant d’industries mendiantes, à qui la justice et la liberté ne suffisaient pas? Devant qui tout cela est-il tombé, et combien, en dernier lieu, a-t-il fallu d’heures pour le détruire? Voudra-t-on bien se souvenir de notre molle inertie de la veille, de nos lâches adhésions du lendemain, et se demander ce que ces tristes manifestations décélaient en nous d’affection et d’énergie réelles? Voilà trois fois, en trente-quatre ans, que nous voyons ainsi le gouvernement de ce pays s’abîmer subitement sous ce vaste amas de forces apparentes, qui n’étaient que corruption et faiblesse en réalité. Le roi est fort, très fort, écrivait M. de Chàteaubriand, dans les premiers mois

de 1815 : quelques semaines après, le roi très fort était à Gand. Il n’y a en France que M. de Lapayette et moi de populaires, disait Charles X vers la fin de 1828, après son retour de la tournée d’Alsace : moins de deux ans après son trône était culbuté, et ce prince si noble et si loyal allait mourir tristement sur la terre étrangère. Qui ne considérait encore, dans la journée du 23 février, le gouvernement du roi Louis-Philippe, en apparence si puissant et si solidement établi , comme a l’abri de tout danger sérieux ? et le lendemain au soir, ce gouvernement si puissant était à bas, et tellement détruit, qu’il n’en restait pour ainsi dire plus vestige. Eh bien , je dis qu’un système capable de faire à ce point illusion sur la solidité des garanties de durée qu’il procure à nos gouvernements, un système qui, trois fois en trente-quatre ans, a pu les exposer à de telles catastrophes, est un système imposteur, indigne de la confiance dont il est en possession , qui n’a de la force que les apparences, et qui n’offre réellement au pouvoir aucun gage de stabilité; un système qui sème autour de lui la corruption et la défiance , qui amasse les difficultés et les périls, et qui, lorsque l’heure est venue de le défendre contre quelque danger véritablement grave, n’a plus le degré d’énergie nécessaire pour cela, corrompu qu’il est lui-môme par les vices de sa propre nature.

J’ajoute que s’il a de très grands inconvénients au point de vue politique, au point de vue économique il n’en offre pas moins. Il faut prendre garde, en effet, que plus, à son instigation , le gouvernement accapare de choses, plus il usurpe de branches d’activité, plus il détourne de

capitaux de leur destination naturelle pour leur donner un cours artificiel , et moins il y a infailliblement dans la société de travail et de bien-être. Il m’a semblé qu’on avait quelque sentiment de ceci après la révolution de février, pendant le cours des entreprises du parti socialiste, lorsque ce parti essayait de transformer en travaux par associations ou en régies publiques, un certain nombre d’industries privées; et l’un des hommes d’État les plus éminents de l’Angleterre, sir Robert Peel , l’avait on ne peut mieux compris, lorsqu’il disait à la Chambre des communes, le 17 avril 1848, aux applaudissements de l’assemblée entière , que les substitutions d' entreprises nationales aux entreprises particulières ne pouvaient être avantageuses aux ouvriers, et qu’au contraire elles tendaient à les plonger dans la confusion et la misère. Rien n’était plus profondément vrai que cette observation. Je m'étonne seulement qu’en en faisant ici d’analogues, on ne sentit pas que de telles remarques s’appliquaient avec une égale justesse à tous les travaux , (je quelque ordre qu’ils fussent, intellectuels ou matériels, et qu’il n’en était guère, s’il en était, que le gouvernement pût transformer en régies publiques sans de graves inconvénients pour toutes les classes qui, de près ou de loin, participaient à leur exécution , et pour la société tout entière.

C’est, en effet, pour toute branche de travail susceptible d’être abandonnée à l’activité des entreprises privées , une détestable situation que de se trouver enchevêtrée dans les liens d’une organisation générale, et d’affecter les formes d’un service public. II est certain que dans cet

état elle n’acquiert pas un développement, à beaucoup près, aussi considérable ; qu’elle est loin de compter des rameaux aussi multipliés ; que la vie et l’activité y sont beaucoup moins intenses ; que les fruits en sont infiniment moins abondants, moins divers, moins appropriés aux besoins publics ; qu’ enfin, et par-dessus tout, elle n'occupe pas, il s’en faut, autant de monde. Que si, à cet égard, on pouvait douter, il suffirait, pour lever les doutes, comme je l’ai dit ailleurs, de mettre les industries soumises à une organisation générale en présence de celles que chacun peut exercer en liberté, et de voir un peu quelles sont les plus développées, les plus actives, celles qui occupent le plus d’intelligences et de bras, celles qui offrent le plus indistinctement du travail à tout le monde. Or, on sent ce qu’il y a de grave à limiter ainsi la sphère d’activité d’importantes branches de travaux, qui seraient susceptibles de prendre une extension immense , et à commettre ce genre d’usurpation précisément quand toutes les carrières sont obstruées, et quand celles de l’ambition, notamment, sont encombrées de partis qu’il est devenu impossible de satisfaire, et à l’activité desquels il serait si nécessaire et si pressant d’ouvrir des débouchés !

Il est vrai que l’État a l’air d’obvier à cet inconvénient en permettant jusqu’à un certain point, dans les branches de travaux qu’il a usurpées, qu’en dehors des établissements publics il s’en forme un certain nombre de privés. C’est ainsi qu’il en use dans l’enseignement , par exemple, et qu’à côté de ses établissements de l’ordre inférieur et secondaire, il consent à en souffrir de par-

iiculiers. Mais on sent à l’instant tout ce que laisse à désirer un arrangement semblable, et quelles faibles chances de prospérité et de développement peut avoir une industrie, exercée ainsi en sous-ordre et dans les plus tristes conditions , à côté de la même industrie hautement privilégiée et en possession de toutes sortes d’avantages ; ce que peut, à côté des puissants monopoles de l’État, une liberté chétive , piteuse , à moitié enchaînée , observée d’un œil jaloux , rigoureusement inspectée, et obligée finalement de couvrir toutes les dépenses de ses entreprises et d’en courir tous les risques, à côté de l’État souverainement libre, maître de tout, défrayé de tout et n’ayant à répondre de rien !

On ajoute que, dans les choses que fait l’État, il en est qui sans lui ne seraient pas faites et qui ouvrent ainsi à l’activité publique des débouchés qui sans lui n’existeraient pas. Mais ceux qui parlent de ces débouchés qu’ouvre l’État par son intervention , prennent-ils garde aux débouchés qu’il ferme ou qu’il amoindrit par cela même, aux forces qu’il lui faut déplacer pour ouvrir ces débouchés, et finalement à ce qu’il est obligé d’empêcher pour réaliser ces choses, qui sans lui , dit-on , ne seraient pas faites? Il faut songer qu’il n’y a dans la société, à chaque moment donné , qu’une certaine masse de forces , et que l’État ne peut en appliquer une partie quelconque à aucun travail, sans la dérober à d’autres usages, ordinairement plus naturels et plus fructueux que ceux auxquels il imagine de les affecter ; sans compter que, pour se payer des frais de cette intervention , il en retient toujours une . partie , qui est enlevée aux emplois pro-

iilables qu’elle recevait, et qui se trouve dépensée en pure perte.

L’État d’ailleurs, dans le régime administratif qui est l’objet de ces observations , ne resserre pas le champ de l’activité publique seulement en s’emparant de certains travaux, et en substituant pour ceux-ci une organisation plus ou moins générale à la multiplicité naturellement indéfinie des établissements privés dont ils deviendraient l’objet, s’ils restaient ouverts à l’activité commune, il le circonscrit encore en en livrant un certain nombre au monopole de diverses compagnies ou corporations, et surtout en en soumettant le plus grand nombre à des tutelles préventives qui en gênent infiniment l’exercice, qui en ralentissent à un haut degré le développement, et en réduisant ainsi le domaine qu’ils ouvriraient à l’activité universelle de toute l’extension qu’il les empêche d’acquérir. On peut se former une idée de l’étendue du mal qu’il cause sous ce rapport, en considérant avec un peu d’attention les travaux qu’il consent à débarrasser de ces liens, et le surcroît de débouchés que ceux-ci ouvrent bientôt à l’activité générale. On a pu voir , par exemple , sous la Restauration, après la suppression de la censure, la rapide extension qu’ont prise les travaux de l’esprit et toutes les industries qui s’y rattachent; on le peut voir encore mieux aujourd’hui , et cet exemple suffît de reste pour montrer ce que les restrictions abusives du régime préventif, eu ralentissant le développement des travaux qui les subissent, dérobent en réalité d’espace et d’emplois à l’activité de tous.

Notons encore que l’exercice des tutelles administra-

tives, qui imprime une grande activité à la mauvaise police, à celle qui trouble sans nécessité, à celle qui gêne et qui décourage, a, au contraire,. pour effet de nuire beaucoup au perfectionnement de la bonne , c'est-à-dire de celle qui protège, de celle qui a mission de réprimer les injustes prétentions et les actes nuisibles de toute espèce, de celle qui, en laissant la liberté entière, s’efforcerait de procurer au travail la sécurité dont il ne peut pas plus se passer que de la liberté même, et que , sous ce rapport encore, le régime critiqué nuit au développement des travaux, et prive l’activité publique d’une partie des débouchés qu’ouvrirait bientôt devant elle un régime plus éclairé, plus libéral et plus véritablement protecteur.

En somme donc, le régime administratif si vanté qu’ont fondé nos avides , nos rapaces , nos tyranniques passions révolutionnaires, ajoute au tort, déjà très grand , de surexciter de plus en plus ces passions, d’entourer le gouvernement de compétiteurs et d’ennemis toujours plus nombreux et plus acharnés, de lui susciter, en un mot, les plus graves embarras politiques, l’inconvénient économique non moins sérieux d’entreprendre sur la liberté d’une multitude de travaux, et de circonscrire ou d’embarrasser de la manière la plus regrettable l’espace qu’il faudrait laisser ouvert à tout le monde et offrir en particulier avec le plus grand empressement à l’activité inquiète et remuante des partis.

Enfin les embarras économiques et politiques qu’il est si justement permis de lui imputer se compliquent de difficultés financières qui ne sont pas moindres , et auxquelles, tant qu’il se maintiendra, il sera naturellement

impossible d’obvier. Il ne faut pas, sous l’empire de ce régime, en effet, songer à des réductions de dépenses. Ces réductions sont à peu près impraticables , et les dépenses , tout au contraire , doivent nécessairement aller croissant ; c’est la conséquence forcée d’un système qui charge le gouvernement de services importants et nombreux que la nature même des choses entraine à prendre toujours plus d’extension , des travaux publics par exemple, des cultes, de l’enseignement et d’autres encore qui ont pour mission de satisfaire des besoins considérables et naturellement croissants. A la rigueur, lorsque la paix s’affermit, que les masses s’adoucissent, que les relations se perfectionnent, il est possible de diminuer les dépenses qui ont pour objet de protéger la sûreté de tous. Mais comment réduire celles qui ont pour objet de satisfaire des besoins dont la nature est de s’étendre avec la civilisation même, à répandre l’instruction, par exemple, à nous procurer des voies de communication toujours plus nombreuses ou plus perfectionnées , etc. ; et si la mission du pouvoir est réellement de satisfaire ces besoins et d’autres du même genre , auxquels nos progrès mêmes nous condamnent à appliquer toujours plus de fonds, comment admettre qu’il puisse réduire les dépenses que cette satisfaction exige ?

Il y a dans l’esprit public de notre pays deux prétentions qu’on est stupéfait d’y voir régner ensemble : la première est que le gouvernement soit chargé de tout; la seconde serait volontiers qu’il ne dépensât rien. Quelque étrange que cela paraisse, il est parfaitement assuré, que nous avons à la fois ces deux volontés contraires ; et

qu’on nous voit, à peu près tous les jours, demander simultanément, et avec une égale ardeur, que le gouvernement soit chargé de plus de choses et qu'il dépense toujours moins d'argent.

On se souvient d’un des premiers cris que jeta à la foule, après février, la forfanterie révolutionnaire : On ne terra plus de budgets de quinze cents millions ! H est temps, ajoutait-on, de mettre un terme aux dilapidations financières. Songeons enfin à procurer aux contribuables un peu de soulagement : supprimons l’impôt du sel et des boissons; réduisons la taxe des lettres ; remanions tout le système des impôts... Je n’examine pas ce qui a été fait dans le sens de ce programme; je me borne à observer qu’un tel programme était tout à fait dans les goûts de notre public, que l’esprit public en France appuie on ne peut plus volontiers toute réduction projetée dans les dépenses publiques : c’est une des satisfactions qu’il aime le plus à se donner. Malheureusement, ce n’est pas la seule.

D’un autre côté, en effet, il n’est guère personne qui ne fasse appel à la libéralité du gouvernement, lequel, n’ayant rien en propre , on le sait assez , ne peut être libéral que de l’argent des contribuables. Ce sont des demandes universelles de secours; c’est un feu croisé de propositions tendant toujours, il est vrai, à l’accroissement de la richesse publique, mais se terminant toutes par quelque demande personnelle d’argent : subvention à telle industrie particulière ; primes à l’exportation des produits; six millions à l’industrie lyonnaise pour achat d’écharpes et de drapeaux ; quarante-sept millions à l'instruction primaire; six raillions aux communes pour l’a-

chèrement de leurs chemins; dix millions d’avances à l’agriculture; ateliers nationaux; comptoirs nationaux; services nationaux de toute espèce, destinés par leur nature même à prendre chaque année plus d’extension ; et, avec tout cela, réduction des dépenses publiques!...

Or, on a compté qu’à force de tendre à la réduction des dépenses par ce singulier procédé, le gouvernement provisoire, en soixante-neuf jours, avait inscrit au Bulletin des lois pour un milliard de crédits nouveaux ; et, quoique l’Assemblée nationale n’ait pas à beaucoup près confirmé toutes ces libéralités, elle en a maintenu un assez grand nombre pour que le budget de 1848, que la monarclùe avait fixé à 1 ,454 millions, ait été porté en fin de compte à plus de 1 ,823. On a eu beau l’éplucher, réduire les traitements, s’acharner sur les moindres apparences de cumul, en venir à des lésineries misérables, faire des retenues sur les salaires après les avoir réduits , s’aviser après coup de procédés étranges pour rendre plus productives ces mesquines retenues, on n’a pu, avec tous les efforts imaginables, arriver, sur un budget de 1,800 millions, à une économie de plus de six.

Il est vrai qu’en désespoir de cause, on s’est avisé d’un nouvel expédient, et qu’ayant à satisfaire pour 1 849 aux nécessités d’un budget supérieur de plusieurs centaines de millions aux ressources réalisables, on a imaginé de dire au gouvernement : « Disposez de ces ressources ; elles vous sont abandonnées, et tâchez avec cela de vous tirer d’affaire. > C’était une manière ingénieuse de satisfaire à toutes les exigences de la popularité, et de limiter étroitement les crédits en n’assignant aucune borne aux dé-

penses. Mais le procédé n’a pas paru suffisamment sérieux; et l’on a été forcé de reconnaître que là où, pour satisfaire d’une certaine façon la passion publique, on venait de constituer des services pour une somme de 16 à 17 cents millions, on ne pouvait sensément , pour plaire à cette passion d’une autre manière, venir dire au gouvernement : t Tirez-vous d’affaire avec 13 cents millions *. » En vérité dont, il reste établi qu’avec un régime qui assigne au gouvernement, en dehors de sa vraie mission, une multitude de tâches distinctes de la sienne et de nature à exiger toujours plus d’argent, non seulement aucune sérieuse épargne n’est possible, mais de continuels accroissements de dépense sont inévitables ; et il n’est pas bien étonnant que la révolution socialiste de février, qui n’a eu garde de se départir de ce régime, qui ne s’est pas même contentée de le maintenir intégralement et qui s’est laissée aller à l’amplifier beaucoup plus qu’aucune autre ne l’avait été avant elle, ne soit arrivée, malgré ses suppressions de quelques emplois et son grand système de lésineries sur les traitements, qu’à une très forte aggravation des dépenses publiques. Mais la question est de savoir s’il n’y avait pas une autre manière d’arriver à faire des économies. La question est de savoir si l’on ne s’apercevra pas à la fin que ces continuels accroissements de dépenses ont leur véritable source dans ce régime administratif qu’a mis soixante ans à édifier au milieu de nous la coalition de toutes les passions avides ;

‘ C’élait bien là, si j’ai su la comprendre, le sens de la proposition Billaut.

régime socialiste par excellence, que le socialisme, plus conséquent que nous ne le sommes, vise uniquement à compléter , et qui met de plus en plus la fortune et la liberté des contribuables à la merci de tout ce qu’il peut se développer dans le pays d’intrigants et d’aventuriers.

Je tiens fermement quant à moi que , sous un tel régime, sous un régime qui a la prétention de constituer en régies publiques, en dehors du gouvernement proprement dit, tout ce que le nôtre y a déjà mis, les cultes, X enseignement , les travaux publics , les banques, etc., etc., et tout ce qu’il prétend avoir le droit d'y mettre encore, les assurances, les mines, les eaux thermales, les canaux et chemins de fer possédés par des compagnies, et nombre d’autres articles; qui ajoute à cette prétention celle de gouverner directement par des règlements préventifs à peu près tout ce qu’il n’a pas accaparé pour son propre compte ou livré en monopole à des compagnies ou à des corporations privilégiées; je tiens, dis-je, que, sous un tel régime , il pourra bien arriver qu’on parle d’économies à titre de réclame électorale, ou pour tracasser le gouvernement, ou dans la vue plus sérieuse de le déconsidérer et de l’exposer à l’animadversion des contribuables; mais il n’arrivera pas qu’on en parle avec la pensée sérieuse d’en effectuer; parce que sous un tel régime, encore une fois, il n’y a de possibles que des aggravations de dépense, et qu’il faut commencer par se départir du régime pour pouvoir former avec sincérité la pensée de faire des économies.

Il n’y a, eu réalité, qu’un moyen d’arriver à des épargnes qui comptent , de donner aux travaux du pays le

degré d’extension et d’activité qu’ils sont susceptibles \ d’acquérir, de licencier les partis enfin et d’éloigner peu à peu du pouvoir, quel qu’il soit, la cohue d’ambitieux et d’aventuriers qui ne cessent de menacer son existence ; et ce moyen, le même pour toutes ces fins, c’est, en conservant largement au pouvoir des instruments d’ordre, de police et de justice que ne lui rendent que trop nécessaires la déplorable exaltation des partis et nos innombrables infirmités sociales, de faire d'ailleurs, avec toutes les précautions qu’on voudra, subir des réductions notables à cet amas d’attributions administratives qu’a accumulées dans ses mains l’ignorance unie aux plus mauvaises passions, et qui est la vraie source des difficultés et des périls qui l’entourent, comme des maux qu’endure la société. La liberté, voilà le souverain remède : non pas celle qu’aiment et que poursuivent les factions, la liberté de l'oppression et de la violence, la liberté de s’emparer du pouvoir pour le faire servir aux plus détestables lins; mais la liberté du travail, la liberté de se livrer sans contrôle, en répondant devant qui de droit de l’iisagc abusif qu’on en pourrait faire, à l’exercice de toute honnête profession. Il n’est pas un des ordres de travaux que notre législation administrative a plus ou moins asservis qu’un gouvernement habile, surtout dans ces temps d’agitation ambitieuse, ne dût avoir la pensée d’affranchir. Il y aurait pour lui tout profit à les voir passer de son domaine particulier dans celui de l’activité commune. En laissant échapper de ses mains les pouvoirs arbitraires qu’il exerce plus ou moins sur tous, il se verrait déchargé de la dépense, dégagé de la responsabilité,

affranchi des obsessions et des agressions sans nombre auxquelles l’exposent ces pouvoirs abusifs ; il pèserait inlinimcnt moins sur les masses ; il livrerait un champ beaucoup plus vaste à leur activité, et, en même temps qu’il allécherait moins les passions ambitieuses, il ouvrirait à leur ardeur un champ fécond et paisible vers lequel il y aurait tout avantage à la détourner.

La république française, puisque république il y a, se trouve placée entre deux républiques contraires, vers l’une ou l’autre desquelles il faut qu’elle se décide à marcher : la république américaine, et celle qu’avait rêvée en France le socialisme de février ; une république souverainement übérale, et une autre à qui répugne foncièrement

toute liberté ; une république où chacun est pleinement maître de lui-même, et une autre où l’individu est essentiellement dépendant de la communauté; une république qui laisse le plus qu’elle peut au zèle privé l’initiative de de toutes choses, et une autre qui affecte de ne lui laisser l’initiative de rien ; une république qui veut que chacun s’aide et se tire d’abord d’affaire par ses propres efforts, et une autre qui est toujours prête à se porter forte pour tout le monde, et qui prétend suppléer de plus en plus à l’activité universelle par de nouveaux surcroîts d’ardeur paperassière et de fatras administratif ; une république à qui des populations intelligentes et actives ne demandent que de la sécurité et de la liberté, et une autre à qui une nation de solliciteurs demande de l’argent, des privilèges et des places ; une république qui , pour satisfaire aux instincts industrieux de sa nation, livre sans distinction tous les travaux à son activité , et une autre qui ,

pour répondre aux avides exigences de la sienne, convertit le plus de choses possible en offices publics et substitue le plus qu’elle peut son activité à celle de tout le monde; une république enfin qui, en ne dépensant pas 200 millions en frais de service public, fait des vastes régions confiées à ses soins un pays libre, tranquille, incroyablement prospère, éloigné de toute entreprise révolutionnaire et de toute idée de subversion , et une république dont le gouvernement, en dépensant tous les ans de 15 cents millions à 2 milliards, ne réussit à faire du pays qu’il régit qu’un pays d’intrigues infernales, d’agitations convulsives et de perpétuelles révolutions.

Je n’ai malheureusement pas besoin de dire vers lequel de ces deux types républicains est disposée à incliner notre république. Fille de la Convention et de l’Empire, héritière des traditions administratives de nos anciennes et de nos dernières royautés, on pense bien que ce n’est pas vers le type américain qu’elle penche. Il suffirait au besoin, pour le comprendre, de jeter les yeux sur deux des principaux projets de loi qui en ce moment la préoccupent (les projets sur l’assistance publique et sur renseignement); et de voir, d’une part, comment elle se flatte de suppléer pour les elasses qui souffrent aux travaux que la révolution a interrompus, aux industries qu elle a détruites, et, d’un autre côté, par quels arrangements, par quelles nouvelles et dispendieuses additions à la domination universitaire, par quelles aggravations évidentes de la servitude établie elle prétend restituer au domaine public la liberté d’enseigner qui lui a été insolemment ravie, et que les prescriptions impérieuses de deux consti-

tutions n’auront pu réussir à lui faire rendre. Je crains fort, hélas! qu’il ne faille pas même attendre de la révolution le seul bien qu’il m’avait paru possible de s’en promettre. Plus que jamais, en effet, la disposition de nos hommes d’Ëtat est de suppléer à tout par de l’administration publique et d’étendre leur administration à tout. Des catastrophes périodiques ont beau nous avertir du danger de ces tendances, ces avertissements ne servent qu’à nous faire donner tête baissée et avec une ardeur toujours plus aveugle dans le travers qui ne cesse de nous pousser à de nouveaux bouleversements. Cela est profondément affligeant; mais qu’y faire? Puisque l’expérience n’a pu réussir encore à se faire comprendre, attendons qu’elle se soit mieux expliquée, et résignons-nous provisoirement à courir les mêmes aventures. Peut-être, à force de naufrages, finirons -nous par apercevoir le monstrueux écueil, l’écueil gigantesque contre lequel, depuis plus d’un demi - siècle , nous allons nous briser avec une si merveilleuse obstination.

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