‹ La révolution du 24 févrierChapitre 8 sur 32 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Bilan de la révolution.

Il est des hommes pour qui les mots sont tout. J’en connais bon nombre de cette espèce qui ne doutent point, par exemple , qu’un pays n’ait fait la meilleure , la plus riche, la plus merveilleuse des conquêtes quand il a conquis un gouvernement bien ou mal baptisé République ! Ceux qui se piquent d’un peu de bon sens et de lumières ne se montrent pas si accommodants. Ils regardent au fond des choses ; et , sans s’informer du nom que porte leur gouvernement, des couleurs qu’il arbore, des légendes qu’il a fait inscrire sur ses bannières ou au frontispice des monuments pubücs, ils examinent avec soin, quand ils en veulent faire une appréciation intelligente et juste, quels sont au vrai les avantages dont il fait jouir le pays qui l’a adopté.

Imitons ce judicieux exemple. Précisons les résultats de la révolution. Ouvrons à cet événement, que tant de causes déjà nous ont permis de qualifier de déplorable, un compte à la fois moral et matériel. Créditons-le de ce qu’il peut avoir produit d’avantages ; débitons-le de ce qu’il a eu d’effets désastreux, et voyons en somme comment le compte se balance.

En réalité , il ne s’agit ni d’exalter, pi de déprimer le

régime que la révolution a produit. Il s’agit de l’apprécier comme il mérite de l’être , de le comparer, sans partialité comme sans faiblesse, à celui qu’il a si violemment et si inopinément remplacé, et de voir ce que la France a gagné au change.

Quels étaient les griefs reprochés au gouvernement déchu? Il n’est pas un homme doué d’un peu de sens et de bonne foi qui ne soit obligé de reconnaître que la France, sous ce gouvernement, jouissait d’une sécurité profonde, d’une grande somme de prospérité, d’une liberté relativement considérable, qu’il dépendait d’elle d’accroître par les voies régulières et sans bouleversement nouveau, et qu’en résultat, les dix-huit années du dernier règne ont été les meilleures et les plus favorables à son avancement qu’il lui ait encore été donné de passer sous aucun régime. Mais, comme s’il était possible de lui faire un crime des violences qu’il a si longtemps subies et de l’abandon absolu dont il a finalement été l’objet, on observe que jamais gouvernement, poursuivi d’agressions plus vives, plus acharnées, plus implacables, n’a été, en définitive, plus mollement défendu, ni plus facilement détruit, et la raison qu’on en donne, c’est qu’il était corrompu et corrupteur ; que , dans l'intérêt de cette corruption, à la fois subie et pratiquée, il travaillait sans cesse à étendre ses attributions, à se créer des moyens plus ou moins irréguliers d’influence, à multiplier les dépenses et les abus, et qu’il avait fini par devenir hostile à toute réforme , notamment à celle de qui toutes les autres étaient attendues, à la réforme électorale et parlementaire.

Eli bien, par une partialité tout à la faveur de la révolution qui l’a détruit, ne considérons du gouvernement de Juillet que ce côté, par où il parait loin en effet de s’être montré irréprochable, et voyons comment il a été pourvu par celui qui a pris sa place à la correction des vices qui lui étaient si violemment reprochés ; jusqu’à quel point la révolution et ses adhérents se sont montrés dégagés de passions cupides, et ce que leur ont permis d’opérer de salutaires réformes les sentiments d’abnégation et de justice dont ils étaient animés; ce qu’ils ont fait pour l’amélioration des relations sociales ; pour rendre plus parfaite la sûreté des personnes et des biens ; pour étendre, en les perfectionnant , les libertés acquises ; pour diminuer les charges imposées à tous les citoyens, et, en étendant le domaine des libertés dont on jouissait déjà, en supprimant, avec la réflexion et les ménagements nécessaires, ce que pouvaient offrir d’abusif ses attributions, eu faisant subir de notables réductions à ses dépenses, en procurant enfin plus de sécurité et de liberté à tout le monde , ce qu’ils ont ouvert à tout le monde de nouvelles sources de prospérité.

Et d’abord, allant directement au cœur du sujet, et considérant la révolution dans son vrai mobile , voyons si ses auteurs et leurs nombreux complices ont été plus exempts que les amis du dernier régime de cette avidité déréglée, de ce désir immodéré de la richesse bien ou mal acquise, de cet amour du faste et des plaisirs sensuels, et, pour acquérir plus vite les moyens de satisfaire ces penchants, de cette disposition à se faire, de manière

ou d’autre , une ressource du gouvernement qui est le travers de mœurs le plus général et le plus grave de notre pays et de notre temps, et qui est désigné, ou que je désigne, moi, par le nom de corruption politique.

Je ne suis, hélas! que trop sûr d’être dans le vrai et de parler comme fera l’histoire en disant que jamais, au contraire, cette disposition ne s’était manifestée avec moins de retenue et sous des formes plus emportées et plus violentes.

On se fût attendu à voir d’austères républicains se signaler par une certaine simplicité de besoins et d’habitudes. Rien n’eût été plus raisonnable et de meilleur goût, n ne semblait pas possible que des moralistes en apparence si rigides voulussent imiter un faste et des recherches qu’ils avaient si sévèrement blâmées. C’est par là pourtant qu’ils se sont hâtés d’imiter, de surpasser même la monarchie, et souvent en s’emparant assez peu délicatement de ses dépouilles. On sait ce qui a été dit de leurs installations somptueuses, de leur luxe de table et d’ameublements, de leur empressement à s’emparer des loges et des voitures royales , de leur disposition à poser et à trôner. Il me répugnerait d’insister sur ces faiblesses qu’on leur a tant reprochées, et de faire remarquer ce qu’elles ont offert quelquefois de singulier, d’outré et de véritablement excentrique. Mais je ne pouvais passer sous silence un ordre de faits par où s'est révélé le fond des âmes et qui a montré si clairement à quelles passions on obéissait. L’exemple donné à cet égard par les chefs n’a pas manqué d’imitateurs dans les rangs intermédiaires de la révolution , et même dans ses régions

inférieures. Je pourrais citer certaines orgies du parc de Monceau, et dire ce qui s’est passé dans plus d’une préfecture, au bon temps des commissaires. Les goûts voluptueux, les satisfactions sensuelles, l’amour des rémunérations sans travail sont descendus de proche en proche dans tous les rangs. Ils ont été prêchés directement aux classes les moins heureuses. Le socialisme a dit qu’il était bon que le peuple eût des besoins, qu’il contractât le goût des choses chères et des jouissances raffinées ; qu’on ne pouvait trop lui inspirer le désir d’une situation qui rendit ces satisfactions possibles, qui le dérobât aux conséquences d’une vie mal réglée, qui le dispensât des vertus dont n’a été dispensé personne. On a voulu faire connaître les plaisirs du luxe à des classes qui manquaient de pain. On leur a ménagé des soirées de spectacle. On a installé des indigents, sous le nom d’invalides civils, dans la plus splendide des demeures royales, et entrepris l’éducation politique des classes ouvrières sous les lambris dorés du Luxembourg. On a commencé cette éducation en soulevant devant ces classes non des questions de justice, mais des questions d’argent, et en s’adressant à leur cupidité. On a dit que le peuple devait être riche, qu’il voulait l’être et qu’il le serait. On l’a excité à le devenir par les voies les moins honnêtes. On l’a désaccoutumé du travail et tenu pendant plusieurs mois dans un état d’oisiveté soldée. On a excité sa jalousie contre les classes riches ; les richesses de ces classes lui ont été présentées comme le fruit de l’usurpation, et il a été directement provoqué à s’en emparer par la violence. Ajoutons que, tandis que la révolution fomentait ainsi les

instincts les moins moraux des classes inférieures, elle ne se piquait pas toujours de se montrer plus désintéressée et plus honnête dans les rangs de ses adhérents d’un ordre supérieur. Dès les premiers moments, le gouvernement a été assailli de sollicitations de toute espèce. On lui adressait de tous côtés et à toute heure des demandes de crédit, des demandes d’ajournement pour le payement de ses dettes, des demandes de subventions ou de primes pour toute sorte d’entreprises et d’établissements, des demandes de places enfin, et celles-ci plus furieuses, plus acharnées, plus innombrables que celles d’aucun autre ordre. Ceci, au surplus, a été public et publiquement avoué. Nous étions littéralement assiégés, a dit à la tribune, dans un moment d'épanchement , un ancien ministre du gouvernement provisoire 1 . Et encore comment ces demandes nous étaient-elles présentées? On nous parlait la menace à la bouche ; les heures d’existence nous étaient comptées ; les solliciteurs faisaient masse et leurs requêtes prenaient, en quelque sorte, le caractère de l’émeute et de l’insurrection.

Voilà à quel degré s’est montrée pure, honnête, désintéressée , une révolution faite , soi-disant , en haine de la corruption politique. Or, comment nier, en présence de ces faits , que son compte ici ne se balance par une aggravation du mal qu’elle était, assurait-elle, venue corriger.

Presque tout, dans ses premiers actes, s’est ressenti de ce surcroît de corruption. L’esprit qui l’animait à cet égard s’est manifesté jusque dans la plus générale et en

1 M. Garnier-Pagès.

apparence la plus populaire de ses réformes, dans l’établissement du suffrage universel. En faisant des classes les plus nombreuses et les moins favorisées du côté de la fortune et des lumières l’objet de ses flatteries intéressées, en leur livrant l’électorat et la souveraineté politiques, elle avait bien cru mettre le pouvoir dans les mains de classes dont elle serait la maîtresse , et se procurer par elles le moyen d’opprimer et de dominer le reste de la société. L’événement , il est vrai , a déjoué ces coupables espérances : les classes peu avancées se sont montrées plus intelligentes que ne l’avait pensé la révolution de l’accord de leurs intérêts avec celui des classes instruites et aisées. Mais le calcul avait été fait , la chose est indubitable, et que se pouvait-il de plus immoral ?

Quant à savoir si l’établissement d’une institution aussi radicale que le suffrage universel a été bon en soi, cela n’est pas facile à dire. L’événement a prouvé qu’il était, contre l’attente de ses auteurs, excellent pour les circonstances où il a été établi ; et il a été bien excellent , en effet, puisqu’il a sauvé la France; puisqu’il a détrôné les usurpateurs qui l’avaient fondé ; puisqu’il leur a fait voir que la nation française n’était pas d’humeur à appuyer leurs entreprises violentes et leurs desseins extravagants ; puisqu’il a fait merveilles contre tout cet appareil de philanthropie menteuse et de systèmes anti-sociaux qui, sous le nom de socialisme , sapait la propriété , détruisait la liberté du travail , ruinait la société en l’attaquant dans toutes ses bases. Et néanmoins si , du mois d’avril de l’année dernière au mois de mai de cette année, l’immense majorité de la population virile, prise en masse, a

prouvé , d’une manière à peu près générale et constante, dans une certaine suite d’élections, qu’elle avait assez de sens et de courage pour résister aux provocations de l’esprit de rapine et de subversion , la France a appris, non sans quelque effroi , par ce qui s’est passé dans un certain nombre de départements , aux élections dernières, que des fractions considérables de la population électorale pouvaient se laisser déplorablcment égarer, et que la majorité, qu’il est heureusement resté possible à peu près partout de supposer saine, avait impérieusement besoin de ne se point diviser et de se tenir vigoureusement sur ses gardes. Puis si , dans les instants vraiment critiques , où le salut de la société était en question , la majorité a fait , en général , preuve de zèle et d’intelligence, est-il sûr qu’elle ne faillira pas à des dangers moins pressants, à la solution de questions moins simples et moins urgentes ? Peut-on espérer, en un mot , que, dans les circonstances ordinaires , le vote universel sera un bon instrument ? 11 est certainement permis de n’être pas , à cet égard, sans inquiétude. L’événement a prouvé, par exemple, que, dans les circonstances ordinaires, le zèle faiblirait, et il a manqué à la plupart des élections énormément de monde. Il est à craindre que, dans les mêmes cas, et lorsqu’il s’agira de questions moins élémentaires que celles que le socialisme a soulevées, le zèle ne manque encore, et que la capacité électorale ne fasse défaut. Ceux qui pensent qu’on a rendu les progrès plus faciles en appelant à la vie publique l’universalité des citoyens , commettent , je crois, une grande erreur. 11 faut certainement plus de temps pour initier la société tout entière à une nouvelle

vérité que pour rendre cette vérité sensible a un corps d’hommes choisis, et qu’il y a lieu de supposer plus avancés , surtout lorsque ce corps est assez nombreux pour qu’il n’y ait pas à craindre qu’il s’y forme des coalitions dangereuses , et que des intérêts de classe y deviennent prédominants. Bon , contre la pensée de ses auteurs, pour les circonstances extraordinaires où il a eu à fonctionner depuis un an , et où il s’agissait de défendre la société contre des entreprises d’une inexprimable folie, le suffrage universel pourrait bien n’être habituellement qu’un instrument plus que médiocre, et non seulement il a été institué à mauvais dessein , mais il est possible qu’il se montre ordinairement inférieur au régime électoral dont il a pris la place. Il y aurait donc double raison pour l’inscrire comme une perte au débit du compte que nous dressons.

L’esprit de la révolution s’est trahi dans la réforme parlementaire, plus ouvertement encore que dans la réforme électorale. On n’a pas oublié , sans doute , qu’elle était ici sa plainte contre le dernier gouvernement. Elle l’accusait dépeupler la Chambre élective de fonctionnaires qui étaient des hommes à lui , et de ne gouverner qu’à l’aide d’une majorité dépendante. Sait-on comment elle a remédié à cet abus, objet de ses plus violentes accusations? Elle l’a corrigé en l’exagérant outre mesure, en le portant aux derniers excès, comme elle en a corrigé beaucoup d’autres ; elle l’a corrigé en nommant à la Chambre élective beaucoup plus de fonctionnaires que la monarchie ne l’avait jamais fait, et des fonctionnaires que, par une honorable discrétion, celle-ci avait toujours interdit

d’y introduire; par exemple, des préfets, ou, mieux que des préfets , des commissaires , c’est-à-dire des hommes appartenant à la classe de ses agents politiques les plus directs, les plus immédiats, les plus engagés, les plus dépendants, les plus passionnés, les plus compromis ; de ceux-là mêmes qu'ellé avait chargés de diriger l’opération électorale , et à qui elle avait donné pour cela des pouvoirs illimités. Voilà les fonctionnaires dont elle a autorisé, encouragé l’élection, et qu’elle a fait arriver en foule à la Chambre, au milieu d’une multitude d’autres. 11 est vrai que depuis, quand elle a vu d’où soufflait le vent électoral, et combien peu il semblait disposé à enfler ses voiles , elle a elle-même viré de bord , et , passant d’un excès à l’excès directement contraire, elle s’est mise à interdire l’élection de tout fonctionnaire pubbc. Mais ce nouvel excès ne vaut guère mieux que l’autre. S’il y avait abus à introduire à la Chambre trop de fonctionnaires, et des fonctionnaires de toute espèce, il n’est pas moins abusif de frapper d’une sorte d’ostracisme politique la classe entière des hommes publics, et de décider qu’aucun fonctionnaire ne pourra participer à la confection des lois. Qu’on la considère donc ici dans l’une ou l’autre des exagérations où elle est tombée, il y a eu aggravation du mal qu’il s’agissait de corriger , ou substitution à ce mal d’un mal nouveau plus grave peut-être, et ici encore, si je ne me trompe, son compte se ferme en déficit.

En somme donc la révolution, faite soi-disant contre la corruption politique, et qui ne poursuivait avec tant d’ardeur la réforme électorale et parlementaire que pour mettre fin à un si grand mal, la révolution s’est montrée.

dans sa fin et dans ses moyens, profondément corrompue et corruptrice. On l’a vue animée d’un violent amour du gain sans travail, d’un désir immodéré d’enrichir par la spoliation ceux au profit de qui elle se disait faite; et c’est dans l’intérêt de ces avides et injustes passions qu’elle a opéré ses réformes les plus radicales , qu’elle a mis l’électorat et l’éligibilité politiques dans les mains des classes les moins avancées, et fait les plus grands efforts et les moins scrupuleux pour composer d’hommes à elle le grand conseil de la nation. Elle a visé, par l’établissement du suffrage universel et par l’usage qu’elle s'est évertuée à en faire, à mettre dans ses mains un pouvoir sans contradiction, un despotisme indomptable, absolu, illimité. L’événement n’a pas répondu à son attente; mais c’est bien là ce qu’elle voulait ; et l’on voit ce que le pays aurait gagné à cette substitution de l’honnêteté et du désintéressement révolutionnaires à la corruption du régime déchu.

Mais ne nous contentons pas de considérer la révolution dans son esprit et dans la plus fondamentale de ses réformes. Voyous avec quelque détail comment elle a pourvu aux objets les plus essentiels que tout pays, pour peu qu’il ait de culture, attend de son gouvernement : à la sûreté des personnes, à celle des liens, à l’extension des libertés publiques et surtout particulières, et ce qu’il y eu de gagné sous ces divers rapports.

Jusqu’à quel point, par exemple, s’il est possible de poser une telle question sans raillerie, la révolution a-t-elle contribué à affermir la sûreté publique? La réponse est bien aisée. 11 n’y a qu’à songer, pour être en mesure de la

faire, à l’espèce de terreur sous laquelle nous vivons depuis seize mois. Il n’y a qu’à se reporter aux journées du 47 mars, du 46 avril, du 45 mai, des 23, 24, 25, 26 juin de l’année dernière, au 29 janvier de cette année, et notamment à ces dernières journées de juin où une faible minorité, emportée par l’esprit de faction, mais heureusement plus téméraire encore que factieuse, a eu l’incroyable audace de mettre hors la loi le gouvernement légal, avec l’immense majorité nationale qui l’appuie , de provoquer contre lui et cette majorité une violente prise d’armes, tant à Paris que sur d’autres points, et, à la faveur de fausses dépêches, annonçant soi-disant le triomphe de l’insurrection à Paris , de déterminer à Lyon une lutte affreuse, qui ne devait lui servir à rien. Il n’y a qu’à considérer à quel prix et par quels moyens, au milieu de toutes ces tentatives de subversion, il a été possible de pourvoir, tant bien que mal, aux besoins de la sûreté générale; comment, après avoir soumis Paris , l’an passé , à quatre mois d’état de siège, il vient de falloir recourir de nouveau à eette mesure et la rendre applicable aux départements ; quel formidable établissement militaire il a fallu installer à Paris pour y jouir d’un peu de repos ; comment l’Assemblée nationale, depuis plus d’un an, s’est vue dans l’impossibilité de siéger autrement qu’entourée d’artillerie et de bataillons sous les armes. 11 n’y a qu’à se rappeler les sentiments d’inquiétude et d’effroi qui, à diverses reprises, ont fait fuir de Paris tant de familles aisées, arrêté tant de spéculations, interrompu tant de travaux, déprécié tant de valeurs de toute sorte. Assurément, en présence de ces faits et de tous ceux qu’on y pourrait joindre, il ne peut

pas être difficile de dire si la révolution a accru notre sécurité. Il n’est que trop évident qu’elle l’a profondément atteinte ; qu’elle a remplacé la paix dont nous jouissions par un état de trouble profond, dont nous ne saurons de longtemps comment sortir, et qu’à cet égard encore un terrible déficit vient s’inscrire au débit de son compte.

Mais , si elle a si mal réussi à affermir la sûreté des personnes, a-t-elle mieux fait pour celle des biens? 11 n’y a, pour répondre, qu’à se demander quel était son objet véritable, et si sa pensée la plus fondamentale n’a pas été une pensée de spoliation. Il n’y a qu’à se rappeler les placards de la société des Droits de l’homme; les projets de décrets saisis chez Sobrier; les motions, au 15 mai, de Barbés et de la Montagne ; les propositions portées à la tribune par Proudhon, et tout l’ensemble des manifestations communistes et socialistes. Il n’y a qu’à songer aux efforts que la révolution a faits pour l’établissement de l’impôt progressif ; aux droits écrasants dont elle a menacé la transmission des héritages ; aux diverses classes de propriétés dont elle a tenté d’opérer législativement la dépossession. Tout cela sans doute n’a pas laissé d’exciter des répulsions assez vives ; mais ce n’est pas de la république socialiste apparemment que sont venues ces répulsions. Cette république a montré, bien loin de là, jusqu’où elle pouvait pousser le dévouement à ses idées spoliatrices : les journées de juin et autres l’ont fait assez voir. Ce n’est que de la république honnête que sont venues les résistances. Encore n’ont-elles pas été , bien s’en faut, aussi éclairées et aussi vives qu’on eût pu le souhaiter. Si celleci, en effet, n’a pas voulu, comme le demandait l’autre,

autoriser l’État à s’emparer de toutes les propriétés privées d’un certain ordre, et même de divers ordres de propriétés privées, elle a consenti, chose déjà monstrueuse ! à lui reconnaître le droit d’en opérer la dépossession ; j elle lui a reconnu le droit de s’en emparer pour les faire valoir à son compte , de spéculer sur la fortune des citoyens, de les exproprier pour cause de spéculation, et elle a fait des mots expropriation pour cause d'utilité publique, une traduction fausse et extravagante, qui n’irait pas à moins qu’à permettre à l'État de s’emparer de tous les biens, et que n’aurait pas consenti à en faire la Convention elle-même, au plus fort de sa tyrannie et dans les moments où elle a mis à son autorité le moins de bornes. La Convention, en effet, restreignait le droit d'expropriation, comme avant elle on l’avait toujours fait, et, comme il y aura toujours lieu de le faire, aux cas où il était impossible de faire autrement, c’est-à-dire au droit de s’emparer , moyennant indemnité , de telle propriété particulière dont on aurait indispensablement besoin pour un usage public, pour l’emplacement d’un édifice, par exemple, pour le passage, la rectification, l’élargissement d’un chemin ; et , par sa déclaration des droits du 24 juin 1793, elle avait décrété que « nul ne pourrait « être privé sans son consentement de la moindre portion « de sa propriété, que lorsque la nécessité publique, lêga- • lement constatée, l' exigerait évidemment, et sous la con- « dition d’une juste et préalable indemnité. » La nouvelle Constitution ne consacre pas le droit de propriété dans des termes à beaucoup près aussi énergiques. Elle n’exige, en effet, pour autoriser l’expropriation que l’invocation

de l’utilité publique, et, comme on l’a vu, à l’occasion des projets d’expropriation des chemins de fer possédés par des compagnies, l’Assemblée constituante a admis qu’au nom de Futilité publique, il pouvait être permis à l’État de faire main-basse sur des classes entières de propriétés. En résultat donc, et malgré la réprobation qu’ont paru encourir les théories communistes et socialistes, il est vrai de dire que le droit de propriété est sorti de la crise révolutionnaire (s’il en est sorti) assez gravement atteint, et qu’ici encore le compte de la révolution se balance par des résultats fort regrettables.

Mais , si la révolution a eu pour effet d’affaiblir la sûreté des personnes et des fortunes , a-t-elle au moins racheté ce dommage par une extension plus grande donnée à la liberté? Tout au contraire, au moins dans la pensée de ses auteurs démocratico-socialistes. La liberté a souffert de la révolution plus encore que la sûreté personnelle et que le droit de propriété. La révolution a eu beau inscrire le mot en tête de ses légendes , il a été aisé de voir qu’elle était hostile à la chose et qu’elle n’en voulait point. Ce qu’elle a poursuivi , sous le nom de liberté , c’est uniquement la généralisation des droits politiques, l’extension à la masse du peuple des prérogatives de la souveraineté, le droit de faire la loi , en un mot, et, par là, le moyen de dominer et d’opprimer, rendu commun à tout le monde et singulièrement aux classes les plus nombreuses et les moins avancées. 11 est bien certain que, par le mot liberté, la révolution n’a jamais entendu autre chose , et qu’en février notamment , elle n’a voulu , par l’établissement du suffrage universel et direct, par la pro-

claination du droit d’association, par l’ouverture et la permanence des dubs, que ceci : donner aux masses ouvrières le moyen de prêter main-forte aux aventuriers politiques qu’elle leur avait donnés pour patrons, le moyen d’élever ces aventuriers sur le pavois et de les faire régner despotiquement sur les classes moyennes et supérieures. L’événement K il est vrai , n’a répondu que très incomplètement à cette attente ; mais tel était essentiellement le but, et non pas la bonne pensée de donner plus de vraie liberté aux individus, d’affranchir davantage les professions particulières , d’en rendre l’exercice plus facile et plus fructueux.

Ce but n’a pas môme été celui de la nouvelle Assemblée constituante , bien qu’elle fût infiniment plus honnête , plus modérée, moins dominatrice, moins illibérale que la plupart des révolutionnaires de février ; et il ne faut qu’ouvrir la constitution qu’elle a faite et parcourir la nomenclature des libertés individuelles qu’elle a consacrées sous le nom de droits publics , pour voir qu’elle n’a point accru le nombre de celles qui existaient déjà, et que même , elle n’a ni perfectionné la définition , ni fortifié les garanties de pas une d’elles.

La liberté ou travail qu’elle garantit n’est pas autre que celle que nous possédions en fait depuis soixante ans, et l’article de la constitution qui la proclame n’a sans doute voulu par là que maintenir la suppression des privilèges des anciens corps de métiers qu’avait prononcée l’Assemblée constituante. Rien n’annonce qu’on ait eu l’intention de faire plus, qu’on ait songé, par exemple, k supprimer de nouveau les corporations qui ont été réta-

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blies , et encore moins qu’on ail eu la pensée d’affranchir l’industrie de la lourde tutelle administrative à laquelle l’ont assujettie, depuis l’abolition des jurandes, la Convention , l’Empire et les pouvoirs qui ont suivi. Il n’a pas été dit un mot d’où l’on puisse induire qu’on eût seulement songé à affranchir les établissements industriels de la formalité de l’autorisation préalable à laquelle ils ont été soumis en si grand nombre , et à remplacer ce régime censorial et préventif par des précautions d'une nature à la fois plus efficace et moins gênante. En réalité la révolution de février, loin d’avoir étendu la liberté dont il s’agit ici, n’a fait que la restreindre, et c’est à quoi elle a travaillé, notamment par les décrets qui ont prétendu limiter les heures de travail, par ceux qui ont aboli le marchandage, et même par l'article de la constitution qui est venu ajouter au bienfait de la liberté l’équivoque secours de l’assistance publique, déjà établie sous des formes variées, et qui a même joint à ce secours tout un attirail d’expédients socialistes, destinés, soi-disant, à favoriser, à encourager le travail, et qui auront pour effet bien plutôt d’en rendre le développement plus irrégulier et plus difficile.

S’il n’a réellement été rien fait pour la liberté de l’industrie , encore moins a-t-on songé à celle du commerce , surtout du commerce entre individus de pays différents , et cette liberté qui, sous le nom de libre échange, préoccupait, depuis plusieurs années, tant d’esprits éclairés et tenait une place si étendue dans les débats de la presse et même de la tribune , a cessé complètement d’attirer l’attention, et a vu ses espérances tellement ajournées que les auteurs de la constitution nouvelle se sont crus dis-

pensés , non seulement de la proclamer , mais môme d’en rien dire, et n’ont pas inséré dans les articles qui consacrent les droits publics du pays , un seul mot dont il pût se prévaloir un jour pour la revendiquer, rien qui permit aux consommateurs d’espérer qu’il leur dût jamais être permis d’aller se pourvoir pour leur argent là où ils le jugeraient le plus convenable. Tout ce qu’a su faire la révolution pour la liberté qui nous occupe , a été d’encourager l’exportation de certains produits par des primes , dont le seul effet a été de provoquer au dehors des aggravations de tarifs sur les objets primés par nous, et de faire entrer une partie des ressources de notre fisc dans les coffres des trésoreries étrangères.

La liberté re la presse, que la charte républicaine mêle assez singulièrement au droit de pétition et d’association , est garantie contre la censure, à laquelle elle ne pourra être soumise en aucun cas. C’est une disposition digne d’éloges, mais qui n’a rien de nouveau ; elle remonte à 1830, et c’est sous la monarchie constitutionnelle que notre pays a pris possession du droit de publier ses idées sans les soumettre préalablement à aucun contrôle. Il est vrai qu’au mérite de maintenir l’interdiction de la censure, la révolution de février a joint celui d’affranchir la presse de l’impôt du timbre et presque de la charge du cautionnement ; mais quand ces concessions , faites assez mal , et qui paraissaient ne devoir être que temporaires , seraient destinées à se compléter et à se perpétuer, elles ne compenseraient peut-être pas la disposition de loi fâcheuse qui a prétendu faire un délit de la mise en discussion de certains principes, très susceptibles pourtant d’être

contestés, et je doute fort qu’en présence d’une telle disposition et du droit qu’il a fallu s’arroger durant plusieurs mois de suspendre arbitrairement les journaux, il soit possible de dire que la révolution a contribué à affermir et à perfectionner la liberté de la presse. Mais poursuivons.

La constitution déclare I’enseignemext libre. Autant en avait fait, il y a dix-huit ans passés, la dernière monarchie. Donc, à cet égard, rien de gagné encore. Reste à savoir s’il n’y a non plus rien de perdu , et si la question est demeurée intacte, si la nouvelle charte, en décrétant d’avance, par son article 9, que la liberté d’enseigner sera subordonnée à de certaines conditions de capacité et de moralité, ainsi qu’à une certaine surveillance d’une nature spéciale, n’a pas mis les choses dans une situation moins entière que celle où elles se trouvaient, et rendu impossible l’établissement d’une liberté réelle et sincère. Je ne doute guère, pour mon compte, que telle n’ait été l’intention de l’article 9, et que telle n’en soit la conséquence. En imposant à ceux qui voudront enseigner l’obligation de commencer par justifier de leur moralité et de leur aptitude, on a d’avance subordonné plus ou moins l’exercice de leur droit à la nécessité d’une sorte d’autorisation préalable, nécessité avec laquelle est naturellement incompatible toute liberté vraie, qui sera pour l’enseignement quelque chose d’équivalent à la censure, et à quoi les amis de la liberté de la presse ne consentiraient certainement pas qu’elle fût assujettie. En écrivant de telles dispositions, on n’a pu vouloir que l’enseignement fût libre. On a , bien loin de là , pris des précautions pour qu’il ne pût le devenir. Le seul désir véritable qu’ait

manifesté la révolution à l’égard de l’enseignement , c’est de l’accaparer le plus possible, de le concentrer dans les mains de l’État plus encore qu’il ne l’était , et puis, peutêtre, de tolérer, en dehors de l’enseignement officiel, revêtu de prérogatives quasi-souveraines, je ne sais quelle liberté d'enseigner mesquine, chétive, comprimée, à qui, moyennant qu’elle produisît force certificats, et demeurât soumise à force inspections, on voudrait bien permettre d’exercer sa petite industrie particulière. Ceci, au surplus , s’éclaircira. Mais, malgré le faste des trois mots : renseignement est libre , il est certain que , jusqu’ici , la révolution n’a fait , à l’égard de la liberté d’enseigner, qu’empirer ce qui était, qu’affermir l’État dans une usurpation flagrante, insolente, et qu’ici encore son compte se solde par un grave déficit *.

En dirons-nous moins à propos de la liberté des celtes? La nouvelle constitution reproduit à cet égard la disposition de la charte monarchique, à savoir que chacun professe librement sa religion, que chacun obtient la même protection pour F exercice de son culte, qu’enfin les ministres des cultes actuellement reconnus reçoivent un traitement de l'État. La constitution ajoute , il est vrai , ce que ne faisait pas la législation existante, que la même faveur est d’avance assurée à tout culte nouveau que l’État vien-

1 Au moment d’envoyer k l’imprimerie ces lignes, écrites depuis assez longtemps, les journaux m’apportent l’exposé des motifs du projet de loi sur l’enseignement qui vient d’être présenté k l’Assemblée législative, et la lecture de ce document, dont le nom de l’auteur permettrait de mieux espérer, ne me fait éprouver le besoin de lien changer k ce que j’ai écrit. Mes remarques subsistent.

drait à reconnaître, c’est-à-dire qu’il est loisible à l’État de mettre sous sa main et à la charge des contribuables tout nouveau culte dont la liberté le gênerait. Mais elle ne dit pas si un culte nouveau pourra se passer d’être reconnu pour être libre; si , pour se réunir et élever des temples, ceux qui l’exerceront pourront sc passer d’autorisation. Et pourtant c’était bien là la chose essentielle, puisqu’il y avait litige à cet égard ; puisqu’il s’était établi en fait que nul culte dissident et non reconnu ne pourrait être exercé publiquement sans autorisation préalable; puisqu’enfln cette jurisprudence avait prévalu nonobstant lès réclamations les plus vives et les mieux fondées , et encore bien que la charte eût dit , dans les termes les plus explicites, que : « Chacun professe librement sa religion « et obtient la même protection pour l’exercice de son ' « culte. » Ainsi rien de nouveau , de corrigé ou de mieux expliqué sur ce point considérable ; rien qui contredise la jurisprudence qui s’est établie en présence d’un article de la charte absolument pareil à celui de la constitution ; et pourtant , sous la constitution comme sous la charte , point d’autre liberté pour l’exercice public d’un culte non reconnu , que celle qui est compatible avec la nécessité de l’autorisation préalable, nécessité qui est la négation même de la liberté. N’avoir pas dispensé de la nécessité de cette autorisation, quand cela était si réclamé et si nécessaire, l’exercice des cultes non reconnus, c’est avoir dit nettement qu’on ne voulait pas qu’ils fussent libres. On verra à l’user, au surplus.

Le DROIT DE SE RÉUNIR , DE S’ASSEMBLER , DE S'ASSOCIER , devait être l’objet des faveurs toutes spéciales d’une révohi-

tion qui en avait su faire, pour l’exécution de ses projets subversifs, un si profitable usage. Cependant, ce qu’à cet égard la constitution républicaine a déclaré en principe ne va pas plus loin que ce que tolérait en fait la monarchie. Non seulement, en effet, la monarchie ne mettait aucun obstacle aux réunions qui avaient un objet utile ou seulement un caractère inoffensif, mais elle en permettait même de décidément agressives, et l’événement a prouvé combien elle était loin de trop entraver l’usage de cellesci, puisque, durant les six mois qui ont précédé la révolution de février, elle a souffert qu’on en poussât l’abus jusqu’à en faire sortir, je ne dis pas la raison , mais le prétexte et le moyen de la détruire. Il est vrai qu’au dernier moment , et quand elles sont devenues ouvertement factieuses , elle a prétendu avoir le droit de les empêcher. Mais , en présence de ce qui est arrivé, qui oserait nier encore qu’elle n’eût raison en fait , et comment même oser contester le principe? L’Angleterre, si tolérante pour ces sortes de manifestations, et chez qui elles sont , en général, si peu dangereuses , a fait voir, peu de temps après notre révolution , qu’elle se croyait autorisée à les prohiber, quand elles devenaient pour le gouvernement un sujet sérieux d’inquiétude, et bien lui en a pris assurément. Le mal est que nous ne lui eussions pas donné l’exemple de cette prudence , et surtout qu’au bon moment nous n’ayons pas su imiter sa fermeté ; que le ministère , à l’approche de la crise, n’ait pas réprimé le désordre des banquets avec plus de décision et de vigueur. Si , après lui , la révolution s’est montrée plus indulgente encore pour les réunions factieuses , elle n’a pas , par là,

remédié à une insuffisance, mais ajouté à un excès. Il serait bien fou de croire , en effet , que l’exercice du droit d’association s’est amélioré sous son influence, et que l’ouverture et la fréquentation des clubs politiques a contribué à le perfectionner. Qu’ est-ce qui a pu se perfectionner, en effet , dans ces réunions ordinairement si sauvages, si ce n’est l’esprit de sédition , si ce n’est la pire espèce de fureurs et d’extravagances?

En réalité donc, la révolution n’a ni créé une liberté nouvelle, ni perfectionné une seule des libertés déjà établies ; bien loin de là, elle a affaibli la plupart des libertés existantes et appauvri en général le domaine des droits acquis au pays. Et non seulement elle a fait cela, mais elle ne pouvait faire autre chose. Ce résultat a été la conséquence de l’esprit qui la dominait, c’est-à-dire de sa tendance à substituer le plus possible l’activité collective de l’État à celle des individus, à transformer en services publics les industries, les professions particulières, et par cela même à circonscrire de plus en plus le domaine des libertés privées.

Toutefois, si elle n’a pas accru ces biens précieux, en a-t-elle rendu l’acquisition plus facile? Non, elle a, au contraire, rendu tout progrès véritable plus mal aisé. Non seulement, en effet, elle a profondément perverti l’esprit de réforme, en substituant, encore une fois , et sans la moindre nécessité, les procédés révolutionnaires à la propagande pacifique ; en donnant à croire qu’il n’était pas de réforme qu’on ne pût brusquer ; en portant effrontément les mains sur toute chose, et en essayant d’opérer une multitude de changements à vue ; en débutant enfin,

dans ces innovations précipitées, par la plus considérable de toutes, c’est-à-dire par la substitution à la monarchie constitutionnelle d’une république à laquelle personne ne songeait ; mais elle a contribué même à rendre tout plus mal aisé en étendant démesurément le droit de suffrage, et en voulant que rien désormais ne pût sé faire que du consentement universel. Qu’on songe, en effet, à ce qu’il fallait déjà de patience et de temps pour accomplir une réforme utile, quand on n’avait besoin d’attendre, pour l’opérer, que de l’avoir fait comprendre et vouloir à la majorité d’un corps électoral composé seulement des deux à trois cent mille familles les plus aisées et les plus instruites du pays, et qu’on se demande ce qu’il en devra falloir aujourd’hui que nous allons vivre sous le suffrage universel , et que , pour accomplir la même réforme, il faudra en donner l'intelligence et en inspirer le désir aux masses populaires, c’est-à-dire à un corps électoral formé de neuf à dix millions de citoyens.

Mais enfin si le régime sorti de la révolution répond moins bien que celui qu’elle a détruit à l’objet attendu de tout gouvernement raisonnable, s’il donne moins de sécurité et de liberté, s’il présente en outre l’inconvénient de rendre les progrès plus difficiles, a-t-il du moins l’avantage d’être moins dispendieux et de ne pas imposer au pays d’aussi lourdes charges? Il semble que tout devait permettre d’en espérer ce résultat, et le nom de république dont on l’avait affublé à son origine, et les magnifiques promesses qui en avaient accompagné l’établissement. « On ne verra plus de budgets de quinze cents millions ! » s’était écrié d’une voix triomphante M. Garnier Pagès, par-

lant à des hommes de finance. On ne verra plus de budgets de quinze cents millions ! L’honorable membre du gou-“ vcmement provisoire disait plus vrai que peut-être il ne le croyait. Et, en effet, dès la première année, on a vu s’élever à plus de dix-huit cents millions les dépenses de la république; et si le budget proposé pour l’année suivante n’en a demandé d’abord que seize cent quarante-cinq, si la loi de finances n’en a même accordé que quinze cent soixante-douze , il faut remarquer que ces quinze cent soixante-douze millions dépassent déjà de cent dix-huit les quatorze cent cinquante-quatre qu’avait demandés la monarchie pour l’année dernière, et que d’ailleurs ce n’est là qu’un premier chiffre, un simple aperçu, qui sera probablement suivi de la demande de maints crédits supplémentaires. De sorte que , pour nous mettre , après avoir bouleversé la société et troublé l’existence de tout le monde, dans une situation où la sécurité et la liberté de chacun sont fort amoindries et où les progrès sont revenus sensiblement plus difficiles, la révolution va nous faire payer annuellement quelques centaines de millions de plus ; et telle est déjà la gravité de sa situation financière que, pour y faire face, elle va être obligée de créer de nouveaux impôts, et qu’en faisant banqueroute à l’amortissement de la totalité des fonds qui lui appartiennent, en appliquant à des dépenses ordinaires les 138 millions de rentes que le public a péniblement rachetées, et qui devraient être employés à en racheter d’autres et à hâter sa libération, elle va se trouver encore de 160 millions audessous des dépenses volées pour l’année courante. C’est le triste aveu que nous fait l'article 6 de la loi du budget.

Ainsi, pour de moindres avantages obtenus et pour beaucoup de maux soufferts, sensible aggravation des dépenses publiques et surcroit énorme d’embarras financiers. C’est un des résultats de la révolution les plus notables et qu’il serait le moins possible de ne pas noter ici. Il vient peser, hélas! bien lourdement au débit du compte que nous avons à faire.

Et pourtant, quelque grave qu’il soit, ce résultat n’est en réalité que peu de chose , comparé aux pertes que le pays a faites d’ailleurs, à ce qu’il y a eu d’industries arrêtées, de fortunes détruites, de dépréciation subie par les fortunes conservées. Ce dernier fait de la dégradation des fortunes restées debout est peut-être un de ceux qui témoignent avec le plus de force des ravages que la révolution a commis. Après seize mois écoulés depuis qu’elle a été faite, les valeurs qu’elle n’avait qu’avilies n’ont pas cessé de conserver l’aspect de ruines, et elles ne se relèvent de cet état qu’avec une excessive lenteur. Les rentes 5 p. cent, qu’elle avait fait tomber de plus de H 7 francs à moins de 60 francs, étaient encore au-dessous de 80 francs, il y a peu de jours, et, pour chaque coupon de rente de 5 francs , perdaient 27 francs encore ? Les actions de la Banque de France étaient remontées à peine aux deux tiers de leur ancienne valeur. A Paris, le revenu des propriétés immobilières , et notamment des maisons , restait à peu près diminué du tiers ; la moins value dans le reste de la France de toutes les propriétés demeurait toujours très considérable ; et toutes ces dépréciations, dont la fortune publique ne se relèvera, même après que la France aura repris une bonne assiette, qu’avec beaucoup de temps et

d’efforts, forment, réunies, une perte colossale et malheureusement trop réelle dont il faut débiter encore le compte lamentable que la révolution avait à nous rendre ici de ses résultats.

Et pourquoi tout cela en définitive ? Pour mettre de certains hommes en possession du pouvoir que d’autres détenaient ? Pour substituer à des noms illustres des vulgarités inconnues ? Pour faire descendre d’augustes familles du rang suprême, et pour élever à leur place tels et tels noms propres dont l’existence n’était pas même soupçonnée? Pour inonder la France de ces légions de commissaires et d'émissaires parmi lesquels le monde a vu figurer avec stupéfaction tant de singuliers personnages? Pour renouveler, en un mot, le personnel de tous les services avec le prodigieux succès qu’on a vu ? Mais je demanderai si c’est bien ici que les avantages de la révolution se manifestent, et que nous allons découvrir des compensations aux maux qu’elle a faits? La France doitelle bien se féliciter d’avoir vu sa sécurité détruite , ses travaux interrompus, ses libertés compromises, ses finances ruinées , la fortune de ses habitants réduite d’un bon nombre de milliards pour pouvoir se donner la joie de voir messieurs tels et tels trôner à la place qu’avaient précédemment occupée de nobles princes? 11 n’y a vraiment que le peuple le plus spirituel de la terre pour faire de ces belles spéculations-là. Et néanmoins je doute qu’en y réfléchissant, il trouve que la spéculation ait été des meilleures, et qu’il soit tenté de porter ce résultat au crédit du compte que nous dressons. En réalité, ce compte ne présente de toutes parts que des pertes, et, avec des

dispositions qui ne se piquent pas d’ètre bienveillantes, mais qui veulent demeurer justes et judicieuses, je ne parviens pas à noter un seul côté par où la révolution ait produit, au moins directement, de bons effets.

Non seulement elle ne s’est honorée par la production d’aucun véritable bien public, mais, n’hésitant pas à se mettre en contradiction avec ce qu’elle avait annoncé, mentant effrontément à son affiche, elle a poussé immédiatement à l’excès les vices qu’elle reprochait au gouvernement qu’elle était venue détruire. Elle l’accusait de corruption, et elle s’est montrée tout d’abord infiniment plus corrompue qu’il ne l’eût été à aucune époque ; non seulement elle s’est ruée avec une ardeur jusqu’alors inconnue sur les biens dont elle venait de faire sa proie , mais elle n’a cherché à se ménager l’appui des masses qu’en s’adressant ù leurs pins mauvais instincts et en surexcitant surtout leurs passions cupides. Elle n’avait cessé de reprocher au régime déchu d’altérer la composition des Chambres par l’influence abusive qu’elle exerçait sur les éjections , et, du premier coup, poussant cet abus à ses dernières limites, il n’y a eu ni violence ni fraude devant lesquelles elle ait reculé pour faire sortir de l’urne électorale une majorité favorable à ses desseins. Elle imputait au gouvernement de faire des pouvoirs publics un moyen d’exploiter la France, et, sans la moindre pudeur, elle a assigné pour lin à la généralité de ses réformes politiques, financières, économiques , la dépossession violente des classes aisées au profit de celles qui ne l’étaient pas, et au milieu desquelles elle avait placé son point d’appui. On pouvait reprocher au dernier régime de ne pas

remplir suffisamment sa véritable tâche, de s’en imposer un grand nombre qui ne le regardaient pas, de se charger de beaucoup trop de choses, d’accaparer une multitude de travaux et de professions qui appartenaient au domaine de l’activité privée : on sait jusqu’où la révolution a voulu pousser les usurpations de ce genre. L’effet naturel de ces usurpations était de compromettre beaucoup de libertés particulières : la révolution, en les outrant, n’a pu que devenir plus hostile encore à la liberté. La révolution reprochait à la monarchie déchue l’excès de ses dépenses, et, en interrompant beaucoup d’utiles travaux, en bardant misérablement sur le traitement de tous ses fonctionnaires, elle a eu l’art, dès la première année, d’excéder de plusieurs centaines de millions les dépenses de la monarchie. Elle devait surtout améliorer le sort des masses, et, en écrasant les classes riches et aisées, elle a eu le secret de rendre les pauvres infiniment plus misérables et d’abaisser à la fois toutes les conditions. Elle devait en particulier élever et épurer la classe des fonctionnaires, et c’est notamment dans celle-ci qu’elle a d’abord tout dégradé et rapetissé. Sa principale mission était de rendre les progrès plus faciles, et, en substituant encore une fois l’esprit révolutionnaire à l’esprit de réforme, elle a ajourné pour longtemps toute véritable pensée d’amélioration, et, en plaçant par l’institution du suffrage universel le point de départ des améliorations dans les classes les plus nombreuses et les moins instruites , elle les a rendus toutes plus mal aisées. De quelque côté qu’on l’envisage, on no trouve que des déconvenues, que des résultats qui sont des pertes et qui viennent grossir le passif de son bilan.

Faut- il le dire? S’il est résulté de la révolution des avantages, ces avantages sont purement négatifs, et elle n’a servi que par ses excès mêmes et par l’instruction qui en pouvait sortir. Je conviens que, sous ce rapport, elle a pu produire très largement le bien qu’on en devait attendre, et qu’elle n’a été que trop propre à nous instruire, puisqu’elle nous a affreusement nui. J’entendais observer, peu après l'événement , qu’il serait fâcheux qu’une action naturellement si détestable n’eût pas les effets qu’il était dans sa nature de produire, et que le pays avait grand besoin de souffrir. Cette souffrance, que des moralistes sévères appelaient sur nous comme un juste et nécessaire châtiment , ne s’est pas fait attendre. Quelques jours s’étaient écoulés à peine, que déjà elle fondait sur le pays à grands flots; après seize mois écoulés, elle nous assiège de bien des côtés encore ; nous sommes loin , d’ailleurs , d’être arrivés au terme de l’expiation, et, fussions-nous aussi légers qu’on nous a souvent accusés de l’être, nous ne le serons pas sans doute au point de ne tirer aucun fruit de cette terrible leçon. Elle est pleine d’enseignements pour tout le monde, pour les gouvernants et pour les gouvernés. Elle a une fois de plus appris aux premiers à quel point tend à devenir précaire l’autorité des pouvoirs en apparence les mieux établis , et quel besoin ils ont de veiller sur eux-mêmes ; combien il leur importe de se tenir en garde contre leur tendance naturelle à l’infatuation, au relâchement, à la corruption, et surtout contre cette disposition à résister aux plus justes demandes, dans les temps calmes, qui dégénère si facilement, dans les temps de trouble, en une lâche condes-

ccndance pour les prétentions les plus iniques et les moins sensées. Il semble, d'un autre côté, qu’elle n’a pu être que profitable à l’éducation politique du pays et en particulier de Paris. Elle a dû, en mettant la population directement aux prises avec les factions, l’exercer à mieux comprendre leurs infernales ruses, à mieux démêler les pensées de renversement qu’elles sont accoutumées à cacher sous leurs invocations en apparence les plus irréprochables , et l’impérieuse nécessité qu’il y a de s’en défier toujours et de ne les aider jamais. Surtout il est permis de croire qu’elle aura eu pour effet de dégoûter de la manie des révolutions cette partie plus sincère qu’éclairée du public libéral qui se laisse aller volontiers à les considérer comme une arme défensive ordinaire, comme une manière naturelle de corriger les abus. Ce public doit commencer à comprendre que le bon moyen de réparer les défauts de notre établissement politique n’est pas de débuter par y mettre le feu , et qu’il serait difficile que nous parvinssions jamais à le mieux arranger, si nous commencions toujours par l’abattre.

Peut-être d’ailleurs la révolution, en attaquant cette fois la société dans ses principaux fondements, aura-t-elle contribué à la mieux asseoir, et à l’affermir davantage encore sur ses bases naturelles. N’est-ce pas l’avoir servie que de l’avoir mise dans la nécessité de scruter ces bases plus profondément? et la liberté, la propriété, la famille, l’hérédité ne sortiront-elles pas de l’épreuve qu’elle les a condamnées à subir, plus accréditées et plus fortes? Peutêtre encore n’est-il pas fâcheux qu’elle nous ait entraînés à

expérimenter de certaines folies. L’expérience coûte cher,

il est vrai ; mais elle avait besoin d’être poussée un peu loin pour devenir décisive, et elle ne nous aura pas rendu un médiocre service si die est parvenue à déblayer le terrain de la discussion et des véritables affaires de quelques théories monstrueuses qui l'embarrassaient et l'obstruaient depuis un certain temps. Il y a cela enfin qu’en poussant aux dernières limites de certains travers, déjà excessifs dans le pays, l’abus de l’esprit révolutionnaire, l’abus de l’esprit de démocratie et d’égalité, l’abus de l’influence parisienne et de la centralisation, l’abus des usurpations administratives, l’abus des créations toujours plus nombreuses de nouveaux emplois, l’abus d’une exagération toujours plus grande des dépenses publiques , l’abus enfin de la passion nationale qui est la source de tout cela et qui nous pousse tous, riches et pauvres, à rançonner le trésor public, à faire notre première et notre dernière ressource de la fortune des contribuables; il y a cela, dis-je, qu’en poussant ces travers au dernier excès, la révolution aura peut-être enfin pour résultat de provoquer contre eux une réaction vive et salutaire, qui, bien dirigée, parviendra peu à peu à surmonter leur funeste ascendant, et permettra de placer le pays dans une situation économique et politique comparativement très favorable à son repos et à ses progrès.

Tels sont, après ce que j’ai dit des funestes suites de la révolution, les résultats heureux qu’il est permis d’en attendre; et, quoique ces résultats aient déjà été bien chers, et qu’ils puissent le devenir davantage encore, il serait possible, s’ils étaient finalement obtenus, qu’ils défrayassent notre malheureux pays de tout ce qu’il aura

dû souffrir et payer pour les obtenir, et que le suprême auteur des choses, qui ne nous conduit guère au bonheur qu’à travers la souffrance, mais qui se plaît quelquefois à faire sortir les plus grands biens des plus grands maux, tirât d’une action pleine de violence et de l'entreprise la plus anti-sociale qui ait peut-être été tentée en aucun temps, un régime d’ordre, de sécurité et de liberté qui permettrait à la société de reprendre , avec une ardeur et une vigueur toutes nouvelles, le cours interrompu de ses travaux , et qui la ferait sortir avec éclat de ses ruines.

Occupons-nous donc, en finissant, de cette réaction naturelle et nécessaire que la révolution a provoquée, et voyons comment elle pourrait réaliser ce qu’elle renferme d’espérances.

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