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Firmin Boissin, Le Camp de Jalès

née dernière, et enfin celle de la révolte qui commençad'éclater dans le département vers la fin de mai dernier et que le conspirateur Claude Allier tentait de reproduire vers Saugues... Il est temps qu'il expie ses attentats ; il est temps que son supplice purge la société de ce monstre. »-

Interrogé, Claude Allier nia hardiment.

«..Quels motifs, demanda le président, vous amenaient dans les lieux où vous avez été pris?

: — Je fuyais la persécution.

— ; Quels étaient VOS persécuteurs?

— Je ne les connais pas, je craignais des mouvements^..

— C'est que sans doute votre conduite avait donné lieu à des plaintes?

— En temps de persécution, personne n'est à l'abri. »

Il nia sa participation au camp de Jalès, ses relations avec Saillans et les proclamations signées de son ana-^ gramme Reilla.

(( Vous prétendez avoir suivi Charrier par force. Or, avant sa mort, il a déclaré que vous étiez le principal auteur et moteur de tous les complots, et n'avoir agi que par vos ordres et vos conseils.

— Cette déclaration, Charrier l'a-t-il faite? Montrez-la moi. L'eût-il faite, elle ne prouverait rien ; ce ne serait. qu'un moyen de défense. »

Aussi bien on aurait pu la lui montrer, mais il avait raison : ce n'était pas une preuve irréfragable. Enfin il nia avoir reçu l'argent des princes et ses relations avec les émigrés.

Ce parti était audacieux; au reste le refus du serment constitutionnel suffisait à l'exécution du prieur de Chambonnas. « Atteint et convaincu d'avoir formé des conspirations et des complots tendant i

troubler l'Etat; d'avoir fait des prônes, pour exciter les peuples au mépris des lois et des corps constitués; d'avoir été chef à Jalès, à Bannes, à La Bastide, à Recoules-d'Aubrac et à Rieutort-de-Randon ; d'avoir suscité de nouveaux rassemblements, pour opérer la contre-révolution dans le canton de Saugues; d'avoir tenté de rétablir en France la royauté; d'être resté dans le territoire de la république après les délais tîxés par la loi du i8 mars 1792; d'avoir dit des messes, confessé et prêché en France clandestinement et publiquement : d'avoir sollicité des projets de désertion dans les troupes delà république; d'être enfin l'un des principaux agents des princes français, des émigrés et des puissances coalisées contre la France », l'abbé AUierfut condamné à mort.

L'heure pressait pour les républicains d'exécuter cette forte sentence, car, le 20, Baffie, maire d'Aumont, apporta à Mende de précieux renseignements. Sur la route du Mazel à Serverette, il avait rencontré un homme assez bien mis et l'avait salué d'un « Bonsoir, citoyen ».

— A bas citoyen ! répliqua l'autre en bon français; vous vous f.. de moi ! » Baffie, ainsi averti, feignit d'être aristocrate et son compagnon de route lui dit sans détour « qu'il était un des principaux du rassemblement de Thoras, près Saugues; sans l'arrestation de l'abbé Allier, ils se seraient portés sur Le Puy, au moins 6.000 hommes, trois jours après; le Velay et les environs étaient très disposés à se lier avec eux ; ils attendaient que Lyon, Marseille et Toulon leur fourniraient beaucoup de monde ; au surplus, l'arrestation de l'abbé Allier ne les retarderait que de sept à huit jours, et, au lieu de partir delà Margeride, ils allaient former leur rassemble-

ment sur la montagne d'Aubrac, prendraient Saint- Chély en passant, le désarmeraient et fileraient de là, sur la montagne, se jeter au Puy, leur unique but; à Saint-Chély, le nombre de.s patriotes n'était presque rien, et le Rouergue et l'Albigeois étaient assez disposés à s'insurger; si l'on n'exécutait pas tout de suite l'abbé Allier, ils espéraient l'enlever à coup sûr des prisons de Mende ; en tout événement, son sang €t celui de Charrier allaient être vengés d'une manière éclatante. »

Le même jour, 20 août, le directoire reçut de Langogne confirmation de ces préparatifs : des noyaux de rassemblement s'étaient déjà manifestés à Saint- Bonnet et à Grandrieu avec rendez-vous à la forêt de Baragnac, entre Langogne, Saugues et Saint- Chély. L'administration de la Haute-Loire, invitée à surveiller la contrée, ne cro3^ait pas au danger et refusait de fournir mille fusils et autres munitions, tandis que celle du Cantal annonçait « qu'au premier signal les sans-culottes cantalistes se feraient une fête de venir de nouveau mettre tous les rebelles à la raison. » Ainsi prévenu, le directoire envoya des troupes, pour faire tomber la fermentation.

De son côté, le prieur de Chambonnas, comptant sur le mouvement qu'il avait déchaîné et croyant <]u'k gagner du temps, il gagnerait peut-être tout, essaya lui aussi du jeu de Charrier; mais, plus libre des liens de la chair et du sang, il joua mieux, sans cependant gagner la partie. Au reste, il n'eut pas à l'offrir; car l'administration ne laissa pas d'essayer de surprendre les secrets du redoutable conspirateur, avant de l'envoyer à l'échafaud.

Jalbert lui fit entrevoir l'espoir de demander pour Jui et son frère Dominique la liberté de sortir de

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France ; à son tour, Allier, pour allécher Jalbert, n'eut pas de peine à lui faire entendre « qu'il n'ignorait rien des motifs des événements passés et dont la Convention nationale n'avait pas eu les vrais fils ; qu'il connaissait une explosion plus terrible prête à éclater dans le Midi. » Jalbert lui communiqua alors un récent rapport de Barrère au Comité de Salut public, et Allier, très surpris de la faiblesse des renseignements, dit que le Comité devait avoir deux lettres chiffrées sur de grandes opérations à faire, interceptées entre Genève et Lyon. Le procureur syndic l'invita, au nom de tout ce qu'il avait de plus cher, à dévoiler son secret et à signer ces différents aveux ; il n'en obtint qu'une déclaration qui, sans contenter le directoire, fut jugée assez grave pour être envoyée à la Convention. Le i'"" septembre, celle-ci nomma Maigret et Couthon commissaires auprès du conspirateur. On les attendit vainement pendant quinze jours ; puis Dalzan, pressé d'en finir, passa outre au décret et lut à l'accusé son jugement. Celui-ci protesta et promit de parler devant deux membres de l'administration et un juge du tribunal. La Société populaire voulut en être, comme celle de Rodez pour Charrier, et, le i6» septembre, l'abbé Allier, comparaissant devant onze commissaires, déclara ce que voici :

« S'il s'est déterminé à faire des déclarations, c'est infiniment moins pour sauver sa vie que pour le noble motif d'épargner à l'humanité le désastre et le sang d'une guerre civile, qu'il croit, d'après la triste expérience qu'il en a faite depuis trop longtemps, n'aboutir qu'à irriter le parti fort et à ne point avancer les affaires du parti faible; que s'il a pris le dernier parti, il y a été déterminé par un égarement commun a presque toutes les personnes qui ont été horriblement lésées par la Révo-

lution; ce motif n'a pas été cependant le plus déterminant; persuadé que la religion de ses pères était entièrement anéantie sous le prétexte d'une réforme et que l'autorité du roi, qu'il regardait comme le seul légitime dans l'ordre temporel, était perdue, il s'était déterminé à embrasser cette cause.

« En conséquence, i"^ il a eu connaissance de bien des projets tendant à la favoriser ; et pour éviter de nouveaux malheurs, il dit qu'il a fait part au citoyen Jalbert d'un mémoire, écrit de sa main, dans lequel il a développé les événements passés jusqu'à une certaine époque, en donne les fils et permet d'en suivre le développement jusqu'aux derniers événements et à ceux à venir ; le mémoire a été confié au seul citoyen Jalbert avec le serment de sa part qu'il n'en donnerait aucune connaissance, si ce n'est avec la permission de Fauteur du mémoire, aux commissaires députés par la Convention pour recevoir ses déclarations, et qu'aucun fait y contenu ne serait jamais donné en preuve des délits à lui imputés; il a été dans la sincère volonté de donner aux dits commissaires tous les renseignements, connaissances, explications, déchiffrement de toutes les pièces qui ont rapport à un grand et vaste projet de guerre civile non encore exécuté, et qu'il le ferait de très bon cœur pour l'amour de ses semblables, amis ou ennemis, si on avait exécuté le décret de la Convention qui ordonne que les commissaires Couthon et Maigret recevront les déclations d'Allier ; mais, voyant comme dans une affaire de cette haute importance et une des plus grandes de l'Etat il ne peut raisonnablement compter sur le secret absolument nécessaire pour la traiter avec succès, il se voit avec regret forcé de ne pouvoir rien dire de circonstancié et remet entre les mains de la Providence d'empêcher tout le mal qu'il aurait voulu lui-même évit^er;

2* les princes français ne sont point entrés dans ce -complot; ils ne fournissent ni plan ni ressources ni

agents ; mais il y a plus de 70.000 mécontents de la Révolution qui sont disposés et auront des ressources;

3° il sait, de personnes très considérées, un plan de pacification générale fondée sur les bases d'un bon gouvernement, et il a été chargé de le proposer aux personnes prépondérantes des deux partis qui divisent la France;

40 les plus grands événements tiennent à une communication d'idées franche et libre des deux partis sur un ï^point important, où il est extrêmement désirable qu'on s'entende et où, encore un coup, il faut du secret;

50 sans vouloir compromettre personne, lâcheté qui n'est jamais entrée dans son cœur, il aurait pris ^ur lui de faire connaître néanmoins les agents externes qui fomentent la guerre civile dans notre malheureuse France et cela à pure perte; d'indiquer les canaux de la cir- -ciilatîon des faux assignats et d'argent qui leur servent 'de moyens ;

6° il a dit au citoyen Jalbert qu'il voulait être conduit au Comité de Salut public, pour essayer de déchiffrer quelques dépêches qu'on dit avoir été saisies sur la route de Lyon à Genève ;

7° il déclare que, dans l'affaire qu'il y a eu dans la Lozère ayant pour chef Charrier, il n'a commandé aucun meurtre ni aucun pillage ; la seule chose qu'il croit avoir à se reprocher devant Dieu est qu'étant par hasard au bureau où l'on recevait les armes, il reçut sur la table, d'une personne qu'il croit veuve et de la ville de Mende, une paire de petits pistolets de médiocre valeur, deux couteaux • de chasse et un petit sabre en mauvais état; croyant avoir coopéré à cette injustice, il prie ses parents d'indemniser ■ cette pauvre veuve ;

8" il déclare que le feu roi, ayant eu parmi ses chefs d'accusation celui d'avoir favorisé les attroupements de Jalès, c'est faussement qu'il en a été accusé ; le déclarant sait positivement que c'est par les ordres exprès du roi que les principaux chefs ont été poursuivis ; que lui, qui était .accusé d'être du nombre, l'a été en conséquence très vive-

ment ; on peut s'en convaincre par un ordre du ministreenvoyé dans la Haute-Loire avec une observation très pressante du roi ; qu'ayant été averti par les nouvelles publiques de ce chef d'accusation, il avait été sur le poinr d'en écrire à la Convention, lors de son procès, pour en donner la preuve justificative, et qu'il ne l'avait pas fait par faiblesse ou par prudence. »

Invité à se restreindre au seul fait du complot à découvrir, l'abbé Allier répondit : « Je demande l'exécution du décret de la Convention ou connaissance des motifs pour lesquels mes déclarations ne sont point faites devant les commissaires légaux.

— Vraisemblablement, lui répondit-on, des circonstances impérieuses ont retardé leur arrivée ; mais l'amour de l'humanité et le désir de sauver la patrie sont des motifs assez puissants pour vous déterminer; si vous voulez plus de secret, on se retirera et vous choisirez un administrateur à votre gré ou vous écrirez vos relations, qui seront adressées sous le sceau au Comité de Salut public.

— Quand il s'agit d'une loi, répliqua-t-il, il faut en suivre l'esprit et la lettre. La Convention a jugé cetteaffaire de la plus haute importance et a voulu que mes déclarations fussent faites à des commissairespris de son sein; je demande doncde plus fort l'exécution de la loi et je rends responsables de tous les événements ceux qui en empêchent l'exécution. Sachez que, si on avait traité l'affaire Charrier avec toute sa maturité et les soins dus aux grandes affaires, on aurait pu éviter les grands troubles du Midi et particulièrement en Provence et dans le Lyonnais. Après avoir tout pesé dans ma conscience, je me décharge devant les hommes et devant Dieu. »

On eut beau lui objecter que ces raisons étaient insuffisantes pour étouffer le cri de l'humanité, surtout chez un ministre d'un culte de paix; en vain le pressat-on de parler, il répliqua que ce même cri de l'humanité, joint à celui de la prudence et de la charité chrétienne, le faisaient persister dans son refus. A regret alors la commission se retira et Allier garda son secret.

Quel pouvait donc être le plan quo le conspirateur tenait tant à soumettre à la Convention ? Une lettre de Jalbert au Comité de Salut public nous en révèle peut-être une partie. En lui remettant sa relation sur le camp de Jalès, Allier lui dit : « La Convention mettrait fin à la guerre intestine, si elle prononçait une amnistie en faveur de tous ceux qui sont actuellement dans la république et dont la mort certaine les portera toujours à servir les puissances étrangères ou à fomenter des troubles, à la faveur desquels ils peuvent s'échapper ou faire un mal réel à la nation. » Vraisemblablement encore, une condition essentielle du pacte de paix, que ce prêtre était chargé de proposer aux belligérants, devait être la religion catholique, qui avait été le premier sinon le seul motif des mouvements contre-révolutionnaires de Jalès, de la Lozère^ de la Vendée et d'ailleurs.

Mais vraiment ce n'était là qu'un rêve de prêtre vaincu et proscrit, car l'heure n'allait pas sonner pour la réconciliation nationale ni pour la liberté religieuse,, mais bien pour la Terreur et la déesse Raison. Au reste ce rêve finit brusquement. Le directoire départemental pensait que le tribunal suspendrait l'exécution jusqu'à l'arrivée des commissaires de la Convention, auxquels le décret ne fut remis que le 24 septembre ; mais Dalzan, impatient d'assurer la vengeance des patriotes, donna des ordres au bourreau, et le 16 sep-

tembre, après le supplice de Jean Vidal, condamné comme receleur, et de Joseph Carre, comme déserteur, Claude Allier, prieur de Chambonnas, âgé de 45 ans, fit le signe de la croix, leva les yeux au ciel, et sa tête tomba sur cette place d'Angiran, où, enfant, il avait joué '....

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