Arch. Evêché de Mende. Conférences de 185"2, Paulhac
La procédure criminelle du P. Portefaix-Borio inan(iue aux archives de la Lozère ; les détails susdits ont été fournis par M. Privât, propriétaire à Broussoux, qui les tenait des vieillards contemporains.
floréal, par le tribunal Ciiminel de Mende, où il fut déféré. Le lecteur trouvera ici les réponses les plus intéressantes des deux interrogatoires.
— Quels sont tes nom, âge, profession et demeure ?
— Jean-Baptiste Bruguière, âgé de 64 ans, ci-devant prêtre et curé de Gabriac en Cévennes.
— Connais-tu les causes de ton arrestation, en quel endroit as-tu été arrêté et par qui ?
— J'ai été arrêté par la garde nationale de Marvejols, .tout près d'un endroit appelé le Grenier, parce que j'étais prêtre.
— Depuis quel temps as-tu quitté la commune de Gabriac ?
— Depuis le i4 août 1792.
— Avais-tu prêté le serment prescrit par la loi à tous les ecclésiastiques fonctionnaires publics ?
— Je l'avais prêté avec des restrictions qu'on ne voulut pas accepter.
— Pourquoi dans ce cas n'as-tu pas obéi à la loi ?
— Par motif de conscience.
— Pourquoi t'es-tu trouvé la nuit dernière, à une heure tardive, auprès du Grenier avec deux femmes ?
— J'avais passé le jour dans le haut du travers de Macary, pour y prendre l'air, et, ayant appris par le bruit public que mon frère et ma sœur étaient malades, je fis savoir à Anne Sirven, mon ancienne servante, qu'une personne, qu'elle serait bien aise de voir, voulait lui parler près du Grenier, à l'entrée de la nuit ; elle y vint avec une autre personne ; je faisais quelques pas avec elles, lorsque je fus arrêté.
— Où as-tu habité depuis que tu as quitté la commune de Gabriac ?
— Un peu ù Plorac, chez mon neveu Campredon ; à Ispagnac, chez la veuve Couderc ; à Q.uézac, chez Planchon, prêtre, où je ne restai que quelques jours, et puis aux environs de Mdrvejols, seize mois.
— Ou avais-tu ta retraite aux environs de Marvejols ?
— Un peu partout.
— Interrogé de dire précisément où et chez qui il avait sa retraite ?
— A répondu qu' il ne pouvait pas le dire.
— Interrogé de dire s'il a vu son frère et sa sœur, pendant son séjour aux environs de cette commune ?
— A répondu que, quand cela serait, il ne le dirait pas.
— As-tu ignoré la loi qui obligeait les prêtres réfractaires à se retirer dans une maison commune, dans leur département respectif ?
— Non.
- — duels sont les motifs qui t'ont empêché d'obéir à cette loi ?
— Le manque de facultés, ignorant qu'il y eût un traitement.
— Pourquoi, de ce que tu n'avais pas des moyens de vivre à la maison de réclusion, en as-tu eus pour vivre dehors? Qui t'en a fourni ?
— J'ai subsisté de .bienfaisance par l'honnêteté et l'humanité de plusieurs personnes, que Je serais fâché de nommer et que je ne connais même pas toutes.
— N'était-ce pas pliitôt pour entretenir le fanatisme et inspirer des sentiments contraires aux lois, que tu vaguais dans les campagnes, autour de Marvejols?
— Ce ne sont pas mes principes ni ceux d'un honnête prêtre.
— Interrogé de nous faire connaître son opinion sur la Révolution et les affaires du temps ?
— A répondu qu'un prêtre ne doit se mêler que de conduire les âmes à Dieu et à la vertu ; qu'il ne doit pas se mêler du gouvernement temporel ; que ses fonctions s'adaptent aux républiques comme aux monarchies et qu'il doit s'abstenir de toutes celles qui peuvent troubler la tranquillité publique.
— Cependant tu as manifesté dans un temps des dispositions bien opposées à la Révolution française.
— C'était dans un moment de désespoir et de mauvais traitement que j'éprouvais.
— Tu avais alors le recours à la justice, soit devant les administrateurs, soit devant les tribunaux, et r)X)n pas te gendarmer contre Un gouvernement que l'on commençait à établir.
— Je ne me suis jamais gendarmé contre le gouvernement.
— Reconnais-tu avoir écrit cette lettre, en date du 17 mars 1792 ? »
(Dans cette lettre, écrite à son frère le commandeur^, l'abbé Bruguière, après s'être plaint des impôts, de la cherté des denrées et de la perte sur les assignats, ajoutait des réflexions très compromettantes : « Il faut gémir de tout cela et attendre les libérateurs. Je ne suis pas du conseil des princes ; mais je crois qu'il est aussi aveuglé que l'assemblée de Paris et que Dieu a jeté un voile sur les yeux des hommes les plus clairvoyants. Dix mille hommes bien résolus changeraient le sort de ce malheureux royaume. Pourquoi ne voient-ils pas tout ce peuple, qui les attend, qui soupire après eux? Ces dix mille hommes seraient secondés de plus de la moitié du royaume, qui est las de tous les tyrans qui le gouvernent. Dans une circonstance pareille, tout est soldat et tout doit l'être, pour rompre un joug si pesant. »)
L'abbé Bruguière répondit : « Oui : c'était dans le temps de mes plus grandes afflictions et puis c'était à mon frère.
— N'était-ce pas, par rapport aux opinions anticonstitutionnelles que tu manifestais dans ta commune, que tu n'éprouvais par les agréments que tu y éprouvais auparavant?
— Non, ce n'a pas été la cause des vexations personnelles que j'éprouvais ; mais ces vexations consistaient en surcharge d'impôts.
— Pour quel motif et dans quelles vues as-tu conservé un petit catéchisme sur le neuvième article du Symbole^ différents Brefs du pape, un catéchisme au peuple sur
l'Eglise et des Lettres pastorales du ci-devant évêque
Castellane?
- — A répondu que c'était depuis deux ans dans une
caisse de son frère.
L'abbé Bruguière, sexagénaire qui n'avait pas prêté le serment de la Constitution civile du Clergé et avait négligé de se faire reclure, devait être rigoureusement condamné à mort; mais il ne fut condamné qu'à la déportation à vie.
Peut-être fut-on indulgent pour lui à cause de soit prudent ralliement « in extremis » à la république ou mieux encore à cause de sa parenté avec son cousin Giscard, secrétaire du comité de surveillance de Marvejols. Son frère, Charles Secret Bruguière, ci-devant commandeur de Malte, sa sœur et sa servante furent reclus ; quant à Marguerite Galambrun, « vu l'avis du citoyen Borie, représentant du peuple, d'après lequel le comité de surveillance pouvait dénoncer à la police correctionnelle tous ceux qu'il ne croirait pas assez, coupables pour être déclarés suspects.», elle fut détenue et dénoncée au juge de paix K
i6. — Déportés & contumaces
Le prieur de Gabriac ne fut pas le seul à être condamné à la déportation ; voici la liste assez courte des déportés pour crime contre-révolutionnaire.
Jean Jourdan, fils aîné, d'Alteyrac, c"* du Chastel- Nouvel, avait été déjà poursuivi pour les troublesdu recrutement des Soo.ooo hommes. Saisi à Monistrol-d'Allier, avec un faux passeport et un fusil à
1 Arch. Lozère, LG81. Contre les frères Jean-Baptiste et Charleiî Bruguière.
■deax coups ; convaincu d'avoir, avec Lasuttes, arrêté le vétérinaire patriote Beaujean aux Bories-Basses, près Mende, il fut condamné, le 27 vendémiaire — 18 octobre 1793, à dix ans de déportation, afin que « sa présence ne souillât pas le territoire de la République, à raison de son incivisme. »
Antoijie Benoît dit le Gangou, tisserand de Mende, 38 ans, avait coopéré avec Renouard, lieutenant de Charrier, à l'arrestation de l'abbé Deleuze, curé assermenté de Saint-Bauzile. Jugé d'abord par contumace, il se présenta de lui-même au tribunal. Dans son réquisitoire, Dalzan ne demanda que dix ^ns de déportation; mais, le 10 frimaire — 3o novembre 1793, les juges, plus généreux, octroyèrent la ■déportation à vie sur les côtes d'Afrique.
Furent condamnés à la même peine : le 29 frimaire — 19 décembre 1793, Pierre Hébrarddit Barjac, 66 ans, peigneur de laine à Chirac, qui avait dit « avoir le grade d'espion dans l'armée de Charrier » ;
Le 17 pluviôse — 5 février 1794, l'abbé Jean Guillaume Avit, 26 ans, arrêté chez son père, à Mont- gros, que l'on crut ou que l'on voulut croire n'avoir pas été chef dans la conspiration ;
Le 2 ventôse — 20 février 1794, Dominique Dupont, aubergiste des Vignes, « convaincu de s'être mis à la tête de trente de ses concitoyens et de les -avoir conduits au Massegros, pour essayer de se joindre aux rebelles du camp de La Panouse, près Sévérac » ;
Le 7 ventôse — 25 février 1794, Pierre Fontanier dit Comte ou Arpajon, 55 ans, journalier de Nasbinals, ami et confident de Charrier;
Le 26 germinal — 15 avril 1794, Jacques Laporte, 3o ans, de Chantegrenouille, arrêté à Sinières par
àes gendarmes de Nasbinals, et Jean-Baptiste Meis- 5onnier, maréchal ferrant du Buisson, arrêté chez Peyre, négociant de Marvejols ; enfin le même jour, Pierre Bragouze, ci-devant de Saint-Sauveur. Commandant militaire de Meyrueis pour le roi au début de la Révolution, il avait quatre fils, dont le premier •était colonel'du régiment ci-devant Auxerrois : le se- •cond, capitaine aux grenadiers de Languedoc ; le troisième, grand vicaire de l'archevêque de Narbonne, fit le quatrième, grand vicaire de l'évêque d'Uzès.
Un jour, dans l'été de 1792, son ennemi David Causse, de Gatuzières, juge au tribunal de Meyrueis, trouva, au cours d'une recherche dans sa maison, sept ou huit cocardes blanches et deux guidons appartenant à ses fils. Mis en goût par cette trouvaille. Causse fit de nuit une descente dans la maison de campagne que Bragouze avait- au village de Saint- Sauveur-des-Pourcils, district du Vigan, violant ainsi 5ans mission le territoire d'un département voisin, où il n'avait aucune juridiction et qui s'en plaignit au district de Meyrueis.
A Saint-Sauveur, rien de suspect ; mais, de retour à Meyrueis, Causse alla encore fouiller la maison de Bragouze et trouva, parmi les papiers de rebut, le vieux brouillon d'une lettre où Bragouze marquait son dessein d'émigrer, dessein d'ailleurs qu'il ne réalisa pas. Causse, fouillant impudemment dans le secrétaire, en tira quelques lettres ; mais le maire Guiraudet et l'administrateur Gély lui rappelèrent que le secret de la correspondance est inviolable et lui défendirent impérieusement de les ouvrir.
Pour la défense du brouillon incriminé, Bragouze put présenter la minute d'une lettre, qu'il écrivit à sa bellefille, en apprenant l'émigration de ses deux fils soldats.
464 LES EXÉGUIIONS
^ « Je désapprouve très fort, ma chère fille, le parti que votre mari vient de prendre. Colonel d'un des premiers régiments de France ne flatte-t-il pas assez son ambition ?. . . Ecrivez vite, ma chère fille, et le plus fortement ; vous aurez plus d'emprise sur son esprit que nous. »- Cette lettre était assez claire sur les sentiments de- Bragouze ; mais il avait dit, à propos de la mort de Louis XVI, « qu'on devait s'attendre à tout, puisqu'on avait fait guillotiner le roi »; on avait vu chez lui, l'été dernier, ses deux fils grands vicaires ; reclus, il avait dit encore que, « quand les choses changeraient, on saurait reconnaître les gens qui auraient traité avec humanité les parents des émigrés et ceux qui auraient montré de l'humanité contre eux. »
Pour ces divers délits, Pierre Bragouze de Saint- Sàùveur fut, malgré ses soixante-quinze ans, condainné à la déportation à vie.
De ces condamnés, tous n'allèrent pas sur les côtes d'Afrique, où les juges les avaient envoyés. Le 5 ni-^ vôse — 26 décembre 1793, entre onze heures et minuit, pendant qu'une ronde s'assurait si les détenus avaient de la paille neuve, Beneît dit Gangou avec Aimé Muret, de Marvejols, et Brouès dit St-Jean, de Mende, lequel, s'étant présenté librement à ses juges, devait trouver doublement mauvais d'avoir été condamné à mort, s'évadèrent par une petite porte laissée ouverte et que Brouès connaissait sans doute, parce que sa maison était contigue aux prisons de la tour d'Aigues-Passes.
Vingt-cinq jours plus tard, le 3o nivôse — 19 janvier 1794, forçant des serrures, pour monter à une plateforme, perçant le mur avec un gros levier et menaçant d'étrangler, au moindre cri, deux détenus, dont
ils traversaient le cachot, sept prisonniers, parmi lesquels Hébrard, l'homme au « grade d'espion », s'évadèrent à cinq heures du matin, au moyen d'une ^orde, dans le jardin de l'hôpital.
L'abbé Avit était déjà en route avec neuf compa- .gnons de chaîne, quand, après une journée de marche, il arriva à Saint-Chély-d'Apcher. Là ses parents ou -ses amis purent, avec de ror,lui faire passer une corde, par laquelle il glissa, la nuit venue, sur un char de fumier négligemment laissé au-dessous de la mansarde où il couchait. Les ténèbres -et la peur d'être repris l'égarèrent ; aussi, au lieu de marcher vers Nasbinals, à l'ouest, il se trouva le matin, à l'est, près du Malzieu. Il s'}^ cacha tout le jour et arriva enfin chez lui, après une nuit de marche, harassé.
Il alla grossir le nombre des contumaces, « compli- ■ces de l'infâme Charrier, condamnés à mort ou à la déportation, errant dans les campagnes, » dont la liste fut publiée sur placard à la suite d'un arrêté de Borie du lo prairial an II.
Parmi les 64 noms proscrits, il faut citer les plus importants et les plus connus : Paparel, fermier au ■château de Ressouche et ses deux fils prêtres ; Bergon, aumônier de La Baume ; l'abbé Boudet dit Villaret, du Monastier; Prouzet, praticien de Couffinhets ; Jarrigion, curé de Recoules-d'Aubrac ; Jarrigion, vicaire à Saint-Chély ; Fournier, prieur de Nasbinals; Toiron, vicaire à Prinsuéjols ; Bonnal, le chevalier Jurquet de la Salle, Malzac, de Montignac ; Delestang, de Chirac; Placide Monestier, frère du maire de Laval guillotiné à Florac ; Duparc, Gilbert Brajon, Pé-de- Pastieyre et Victor Laurans, de Mende ; Grousset, de Booz, et l'abbé de Borel, frère du conspirateur '.
1. Arch. Lozère, L 531, 034. (iiO, G4I. tiiS.dJl, 655, GCfî. C«9. Arch. Greffe du tribunal criminel «if Mende. Contre Hra^rouze. Edni. l'algayrolle. Le Triltunal révolnlionuaire en Lozère. Arch. Evèché de Mende. Conférences de 1852. Nasbinals.