L'abbé Papel
L'abbé Jean Géraud Arnal n'était pas le seul à^ disputer leur aire aux aigles ou aux vautours des gorges du Tarn; Plus de vingt ecclésiastiques de la Lozère ou d'ailleurs y vinrent passer les sombres jours, comme d'autres se réfugiaient sur la Margeride
1. Arch. Evéché de Mende. Conféretices de 1852, Saint-Chélyd'Apchei-; Notice du neveu.
Arch. Lozère, L 718. Contre Guillaume Planhes.
La pièce la plus importante de cette procédure incomplète est le passeport que voici: Laissez passer (iuiliaunie Planhes, Prançai.s, citoyen âgé d'environ 00 ans : taille cinq iiieds. cheveux, sourcils et yeux gris, ne/ long, bouche moyenne, menton allongé, front large, visage plein et rond. Prêtez-lui aide et assistance en cas de besoin.
5o2 LES EXÉCUTIONS
OU sur l'Aubrac. Trois prêtres notamment vivaienr ensemble dans une grotte: Montaigne, chanoine de Mende, originaire du Puy-de-Dôme: Papel, curé de Meyrueis, né à Alais de parents protestants, et Pascal, curé de La Malène, atteint de folie intermittente^ Le 3o mai, après leur repas, la foudre éclata dans la grotte et tua l'abbé Montaigne, qui fut enseveli dans le sable des bords du Tarn.
Après le 9 Thermidor, les deux autres proscrits laissèrent aux hiboux leur retraite, pour aller au village de Langle, chez Polverel et Belvezet; mais ils y furent pris, le 26 octobre, par un détachement en quête de déserteurs et traduits au tribunal crimineL
« Quels sont tes nom, âge, profession et demeure?
— Etienne Pascal, âgé de près de soixante ans, originaire de Chausserans, commune de Grèzes, prêtre, excuré de La Malène.
— As-tu prêté le serment que les lois exigeaient des fonctionnaires publics ?
— Je n'ai point prêté de serment.
— Pourquoi ne l'as-tu pas prêté ?
— Par conscience : je ne voulais pas me damner.
— Pourquoi n'as-tu pas obéi à la loi du 22 floréal dernier, qui te prescrivait de te rendre à l'administration du département, pour te faire reclure à ce sujet ?
— Parce que je ne me souciais pas d'être mis à la maison de réclusion. »
Pour un fou, ce n'était pas trop mal répondu. Mis quelque temps en observation, après avis des médecins, l'abbé Pascal fut condamné à la réclusion ainsi que les paysans receleurs.
La sentence fut plus dure pour l'abbé Papel, mais elle ne le surprit pas : la lettre suivante, écrite à l'abbé
LA RÉVOLUTION EN LOZERE 5o3'
Grousset, prêtre prébende de Ste-Enimie, prouve qu'il avait depuis longtemps regardé la mort en face et accepté le témoignage sanglant pour le Christ.
Monsieur et cher confrère
« Vous avez à vous plaindre de la félonie d'un parent plus sensible et docile à la voix de l'or qu'à celle du sang^ et moi, de la déloyauté d'un prêtre constitutionnel et de certains patriotes de Meyrueis. Voici le fait.
« Un intrus de votre diocèse — Florit de Latour, curé de La Parade — m'a dénoncé au club de Florac, au district de cette ville, et celui-ci au département. Mes crimes sont d'avoir voulu convertir cet intrus, d'être le protecteur, le refuge des aristocrates, d'en'rôler pour Coblentz, d'avoir fait émigrer certains de mes paroissiens^ de faire des collectes avec des curés de mon voisinage pour les émigrés, de tramer une Saint-Barthélémy cQntre les protestants.
« Ces chefs d'accusation, bien qu'injustes et faux, ne laissent pas que de me rendre un objet d'horreur aux protestants des Cévennes et à beaucoup de Meyrueis. Je suis averti de me tenir sur mes gardes par des confrères sur lesquels je dois compter. Grâces en soient rendues à Dieu^ je confesserai ma foi par mes œuvres et non en paroles seulement ; puissé-je, par le martyre, m'assurer du ciel,où il n'y a pas de Constitution ni de soi-disant patriotes ni de calomniateurs atroces et sanguinaires. Qu'on se travaille de loin et de près en tout sens, pour me culbuter ; Dominus petra mea et robur meum ; je suis prêt et résigné à tout.
« ...Soyez bien sûr du sincère et inviolable attachement
avec lequel j'ai l'honneur d'être. Monsieur et cher
confrère, votre très humble et obéissant serviteur,
Papel, curé.
« Meyrueis, 22 avril 1792. »
Le 1 1 brumaire an III, il comparut devant les juges.
« Quels sont tes nom, surnom, âge, profession et demeure ?
— André Michel Papel, âgé d'environ trente-six ans, excuré de Meyrueis, originaire de la commune d'Alais, département du Gard.
— Connais-tu les causes de ton arrestation ; en quel lieu, quel jour et par qui as-tu été arrêté ?
— J'ai été arrêté, sans doute, pour n'être pas sorti du royaume ; je l'ai été par un détachement de volontaires, au-dessus d'une vigne, dans les^côtes du Tarn.
— As-tu, en qualité de prêtre fonctionnaire public, prêté le serment prescrit par les lois?
■*— Je l'avais prêté avec des restrictions et on ne voulut pas le recevoir. .
— Depuis quel temps as-tu quitté* la commune de Meyrueis ?
— Depuis le 6 septembre 1792.
— Où as-tu habité depuis :
— J'ai erré dans les départements du Gard, de l'Aveyron et de la Lozère ; je n'avais pas de domicile fixe,
— Dans quels lieux et chez qui, dans ces différents pays, as-tu eu une retraite ?
— Ne connaissant personne et ne me faisant point connaître, je couchais où je me trouvais.
: — Quels étaient tes moyens d'existence et comment t'estu procuré de la nourriture ?
— Avec un peu d'argent que j'avais, lorsque je quittai Meyrueis, et du reste, j'ai reçu la charité.
— Pourquoi n'as-tu pas obéi à la loi des 29 et 3o vendémiaire, qui te prescrivait de te rendre à l'administration du département, pour te faire déporter ?
- — A l'époque de la publication de cette loi, je voulais voir mon père et ma mère, pour me procurer les ressources nécessaires, afin de sortir de la république. J'étais alors dangereusement malade. En arrivant dans le Gard, le délai prescrit par la loi se trouva expiré ; je revins à Meyrueis, je cherchai des compagnons de voyage, ceux qu'on
m'indiqua se trouvèrent partis. Atteint de douleurs rhumatismales, je ne pus me rendre ; le délai expira et j'ai été obligé d'errer.
— Si tu avais eu véritablement l'intention d'obéir à la loi ; si tu étais véritablement atteint de douleurs, pourquoi n'écrivais-tu pas à l'administration du département, qui t'aurait accordé un délai, et la loi aurait été exécutée ?
— On aurait eu de la peine à croire qu'à mon âge je fusse atteint de douleurs ; mon père et ma mère étant morts et les scellés apposés sur mes effets, .j'étais dès lors sans ressources et le délai prescrit par la loi expira dans cet intervalle. »
« Et plus avant n'a été procédé. Lecture faite des susdits interrogats et réponses, a dit celles-ci contenir vérité, y a persisté et a signé avec nous et le greffier.
« Papel, Léon Velay, président, Renouard, greffier. »
Jugé à mort, l'abbé Papel fut exécuté à Mende, le jour même, i novembre 1794 — 1 1 brumaire an III 1.