Le chanoine Planhes
Si pour celui-ci la procédure criminelle a malheureusement disparu, nous avons en revanche des documents de première main : ce sont les souvenirs de son neveu. Le lecteur en goûtera peut-être quelques savoureux extraits écrits d'un st3ie naïf et parfois incorrect.
« Voici ce que je me rappelle de la vie de mon oncle martyr.
Ils étaient trois de famille : deux garçons et une fille. Son père était dans le dessein défaire un prêtre du cadet, parce qu'il ne voulait pas ravir son droit d'aînesse à mon oncle ; mais celui-ci dit à mon père qu'il préférait être prêtre, et cela lui fut accordé... Quand on lui donna la messe, il fut placé à Chirac et je crois qu'il n'y resta pas longtemps, carun parent de M. de Rochemure, notre curé, qui était prêtre et curé de Lavai en Auvergne, trouva mon oncle digne d'occuper la cure qu'il allait quitter à cause de sa vieillesse. A cette époque, les évêques ne plaçaient pas les curés comme aujourd'hui, mais le curé qui avait la cure la pouvait donner au prêtre qu'il voulait, et on appelait cela « résigner ».
« Mon oncle quitta Chirac et alla servir cette paroisse ; j'ignore le temps qu'il y resta. De là il alla à Marvejols, pour se faire chanoine ; mais avant il fallait passer par un autre grade qu'on appelait prébende, comme un vicaire est un vicaire avant d'être curé. Le curé de la paroisse et le chapitre, qui avaient droit de nommer ce prébendier, ne furent pas du même sentiment. Cela leur occasionna un procès, qui se termina à Toulouse et que mon oncle gagna. Dans la suite, le choix du curé ne fut pas loué, parce que celui qu'il avait choisi prêta le serment. Les autres ecclésiastiques disaient à mon oncle qu'il avait eu tort de quitter la cure pour une prébende qui n'avait pas deux cents francs de revenu. « C'est égal, répondit-il, je
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n'en suis pas fâché, parce que ma conscience est beaucoup plus tranquille : je n'ai pas charge d'âmes, et, pour me débarrasser de ce fardeau. Je l'ai fait ainsi. »
<( Les autres chanoines connurent ses talents et le nommèrent syndic du chapitre. Il parvint une occasion qui l'obligeait d'aller présenter quelque pièce au procureur du roi. Cet homme, extrêmement violent, lui donna un soufflet. Il se retira même sans se fâcher et il n'en disait rien à personne, mais les domestiques de ce monsieur le publièrent partout et dirent que leur maître avait commis telle faute ; les honnêtes gens murmuraient contre ce monsieur, disant qu'il mériterait une punition; mais mon oncle l'excusa toujours, disant que c'était une petite vivacité, persuadé que ce monsieur en était repentant. Au bout de quelque temps, cela s'oublia comme font touteschoses.
« Alors c'était l'usage qu'on envoyait cinq ou six jugesde Nîmes, pour visiter les actes des notaires et les papiers de ceux qui servaient le public... Ils arrivèrent au temps prescrit, mais ils ne firent pas appeler le procureur du roi comme les autres fois. Alors il se douta bien de quelque chose pour lui, mais il ne croyait pas que cela fût le soufflet. Enfin 'il s'asarda de se présenter à cette assemblée, sans qu'on l'appelât, mais il fut bien surpris ; quand il fut entré avec son chapeau à la main, le plus avancé de ces juges se leva de son siège, le prît par le bras, le conduisit jusqu'à la porte, lui donna un coup de pied au c... et lui dit : « Retirez-vous : vous êtes indigne d'entrer ici. »
« Tout de suite l'autre fit agir quelqu'un de ses amis^ pour savoir la cause d'un tel changement ; ces juges lui dirent qu'il avait donné un soufflet à un prêtre et qu'il méritait d'être évincé de sa place. Alors il vint prier mon oncle d'intercéder pour lui, mais tout fut inutile. Les juges lui répondirent : « Vous faites votre devoir, en le pardonnant, et nous ferons le nôtre, en le châtiant. » Il revint pour la seconde fois le prier d'y retourner : peut-être il réussirait ; cela ne manqua pas. Mon oncle y retourna et
fit un petit discours sur le pardon des ennemis, qui leur fut èi agréable qu'ils lui accordèrent tout ce qu'il demanda en faveur de ce monsieur.
« Mon oncle allait dire la première messe chaque dimanche à Sainte-Lucie, et leur faisait un peu d'instruction^ ou le catéchisme ; il n'y était pas obligé, mais il le faisait par charité. Quand il n'était pas occupé par quelque mission, il composait des sermons et ceux qui n'avaient pas assez de talent les venaient chercher. Quand nous étionsseuls, il disait le chapelet, nous faisait répondre, nous recommandait la sagesse sur toute chose et nous racontait des exemples de ceux qui n'avaient pas été sages et qui avaient fait une triste fin.
« La Révolution commença. Quand les autres ecclésiastiques venaient chez mon oncle, il leur disait que ces affaires seraient la cause de bien des larmes. « Vous vous trompez, lui disait-on; ce n'est que pour rétablir le roi^ dans son premier état. » Pour gagner la confiance du peuple, les députés abolirent bien des privilèges, les censives et la dîme. Comme ils étaient loués par les ecclésiastiques, mon oncle leur disait : « Avant que cela finisse, il y en aura bien un peu pour chacun. »
« Ensuite les députés dirent qu'il y avait plusieurs couvents bien riches d'hommes et de femmes ; que ces gens-là ne faisaient aucun besoin et qu'il fallait s'emparer de leurs biens et les vendre, pour remplir les coffres du roi. Ensuite ils dirent que les chanoines étaient aussi inutiles ; ils les congédièrent, disant qu'avec un curé et des vicaires il y en avait assez. Un peu après, ils décrétèrent que ceux qui voudraient des prêtres seraient obligés de les payer.
« Mon oncle disait aux autres ecclésiastiques : « On s'en prend aujourd'hui à nos biens ; on ne tardera pas longtemps à s'en prendre à notre vie. » Ceux qui étaient dans l'âge jetaient un profond soupir et les jeunes lui disaient: « Vous vous trompez, Monsieur ; cela n'arrivera pas ainsi. » Un peu après, on décréta que tous les ecclésiastiques
5oO LES EXECUTIONS
évincés de leur place allassent finir leur vie à leur maison de naissance ; alors mon oncle quitta Marvejols, retira son petit mobilier chez des paysans de Sainte-Lucie et vint à La Bêssière, à la maison paternelle, ou il resta une vingtaine de mois.
« Au bout de ce temps, on décréta que -tous les ecclésiastiques prêteraient le serment ; mais ils trouvèrent qu'on ne pouvait pas le prêter, sans faire tort à leur conscience. Le plus grand nombre ne voulurent pas ; il y eut cependant quelques chétifs prêtres qui le tirent : Tambition de se procurer -une place les y obligeait et ils n'avaient aucun souci de leur conscience, mais ils n'é*taient pas exempts de remords.
« Alors mon oncle dij à mon père : « On m'a offert une retraite et je veux aller a un endroit qui s'appelle Malavieille : c'est un château, où il y a plusieurs caches, et les bourgeois m'ont dit que, si les soldats étaient commandés pour y venir, ils avaient des amis en place, pour les avertir, et que je ne risquais rien ; ici je n*e puis me cacher à vos domestiques, incapables de garder le secret, parce ■qu'ils sont trop jeunes, n II alla à ce château et y resta deux ans ; puis sa servante, qui éiait'd'Arzenc-de-Randon^ lui persuada qu'il serait encore mieux caché dans son pays de montagne. »
Il y alla et. trois jours après, il fut pris au Giraldès, dans un champ de blé.
A Mande, il fut rondamné à mort et dirigé vers Saint-Chély, pour être fusillé devant sa maison natale. Mais on se ravisa et on le garda pour Saint-Chél)^ L'abbé Planhes, qui ignorait ce changement, fit avertir délicatement les siens, pour leur éviter le douloureux spectacle, et leur laissa la recommandation suprême : « Adieu, mes amis, préparez-vous toute Totre vie à bien mourir. »
LA RÉVOLUTION EN LOZERE 5oi
■ « Le geôlier, poursuit son neveu, lui ouvrit les portes, pour le faire sauver; mais il ne voulut pas et lui dit: « Pour me sauver, je te mettrais dans les peines. » Une jeune enfant put pénétrer jusqu'à lai, pour lui offrir une nourriture qui le fortifiât. Le prêtre pressa la main secourable et dit : « Mon enfant, je n'ai besoin de rien : Dieu, vers qui je vais, me va donner dans quelques instants le bonheur que je désire ; auprès de lui, je n'oublierai point votre famille ; là-haut je serai votre ami. J'accepte cepcn- ■dant une tasse de café ; adieu ! »
« De la prison au foirai, il chanta le Miserere^ se mit à genoux, éleva les mains vers le ciel, comme un prêtre qui chante la préface, et il invoquait Dieu, se voyant au dernier moment de sa vie. 11 était tourné vers ceux qui devaient le fusiller ; une personne charitable s'avança, pour lui mettre un linge devant les yeux, mais il la remercia et lui dit qu'il n'en avait pas besoin. On lui tira trois coups, qui ne lui firent aucun dommage, mais le quatrième lui donna la mort. »
Ainsi mourut noblement, au matin du 26 août 1794, le chanoine Guillaume Planhes, âgé de 63 ans '.