‹ La révolution en Russie [microform]Chapitre 13 sur 13 · IX. Ce que rhumanité exige · texte numérisé non relu

IX. Ce que rhumanité exige

51. L intérêt de toute l’Europe civilisée... Ah! citoyens, est-ce que vous croyez qu’on pourra impunément, pour ces intérêts matériels et moraux, laisser subsister le bouleversement horrible de l’immense monde russe ? Voyez tout ce que cela fait de ruines, d’interruptions de commerce, de danger pour les nationaux de tous les pays qui sont là ; voyez aussi ce que peut faire cet esprit de rage et de guerre civile qui risque Je passer par-dessus les frontières, qui risque de répandre son explosion au loin... Non, il ne faut pas que ce spectacle dure, il ne le faut pas pour les pays civilisés qui entourent la Russie, pas plus que pour la Russie elle-même; et toute l’Europe civilisée a le droit de

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dire au tsarisme : Il faut que cela finisse, cela ne peut pas continuer, il ne faut pas que la lutte enrage'e d’un gouvernement qui est mort, mort depuis longtemps dans son principe, qui ne subsiste plus que comme une monstruosité historique, risque de soulever l’Europe entière et de lui infliger des pertes et des désastres qui seraient peut-être irréparables. {^Applaudissements,')

52. Et puis, avant tout, nous parlons au nom de l’humanité tout entière ; non, l’humaniié moderne ne peut pas impunément permettre, quelque part que ce soit, les horreurs dont nous sommes les témoins ; elle doit être tout entière liguée contre tous les retours de la barbarie 5 les sanglots, les gémissements, les cris d’agonie qui nous arrivent de là-bas ne peuvent rester sans écho dans aucun des pays modernes 5 ils ne peuvent rester sans écho moins encore que partout ailleurs dans cette grande France qui a toujours été la protectrice de tous les droits humains opprimés. (A pplaudtssements ,)

53. Ah ! je sais bien qu on nous a raconté longtemps que c’était là une politique de duperie, une politique impraticable, et que de grands hommes d’Etat sesontsentis pleins de mépris pour ce qu’ils appellent le Don Quichottisme de la France.

54. Citovens, cette politique largement humaine a fait la France plus grande au dehors que ne le font les habiletés de la politique qui a triomphé depuis. Si nous avons été lo’^s ^ïWiS le monde, c’est à cause des innombrables espérances c/opprimés qui regardaient de notre côté, .il’on veut faire une politique vraiment pratique, non seulement en France, mais dans le monde, il faut la baser sur cette magnifique parole que votre président vous rappelait tout à l’heure, la plus française peut-être des paroles latines qui aient jamais été prononcées : hotno sum et 7uhîl humant a me alienum puto. Je suis hMiime et je ne crois pas que rien d’humain me soit étranger...

55. Oui, citoyens, c’est pour cela que nous sommes réunis ici, comme on a toujours été réunis en France quand il fallait faire entendre la voix de la justice à tous les oppresseurs, quelque part qu’ils fussent. {Applaudissements.) Et nous ne serons pas les seuls, car ce n’est pas en vain qu’on blesse la conscience humaine ; la conscience humaine aujourd’hui est une force, elle est plus forte que les gros bataillons qui sont souvent vaincus, tandis qu’elle a toujours le dernier mot.

56. — Nous devons nous en souvenir. Voilà pourquoi sur tous les points de la France nous faisons ces réunions, pour en appeler au génie français contre les barbaries qui se passent là-bas. C’est en votre nom à tous, n’est-ce pas, citoyens, que nous devons élever la voix? Et le cri formidable qui sortira de toutes les nations civilisées sera plus fort que l’esprit de recul et de férocité par lequel l’autocratie russe court à l’abîme qui l’engloutirait, mais qui engloutirait avec elle nos espérances. {Applaudissements prolongés.)

Discours de Ferdinand BUISSON

Citoyennes et Citoyens,

57. Comme vous le pensez bien, après avoir entendu ces paroles qui vous ont émus jusqu’au fond de l’âme, chacun de nous ne désire que les méditer, y réfléchir et en faire son profit.

58. Je manquerais, et vous ne me le pardonneriez pas, à tous mes devoirs, si je laissais se terminer cette séance, d’une si profonde instruction, sans remercier en votre nom l’homme qui a pris la peine de vous faire un si puissant exposé, un si saisissant tableau du plus grand des problèmes qui puissent être présentés en ce moment-ci à la conscience française et à la conscience humaine. C’est en votre nom à tous que je le remercie d’avoir compté, non seulement sur votre attention la plus scrupuleuse, mais sur la passion avec laquelle vous suivriez, jusque dans leur affreux détail, toutes ces péripéties dont il vous a tiré des leçons si hautes et si grandes.

59. Et nous, au moment de nous séparer et de réfléchir aux idées si nombreuses qui se pressent en foule dans notre pensée, après l’avoir entendu, qu’il nous soit permis de dégager au moins une espérance.

60. Le citoyen Camille Pelletan nous a montré la Russie en proie à des terreurs, à des abominations, à des destructions. à des désordres matériels, moraux, sociaux, dont nous ne pouvons pas mesurer la portée. Il nous a montré ce pays souffrant une sorte d’agonie, dont nous ne pouvons pas savoir comment il sortira.

61. Vous rappelez-vous ce qu’on nous disait il y a quelques années, au moment où fut cimentée l’alliance russe? On nous disait : eh bien, c’est naturel, c’est un intérêt, une

question d’intérêt, c’est une association d’intérêts. La république et le tsar, cela ne va pas très bien ensemble, ce sont à peu près les deux extrêmes, c’est l’autocratie dans ce qu’elle a de plus pur, ^^vec la démocratie. Eh bien c’est égal, prenons-en notre parti, acceptons cela, et probablement il en sortira quelque bien tout de même.... Voilà que les événements, avec une rapidité tragique que personne n’aurait pu prévoir, renversent tous les termes du problème; voilà que cette nation amie et alliée, cette nation elle-même ne peut plus supporter le tsarisme ; c’est cette nation qui, après avoir subi des désastres sans nom, dont si cruellement Pelletan vous a montré les causes profondes et honteuses, c’est cette nation qui n’avait pas d’éducation préalable, qui n’a jamais eu un 89, ceUe nation qui n’avait pas d instruction même élémentaire, cette nation qui en est encore à en appeler à son tsar comme à un père bienveil- J lant dont elle ne veut pas douter, — c’est cette nation qui en est réduite aux dernières extrémités, je ne dirai pas seulement à la révolution, mais à des atrocités, à la résistance à tout prix, contre une barbarie sans nom.

62. Que va-t-il en sortir ? Espérons ; nous ne sommes pas prophètes, et moins que personne je voudrais me permettre de porter des pronostics sur des événements si considérables qui échappent aux prévisions humaines. Mais espérons qu’il en sortira pour la Russie ce qu'il en est sorti pour la France, quand, après des siècles de souffrances et d’oppression, elle a eu un jour ce sublime courage et cette

^ naïveté téméraire d oser proclamer, à la face du monde entier, à elle toute seule, la Déclaration des Droits de 1 Homme et du Citoyen, qui s’écrit en ce moment, hélas ! avec le sang, en Russie. {Applaudissements.)

63. C est cette déclaration qui, là-bas comme ici, suscitera tout un peuple d’hommes libres qui ne seront plus des soldats et des sujets, mais qui seront des citoyens désireux de soutenir au prix de leur vie les libertés nouvelles conquises.

64. Voilà notre espérance et voilà comment l’histoire apporte d’imprévus spectacles et des bouleversements que les plus habiles diplomates n’auraient jamais pu supposer. Voilà que cette alliance de la République française avec le tsar de toutes les Russies, alliance, contre nature, va se transformer en une alliance fraternelle et naturelle entre les deux plus grandes Républiques d’Europe, entre les deux révolutions... C’est un rêve peut-être ; ces rêves-là finissent toujours par se réaliser. L’utopie d’hier (et on n’eût pas même admis hier qué ce fût une utopie), peut être la réalisation de demain. Dans tous les cas, nous, républicains français, nous qui savons ce que c’est que la Révolution, nous qui savons que la Révolution, commencée en 89, — je dis commencée, car elle se continue tous les jours, elle n’est pas finie,... nous qui le savons, nous saluons à l’extrême-orient de l’Europe, nous saluons la même Révolution avec un espoir peut-être chimérique, plus chimérique que les autres, et qu’il n’est pas certain cependant que nous ne verrons pas se réaliser prochainement, avec l’espoir que le 89 de la Russie, venant tard après le nôtre, dépassera le nôtre, et que la Révolution qui se fait en ce moment ne sera pas 'seulement politique, mais sera aussi la Révolution sociale dans ce qu’elle a de bon et de grand. {Applaudissements prolongés.)

65. Si nous nous laissons enlever à ces hauteurs et transporter sur ces cimes à la parole enflammée de Pelletan, il nous le pardonnera, c’est lui-même qui a excité en nous toutes ces grandes ambitions et ces grandes espérances en nous rappelant ce qu’a été ce peuple, ce qu’il a souffert, ce qu’il souffre encore, et en nous rappelant que, pour lui comme pour notre vieux peuple de France, il n’y a qu’une solution : la liberté et la République.

On me fait passer un ordre du jour que je vais avoir l’honneur de vous lire :

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Ordre du jour.

66. Les deux mille citoyens réunis au Palais du Travail, sous la présidence du citoyen Ferdinand Buisson, après avoir entendu le citoyen Camille Pelletan sur la Révolution en Russie, flétrissent les tentatives de contre-révolution sanglante, qu’elles viennent de l’étranger ou de la bureaucratie, se déclarent solidaires de la nation amie et alliée, d’elle seule, et ne veulent rester les amis du gouvernement russe que dans la mesure compatible avec cette première amitié.

(Adopté. Vifs applaudissements.)

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