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VIII. Ce que la France doit exiger

43. J' ai toujours cru que peut-être nos diplomates n’avaient pas joué le rôle qu’ils auraient pu jouer en cette occasion; je soupçonne le ministre des Affaires étrangères en France d’avoir été très ébloui de l’honneur que lui faisait le tsar en le traitant en ami, d’avoir été beaucoup trop modeste pour ce grand pays qui s’appelle la France, la plus haute personne morale du monde, disait Gambetta, qui n’est pas faite pour s’instituer la servante d’aucune grande monarchie — et d’avoir eu surtout des illusions extraordinaires.

44. Ce n’est un secret pour personne, et je ne trahis pas les mystères d’aucun conseil particulier en vous rappelant que nous avons eu des ministres pour lesquels le Japon devaitêtre écrasé immédiatement, dèsqu’il serait en face d’un seul soldat russe... {Rires), et c’est ainsi qu’on a laissé faire la politique la plus folle, qui nous a privés de nos plus précieuses garanties de paix en Europe.

45. Quoi qu’il en soit à ce point de vue, comme alliés, nous avons, ce me semble, le droit d’élever la voix, de dire que des milliards de l’épargne française reposent sur la tranquillité de la Russie, qu’il est temps qu’elle revienne à un éfat normal et qu’elle ne peut y revenir que si l’on se décide à y fonder pour de bon des libertés sérieuses. Nous

avons le droit de le dire au nom de l’épargne française que nous avons donnée à nos alliés, et nous avons le droit de le dire aussi au point de vue de l’alliance même. Nos intérêts étroits de nation doivent nous faire, je ne dis pas exiger, mais demander que la nation russe ait des droits sérieux ; tant qu’on n’est que l’allié d’un autocrate, on n est jamais sûr de rien. Nous avons vu un tsar venir au-devant de la France avec une effusion de sentiments touchante, et nous en avons vu un autre qui ne se bornait pas à aller à Cronstadt; c’était un autre souverain vers lequel il allait, et il y a eu un moment où on a pu se demander de quel côté était le sentiment du monde gouvernemental russe et de quel côté serait son action le jour où peut-être l’existence de la France serait en jeu.

46. Rien n’est solide quand tout repôse sur le caprice d’un homme ; la garantie que nous pouvons demander à la Russie pour que nous sentions l’alliancesolide, c’est que rien ne dépende du caprice d’un homme, c est que la nation russe soit maîtresse de ses propres destinées, et alors nous n’aurons pas à craindre de manque de foi et nous pourrons faire fond sur la fidélité à l’amitié française, de ce grand peuple avec lequel nous avons des liens étroits de fraternité, de sympathie, liens que des libertés nouvelles ne peuvent que rendre plus intimes et plus forts.

47. Nous avons donc le droit de parler au nom des intérêts de la France, et je crois que nous avons donné un beau prix pour ce droit de parler, puisqu’il a atteint quelques milliards. Peut-être prétendra-t-on que nous sommes très indiscrets en rappelant la somme que nous avons placée sur l’avenir de la Russie; mais à ce point de vue des intérêts matériels, il nous semble que notre gouvernement a quelque chose à dire.

48. Et voyons un peu : est-ce que vous ne vous rappelez pas des occasions où on est intervenu pour des questions d’argent beaucoup moindres et beaucoup plus louches?,,. Ah! citoyens, en ce genre d’affaires on croit

toujours devoir agir et ces intérêts nous sont encore plus sacrés même que la protection des moines en Orient, quand il s’agit de la protection des bourses et de l’argent qu’on a donné; et vous vous rappelez que notre grande France a un peu rougi le jour où un de nos ambassadeurs les plus éminents a pris avec tant d’ardeur la défense de créances qui passaient pour véreuses et que nous avons dû déplacer nos cuirassés pour aller les faire payer.

49. Eh bien, notre créance de deux milliards sur la Russie n’est pas véreuse, elle, et si nous voulons la faire valoir, non pas contre la Russie, mais pour elle, pour qu’on lui rende la tranquillité et qu’on la rende au cours pacifique de ses destinées, je crois que nous en avons un peu le droit.

50. Mais vous entendez bien que si je rappelle cela, c’est surtout pour tenir le langage des hommes d’Etat sérieux, des hommes d’Etat pratiques, mais que ce n’est pas pour moi la considération maîtresse. Nous avons deux autres considérations maîtresses : c’est d’abord l’intérêt commun de toute l’Europe civilisée, c’est ensuite le grand intérêt d humanité qui commande impérieusement d’arrêter les horreurs dont nous sommes les témoins.

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