IV. L’impuissance du Tear
23. Mais, me direz-vous, il y a un homme qui pourrait mettre ordre à tout cela ; il y a un autocrate qui a le droit
de donner des ordres ; il s’agit de son pays, de son pouvoir et de sa famille.
24. Théoriquement, par la loi actuelle, sa volonté n’a pas de limite ; elle peut probablement faire obéir ces hommes qui détruisent la Russie. Eh bien, que fait-il, cet autocrate, ce représentant de Dieu sur la terre?. . Ce qu’il fait? Il pleure dans un coin de son palais, — où on a des raisons de croire, quelquefois, qu’il est prisonnier et séquestré, (^Applaudissements.)
25. C’est toute la philosophie de l’autocratie. On s’imaginerait que l’autocratie est une puissance sans égale. C’est la dernière des faiblesses gouvernementales! Voilà un homme qui croit n’avoir au-dessus de lui que Dieu. Il n’y a pas sur l’énorme espace qu’il gouverne, un être humain qu’il ne puisse envoyer en prison; il n’y a pas de tête qu’il ne puisse faire tomber, sans avoir à répondre de sa conduite. Mais cet homme ne peut exercer ce pouvoir monstrueux que par des séries indéfinies d’intermédiaires. Et quels sont ces intermédiaires ? Forcément les plus vils des hommes. Ce sont d’un côté des fonctionnaires qui abusent
de l’arbitraire, qui veulent puiser dans les caisses du peuple; ce sont de l’autre côté des mouchards c’est-à-dire ce que l’humanité connaît de plus méprisable. Les voilà, les instruments nécessaires par lesquels l’autocratie peut atteindre les populations courbées sous sa loi. {Appro-
bation.)
26. Et que peut le despote ? Tout d’abord il ne sait rien*, qui est-ce qui l’éclairerait? Il n’y a pas de presse libre dans son pays, et ses agents intermédiaires peuvent le tromper tant qu’il leur plaît, sans qu’il ait aucun moyen de s’en
apercevoir.
27. Et puis il y a encore une autre raison. Chacrfn de ces hommes a sa volonté propre à faire valoir. Le souverain ne saura jamais ce qu’il voudra, et sa volonté s’use sur des résistances sourdes et passives dont il ne peut venir à bout. 11 n’est pas le maître de sa propre autocratie, il en est le prisonnier, ou plutôt il en est l’esclave et le dernier des esclaves, sans y rien pouvoir ; il est condamné à l’impuissance.
28. Et voyez un peu l’histoiie du tsar actuel. 11 ne la voulait pas, cette guerre de Mandchourie ; livré a lui-meme il eût mieux aimé cette paix universelle qu’il se vantait d’établir; mais il avait dans sa famille des hommes qui la voulaient ; qui la voulaient, ce n’est pas un secret, on peut le dire, vous savez pourquoi : parce que faire la guerre c’est dépenser des milliards, dont une bonne partie leur resterait dans les mains ! {Vifs applaudissements.) Tout le monde sait que cela a été l’unique cause de la guerre de Mandchourie. C’est l’entourage du tsar qui a voulu la guerre. On lui disait : allez, ne vous gênez pas, vous le pouvez, le Japon reculera. On savait bien que le Japon ne reculerait pas, mais on avait les fournitures militaires.
29. On nous a raconté que de très grands personnages avaient imaginé de faire une chapelle en l’honneur de l’ancien tsar. Toute la Russie avait souscrit, il y avait des millions; quand il s’est agi de poser une pierre de la cha-
pelle on ne savait plus où étaient les millions ! {Rires.) Si la Russie a eu la guerre de Mandchourie, si son armée a été battue, si sa flotte a été détruite, si la Russie est aujourd hui en pleine révolution, c’est pour cette unique cause que des gens qui ont encore l’influence dominante aujourd hui, en avaient besoin pour continuer leur train de vie.
30. Et alors, quand on vole en haut, on vole à tous les degrés. Est-ce que vous croyez par hasard que le fournisseur qui donne un pot-de-vin va donner sa marchandise pour peu de chose ? Et il y a des intermédiaires, il y en a un grand nombre, et c’est ainsi que le trésor est au pillage, et que pour que le trésor soit au pillage il faut qu’un pays tasse la guerre, quoiqu’il n’en ait aucune envie et que peutêtre il soit appelé à une perte prochaine.
31. Voilà quelle a été l’impuissance du tsarisme dans ces premières opérations ; et aujourd’hui, quelle est son impuissance, nous n’en savons rien, ni vous ni moi; dans quelle mesure son action est-elle pour quelque chose dans la politique insensée que suit le gouvernement russe, personne ne peut le dire. Assurément, ce pouvoir autocratique est très redoutable et il peut être très efticace pour le bien et pour le mal quand il se trouve un de ces despotes qu’on voit apparaître de loin en loin dans l’histoire ; mais il faut pour cela qu’il soit entre les mains d’un véritable géant iniellectuel doué d’une force colossale et assez vigoureux pour soulever cette énorme machine de la centralisation despotique. Mais quand l’homme est faible, quand l’homme est médiocre et dans les proportions ordinaires, alors une responsabilité terrible s’abat sur des épaules qui ne peuvent pas la soutenir : le malheureux autocrate est le jouet de sa propre autocratie. Qui peut savoir son désespoir, ses craintes et ses épouvantements, qui peut savoir ses sombres vues d’avenir dans le cachot où, pour qu’il reste un tyran, le tiennent enfermés tous ceux qui ont besoin de sa tyrannie pour voler ? Et si demain - ce qui je l’espère ne se produira pas on avait ce malheur de voir recourir à une
tentative criminelle contre lui, si demain il y avait un attentat contre le tsar de toutes les Russies, il ne pourrait pas savoir lui-même si l’attentat vient de la Révolution, ou s il vient au contraire du parti opposé. {Applaudissements.)