Ah! les mouchards! Ah! les cosaques ! i^Rtres
Quand nous étudiions l’histoire, nous y voyions apparaître de loin en loin des cataclysmes, des fléaux singuliers. Il y a eu dans l’histoire des moments où les forces organisées qui préservaient les sociétés civilisées ont ete
affaiblies et corrompues. Et alors, s’il y avait quelque part une réserve de sauvages qui avaient vécu jusque-là à part de l’humanité dans un rêve féroce de massacre et de destruction, ils se ruaient sur la civilisation sans trouver d’obstacle. Je ne parle pas des invasions des barbares civilisables, comme les Germains. Non, mais de temps à autre vous avez vu apparaître des hordes de démons, des chevauchées de ravageurs, qui laissaient la terre dévastée derrière eux et des incendies et des ruines. Ils s’appelaient les Huns, les Mongols, les Tartares. Nous croyions que l’humanité à l’heure actuelle ne pouvait plus jamais revoir cela. Nous le revoyons avec les cosaques, et c’est un souverain de l’Europe civilisée, c’est lui-même qui déchaîne sur son pays des hordes dignes des souvenirs des Huns, des Tartares et des Mongols. {Applaudissements.)
16. Les cosaques, nos pères croyaient les avoir connus en France. Vous vous rappelez les vieux souvenirs de terreur et d horreur qu avaient laissés dans nos campagnes ces mangeurs de chandelles, quiavaient pillé si longtemps notre malheureux pays. Nous ne les^connaissions pas. Quand ils tapent sur les Russes ils sont singulièrement plus féroces que lorsqu’ils frappent sur les Français. Nous les voyons aujourd hui et nous cioyons rêver. Vous connaissez ces scènes odieuses, ces massacres qui se sont reproduits dans tant de villes de Russie, Ces sauvages étrangers dans leur propre pays qui tirent sans hésiter sur les femmes, sur les enfants, sur les vieillards, et qui font qu’il n’existe plus de l’ancienne puissance autocratique que les monceaux de cadavres qu elle peut accumuler. Voilà le spectacle que nous avons.
17. Ce n’est pas tout, les cosaques eux-mêmes ne suffisent pas à 1 autocratie j il lui faut mieux encore, et c’est dans les populations elles-mêmes qu’elle cherche des massacreurs. Nous avons eu ce spectacle inouï. d’un gouvernement engageant ceux qu’il opprime à se ruer les uns sur les autres et à s’entre-tuer le plus possible. Vous le savez. Dans ces scènes odieuses du Caucase, où Tartares et Armé-
niens s’entre-massacraient tant qu’ils pouvaient, qui donc i
les excitait les uns contre les autres ? C’était l’homme qui 1
devait empêcher ces odieux désordres. Si les rues étaient pleines de cadavres, c’est que c’était le gouvernement qui lançait les Tartares sur les Arméniens et les Arméniens sur les Tartares. Il en était de même dans ces massacres de juifs dans toute la Russie.
18. Ah ! nos antisémites oh dû sentir leur cœur battre de joie dans leur poitrine, devant ces horreurs que sans doute ils rêvent pour la France, — mais qu ils n auront pas en France ! {Vifs applaudissements.)
19. Vous avez vu ces scènes odieuses à Odessa et dans beaucoup d’autres villes ; ce peuple se ruant sur les magasins, tuant, pillant ; les vieillards percés de coups, les femmes éventrées, les enfants écrasés, du sang plein les rues, le spectacle de la barbarie la plus odieuse...
20. Q,u’est-ce que cela ? C’est l’œuvre du gouvernement, lançant Tignorance paysanne, lançant l’ignorance des misérables sur une race persécutée comme eux, avec laquelle ils auraient dû faire cause commune.
21. En vérité on est tenté de croire que le gouvernement russe est atteint de folie. Car enfin quel est donc 1 intérêt d’un gouvernement quelconque, si ce n’est de faire de la masse d’hommes qu’il gouverne un tout uni, s il veut créer de son Etat une puissance vis-à-vis de 1 étranger ?
Le premier devoir d’un gouvernement c est d avoir des citoyens oü des sujets qui veulent vivre ensemble d une vie sociale commune, et n’est-ce pas une chose curieuse en même temps qu’abominable, de voir ce gouvernement russe qui démolit la Russie pièce à pièce, qui installe les divisions les plus profondes et qui jette, dans le pays dont il
prétend être le maître une semence de guerre civile qui le
conduira fatalement à sa perte ?
' 22. Le véritable symbole de la Russie actuelle me paraît
I être ce malheureux cuirassé qu’on a vu si longtemps errer
dans la mer Noire, désemparé, ne sachant pas ce qu’il allait faire, cuirassé qui n avait que la révolte à son bord. Il me semble voir apparaître tout le vieux despotisme russe comme une grande accumulation de glaces stérilisantes. Vous savez ce qui arrive aux glaciers du Pôle Nord ; il s’en détache des banquises. Quand le printemps fond un peu la glace, les glaciers vont errant à tous les hasards. Comme la banquise le vieux despotisme russe est porté de tous les côtés par les vents du hasard... ceux du despotisme luimême et ceux de la révolution. . . Puisse cette situation ne pas se prolonger trop longtemps!