‹ La révolution et l'égliseChapitre 47 sur 92 · D'après H. Wallon, III, p · texte numérisé non relu

D'après H. Wallon, III, p

LA RÉVOLUTION ET l'ÉGLISK. O

pour sauver Fonfrède et Ducos, lors du procès des Vingt-deux. Le Comité de Sûreté générale garda Chabot et Basire sous les verrous et ordonna Tarrestation de Delaunay, de Julien et de leurs complices.

Il est facile de se représenter ce que dut penser Robespierre en écoutant les révélations de Chabot. Ses soupçons ne Tavaient donc pas trompé! Il y avait parmi les déchristianisateurs à outrance des agents de l'étranger !

Le jour même où Chabot dénonçait le complot, Anacharsis Cloots faisait hommage à la Convention, dans un langage orgueilleux, de sa Certitude des preuves du mahométisme^ qu'il présentait comme un ouvrage destructif de toutes les idées religieuses. S'élevant à soi-même un piédestal, il se vantait d'avoir préparé, par dix ans de travaux, de voyages et de persécutions, « l'explosion philosophique » qui frappait les regards du monde. Il exposait ensuite, en termes enflammés et comme mystiques, ce qu'il appelait son utopie^ c'est-à-dire sa république universelle du genre humain et il terminait par une charge à fond contre ceux qui voulaient arrêter ou modérer la révolution religieuse commencée : « Je ne réfuterai pas les déraisonneurs qui verraient là-dedans des intrigues contre -révolutionnaires et qui s'imagineraient qu'on mène le peuple dans un précipice. Rassurez-vous, bonnes gens, le peuple ne se laisse plus mener, il a brûlé ses hsières, il en sait plus que tous les docteurs. Quant aux aristocrates déguisés qui répètent leurs vieilles calomnies contre la commune centrale en ajoutant que les départements

ne sont pas mûrs^ je les enverrai dans la Nièvre, dans la Somme, à Rochefort, à Ris, à moins qu^ils ne préfèrent le séjour de la Vendée dont les saintes fureurs ont accéléré la guérison de nos républicains victorieux ^.. ».

Robespierre était du nombre de ces déraisonneurs, de ces bonnes gens, de ces docteurs, de ces aristocrates déguisés! Il dut s^imaginer que pour nier avec cette assurance la réalité de l'intrigue contrerévolutionnaire, au moment même où Tintrigue était démasquée, Cloots devait avoir ses raisons, que cet étranger était sans doute du complot, encore que Chabot ne Teût pas nommé -. Et Cloots présidait les Jacobins! Et la Convention entraînée acceptait Thommage de son livre, ordonnait l'impression de son discours, son envoi aux départements, et chargeait le Comité d'Instruction publique d'examiner la proposition d'élever une statue à Jean Meslier, le premier des prêtres abjureurs!

Robespierre devait présenter, le jour même, au nom du Comité de Salut public un grand rapport sur

1. Moniteur, t. XVIII, p. 454. Toutes les citations qui suivent sans références sont également empruntées au Moniteur.

2. Il va sans dire que je ne crois pas du tout que Cloots ait été « un agent de l'étranger ». Mais j'essaie de me représenter le contre-coup des événements sur la pensée de Robespierre. Que Robespierre se soit mépris sur l'orateur du genre humain, ceux qui admirent tant les Dantonistes ne devraient pas lui en faire un crime. Qu'ils se souviennent que Camille Desmoulins attaqua le prussien Cloots avec la dernière violence dans son n° 2 du Vieux Cordelier paru le 20 frimaire, deux jours avant que Robespierre n'exécutât Cloots aux Jacobins. Entre le morceau du Vieux Cordelier et le discours de Robespierre, prononcé deux jours plus tard, il y a d'ailleurs plus qu'une parenté d'idées, mais une similitude d'expressions.

la polilique extérieure de la République. Il ne manqua pas d'y glisser des avertissements significatifs mêlés à une critique très directe des théories cosmopolites. Il montra longuement la main de Pitt dans toutes les agitations dont la France avait été le théâtre depuis 1789. Pitt s'était tour à tour servi de Necker, du duc d'Orléans, de Lafayette, des Lameth, de Dumouriez, de Custine et de Brissot. « Ce n était point assez d'avoir armé les tyrans contre nous; on voulait nous vouer à la haine des nations et rendre la Révolution hideuse aux yeux de lUnivers... Nos journaHstes étaient à la solde des cours étrangères, comme nos ministres et une partie de nos législateurs... Ils se sont attachés particulièrement à mettre en opposition l'opinion de Paris avec celle du reste de la République et celle de la République entière avec les préjugés des nations étrangères. Il est deux moyens de tout perdre : Tun de faire des choses mauvaises par leur nature, l'autre de faire mal ou à contre-temps les choses mêmes qui sont bonnes en soi. Ils les ont employés tour à tour. » L'allusion était assez claire. Robespierre la précisait : « Dumouriez, dans la Belgique, excitait nos volontaires nationaux à dépouiller les églises et à jouer avec les saints d'argent; et le traître publiait en même temps des manifestes religieux, dignes du pontife de Rome, qui vouaient les Français à Ihorreur des Belges et du genre humain. Brissot aussi déclamait contre les prêtres et il favorisait la rébellion des prêtres du Midi et de l'Ouest... » Sans doute, Robespierre ne s'expliquait pas directement sur les faits récents, sur l'abjuration de Gobel et la fête de la Raison, mais chacun saisit l'allusion trans-

parente. On comprit quels étaient les nouveaux Dumouriez, les nouveaux Brissot.

Dans le corps de son discours, il s'était appliqué à rassurer les puissances neutres, les États-Unis, la Suisse, la Turquie, sur les intentions des Français qui ne voulaient pas intervenir dans leurs propres affaires. Sa conclusion fut consacrée tout entière à la politique intérieure de la République : « Vos ennemis cherchent à couvrir la cause sainte que vous défendez d'un air de légèreté et de folie, défendez-la avec la dignité de la raison n, c'était condamner nettement les scènes burlesques qui se déroulaient depuis dix jours. « On veut vous diviser, on veut réveiller au milieu de vous Torgueil, la jalousie, la défiance et toutes les petites passions... », c'était condamner les intrigues nouées contre les comités. c( Soyez révolutionnaires et politiques..., fuyez à la fois le cruel modérantisme et l'exagération systématique. » Par cette formule, Robespierre marquait vigoureusement sa position également éloignée des deux périls. Il sous-entendait par là même que de la déchristianisation il n'entendait proscrire que les excès mais qu'il garderait l'essentiel. « Vous pouvez concevoir un orgueil légitime, vous avez aboli la royauté et puni les rois; vous avez brisé toutes les idoles coupables devant qui vous avez trouvé le monde prosterné. » Les idoles ne se relèveraient pas.

Ses dernières phrases avaient été écrites sous le coup de lémotion que lui avait causée la dénonciation de Chabot, encore secrète au moment où il parlait. « Portez la lumière dans l'antre de ces modernes Cacus où l'on partage les dépouilles du peuple en

conspirant contre sa liberté ! Étouffez-les dans leurs repaires et punissez enfin le plus odieux de tous les forfaits, celui de revêtir la contre-révolution des emblèmes sacrés du patriotisme et d'assassiner la liberté avec ses propres armes. Tous les indices, toutes les nouvelles, toutes les pièces saisies depuis quelque temps se rapportent à ce sujet. Corrompre les représentants du peuple susceptibles de Têtre; calomnier ou égorger ceux qu'ils n'ont pu perdre; enfin arriver à la dissolution de la représentation nationale, voilà le but auquel tendent toutes les manœuvres dont nous sommes les témoins tous les moyens patriotiquement contre-révolutionnaires* que la perfidie prodigue pour exciter une émeute dans Paris et bouleverser la République entière. Avilir et dissoudre la Convention, voilà le but auquel ils marchent avec rapidité. »

La conspiration, annoncée en ces termes, si clairs pour les initiés, devint publique le lendemain, 28 brumaire, quand Amar vint faire approuver par la Convention les arrestations ordonnées la veille par le Comité de Sûreté générale.

Le scandale fut énorme. Les Indulgents atterrés restèrent muets à leurs bancs. Je ne serais pas surpris qu'ils n'aient pris le parti dans leur désarroi de rappeler Danton à leur secours. Danton revint d'Arcissur-Aube, le l"^" frimaire-.

1. L'expression fit fortune et fut répétée à satiété dans la presse et dans la tribune.

2. Danton a pu être prévenu de ce qui se passait par une lettre envoyée de Paris le 27 brumaire au matin. Il a eu le temps nécessaire pour rentrer à Paris le 1"" frimaire. 11 arriva à Troyes le 28 brumaire à deux heures après-midi, venant d'Arcis. Il des-

Si Robespierre, comme on le veut, avait été d'accord avec Danton pour écraser les Hébertistes, l'occasion était belle de les englober dans la conspiration, puisque Chabot avait formellement accusé leurs chefs 1.

Mais Robespierre, malgré les préventions qu'il avait contre eux, refusa de croire à la culpabilité des Hébertistes. Les dires de Chabot à leur égard lui parurent dictés par la rancune et la vengeance. Non seulement il n'en tint pas compte, mais il prit la défense de Pache, de Chaumette et d'Hébert auprès du Comité de Sûreté générale et réussit à les préserver de l'arrestation -.

Loin de songer à élargir le complot, il voulait au contraire le restreindre, afin de ne pas compromettre cette union des patriotes qui seule, il l'avait dit le 27 brumaire, pourrait sauver la république. Les meneurs du Comité central des sociétés populaires lui parurent les plus coupables et c'est contre eux qu'il essaya de détourner l'indignation nationale.

cendit à l'auberge du Petit-Louvre, où Rousselin était logé. Il eut avec Rousselin une longue conférence et repartit pour Paris le lendemain matin, 29 brumaire. {Bàbea.u, Histoire de Troyes, t. II, p. 126.)

1. Pour donner quelque apparence à son hypothèse gratuite de l'entente conclue entre Robespierre et Danton, M. Aulard a été obligé de supposer que Robespierre resta muet sur la déchristianisation jusqu'au retour de Danton. {Culte de la Raison, 2* éd., p. 213.) Nous avons vu comment Robespierre est resté muet depuis le 17 brumaire!

2. Cf. à la séance de la Commune du 2 frimaire, les déclarations de Chaumette et d'Hébert.

Rien ne prouve d'ailleurs que Danton eût accepté d'aider Robespierre contre les Hébertistes. A cette date, Danton et Hébert ne sont pas encore des ennemis irréconciliables. Hébert prononça, le 1" frimaire, aux Jacobins, à l'adresse de Danton, les paroles suivantes qui renfermaient une avance directe : « On disait aussi que Danton était émigré, chargé, disaiton, des dépouilles du peuple et qu'il était allé en Suisse... Je l'ai rencontré ce matin dans les Tuileries, et, puisqu'il est à Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de démentir les bruits injurieux qui courent sur leur compte. 11 faut qu'ils se réunissent à la masse commune*. »

Il n'est pas nécessaire, pour rendre compte de la politique de Robespierre, de faire intervenir des manœuvres sourdes, des ententes secrètes. Cette politique s^est développée au grand jour, elle porte en elle-même son explication. Il n'est besoin pour la comprendre que de relire avec attention le discours que Robespierre prononra à la séance du 1^"^ frimaire aux Jacobins.

Hébert venait de se féliciter que tout malentendu fût désormais dissipé entre lui et Robespierre. Il avait mis sur le compte de Proly et de Dubuisson les intrigues des jours précédents et il avait conclu que, pour épouvanter les aristocrates, on mît prompte-

1. D'après la version de V Anti-fédéraliste, Hébert aurait adressé personnellement à Danton son invitation fraternelle, lorsqu'il l'avait rencontré le matin même : « Il (Hébert) parle des calomnies dirigées contre Danton, il annonce qu'il l'a rencontré aux Tuileries et qu'il l'a invité à revenir aux Jacobins pour avoir des éclaircissements fraternels ». {Anti-fédéraliste du 3 frimaire*)

ment en jugement ce qui restait de la race de Capet.

Momoro après Hébert avait renchéri sur les intrigues royalistes et avait ajouté que le seul remède était la prompte punition de tous les prêtres : « Il faudra toujours trembler s'il reste un seul prêtre ».

Dès le premier mot, Robespierre écarta la politique préconisée par Hébert et par Momoro. Au premier il répondit : « A qui persuadera-t-on que la punition de la méprisable sœur de Capet imposerait plus à nos ennemis que celle de Capet lui-même et de sa criminelle compagne? » C'était s'opposer au jeu continu de la guillotine. A Momoro, Robespierre fit une réponse plus longue où il exposa toute sa politique religieuse. « Vous craignez, dites-vous, les prêtres! Les prêtres craignent bien davantage les progrès de la lumière. Vous avez peur des prêtres ! et ils s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les échanger contre ceux de municipaux, d'administrateurs et même de présidents de sociétés populaires. Croyez seulement à leur amour de la patrie, sur la foi de ^eur abjuration subite, et ils seront très contents de vous. » — Et Robespierre raillait le désintéressement de ces évêques qui abdiquaient leur bénéfice constitutionnel, maintenant qu'il avait été réduit à une indemnité dérisoire. Il les montrait plus redoutables sous l'habit laïque, sous le masque patriotique que sous la soutane : « Oui, craignez non pas leur fanatisme, mais leur ambition, non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle dont ils se sont revêtus. Au reste, ceci ne s'applique point à tous les prêtres; je respecte les exceptions, mais je m'obstine à croire qu'elles sont rares. >> Après avoir ainsi jeté le soupçon

et le mépris sur les prêtres abdicataires, il montrait les dangers d'une déchristianisation violente : « ... Je ne vois plus qu'un seul moyen de réveiller parmi nous le fanatisme, c'est d'affecter de croire à sa toutepuissance. Le fanatisme est un animal féroce et capricieux, il fuyait devant la raison; poursuivez-le avec de grands cris, il retournera sur ses pas... » La déchristianisation était impolitique. Elle pouvait diviser les patriotes, car il y a des croyants qui sont sincères patriotes. « On a supposé qu'en accueillant des offrandes civiques, la Convention avait proscrit le culte catholique. Non, la Convention n'a point fait cette démarche téméraire. La Convention ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté des cultes qu'elle a proclamée, et de réprimer en même temps tous ceux qui en abuseraient pour troubler l'ordre public; on a dénoncé les prêtres pour avoir dit la messe; ils la diront plus longtemps, si on les empêche de la dire. Celui qui veut les empêcher est plus fanatique que celui qui dit la messe... »

Robespierre ne se contentait pas d'affirmer le droit du catholicisme à l'existence et de préjuger par avance la décision de la Convention, il semblait croire que le mouvement déchristianisateur était un mouvement athée, parce qu'en effet l'athée Cloots venait de s'y tailler une place retentissante, et il se mettait alors à défendre non pas la vérité, mais l'utilité sociale de la croyance en Dieu : « ...Tout philosophe, tout individu peut adopter là-dessus (sur Dieu) l'opinion qu'il lui plaira. Quiconque voudrait lui en faire un crime est un insensé; mais l'homme public, mais le législateur serait cent fois plus insensé qui

adopterait un pareil système. La Convention nationale l'abhorre. Ce n'est point en vain qu'elle a proclamé la déclaration des droits de l'homme en présence de l'Être suprême. On dira peut-être que je suis un esprit étroit, un homme à préjugés; que sais-je? un fanatique. J'ai déjà dit que je ne parlais ni comme un individu, ni comme un philosophe systématique, mais comme un représentant du peuple. L'athéisme est aristocratique ; l'idée d'un grand Être qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime triomphant est toute populaire (vifs applaudissements). Le peuple, les malheureux m'applaudissent, si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables. J'ai été dès le collège un assez mauvais catholique*; je n'ai jamais été ni un ami froid, ni un défenseur infidèle de l'humanité. Je n'en suis que plus attaché aux idées morales et politiques que je viens de vous exposer. Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer... »

Si on s'en tenait à ces seules citations et si on faisait abstraction des autres discours de Robespierre, on pourrait à la rigueur s'imaginer qu'il condamnait absolument le mouvement de déchristianisation et qu'il s'apprêtait à le refouler sans merci. C'est bien ainsi que Ta compris M. Aulard. M. Aulard n'a sans doute lu le discours de Robespierre que dans le Moniteur. S'il avait parcouru la version qu'en donne VAnli-Fédéraliste/]ournsL\inspiré

1. Il disait vrai. Son ancien professeur de Louis-le-Grand, l'abbé Proyart, a confirmé plus tard que Robespierre, dans ses dernières années de collège, refusait de s'approcher des sacrements, que les pratiques lui étaient odieuses.

par Robespierre lui-même, il serait peut-être moins pressé de porter contre Tincorruptible Taccusalion de fanatisme que celui-ci prévoyait.

Loin de condamner en bloc le mouvement de déchristianisation, Robespierre s'appliquait soigneusement à distinguer les résultats utiles de ce mouvement et les voulait intangibles : « Que rangent des églises soit porté au trésor public, la raison et la patrie sourient à cette offrande; que tous les prêtres soient surveillés, la patrie et la raison g sourient encore... L'argenterie est bien au trésor, tous ceux qui abjurent leurs pratiques religieuses méritent notre estime, il ne faut pas inquiéter ceux qui sont attachés non à la superstition, mais à F idée de la divinité; nous n'en poursuivrons pas moins les prêtres rebelles à la loi.., * » Autrement dit, les églises continueraient d'être dépouillées, les prêtres abjureurs de mériter Tcstime des patriotes par cette abjuration, les autres seraient surveillés. Ce qui était proscrit, ce qui était impolitique, c'était moins la guerre au catholicisme que la guerre à la divinité. La campagne anticléricale continuerait, mais on éviterait de lui donner un caractère officiel -.

Page 1